
1er mai, le capitaine va à terre pour la clearance de sortie qu’ils n’ont pas voulu nous faire hier, car ici à Fernando de Noronha (j’ai pitié alors je vous rappelle où on est, moi-même ça m’arrive de me mélanger les pinceaux) on la fait le jour du départ et c’est comme ça, heureusement qu’ils bossent en ce jour férié, moi je prépare le bateau pour la nav, et nous sommes prêts à quitter Noronha, à 11h45 ce qui est un bel exploit, le capitaine me dit d’allumer les instruments pour lever l’ancre,
– tu ne veux pas qu’on attende que le grain qui arrive soit passé ? (un grain arrive)
– nan, si ça se trouve ça va durer 2 heures
– ou 10 minutes, on ne sait pas, mais je n’ai pas envie de me faire tremper pour hisser les voiles sous des trombes d’eau …
Il allume le moteur pour toute réponse et file à l’avant du bateau pour enlever la main de fer, ni une ni deux ça se met à tomber dru, sans plus de commentaires nous nous abritons et déjeunons tant qu’à faire,
à 12h30 on remet ça et c’est parti pour de bon, une fois l’ancre relevée j’éloigne le bateau au moteur afin de faire demi-tour pour hisser la GV, et là je vois une grosse bouée jaune, je préviens le capitaine qui finit de nettoyer la baille à mouillage à grands coups de seaux d’eau de mer, il jette un œil et me dit d’aller par là, je vais par là et donne mon avis quand il décide d’envoyer la toile, à savoir que je trouve que nous ne sommes pas suffisamment éloignés de la bouée, mais il est vrai qu’il cerne mieux l’espace que moi et que j’ai tendance à penser qu’il nous en faut beaucoup plus parce que j’ai toujours peur que nous n’ayons pas assez d’espace pour manœuvrer, je ne sais pas si ça me passera un jour, hissage de GV en un tournemain, mais on ne voit plus la bouée jaune,
– je ne vois plus la bouée jaune et on ne doit pas en être loin ! le préviens je
Main en visière nous scrutons chacun la surface de l’eau, rien, ça l’ennuie de ne pas la voir on dirait, et merde ! elle jaillit quasiment à la poupe, pousse la barre ! que me crie le capitaine, hop je pousse la barre pour laisser la bouée à tribord et c’est seulement là qu’on voit à bâbord une énorme amarre pour cargo flotter sur plusieurs dizaines de mètres, pousse la barre ! beugle t’il à en faire trembler sa glotte comme un battant de cloche à toute volée, mais trop tard, on est pris dedans, crotte de crotte, le capitaine est penché par dessus le bastingage et me donne des ordres d’aller par ici ou par là, j’obéis à l’aveugle puisque je ne vois rien de ce qui se passe dans l’eau, par contre je ne trouve pas ça bien malin de manœuvrer avec la GV déployée, je rechigne,
– mais si je continue on va empanner et tu vas te prendre la bôme dans la tronche !
– mais non !! fais ce que je te dis !!
C’est terrible, si je ne fais pas ce qu’il me dit ça va pourrir l’ambiance, et si on empanne ça va lui arracher la tête, il ne sera plus en état de me faire le moindre reproche mais l’ambiance n’en sera pas meilleure pour autant, alors je fais ce que je sais très bien faire, j’obéis pour lui faire plaisir sans renier ma propre idée, à savoir, dans le cas présent, ne jamais aller au-delà de 170 du vent pour éviter d’empanner, on continue de manœuvrer d’un côté ou de l’autre, moteur à fond en marche arrière, moteur à fond en marche avant, rien n’y fait, on tourne sur nous-mêmes (à 340 degrés) sans réussir à se dépêtrer, finalement
– met le point mort, on affale !
Bien que le capitaine émette des doutes à propos de mon quotient intellectuel comme à chaque fois que nous cafouillons de concert en manœuvrant, je lui oppose que je trouve ça intelligent d’avoir veillé à ne pas empanner dans la bagarre, mais il n’est pas en état de le reconnaître, en plus il va falloir qu’il se mettre à l’eau et ce n’est pas cette perspective qui peut être censée lui améliorer l’humeur, mais il n’a même pas le temps de sauter à pieds joints dans son slip de bain que voilà 2 gars arrivent vers nous en annexe, Dieu pourvoit,
– regarde ! Ils viennent nous aider ! préviens je le capitaine, un doigt tendu vers nos sauveurs pour lui indiquer l’aubaine,
– ils vont nous faire chier plutôt !
Non mais quelle idée ?!
– bin non, ils vont nous aider !
Et bien entendu que oui, un des gars enfile palmes, masque et tuba et ce faisant m’explique en anglais qu’il s’en occupe, plonge pour voir ce que ça donne sous la coque, remonte et me demande un couteau que je lui tends, un bon couteau pour couper les cordages et qui est à demeure dans le cockpit en cas d’urgence, 2 minutes après nous sommes libérés, le vent nous éloigne déjà alors il nage aussi vite que possible vers nous pour me rendre le couteau, en plus il nage avec un seul bras pour me montrer le couteau de l’autre main qu’il brandit au-dessus de sa tête, tu le crois toi que ça existe quelqu’un d’aussi gentil, obrigado obrigado ! je n’arrête plus de le remercier, que faire pour lui montrer ma reconnaissance, et le capitaine s’y met aussi, obrigado, mucho obrigado ! on s’éloigne vite pour ne pas s’enrouler à nouveau dans ce merdier avant de remonter la GV et cette fois ci on est parti, oserai je remuer le couteau dans la plaie car c’est, une fois de plus, plus tard que ce qu’aurais souhaité le capitaine, bien sûr que oui, je vais me gêner tiens.
Or doncques, direction plein ouest pour nous rapprocher des côtes brésiliennes afin d’avoir du vent car si nous filons en route directe nous tomberons trop vite dans le pot-au-noir et tintin pour avoir du vent.
Ça démarre cool, 10/13 nœuds de vent à 120/125 degrés, GV et génois, par contre il y a des grains un peu partout à surveiller de près, comme d’hab ça fait des ciels magnifiques :

On ne sait pas pourquoi, mais le capitaine se met à faire de la fièvre et à grelotter, dans le bateau c’est une véritable étuve et malgré tout il dort avec une grosse veste polaire et une couverture polaire pliée en deux par dessus, il est épuisé et plein de courbatures, je me demande s’il ne va pas mourir de chaud, je m’approche de sa couchette sur la pointe des pieds et le trouve plutôt très violet dans le cou, mon cœur s’affole parce qu’on dirait qu’il fait une hémorragie du cou, je suis à un doigt de le réveiller pour voir s’il n’est pas mort mais finalement je le laisse tranquille en me disant que s’il est mort je le saurai assez tôt, et s’il dort autant le laisser faire, et puis je ne suis pas loin de côtes brésiliennes, s’il a besoin d’un hôpital ou d’une morgue on y sera vite et je saurai l’amener à bon port … Mais, et vous le savez, le capitaine est habité d’une forme d’héroïsme que je qualifierais de marin, ce qui fait qu’il tient à manœuvrer dans son état fébrile, mais je prends des initiatives intelligentes (vu qu’il paraît que j’en manque) comme enrouler le génois parce qu’il n’a pas remis le bras dans la mâchoire du tangon après avoir empanné, ce qui démontre, s’il en était besoin, comme il est mal, au point qu’il voulait aller décoincer le génois en l’air, en pleine nuit et pleine pluie alors qu’il fallait juste le réenrouler pour passer le bras comme il faut, je n’ai qu’une trouille c’est qu’il tombe à l’eau, alors je suis à 100%, finalement la tête de la balancine pète alors on enroule le génois et on passe la nuit juste avec GV avec 1 ris, et c’est tant mieux parce qu’on se tape un gros grain de 30 nœuds qui dure presque deux heures.

Aujourd’hui samedi 4 mai le capitaine va un peu mieux, il mange toujours très peu mais a pris un carré de chocolat et bu du café, c’est bon signe, il reprend du poil de la bête, les grains se succèdent et il pleut dru,
– On voit que la pluie ici n’est pas polluée !
commente t’il, ce qui est un autre bon signe, et c’est vrai que le bateau est tout propre, alors que dans la plupart des marinas, après la pluie, et même avant, le bateau est plein de poussière noire.


Dimanche 5 mai, on a eu une nuit super tranquille, je suis toute réparée mais pas le capitaine, il est encore fébrile et dort toujours beaucoup, le temps est gris plutôt uniforme, quand il pleut c’est de la vraie pluie qui dure et pas juste des grains, on a encore empanné et maintenant on est tribord amure à 120 du vent qui oscille entre 12 et 20, on a encore 1,5 nœud de courant portant alors on avance à 8, c’est très bien, à midi j’ai dit au capitaine qu’il avait quand même meilleure mine (je me tais quand je le trouve émacié pour ne pas lui casser le moral) mais je lui avoue que j’avais eu peur avant-hier quand il dormait sans bouger enseveli sous un tas de polaires,
– t’as eu peur que je sois cané ! dit-il en me regardant de travers pour sonder mon âme pêcheresse (il faut bien le reconnaître).
J’élude et poursuis
– Je me suis dit qu’on n’était pas loin du Brésil et que je pourrais y aller pour t’emmener à l’hôpital ! (je tais cette histoire de morgue)
– T’es folle ! Pas au Brésil ! T’arrive avec un mort dans le bateau ils te confisquent le bateau ! (il a compris) (en même temps, s’il est mort …)
– Alors quoi ? Je vais jusqu’en Guyane ?
– Bé ouais !
Je ne lui dis pas que, naviguer plusieurs jours avec un macchabée, fût-ce celui, sacré, du capitaine, par ce temps chaud et humide, serait d’une puanteur sans égale et que je ne sais pas si j’aurais la couenne de m’infliger ça, et puis jeter un corps par dessus bord est-ce que c’est légal ? Même mort je ne sais pas … en plus il ne serait plus là pour m’interdire d’aller au Brésil, encore que, il me hanterait, jour et nuit, c’est clair, j’apprendrai plus tard, en racontant à mi-voix cette anecdote à une équipière d’un autre capitaine, qu’il existe des sacs à macchabée que des navigateurs emportent parce que, justement, on n’a pas le droit de balancer un corps par-dessus bord, fût il décédé.
On est à moins de 1 degré de l’équateur, il y a peu de fond car nous nous rapprochons du delta de l’Amazone, bientôt l’hémisphère Nord !

6 mai – La première partie de la nuit a été agitée, grain à plus de 30, autres petits grains, une mer assez agitée, cargos, on a dû passer l’équateur durant une accalmie vers 2 heures du matin mais nous étions tous les deux assoupis et bien nous en avait pris car à 3 heures plus de vent, il a fallu affaler, moteur, à peine on s’endort que le réveil sonne pour le tour de garde, finalement le capitaine a pu dormir de 5 à 7 et moi de 7 à 9, le vent était revenu donc voiles hissées, je n’ai même pas entendu le capitaine manœuvrer avec le bruit du moteur en fond, et puis c’est reparti, grains à plus de 30, mer agitée de 3/4 arrière, avec le courant on avance entre 8 et 12, ça secoue pas mal avec tout ça …
Le capitaine est encore patraque mais il assure, il y a des grains qui durent 15 minutes et d’autres 2, 3 heures, voire plus, entre gris clair et gris foncé, tu crois que t’es sorti d’affaires parce que ça se calme un chouïa et vlan ça repart, c’est fatigant, 1 ris GV que je n’ai même pas eu besoin de réclamer, et 1 ris génois, acquis de haute lutte,
– on n’a pas besoin d’aller à plus de 11 nœuds !
– mais ça c’est la vitesse de fond, en surface on ne va qu’à 8 ! Si on ne va pas assez vite c’est pire !
– peut être mais on n’a quand même pas besoin d’aller à plus de 11, ça bouge trop !
– mais je te dis qu’on va à 8 !
– j’m’en fous, quand tu dormiras je prendrai un ris de plus si ça monte trop, je l’ai déjà fait

Il en reste pantelant, estomaqué par tant d’audace, à le voir je soupire que, si ça tombe, je lâcherai le ris, je l’ai déjà fait aussi, il va se coucher, ça monte …et je ne prends pas d’autre ris … de peur de le décevoir.
Après ça a été moteur, toute la nuit et ce matin, au large du delta de l’Amazone l’eau n’est pas bleue mais marron/kaki, on a peu de vent plein cul mais ça roule à mort, vagues et houle désordonnées, pourtant nous sommes à plus de 100 NM de la côte mais comment expliquer autrement cette couleur et cette mer ? En plus il n’y a pas de fond par ici, c’est un peu pas rigolo, la bonne nouvelle c’est que cette nuit il y a eu un grain à plus de 37 nœuds, mais au moteur nous nous en sommes gaussés, s’il y avait eu du vent de travers comme hier on aurait eu génois et GV déployés et on aurait dû courir comme des dératés pour arranger ça sous la pluie battante qui rinçait une fois de plus le bateau, on a fermé les écoutilles pronto mais un peu trop tard quand même, il y a les coussins du carré qui ont morflés, et puis on a senti la poussée du vent sur le bateau, c’est incroyable la force du vent, ça pousse un bateau même sans un centimètre carré de voile.
Les grains se suivent mais ne se ressemblent pas forcément, hier en voyant arriver un nouveau grain on a pris 1 ris sur le génois tout en en ayant déjà 1 sur la GV, j’ai demandé au capitaine
– on prend un autre ris ?
avec une petite tête à faire pleurer dans les chaumières, je pensais aux 37 nœuds de la nuit dernière.
Il refuse, il n’y a pas de petite tête qui tienne.
– Mais si on a 40 nœuds ! On serait au portant je dis pas, mais là on est au travers !
– Mais non ! J’te dis que ça va pas souffler fort !
– Vu comme le ciel est noir ?
Et on a eu du 25 nœuds à tout péter, il avait raison (et j’avais donc tort).

A midi, encore un ciel noir avec un cargo dessous (photo de dessus), c’est joli, je dis au capitaine qu’on se dépêche de manger avant que ça nous tombe dessus et, pendant que nous mangeons, je prédis qu’il faudra prendre le café à l’intérieur
– meuuuh naaan
Et puis mais si, ça nous arrive de parier un resto, et puis on oublie qui avait gagné, quand et à quel propos (ça me fait penser que le capitaine me doit aussi une bière, à propos d’une chanson de Brassens).
On reste affalés parce que, soit il y a peu de vent plein cul ce qui fait claquer les voiles, soit on se prend un énième grain avec vent qui monte et tourne, justement pendant que nous déjeunions d’une exquise salade de pommes de terre/thon en boîte/ aneth séché/crème fraîche/ citron que c’était bon à s’en lécher les doigts, le capitaine avait remis le génois parce que le vent était remonté à 12 nœuds, la gagne, et puis BAM ! Le vent tourne et fait empanner le génois, il se met à flotter des trombes, le capitaine bazarde ses fringues et me demande son ciré qu’il enfile sur son corps nu et bronzé agricole, il se démène pour enrouler le génois gonflé à contre, quand je pense qu’il était à un doigt de le tangonner avant le repas, il est bel et bien guéri, on reste affalés et au moteur tant que c’est comme ça.
8 mai, un peu de soleil entre des rideaux de pluie, il y a un petit bruit cristallin qui vient de je ne sais où dans le bateau, je me croirais dans le sous-marin de la série voyage au fond des mers …
Un épisode pour vous faire plaisir, on n’en fait plus des comme ça : https://youtu.be/XRLpZJcwC_g?si=KOEhuhJ7QUOc2pGa
Je fais court, ça passe de 2 à 30 nœuds, de 75 à 175 degrés du vent, on alterne moteur et génois, sous les grains avec le génois et le courant, on marche à plus de 9 nœuds, ça glisse tout seul, ça fait plaize.
9 mai, nuit identique mais pour varier les plaisirs le capitaine a mis le génois sous les grains quand il y avait du vent, pour en profiter, a empanné ce même génois sous ces mêmes grains, à affalé après les grains quand on n’avait plus que 0.6 nœud de vent, il a bien profité, ça c’est sûr.
A 9h45 de Noronha nous ne sommes plus qu’à 4 NM des îles du Salut mais nous les voyons à peine, et nous sommes seulement à une douzaine de miles de la côte Guyanaise donc nous devrions la voir mais que dalle, juste des nuages et de la pluie …

En face on distingue à peine Kourou sous la flotte :

Nous mouillons devant l’île Royale, et même si le mouillage est rouleur et qu’il pleut, c’est bien bon d’être arrivés.


On ne sait pas trop combien de miles on a fait finalement, mais nous n’avons pas pris la route la plus courte d’un point A à un point B :

Après les îles du Salut nous irons à Kourou mais que ça soit ici ou là bas, il n’y a pas de marinas, ce n’est pas un lieu de plaisance me dit le capitaine, il pleut tout le temps, l’eau est crado et y’a pas de plage, en plus les îles sont vraiment minuscules et ne freinent que très peu le courant et de la houle, ça m’étonnerait que ça soit un mouillage de tout repos, on s’y arrête parce que c’est sur la route et que c’est français, pour couronner le tout nous y sommes en pleine saison des pluies, malgré tout je suis trop contente de faire une halte ici !


Le soir, on aperçoit les lumières de Kourou et du centre spatial, le ciel est chargé, la mer est noire, qu’est-ce que ça peut être beau !

Et le lendemain, chance, il ne pleut pas, on s’en va visiter le bagne qui se trouve sur l’île Royale, à peine le pied posé sur l’île qu’on voit filer des espèces de gros rats, ça pose l’ambiance :
Et donc, le bagne … juste avant de vous montrer ce que j’ai vu, je vous raconte : créé officiellement en 1854 par Napoléon III, le bagne de Guyane était la plus effroyable des prisons françaises (je ne développe pas plus cet aspect car je vous en avais raconté une partie quand nous étions en Nouvelle Calédonie). La Guyane ne comptait pas UN bagne mais plus d’une trentaine de camps pénitentiaires, les plus célèbres étant les bagnes des îles du Salut, de Cayenne, de Saint-Jean et Saint-Laurent-du-Maroni. En 1923, Albert Londres (1884-1932), dans le journal Le Petit Parisien, écrivait : « Le bagne n’est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C’est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c’est tout, et les morceaux vont où ils peuvent ».
Le milieu politique commença à intervenir contre le bagne à la suite de Charles Péant qui, au début des années 1930, voulut obtenir la suppression des bagnes en métropole et alerta sur ce qui se passait en Guyane. Fin décembre 1936, un projet de suppression du bagne par extinction fut déposé par des figures du Front Populaire, projet qui fut remisé au fond d’un placard à la chute du dit Front Populaire. En juin 1937, le ministre des Colonies Marius Moutet assenait une terribles vérité : La France était, avec l’URSS, la dernière puissance mondiale à maintenir la peine de travaux forcés. Gaston Monnerville, député Guyanais et fervent partisan de l’abrogation du bagne, argumenta que le bagne coûtait trop cher à la France (30 millions de francs de l’époque = 22 millions d’euros par an) et son argument fit mouche, le 17 juin 1938, dans le cadre de la loi sur le redressement financier, la transportation outre-mer fut enfin abolie, l’historienne Danielle Donet-Vincent dans La Fin du bagne écrivit : « ce fut finalement un subterfuge politico-économique – et non un argument moral – qui fit tomber le bagne guyanais. » Ce ne fut pourtant pas la fin du bagne, il y eut encore un convoi de 666 relégués en novembre 1938, mais l’entrée en guerre de la France contre l’Allemagne accomplit ce que la loi avait été incapable de réaliser : l’arrêt des convois de forçats vers la Guyane. Pour les détenus sur place, la guerre fut abominable, Robert Badinter écrira dans une tribune du Monde le 24 novembre 2017 : « ces chiffres effroyables sont proches de ceux atteints dans les camps de concentration nazis ». En février 1944, le général de Gaulle, projetait de déporter les « collabos » aux îles du Salut, mais il ne fut pas long à entrevoir son erreur. Alors que la presse américaine présentait le bagne guyanais comme le visage le plus hideux de la colonisation européenne, l’Armée française de la Libération ne pouvait pas se permettre d’indisposer son nouvel allié. Il y eut encore de nombreux atermoiements honteux mais, lorsque la Guyane devint officiellement un département d’outre-mer le 19 mars 1946, il devint évident qu’un DOM ne pouvait pas abriter un bagne et, sous la pression américaine qui préparait le plan Marshall pour aider économiquement la France à se remettre du conflit mondial, le Gouvernement provisoire opta pour le rapatriement massif des anciens forçats. En revanche, les individus encore en détention étaient toujours interdits de retour. En métropole, l’invasion supposée des délinquants multirécidivistes continuait à affoler l’opinion publique. Des dizaines de convois envoyèrent plus de 2 000 hommes vers la métropole ou l’Afrique du Nord. Le 8 août 1953, le navire San Matteo ramenait à Bordeaux les derniers forçats de Guyane, la page du bagne était définitivement tournée. Elle laissait derrière elle 200 anciens prisonniers indochinois condamnés à l’exil prolongé par la guerre franco-vietnamienne (1946- 1954), plusieurs dizaines de malheureux ravagés par la lèpre et quelques épaves humaines devenues inaptes au retour.
L’horreur.
On imagine la souffrance, l’isolement, la maladie, la peur, le désespoir, et puis plus loin on croise des paons, et puis on entend des oiseaux, et puis la vie est là, partout.


Et encore un peu plus loin, c’est un gendarme que nous croisons, après un échange de politesses je lui demande comment il se fait que la seule auberge de l’île soit fermée, moi je pense que c’est parce qu’il n’y a pas assez de touristes par ici et en fait non, c’est qu’il n’y a plus d’eau, comment ça il n’y a plus d’eau ? A se demander comment on donnait à boire aux prisonniers, et ouais, pas de déssalinisateur, pas d’eau, plus d’auberge. Alors on voit des catamarans de charters qui arrivent avec des touristes et leur sandwich, avec le capitaine on remonte en annexe et on va faire le tour de l’île St Joseph, aussi appelée l’île du silence à l’époque car les condamnés n’avaient pas droit à la parole, les communications se faisaient par gestes ou écrits, l’île était réservée aux fortes têtes qu’on isolait dans des cellules, nous n’avons pas pu accéder aux vestiges en trop mauvais état mais nous passons près du cimetière des gardiens et du personnel des 3 îles.

Et impossible de se rendre sur l’île du Diable, c’est désormais interdit car son accès maritime est trop dangereux, et c’est vrai qu’on voit que les courants sont très forts entre les îles, je suis bien contente que le capitaine ne décide pas d’outrepasser l’interdiction… l’île du Diable c’est la plus célèbre, c’était l’île réservée aux prisonniers politiques que l’on cherchait à isoler du monde, y compris des droits communs, et c’est là que le capitaine Dreyfus a débarqué le 13 avril 1895 et est resté durant quatre longues années, seul avec quelques surveillants qui se chargeaient de veiller scrupuleusement à son isolement, parfois mis au fers dans sa case sans sortir pendant plusieurs semaines (on se rappellera qu’il fut ensuite rapatrié pour être rejugé et innocenté en 1906). Sur les 329 condamnés qui ont séjourné dans l’île depuis 1852, 76 y sont morts, 177 sont revenus en France métropolitaine, 58 se sont évadés et 17 se sont installés en Guyane après leur libération.
Les pauvres gens. Tous.

Alors pour les moustiques il a raison, on se fait bouffer, même à travers les fringues. Et aussi que tout moisit aussi, toutes nos fringues sont imprégnées de cette odeur de renfermé et de champignon incomestible.
11 mai, temps de merde, le mouillage roule à mort et il pleut des hallebardes, le capitaine est tellement dégouté qu’il veut filer de suite aux Antilles,
– mais le frigo est vide ! Et on n’a plus d’eau ! Et j’ai des rendez-vous de consultations ! Et j’ai envie de voir la Guyane moi !
Et aussi, bon sang, de découvrir la pharmacopée Guyanaise, c’est vrai quoi.
Il s’y résout mais je vois qu’il va chercher au fond de lui-même pour ne pas dégager d’ici. Alors après déjeuner, on lève l’ancre pour Kourou, c’est pas la traversée la plus longue qu’on aura à faire …

Les réponses aux questions que l’on est en droit de se poser :
- Le 1er mai est-il férié partout dans le monde ? Sur 195 pays, 163 célèbrent les travailleurs le 1er mai. Sur le continent nord-américain, le labour day est férié mais il a lieu le premier lundi de septembre comme dans la plupart des pays anglosaxons, certains syndicats et organisations de gauche américains et canadiens continuent malgré tout de commémorer le 1er mai. Au Danemark et aux Pays-Bas, le 1er mai n’est ni férié ni chômé, ce qui n’empêche pas des manifestations d’avoir lieu. En Chine, les travailleurs ont chaque année cinq jours à l’occasion du 1er-Mai (trois jours fériés et deux jours de week-end), faisant de cette fête un des grands moments de vacances de l’année.
- Merci en portugais se dit obrigado si on est un homme et obrigada si on est une femme – moi je criais obrigado parce que je croyais que c’était quand on remerciait un homme qu’on disait obrigado et qu’on réservait obrigada quand on remerciait une femme, bon, c’est l’intention qui compte. Merci beaucoup se dit muito obrigado, je ne saurais vous dire d’où vient le mucho obrigado qu’a crié le capitaine, du moins l’ai-je ainsi entendu, probablement d’un mélange espagnolo-portugais, mais en espagnol merci beaucoup se dit muchas gracias et beaucoup tout seul se dit mucho. C’est pas facile de voyager moi je dis.
- Doncques : archaïsme – invariable. Variante de donc, souvent utilisée en poésie et théâtre pour ajuster le nombre de syllabes dans un hémistiche ou un vers. Archaïsme : Qualifie un mot ancien qui n’est plus d’usage à la suite d’un changement des règles de la langue (par exemple les terminaisons en -ois du français remplacées par -ais) ou à la disparition du référent qu’il désigne… Ce qui me fait ajouter que les gens qui se plaignent que les jeunes d’aujourd’hui ne respectent pas notre belle langue française devraient revenir au français du moyen-âge, voire au latin, langue morte, le français étant une langue vivante (ça me désole quand même de voir des fautes telles que le sens de la phrase en est parfois incompréhensible ou simplement détourné de son sens initial, je citerai en exemple une phrase toute simple j’adore la rentrée, qui n’a pas le même sens que j’adore la rentrer)
Petit cadeau : Ballade en vieil langage françois, de François VILLON, 1431 (vraiment pas si vieux !) (pour l’apprécier, encore eût il fallu que nous sussions la comprendre)
Car, ou soit ly sains appostolles
D’aubes vestuz, d’amys coeffez,
Qui ne seint fors saintes estolles
Dont par le col prent ly mauffez
De mal talant tous eschauffez,
Aussi bien meurt que filz servans,
De ceste vie cy brassez :
Autant en emporte ly vens.
Voire, ou soit de Constantinobles
L’emperieres au poing dorez,
Ou de France le roy tres nobles,
Sur tous autres roys decorez,
Qui pour luy grant Dieux adorez
Batist esglises et couvens,
S’en son temps il fut honnorez,
Autant en emporte ly vens.
Ou soit de Vienne et Grenobles
Ly Dauphin, le preux, ly senez,
Ou de Digons, Salins et Dolles
Ly sires filz le plus esnez,
Ou autant de leurs gens prenez,
Heraux, trompectes, poursuivans,
Ont ilz bien boutez soubz le nez ?
Autant en emporte ly vens.
Prince a mort sont tous destinez,
Et tous autres qui sont vivans :
S’ils en sont courciez n’atinez,
Autant en emporte ly vens.

Merci pour vos vidéos c’est tellement parlant. Ca doit faire peur quand on voit ces nuages noirs arriver. Eh oui de pauvres malheureux ont été envoyés au bagne. Ce doit être impressionnant de visiter cet endroit. A bientôt.
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Bon rétablissement au capitaine et bons vents 🙏🙏⚓️🛟⛵️🥰😘😘
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