De Valentia Island aux Outer Hebrides

Aujourd’hui est un beau jour, mais même quand il n’y a pas un grain qui nous tombe dessus au près (ce qui fait giter le bateau et qu’on se prend des seaux de mer pendant qu’on prend un ris en toute hâte) et qu’on navigue au travers et au portant comme aujourd’hui, ça vente et ça bouge, je commence à croire que la mer n’est jamais calme par ici.

Les allures dites au portant sont celles du vent arrière, du largue et grand largue

Par ce beau temps, donc, nous sommes partis de Derrynane Harbour, direction Valentia Island, quand je regarde la carte je me dis que bon sang on n’est pas prêts d’arriver aux Féroé, parfois je me demande si j’aurai la couenne d’aller jusque si haut, on se trouve à 51°54′ Nord, il fait fort frisquet et la mer c’est tsoin-tsoin, et il faudra remonter encore de 10 degrés, on n’est pas rendus …

Knightstown se trouve au Nord-Est de l’île

Sur la route nous voyons des petites îles au loin, le capitaine m’exhorte, prends des photos ! prends des photos ! du coup je me dis que ce sont des îles importantes ?

Ce sont. Des îles importantes. Les Skellig Islands. On vous dira, sur les sites touristiques, que ce sont le Joyau de l’Irlande, rien que ça, George Bernard Shaw les a décrites comme un endroit incroyable, impossible et fou, elles ne sont accessibles que par bateau et font la richesse des tour-opérateurs qui embarquent les touristes pour une visite inoubliable, le truc à voir et que nous ne verrons pas ce sont les ruines du monastère sur Skellig Michael, auxquelles on accède par un escalier de 618 marches taillées dans la roche il y a mille ans, ce qui en a fait sa renommée c’est Star Wars, il y a des scènes qui ont été tournées là bas et les gens sont plus intéressés par ça que par les moines, ça arrive souvent que la visite soit annulée à cause de la météo, tu m’étonnes :

On voit l’une des huttes en pierre du monastère St Fiona qui logeait des moines chrétiens irlandais entre les VIIème et le XVIIIème siècles

On pourra dire que nous les avons vues, de loin, certes, ce qui n’entame aucunement l’humeur du capitaine qui en est fort réjoui, passé ce moment fort en émotion, nous nous posons à Valentia Island, exactement nous nous amarrons le long d’un ponton en béton à Knighstown, ce n’est pas ce qu’on peut appeler un petit port cosy mais c’est plus pratique pour sortir les vélos et s’en aller visiter l’île le lendemain, après avoir été invitée le soir même au resto de l’hôtel du bled pour fêter dignement mon anniversaire, le capitaine se régalant d’un fish&chips et moi d’un crevettes&chips, vous me direz que vous n’en avez rien à faire mais le fait est remarquable parce que depuis on en a bouffé du fish&chips, on est même devenus des spécialistes de l’affaire, et bien je peux vous dire qu’aucune panure, je dis bien aucune ! n’a jamais égalée celle de ce soir là, une panure à la bière à se lécher les doigts, légère et croustillante à souhait, c’est au Royal Hôtel Valentia si vous y passez un jour.

Les îles à vélo c’est pas de la tarte, les îles ça monte et ça descend, et le capitaine veut toujours faire le tour complet parce qu’on n’est pas venus jusqu’ici pour rien,

j’ai choisi une photo sur laquelle j’affiche un sourire trompeur parce que j’en ai bavé, en plus ça pèle. Mais oui, ça valait le coup :

Et des moutons, et on n’a pas fini d’en voir :

Les plus vifs d’esprit reconnaîtront les Skellig

Sans s’attarder une fois de plus, dès le lendemain dimanche 1er juin, nous hissons les voiles pour aller à Dingle, c’est juste en face, 15 NM, easy, une fois de plus on voit que ce n’est pas la longueur du trajet qui en fait la qualité (Subst fem : caractéristique de nature, bonne ou mauvaise, d’une chose ou d’une personne), nous sortons près du phare et ça brasse comme on dit :

Avant d’arriver, on se prend le début du coup de vent qui va durer jusqu’à mercredi, on est bien content quand on s’abrite dans la marina de Dingle, charmante petite bourgade irlandaise connue pour ses pubs/quincailleries où l’on peut tout aussi bien boire une pinte qu’y acheter de la quicaille poïpoïpoï :

Un peu de musique locale pour attirer le chaland

C’est la course pour tout faire, le plein d’eau, laver le bateau, trouver une laverie pour laver et sécher tout le linge qui ne sèche pas dans le bateau humide du temps qu’il fait, acheter à manger et se trimballer des sacs à porter, les fruits et les légumes ça pèse plus lourd que les chips, travailler pour ma part tandis que le capitaine trouve un coiffeur,

moi je suis guérie depuis que la coiffeuse du Cap m’avait ratiboisé le ciboulot, je laisse pousser et je m’attacherai les cheveux quand ça ne sera plus possible de laisser pendre sans que je ressemble à la sorcière de Robin des Bois (la version avec Kevin, aaah, Kevin).

On ne saura en vouloir au capitaine de m’échanger pour une qui fait plus envie

Le mercredi, comme le coup de vent s’est tassé, le capitaine veut ficher le camp de suite, je lui oppose que nous allons nous taper la mer du dit coup de vent, qu’importe, nous en avons vu d’autres, hisse et ho, hissons haut, en ture pour de nouvelles avenroutes direction Brandon Bay à 35 NM de là, quelques heures de roulis mais qu’est-ce.

Nous passons le long des îles Blaskets, la mer est cassée et le bateau saute comme un cabri, malgré ce détail je pense que c’est un des plus beaux sites que nous aurons vu dans cette aventure, et Dieu sait que nous avons vu des endroits magnifiques et que je m’extasie à chaque fois, mais là, vous avouerez :

Le capitaine écrira dans son journal de bord : Magnifique mais agité. Grosse mer et houle croisée. Fatal pour mon estomac.

En même temps, il n’avait qu’à attendre demain que la mer se calme. Mais non, tu penses.

Ça donne une bonne idée des nav’ dans le coin. On continue notre navigation le long des côtes du comté de Kerry, aussi appelé royaume de Kerry du temps où le chef O’ Connor était Ciar (prononcé keer) dont les descendants furent connus sous le nom de Ciar-raigh (prononcé keer-ree), ce qui signifie approximativement le peuple de Ciar ou le royaume de Ciar, voilà voilà, nous nous immergeons progressivement dans l’histoire de ce pays et les étrangetés de ses prononciations.

Beau, mais rude.

Le capitaine a donc prévu de mouiller ce soir à Brandon Bay, mais en y arrivant, même de loin on voit que la houle va rendre la nuit rouleuse, il hésite à continuer, moi pas, c’est tout vu, j’en ai plein les pattes, et le capitaine est un peu gris terne, alors je réclame que l’on se pose et se repose, même peu même mal, je n’ai pas à trop insister et, on l’avait bien vu venir, la nuit est loin d’être idéalement calme, malgré tout nous sommes plus vaillants le lendemain matin, quand on relève le mouillage l’ancre est pleine de vase, dans ce cas là il faut faire reculer le bateau pour la nettoyer sans qu’elle tape dans la coque, alors je recule, la houle est énorme et forte, j’ai du mal à garder la barre bien droite, vas-y que la houle pousse le safran de droite et de gauche et que je n’ai pas trop de mes deux bras pour redresser la barre et BAAAAAAMMMM !

La barre a cassé net.

Je me retrouve comme une imbécile avec la barre dans la main, le bateau s’en va où bon lui semble, le capitaine m’invective, mais où tu vas ?! j’agite le bras qui tient la barre,

– la barre a cassé !

– mais qu’est-ce que tu as fait ?!!! beugle t’il en revenant au pas de course dans le cockpit comme il sait si bien le faire dès que quelque chose déraille (quelque chose ça doit être mon second prénom),

– mais rien du tout !

Comme si j’avais donné un coup de hache sur la barre, faut pas pousser, je passe la marche avant, on se met au pilote pour se mettre face au vent et hisser la GV, nous voilà partis sans barre tribord pour l’île Inishmore, une des îles d’Aran, une longue journée en perspective avec 58 NM à faire, espérons que la mer se calmera.

A midi, tandis que le capitaine fait une sieste, on passe Loop Head, ça bouge encore pas mal,

La péninsule de Loop Head est connue pour son phare et ses falaises

mais la mer finit par se ranger dans l’après-midi, et sur le coup de 18 heures nous arrivons devant l’île Inishmore, prenons une bouée à Kilronan (Cill Rónáin si on préfère), à côté de Boa Vista, le Dufour 445 du GIC (Groupe International de Croisière, association à but non lucratif, qui propose des croisières et des stages d’initiation et de perfectionnement), on les a déjà croisés et déjà vu leur galère pour prendre une bouée, le capitaine n’aime pas se moquer mais bon, il avait été critique quant à leur façon de faire, à nous de montrer ce qu’on a dans le ventre maintenant, bon, aujourd’hui il y a du vent, il y a du courant, on va voir ce qu’on va voir, bon, on loupe la bouée en marche avant alors le capitaine décide de la choper par l’arrière, voilà, on y va à reculons, je suis à genoux sur la jupe avec la gaffe à bout de bras et il s’approche lentement, mais ça foire, c’est trop lentement vu le vent qui pousse le bateau et le courant qui nous dépale, faut recommencer, on y arrive au bout de quoi, 3 fois ? 4 ? En plus, le merdier quand on prend une bouée par l’arrière, c’est qu’après il faut passer l’amarre à l’avant, et quand le vent et le courant poussent le bateau, il faut des bras et des dos qui assurent, on y arrive en ahanant, on a de l’entraînement mais on n’a plus vingt ans, malgré ce constat tacite l’ego du capitaine en a pris un sale coup, il déteste, il dé-teste ! passer pour un clampin. Moi ça va, je suis tolérante avec moi et avec les autres, la vie n’est pas un test d’excellence, que celui qui n’a jamais dû s’y reprendre pour attraper une bouée nous jette la première pierre à Boa Vista et à nous. Pour autant ce n’est encore pas terminé, il faut mettre l’annexe à l’eau pour finir de s’amarrer comme il faut sur cette bouée, alors annexe à l’eau, le capitaine y va tandis que j’attends ses ordres sur le pont, une alarme stridente se déclenche, c’est quoi ce binz ? je fonce à la table à carte voir ce qui se passe, les écrans clignotent et ça gueule à me vriller les tympans, ça clignote homme-à-la-mer ! homme à la mer ! dans tous les sens, le plus simple et le plus rapide c’est d’éteindre les instruments, j’éteins tout , ce qui me permet d’entendre le capitaine m’appeler pour venir l’aider, mais qu’est-ce que tu fabriques ?! Je fabrique qu’il fallait bien éteindre cette alarme, quelle alarme ? Au bout du compte il est tout content de voir que l’alarme homme-à-la-mer fonctionne bien, c’est parce qu’il s’est éloigné du bateau avec la télécommande du pilote autour du cou que ça s’est déclenché, c’est bien, au moins si ça lui arrive de tomber pour de vrai à l’eau tandis que je dors, je serais réveillée en fanfare.

Pour nous remettre, on se dit qu’on va faire une flambée, histoire de se réchauffer les os, mais va savoir pourquoi, le poêle débloque et nous enfume, on doit l’éteindre, la soirée est fraîche et c’est rien de le dire, il y a des jours sans.

Le lendemain, le capitaine égal à lui-même, c’est à dire plein de ressources, se fait ramoneur, il démonte tout le poêle, en nettoie chaque pièce, ramone la cheminée, finit noir de suie, le poêle fonctionne à nouveau, il est épatant le capitaine.

Ensuite il faut bien remplacer la barre, heureusement on a gardé la barre d’origine, plus courte que celles (le bateau est un bi safran donc il y a deux barres) que le capitaine avait fait refaire , et moins jolie à son sens, le capitaine enlève le morceau qui reste et remet la vieille, il se plaint que le menuisier qui a fait la nouvelle barre n’est pas bon, je me permets de lui redire ce que j’avais avancé lorsqu’il l’avait fait fabriquer, à savoir que je n’aurais jamais choisi du bois de sapin pour faire une barre, que celle d’origine était en chêne et que ça me paraît plus adapté, il balaie mon argument d’un geste agacé, je ne vais pas, en plus, lui faire porter la faute alors qu’elle a rendu l’âme dans mes mains. Bon, elle pourra toujours servir, pour faire partir un feu de cheminée un soir de Noël par exemple.

Le petit village de Kilronan
& son pub … en Irlande, même dans les trous les plus reculés, il y a un pub, avec tous les gens du coin dedans

Le jour suivant nous louons des vélos, le capitaine voulait sortir nos propres vélos mais ça lui donne un travail de forçat à chaque fois et les locations de vélo ne sont pas chères ici, il se range à mon opinion (une fois n’est pas coutume) et nous voilà partis faire le tour d’Inishmore (Inis Mór), la Grande île des îles d’Aran qui en comptent trois, la Grande donc, puis l’île du milieu Inishman (Inis Meáin), et enfin l’île de l’Est Insiheur (Inis Oirr).

Ça commence tranquille, mais rapidement nous croisons tout un tas de gens, qui à pied, qui à vélo, qui en calèche et qui en bus, plein de bus pleins de touristes, plein de bruit, bin mince alors. Il s’avère qu’Inishmore est hyper prisée et que les ferries apportent 2000 visiteurs depuis Galway chaque jour. Bin mince. Et vous savez pour quoi sont réputées les îles d’Aran ?

Pour leurs pulls.

À l’origine, les pulls Aran étaient tricotés avec de la laine non lavée qui conservait ses huiles naturelles, ce qui rendait les vêtements résistants à l’eau et portables même mouillés, donc fort prisés par les pêcheurs. Maintenant ils sont tricotés avec de la laine mérinos ou du cachemire, c’est devenu civilisé. Ces pulls ont des motifs qui, à l’origine, avaient des significations religieuses ou relatives à la vie des uns et des autres, comme le motif en panier pour évoquer le panier du pêcheur, pêcheur et sa famille qui ajoutaient un motif unique dans la maille afin, s’il se noyait, de pouvoir identifier le corps si on le retrouvait.

Mais ça m’étonne, parce qu’on a eu beau sillonner l’île, on n’a pas vu de moutons :

Une belle vue aérienne pour se rendre compte

On a vu des cairns et des plages de cailloux et de sable :

Ses incroyables falaises qu’on dirait taillées au marteau et au burin :

Appelées les Cliffs of Aran

On a aussi suivi un troupeau de vélocipédistes hardis qui nous a amenés jusqu’à une piscine naturelle à peine croyable, le Worm Hole, ou Trou de Ver, c’est quantique, j’aurais parié ma chemise qu’elle a été taillée par la main de l’homme, il n’en est rien, il s’agit d’une piscine taillée naturellement par la mer dans du calcaire et du granit, j’ai du mal à le croire, d’autant que les scientifiques eux-mêmes n’expliquent pas comment la mer a pu creuser un rectangle aussi parfait, alors si ça se trouve ça fait des millénaires que des gars se sont fait leur petit spa dans le coin ? Il y a beau être écrit partout qu’il vaut mieux ne pas s’y baigner, la jeunesse ne s’en prive pas, il y a même des concours de plongeons qui y sont organisés, comme le Red Bull Cliff Diving, il vaut mieux être habitué car il faut plonger d’une hauteur de 27 mètres.

La température de l’eau par ici est en moyenne à 15 degrés à cette époque de l’année, heureusement qu’on n’avait pas pris nos maillots car le capitaine voulait qu’on la goûte.

Pour le fun, le fameux Red Bull Cliff Diving :

Sans s’attarder plus, dès le lendemain dimanche nous enquillons sur Galway, sous génois seul, mais pourquoi me direz-vous, et bien parce que la marina de Galway ouvre ses portes 2 heures avant la pleine mer et les referme à marée haute vous répondrai je, le capitaine a regardé les heures de marée et décidé d’y aller sous génois seul pour ne pas arriver trop tôt et parce qu’on sera portant, vous savez tout, une journée de nav’ tranquille ça ne fait pas de mal.

c’est tout droit dans la baie de Galway

Une fois posés dans la marina, par chance dans une belle place le long d’un catway qui s’est libérée pile-poil quand on arrivait, ce qui nous évite de se mettre à couple avec on ne sait jamais qui, nous faisons un tour dans Galway, Galway ! De la vie, de la musique, des gens, de la vie, des pubs, des devantures pleines de couleur et de vie, c’est fou ce que ça vit, Galway !

La ville est donnée pour être la plus divertissante et musicale d’Irlande

Pour autant, cette étape n’est destinée qu’à nous servir de départ pour … le Connemara !

Un copain d’enfance du capitaine qui a visité un jour la côte Ouest de l’Irlande lui a dit qu’il n’avait rien vu que du brouillard, au bout de quelques dizaines de kilomètres, on se demande avec effroi si ce n’est pas une constante …

La visibilité est réduite comme on dit

Nous arrivons à Clifden sans avoir rien vu des montagnes du Connemara, le capitaine mange le meilleur carré d’agneau de sa vie, ça console.

Après une nuit venteuse, le ciel est dégagé et c’est plein d’espoir que nous reprenons la route, en voiture Simone et à nous le Connemara et ses landes de pierres !

Avant tout, j’ai envie de voir le lac, sauf que, innocente que je suis, et la chanson le dit bien, lac est au pluriel, lacs, alors tintin pour voir le lac quand il y en a tant que ce n’est pas permis, rien que dans la réserve naturelle il y en a autant que de points d’acupuncture, 365, environ, sans compter les points hors méridiens ou les flaques d’eau ici et là … le Connemara est une éponge.

Pour autant ne lui ôtons rien, c’est beau, c’est vert, c’est grandiose, avec, donc, des lacs partout, un des plus petits est le Derryclare Lough, moins de 4 kms de long, mais on en a vu qui ne font que quelques dizaines de mètres, des flaques, si ça se trouve ils ne sont pas référencés …

le fameux Derryclare Lough, par temps clair on voit les montagnes du Connemara ! chance !

En plus de ses lacs, le Connemara (Conamara en gaélique irlandais, le nom viendrait de Conmaicne Mara, une ancienne tribu irlandaise, qui signifie littéralement les descendants de Con Mhac de la mer) est réputé pour ses tourbières,

La tourbe est une matière organique fossile formée par l’accumulation et la décomposition partielle de matière organique dans un milieu saturé en eau, elle est utilisée depuis des siècles par les irlandais pour se chauffer et distiller le whisky, un whisky tourbé propose des notes de goudron, de cuir, ou même d’algues, en fonction de la concentration de tourbe, le capitaine n’aime pas les whiskies tourbés, moi ce genre de description ne me tente pas du tout.

une tourbière le long de la route

ses pierres,

et ses moutons à tête et pattes noires, les Connemara Hill sheeps !

En parlant de pierres, il en est une fort réputée au Connemara, le marbre vert du Connemara, ou Irish Green, j’en ai rapporté une, ça doit sûrement porter bonheur un truc pareil.

Mais LE endroit incontournable quand on passe au Connemara est sans conteste l’Abbaye de Kylemore, à laquelle nous nous rendons d’un tour de roue, et on n’est pas déçus !

J’ai pris la photo exactement là où les photographes pros prennent la leur pour les sites touristiques

L’histoire de cette abbaye est l’histoire d’amour de Margaret et de Henry qui ont passé leur lune de miel dans le Connemara en 1852, comme l’endroit plaît à Margaret, Henry qui ne regarde pas à la dépense fait construire ce magnifique château (ou ce château démesuré, c’est selon) doté de 33 chambres alors qu’ils ne font que 9 enfants (la pauvre) le temps de construire tout ça, puis Margaret contracte une mauvaise fièvre en Egypte et décède en 1874, Henry fait alors construire une église néogothique à côté du château en hommage à sa belle, c’est le Taj Mahal de l’Irlande. Pour couronner le tout, sa fille Géraldine se noie dans le lac du château en 1892 (ou se tue dans un accident de calèche, on a les deux versions) (ou alors elle est tombée depuis la calèche dans le lac), il vend alors le château pour oublier ses peines autant que pour combler ses dettes et décède en 1910, depuis il repose dans le mausolée à côté de Margaret.

Le lac du château et ses cygnes

De nos jours le château appartient à la la communauté des Dames Bénédictines Irlandaises d’Ypres qui ont ouvert toute une partie du château ainsi que ses jardins aux touristes, c’est devenu l’un des principaux lieux touristiques du Connemara qui accueille 300 000 visiteurs par an, à 18 € par tête de pipe ça fait 5 400 000 € par an, sans compter la boutique de souvenirs, pas folles les bonnes sœurs.

Mais fi de ces considérations pécuniaires, en avons-nous eu pour notre argent ? Je vous laisse juge :

Nos deux protagonistes, la salle à manger et la salle d’eau, très moderne
le décor n’est pas feng shui

L’élise néogothique, en cours de rénovation :

Et ses jardins victoriens :

On s’en retourne sur Galway pour retrouver le bateau, le coin ne manque pas de lacs, je vous montre encore celui-ci pour le plaisir, avec en fond l’une des Twelves Bens, soit l’une des douze montagnes sauvages du Connemara :

Je suis drôlement contente d’avoir vu le Connemara de mes yeux, mais le temps n’attend pas et le capitaine encore moins, nous levons les voiles dès le lendemain pour une escale à Golam Harbour, entrée trèèèès délicate entre deux îlots avec des rochers, et presque pas d’eau, on y entre au ralenti l’œil rivé sur le sondeur, quand on lâche l’ancre un pêcheur édenté et vieux comme Mathusalem arrive dans sa barque sans plus d’âge que lui pour papoter avec nous, il nous explique par où il faut passer pour ne pas se planter dans les rochers, on se garde bien de lui expliquer qu’avec Navionics on avait bien vu et on le remercie avec force sourires et thank you so much comme dit le capitaine (perso j’ai tendance à employer le very plutôt que le so):

à gauche le trajet de Galway à Golam, à droite l’entrée délicate parce que pas de fond et des rochers

On est aussi prudents pour sortir du mouillage le lendemain matin que pour y entrer :

Et sous la pluie, petite nav’ de 12 NM pour rejoindre Gorteen Bay, une plage dites donc, ça nous change des falaises !

mais une fois de plus, le temps ne se prête guère à la baignade

Ce ne sont pas des escales où l’on s’attarde, par contre on a prévu de se balader lors de la suivante, sinon à quoi ça sert, on ne fait pas le Vendée Globe quoi, Inish Bofin (Inis Bó Finne, l’île de la vache blanche) à 26 NM de là, on tournicote dans le mouillage parce qu’il n’y a guère de fond, un pêcheur nous indique une grosse bouée jaune où se mettre (du premier coup) on est parfaitement protégés, le capitaine est content.

Le lendemain, annexe à l’eau, on s’en va visiter l’île à pinces, les dépliants touristiques vantent des plages immaculées, une faune abondante et des paysages accidentés, voyons voir.

Des plages immaculées ?

Des paysages accidentés ?

Et une faune abondante ?

Surtout des moutons quoi, mais bon, le compte y est.

En passant devant l’école, notre attention est attirée par ce dessin peint sur son mur par les écoliers :

Mais que s’est il donc passé en 1927 ?

Voilà : le 27 octobre 1927, il faisait grand beau, les pêcheurs locaux s’en sont tous allés à la pêche au maquereau dans l’océan près de la baie de Cleggan, mais une tempête aussi violente que soudaine a fait naufrager les embarcations, il y a eu 45 morts, une véritable catastrophe, des villages entiers se sont retrouvés sans hommes et sans ressources puisque la pêche était la seule activité économique de ces îles, certaines familles ont dû partir, au total on a dénombré 16 pêcheurs du village de Rossadilisk, qui fut totalement abandonné, ainsi que 10 d’Inishbofin, 10 de Lacken Bay et 9 d’Inishkea dans le comté de Mayo, cela a été le pire accident de ce genre de tout le 20ème siècle. A l’époque on ne disposait pas des outils météo d’aujourd’hui, mais même, on ne peut jamais tout prévoir … terrible…

Ça nous plombe de l’apprendre même un siècle plus tard, nous nous remettons en marche le pas lourd, comment ne pas imaginer la terreur de ces pêcheurs pris dans cette tempête, le genre de truc pour lequel un journaliste ne peut faire qu’une transition hasardeuse pour remettre les pieds dans la vraie vie, et pour nous la vraie vie ici et maintenant c’est que nous avons faim, nous avons vu, sur les mêmes dépliants qui vantent l’île, qu’il n’est tout bonnement pas possible de ne pas aller se restaurer dans le bus-restaurant Inishwallah, soit, vendu, nous reprenons du poil de la bête à cette idée, déception, il est fermé.

J’avoue que même s’il avait été ouvert, je n’aurais pas été tentée par l’endroit, je dois être bourgeoise …
On notera le soda bread sur le bord de l’assiette, un pain irlandais dans lequel le bicarbonate de sodium est utilisé comme agent levant à la place de la levure traditionnelle – je ne suis pas hyper fan je dois dire, la texture et le goût sont un peu bizarres

Le lendemain c’est dimanche, on lève le camp, on passe près de l’île d’Inishturk, le capitaine se tâte, fais-y t’on un arrêt, fais-y t’on pas, est-ce qu’on sera mieux protégés ici du coup de vent qui s’annonce ou sera ce mieux à Clare Island, dilemme.

Deux pelés trois tondus comme disait papa

Nous nous amarrons à une grosse bouée bien protégée dans le petit port, mais nous faisons dégager vite fait par le pêcheur à qui appartient la bouée quand il revient de son labeur, un autre, plus amène, vient à notre rescousse en nous indiquant celle à laquelle on peut se mettre et d’où nous ne serons pas délogés, on est plus loin de la digue, le capitaine tique, quand ça soufflera on bougera plus, parfois le capitaine est trop exigeant. Je trouve. Lui pense que je suis trop gentille et que je me fais avoir.

Il est encore tôt, on a le temps de mettre l’annexe à l’eau et d’aller voir ce qui se trame sur cette île.

Sublime.

Nous poussons jusqu’au phare, transformé de nos jours en Bed & Breakfast, le Clare Island Lighthouse, ma foi ça a l’air assez luxueux, nous restons devant la grille.

Même si les jours sont longs, celui là se termine comme c’est la loi pour tous les jours, et nous rentrons au bercail, mais le lendemain nous rechaussons nos chaussures de rando pour visiter le reste de l’île, et partons avec notre pique-nique, je fais remarquer au capitaine que j’espère que nous trouverons un endroit pour nous asseoir. Les îles que nous visitons sont pleines de moutons et les randos se résument parfois à sauter de crotte en crotte, à croire qu’il y a plus de crottes que de brins d’herbe, c’est terrible. Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas ça qui va nous arrêter.

On est passé par l’intérieur pour échapper au vent et trouver un endroit pour manger entre les crottes (on a eu du mal) (c’est pas qu’on a mangé tôt, c’est qu’on est partis tard) (comme d’hab)

Rassasiés d’un sandviche au jambon et au cheddar locaux, nous passons par l’abbaye cistercienne de Sainte Brigitte dans le hameau de Kill, incontournable, c’est ma grande sœur qui m’a dit de ne pas manquer d’aller voir la tombe de la reine pirate d’Irlande Gráinne O’Malley, bon, j’ai cherché dans tout le cimetière, je ne l’ai pas trouvée dans tous ces O’Malley enterrés là, mais c’est normal, le clan gaélique O’Malley était la famille, d’une part régnante du Connaught, et de l’autre réputée pour ses talents de navigateurs, il fallait bien les mettre quelque part.

Aucune Gráinne dans tous ces O’Malley, finalement je découvre que l’on PENSE qu’elle AURAIT été enterrée sur l’île

Outre la légende de Gráinne et les supputations à propos de sa dépouille, ce qui fait tout l’intérêt de cette abbaye, ce sont les fresques murales de sa nef, quasi une hérésie parce que la religion cistercienne refusait les fanfreluches et prônait l’austérité, il en résulte qu’elles ont probablement été commandées par deux chefs O’Malley différents, désireux de laisser leur empreinte dans l’abbaye, chacun la sienne, ego quand tu nous tiens.

Moi, O’Malley, ça me fait juste penser aux Aristochats.

en même temps, ça reste sobre, on est loin des paillettes

Autre point d’intérêt à voir, même s’il est au bout de l’île et que ça fait une trotte, c’est la tour napoléonienne,

nous nous y rendons d’un bon pas, gardant nos bonnets vissés sur nos crânes.

ça buffe

Cette ruine du 19ème n’est pas perchée si haut que ça, mais il n’y a pas de chemin à proprement parlé pour y monter, on s’enfonce dans le sol détrempé et on glisse, tantôt sur l’herbe, tantôt sur des crottes,

arrivés en haut, le vent est si fort que je dois me mettre à genoux pour ranger mon téléphone dans mon sac parce que si jamais je ripe sur une crotte à la descente, il risquerait de m’échapper des mains et de se fracasser sur un rocher, on en arrive à de telles extrémités.

Je précise que son nom ne vient pas du fait que ce serait Napoléon qui l’aurait fait construire, non, il s’agit en fait de l’une des tours Martello de surveillance construites en 1804 pour faire face à la menace d’une invasion napoléonienne durant les guerres napoléoniennes (18 mai 1803 – 20 novembre 1815), elle fait partie du réseau de 74 tours qui jalonnent les côtes irlandaises. Après la défaite de Napo à Waterloo, les tours ne furent plus exploitées, n’ayant plus d’utilité, le combat cessât faute de combattants.

Nous rentrons fourbus et saoulés de vent, même abrités dans le port, la soirée est un peu rouleuse, on ne se plaint pas, ça a l’air pire pour le voilier mouillé derrière nous :

Le vent ça va et ça vient, aussi nous pouvons partir dès le jour suivant pour un mouillage sur l’île d’Inish Kea, il y a beaucoup de fermes aquacoles dans le coin, ce sont des élevages de saumons, le site de Clare Island est la première ferme de saumon dans le monde à avoir réalisé la certification biologique en 1995.

Je dis L‘île d’Inish Kea, elles sont en fait au nombre de huit,

elles ont été habitées jusqu’à la fin des années 1920 mais ont été désertées peu après la catastrophe de la baie de Cleggan en 1927 qui avait coûté la vie à dix pêcheurs de chez eux. Les Norvégiens avaient installé une station baleinière au début du 20ème siècle, celle-ci a donc été abandonnée de fait.

dans l’abandon total

Le lendemain nous remontons encore, vers Portacloy cette fois, il faut attention aux cailloux,

Et entre les falaises …

se trouve une belle plage pour notre mouillage :

Le 20 juin nous gagnons Killibegs, dernière étape avant de rejoindre les Hébrides, une superbe navigation le long des falaises du comté de Mayo,

et le long de Downpatrick Head :

Des dauphins nous accompagnent pendant quelques dizaines de minutes, c’est toujours aussi magique !

Nous restons à Killibegs le temps de faire des courses, des machines pour le linge, du bricolage nécessaire et des achats divers, dont un blouson imperméable et chaud parce que nous allons remonter encore plus Nord et qu’il faut se préparer à un temps moins clément, si tant est que celui que nous avons eu jusqu’ici pouvait être donné comme étant clément.

Et puis nous quittons l’Irlande, du moins sa côte Ouest, et du moins pour l’instant, pour les Hébrides, le mardi 24 juin, rien n’est loin ici, on y sera demain.

Un dernier point à éclaircir !

  • Quel bois choisir pour une barre franche sur un voilier : en premier lieu, le teck, qui est un bois massif reconnu pour sa résistance exceptionnelle à l’eau et sa durabilité, mais il est très coûteux, on peut alors opter pour différents bois selon les dires des marins : de l’iroko, un bois provenant d’Afrique et moins cher, ou alors un autre bois dur comme du chêne, du robinier ou de l’acacia. Eviter les arbres fruitiers (surtout le noyer hahaha), les bois d’eau (frêne, saule …) et les bois tendres (châtaigner, peuplier …) le hêtre qui ne tient pas en milieu humide, et faire bien attention à entretenir le chêne si on ne veut pas qu’il se fissure au soleil. Quant au sapin : on utilise le bois de sapin pour des navires que l’on veut très légers, et on peut choisir du pin ou du sapin Douglas qui sont imputrescibles. Et on peut tout à fait fabriquer une barre en sapin, l’avantage étant qu’il prévient en craquant avant de casser, moi je ne l’ai pas entendu craquer. Et j’avais tort : on peut tout à fait faire une barre en sapin.

Au pays du trèfle à 3 feuilles

Deux heures après avoir passé le Fastnet Rock, nous arrivons à Crookhaven, notre première escale irlandaise,

c’est vert comme promis, paisible, et ensoleillé, c’est en prime le soleil, on a du pot, aussitôt amarrés nous mettons l’annexe à l’eau et comme le capitaine a décidé que nous irions visiter le coin en vélo, il les sort du fin fond du coffre arrière où il a réussi à les caser en pièces détachées, les remonte, et nous les amenons l’un après l’autre à terre, tout ça prend son temps et j’admire le capitaine qui ne rechigne jamais à s’emmerder à le faire, il a en lui une forme de perfectionnisme (psychologiquement parlant : la personne perfectionniste s’impose des standards d’excellence extrêmement difficiles à atteindre, voire impossibles) (bon, on n’en est pas là, mais sur une échelle de 0 à 10, il varie de 3 à 6 selon les jours), en tous cas il est besogneux, c’est clair.

Celui là c’est celui que j’utilise, il appartient au capitaine qui me le prête en me conjurant de changer plus souvent de plateau tandis que je renâcle à le faire parce que ça le fait dérailler, je pense que le vélo est trop vieux, lui pense que je ne sais pas me servir de la technologie vélocipédique moderne, comme toutes les femmes, il me l’a dit, je peux bien le croire sur parole.

Le village est bien joli,

et avant de partir à la découverte de l’île d’émeraude, comme il nous tient à cœur de fêter dignement notre arrivée dans ce pays réputé accueillant et, il faut bien l’avouer, parce qu’on a une furieuse envie de boire un coup réconfortant après ces quelques jours de nav, nous entrons d’un pas décidé dans le pub du bled, chez O’ Sullivan, et commandons deux Guinness, c’est la moindre des choses que de goûter au breuvage local,

C’est pas qu’on est les seuls, c’est que les locaux sont tous dehors en bras de chemise mais que le vent est fort frisquet pour qui n’est pas né au pays

moi j’ai goûté une fois une Guinness dans le pub irlandais d’un terminal d’Orly il y a des décennies, j’avais trouvé ça dègue, tandis que ça va être une première pour le capitaine, autant vous dire que nous sommes tous les deux dans une grande attente de voir ce que ça donne, mais le patron nous arrête d’un geste et nous balance en français mâtiné d’un fort accent régional :

– ici vous êtes dans le comté de Cork, on ne boit pas de Guinness mais de la Murphy’s ou de la Beamisch !

et c’est sans appel, alors on commande deux Murphy’s, mais pour de vrai, ça me fait chier. En plus il en a, de la Guinness. Mais bon, il fait faim aussi et sur le tableau du menu je vois un open crab sandwich, vendu, le patron me dit qu’il fait la meilleure salade de crabe d’Irlande, il a intérêt pour me consoler de la Guinness, et là, mes amis, je mange la meilleure des meilleures salades de crabe de ma vie, un coup à s’installer ici à demeure. Je ne sais plus ce qu’a mangé le capitaine, mais il a eu tort, une fois repus, il ne nous reste qu’à visiter le coin.

Avant je fais tout de même un saut à ce qui s’appelle, selon Google, la supérette du bled, une pièce sombre et humide dans laquelle s’entasse des cannettes de sodas et des paquets de chips, espérant trouver du pain, j’en trouve, de ce pain de mie blanc sans croûte et en sachet qui colle aux dents parce que ça doit être fait avec du plâtre plutôt que de la farine, on s’en contentera, la jeune femme derrière la caisse est d’un roux flamboyant, il paraît que c’est un cliché des plus éculés que de croire qu’il y a une tripotée dingue de roux en Irlande mais j’en ai déjà vu plusieurs, alors hasard ou coïncidence, toujours est-il que je me renseigne et voilà ce que ça donne et tenez-vous bien : ce n’est pas l’Irlande qui possède la plus grande proportion de personnes rousses mais … l’Ecosse ! avec 13% de la population, pour seulement 10% en Irlande, mais 40% de la population s’y trimballe avec un gêne roux, gêne récessif cependant, qui fait que ça va se perdre au fil des siècles et des mélanges, et c’est bien dommage, je ne sais pas si les rousses et roux sont toujours autant stigmatisés, les légendes, mythes et superstitions à leur propos n’ont pas manqué, du feu de l’enfer à la sorcellerie en passant par le fait d’avoir été procréé pendant les règles de leur mère (il était interdit d’avoir des rapports sexuels durant ces périodes, rappelons le), l’imbécilité humaine n’a pas de fond, il paraît qu’encore aujourd’hui les personnes rousses se font moquer dans la cour d’école, j’espère que c’est faux, pour eux autant que pour l’élévation de l’humanité.

L’Irish Redhead Convention est un festival irlandais qui se déroule chaque année au mois d’août, et qui a pour vocation de célébrer les gens roux

Mais renseignons nous un peu plus sérieusement sur l’Irlande, c’est le moment ou jamais : les premiers habitants y sont arrivés il y a 10500 ans (on le sait  grâce à des découvertes archéologiques, avant cette période, le climat irlandais était trop rigoureux, des glaciers recouvraient une grande partie de l’île) (ils sont trop forts les scientifiques), les Celtes sont arrivés en -500, les Vikings aux 9 et 10èmes siècles et les Normands au 12ème, marquant le début de la présence anglaise. C’est St Patrick qui a introduit le christianisme au 5ème siècle, il a utilisé un trèfle à 3 feuilles pour expliquer la Sainte Trinité aux Celtes païens, le gros malin, chaque feuille représentant le Père, le Fils et le Saint-Esprit tout en faisant partie d’une seule et même entité, et c’est comme ça que le trèfle est devenu un symbole emblématique de la Saint Patrick et de l’Irlande, on ne sait pas quand est mort le Saint homme mais on lui a attribué la date du 17 mars, devenue fête nationale de l’Irlande et de la St Patrick que l’on célèbre en s’habillant en vert, en mangeant des plats irlandais traditionnels et en buvant de la bière, en France on n’a gardé que la bière.

Mais quid de ce qui s’est passé entre l’Irlande et l’Angleterre ? Voilà en très très gros mais largement suffisant pour ne pas avoir mal à la tête : la conquête de l’Irlande par l’Angleterre a commencé au 12ème siècle et s’est poursuivie par intermittence pendant des siècles, tout ça parce que l’Irlande possédait des terres fertiles et des ressources naturelles convoitées par les Anglais, notamment le bois, le bétail et plus tard, le charbon, et que les rois d’Angleterre voyaient l’île comme un territoire stratégique et une source de revenus potentiels. Sans parler, mais justement parlons en, des désaccords religieux qui ont commencé au 16ème siècle avec la réforme protestante en Angleterre qui a conduit à une séparation religieuse entre les deux pays (Henri VIII s’est séparé de l’Église catholique pour des raisons personnelles et politiques, liées à son désir de divorcer de sa femme, Catherine d’Aragon, afin d’épouser Anne Boleyn. Le pape Clément VII ayant refusé d’annuler son mariage, Henri VIII a décidé de rompre avec Rome et de fonder sa propre Église, l’Église d’Angleterre, dont il est devenu le chef suprême. Encore un gros malin). L’Angleterre, devenue majoritairement protestante malgré cette évolution tout à fait discutable, pour ne pas dire douteuse, a cherché à imposer sa foi sur l’Irlande majoritairement catholique, ce qui a entraîné des conflits et des tensions qui persistent encore aujourd’hui.

Depuis 1921 il y a deux Irlande : l’Irlande du Nord, celle des unionistes qui préfèrent le maintien des liens avec le Royaume-Uni, et la République d’Irlande, celle des nationalistes qui souhaitent l’indépendance et l’unité de l’île (Etat Libre d’Irlande avant de devenir la République d’Irlande en 1949). Les derniers affrontements notables entre les deux Irlande, on se souvient entre autres du Bloody Sunday en 1972, ont pris fin (plus ou moins) avec la signature de l’Accord du Vendredi Saint en 1998.

Depuis il y a eu le Brexit, qui a transformé la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande en une frontière extérieure de l’UE, ça n’a pas simplifié leurs affaires, le protocole de Windsor a été mis en place pour gérer les flux commerciaux (maintient de l’Irlande du Nord dans l’union douanière européenne, tout en faisant partie du territoire douanier du Royaume-Uni) et comme toujours il y a deux camps, certains unionistes voient le Brexit comme une dilution du lien avec Londres, tandis que les nationalistes y voient une opportunité de rapprochement avec la République d’Irlande… quel gâchis, quand on sait qu’à la base c’est juste Henri VIII qui voulait divorcer…

Pour finir, l’Irlande est appelée Éire dans la langue irlandaise, et Ulster est l’une des provinces historiques, située au nord de l’île. 

Nous voilà aptes à répondre à un QCM sur le sujet.

Pour notre première balade à vélo sur le sol irlandais, nous pédalons jusqu’à Mizen Head, ici tous les caps portent le nom de Head, Head de ceci, Head de cela, le cap Mizen, donc, est souvent considéré comme le cap de plus méridional de l’Irlande mais il n’en est rien puisque c’est Brow Head qui l’est, qu’on se le dise, encore des gros malins qui ont su tirer parti d’un coup de bluff pour faire de Mizen Head un pôle d’attraction touristique avec boutique de souvenirs à l’avenant, le capitaine trouve un bonnet waterproof indispensable pour la navigation dans le coin (la limite c’est que le bonnet en question remonte en forme de capote sur le crâne et ça lui fait une drôle de tête) et m’en offre un bien chaud que je choisis tricoté main qu’ils disent, qui reste bien enfoncé sur les oreilles, on opte toujours pour des souvenirs utiles tant qu’à faire. Le coin est d’autant plus joli qu’il fait beau :

Il y a un musée qui vante le passé des sauvetages épiques des marins du coin, son phare et son pont,

pont suspendu (à plus de 300 mètres de hauteur selon le Guide Irlande.com et à seulement 45 mètres selon voyageirlande.com) pour relier à l’Irlande l’îlot sur lequel se trouve le phare :

quelle que soit sa hauteur, ça reste impressionnant

Au loin on voit le Fastnet Rock :

Et un voilier qui arrive !

Le lendemain c’est vélo + rando, on a autant besoin de se dérouiller les jambes que de découvrir l’Irlande, et comme nous ne sommes pas loin du Dunlough Castle, aussi appelé Three Castle Head, nous y allons, c’est notre premier château et on n’a pas fini d’en voir, croyez moi. Il a été bâti en 1207 par Donagh O’Mahony, un chef du très ancien clan irlandais O’Mahony, il doit son nom à ses trois tours dont seule celle de l’Ouest aurait été habitée, comme il se doit il est hanté mais mieux vaut ne pas voir le fantôme de la dame blanche qui y rode car cela signe la mort prochaine de celui qui la voit, vous êtes prévenus.

On notera l’aridité du paysage environnant, mais j’y reviendrai plus tard

Le lac est plein de nénuphars blancs en fleurs, comme j’avais évoqué ses vertus et utilisations dans un article aux Marquises, je n’y reviens pas, il faut suivre un peu !

Par contre voilà mes premières fleurs du coin, je vous en fais un peu profiter, je ne vous dis pas à quel point je suis enthousiaste de voir ce qui pousse par ici :

Si je peux commenter selon mes idées, quand on sait que les plantes, arbres et fleurs qui poussent dans une région ont des vertus capables de soigner les maux inhérents à la région en question, on peut penser que le Lotier Corniculé est là pour aider les déprimes dues au manque de soleil (1100 à 1600 heures d’ensoleillement par an, ce qui en fait le 4ème pays le moins ensoleillé au monde, le premier étant les îles Féroé avec 840 heures, le plus ensoleillé étant l’Egypte avec plus de 4000 heures de soleil par an) et l’Armenia Maritime pour renforcer le Wei Qi (ou énergie défensive) de la peau afin d’être plus résistant au vent et à l’humidité du climat. Et c’est génial.

Nous avons toute l’Irlande à remonter aussi nous ne nous attardons pas et reprenons notre fier navire pour aller à Castletownbere, à l’entrée de la baie de Bantry, on pourrait croire que son nom fait mention du château de Dunboy à 3,6 kilomètres de là mais il n’en est rien, pour autant et en toute logique il fait bel et bien référence à un château aujourd’hui disparu, celui de la famille MacCarty, vous savez tout, ou presque, mais je vous fais cadeau des luttes intestines de tous les clans des O’ et des Mac et des châteaux incendiés dans les bagarres.

A part cela, Castletownbere est la capitale Irlandaise du corégone, mais qu’est-ce que le corégone me direz-vous, et bien c’est tout bonnement un poisson voisin du saumon, elle est également l’un des cinq plus gros ports de pêche d’Irlande mais un accord de commerce et de coopération entre l’Union européenne et le Royaume-Uni post-Brexit lié aux quotas de pêche les a mis en vilaine posture …

leur flottille de pêche est magnifique et les bateaux super entretenus
et leurs devantures hautes en couleurs !

Le lendemain, escale à Adricole, RAS, avant d’aller sur Glengarriff le jour suivant … Glengarriff ! Emotion !

Des rhododendrons ! partout partout partout !

et plein de phoques !!

Glengarriff c’est tout petit en soi, 200 habitants, 250 phoques, on met l’annexe à l’eau pour aller les voir de près, c’est impossible à la voile car il n’y a pas assez de fond, on les dérange pendant la sieste, ils nous regardent arriver et se laissent glisser dans l’eau sur notre passage, or il y a un ballet incessant de bateaux locaux qui trimballent des touristes pour leur faire voir les dits phoques contre espèces sonnantes et trébuchantes, et celui qui arrive plein gaz juste après nous nous abreuve d’injures, comme si on n’avait pas le droit nous aussi de venir voir les phoques, je me retourne vers le capitaine,

– dis donc, la légendaire amabilité des Irlandais s’arrête là où on commence à parler d’argent dirait-on !

En même temps on n’est pas très loin de l’Ecosse.

Plus 1 château, gothique le château, racheté en 2023 par l’homme d’affaires Peter McGill et rénové pour en faire sa résidence, j’espère qu’il a prévu un budget conséquent pour le ménage.

6 millions d’Euros de travaux pour retaper la ruine

Si le rhododendron est superbe à voir, ici il est devenu invasif et il met en péril la biodiversité locale, cependant je ne sais pas ce qui est prévu pour endiguer le phénomène, en attendant c’est drôlement beau à voir.

Il y a plusieurs variétés de rhododendrons et il faut toujours regarder quelle variété traite quels maux, ceci étant valable pour toutes les plantes par ailleurs

Et puis on va se planquer dans la marina de Lawrence Cove parce qu’un coup de vent arrive et il vaut mieux être planqué.

D’escale en mouillage et de mouillage en marina, on ne fait pas de longues distances, alors on pourrait croire que les navigations sont des parties de plaisir, je vous rassure, il n’en est rien : cette côte ouest (rien à voir avec le feuilleton au titre éponyme que j’avais suivi assidûment à l’époque de ma jeunesse) est exposée à l’océan Atlantique à des latitudes supérieures à 50 degrés, alors on n’est quand même pas dans l’hémisphère Sud au niveau des 50èmes hurlants, mais bon, c’est pas rigolo rigolo tous les jours par ici, il y a beaucoup de vent, beaucoup de mer, une grosse houle, de la pluie, des grains et des orages, sans parler des courants et du ressac à chaque pointe que nous passons, le bon côté c’est qu’il n’y pas la foule de la Corse au mois d’Août, les seuls bateaux que l’on voit sur l’AIS sont les pêcheurs et les ferries quand il y en a.

on voit mieux les découpes

Rien à voir avec les nav en tongs … en plus on a beau être fin mai, on se pèle, on se déguise en cosmonaute le jour et le soir le capitaine fait du feu dans le poêle à mazout (je me mords les joues pour ne pas pouffer quand je dis poêle à mazout au capitaine, je tiens à garder ce qui me reste de dignité),

et c’est pas facile, allumer ce fichu poêle à mazout est un tour de force, et pourtant il a choisi le plus facile à allumer avec une ventilation adéquate, mais il est obligé de mettre une lampe frontale et de prendre un petit miroir pour aller voir ce qui se passe au fond du poêle quand il jette un petit bout de papier-cul allumé pour lancer la machine (plus tard il achètera du papier à rouler les cigarettes pour faire moins de suie dans la poêle, mais de toutes façons ça fait vachement de suie), il laisse la porte du poêle ouverte pour vérifier que ça marche et pendant ce temps, dans le faisceau de la lampe frontale, je le vois qui se prend toute la fumée dans le nez, des fois ça part du premier coup, des fois non, ça le rend nerveux (c’est un euphémisme), il exige que j’ouvre tout le bateau pour évacuer la fumée et l’odeur du gasoil, alors d’un côté le poêle donne à peine un peu de chaleur et de l’autre ça vente dans tout le bateau, le calcul est vite fait, mais j’ai bien appris qu’on ne contrarie pas le capitaine énervé, et puis quand le bateau est bien aéré, on ferme les capots, et au bout d’un certain temps il commence à faire bon dans le bateau et nous nous réjouissons de concert d’avoir chaud, le poêle, après avoir été couvert d’injures les plus farfelues, devient la plus belle invention que l’homme ait jamais faite, le plus important c’est que ça assèche l’air dans le bateau parce que c’est hyper humide et rien ne sèche, en plus ici ils vendent le sel dans des boites en carton et le carton de la boite de sel est tout trempé, c’est pas très malin.

Mais on aime bien.

Allez comprendre.

Peut-être parce qu’il y a des moments aussi magiques que fugaces :

j’en reviens toujours pas d’avoir réussi à le capter celui-là

Et donc je vous disais qu’on file se planquer à Lawrence Cove Marina, qui se trouve sur la petite île dans Bantry Bay, pour laisser passer le coup de vent de Sud-Ouest (SW écrit le capitaine dans son journal de bord), on a beau être protégés, quand c’est comme ça le vent siffle dans les mâts, les pontons et les bateaux bougent et oscillent, tintin pour vraiment se reposer.

c’est ce qui nous arrive dessus, mais on est à l’abri et on peut faire du feu, ça suffit à mon bonheur

On en repart le 27 pour repasser à Castletownbere faire quelques emplettes pour avoir de quoi manger, et dès le lendemain nous allons sur Darrynane Harbour, environ 30NM à faire, avec la grosse houle créée par le fameux coup de vent et le courant contre le vent au cap de Dursey Island (je vous avais dit, quand nous avons navigué dans le canal du Mozambique, ce qui se passe quand le vent souffle dans un sens et que le courant va en sens contraire : ça lève des vagues courtes, et le bateau se balance grave) au loin on voit le phare de Bull Rock et la petite île de Cow, je zoome pour les prendre en photo,

et assez tard parce que le vent est tombé et que notre moyenne a chuté de concert, nous arrivons en serrant les fesses à Darrynane Harbour (c’est écrit comme ça sur Navionics) ou encore Derrynane Harbor (sur les sites de nav), en serrant les fesses parce que le passage pour y entrer est tout étroit et pas profond et qu’il y a toujours cette houle et ces vagues qui déferlent, ça me rappelle certaines entrées dans certains lagons de Polynésie, le capitaine craint que le mouillage ne soit pas tranquille, je le rassure, lui rappelle qu’il pense toujours que ça ne sera pas tranquille mais que ça l’est à chaque fois car il sait parfaitement choisir ses mouillages, il se glisse comme un chef entre les rochers et nous posons l’ancre dans une eau qui frémit à peine, c’est fou comme ça repose un calme aussi soudain, comme dit mon cousin Patrick (qui a beaucoup navigué) tout n’est plus que luxe, calme et volupté.

j’ai pris la photo depuis la terre où nous irons demain

Vue en cinémathèque du phénomène :

J’insiste, mais ce mouillage est vraiment dingue, je le recommande

Et comme vous l’avez compris, le lendemain on s’en va se balader à terre, sur le chemin au Nord-Est de Darrynane et sur Abbey Island, en notant l’heure des marées pour ne pas se faire avoir au retour, c’est mon anniversaire alors une chouette balade s’impose, avec mon beau bonnet de Mizen Head vissé sur le crâne.

Je fais une drôle de tête mais le capitaine met toujours un temps fou avant d’appuyer sur le bouton alors c’est pour ça.

un beau bonnet ma foi

C’est beau, c’est plein d’herbe qui ondule sous le vent, exactement comme j’imaginais l’Irlande,

et des fleurs qui font ressembler les prés à des champs de coton, ce sont des Joncs à Duvet, ou Linaigrettes à feuilles étroites (Eriophorum augustifolium), cette fleur est devenue l’emblème du comté du Grand Manchester en Angleterre, leur soie n’est pas adaptée au tissage mais on les utilisait pour faire des pansements ou des mèches de bougies, faire du papier et rembourrer des coussins, dans la pharmacopée Amérindienne on utilisait leurs feuilles et leurs racines aux vertus astringentes pour traiter la dysenterie :

Il nous reste bien des miles à faire pour remonter toute cette côte ouest, aussi nous ne tardons pas et reprenons la mer dès le lendemain, c’est moi qui suis à la barre pour sortir du mouillage qui rendait le capitaine nerveux à l’arrivée, je supplie le capitaine de prendre la barre, nous imagine déjà projetés sur les rochers et rejoignant la terre à la nage, il ne cède pas, me dit que j’en suis tout à fait capable, finalement je sors de là sans encombre, si on ne compte pas les dégâts sur mon cœur qui se coince comme un encombre majeur.

Il fait beau, c’est suffisamment rare pour le noter, mais la mer est fidèle à elle-même :

en vidéo ça ne rend pas la réalité, les vagues paraissent toujours insignifiantes, il faut tenter l’expérience pour vraiment comprendre !

Si vous en voulez encore un peu :

  • Le terme patronymique Ó, et ses variantes : Ua, Uí, Í Uaí, signifie descendant de, ou petit-fils de, lorsque les noms irlandais ont été anglicisés, le Ó a été généralement soit supprimé, soit écrit O’. Le Mac ou Mc signifie fils de.
  • Un dicton populaire Irlandais très sage : Il n’y a que deux choses dont il faut s’inquiéter : être en bonne santé ou être malade. Si tu es en bonne santé, alors il n’y a rien à craindre, mais si tu es malade, il n’y a que deux choses dont il faut s’inquiéter : guérir ou mourir. Si tu guéris, il n’y a rien à craindre, mais si tu meurs, il n’y a que deux choses dont il faut s’inquiéter : aller au ciel ou en enfer. Si tu vas au ciel, tu n’as rien à craindre, et si tu vas en enfer, tu seras tellement occupé à saluer tous tes amis que tu n’auras pas le temps d’avoir peur !
  • D’où vient l’expression « espèces sonnantes et trébuchantes » : au Moyen-Age, les espèces désignaient les pièces de monnaie métalliques. Ainsi, pour vérifier leur authenticité, on vérifiait leur alliage en les laissant tomber sur une surface dure. Le son clair et cristallin était gage de qualité. Il ne restait plus qu’à passer à la pesée avec un trébuchet (une petite balance à plateaux qui servait aux orfèvres). Un paiement en espèces qui passait les deux tests – « sonnantes et trébuchantes » – était donc considéré comme honnête. Au fur et à mesure du temps, cette désignation s’est étendue à toute forme d’argent, comme les billets, et signifie également payer immédiatement.

Du Cap d’Agde au Fastnet

Comme je vous l’avais dit, nous sommes repartis nuitamment le 28 avril à 3h30, plutôt précipitamment au vu du retard accumulé, ayant fini par tout balancer dans le bateau et lever les amarres sinon on y serait encore, et il faut dire que le capitaine avait vu une bonne fenêtre météo pour avoir du vent portant jusqu’au sud de l’Espagne, vendu.

A l’occasion de cette nouvelle aventure, le capitaine a acheté un beau cahier tout neuf pour en faire son livre de bord, j’ai fini par comprendre que celui que je lui avais offert restera à jamais vierge, mais en même temps il est écrit en Portugais, ça n’aide pas.

Toutes (sauf quand le capitaine oublie de les noter) les données de nav y sont consignées et c’est bien pratique, mais qui va se mettre à relire ça à part moi ? Même le capitaine n’y rejette jamais un œil, je le sais, j’ai les anciens dans mon bureau et il ne me les a jamais réclamés alors qu’ils sont siens.

Notre but est simple et efficace : repasser Gibraltar, remonter la côte Portugaise, traverser le Golfe du Gascogne, Irlande, Hébrides Extérieures, Féroé, Shetland, Ecosse, les Scilly, l’île de Wight, Dunkerque où on laissera le bateau pour l’hiver avant de continuer ensuite vers la Norvège.

On parle de la même île

Mais plus question de s’arrêter à Barcelone pour visiter la Sagrada Família ni à Nazaré pour voir la vague, encore moins de musarder sur la route, il va falloir recoller au programme et arriver avant début juin en Irlande,

– mais on ne va tout de même pas mettre un mois entier ?

Regard énigmatique qui se passe de commentaire à ce sujet, tout est possible et on ne peut jurer de rien, on a pris du retard alors on ne s’arrêtera pas plus qu’il n’est besoin pour refaire le plein d’eau et acheter à manger, cochon qui s’en dédie, cette fois nous n’avons pas pris le déssalinisateur car nous aurons suffisamment de ports ou de marinas pour prendre de l’eau, ça c’est bien, il est tout de même question de faire une halte à Brest, ça me plairait bien, moi toutes les escales me plaisent bien.

L’idée de départ c’est donc ça pour commencer :

Donc nous y voilà : temps hyper peinard le premier jour, spi, on est crevés après cette première nuit si courte où il a fallu se remettre dans le bain puisque nous n’avions pas navigué depuis 7 mois, alors quand le vent tombe et qu’on met le moteur la deuxième nuit, je ne me plains pas et je dors tout mon saoul quand ce n’est pas moi qui suis de quart, le vent revient le lendemain en fin de matinée, spi et voile haute, on trace.

Finis les shorts et les pieds nus

Dans quel état d’esprit suis-je … cela n’a tellement rien à voir avec ce que je ressentais lorsque nous sommes partis pour le tour du monde, fini l’insouciance, récemment j’ai lu une citation anonyme : « celui qui n’a pas peur en mer n’est pas un marin, celui qui a peur de tout et de rien ne l’est pas non plus » et je me rends compte que j’ai encore du boulot pour être un marin, au départ du TDM je n’avais peur de rien, parce que je ne connaissais rien, et maintenant je peux flipper pour des broutilles, le baromètre n’y étant pas étranger, ce qui a vraiment changé en bien c’est que je sais interpréter les infos des appareils de nav, que je peux régler le bateau comme il faut, et surtout que lorsque le capitaine me demande une info je lui réponds parce que je me tiens au courant, maintenant ça m’intéresse de savoir ce qui se passe, je ne suis plus la candide avec une fleur aux dents, je devais être sacrément conne mais c’était reposant, la conscience des choses n’est pas toujours un cadeau.

Le soir du deuxième jour, on passe déjà Majorque, la mer est désagréable mais on a eu le temps de se réamariner, le capitaine se maudit autant qu’il est possible de se maudire parce qu’il a préféré passer au Nord plutôt qu’au Sud et qu’on n’a pas de vent mais de la mer, on longe l’île Dragonera mais on n’avance pas, on finit par mettre le moteur, mécontent il décide de passer au Sud d’Ibiza et Formentera, il s’en veut, avant il n’aurait jamais mal choisi, maintenant il est mauvais, il est fini, si ça se sait il est mort, on retrouve du vent mais on passe une mauvaise nuit avec 1 ris à la GV et trinquette, une mer croisée, ça tape, je lui assure que je ne lui en tiens aucunement rigueur, manquerait plus que je fasse ma mijaurée.

30 avril, le vent monte dans l’après-midi, 29/35 nœuds, 2 ris à la grand voile + 1 au génois tangonné, on file à 8/9 nœuds, on empanne en soirée et on prend le 3ème ris, tout va bien, le portant sous génois tangonné c’est mon allure préférée et avec du vent et des ris c’est pépère, au fil de la nuit le vent tombe, le capitaine lâche les ris l’un après l’autre et au matin du 1er mai on renvoie le spi après le petit déjeuner, qu’on affale quand le vent remonte dans l’après-midi, et puis le vent retombe et le capitaine s’en veut au moins autant que la veille d’avoir affalé trop tôt, heureusement que les copains ne sont pas là, imaginez que ça se sache.

En soirée, le vent arrière est si pauvre que les voiles claquent, on affale et moteur, on renvoie le génois seul dans la nuit quand le vent repasse plein cul à 35 nœuds, c’est à se demander pourquoi mettre la GV quand on voit comment on file sous génois seul. Je ne repose pas la question au capitaine, il me l’a déjà expliqué et dieu sait qu’il n’aime pas répéter les explications qu’il m’a déjà données, il mémorise ce qu’il me dit dans le petit carnet de son cerveau intitulé « ce que j’ai déjà dit à isabelle », ça ne rigole pas. Donc c’est pour équilibrer les tensions au niveau du mât. Et aussi stabiliser le bateau, et ça c’est vrai, on sent trop la différence quand le bateau est bien équilibré. Moi je dois avoir un carnet « ce que le capitaine m’a déjà expliqué mais que j’ai pas besoin de retenir parce que ça ira plus vite de lui redemander ». Alors voilà.

je viens de découvrir ça dans le journal du capitaine … le genre de truc qui me console de tous mes maux !

On doit remettre le moteur quand ça devient pétole et on passe Gibraltar au moteur le 2 mai au soir, le capitaine, qui pense à tout, avait remis les Pingers à l’eau et sortis 2 bidons de gasoil dans le cockpit au cas où des orques auraient voulu jouer avec nous mais on n’en a pas besoin et ça m’arrange, sur une appli qui recense les attaques interactions d’orques, il est précisé qu’il y en a eu plusieurs ces derniers jours dans le quartier, mon regard ne quitte pas la mer, debout dans le cockpit je scrute, il y a plus de cargos que d’orques à surveiller, ce qui me fait rire c’est que j’ai lu un post sur un groupe Facebook qui concernait les orques et le passage de Gib, dans lequel des navigateurs (avertis) évoquaient la possibilité d’utiliser du gasoil ou de l’eau de javel, les réponses de personnes qui n’ont jamais mis le pied sur un voilier criaient au crime contre l’humanité, tiens, c’est comme ceux qui donnent leur avis sur une opération du cœur avec une formation de cariste.

3ème passage, on a pris des habitudes

Quand on passe Tarifa avec 2 nœuds de courant dans le nez, il fait nuit,

il est déjà plus de 23h, ensuite on se relaie pour les quarts avec le capitaine, prochain objectif sur notre route, le Cap St Vincent, pointe extrême ouest de la côte méridionale du Portugal, extrémité occidentale du golfe de Cadix et, bien entendu, point de repère crucial pour la navigation, les Romains l’appelaient le Promontorium Sacrum, un lieu sacré lié aux divinités maritime, il doit naturellement son nom à Saint Vincent dont le corps, selon la légende, aurait été ramené sur ce lieu après son martyre qui consista à être privé de nourriture, mis sur un chevalet puis rôti sur un gril, quelle imagination.

On a 111 NM à faire pour y arriver, mais avant on s’arrêtera à Portimão pour se poser un peu, l’après-midi le vent refuse, 23 nœuds, le capitaine règle les voiles,

et le soir ça refuse encore, on se retrouve au près bon plein avec 20 nœuds, 2 ris à la GV + trinquette, le capitaine trouve que nous sommes sous-toilés, c’est possible, au moins on ne gite pas trop et ça me convient parfaitement, on arrive à Portimão à 1 heure du matin, ça fait quasi 6 jours qu’on est partis, c’est pas mal pour une reprise, s’arrêter ici nous permettra de laisser passer un gros coup de vent qu’on aurait dans la gueule, c’est mieux comme ça.

On passe la nuit au ponton d’accueil mais on ne peut pas y rester, pas plus que dans la marina, c’est comme ça ici, la marina n’est pas faite pour les navigateurs, bon, on nous laisse faire le plein d’eau et prendre une douche (parce les douches sur la jupe en navigant, c’est de l’histoire ancienne, bien qu’il soit arrivé une fois que le capitaine s’y aventure avec force cris agua fresca ! agua fresca !) avant de se déplacer dans le mouillage juste en face, le matin on voit passer les chalutiers qui reviennent de pêcher :

Portimão est réputé pour ses plages, mais ça fait un peu Miami, surtout après 6 jours de mer qui coupent du vrai monde, en plus je dis au capitaine que c’est très surprenant qu’il fasse aussi frisquet début mai au sud du Portugal, je m’étais attendue à des températures plus clémentes mais que non point, on se pèle.

Comme le capitaine veut voir le Cap St Vincent de l’intérieur, nous louons une voiture pour nous y rendre, fouettons cocher le cœur joyeux, sur la route apercevons plein de nids de cigogne avec des petits, des cigognes ! que je crie, le capitaine pile, demi-tourne, nous ne le savions pas mais nous traversons la zone protégée de la Ria de Alvor qui est un lieu d’observation privilégié des cigognes blanches, aux innocents les mains pleines !

un véritable camping à cigognes

Nous passons par Sagres qui se trouve sur la route, ville bien connue des surfeurs tout comme les spots de Supertubos, Coxos, Carcavelos, Costa de Caparica, Praia do Norte et j’en passe, Supertubos étant réputée car il s’y déroule le Rip Curl Pro Portugal, compétition qui fait partie de la World Surf League, sans oublier Praia do Norte, située au nord de Nazaré, paradis des surfeurs à la recherche de vagues gigantesques, hélas on ne s’y arrêtera pas puisque notre retard, mais le capitaine m’a promis qu’on irait quand nous serons sur le chemin du retour … Entre Sagres et le Cap St Vincent se trouve la plage de Beliche, autre spot bien connu pour son wedge (ou shore break, vague de bord) qui est une vague qui déferle près du rivage de manière soudaine et puissante en créant un mur d’eau très raide et parfois tubulaire, mais aujourd’hui c’est bien calme et il y a même des voiliers qui y sont mouillés, le capitaine y avait prévu une escale, rayée de la carte depuis, comme tant d’autres.

Les falaises du coin sont splendides, on voit le phare du Cap St Vincent au loin :

Et on va le voir de près :

Et le 7 mai de bon matin, tout requinqués, nous quittons Portimão, sans vent, donc moteur, le baromètre indique 1008.2 Hpa (pression atmosphérique légèrement supérieure à la normale, ce qui est souvent associé à un temps généralement stable et ensoleillé ou à des conditions météorologiques calmes, mais cela peut aussi varier), je ne vous le précise pas à chaque fois mais le capitaine note très régulièrement la pression atmosphérique sur son journal de bord, nous longeons les falaises de Lagos,

1008.2 Hpa

passons le Cap St Vincent,

j’adore voir depuis la mer ce que j’ai vu en terre, et vice versa

et retrouvons du vent, mais guère, hissons les voiles et remontons plein nord au près bon plein sans se presser.

Après le déjeuner, le capitaine a un coup de mou et s’en va faire une sieste bien méritée, à chaque fois que je lui dis que c’est bien mérité il proteste, il ne mérite jamais rien à l’en croire, moi je vois bien tout ce qu’il trafique et règle et prévoit, il est brave, bien brave et bien méritant, mais à peine allongé voilà qu’il se relève avec une tête de quelqu’un qui vient d’être témoin du pire, les yeux quasi exorbités il me pousse contre la cloison, tire la descente dans un geste désespéré pour voir le moteur et se met à crier comme s’il venait de se péter le petit orteil dans le pied de la commode de grand-mère,

– quoi ?! qu’est-ce qu’il y a ?!

– j’ai oublié de remettre le bouchon après la mise à niveau d’huile !!!!

et comme on a fait du moteur ce matin, il y a de l’huile qui a pissé partout dans la cale moteur, il peste contre lui, quel âne, non mais quel âne ! tandis que je lui tends des rouleaux de papier absorbant et que nous nous mettons de concert à nettoyer autant que faire se peut, il se traite de sénile, d’imbécile, dit qu’il ne vaut plus rien avec une sorte d’angoisse dans la prunelle, moi, dès le moment qu’il n’y a pas mort d’homme, je reste calme, je lui dis que non, qu’il n’est pas sénile, que ça peut arriver à tout le monde d’oublier un truc, mais il n’est pas tout le monde, loin s’en faut, c’est en se couchant et en fermant les yeux qu’il ne s’est pas vu revisser le bouchon du réservoir d’huile et qu’il a compris qu’il ne l’avait pas remis (moi aussi il y a plein de trucs importants qui me reviennent en stade alpha, c’est drôlement utile), après il faut récupérer le bouchon qui a été se fourrer dans un coin improbable, mais la roue tourne, après la pluie vient le beau temps, il peut enfin l’attraper de la pulpe de ses doigts au bout de toute la longueur de son bras étiré comme un élastique, le revisser, il faut remettre de l’huile, vérifier par deux fois que le bouchon a bel et bien été remis, quand tout est bien réglé le capitaine retourne se coucher avec un bras plus long que l’autre, tandis que je surveille un gros chalutier qui navigue pas trop loin de nous … les chalutiers il faut les surveiller, ils ne vont pas sur une route droite comme les cargos ou les voiliers, non, ils naviguent de-ci de-là cahin-caha en suivant un tracé illogique, changent de cap comme de chemise, et soudain, celui là bifurque et s’en vient droit sur nous … je file à l’AIS regarder son angle de relèvement pour noter s’il reste identique dans le temps (risque de collision) ou s’il évolue (on peut se détendre), et remonte dans le cockpit pour vérifier s’il arrête de nous foncer dessus, mais il continue à nous foncer droit dessus l’empafé, c’est pas normal, le capitaine dort depuis peu et ça serait cruel de le réveiller après toutes ces émotions, néanmoins quand le chalutier arrive de plus en plus prêt et toujours dans la même direction et toujours avec le même angle de relèvement, je m’en vais le prévenir, lui qui m’a toujours dit que s’il y a quoi que ce soit tu me réveilles isabelle ! Soit, exauçons ses vœux, je le réveille en lui demandant si ce chalutier ne va pas venir nous aborder, est-ce qu’il y a des histoires de piraterie dans le coin ? Pas à sa connaissance, il s’extirpe de sa couchette et viens voir ce qu’il en est, se moque de moi en me disant que le chalutier va passer derrière nous, note dans son journal de bord que Cristina Fed a fait peur à isa et s’en retourne siester, au moins il a la preuve que je surveille quand il dort. Le chalutier est bel et bien passé derrière nous. Mais très près.

On passe la première partie de la nuit au près bon plein avec 11 nœuds de vent, en avançant à 6/6.5, ce qui convient au capitaine qui n’est pas si facilement contentable, avant 3 heures un petit grain fait tomber le vent, on roule le génois et on démarre le moteur, à 3h30 ça remonte, on peut renvoyer le génois, comme je prends mon quart à 4 heures ça me fait une petite nuit, c’est pas de pot quand il faut manœuvrer pendant son tour de sommeil, à 8 heures on passe la baie de Lisbonne.

On voit bien le profil de quelqu’un qui est bouche bée

Petit à petit le vent adonne et à midi il faut envoyer le spi au grand plaisir du capitaine, on prépare tout ce qu’il faut, chacun a désormais sa tâche, au capitaine le bras, à moi l’écoute et le barber, à nous deux le tangon et l’envoi hisse-et-oh, hissez haut !

Et là, plouf.

Le mousqueton de la drisse s’est ouvert, le spi chalute, comme l’écrira le capitaine dans son journal, c’est normal au Portugal pays des pêcheurs, le capitaine a de l’humour. Parfois.

Que je vous le raconte à ce moment du récit laisse présager que nous avons récupéré le spi passé sous l’étrave et la quille sans le déchirer, et oui, ça n’a pourtant pas été une mince affaire car ça pèse dix ânes morts un spi plein d’eau, mais avec de la bonne volonté et en faisant taire la petite voix sournoise qui souffle que si le spi coule, plus de spi à envoyer, plus de merde avec le spi, mais on y arrive et on renvoie le spi sur la drisse de genaker dans la foulée, tout ça a pris son temps et nous a affamés, on l’affale sur le coup de 20 heures pour retrouver le bon cap, il fallait être trop abattus pour le garder. Mais dès le lendemain matin on peut le renvoyer après avoir empanné alors pourquoi s’en priver, on ne s’en prive pas, il faut empanner encore en fin de matinée, quand on renvoie le spi il s’enroule autour de l’étai de génois, formant ce qu’on appelle un magnifique cocotier …

Un mémorable cocotier, même, dira le capitaine, je ne sais pas comment on a réussi à ne pas déchirer le spi, mais on a réussi et on l’a renvoyé, pour l’affaler à peine plus tard juste avant qu’un grain nous tombe dessus, on ne s’embête jamais en navigation.

Et en début d’après midi, nous arrivons à notre escale suivante car, dans sa mansuétude, le capitaine consent à une seconde escale, Viana Do Castelo en l’occurrence. Mais il y a un mais, il est plus de 17 heures, le petit pont pour les piétons, qui enjambe l’étroit canal qui mène au petit port de pêche, ce petit pont est descendu et on ne peut pas passer.

Tandis que le capitaine tournicote dans l’avant-port, j’appelle à la VHF, le 16, le 12, le 9, tous numéros habituels à appeler en la circonstance, aucune réponse, il est plus de 17 heures, il ne faut jamais arriver après 17h. Je finis par trouver le numéro de téléphone de la marina et appelle car nous sommes en Europe et mon forfait fonctionne, gloria, un monsieur finit par me répondre juste avant que je ne raccroche, nous réussissons à nous comprendre avec nos anglais respectifs et approximatifs, après plusieurs échanges et rappels il me transmet le numéro de la personne qui nous ouvrira le pont, et deux heures plus tard, nous pouvons enfin nous amarrer dans le port de pêche.

Et pourquoi pas dans la marina ? N’aurait ce pas été plus simple puisque sans petit pont à soulever capitaine ? Et bien non, ce n’est juste pas possible, encore une marina portugaise dans laquelle les plaisanciers ne peuvent pas s’amarrer, les places sont réservées aux petits bateaux locaux, j’exagère car en fait il y a une place pour les plaisanciers, une seule, mais elle était déjà prise. Du coup les douches sont à perpète.

Nous sommes amarrés juste en face du célèbre Gil Eannes, un ancien navire-hôpital portugais  qui a servi de navire amiral de la flotte blanche portugaise pour la pêche à la morue dans les eaux de Terre-Neuve et du Groenland et est désormais un musée ouvert aux visiteurs :

Peut-être que Cap de Miol aussi sera célèbre un jour

Le lendemain matin, le capitaine dort encore tandis que je prépare le petit déjeuner, il faut récupérer !

Pour en savoir un peu plus sur Viana do Castelo, je vous indique que celle ci possède une riche histoire maritime et a été un port de départ important pour de nombreux marins et navires, notamment pour la pêche à la morue, c’est l’une des plus belles villes du nord du Portugal, elle est considérée comme la Mecque de l’architecture grâce aux nombreux grands noms de l’architecture portugaise contemporaine qui ont signé plusieurs installations et espaces de la ville.

Une église baroque abrite l’icône de Notre-Dame de l’Agonie, vénérée par les pêcheurs. Elle sort tous les ans, le 20 août, pour bénir la mer lors des fêtes les plus colorées du Portugal :

on sera loin le 20 août

Le dimanche, avant de repartir, je monte le capitaine au mât pour qu’il décoince et redescende la drisse de spi bloquée en haut du mât depuis que le mousqueton s’était ouvert, ça attire du monde qui le regarde et s’émerveille, un homme au mât ! quel courage ! quelle abnégation ! il y a même des gens qui s’asseyent en tailleur par terre et le prennent en photo, je mouline le winch mais personne ne me prête attention, le capitaine qui, imperturbable, gravit les échelons, ne remarque personne ou fait semblant, le public s’éparpille quand il est redescendu vivant, personne ne demande d’autographe.

Nous repartons en fin de journée avec le plein d’eau et de victuailles, passons près d’éoliennes dans la mer,

puis dinons d’un repas qualifié d’excellent ! par le capitaine qui s’en va dormir tandis que je prends le premier quart, mais …

A 9 heures le 12 mai, on passe le Cap Finistère, cap qui a le phare le plus à l’ouest de l’Europe continentale, son point n’est pourtant pas le plus à l’ouest, c’est le Cabo da Roca au Nord de Lisbonne qui détient ce titre. Le nom Finisterre, comme celui du Finistère en France, dérive du latin finis terrae, qui signifie extrémité de la terre.

Mais nous on ne voit rien de son phare, le temps est moche, il y a du vent et de la mer, on le passe au près bon plein sous trinquette + 1 ris à la GV, en même temps il est réputé chez les marins en tant que zone dangereuse en raison des conditions météorologiques souvent difficiles, des vents forts et des mers agitées et croisées, on n’est pas déçus.

je reste un max à l’abri, ça caille

Le temps s’arrange dans l’après-midi, on navigue au largue et on avance bien, il y a plein de bateaux à surveiller, le capitaine étudie les fichiers météo, faudra t’il longer les côtes françaises, peut-être faire une escale à Brest, ou bien sera t’il mieux de filer tout droit vers l’Irlande, un casse-tête.

Le soir le vent tombe, puis remonte, on est au près bon plein parce que si on garde le cap droit vers l’Irlande on serait trop près du vent, c’est donc l’option directe vers l’Irlande qui a été retenue, le capitaine écrit dans son journal « Isa dort enfin j’espère. Très courageuse parce que les premières 24h n’ont pas été confortables », si je ne l’aimais pas je commencerais carrément à le faire, c’est vrai que ce n’était pas confort, mais comme je lui dis, s’il n’y a pas de danger, tout va bien. Le vent adonne dans la nuit qu’on finit au travers avec la houle et les vagues de face, pas plus de confort, pas plus de danger.

Le lendemain on se retrouve plein cul sous spi, le capitaine change le cap de 350 à 330° histoire, dit-il, je n’aurais jamais inventé ça toute seule, histoire d’aller chercher le refus dans le centre de la dépression, et empanne pour faire une aile de mouette comme disent les bretons, ce qui décrit une manœuvre où un voilier se dirige vers une zone de vent plus favorable, comme le centre d’un anticyclone, en longeant une ligne de vents tournants, sauf que là il veut aller chercher la dépression. Soit. Il nous reste 315 NM avant le Fastnet.

On garde le spi et le capitaine passe une superbe nuit, c’est le genre de truc qui le rend enthousiaste, moi je suis plus mitigée parce que tintin pour dormir, sous spi le bateau slide à mort et j’ai le sang qui passe de bâbord à tribord de ma cervelle, plus les cargos à surveiller, je commence à avoir les yeux en boules de loto…

Mais dès 6 heures le matin du 14 mai, il faut affaler, on repartait trop à l’ouest avec le spi, nous voilà au largue sous GV + génois, l’après-midi le vent tombe, une hirondelle vient se poser sur le bateau, on lui prépare des trucs à manger avec ce qu’on a, mais les miettes ce n’est pas son truc, c’est mauvais signe …finalement on ne la voit plus, elle a dû repartir non sustentée, m’étonnerait qu’elle aille bien loin (on l’a retrouvée décédée sous l’annexe quand on l’a mise à l’eau, elle s’était cachée là pour mourir).

Le soir le vent tombe, moteur, lendemain matin on peut renvoyer de la toile avec 9 nœuds de vent, c’est pas violent, toute la journée on avance lentement, il fait beau, le baromètre caracole :

Quelques heures de moteur dans la nuit suivante, à 3 heures on retrouve du vent mais on ne met que le génois, on peut dormir un peu en surveillant les cargos, à 8 heures locales (7h GMT) on passe le mythique Fastnet sous le soleil et dans une mer calme, le rêve ! comme s’exclame le capitaine, on n’est plus qu’à 7NM de l’Irlande, on a 2 semaines d’avance sur le programme et c’est l’heure de prendre un bon KF (un café, le capitaine écrit toujours KF).

le Fastnet Rock et son phare

Le Fastnet Rock est mythique en raison de sa réputation redoutable dans le monde de la voile, notamment grâce à la Rolex Fastnet Race, l’une des régates les plus exigeantes en haute mer, réputée pour sa difficulté et ses conditions parfois extrêmes. Il est dit qu’il est considéré par beaucoup comme le « Cap Horn de l’hémisphère Nord » en raison des tempêtes et des naufrages qui s’y sont produits. Le phare du Fastnet est mondialement connu pour être un point de passage emblématique de la Fastnet Race. Créée en 1925, cette course relie Cowes (Royaume-Uni) à Plymouth en passant par le Fastnet. L’édition de 1979 est tristement célèbre pour la tempête qui causa la mort de 15 marins, marquant l’histoire de la voile. Le phare a affronté certaines des pires tempêtes enregistrées dans l’Atlantique Nord, en 1985, des vagues mesurées à plus de 48 mètres l’ont frappé 😲!

Deux petites choses pour finir aujourd’hui :

Le chevalet : instrument de torture qui consiste en une sorte d’échelle sur laquelle sont attachés les bras de la victime en haut et les pieds en bas. Les pieds sont reliés à une roue par une corde. Lorsque la roue tourne, la victime est écartelée.

Agua fresca : en espagnol : eau fraîche, mais aussi ce sont des boissons rafraîchissantes à base d’eau et de fruits, avec parfois d’autres ajouts comme des légumes, des fleurs, des graines, etc.

Où il est question de nouvelle aventure, de la fin de la précédente et d’un baromètre (2/2)

Rappelez vous : la garde est tombée à l’eau, le vent éloigne le bateau du ponton, je suis seule à la barre

Le capitaine ne tarde pas à me crier ce que je dois faire, mais il y a tout un monde entre ce qu’il m’exhorte à faire et ce que à quoi je peux prétendre sans casser quoi que ce soit, ne serait-ce que la confiance (relative) de ce bon capitaine, bon, il veut que je recule, il le hurle assez fort, il est mignon, reculer pour que j’aille m’encastrer dans le ponton derrière moi, faut-il mal me connaître …

Que nenni. C’est décidé, je repars d’où je viens, j’ai réussi à venir contre le quai une première fois sous un certain angle, je me sens parfaitement de le reproduire, alors je mets des gaz, ce qui achève d’exaspérer le capitaine, mais où tu vas ?! mais pourquoi tu pars ?!?!

Quand j’ai suffisamment reculé je vise l’endroit du ponton où je veux aller (c’est comme en moto, tu vas là où tu regardes), passe la marche avant, prends le même chemin qu’il y a 5 minutes et me pose contre le ponton aux pieds du capitaine et de Claude, le navigateur Québécois arrivé à la rescousse, tous deux courent le long du bateau pour attraper les amarres avant et arrière qui étaient préparées, je saute sur la garde qui traîne dans l’eau pour qu’elle n’aille pas s’enrouler dans l’hélice, ça serait le pompon, la balance au capitaine qui s’assure cette fois ci qu’elle soit bien fixée au taquet du ponton, je n’ai rien détruit, en même temps je reconnais que ça aurait été difficile de casser quoi que ce soit, j’avais toute la place qu’il faut mais c’est toujours plus facile à remarquer qu’à faire, ça y est on est amarré, le capitaine ne se lance aucunement dans des commentaires disculpatoires mais me sermonne, j’aurais dû pousser la barre pour me recoller de suite au ponton, il ne comprend pas mon choix, voilà que c’est moi qui m’excuse, il est trop fort.

Le lendemain nous avons repris la mer pour notre dernière grande distance, jusqu’à Gibraltar, en gros 1080 NM (2000 kms), là ça sentait vraiment le retour à la maison, le capitaine a dit que si on pouvait aller d’une traite jusqu’à Melilla ça serait mieux, 190 NM de plus (350 kms), well, pour de bon, depuis qu’on a traversé le Pacifique et l’océan indien, la durée des navs me paraît, si ce n’est dérisoire, du moins tout à fait raisonnable, en même temps penser à s’arrêter à Cadix rallongerait notre route, et à Gib je n’y vois aucun intérêt, mais parfois on ne choisit pas, notamment si des orques ont la mauvaise idée de s’en mêler.

Au revoir Sao Miguel et les Açores, on doit rentrer à la maison maintenant

Les orques.

Il faut s’y préparer parce que si on ne sait pas quoi faire lors d’une interaction avec ces petites bestioles, ça peut mal tourner. Interaction. Car il ne faut plus dire attaque, oh que non, attaque c’est stigmatisant, c’est pas écolo, c’est mal, on voit que ceux qui pondent ce genre de concept ne sont pas dans un voilier qui se fait démonter par des poiscailles mesurant 7 à 10 mètres et pesant jusqu’à 8 tonnes. Des chercheurs scientifiques (papa disait que des chercheurs qui cherchent on en trouve mais que des chercheurs qui trouvent on en cherche), des chercheurs donc, estiment que les orques s’amusent, ils ont déclaré : « Les épaulards sont connus pour jouer avec des objets ou d’autres animaux dans leur environnement au point de les endommager. Les interactions comportent plus d’éléments compatibles avec un comportement à la mode ou un jeu/socialisation qu’avec une agression. L’utilisation de termes tels que attaque pour décrire ces interactions est donc inappropriée ». A la mode. Ou comment projeter sa propre vision du monde sur autrui. J’te jure …

Notons au passage que les anciens marins appelaient les épaulards les orques tueuses ou baleines tueuses. Maintenant les chercheurs disent qu’elles veulent jouer, les anciens marins ne savaient pas, c’est pour ça.

Nous on en connaît des voiliers qui ont dû échapper à la tentative de socialisation des orques, non mais quelle blague, ils ont failli y laisser leur peau et ont dû se défendre avec des moyens que les scientifiques auraient réprouvés assis devant leur bureau, quand un chien mord un enfant on le fait piquer, mais les orques il faut les laisser interagir parce que vous comprenez on est dans leur univers, que la mer c’est à elles. Foutaise. Tu sauves ta peau, ouais.

Alors, pour sauver ta peau, le truc qui marche le mieux ce sont les pétards de rappel de plongée, mais il faut en avoir et impossible d’en acheter nulle part. On le sait, on a essayé. Bien obligés, on s’est rabattu sur des lectures appropriées et les témoignages que ceux qui ont vécu des expériences nous ont contés, en résumé il faut se débarrasser des orques plutôt que de faire semblant de ne pas les avoir vues et attendre qu’elles nous endommagent comme conseillé par les instances aquatiques.

Le capitaine, toujours prévoyant et tenant à faire de vieux os, avait investi une bonne partie de ses maigres économies dans des Pingers, répulsifs acoustique conçus pour réduire les dégradations causées par les cétacés sur les engins de pêche à la base, reconvertis dans un « moyen sans danger pour éloigner les orques de son bateau » qu’i disent. I mentent. C’est légal mais ça ne marche pas, témoignages à l’appui. Les orques se fichent des Pingers comme un homme de la méthode Ogino, alors, forts des conseils avisés de survivants traumatisés, on a préparé des bouteilles remplies d’eau de javel et des bidons de gasoil, ayant été assurés, main sur le cœur, que les orques ne goûtent mais pas du tout à l’un ou l’autre de ces breuvages et qu’on s’en débarrasse en deux coups de cuillère à pot. Chagrin, le capitaine m’a dit que ce n’est pas écologique de balancer de l’eau de javel ou du gasoil dans la mer, mais que le cas échéant nous y aurions recours, que les chercheurs scientifiques n’ont qu’à inventer un truc écolo qui marche pour de bon et on verra, en attendant on était parés. Quand nous sommes arrivés à une cinquantaine de miles (nautiques, les miles) de Gib, le capitaine a organisé le bateau pour parer à toute éventualité, debout sur le pont nous scrutions les vagues à la recherche du moindre aileron suspect, on les attendaient de pied ferme les orques, elles ont dû se refiler l’info, on n’en a pas vu l’ombre d’une.

Pour cette dernière traversée on a eu du vent et de la mer :

Du calme sous spi :

Et une grosse frayeur. Un matin je me lève et m’en vais gaillardement préparer le petit déjeuner tandis que le capitaine dort, le pauvre, je soulève un plancher pour récupérer un truc et là … de l’eau. Pas plein d’eau, mais de l’eau. De l’eau bordel ! mon sang ne fait qu’un tour, tant pis pour le sommeil du pauvre capitaine, je m’en vais lui taper franchement l’épaule en le réveillant d’un sonore

– Y’ d’l’eau !! De l’eau sous le plancher !

Les yeux mi clos et tout embués, il se soulève sur un coude, regarde par terre et me dit tranquillement :

– Tant que ça ne soulève pas les planchers ça va bien, alors reste calme, en premier il faut localiser la fuite (c’est là que je me suis dit que j’aurais dû suivre la formation sur la sécurité en mer)

Il se lève avec le sourire d’un calme olympien (histoire que je ne panique pas) et vient voir ce qui se passe. D’où ça peut bien venir ? Il me demande de goûter l’eau pour savoir si elle est douce, ce qui voudrait dire que ça vient d’une fuite du réservoir d’eau, ou salée, ce qui serait plus ennuyeux. Je me demande s’il se fout de moi parce que, même si le bateau est si propre que la nana de la biosécurité nous en avait fait compliment en Nouvelle Zélande, il y a toujours un peu de sable, des traces de gasoil ou d’eau qui ont un peu coulé d’on ne sait où, quelques cheveux qui trainent, ça ne me tente pas mais je la goûte tout de même et bien entendu qu’elle a un goût salé, il y a toujours un peu de sel en plus du reste, alors allez savoir d’où elle vient, il faut éponger, je m’y colle avec ferveur, ne remplit qu’un grand seau, finalement c’est peu et c’est tant mieux, moi je pense que la fuite vient de la salle de bains parce qu’il y a plein de tuyaux et de vannes et qu’on a noté que le WC se remplit beaucoup plus qu’avant, surtout à la gite, le capitaine n’y croit pas, angoissée je lui demande si ça peut venir d’une fissure dans la coque, d’où l’eau s’infiltrerait insidieusement, puisqu’elle est salée ! il se moque allègrement de moi mais c’est clairement une ruse pour m’empêcher de m’affoler bien qu’il m’assure le contraire (nous avons tendance à croire des informations qui confirment ce que nous croyons déjà, l’humain n’aime pas être contredit, même s’il a tort, et moi je crois que le capitaine me manipule).

C’est pour ça qu’avant de repartir je lui ai fait tout démonter, une fois qu’il l’a eu fait (ça lui a pris 2 jours à se contorsionner, le pauvre) c’est là que j’ai compris que c’était impossible que l’eau s’infiltre par en dessous du chiotte parce que le chiotte il est posé sur son piédestal mais aucun tuyau ne passe en dessous, pensez bien que je n’ai rien avoué. On, enfin il, le capitaine, en a déduit que la fuite venait du réservoir d’eau douce parce que ça lui était déjà arrivé il y a des années de ça et son copain Jean-Pascal avait fait une réparation sur le réservoir, visiblement ça a fini par fatiguer. Mais ça a bien tenu jusque là. En attendant cette heureuse conclusion, j’ai vérifié plusieurs fois par jour sous le fameux plancher, et épongé au fur et à mesure qu’il y avait de nouveau de l’eau, si peu que je me suis détendue.

Et on a traversé le détroit de Gibraltar sous 20-25 nœuds au portant, coup de pot, on a pu bien voir le rocher parce qu’à l’aller il était dans une vraie purée de pois :

ça glissait tout seul

Nous passâmes la nuit suivante dans la mer d’Alboran,

avec encore un sacré coucher de soleil

et le lendemain nous arrivions à Melilla, une semaine pour faire 1270 NM, ça fait du 7.5 nœuds de moyenne, j’ai demandé au capitaine s’il était content, il a vaguement acquiescé, les fées du contentement et de la fierté ont oublié de se pencher sur son berceau.

Melilla !

C’est tout petit Melilla, 12.3 km² où cohabitent 86500 habitants, ça fait tout de même 7000 habitants au km² (4 habitants au km² au Canada, ça vous donne un ordre de mesure), 50% d’Espagnols, 40% de Marocains de confession musulmane et 10% de minorités juives et hindoues, quand on y vient comme nous c’est plaisant, la ville est magnifique et accueillante, mais c’est une autre limonade pour les migrants qui tentent de passer en Europe, il y a des répressions musclées de la part des forces de l’ordre marocaines, beaucoup de violence et de drames humains … J’ai très bien connu quelqu’un qui s’était retrouvé coincé au Maroc pendant le premier confinement en 2020, il avait fini par réussir à rejoindre Melilla pour prendre un avion et rentrer en France au bout de 5 mois, mais ça avait été tout un binz de le faire sous la surveillance aiguë des Marocains, et il était français !

La vieille ville :

époustouflant n’est-il pas

Et la nouvelle :

C’est moins joli mais on peut y mettre plus de monde

Ce genre d’escale, outre s’en prendre un peu plein les yeux, c’est pour faire le plein d’eau et de bouffe pendant que le capitaine répare des trucs, et il y a toujours des trucs à réparer sur un bateau, surtout après 3 ans de baroudage, pour preuve la fuite, on repart dans la foulée, direction Formentera, à 3NM au sud d’Ibiza où nous avons prévus de passer également, parce que si à 63 ans t’as pas mis les pieds à Ibiza, t’as raté ta vie.

On fait moins la fête à Formentera qu’à Ibiza, mais en arrivant il y a pas mal de bateaux, surtout à moteur avec des gens debout sur le pont qui crient en maillot de bains un verre à la main et font gueuler leur musique pour que tout le monde en profite, comme si tout le monde appréciait leur musique de sauvages aurait dit ma grand-mère. En dehors de ça, Formentera s’est bien fait connaître avec la tempête qui a eu lieu le 14 août 2024, en passant on voit encore des bateaux échoués :

en voilà un qui ne fera plus la fête
les pressés d’aller prendre l’apéro

Sinon, c’est sur cette plage ci-dessous qu’on fait la fête de nuit comme de jour à Formentera, et que se passe le Flower Power, une fête en l’honneur des hippies, il y en a même 3 chaque été et ça se bouscule au portillon, je vous avoue que je me laisserais bien tenter :

là on est le 10 septembre, les vrais gens sont retournés au boulot, ne restent que coquillages et crustacés sur la plage abandonnée

Le lendemain, petit saut par Ibiza, je ne vais pas jouer la nana bégueule qui décrète que c’est surfait, c’est vrai que c’est un peu attendu avec ses innombrables magasins de paréos et de robes en voile de coton (j’en ai vu une qui me serait superbement allée il y a encore 20 ans, un deuil de plus à mon actif) (j’ai vu aussi un peu du film MILF d’Axelle Laffont, je n’ai pas tenu longtemps, ça donne envie de tourner une certaine page le moment venu), ses restos et terrasses sur ses places bien entretenues, ses ruelles pavées et sa vieille ville, mais ça le fait, grave.

Vue depuis la mer :

on ne peut pas être blasée, Ibiza c’est top

On ne s’y est pas attardés, c’est pas comme si on avait eu le temps, hein capitaine, une fête hippie et puis quoi encore, et comme à l’aller on ne s’était pas arrêtés à Majorque, on a corrigé le tir, avec, sur la route, un arrêt sur l’ile de Cabrera qui est un Parc National Maritime & Terrestre en sus d’être un mouillage hyper protégé, mais le capitaine y traînait des souvenirs ce qui a gâché les miens, j’aimerais être au-dessus de ce type de contingences mais ça m’étonnerait que j’arrive à m’élever suffisamment dans cette vie pour y réussir, ou alors ça voudra dire que je suis si vieille que je me fous de tout. En attendant, y’a des trucs qui m’agacent, il y a des fois où j’aimerais avoir une cuillère à glace pour lui enlever des bouts de cervelle comme on prélève des boules de sorbet.

oooh allez, c’est bon, je blague quoi 😏

Enfin bref, voilà Cabrera :

un proverbe peu connu assure que les nouveaux souvenirs balaient les anciens

On est repartis, naviguer par ici ce n’était plus comme dans le fin fond du Pacifique ou l’Atlantique Sud, on a retrouvé du monde, c’est à dire des bateaux ! qui naviguent ! et le naturel du capitaine est revenu au galop aussi vite qu’un rappel des impôts, il lui suffisait de voir un bateau au loin pour que l’envie de le rattraper le prenne aux tripes, c’est viscéral chez lui, on les a tous pourris, comme celui là :

En 2 temps 3 mouvements :

En même temps pas difficile, un ris à la GV et un foc pas trop bien réglé, il n’a pas fait un pli, des fois je me dis qu’il faudrait que je leur jette une carte du capitaine pour qu’ils apprennent à régler leurs voiles à ces navigateurs

Mais une autre fois ça a été plus sport, un Grand Soleil 48 allemand avec des voiles de course, on l’a gratté aussi, de peu mais gratté, le capitaine, qui minimise tout, hausse les épaules en me disant gratté, gratté, c’est vite dit quand je m’exclame dans un grand sourire qu’on l’a gratté, mais j’ai été témoin, on l’a rattrapé, doublé et planté là, il est incorrigible le capitaine.

Et donc, on l’aura compris, j’ai été bien contente de quitter Cabrera pour continuer sur Majorque et des mouillages vierges, comme Porto Colomb par exemple !

Aux Baléares en général, et à Porto Colomb en particulier, on vous défend de jeter l’ancre sur les posidonies, les places pour mouiller sont donc peu nombreuses et recherchées, j’ai dit au capitaine que c’était du flan, que comment ils pouvaient savoir qu’une ancre était posée sur des posidonies ou pas, j’ai vite eu la réponse : il y a des gars qui passent en zodiac avec des masques, se penchent par dessus bord pour mettre la tête dans l’eau et regarder, j’ai fait remarquer au capitaine que mon idée de faire comme ça pour regarder sous la coque du bateau si on n’avait pas des algues enroulées autour de l’hélice quand on était dans la mer des Sargasses, que mon idée donc, n’était pas si bête, bref, on a mouillé dans un petit espace de sable bien comme il fallait et un peu plus tard un voilier de loc avec un skipper est venu se coller à nous, le sang du capitaine n’a fait qu’un tour, quand on est rentrés au bateau en annexe il s’est arrêté et a tapé sur la coque du bateau ennemi pour sommer le skipper de changer de place, s’en est suivi une engueulade pas piquée des vers entre les deux hommes, l’équipage du bateau et moi-même nous absorbant dans des tâches aussi fallacieuses que dérisoires, le skipper a fini par rentrer dans son bateau et nous dans le nôtre, le statu quo a duré jusqu’au départ petit-matinal du voilier de loc, y’a pas à dire, les voiliers de loc ça ne vaut pas un clou et le capitaine a toujours raison.

A Majorque, il y a des choses à voir, alors on a été voir les choses à voir, à commencer par Valldemossa, refuge des amours de Chopin et de George Sand, on peut les comprendre à voir ce village si charmant, et si j’use de ce vocable c’est que vraiment, c’est hyper charmant :

charmant de loin
et charmant de près … really totally charming

Et puis Palma ! incontournable Palma !

Sa cathédrale, dite cathédrale de la Lumière grâce à ses 59 vitraux et 5 rosaces, dont la construction a commencé en 1229, sous l’impulsion du Roi de Majorque Jacques 1er qui avait fait vœu de construire une Eglise en l’honneur de la Vierge Marie s’il survivait à une tempête.

Moi aussi je ferais bien le vœu de faire construire une cathédrale pour avoir échappé à une tempête, mais il faut les moyens.

Des gros moyens

Sinon on nous a prévenus d’éviter le quartier populaire de Son Gotleu connu pour son haut taux de criminalité et ses vols à la tire, de toutes façons on n’aurait pas eu le temps d’aller se faire voler nos papiers et notre argent, on a repris notre route en allant sur Minorque, pour voir Ciutadella … Là on a mouillé exactement à Cala Santandria, la belle affaire me direz vous, sauf que voilà, il faut s’amarrer avec des aussières à terre, c’est à dire qu’on met l’ancre et qu’en plus il faut aller mettre un cordage à terre, à terre c’est vite dit parce que ce sont des rochers, le capitaine trouvait ça rigolo pour faire un mouillage un peu rock’n roll avant la fin du voyage, résultat ça nous a pris deux bonnes heures, le temps de mouiller l’ancre, de mettre l’annexe à l’eau pour que le capitaine aille accrocher un cordage autour d’un rocher et de tout recommencer parce que ça n’allait pas, on s’était retrouvés de traviole beaucoup trop près du seul autre bateau au mouillage très petit, et la boucle autour du rocher n’avait pas l’air bien arrimée.

Cette fois c’était la bonne

Mais après, magie ! arriver à Ciutadella en annexe est un des plus beaux privilèges que j’ai pu avoir dans tout ce tour du monde !

Un autre privilège, à propos de privilèges, a été de sentir l’odeur méditerranéenne des aiguilles de pin en arrivant à Ibiza, quelle odeur divine ! m’en étais-je récriée auprès du capitaine qui m’avait rétorqué que c’était bien la peine d’avoir fait le tour du monde pour s’extasier devant une odeur d’aiguille de pin de chez nous, ça me ferait mal de ne plus savoir apprécier l’odeur des aiguilles de pin de chez nous et d’être blasée, tout ça parce que j’aurais fait un tour du monde ?! lui avais-je demandé, horrifiée, il avait admis que bon, d’accord, c’était tout de même une odeur qui valait le coup, non mais attends !

Nous sommes ensuite passés par Port Mahon, la capitale de Minorque, je pensais qu’après l’émerveillement de Ciutadella peu me chaloirait Port Mahon, mais ça valait le détour, l’église Santa Maria, son marché, ses places, son port interminable, un régal, pour de bon une sacrée belle destination de vacances pas loin de chez nous.

Au marché, j’ai acheté du saucisson et du fromage pour des apéros quand on serait rentrés et j’ai bien fait, ça a servi, parce que quand on rentre d’un tour du monde à la voile, on en a pas mal à faire des apéros.

Et puis on était déjà fin septembre, ça sentait de plus en plus fort la fin, on est remonté sur Cadaquès pour y passer une dernière nuit avant l’assaut final vers le Cap d’Agde, et on n’a pas été déçus, 40 nœuds et plus au travers, en partant de Cadaquès au petit matin, pendant que je préparais le petit déjeuner, le capitaine m’a appelée pour que je vienne voir le chalutier qui sautait sur les vagues, on aurait dit que la mer fumait tellement le vent soulevait de l’eau, le chalutier montait vers le ciel et retombait en soulevant des gerbes d’eau, c’était beau et ça me faisait plaisir qu’on arrive avec du vent et de la mer, comme des vrais marins, le pire ç’aurait été qu’on rentre au moteur sans un pète d’air sur une mer plate, la loose.

c’est mieux d’avoir eu ce temps à l’arrivée plutôt qu’au départ, j’aurais pas supporté 😁

On remontait tout le long du Golfe du Lion et le capitaine m’énumérait toutes les villes devant lesquelles on passait :

Ils ont oublié Port Vendres sur la carte :

En arrivant à l’avant-port du Cap d’Agde, de loin on a vu Pierrot qui sautait sur la digue pour nous faire des grands signes avec Brigitte, ça m’a fait une émotion énormissime, si j’avais su j’aurais prévu des fumigènes et je me serais mise debout sur le pont du bateau avec les bras en l’air comme ceux qui finissent le Vendée Globe, c’était tellement génial de les voir nous accueillir, mais le capitaine m’a houspillée vite ! il fallait finir d’affaler la GV ! Pierrot nous a pris en photo à ce moment là (mythique !)

On avait navigué sous trinquette et 2 ris à la GV, on voit bien les 2 ris

On est rentrés dans le port à 19h30, avec une lumière absolument démentielle :

Tout est calme une fois au port

On a été se ranger à la place qu’on nous avait indiquée dans le port, près des Coches d’eau, le capitaine a râlé parce que c’est vraiment le quai des touristes et avant qu’on parte il avait une place près de l’île des loisirs et c’était peinard, à part qu’on entendait crier les gens dans les manèges à sensation, Brigitte et Pierrot avaient apporté une bouteille de champagne et une tielle, Pierrot il savait bien que j’aurais envie de boire du champagne, et comment, on a fêté notre arrivée ensemble dans le cockpit, c’était trop chouette, et comme on avait encore faim après la tielle, on a été manger dans un des rares trucs ouverts sur le port, des crêpes, devinez qui c’est qui était content, on a dormi à bord et dès le lendemain on a commencé à débarrasser le bateau, le capitaine a même dit qu’on allait désarmer le bateau, ça m’a fait un choc d’une violence inouïe, un navire est désarmé lorsqu’il est amarré dans un port, sans équipage et qu’il est provisoirement en état d’innavigabilité, c’est terrible, j’avais envie de pleurer. Mais je me suis retenue parce que le capitaine n’aime pas quand je pleure, c’est lui que ça désarme.

le cirque

Je vous avais un peu raconté ce qu’on a fait en rentrant, s’occuper du bateau et dieu sait ce qu’il y avait à faire, bosser, et dieu sait ce qu’il y avait à faire, se remettre en forme parce que nos muscles avaient disparus, dieu sait ce qu’il y avait à faire, et tout ça c’était drôlement bien parce que ça évitait de se dire qu’on avait fini le tour du monde et qu’on n’avait plus qu’à attendre de trépasser.

Mais grâce au ciel, le monde est si vaste qu’on peut continuer à l’explorer, et même ! croire qu’on en avait fait le tour aurait été d’une vanité sans égale ! Avions-nous été en Patagonie ? Non. Avions-nous été au Groenland ? Non. Avions-nous osé affronter le froid pour savoir ce qui se passe quand on vit dans le froid ? Pour apprendre quelles plantes, si elles existent, poussent dans ces pays pour soigner le Froid et l’Humidité dans les corps ? Non. Bon. Qu’allions-nous donc faire ? La Patagonie, on en avait parlé, mais voilà, il fallait se retaper toute la transat, le passage à Panama et le Pacifique quasi jusqu’au Cap Horn, well, ça faisait réfléchir, alors on a pensé aller plutôt dans le Nord de chez nous, c’est moins loin et tout aussi exotique, et on a commencé à réarmer le bateau, à prévoir des polaires en quantité et des cirés, et le capitaine a installé un baromètre à côté des appareils de nav,

– un baromètre ? mais pour quoi faire ?

– pour prévoir les dépressions.

Ca, ça voulait dire qu’il prévoyait des dépressions qui ne seraient pas prévisibles sur Predict Wind, je lui ai demandé

– tu crois qu’il peut y avoir des dépressions qui ne seraient pas prévues par Predict Wind ?

Il a haussé les épaules, ce qui veut dire qu’il ne sait pas ce qui peut arriver en ce bas monde et que personne n’est à l’abri de rien, j’ai ajouté

– mais on n’en a pas besoin !

Alors il m’a expliqué que lorsque le baromètre monte ou baisse franchement, il annonce une forte tempête, un orage ou un anticyclone, il a ajouté que plus le baromètre descend vite, plus les vents vont devenir violents. Bin voilà. Depuis que nous étions repartis, je regardais le baromètre, ça veut dire quoi « rapidement » ?

– on est passé de 1017 à 1012 en 3 heures, c’est normal ? (m’en vais vérifier sur Predict Wind)

– on est à 1005 hPa dis donc, il va faire moche ? (c’est déjà le cas)

– aaaah on est repassé à 1008 ! (je vais pouvoir dormir)

Comme si j’avais besoin de ça. Mais Dieu pourvoit et le ciel m’entend, le capitaine avait mis des piles et elles sont rapidement mortes, le baromètre a fermé sa gueule et ça me fait des vacances.

Maintenant, je vais pouvoir vous raconter la suite.

More & more

Où il est question de nouvelle aventure, de la fin de la précédente et d’un baromètre (1/2)

Le capitaine a décidé de partir encore, il a ça dans le sang, s’il avait demandé à une autre équipière de l’accompagner pour cette nouvelle aventure, je l’aurais trucidé (v.trans. : tuer qqn intentionnellement et avec préméditation) mais quand je suis fatiguée j’imagine les pires atrocités et, pour de bon, ç’aurait été tellement cruel que je crois que j’aurais ensuite immolé Cap de Miol puis fuit vers l’Argentine démarrer une nouvelle vie, mais bon, tout va bien, le capitaine m’a gardée, bon, on est parti avec un mois de retard, le temps moche, la pluie fréquente (on peut le constater d’après le photo ci-dessus, qui est d’une rare beauté trouvé je, le capitaine étant toujours aussi mesuré quand il s’agit de camaïeu de gris), mais sûrement la flemme aussi, avaient décalé tous les travaux à faire après ce tour du monde bouclé en 3 ans, 21 jours et 4 heures, démâter, refaire le gréement dormant, retaper les voiles, remâter, caréner, installer un chauffage et une éolienne, refaire l’anti-dérapant de pont, nettoyer le moindre centimètre carré de dedans et de dans tous les fonds, reboucher un trou minuscule dans la coque que l’œil infaillible du capitaine avait repéré, de l’électrolyse m’a t’il affirmé et je n’ai aucune raison de ne pas le croire, démonter toute la salle de bains à essayer de trouver la fichue entrée d’eau constatée entre les Açores et Gib, ne pas la trouver et avoir toute la salle de bains à remonter + une entrée d’eau à résoudre, quand on nous demandait à quand le départ je répondais début avril, le capitaine me reprenait sèchement, fin mars ! et finalement on a hissé les voiles le lundi 28 avril 2025 à 3.30 AM, ouaye, 3h30 du matin ! on n’avait pas arrêté de finir de préparer le bateau tout le mois de mars et faut savoir que c’est jamais fini de préparer un bateau, on a bouffé des sandouiches jambon/emmental tous les midis, et le capitaine avait fini par dire qu’on partait dimanche, le dit dimanche à 16h la grand-voile n’était toujours pas remontée alors je me disais qu’on partirait demain, nan, le cœur du capitaine n’aurait pas tenu le coup de reporter encore ne serait-ce que d’un jour, on a monté la GV et fini de le faire à la lampe frontale bouffés par les moustiques, rangé tout le merdier qu’il y avait sur le ponton et dans le bateau, pour ce qui restait à bricoler le capitaine a dit qu’on le finirait en mer, il m’a laissé le temps de prendre une douche et zou, heureusement le temps était calme et on a pu se réamariner en douceur, quand ça a commencé à ondoyer sous le bateau, tout mon corps s’est crispé dans un ça va pas recommencer ! et puis très vite tout s’est remis en place, 7 mois à terre oubliés d’un coup d’éponge en retrouvant les cheveux poisseux d’embruns, les mains calleuses et râpées, les pantalons de sport sans forme troués aux genoux à force de manœuvrer en appui dessus, les polaires défraîchies parce qu’on ne va pas utiliser des neuves pour ce qu’on en fait, les nuits sans sommeil et les toilettes de chat, les coups de vent, les grains, la houle et les vagues serrées, le roulage, le tangage, envoyer le spi, prendre un ris, choquer la GV, la border, sans oublier la balancine, tout revient, tout est là, on pourrait se demander quel plaisir à tout ça, c’est inexplicable, une attirance étrange, une partie de son être qui y va et entraîne tout le reste de soi dans la volée.

Et puis j’ai bossé, bossé, bossé, exercé mon vrai métier d’une part et aussi commencé à trier toutes les données botaniques rapportées de l’autre, on a aussi été invités à présenter notre tour du monde au Centre Nautique du Cap d’Agde, alors j’ai fait un beau PowerPoint pour que le capitaine l’utilise avec une télécommande et un pointeur rouge comme chez les pros :

j’ai ajouté quelques commentaires anecdotiques car le capitaine traçait notre route point barre

Du coup j’ai réalisé une carte très exacte de notre TDM :

c’est peanuts vu comme ça

Dans tout ça je n’avais pas eu le temps d’écrire la fin de ce périple, je vous avais laissé à notre arrivées à Flores, l’île la plus Ouest des Açores, on y a passé 1 mois 1/2 en tout, voyez plutôt :

c’est précis comme ça

Alors, justement, les Açores, qu’en avait t’il été ?

Nous avions mis 17 jours pour rallier St Martin à Flores et à notre arrivée il y avait quelques bateaux amarrés dans le port, dont un rouge qui avait drôlement de la route à le regarder si piteux, avec 6 filles rebelles dedans, quand je dis rebelles c’est des looks pas classiques, il y en a une qu’on a un peu baladée avec nous dans la voiture qu’on avait louée, Pêche qu’elle s’appelait, en vrai c’était Emilie qu’elle a fini par m’avouer mais tout le monde l’appelait Pêche, bon, crâne rasé avec une crête d’iroquois, des tatouages en veux-tu en voilà et en prime elle ne sentait vraiment pas la pêche, mais une vraie crème, elle nous a raconté leur épopée car elles aussi arrivaient de St Martin, elles ont mis plus de deux fois plus de temps que nous, 37 jours, ont dû se rationner car pas assez de bouffe, ni assez d’eau, ni assez de gasoil pour entreprendre cette traversée, pas assez de gaz non plus, elles faisaient brûler du bois sur le pont pour se faire à manger le peu qu’elles avaient, et quand c’était la pétole qu’on a connu, et bin elles attendaient que ça passe, il y en a 2 qui ont été tellement dégoûtées qu’elles sont rentrées en avion en les laissant à 4 pour finir l’aventure de ramener le bateau en France, j’espère pour elles qu’elles se sont mieux organisées pour la suite … mais bon, donc on a loué une voiture et on a visité Flores, que dire d’autre que émerveillement ! Rien. Juste : émerveillement !

Des hortensias partout, le long des routes, des clôtures de prés, dans les champs qui dégoulinent vers la mer, et puis des lacs, et des villages et des vieilles pierres, et des églises aux bondieuseries destinées à faire s’abonner jusqu’après la mort le dernier des mécréants.

j’adore

On a aussi visité le musée de la baleine, les gars c’étaient des vrais cinglés, on a vu un docu d’époque, si ça vous tente voilà (âmes sensibles s’abstenir) : https://youtu.be/VokvwrGP1OA?si=ykg6rOInnfam8c8r

Sinon, et comme je vous l’avais dit la dernière fois, dans le petit port de Flores il n’y a que peu de places, aussi les bateaux se mettent ils à couple, et Whisper of Michaela (bonjour à la VHF quand il faut épeler le nom entier en alphabet marin) était venu s’inviter contre nous, ça crée des liens parce qu’on prend l’apéro, forcément, mais quand nous avons dû partir pour Horta, nos voisins n’étaient pas sur leur bateau, on voulait partir en début d’après midi et le soir arrivait, toujours pas de voisins alors toujours coincés …

Comme d’hab, le capitaine avait un plan, à savoir tirer Whisper of Michaela avec des cordes pour l’écarter de Cap de Miol, sortir Cap de Miol et mettre W. of M. à sa place, voilà l’idée en images :

1 : le petit port de Lajes avec des bateaux partout et W. of M. et nous à couple
2 : le capitaine sur le quai, 2 mètres au-dessus du bateau, tire W. of M. tandis que je pars en marche arrière dans le port sans emboutir de bateau
3 : le capitaine tire W. of M. à notre place et j’attends sagement
4 : je reviens me mettre à couple avec W. of M. pour que le capitaine puisse remonter dans Cap de Miol après avoir amarré W. of M. au quai
5 : on peut partir avec le capitaine à bord

Je l’écoute, c’est la moindre des choses, attentivement, du moins autant que je le puis, émets aussitôt un bémol : il y a plein de bateaux, s’il y a la moindre bourrasque ça va faire les auto tamponneuses, de plus on risque de faire de la casse sur les mâts des bateaux devant nous avec les cordages, mais il n’y a pas de vent isabelle ! on ne risque rien ! un autre navigateur qui passe par là pense comme moi et dit au capitaine qu’il vaut mieux partir plus tard que prévu plutôt que de rester pour faire des constats suite à du cassé de matos, j’opine, d’autant que je ne suis pas si sûre de moi pour manœuvrer dans ce petit espace plein de bateaux, seule à notre bord qui plus est. Les heures passent, toujours pas de voisin, la fumée se met à sortir de plus en plus dense des naseaux dilatés du capitaine, sur le coup de 19h il n’y tient plus et commence à mettre son plan à exécution, l’autre navigateur, voyant cela, vient à la rescousse, finalement c’est lui qui tire les cordages depuis le quai tandis que le capitaine et moi défaisons les amarres des deux bateaux, changeons les pare battages de côté pour revenir à couple avec W. of M., le capitaine saute dans W. of M. pour l’amarrer comme il faut au quai, tout se passe comme sur des roulettes grâce au navigateur qui nous a aidé parce que toute seule pour faire tout ce qu’on a fait à deux on aurait pu craindre le pire, le capitaine revient sur Cap de Miol et nous pouvons filer sur l’île de Faial, précisément à Horta … Horta où nous reverrons le couple qui navigue sur Whisper of Michaela, ils nous diront qu’ils étaient dans le bistrot qui domine le port et qu’ils ont tout vu de la manœuvre, pour autant ils n’ont pas bougé le petit doigt et j’avoue que j’ai trouvé ça bien peu urbain, mais bref, ça va qu’ils sont sympas le reste du temps.

Horta. La Mecque des navigateurs ! s’est exclamé le capitaine (il y en a quelques une des Mecque, c’est aussi ce qu’il s’est exclamé quand je lui ai demandé si nous irions sur l’île de Wight cette fois). Depuis le départ, Horta est une destination qui me fait rêver car elle est mythique, c’est L’escale, LA escale, incontournable pour qui transite par l’Atlantique Nord vers l’Amérique ou l’Europe, tous les vieux briscards de la mer y sont passés, je me sens baptisée, pourtant j’en ai parcouru des miles nautiques, mais justement, être ici le prouve, le tamponne dans mon cœur, je me demandais si j’aurais le cran d’y arriver un jour, on dirait bien que oui.

Au mouillage du port en attendant une place à quai

Et ce qu’il faut savoir aussi, sous peine de passer pour un landlubber, c’est quà Horta, y’a pas moyen, on est obligé d’aller chez Peter, tu ne peux pas arriver à Horta et ne pas passer chez Peter, je tanne donc le capitaine pour y aller, il fait la moue, c’est surfait tu comprends, il paraît que c’est moins bien qu’avant et beaucoup plus cher, mais sacrebleu il ne va pas m’empêcher d’y aller tout de même ?! Même si je dois manger un mauvais fish & chips au prix d’un ortolan, moi je veux y aller ! Bon, on n’ira pas le premier soir, c’est un peu comme coucher, jamais le premier soir, mais on ira, et on mangera très bien à pas cher, surtout les limpets, mmmmmh !

Et puis aussi, et puis surtout, Horta, c’est là où les navigateurs laissent leur empreinte, et depuis le départ j’y pense, le capitaine a pris le temps de choisir une tête de mule qui lui convienne et j’ai demandé à ma fille Caroline de nous faire un beau logo, j’ai acheté des bombes pour tags, le capitaine a trouvé une bonne place et a peint le fond blanc, et moi j’ai fait le logo.

travail d’équipe
ça, c’est fait

Pour ceux qui débarquent, Cap de Miol ça veut dire tête de mule en occitan, et le capitaine répète à qui veut l’entendre qu’on ne sait pas si la tête de mule c’est le bateau ou le capitaine, voilà voilà …

Preuve est faite

A part ça, à Faial il y a plein d’hortensias comme à Flores, des églises à paillettes et des danseurs folkloriques.

En passant, et c’est fascinant, aussi vous pouvez lire ce paragraphe même si vous n’êtes pas passionné de phyto, l’hortensia est utilisé pour ses vertus thérapeutiques, mais oui, vertus diurétiques et antioxydantes, on utilise sa racine et son rhizome pour soutenir le système urinaire, soulager les infections de la vessie et de la prostate, et en prévention de calculs rénaux. Quant aux fleurs, elles ont une action hydratante et adoucissante et elles aident à réduire les irritations cutanées. En pharmacopée Chinoise aussi on utilise de manière générale les racines pour aller plus à l’intérieur, alors que les fleurs sont plus utilisées pour l’extérieur comme la peau, et le plus subtil comme les émotions, c’est formidablement intelligent … Alors justement, l’hortensia est-il utilisé en pharmacopée Chinoise et comment ? Et bien oui ! on utilise spécifiquement l’Hortensia dichroa febrifuga, Chang Shan, qui est de saveur amère et de nature froide (ceux qui s’y connaissent un minimum peuvent in petto en voir l’intérêt) qui est célèbre pour son puissant effet antipaludique et qu’on utilise aussi dans des cas de toux chronique avec beaucoup de glaires, certaines recherches occidentales récentes s’orientent vers un possible traitement des maladies auto-immunes car, dans sa racine, la molécule halofuginone donne l’illusion aux cellules d’être privées de nourriture, ce qui enclenche une réponse métabolique. Avec ça, si notre monde n’est pas merveilleux, je m’appelle Albert. (Je rappelle néanmoins que les plantes ne sont pas forcément nocives et sont mêmes dangereuses si on ne sait pas comment les préparer, quelle posologie adapter et pour qui, et qu’à haute dose Chang Shan est toxique).

Et pour finir, les hortensias des Açores sont bleus de ce bleu si intense en raison de la présence de basalte (une roche magmatique volcanique) dans le sol. C’est beau.

Une dernière pour la route

Le 23 juillet on fait un saut à la capitainerie du port, on attend notre tour à côté d’un petit gars, le capitaine l’aborde à propos d’Alla Grande Pirelli, un Class40, le petit gars se met à papoter avec lui, il doit ramener son bateau à Gênes au chantier, il a eu une fissure dans sa coque avec voie d’eau lors du Québec/Saint Malo et il a dû abandonner, mais il est tout sourire, tout gentil, tout sympathique, en sortant de la capitainerie, le capitaine me dit que c’est Ambrogio Beccaria, un super skipper, et bien il n’a pas du tout la grosse tête,

et il n’est pas grand, c’est bien, ça fait moins de poids dans le bateau.

Après, on a filé sur Pico, du nom du volcan qui la domine du haut de ses 2351 mètres, ce qui en fait le point culminant du Portugal, continent compris. On s’amarre au quai de Lajes Do Pico, le port est petit mais plein de français.

Le capitaine veut évidemment gravir le Pico (heureusement qu’on n’est pas au Népal, il serait fichu de nous faire grimper l’Everest), il faut réserver sur internet parce que le nombre de personnes autorisées à le faire en même temps est limité, las, il n’y a pas de places avant moult, mais il est dit qu’on peut se pointer tôt le matin parce que pas mal de gens réservent mais n’y vont pas et que ça libère des places, donc le capitaine a décidé qu’on ira demain et qu’on le fera dans tous les cas, sa détermination fait plaisir à voir, on se couche assez tôt parce que la rando est réputée difficile et technique, en pleine nuit on entend taper fort sur la coque et ça nous réveille en sursaut, ça tape de plus en plus fort, on bondit dans le cockpit, et là y’a un gars qui nous explique en anglais que là où il s’est amarré ça bouge plus qu’il n’aurait cru alors qu’il voudrait se mettre à couple avec nous … J’explose littéralement. Lui beugle qu’on ne réveille pas les gens à cette heure par manque de confort et qu’il aille se faire foutre, mon vocabulaire anglais dans le registre tournant invariablement autour de la notion de fuck quelque chose, le ton que j’y mets et ma véhémence lui font parfaitement comprendre le sens de ce que j’avance, le capitaine n’est pas en reste pour lui en remettre une bonne couche et on l’envoie sur les roses à coups de pied dans le cul virtuels, il est minuit mais j’ai eu un tel coup d’adrénaline que je ne me rendors que beaucoup plus tard et lorsque le réveil sonne à 5 heures, je suis une loque, maudissant ce crétin de Danois mal élevé. Qu’importe, on y va, emportant avec nous de quoi boire, des trucs énergétiques à manger, et une petite laine parce qu’il ne fait pas bien chaud aux Açores même en plein été.

on voit sans problème que c’est abrupt

Arrivés au pied du Pico, on nous propose de nous asseoir et d’attendre si éventuellement deux places se libèrent en nous armant de patience, finalement au bout de 3/4 d’heures on nous hèle, on nous fait payer et se faire remettre chacun un GPS pour venir nous chercher en cas de besoin. Ah quand même …

– is it so difficult ? demandé je au monsieur en glissant le GPS dans ma poche

– very, very, VERY difficult, me fais-je répondre avec un regard qui confirme ce qui est dit.

Il faut compter 8 à 9 heures, c’est à dire 3 à 4 heures pour la montée et autant pour la descente, ça ressemble à ça tout du long :

le capitaine qui redescend du sommet

On se sert autant des mains que des pieds pour monter, et il vaut mieux choisir la voie qui passe dans les rochers que celle dans de ce qu’on pourrait croire de la terre qui n’ est en fait qu’éboulis qui roulent sous les pieds et rendent l’ascension dangereuse, je l’ai testé après que le capitaine m’eût dit que je n’étais pas obligée de le suivre (sans ajouter comme un petit chien mais c’était l’idée), piquée au vif j’ai pris une autre voie dans les dits éboulis, ai failli me tuer, suis redescendue et ai emprunté le chemin qu’il avait suivi dans les rochers, entendant sa voix crier isabelle ? isabelle ! depuis une corniche d’où il ne pouvait me voir, il ne m’a plus fait de réflexion à la con après ça, quand je pense que dans les randos normales il me dit de le suivre s’il y a lieu de simplement traverser une flaque d’eau, allez comprendre.

Je me suis arrêtée au cratère et j’ai regardé le capitaine grimper jusqu’au sommet sans moi, ce n’est guère plus haut mais je sentais que j’avais intérêt à garder le reste de mes forces pour la descente …

Je sentais déjà que ça allait me refaire le coup de Table Mountain

On nous a bien dit que la descente était plus dangereuse que la montée et je veux bien le croire, on s’y engage avec prudence, malgré tout on voit un gars qui nous dépasse au petit trot, ce qui évoque de la nostalgie au cœur du capitaine, ah oui, quand il était jeune, moi-même, quand j’étais jeune, je n’ai jamais pris de risque, fut-ce infime, bien trop peur d’avoir mal, c’est ce que je dis au capitaine pour tenter de le consoler mais est-il seulement consolable, pas longtemps plus tard, on voit au loin des sauveteurs entourer une personne au sol, c’est le gars en question qui s’est proprement ramé et est descendu en barquette, pour le coup au petit trot, mais

et ça l’a un peu consolé tout de même.

Ensuite nous sommes allés à Velas sur l’île de Sao Jorge, puis Santa Cruz sur Graciosa, et Angra do Heroismo sur Terceira, voici un petit aperçu :

Sao Jorge

Alors si, en arrivant sur Sao Jorge, Whisper of Michaela nous envoie un WhatsApp pour nous dire qu’il a vu le bateau de Pierre Rolland qui a l’air de venir sur Velas, et pas longtemps après que nous ayons mouillé devant la petite marina où nous irons ensuite, le capitaine voit arriver un bateau en alu, saute dans l’annexe et file à la rame saluer Pierre Rolland. Si ça ne vous dit rien, à moi non plus ça ne disait rien jusqu’à ce que je connaisse le capitaine, mais Cap de Miol c’est un plan Pierre Rolland, ça veut dire que Pierre Rolland est l’architecte naval qui a fait le plan de Cap de Miol, pour moi une légende, donc, à chaque fois que quelqu’un demande au capitaine ce que c’est son bateau, il répond un plan Rolland, genre c’est de qui ce tableau, un Picasso.

On passera 3 soirées avec lui, sa femme et un sien cousin, on échangera histoires et anecdotes de navigations, Pierre Rolland est un exemple d’humilité et de simplicité, je lui poserai pas mal de questions pour avoir son point de vue, notamment à propos d’homme à la mer, et là il me dit que la priorité c’est d’arrêter le bateau tout de suite, je m’exclame que c’est mon point de vue depuis le début, que rien que d’imaginer des tas de manœuvres qui éloignent le bateau du malheureux naufragé ça me paraît perdu d’avance, je me suis retournée vers le capitaine en clamant que Pierre dit qu’il faut arrêter le bateau, le capitaine a eu sa moue qui ne veut pas créer de polémique mais qui n’abonde en aucun cas, je ne suis pas revenue sur le sujet, de toutes façons c’est celui qui reste dans le bateau qui est maître à bord.

Et puis Graciosa :

On était garés dans le petit port de pêche de Porto de Praia sur Graciosa
Magnifique Graciosa
Praia dos Biscoitos à Terceira : aux Açores il n’y a pratiquement pas de sable, la majorité des plages sont des coulées de ciment entre des roches volcaniques

On fera des randos superbes, entre les pins, les vaches et les hortensias, justement à Terceira, en passant dans un champ à vaches, le capitaine s’est mis à chanter de sa belle voix mâle
Enfants, voici des bœufs qui passent
Cachez vos rouges tabliers
!

C’est du Brassens, je ne la connais pas, grave lacune, le capitaine sort son portable et me la fait écouter sur YouTube, la légende de la nonne : https://youtu.be/5CFP58544SM?si=OmNIEmH6cyd-J22z

Depuis je l’écoute souvent, c’est un poème de Victor Hugo daté de 1828, Brassens n’en a conservé qu’une partie dans sa chanson, c’est délicieux, voyez par vous-même : une jeune fille se fait nonne mais tombe amoureuse d’un brigand, lui donne rendez-vous et avant de consommer quoi que ce soit, Dieu les foudroie, Saint Ildefonse a exigé que l’on raconte cette légende aux jeunes novices afin de les détourner de la tentation de l’amour physique (étonnez vous avec un prénom pareil).

Bucolique

Les Açores, c’est des devantures de maisons pas possibles :

Des vieilles pierres :

Des églises et des dorures en pagaille :

On a rencontré un français qui y vit depuis 18 ans et y a ouvert plusieurs restaurants, il nous a dit sans ambages qu’en dehors des mois de juillet et août lors desquels se déroulent quelques animations pour les touristes, le reste du temps on se fait chier. Et je dois dire que c’est un peu l’impression que ça m’a donné, parce que dans les villages des petites îles il n’y a pas de place arborée accueillante comme on peut en voir dans le sud de la France par exemple. Quand j’ai avoué ce sacrilège au capitaine, il s’en est ému, les Açores sont dans son top 3, je lui ai dit que moi aussi j’ai adoré les Açores, mais ajouté

– la nature ! oui, la nature est fabuleuse ! mais les bleds, bon, les façades des maisons sont bien blanches et propres, mais dans les rues c’est … froid !

Alors bien entendu il y a les villes comme Horta ou Angra do Heroismo qui drainent du monde et dans lesquelles il y a de la vie, des restos, de jolies places avec des terrasses, mais cela reste peu répandu.

On a terminé par l’île de Sao Miguel, dans la grande marina de Ponta Delgada. Alors là oui bien sûr, c’est la capitale des Açores, 64000 habitants, beaucoup de touristes, beaucoup de vie nocturne, si on aime les vaches et les hortensias ce n’est pas là qu’il faut aller.

Marina qui laissera un souvenir moindre que celle de Mindelo, mais qui bouge diantrement !

Mais il n’y a pas que Ponta Delgada à Sao Miguel, l’île est tout aussi riche en paysages, fleurs, vaches et randos exceptionnelles :

Et il y a même deux plantations de thé, Cha Formoso et Cha Gorreana, les seules plantations de thé européennes à des fins industrielles, nous avons visité celle de Cha Gorreana, la plus ancienne fabrique de thé d’Europe, en activité depuis 1883, et je peux vous dire que leur thé est bio et délicieusement subtil en plus d’être incroyablement bon marché.

Et des monuments

Le monument au Toiro à Angra Do Heroismo est une sculpture de 11mètres de haut et revêtue de bronze, qui rend hommage à la culture autour des taureaux de l’île de Terceira.

La veille de partir pour repasser Gibraltar, ça sent grave le retour à la maison, la veille donc, nous allons faire le plein au ponton de gasoil de la marina de Ponta Delgada, il n’y a pas beaucoup de vent et le capitaine me laisse la barre pour m’enhardir aux manœuvres de port, jusqu’au moment de se coller au ponton tout va bien et je propose au capitaine d’achever la manœuvre tandis que je sauterai sur le quai pour amarrer comme je sais bien le faire désormais, ça oui, mais le capitaine inverse les choses, c’est lui qui va sauter sur le ponton et moi qui vais accoster au quai, il me guide par rapport au vent qui nous éloigne du quai, j’arrive avec un peu de vitesse à 45 degrés du quai, hop point mort et je pousse légèrement la barre pour nous coller au quai, le capitaine descend en m’épatant de sa nonchalance et s’en va mettre la garde sur un taquet, je deviens nerveuse parce que le vent éloigne déjà Cap de Miol du quai, je vois que le capitaine a mal mis la garde et qu’elle va riper du taquet, il est parti pour mettre une amarre arrière et je le hèle, la garde fout le camp ! va remettre la garde ! c’est tout juste s’il ne sifflote pas en revenant vers le taquet, je crie dépêche toi ! grossière erreur, il ralentit encore le pas, faut dire qu’il y a plusieurs personnes sur le quai alors il ne faudrait pas leur donner l’impression d’une précipitation de débutant, BAM ! la garde se détache, le vent pousse Cap de Miol qui s’éloigne du quai, la garde et les amarres tombent à l’eau, je suis seule à bord, mon pire cauchemar…

Pleine lune au-dessus de la marina de Ponta Delgada

A little bit more if you please (faut que je m’entraîne) :

  • Limpet :  aussi appelé patelle/bernique est un coquillage commun, en forme de chapeau chinois

Transat retour vers les Açores

Ante scriptum : oubliez que nous avons rejoint (avec maestria) le Cap d’Agde le 27 septembre au soir et que le suspense est éteint, paradoxalement je n’ai pas touché terre depuis, mais j’ai tout noté dans mon carnet et je vous ai promis de vous raconter jusqu’au bout, alors je vous téléporte au …

Béryl, un phénomène hors norme qui va semer la désolation dans les Caraïbes

29 juin, 12h30, nous quittons l’Anse Marcel avec Béryl au cul, même si sa trajectoire ne doit pas passer pile sur St Martin, les vents et la mer qu’il va former risquent de nous secouer méchant, le capitaine aimerait qu’on se soit suffisamment éloignés pour ne pas prendre la grosse dépression qui va traîner autour du cyclone, la Barbade et la Martinique sont déjà en alerte cyclonique, c’est chaud, on remonte au près vers Anguilla avec un vent qui oscille entre 18 et 28 nœuds et une mer bien formée, 1 ris à la GV, trinquette, c’est fini de se la couler douce aux Antilles, les reverrai je jamais…

Anguilla, encore une île où on aurait pu s’arrêter mais qui fait les frais des choix du capitaine, qui pense soudain à me demander si j’aurais voulu qu’on s’y arrête, c’est l’intention qui compte.

Avec cette mer et cette allure, ça tangue et ça tape, on dort peu et mal, le capitaine prend le temps de m’expliquer que la transat retour c’est pas la même que la transat aller, bé oui, à l’aller on a les alizés qui poussent le bateau et c’est peinard, au retour on n’a pas forcément le vent carrément de face, mais il est irrégulier sur cette trajectoire et en plus on doit passer l’anticyclone des Açores :

On ne passera pas par les Bermudes mais on trace direct vers les Açores, du moins est-ce l’idée

Donc si on avait mis 12 jours à l’aller pour faire Mindelo/Ste Anne, le capitaine table sur 3 semaines pour rejoindre les Açores, en plus il l’a déjà fait alors il sait de quoi il parle,

– mais on va faire 3 semaines de près ?!

Sa mimique et son corps tout entier me répondent que va savoir mais c’est bien possible, bon, en même temps c’est pas sa faute. Le pauvre. Je ne vais quand même pas accabler un innocent.

En attendant, ça bouge, je n’ai pas recadré la photo pour vous montrer :

Le temps n’est pas couvert, ce n’est pas non plus le grand soleil donc la nuit on a besoin de l’hydro générateur pour les batteries car ce n’est pas certain que les panneaux solaires suffisent, mais voilà, il y a tellement de sargasses qu’on ne peut pas le mettre à l’eau, en plus il ne charge quasiment plus, en allant se coucher le capitaine me lance que si j’entends le bip d’alarme du pilote cette nuit, ça voudra dire qu’on n’a plus de jus, j’hallucine :

– mais on va mettre le moteur tout de suite pour recharger les batteries nan ?! Plutôt que de devoir barrer la nuit ?! 

Je sais bien qu’il est crevé, mais il le sera encore plus s’il faut barrer parce qu’on n’a plus de pilote, on fait tourner le moteur pendant une heure pour recharger les batteries, et enfin au dodo, on dort comme on peut, mal, mais toujours mieux que si on devait barrer à tour de rôle, j’te jure, des fois le capitaine il m’étonne.

Le lendemain, même topo, on alterne GV 1 ris + trinquette, GV 1 ris + génois, GV 2 ris + trinquette, vagues de face, 23 nœuds de vent au près, on avance à 5, c’est la misère, beaucoup de bruit pour pas grand chose, le bon côté c’est qu’il y a de la manœuvre et que ça occupe. et que j’ai enfin compris pourquoi il fallait remonter ou relâcher la balancine quand on prend un ris, 

– t’avais pas compris ?

Je vous fait un dessin, sinon tintin pour comprendre quand on n’a pas fait de voile :

– alors j’avais bien compris qu’il fallait remonter la bôme pour prendre le ris, mais je ne comprenais pas pourquoi il fallait que je la relâche quand on avait fini de le prendre ! je croyais que c’était parce que la GV portait à nouveau bien la bôme et basta !

– ouais, aussi, mais c’est surtout qu’on ne peut pas border si tu laisses la balancine … et aussi c’est que la chute n’est pas tendue alors la voile est trop bombée… mais tu veux dire que tu obéissais sans comprendre ?

Oui ! Je lui obéissais sans comprendre ! Gloria ! Je suis guérie !

Ca me fait réviser de vous expliquer.

J’ajoute, pour une pleine compréhension de tout ce qui se passe sur un bateau quand on prend un ris, que le capitaine finit toujours par aller en pied de mât et sur le pont, le long de la bôme, pour ranger proprement le ris, et que lorsqu’on en prend un (voire 2 ou 3) c’est qu’il y a beaucoup de vent et de mer, souvent de la pluie aussi drue que dans les films, à croire qu’ils exagèrent, le bateau culbute, le capitaine s’arcboute, glisse, titube, se rattrape à ce qu’il peut, du bout des doigts, moi c’est mon cœur qui glisse et qui se rattrape quand la main du capitaine se referme enfin sur un coin de lazy.

A part ça, on regarde ce que devient l’ouragan Béryl, ça me tord les tripes quand j’imagine qu’il pourrait remonter, le moindre nuage dans le ciel me paraît être une menace, surtout le soir quand je suis fatiguée, encore plus fatiguée plutôt, parce qu’on est fatigué tout le temps au près … ce soir du 1er juillet il y des nuages derrière qui nous arrivent dessus alors qu’on a le vent de face, ce n’est pas normal, ça me fiche la trouille, et si c’était Béryl qui allait nous tomber dessus ?

J’ai pris plusieurs photos, du moins ai-je tenté de le faire, mais le bateau bougeait tellement que je n’ai que du flou ! Enfin, on voit que ce n’est pas engageant engageant … je précise que ce ne sont pas les 3 petits nuages au-dessus de nos têtes qui me questionnent, mais ceux que l’on voit à l’horizon et qui se rapprochent inexorablement malgré le vent qui devrait les pousser au loin.

Un peu plus tard ça s’effiloche, tout de suite je respire mieux, tout de suite je me sens une âme de marin, l’âme de marin je la sens parfois, comme un jeu, quand on file bon train, que le vent me décoiffe et que les embruns salent mon visage, peau burinée, regard délavé, la totale, mais quand ça se gâte je retrouve illico presto mon âme d’isabelle qui doit faire des respirations ventrales pour redescendre en tension, je ne sais pas si je serai moins conne un jour, on peut s’exclamer que je ne le suis pas, conne, foutaise, ma connerie je la cerne bien, je la connais par cœur, elle est accrochée à moi comme une huître à son rocher, fossilisée, elle ne mourra que de ma propre mort …plus la nuit descend, plus les nuages sont noirs, ça finit en éclairs, en orage, de la flotte et 33 nœuds de vent, comme on est sous 2 ris et trinquette, ça passe crème, mais ce n’est pas cette nuit qu’on arrive à dormir.

2 juillète : on a eu du vent aujourd’hui donc on avançait entre 5,5 et 6,5 mais ça pouvait tomber à 4 quand plusieurs vagues d’affilée nous ralentissaient, ça donnait envie au capitaine de lâcher un ris, 

– mais tu m’as dit qu’on en prenait 2 à cause de la mer ! Déjà que ce n’est pas confort mais si on va plus vite on va taper encore plus fort et on sera ralenti encore plus violemment ! donc si tu fais le calcul on n’ira pas plus vite au bout du compte …

– mais non, ça tapera pas plus fort !

Tu parles, ce n’est pas ce qu’il disait avant-hier… hier après-midi il voulait justement prendre un second ris, c’est moi qui lui disait d’attendre, parfois le vent montait à 23 mais redescendait à 17 et faisait le yoyo,

– si on prend un deuxième ris, tu vas pleurer quand le vent retombe à 17

Il n’en revenait pas, certain que mon truc c’était d’avancer sous-toilés, mais mon credo c’est souvent d’attendre pour voir ce que ça donne plutôt que de manœuvrer tout de suite pour rien, prendre un ris, ôter un ris et puis le reprendre tous les 1/4 d’heure, ce n’est pas ma tasse de thé – on avait quand même fini par en reprendre un quand le vent était monté à 26, là d’accord, je signe tout de suite sans me poser de questions.

On ne peut pas ouvrir les capots tellement ça mouille, se prendre les vagues de face ça fait des gerbes qui inondent tout, quand je fais à manger enfermée dans le bateau, je perds 2 litres d’eau, la sueur me dégouline même dans les yeux, la nuit le capitaine dort dans le cockpit, il fait trop chaud pour qu’il dorme dans le carré, 

– ça change de quand on est parti de Cape Town !

Froncement de sourcils, il cherche dans ses souvenirs, prêt à me dire que je délire, mais j’ai raison,

– si, on avait même laissé le cristal de jour tellement ça caillait et on avait sorti les couvertures ! je l’avais noté dans mon journal, parce qu’écrire la direction du vent dans le tien, c’est bien joli, mais moi je raconte la vraie vie !

Il sourit, c’est vrai ! qu’il avoue, mais parfois je me dis qu’il veut juste avoir la paix plutôt que de me croire ou de débattre.

On cherche encore des infos sur Béryl, où est-il, que devient-il, par où passera t’il, il a fait des sacrés dégâts aux Grenadines où nous étions il y a 2 ans 1/2, notamment à Carriacou, c’est terrible, terrible … https://youtu.be/5UBM59SFd6I?si=LVZvkz_9aZIvbsU0

3 juillet, le vent est tombé comme avait dit le capitaine qui le savait d’avoir regardé les GRIB, il n’a pas le don de médiumnité, encore que, je ne parierais pas là-dessus, on est toujours au près et ce matin on a 8 nœuds de vent, on avance gaillardement à 3,5 avec des pointes à 4, on n’est pas rendus … mais si nous étions au portant nous n’avancerions plus du tout et devrions mettre le moteur alors on dit merci au ciel de nous envoyer un peu de vent parce que comme il doit nous rester en gros 1750 miles à faire, on ne va pas gaspiller la gazoline, c’est comme l’eau, je fais la vaisselle du petit déjeuner avec un verre d’eau et celles de midi et du soir en gros avec une casserole d’eau, économie économie ! L’avantage c’est que pas de vent = pas de mer, c’est tellement reposant que le bateau ondoie plutôt qu’il ne rue comme un taureau dans une arène, cette nuit j’ai dormi comme un plomb, je ne sais même pas si j’ai rêvé, alors que la nuit précédente je me souviens fort bien avoir rêvé que j’étais dans le bureau de Macron et que je lui demandais des trucs par rapport à la musique pendant qu’il signait à la peinture bleu ciel des tas de documents, il faudra que je pense à consulter un jour.

Hier soir j’ai vu une étoile filante, tchouuuuuu et c’était terminé et j’ai fait un vœu mais ça ne se dit pas pour que ça se réalise, alors j’ai fait un vœu tout de suite et ensuite je m’en suis voulu car j’aurais pu faire un vœu qui aurait été plus rentable dans la durée, il va falloir que je guette la prochaine météorite qui traversera l’atmosphère et que je sois prête à faire un vœu intelligent, préparer le truc quoi, ne plus être prise au dépourvu, vous en avez de bonnes, c’est pas évident d’avoir un vœu très malin dans son escarcelle.

A part ça, il y a des sargasses partout,

– on est dans la mer des Sargasses

– mais ? … on n’est pas dans l’océan Atlantique Nord ?

– si, mais dans la mer des Sargasses.

Was ist das ? (voilà qui ferait plaisir à mon pauvre professeur d’Allemand qui a dû ressentir, par ma faute, ce que vit un jardinier qui plante des graines et ne voit jamais rien pousser dans une terre stérile), voilà : il y a une zone dans l’océan Atlantique Nord qui s’appelle la mer des Sargasses, et devinez quoi, c’est parce qu’il y a plein de sargasses mais ni vent ni vague, ni vague ni vent, une histoire de courants qui font comme des bras d’eau chaude qui enferment une zone froide, la dite mer des Sargasses ou floating jungle, zone sans vie (l’eau y étant très salée et pauvre en chlorophylle) qui charrie des herbages, algues et autres fucus enlevés aux rivages de l’Europe et de l’Amérique, mais où, miracle de la nature, naissent des larves d’anguilles qui migrent en Europe ou en Amérique du Nord et reviennent là pour y pondre leurs œufs quand on ne les a pas mangées au préalable. Les marins d’antan craignaient cette zone qui immobilisait les navires et d’où il était très difficile de s’extraire, Jules Verne y fit référence dans Vingt mille lieues sous les mers, vous savez tout ce qu’il y a à savoir sur le sujet. Et moi aussi.

C’est la seule mer au monde qui n’a pas de rivage, et voyez comme il y a plein de courants

Et bien ça y est, nous voilà coincés dedans.

Le capitaine me fait soudain sursauter, je l’entends crier qu’il y a plein de sargasses prises dans l’hélice et que ça traîne derrière, j’accours pour lui montrer que je m’intéresse et constate qu’un gros tas de cordages et de filet en nylon traîne derrière le bateau, mais quand est-ce qu’on s’est ramassé ça au milieu de nulle part ? Les pêcheurs font chier ! abondé je en son sens, il me réclame, la voix dans les aigus, le couteau à couper les cordages, hop, et à genoux sur la jupe s’attelle à scier le cordage qui retient le tout emmêlé, m’affirme que c’est pour ça qu’on n’avançait plus, je crois qu’il se fiche de moi ou que l’humour, qui lui fait quand même un peu défaut, ne nous voilons pas la face, ce n’est pas parce que je l’aime et l’admire que je ne me rends pas compte, que l’humour, donc, vient de lui tomber tout cuit du ciel, mais il confirme avec encore plus de conviction que si, à cette allure avec si peu de vent ça nous freine isabelle ! et le fait est que notre moyenne remonte d’au moins 1/2 nœud une fois lâché ce merdier. Pas beaucoup d’humour, mais de la compétence.

– T’es sûr qu’il n’y a plus rien dans l’hélice ?

– …. (Mimique qui montre qu’il n’en sait rien)

– Il faudrait aller voir … on (j’aime le « on ») peut se mettre à genoux sur la jupe avec un masque et se pencher avec le tête dans l’eau pour regarder ?

On notera que je trouve toujours quelque chose à faire à défaut d’une solution intelligente.

– bin ouais tiens, t’as qu’à le faire toi !

Je me vois déjà fesses en l’air et tête dans l’eau à me noyer comme une imbécile, aussitôt je change de tactique :

– ou alors on descend l’échelle et on s’accroupit dessus avec un masque ? (voilà qui est plus ingénieux, bravo isabelle, continue dans cette voie)

– on verra ça plus tard, avant de mettre le moteur …

J’insiste. Il faudrait arrêter le bateau qui ne va pas bien vite et que le capitaine aille sous le bateau voir ce qui s’y passe. En s’attachant, des fois que le vent monterait à ce moment là. Il n’a pas envie, on verra plus tard.

Plus tard arrive vite, le peu de vent tombe et il faut mettre le moteur si on ne veut pas y passer 3 semaines comme Christophe Colomb, le capitaine est partant pour le mettre en route sans vérifier sous la coque, moi j’imagine toujours le pire et péter l’hélice du moteur fait partie du pire,

– attends ! Je vais sur l’échelle pour regarder ! lui lancé je avec autorité. Et bravoure.

Il n’a pas le cœur (car il a un cœur) à me laisser y aller, en soupirant il se dépoile et, nu comme un ver, enfile son masque et déclame en levant les yeux au ciel qu’il va faire comme j’ai dit, à savoir rester à genoux sur la jupe et plonger la tête dans l’eau, il se moque mais n’empêche qu’il se marrerait moins si je n’étais pas aussi fertile en idées saugrenues, il descend l’échelle sans s’attacher, heureusement on avance à moins de 3 nœuds, si d’aventure il lâchait le bateau à cette allure, avec cette mer et ce soleil, je n’aurais aucune peine à le repêcher, je serais son héroïne à peu de frais, il ressort la tête de l’eau et m’annonce qu’il y a plein de sargasses prises dans l’hélice et le moteur, alors ! qui c’est qui avait raison d’insister ! et me dicte ses ordres accroché à l’échelle et flottant sur l’onde telle une sirène mâle, pourquoi ça n’existerait pas quand on entend ce qu’on entend,

– mets le moteur ! Ensuite tu avanceras et tu reculeras !

– avec toi dans l’eau (que je risque que de découper comme du saucisson) ?! 

– oui !

Je fais comme il a dit, les sargasses s’en vont comme un chapelet de saucisses derrière le bateau, ensuite il m’ordonne de rouler le génois et d’arrêter le bateau en le mettant face au vent pour vérifier des trucs, quels trucs, ça … puis de remettre le bateau au cap, voilà c’est fait, le capitaine a pris une baignade qui l’a tout rafraîchi et plus de sargasses alors tout va bien, on laisse le moteur sinon on avance à 2 nœuds, il nous reste 1620 miles à faire et ça nous prendrait 80 jours 🥴 tout ça m’a donné chaud.

La nuit suivante, moins de 2 nœuds de vent, le capitaine m’a dit de le réveiller si on en reprend,

– mais je te réveille à combien de vent ?

– 10 … 8 !

4 heures du mat’, je sens un courant d’air qui rentre par le hublot à la tête de ma couchette, grâce à une volonté inouïe et peu commune, je m’extirpe d’un sommeil profond et titube jusqu’à l’écran de nav’, vindiou on a 12 nœuds ! La chance revient ! Je sors dans le cockpit et constate que c’est sûrement le gros nuage noir derrière nous, ça ne va pas tenir, je fiche la paix au capitaine et me recouche, mais sans dormir, pour attendre de voir ce que ça va donner avant de sonner le clairon, 1/4 d’heure après on a 8 nœuds, bon, à 160 degrés, c’est pas idéal mais le capitaine a dit 8, je m’en vais lui tapoter l’épaule, aucune réaction, je tapote plus fort, encore plus fort, je me racle la gorge, toussote, tapote, rien, et puis d’un mouvement plus vif que celui d’un avare qui entend tomber une pièce, il tourne la tête vers moi, ça me fait pousser un petit cri de surprise, pourtant il me fait souvent le coup, je lui fais le topo et il se cale en chien de fusil en m’envoyant me recoucher mais je n’arrive pas à me rendormir, persuadée qu’il va se lever et envoyer de la toile, et si je suis en train de replonger dans le sommeil ça sera pire que tout, alors je lutte pour rester sur le qui-vive, 6 heures du mat toujours rien, bon, je me détends et me rendors, 8 heures du mat’ j’entends que ça commence à manœuvrer, vite ! 14 nœuds ! Probablement grâce au gros nuage qui ne nous lâche pas, mais bon, si ça se trouve il va nous accompagner pendant des heures, on hisse la GV et puis 

– on monte le tangon 

– tu veux pas manger avant ?

J’ai faim, la tête dans le seau, et puis ce gros nuage risque de donner une force et une direction de vent qui changeront plus vite que l’avis d’une bimbo sur son vernis à ongles, j’ai bien peur que le spi ne serve pas longtemps,

– et bin va manger (méprisance) ! Je m’en occupe seul !

– rhôôôô c’est bon !

Pas le droit d’avoir faim, on envoie le spi, boat first, enfin, et affamée, je prépare le petit dèj avec crêpes et salade de fruits s’il vous plaît, petit dèj qu’on gobe en 4ème vitesse pour affaler le spi car avec le vent qui tourne on se retrouve à filer Nord-Ouest alors que la route c’est Nord-Est, et puis pluie, nuages, tonnerre, vent 12 à 18 nœuds de travers, puis qui refuse, et ça monte encore, on repasse au près, roulons le génois et envoyons trinquette, et puis on prend 1 ris, et puis 2, vent à 30, au près, et ça monte encore, 3ème ris, on est trempés comme des soupes, même sous le ciré je suis trempée, et le vent redescend, on relâche 1 ris, puis 2, toujours sous la flotte, le vent se calme bien, on renvoie toute la toile, après midi le ciel derrière nous est d’un noir qui me fout les jetons, ça se rapproche et je flippe, le capitaine voit bien que ça ne va pas, il s’étonne de me voir dans cet état,

– je crois que c’est à cause de l’ouragan et que tu m’as dit qu’on allait traverser une dépression …

– mais on en a déjà traversé des dépressions ! Tu as fait 3/4 de tour du monde et tu flippes pour ça ?

– mais que tu me dises qu’on allait se prendre une dépression due à Béryl, c’est pas pareil, en plus tu m’as dit que l’ouragan allait remonter le long de l’Amérique et nous revenir dessus, ça m’a fait flipper !

des fois je me demande s’il n’est pas un peu sadique
Finalement Béryl n’est pas revenu sur l’Atlantique, mais il est remonté bien haut dans les US

Ça le fait rire, on étend nos fringues trempées dans le cockpit, finalement le vent se stabilise à 15 nœuds, 140 degrés, le ciel est tout gris, on est toujours sous GV et génois mais il faudra bientôt tangonner, le capitaine parlait de remettre le spi, je me suis écriée 

– dans la dépression ? je refuse ! JE-RE-FUSE !!! 

et ça le fait rire aussi, aux éclats, tant mieux.

Après cette journée à manœuvrer jusqu’à 23h30, nuit calme, réveil intempestif à 8h20 car ça se met à giter sévère à en avoir du mal à m’extirper de ma couchette, je vois le capitaine qui boit, tranquille, je demande en me raccrochant au roof,

– un grain qui arrive ?

Il hoche la tête d’un air impérial, genre et oui chérie je gère, et paf ! une vague passe par dessus le pont et inonde la cuisine, son air change aussitôt, aaaah putaiiiiiing ! Ferme les écoutilles ! je cours à poil pour tout fermer et là paf ! On empanne d’un coup sec ! Mais grâce à la retenue de bôme et au frein de bôme, on est juste gonflé à contre, 27 nœuds de vent, j’arrive à les recousse,

– je roule le génois ?

– non ! … euuuuh …. Oui ! 

Je roule le génois, le capitaine rectifie le tir de la GV, on a l’habitude maintenant, on est plus efficaces, il commence à pleuvoir, ça retombe à 20, on redéroule le génois, bien contents d’avancer.

Ça ne dure pas, je dirais, pour les connaisseurs, que revoilà la sous-préfète (si vous avez la rèf et que vous me l’envoyez, vous gagnez une photo du capitaine) le vent tombe total, moteur pour quelques heures et comme on sait qu’il faut économiser le gasoil pour en avoir en cas de besoin jusqu’au bout, à peine le vent remonte t’il qu’on remet le génois, seul, on est au portant avec une grosse houle de travers donc on économise le gréement en ne mettant que le génois, avec ce vent plein cul, on doit choisir entre aller un peu trop au Nord ou aller trop à l’Est, mais trop à l’Est c’est le risque plus tard de ne pas avoir de vent du tout en passant en plein dans l’anticyclone des Açores, donc après plusieurs empannages promptement menés avec pour seule voile le génois, le capitaine décide de tangonner celui-ci pour lui éviter de claquer, ça fonctionne très bien mais avec 8 nœuds de vent on avance à 3,5 et ça le crispe 

– on va mettre 3 semaines à cette allure !

– oui mais tu sais très bien que là on a un peu de vent et qu’on avance et qu’il faut économiser le gasoil, alors on avance à 3,5 et voilà ! 

– mfrrrr…

– la voile c’est l’école de la patience !

– ah bin ça c’est vrai 

Il en a bien besoin. 

On s’est arrêté sur le choix d’une allure carrément Nord, le capitaine m’a demandé mon avis, je lui ai montré le tas de nuages empilés à l’Est et le temps dégagé au Nord :

– alors ce n’est pas scientifique mais je pense qu’il vaut mieux contourner cette masse de nuages qui plombe le vent, et aller là où le ciel est dégagé.

Ça vaut ce que ça vaut, le capitaine m’a écoutée, Dieu t’entende ! et j’espère que ça va être pertinent et qu’on retrouvera du vent bientôt comme ça il sera moins ronchon,

– borde, borde ! qu’il m’invectivait quand nous empannions, alors je bordais,

– c’est trop ! 

Alors je choquais 

– pas plus ! 

On était revenu exactement au même point avant qu’il ne me fasse border plus, c’est à ça que je vois qu’il est ronchon, en plus il a mal au crâne et hier dans une manœuvre par gros roulis il s’est explosé les côtes dans le tangon, tout est ligué contre lui.

et le soir tombît

Est-ce mon choix, est-ce la météo, on retrouve du vent et ça file bien, on est au cap, à 30 degrés, on ne navigue pas en ligne directe parce que sinon on passera en plein dans l’anticyclone et dans la molle, alors on le contourne, ça fait des bornes en plus mais on avance, le capitaine n’a plus mal à la tête (ça doit être sa tension artérielle qui est redescendue tandis que le vent remontait, ça fait vases communicants) mais les côtes le font souffrir dans les manœuvres, son visage se contorsionne dans une mimique de douleur destinée à montrer comme il souffre, bien sûr qu’il souffre sûrement, une chose est certaine c’est qu’il n’y a rien de cassé parce qu’il peut respirer à fond, du moins c’est ce que je lui ai affirmé, de toutes façons on ne peut rien y faire, autant lui assurer d’un air docte que tout va bien.

Il y a un truc que je déteste chez le capitaine, vous ne devinerez jamais quoi, encore que si ça se trouve je vous l’ai déjà dit, quand il dort et pas moi, je fais gaffe à ne pas faire de bruit et, le cas échéant, à régler autant que faire se peut le cap pour éviter de faire claquer les voiles ou de mouliner les winchs, notamment celui du génois qui se trouve au-dessus de la tête de celui qui dort dans la couchette bâbord, la tribord étant l’endroit à bordel, je le rappelle pour les oublieux ou pour ceux qui ont pris le train en route – donc ce matin j’y étais attentive parce qu’on n’avait pas trop dormi et qu’on était levés depuis 6 heures, alors quand le capitaine a été s’allonger, je faisais bien gaffe : on était à 135 du vent, GV et génois bien réglés, quand le vent soufflait à 18, c’était nickel, mais il montait souvent jusqu’à 24 et ça faisait lofer le bateau qui gitait avant d’abattre beaucoup trop jusqu’à 160 du vent pour finalement revenir à son cap (pour les non voileux, ça veut dire qu’on zigzaguait), et quand il passait par la phase 160 du vent, évidemment ça faisait claquer le génois et ça ce n’est pas bon du tout pour celui qui roupille, j’essayais de ramener le bateau plus vite au cap afin qu’il n’abatte pas si loin, et quand le capitaine s’est levé je lui ai expliqué le truc et que ça faisait slider le bateau et que ça serait mieux de prendre un ris pour diminuer l’amplitude de la chose, autant expliquer à un cul-de-jatte que ça serait mieux de se passer de pneus, je suis allée me coucher à mon tour car j’étais vidée, vraiment crevée comme ce n’est pas souvent, en plus je n’avais sûrement pas assez mangé, et là le capitaine a fait ce que je déteste : tenter de régler le pilote et les voiles autrement pour minimiser le problème plutôt que de prendre un ris … résultat on se retrouve face au vent avec les voiles qui claquent, il mouline les winchs et fait des essais de ceci ou cela, tout cela en m’invitant fort poliment de rester couchée alors que bien entendu j’ai bondi dans le cockpit en demandant ce qui se passait quand tout claquait au vent … Tintin pour roupiller, ça me ferait presque chialer, mais ne suis-je pas égoïste de vouloir qu’il me laisse un peu dormir et attende pour faire des réglages (qui ne changent rien à la manière de piloter du pilote auto, vous pouvez me croire) – j’ai pas dormi, alors l’après-midi quand le vent est tombé et qu’il a voulu mettre le spi au bout de 5 minutes, j’étais pas chaude, on avait tangonné le génois mais le vent avait refusé donc on avait le choix entre passer le génois du même côté que la GV ou envoyer le spi avec une houle qui faisait rouler le bateau, le capitaine a vu à ma tronche qu’il ferait mieux d’éviter le spi et on a juste changé le génois de côté et en fait heureusement parce que le vent a continué à refuser et on s’est retrouvé au travers, le spi ne serait pas resté en poste plus d’une heure.

Le soir les nuages se sont évaporés et nous avons navigué sous un dôme d’étoiles.


Dimanche 7 juillet, on a un pot incroyable, on est en bordure de l’anticyclone des Açores, ça devrait être pétole mais on a entre 8 et 11 nœuds au travers alors on avance sans moteur, cette nuit on a eu jusqu’à 1,5 nœud de courant de face, rageant, mais là c’est grand ciel bleu et 0,7 de courant portant, on file à plus de 6 alors qu’on pensait que ça serait la misère, il fait grand beau, je me suis même un peu mise au soleil pour tenter de récupérer mon bronzage si je puis qualifier le fait d’être brunie des genoux aux pieds avec traces de sandales, et des coudes aux mains, le visage comme si je revenais du ski après avoir porté un masque trop grand, si je peux qualifier ça de bronzage.

On navigue d’une douceur qui donnerait à tout un chacun l’envie de faire le tour du monde à la voile, le temps est clair, et sec, ça fait un bien fou après toute l’humidité que nous avons subie, l’horizon recule d’autant qu’il n’y a pas de brume sur l’océan, c’est incroyable comme le bout d’océan sur lequel nous avançons paraît immense aujourd’hui.

Jusqu’au soir, c’est cadeau.

Cadeau.

Encore une nuit sous un ciel saupoudré d’étoiles, plus bruyante cependant car au moteur, le vent étant tombé et ayant adonné au fil des heures pour être pile en face au matin, vent à 0 degré, on ne peut pas plus face, le capitaine trouvait que nous n’avancions pas aussi vite que d’habitude vu le régime du moteur à 1600 tours, alors il a arrêté le bateau et est passé en dessous pour enlever toutes les sargasses emberlificotées dans l’hélice et effectivement, en repartant nous allions 1/2 nœud plus vite qu’avant, voire plus selon le capitaine, ce qui n’est pas rapide malgré tout, la mer est calme, c’est bon, le capitaine m’a demandé si j’avais bien dormi avec le moteur qui est juste derrière la cloison de la cabine bâbord dans laquelle je dors, mais bien sûr que oui, le bruit du moteur quand les voiles sont affalées me rassure plus qu’une berceuse chantée par une mère au cœur pur, il peut même y avoir un orage avec 50 nœuds qui nous tombe dessus je m’en fiche, je dors. 

0 vent.

Mer d’huile, océan bleu infini, le spectacle est d’une beauté à défaillir, ça me ferait presque mal tellement c’est grandiose …

L’eau est si lisse, juste troublée par la trace de notre hélice, que l’on voit la moindre pollution de très loin, un cube de polystyrène, une bouteille qui flotte au loin, au très loin, et puis de temps à autres une bulle de chewing-gum qui dérive à la surface, oh ! une soucoupe volante posée sur l’eau !

Le capitaine croit plutôt à des méduses, une fois de plus il doit avoir raison, n’empêche que si ça se trouve les extra-terrestres sont minuscules, quand on allume Starlink pour télécharger un fichier météo, je vérifie,

– oh dis donc ! les soucoupes volantes ce sont des galères portugaises !

Tu crois que c’est une méduse mais ce n’est pas une méduse, c’est une physalie, une colonie qui comporte quatre types de polypes, elle est soutenue en surface par un flotteur de 10 à 30 cm, la bulle de chewing-gum en l’occurrence, rempli d’oxygène à 90 % et de monoxyde de carbone, ce qui lui permet de rester à la surface de l’eau, et en cas d’attaque en surface, pft ! elle se dégonfle et s’enfonce sous l’eau.  Les quatre polypes de cette bestiole sont en fait quatre organismes coloniaux inséparables, chacun étant spécialisé dans une fonction : le déplacement, l’alimentation, la production du poison et la reproduction (alors ça, ça me fait penser aux allopathes, qui regarde l’estomac, qui le cœur ou le rein, encore heureux qu’on ne nous dise pas que nous sommes des machins formés d’organismes inséparables). Le truc marrant, c’est qu’elles sont gauchères ou droitières, en fonction du côté où penche leur crête, ce qui fait qu’elles naviguent à bâbord ou à tribord à 40 degrés, cela permet une meilleure dispersion de l’espèce dans les océans, et c’est stratégique : en cas de dérive, la moitié de la population sera sauvée, c’est incroyablement intelligent ! Le bémol, c’est que leurs tentacules sont urticantes, mesurent entre 10 à 50 mètres de long, et leur venin peut provoquer des douleurs intenses, des réactions allergiques, et même …la mort ! Venin qui reste actif jusqu’à deux mois après leur mort, il vaut mieux éviter de les toucher. Je cours prévenir le capitaine, lui qui va voir sous la coque sans conscience du danger de ces aliens, bon sang de bon sang, ce que la vie est dangereuse !

Tandis que je me renseignais sur ces … ces êtres, en me demandant à quoi leur existence peut bien servir ici bas, pourquoi ce genre de truc se développe, notre terre ne serait-elle finalement pas le laboratoire d’un gars un peu tordu, bref, tandis que je perdais du temps à réfléchir sur des trucs inutiles, le capitaine, qui n’a que faire de se perdre dans des futilités abyssales, a refait le plein de gasoil en bidonnant (pas en se bidonnant, ce qui laisserait penser qu’il a trouvé le reste de rhum, non, en vidant des bidons, c’est moi que ça fait bidonner quand il me dit qu’il bidonne), à côté de ça on économise tellement l’eau qu’on devrait en avoir largement jusqu’au bout, on ne devrait même pas toucher pas aux bidons de réserve, normalement on doit toucher du vent demain et jusqu’au bout, le routage nous donne une arrivée le 16 juillet, plus que 8 jours, donc … nous verrons bien. Mais on devrait avoir assez d’eau. Je regarde le capitaine pendant qu’il transvase les fonds de bidons avec un petit air appliqué, il me plaît, c’est difficile de transmettre en mots l’effet qu’une personne provoque sur soi, quelque chose qui prend au ventre et au cœur, qui empêche presque de respirer, la tête se demande même pourquoi un tel sentiment, une telle intensité, oui, pourquoi après tout, c’est comme ça, ça ne se discute pas, je le filme pour qu’il reste gravé autrement que dans mon souvenir, on ne sait jamais, si mon souvenir venait à me trahir un jour.

Encore une ! salope !

Le soir, les nuages reviennent, mais pas le vent, et puis si finalement, à l’heure d’aller se coucher on a 12 nœuds,

– tu crois que c’est un grain ?

– oui, mais bon, on ne sait jamais 

Comme on ne sait jamais, on hisse tout en grand, on se fait rincer comme des bleus, le vent tombe total, on affale, en se disant que, tant qu’on enverra la toile pour rien en étant contents de l’avoir fait, on sera jeunes, on va se coucher à 23h30 des Antilles ce qui soit bien faire une heure plus tard ici car le matin il fait grand jour à 4 heures de nos montres à l’heure Antillaise.

Aujourd’hui, 9 juillet, pétole de chez pétole avec 1 nœud de courant dans la gueule, tout pour plaire, à se demander ce que fichent les gars qui font les fichiers météo, on hisse les voiles vers 18 heures pour se servir des 8 nœuds de vent, à 19h un cargo maltais s’approche de nous, 366 de long sur 43 de large, il avance à 18 nœuds, 18 nœuds ! c’est clair que c’est pour nous narguer.

Nuit entrecoupée de moments moteur éteint puis moteur allumé, voiles hautes ou génois roulé, vent de travers ou de face, que dis-je vent, le toutpetitpeudevent, le sipeudeventquerien, celui qui officiait réveillant l’autre à peine rendormi, en même temps c’est toujours pétole aujourd’hui et on est encore au moteur, alors il y a de quoi récupérer, quoique le capitaine soit fort vaillant et ait besoin de s’occuper et de se défouler et qu’il m’ait sous la main pour ce faire, ce qui fait que je ne récupère pas vraiment, du moins pas comme on pourrait le penser, diantre, cette transat retour relève carrément du voyage de noce, me l’eut-on dit que j’en eusse douté, les éléments à affronter sont vraiment très éloignés de  ceux auxquels je m’attendais, sera ce très marin d’avouer que je préfère sans conteste cette version de la navigation hauturière ? Tout ça pour dire que le capitaine tient une bonne forme.

Il faut attendre 18 heures pour hisser les voiles avec 8 nœuds de vent et 1 bon nœud de courant portant, nous avançons à un train de sénateur mais gardons le gasoil au cas où ça tomberait comme la nuit dernière, le capitaine se plaint déjà que ça n’avance pas beaucoup, en plus il a fait la sieste, tu vas voir qu’il va manœuvrer à tous crins cette nuit, tout tenter, il parle déjà de mettre le spi alors qu’on est à 110 du vent, mais il attend et tant mieux car ça n’aurait servi de rien puisque très vite plus de vent, moteur, 2 heures du mat’, un grain, 18 nœuds, génois, ça retombe, moteur, le capitaine en profite pour le pousser un max un coup en arrière et un coup en avant en avant et rebelotte afin de dégager toutes les sargasses qui doivent être coincées dans l’hélice car sinon pourquoi on n’avancerait pas plus vite s’il vous plaît, 3 heures, on se recouche, mais l’horizon pâlit, 3h30 il fait presque grand jour, pendant le petit déjeuner je dis au capitaine que depuis que nous sommes partis il y a presque 3 ans (!) nous allions vers l’Ouest et que ça nous décalait vers plus tard, mais depuis notre départ des Antilles nous allons à l’Est, Nord-Est plus précisément mais dans Nord-Est il y a Est, donc je pense que s’il fait jour à 3h30, en vérité il doit bien être 5 heures et il va falloir se caler à l’heure des Açores, on vérifie et là, stupéfaction, aux Açores il n’y a que 2 heures de moins qu’à Paris, donc 4 heures de plus que sur nos téléphones restés à l’heure de St Martin, OMG ! 

– ce veut dire qu’on ne se couche pas avant 2 heures du mat’ et que ce matin j’ai dormi jusqu’à midi !

Bande de fêtards !

Il va falloir qu’on se cale, bon, il nous reste 5 jours pour s’y mettre, aujourd’hui ça y est, on a du vrai vent, il était temps, 15 nœuds à 140, on avance à 6 1/2, l’idée du spi a effleuré le capitaine mais il s’est recouché, seul, les manœuvres de la nuit dernière ont sonné le glas de toute initiative.

Et ça dure, en fin de journée 18/20 nœuds, on avance à 7, il ne nous reste plus que 640 NM, il fait plus frais le soir, on est à 37 et des brouettes de latitude, le capitaine a sorti sa polaire,

– tu le noteras dans ton journal que j’ai ressorti la polaire à cette latitude !

Alors je le note. Je suis sa chose.

Vendredi 12, déjà ! ça veut dire que le 14 juillet ça sera un dimanche, ça doit râler en France …On trace bien avec 22/25 nœuds à 120 degrés, mer de travers alors se tartiner la peau avec du baume hydratant, fut-ce absorption rapide, n’est pas aisé, mais je ne lâche pas l’affaire, le ciel est bleu, la nuit a été nuageuse, parfois pluvioteuse, et un peu secouée – fin de journée, vent à 25/28, GV 2 ris et trinquette, je n’ai rien demandé, c’est le capitaine qui l’a fait alors que je croyais qu’il ne s’y résoudrait pas parce qu’on a 1,5 nœud de courant de face et que ça nous ralentit forcément, en plus des vagues qui claquent à bâbord, sur le GRIB il y a des signes ⚠️ pour prévenir qu’il y a des «roll » c’est à dire des vagues qui se croisent n’importe comment, on vous le confirme, l’océan est une véritable lessiveuse…

Eole est capricieux, du moins son statut de dieu lui permet-il de gérer les vents à sa guise … Ah ! savez-vous quels sont ses attributs ? Moi quand on m’a posé la question, j’ai été drôlement surprise qu’on me demande d’imaginer ses attributs, en plus j’ai l’imagination qui carbure à toute vitesse, mais en fait ce sont des ailes, ouais monsieur, et le plus drôle c’est qu’elles sont toujours mouillées à cause du vent et de la pluie, bien fait ! Mais donc, la guise d’Eole étant capricieuse, la nuit se termine au moteur et la matinée suivante aussi, sous les nuages, nous hissons ou affalons au gré du vent, toujours optimistes quand il frémit, et puis il s’est mis à pleuvoir, pas fort, la capitaine a dit on aura du vent après la pluie et devinez quoi, on a eu du vent après la pluie, 22 à 28, à 120 du vent, 2 ris GV + trinquette parce qu’aujourd’hui c’est 1,5 nœud portant alors on va à 8 nœuds en n’étant pas plus toilé que ça, ça dure, la nuit suivante est plus calme et le matin du 14 juillet le ciel se dégage petit à petit, 14/18 nœuds à 135 degrés, cap plein Est, il nous reste 240 NM alors on garde nos ris et la trinquette sinon on ira trop vite et arriver nuitamment dans le minuscule port de Flores serait inopportun, c’est cool de naviguer tranquillou. Tranquillou mais avec de la houle, quand je fais des crêpes ça redécore la cuisine.

Avant-hier, j’ai oublié de vous dire, un banc de gros dauphins gris tacheté nous a doublé, ils ne se sont pas attardés, je pense qu’ils allaient dans un endroit plus près de la terre pour trouver à bouffer, le capitaine ne sait pas (je lui ai demandé), mais d’habitude les dauphins prennent le temps de jouer avec le bateau, là ils nous ont frôlés et on continué dare-dare, il ne doit pas y avoir grand-chose à se mettre sous la dent si loin de tout, on a quelques gros poissons volants qui s’échouent dans le cockpit mais maxi 3 dans la nuit alors qu’en transat aller on en avait eu 30 un matin, 30 ! Et à part un oiseau qui s’est pris un coup de drisse de spi dans la gueule quand il s’est posé sur une barre de flèche, point d’oiseaux dans le ciel, juste des nuages qui l’habitent tout entier.

Lundi 15, un grain avec 28 nœuds dans la nuit, sinon RAS, ce matin on a tangonné le génois avec 2 ris pour ne pas aller trop vite, GV 1 ris, 18/20 nœuds de vent à 160 degrés, une assez grosse houle de nord-ouest et des vagues croisées alors ça roule mais au portant c’est de la gnognote, il fait frisquet depuis 2 ou 3 jours que le vent est du Nord, rien à voir avec le vent du Sud, ça fait des mois qu’on n’a pas eu froid et je dois dire que c’est bon après ces mois de chaleur et d’humidité, j’ai l’impression d’avoir perdu 3 kilos, prendre la douche sur la jupe avec le vent arrière est très vivifiant, il nous reste 125 NM, on devrait arriver demain matin avec les chairs toutes raffermies.

AAAAh ! du vent !

On arrive comme on avait dit, demain matin, voir la terre est toujours une émotion intense, avec une petite part de soulagement, sûrement, des fois que tout aurait été englouti quand on n’était pas là.

Le vent commence à souffler fort et chance, on trouve une petite place dans le petit port de Lajes de Flores. Les Açores bon sang ! Depuis le départ le capitaine m’en parle, un mythe pour les marins, Horta en tous cas, j’ai déjà préparé le coup pour Horta, vous verrez, en tous cas on a mis 17 jours de mer pour y arriver et rien que ça fait que je les aime.

Les navigateurs des bateaux présents nous ont vu arriver et ont accouru pour nous aider, c’est délicat de leur part autant que de manœuvrer parce qu’il y a très peu d’espace et pas de fond, et plus de place, un voilier plus petit nous laisse la sienne et revient se mettre à couple avec nous, ils doivent partir demain et ça évitera de nouvelles manœuvres, c’est bien urbain, les flics sont tout de suite là et font nos papiers sur le capot de leur voiture, on fait connaissance de Claude et Pierre-Luc, des québécois partis du St Laurent 3 jours après la transat Québec-St Malo, ils ont eu des dépressions sévères et le courant du Gulf Stream dans la gueule tellement fort que leur bateau reculait, un danois juste derrière nous sur son bateau Viking, un belge sur le bateau devant nous, et un italien qui vient discuter avec le capitaine parce que de loin il a vu Cap de Miol et reconnu un plan Rolland et, incroyable, il va acheter un plan Rolland qu’il décrit au capitaine qui s’exclame car il voit très bien de quel bateau parle l’italien, il l’avait vu à Ste Anne et il avait même pris l’annexe pour aller taper la discute avec le gars, le capitaine me dit, l’air émerveillé, qu’ici il retrouve l’ambiance des navigateurs, il a l’air tout épanoui et réjoui, on est bien content d’être ici.

On voit bien Cap de Miol, il a l’air énorme à côté du voilier des Québécois !

Quand on monte sur le quai, on voit l’océan, le vent commence à tabasser, ça se voit à la mer qui se lève, on a fameusement bien fait d’arriver tôt ce matin.

Un simple ajout pour finit en beauté :

  • De beaux attributs mâles : une queue pour les sirènes et des ailes pour Eole !

En remontant l’arc Antillais

Comme dit le capitaine à qui lui demande d’où nous venons et où nous allons, nous remontons l’arc antillais pas sauts de puce avant d’entreprendre la transat retour vers les Açores, et comme on fait toujours ce que le capitaine dit, en ce radieux 12 juin nous quittons Deshaies à la pointe Nord-Ouest de la Guadeloupe pour remonter sur Antigua, 43 NM, même pas besoin de se lever aux aubes, nav’ tranquille, à midi je fais réchauffer des feuilletés aux champignons et comme nous avons encore faim, confectionne pour chacun un petit sandouiche au jambon et au comté, en France le pain et le jambon sont fameux et on trouve du comté, à prix d’or, certes, mais on a assez bouffé de thon en boîte pour se permettre cette prodigalité, en plus ce pique-nique nous ravit parce que nous n’avons pas mangé de sandouiche depuis que nous sommes partis, des hamburgers plus que de raison, mais un bon jambon-fromage, non, ça nous fait passer une petite journée sympa, c’est vrai que c’est pas compliqué d’être heureux, un barbecue et un verre de rosé en bonne compagnie et hop, un sablé à la cannelle et un verre de vin chaud quand ça caille dehors et hop, en bateau c’est pareil.

Nous arrivons sans encombre à Antigua, découverte avant nous par Christophe Colomb en 1493, qui la baptisa Santa Maria de la Antigua en l’honneur de son navire Santa Maria et de la « Virgen de la Antigua » (la Vierge de l’Ancienne), dont l’image se trouve dans une des chapelles de la cathédrale de Séville. Avec Barbuda, elles ont été colonisées par les Espagnols, puis les Français et finalement les Anglais, et comme sur toutes les îles que nous avons visitées, la majeure partie de la population locale a disparu de malnutrition, de maladies importées et de mauvais traitements. En 1967 Antigua-et-Barbuda est devenue un Etat associé des Indes Occidentales, puis indépendante en 1981.

On se pose au Sud, précisément à Falmouth Harbor (photo de droite) parce qu’il y a plus de fond qu’au mouillage d’English Harbour, Nelson’s Dock Yard, à côté, dans lequel il est tortueux d’entrer, qui est peu profond et vaseux, et que le prix de la marina est coton, une marina de temps en temps ok, mais si on y va à chaque fois c’est comme louer un van en s’arrêtant à l’hôtel tous les soirs, on a rencontré un couple de navigateurs qui a stoppé son tour du monde au bout de 3 mois parce que la dame voulait dormir à l’hôtel à chaque fois qu’ils étaient à terre, leur budget a fondu comme neige au soleil, tu m’étonnes. Et par association d’idées, je pense à un autre couple qui s’est arrêté aux Antilles (à l’aller), prétextant que c’était trop touristique et trop cher, bin voyons, l’excuse déjà pas bidon, continue juste après et tu verras !

Pas besoin de plus, parfaitement bien installés !

Annexe à l’eau, nous allons faire un tour au fameux Nelson’s Dock Yard, ça nous fait les pieds et c’est là qu’il faut faire la clearance, le capitaine s’en souvient, il est déjà passé par ici avec des copains il y a peut-être une vingt-cinquaine d’années, une connaissance qui les avait invités sur son bateau et voulait s’assurer des bons services du capitaine, il avait de la suite dans les idées le gars.

Nous arrivons devant une barrière gardée par un colosse aussi endormi qu’en uniforme, je ne sais pas trop à quoi il sert parce que manifestement il ne comprend rien à ce que nous lui baragouinons, il nous ouvre la barrière avec un signe de la main pressé de se débarrasser de toute présence importune.

Nous voilà dans l’antre, poïpoïpoï dis donc, on se croirait à Disneyland, c’est un ancien chantier naval Britannique, une base opérationnelle durant les guerres napoléoniennes au XVIIIe et XIXe siècle, qui abrite des bâtiments et des installations portuaires entourés d’une enceinte fortifiée, il a été fermé en 1889 parce qu’il n’y avait plus de batailles navales dans le coin, et restauré à l’identique à compter de 1931, on dirait que les pelouses sont synthétiques tellement elles sont vertes et que pas un brin de gazon ne dépasse des autres, et je voudrais bien savoir comment ils nettoient leurs pavés pour en toucher un mot à Hidalgo à l’occasion, en plus c’est plein de boutiques luxueuses de teeshirts et souvenirs, de qualité, je le précise car la qualité c’est de plus en plus rare, les administrations sont closes, il faudra revenir demain, avec plaisir !

La nuit tombe,

on se pointe au Pillar’s Restaurant at the Admiral’s Inn, on pourrait croire que ça se la pète mais pas du tout, l’accueil est charmant et le cadre carrément exceptionnel :

On se boit un pot avec vue sur English Harbour, les moustiques volent en escadrille, la nana du bar nous apporte un pschit, tout est prévu pour que la noble clientèle ne soit pas incommodée de quelque manière que ce soit.

Le décor met capitaine en verve, il se met à me raconter ses souvenirs, ça lui fait rire les yeux,

– on arrive ici en annexe rigide, tous dedans, c’est Pierre qui conduit alors il arrive plein pot, y’a du monde plein les terrasses des restos et des bistros, et je sais pas ce qu’il fout, au lieu de rester point mort il passe marche avant et on fonce droit dans le ponton, presque on monte dessus, tout le monde nous regarde, la honte, non mais la honte qu’on se paye !

Il se marre mais le connaissant, il avait dû trouver ça nettement moins drôle à l’époque.

Le lendemain, on revient pour faire la clearance et passer à l’immigration, c’est bien conçu, il suffit de faire un quart de tour puis 2 pas d’un bureau à l’autre, nous sommes seuls mais il y a une attente incompréhensible, la nana qui s’occupe de notre cas est collée à son portable et vu sa tête c’est clair que c’est perso, à un moment donné, péniblement, elle quitte son téléphone pour se lever et venir nous donner un papier qu’elle a tamponné avant de retourner à ses affaires, c’est le genre de truc qui me fait me demander où va le monde, mais bon, ça finit par se faire, on peut aller voir le Yacht Club d’Antigua, j’adore les Yacht Clubs !

C’est ballot parce que nous sommes hors saison et hormis quelques gros yachts garés dans le coin et qui suintent la mégalomanie, on ne verra pas les bateaux majestueux qui viennent régater par ici, ceux de l’Antigua Sailing Week par exemple, une des régates les plus prestigieuses au monde qui existe depuis plus de 40 ans, ou des régates comme le Panerai Classic Yachts Challenge qui attirent des bateaux à couper le souffle :

à couper le souffle je vous dis

Contrairement à ce que j’aurais pu penser (il m’arrive de penser), le Yacht Club ne se trouve pas au sein du luxueux Nelson’s Dock Yard, mais côté Falmouth Harbour, il bénéficie d’une solide réputation, il y a des endroits comme ça qui deviennent des mythes, même avec des nappes en toiles cirées qui collent sous les coudes, c’est bobo à balle (bobo : n.m. petit-bourgeois, stupide et intolérant) (en fait je ne savais pas que c’était aussi violent, je pensais à un synonyme de snob quoi, et non … mais je laisse)

Malgré ça, par rapport à la majeure partie des îles de la Caraïbe, on voit qu’il y a de la thune, en devenant indépendante, Antigua a su développer une économie essentiellement basée sur le tourisme (je dis Antigua car c’est là que nous sommes, mais il s’agit d’Antigua-et-Barbuda), et ils ont trouvé un autre moyen pour faire rentrer des devises, tenez vous bien : investir au minimum 230000 $ pour devenir citoyen d’Antigua-et-Barbuda, ce qui permet d’obtenir aussi sec un passeport d’Antigua-et-Barbuda qui permet de voyager vers 162 destinations sans avoir besoin de visa. De quoi avoir une pelouse verte et des pavés propres.

En reprenant l’annexe nous passons devant l’Antigua Yacht Club, ce repère à marins de la haute, on en a vu un, très, très, trèèèèès vieux, en short à poches et chemise blanche immaculés, avec, pour seule compagnie, un steward prêt à bondir au moindre battement de cil, le capitaine lui a attribué l’énorme yacht avec des guirlandes de 14 juillet. Parce que c’est le plus gros.

Nous longeons ensuite tous les immenses pontons vides pour retourner au bateau, ils sont faits pour accueillir des bateaux énormes, le capitaine me dit que pendant la haute saison, tous les pontons sont blindés à toc, on a bien fait de venir maintenant je lui dis, il y a de la place !

on s’en retourne au mouillage, encore plus au fond que là où j’ai mis la croix, c’est super protégé et on dort bien

En pleine saison, ça ressemble à ça, on ne peut même pas y garer un Optimist de plus :

Ne voulant pas nous limiter à ne connaître d’Antigua que le Nelson’s Dock Yard et le Yacht Club, le capitaine a trouvé une voiture à louer, après avoir cru que le premier loueur voulait nous entourlouper et constaté que les tarifs étaient identiques chez le second et dernier loueur du coin, tope la, j’embarque côté passager et c’est parti pour découvrir la véritable île, île qui ressemble parfaitement à une île des Antilles, avec ses bicoques en tôle ou en planches et ses flamboyants :

Ses plages avec des parasols en palmes, ses hôtels et des jet-skis :

Ses tortues qu’on ne voit jamais :

Ses églises, ici l’église San Felipe de Jesús (Saint Philippe de Jésus, St Philip) dans le village de San Felipe, où les premiers colons sont arrivés en provenance d’une autre communauté après avoir subi trop d’épidémies et une invasion de chauves-souris. Une invasion de chauves-souris !

Et la cathédrale Saint-Jean-le-Théologien, St John The Divine please, qui se trouve, comme son nom l’indique, à St John’s, la capitale d’Antigua-et-Barbuda, centre commercial du pays et principal port de l’île d’Antigua :

st John’s, sa vieille ville et ses endroits touristiques dédiés aux paquebots qui déversent leurs flots de passagers

Nous continuons notre visite quand j’intime au capitaine l’ordre de stopper, stop ! arrête toi !! il pile presque en regardant de tous côtés le danger qu’il aurait dû voir mais qu’il n’a pas vu, quoi, quoi ? quoi ?! pense t’il à voix haut perchée,

– là !

– quoi là ?!

– un champ de lotus sacrés !

C’est tellement incroyable que j’y regarde à deux fois, tandis qu’il soupire et que ses sourcils descendent de dix bons centimètres sous le poids de ce qu’il aurait à dire mais se retient de faire, et en profite pour pisser tandis que je m’émerveille, oui, tout un champ de lotus sacrés pour moi toute seule !!!

C’est une fleur sacrée dans le bouddhisme et l’hindouisme car le lotus s’enracine dans la vase et donne des fleurs qui en émergent mais sont insensibles à la boue, ce qui leur a valu de devenir symbole de pureté, elles s’épanouissent plusieurs dizaines de centimètres au-dessus de la surface de l’eau, comme si elles cherchaient à s’émanciper de la salissure terrestre, en cela elles symbolisent l’élévation, celle que tout être humain devrait rechercher. On utilise les graines de lotus en phytothérapie Chinoise, Lian Zi, car elles fortifient l’organisme et apaise l’esprit. Et en occident on utilise ses fleurs dans les cosmétiques en raison de ses vertus apaisantes, antioxydantes, régénérantes et purifiantes, crotte, je me rends compte que je n’ai jamais utilisé de cosmétique à base de fleurs de lotus, je fais tout de travers !

Et, tant que j’y suis, je le fais aussi stopper devant des Pommiers de Sodome, le nom botanique étant Calotropis procera, d’où lui vient ce nom de Pommier de Sodome me direz vous ? Et bien voilà : les légionnaires l’appelaient le roustonnier, du français argotique roustons désignant les testicules, parce que la forme de ses fruits évoquent un scrotum, par extension cet arbuste a été affublé du nom de Pommier de Sodome, j’aimerais interviewer les dits légionnaires pour savoir par quelle association d’idées ils sont passés du scrotum à Sodome, en fait j’ai une petite idée, mais bon. Il vaut mieux ne pas le toucher car son latex est hyper toxique et peut être mortel, mais utilisé dans la pharmacopée traditionnelle, les racines, les feuilles, les fleurs et même le latex dilué entrent dans divers remèdes pour soigner des maux très différents qui vont des verrues à la syphilis, ou comment en revenir au scrotum (de l’art de l’anecdote pour apprendre la phytothérapie).

On termine notre tour par le Shirley Heights, une vigie militaire restaurée et une batterie d’artillerie, son belvédère est à un point culminant qui offre une vue superbe sur les ports English et Falmouth, la meilleure vue d’Antigua !

Et effectivement, on distingue parfaitement les Falmouth et English Harbour :

Moi j’ai bien gagné ma journée avec les lotus et les pommiers, demain est un autre jour qui nous voit changer de mouillage.

Mais où va t’on ?

Pas très loin en fait, jusqu’au mouillage de Lee Cove, au large de Great Bird Island :

On fait tout le tour par l’ouest pour être sous le vent d’Antigua, ça fait une bonne trentaine de milles nautiques, j’aime bien, ça nous fait voir depuis la mer ce qu’on a vu en terre, ses plages et St John’s sous les nuages, des orages sont prévus et ça se voit :

Depuis le mouillage on voit bien Antigua, il se met à flotter, le soir venu des éclairs zèbrent la nuit, on a du pot, on reste au sec sur Cap de Miol.

Le lendemain, soleil, c’est mieux pour aller faire un tour sur Great Bird Island et emporter masque, palmes et tuba, on s’en va sur la plage nord, y laissons l’annexe, et décidons d’aller voir ce qui se passe sous l’eau, des algues, du sable en suspension, une tortue, quelques poissons, l’eau est chaude comme le jacuzzi d’un hôtel 5 étoiles, nos têtes à la surface de l’eau avec nos masques sur le front, battant des palmes pour nous maintenir à flot, nous nous demandons, avec le capitaine, si le réchauffement de la planète en général et d’ici en particulier ne serait pas à l’origine de ce manque de vie sous-marine qui ne ressemble pas à ce qui est raconté dans les brochures vantant le coin, bon, le capitaine, jamais à court d’idée, veut faire le tour de l’île à la nage, il n’en rate pas une.

Je vous mets une photo de Google Earth parce que vu d’en haut, on distingue nettement les eaux calmes à l’intérieur de la barrière de corail côté mer des Caraïbes, et l’océan Atlantique de l’autre côté. Ca se passe de commentaire.

Nous on est mouillage Lee Cove, l’ancre en vert.

Qui, mais qui à part lui, peut avoir une telle idée, en le maudissant je vais jusqu’au point jaune et l’attend, battant des palmes je demande à mon encéphale de me dénicher une excuse imparable pour expliquer mon abandon, la piqûre d’une raie léopard me paraît un peu excessive, j’en ai vue une justement tout à l’heure, le capitaine m’a dit que la piqûre de leur dard est très douloureuse et dans certains cas mortelle, je vais en rester à la crampe qui ne passe pas, va t’il seulement me croire, mais le voilà qui réapparaît déjà, ça bougeait trop, je pense qu’il n’a pas été plus loin que le point rouge et c’était déjà bien courageux.

Nous y restons un jour de plus (le capitaine dit plu) pour aller à terre cette fois, mais seulement lorsque les bateaux à moteur locaux ont disparu de notre espace, et les gens qui allaient avec, pour être tranquilles vous comprenez, nous avons été seuls dans tellement de mouillages que nous sommes devenus un peu sauvages, peut-être même était ce notre nature première vers laquelle nous revenons, quand nous débarquons, c’est vide, et un panneau closed barre l’escalier qui permet de s’engager sur l’île, en fait c’est payant et personne n’est là pour encaisser.

on voit le sed de closed

C’est une réserve naturelle et il est interdit de divaguer où bon pourrait sembler à tout un chacun, ni gratuitement dans le bon chemin, le capitaine va de droite et de gauche pour envisager la situation, il n’y a pas d’alternative, il faut monter l’escalier, nous enjambons le panneau d’interdiction et advienne que pourra.

Plus nous montons, plus il y a d’oiseaux, mais quand je dis plus il y a d’oiseaux, c’est à peine croyable, limite flippant, des centaines et des centaines d’oiseaux, qui font un vacarme assourdissant, certains nous plongent dessus et changent de cap au dernier moment, ambiance extrêmement hitchcockienne, le capitaine ne mettant pas son eau de toilette quand nous naviguons, l’explication la plus probable justifiant une telle agressivité est qu’on doit être en pleine saison de ponte, nous ne nous attardons pas et, la visite ayant été courte, décidons de nager un peu, ça ne dure pas non plus, je me retrouve nez à nez avec un banc de méduses, magnifiques, certes, transparentes avec des poils indigo sur le pourtour, certes, mais je ne sais pas si elles sont venimeuses ou pas, je demi-tourne et préviens le capitaine, méduses ! méduses ! ce qui sonne le glas de notre sortie, nous retournons au bateau.

Le jour suivant, nous levons l’ancre pour Barbuda, d’Antigua-et-Barduda, quand on cherche des infos sur Barbuda, on en trouve sur Antigua, à part quelques précisions sur Barbuda, mais on sent que c’est menue monnaie, et que dire de Redonda qui en fait partie ? Rien, d’ailleurs nous n’y passerons même pas, quel dédain. C’est tout de même à une trentaine de milles, le capitaine veut jeter l’ancre à Spanish Point, pourquoi, et bien parce qu’il y a été avec ses potes à la grande époque, si ça se trouve un jour lointain je ferai partie d’une grande époque de la vie du capitaine, en attendant je suis son quotidien et, comme on le sait, le quotidien a moins de panache que la grande époque. Ou alors il faut savoir méditer et profiter du moment présent. Ce qui n’est pas l’apanage de tous. Un gros orage tonne et envoie ses éclairs au loin mais se délite avant de nous arriver dessus, ça fait complétement adonner le vent et on fait un peu de moteur avant que ça reparte, Barbuda est encore plus plate que Marie-Galante et c’est peu dire.

Barbuda, donc. Plate.

En la longeant pour aller jusqu’à Spanish Point, je distingue des immeubles qui ont piteuse allure, on est loin des hôtels de luxe de Nelson’s Dock Yard,

– on dirait qu’il n’y a pas de fenêtres … qu’on leur a crevé les yeux, ça fait comme des orbites vides…

Le capitaine ne me croit pas, je prends un des immeubles en photo en zoomant, et je lui montre en zoomant encore plus, ah ouais tiens, bin ouais pardi ! C’est l’ouragan Irma de 2017, il a détruit 95% de Barbuda,

– c’est sûr, plat comme c’est, l’ouragan a tout balayé !

– ça a dû faire comme un aspirateur géant …

Terrible.

On arrive jusqu’au mouillage en slalomant entre les cailloux dès qu’on a passé le reef, qui est suffisamment large pour que le vent réussisse à soulever des vagues, ça se voit sur la photos des immeubles énucléés, pas grosses les vagues, mais suffisantes pour rouler sérieux une fois ancrés, le capitaine est tenté d’aller mouiller ailleurs, pour de bon, qu’est-ce que ça peut faire qu’on roule un peu au mouillage, ok on reste, mais demain on change, de toutes façons c’était prévu, on met l’annexe à l’eau pour aller faire un tour à terre, rien qu’une végétation chiche et des bouts de coraux morts, un couple fait du kitesurf un peu plus loin, c’est super couru par ici les croisières en catamaran pour faire du kitesurf, aucun besoin de reconstruire les hôtels à terre, c’est tout bénèf.

Le lendemain direction le mouillage de Low Bay, d’où nous allons en annexe jusqu’à Codrington, il y a tellement peu de fond que ce n’est pas possible de mouiller à l’intérieur du lagon, suffisamment vaste ici aussi pour que le vent ait loisir de soulever des vagues et que la balade en annexe relève d’une rodéo party sur vache mécanique, ça tape le cul, et ça me rappelle en sus un bon souvenir avec des copines à Las Vegas, on s’est faites éjecter les 4 fers en l’air de la vache électrique le temps de dire ouf sous les applaudissements de cow-boys hilares.

le capitaine met la main de fer, étape ultime du mouillage, je peux commencer à tout ranger le bateau et éteindre les appareils de nav

Codrington.

Ouais.

Le seul bled de l’île. Ainsi nommé en l’honneur de Christopher Codrington qui fonda la première grande plantation de sucre sur l’île d’Antigua en 1674. Ses mille-six-cent-et-des-brouettes habitants ont été intégralement évacués sur Antigua au moment d’Irma en septembre 2017, n’y laissant que des chats et des chiens, ce qui n’est pas très urbain soit dit en passant, quand je cherche à savoir combien de personnes y vivent actuellement, je n’y arrive pas, les seuls chiffres disponibles englobent Antigua et Barbuda, la bonne nouvelle c’est qu’en 2024, 5 enfants y naissent pas jour pour seulement 2 personnes qui y décèdent, en toute logique la population augmente de 3 personnes par jour, soit un total de 1095 pour fin 2024, ceci sans compter la migration qui crée un déficit de 13 personnes à l’année, un chiffre qui doit faire pleurer Retailleau, on y vit plus longtemps que la moyenne mondiale, à savoir 75.5 ans contre 71, rassurez vous, en France l’espérance de vie est de 79.2 ans pour les hommes et 85.3 pour les femmes, les chiffres non genrés ne sont pas encore disponibles.

Donc on y débarque pour faire quoi, je vous le donne en mille : la clearance de sortie. Bin ouais dit le capitaine quand je lui dis qu’heureusement qu’il est là sinon j’oublierais au moins une fois sur deux de faire les clearances.

Pas grand monde mais des oiseaux et des chevaux, des constructions sommaires et quelques maisons plus solides qui ont survécu à Irma et ont été rafistolées à la vas-y-que-j’te-pousse, un peu de gens, une épicerie, avec du raisin dis donc, alors ça ça m’épate,

une église, toute neuve, pour garder la foi :

…et ça marche !

In God we trust, c’est pas mignon ?

N’empêche qu’ il y a un aérodrome ici, et une construction toute neuve qui abrite un restaurant, on est tombé dessus en cherchant l’adresse où faire la clearance, le capitaine a beau avoir le nez collé sur Maps, on n’a pas de connexion. Mais Dieu existe, et croire en lui est la panacée, nous finissons par trouver l’endroit qui abrite les customs, c’est vide et fermé, il y a un numéro de téléphone mais on n’a pas de carte SIM locale, l’existence de Dieu est brutalement remise en cause.

Mais voilà qu’une voiture passe (🙏), un monospace rempli de gens endimanchés, qui s’arrête, nous n’avons pas besoin de donner d’explications, une dame fort coquette appelle déjà le custom, nous explique qu’il arrive, ils repartent, vers un mariage ai-je cru comprendre, et nous attendons encore un sacré bout de temps avant qu’un nouveau colosse en uniforme ne se pointe, je me demande si la colossalité est un facteur de recrutement par ici, on dirait bien. Il nous fait entrer dans ce qui est une administration tout ce qu’il y a de plus officielle, deux bureaux, trois sièges à roulettes qui plient sous le poids de quiconque ose y poser ses fesses, une clim’ poussive qui se met à crachoter de l’air tiède quand il la met en route, des étagères qui croulent sous tout et n’importe quoi, des mouches, des moustiques, des toiles d’araignée, il doit rester trente centimètres carrés pour circuler dans ce bazar, tel une danseuse aérienne le colosse se glisse derrière un des bureaux et nous fait la clearance, nous attendons que la personne dédiée à l’immigration se pointe, elle arrive finalement de l’aérodrome, en pestant avec une hargne peu commune contre je ne saurai jamais qui ou quoi, tamponne rageusement nos passeports, ça nous a pris plusieurs heures dis donc, nous allons manger un hamburger frites dans le resto de l’aérodrome parce qu’on a l’estomac dans les talons, je dis au capitaine que c’est bizarre parce qu’on ne trouve pas de pommes de terre dans les magasins mais qu’il y a des frites partout, avec ce regard qui n’appartient qu’à lui il me dévisage,

– mais ! c’est des frites congelées !

– aaaaah !

On ne peut imaginer que ce qu’on connaît. Notons au passage que le mystère des patates est résolu.

Le lendemain, petite balade sur la plage de Low Bay, c’est plein de filets de pêche abandonnés en tas, ça m’étonnera toujours que des pêcheurs n’aient pas le respect de la mer et de leurs outils, on dirait que Cap de Miol erre tel le Vaisseau Fantôme sur l’horizon, mais il est bel et bien ancré, enfin, on l’espère. J’ai vu le film Soudains seuls avec Gilles Lellouche et Mélanie Thierry, ils s’en vont en annexe sur une île et quand ils reviennent, plus de bateau, épouvantable (je l’avais téléchargé pour le regarder en nav’, mais à part une ou deux scènes au début, rien ne se passe sur un bateau, grosse déception).

En y retournant en annexe, des raies passent à côté de nous, le temps de sauter sur mon portable elles sont déjà loin,

pas facile de les saisir au bond.

On attend le soir pour partir sur Saint Barthélemy, 60 NM que le capitaine a décidé de faire sous génois seul parce qu’on sera plein cul et que ça nous fera arriver au petit matin à Gustavia, c’est moins rigolo qu’on pourrait le penser parce qu’il y a de la houle et des vagues et qu’on n’avance pas vite sous génois au portant, alors on est ballotés, ce qui est ballot, car au lieu de dormir comme un plomb en me disant qu’on ne risque rien sous génois seul, ça roule pire que quand on trace sur une mer de 30 nœuds, enfin, au moins quand un orage tonne, on s’en fiche, et tant mieux, parce que ça tonne une bonne partie de la nuit.

Comme prévu, nous arrivons au petit matin sur St Barth.

St Barth ! Haut lieu de la jet-set ! Tenez vous bien, on arrive !

Hors de question d’aller payer une blinde à la marina, et un petit tour dans le mouillage de Gustavia suffit à nous faire comprendre que nous n’allons pas non plus payer pour être sur bouée et rouler à peine moins que ceux qui ont jeté l’ancre, nous tournicotons donc dans le mouillage pour trouver la meilleure place, la plus intelligente, que personne d’autre que le capitaine n’aura remarquée, ça doit être un jeu réservé aux plus chevronnés, je donne mon avis au capitaine, c’est simple, la bonne place c’est là où il y a le plus d’espace entre trois bateaux, avis qui tombe dans un violon comme de la pisse, on s’en va se mettre le long du chenal, c’est là que ça bouge le moins,

– ouais, mais quand des bateaux vont passer, ça va faire des vagues ?

Notez la forme interrogative, donner l’impression que je pourrais penser que le capitaine oublie une des bases du mouillage pépère serait du plus mauvais effet, alors en cas de réaction épidermique, je garde une position de repli, à savoir m’exclamer que mais je posais juste une question, c’est de la stratégie pure.

On n’a pas le temps de couper le moteur qu’un ferry arrive dans le chenal juste derrière nous, mais avant même qu’il nous fasse danser sur son passage, le capitaine me montre une usine du doigt, sûrement de dessalement, me dit que le vent nous apporte son bruit et ses effluves nauséabondes, on relève le mouillage et allons un peu plus loin, la fameuse où il y a le plus de place entre trois bateaux, tout est bien.

Annexe à l’eau, direction capitainerie pour clearance d’entrée, elle est classe la capitainerie, et puis balade dans Gustavia, pour une fois c’est moi qui connaît le coin tandis que le capitaine n’y a jamais mis les pieds, je l’ai prévenu, St Barth c’est différent, c’est nickel, ça pue le fric et c’est …blanc, ce qui, on peut le dire, est une originalité dans le coin.

Histoire express : cette île minuscule fait moins de 25km², elle a été découverte par Christophe Colomb qui l’a baptisée San Bartolomeo en l’honneur de son frère Bartolomeo, elle fut française puis Suédoise (d’où le nom de Gustavia) puis à nouveau française, et fut réunifiée à la Guadeloupe en 1878, on notera que l’Ordre de Malte la posséda se 1651 à 1665, pourquoi le préciser pour une si petite fraction de temps dans l’histoire de l’humanité, et bien pour ses armoiries :

Les trois fleurs de lys  représentent la souveraineté française, sur la fasce on voit une croix de Malte et dans la pointe, trois couronnes royales en souvenir de la Suède, CQFD.

En juillet 2007, cette commune de Guadeloupe est devenue définitivement une Collectivité d’Outre-Mer.

A l’origine elle était peuplée d’indiens Arawak, en 1671 elle comptait 290 blancs et 46 noirs, l’esclavage a été aboli en 1847, et en 1974, la population s’élevait à 2500 personnes dont 200 noires, c’est passé à 11 321 habitants en 2024 ce qui fait une densité de 536 habitants par Km², c’est peanuts comparé à Hong Kong (130 000 habitants au km², mais à Hong Kong on devrait plutôt compter au km³). Son économie ne repose que sur les capitaux de ses riches résidents, leurs dépenses et celles des touristes, et surtout de l’immobilier, dont les prix ne cessent de flamber depuis que Rockefeller, la Brigitte Bardot de St Barth, en est tombé amoureux en y passant en 1956 et y a amené dans son sillage des hommes d’affaires nord-américains qui avaient de l’argent, pour répondre à leur envie de le dépenser, des boutiques de luxe ont poussé, St Barth, île pour milliardaires, était née.

Le capitaine se méfie de ce genre de destination, moi je n’ai qu’une envie, écumer les boutiques ! pas les Gucci, Chanel et consorts, habillée comme ça je ressemblerais à un épouvantail un soir d’Halloween, non non, un short pour le bateau, ou un teeshirt St Barth, bref, un truc qui me rappellera que j’y suis venue avec le capitaine et qui me servira sur le bateau !

Faisons z’y un petit tour ensemble…

C’est tout propre et cosy, mais contrairement à Antigua, ici toute l’île est propre et cozy. Je m’offre un teeshirt à manches longues Quicksilver avec écrit St Barth sur la manche, on passe au Shipchandler et on achète une lampe à accrocher dans le cockpit qui se recharge avec une clé USB, j’en cherche une quasiment depuis qu’on est partis, c’est la folie dépensière qui nous gagne on dirait, en passant devant le Bar de l’Oubli, écran de télé géant, des gens, du football en direct, allez on s’assied, je me retrouve entre un alcoolique et un drogué, deux vieux pêcheurs de langoustes égarés dans notre monde cruel, je demande à mon voisin de droite quel âge il a, je lui donnerais bien 75 balais, 58 il me répond, la vache, la drogue c’est rude, il me raconte différentes pêches qu’il a faites, dans le moindre détail, le-moin-dre-dé-tail, il me saoule, j’ai envie de lui dire que je m’en cogne mais je n’aime pas faire de la peine, le capitaine a eu plus de chance, il est assis à côté d’un jeune cuistot maître sushi qui vient d’être embauché dans le seul 5 étoiles de l’île dit-il, le Christopher, ça m’étonne qu’il n’y ait qu’un seul 5 étoiles à St Barth, et en vérifiant évidemment qu’il y en a une tripotée, mais bon, il a une bonne place, je laisse mon pêcheur continuer à parler sans se rendre compte qu’il m’a perdue et je demande au cuistot combien il gagne ici, 2500 €/mois, je trouve que ce n’est pas formidable vu le faste ambiant, il me répond qu’il était mieux payé quand il exerçait à Bora et qu’en plus il avait droit à des primes, mais bon, l’occasion faisant le larron, il est venu ici et n’est pas à plaindre non plus. Je ne sais plus qui a gagné le match. Ni quel match d’ailleurs.

on carbure au Perrier

Ici ce ne sont pas les bistrots et restos qui manquent, on mange un bout dans un troquet sympa avec une carte normale où on peut en avoir pour 30/40 balles à deux, ça existe, on ne risque pas d’aller seulement boire un café dans « l’atelier » de Joël Robuchon, un atelier, fous-toi d’ma gueule, un couple qui a garé son annexe à côté de la nôtre nous a dit y être allé prendre un petit déjeuner pour dire que, mais pas plus parce que hein, ça c’est le genre de truc qui me fait peine, tout le monde n’a pas les moyens de s’acheter un sac Chanel alors Chanel fabrique des porte-clés pour que le bas-peuple puisse avoir accès à sa marque, c’est pareil, si t’as pas les moyens de t’offrir du caviar chez Robuchon, emprunte pour t’offrir royalement un café-croissant (bi color le croissant, c’est pour ça), on prend de la thune partout où on peut la prendre, ça nous change du Vanuatu.

Etre assis à une terrasse ici équivaut à un repas-spectacle, même hors saison, nous avons droit à un défilé de robes et chapeaux fort éloigné de l’élégance raffinée que nous pourrions être en droit d’attendre en un tel lieu, les robes sont d’un goût à faire passer celles de Loana pour le chic nec plus ultra, portées par des créatures aux lèvres gonflées à l’hélium et aux faux cils surdimensionnés, qui se prennent en selfies toutes les 3 respirations avec, en premier plan, leurs seins au balcon comme disait papa, et au second une duck-face digne d’une première place de concours, un comportement d’une grossièreté qu’elles sont visiblement les seules à ignorer, ça se commande un coca-cola pour 5 et ça paye avec un geste méprisant avant de partir dandiner du croupion un peu plus loin. Comme j’aime bien discuter avec les gens du coin, je papote avec les commerçantes des boutiques que je visite, elles me disent que c’est devenu une vraie plaie ce genre de public vulgaire qui vient frimer et jouer à la star sans un rond en poche, un patron de resto nous raconte qu’il y en a qui s’installent chez lui, commandent une bricole et sortent des bières de leurs sacs, et encore ! me dit-on, on est hors saison, mais vous verriez en pleine saison, on est envahis ! Dans une boutique de fringues, la vendeuse me dit que la mode maintenant c’est devenu bermuda et chemise over size, justement en réaction à ce déploiement d’indécence fruste, c’est cool, je vais pouvoir expliquer au capitaine que mes tenues, qu’il n’apprécie pas toujours, sont hyper branchées.

Nous allons récupérer la voiture que nous avons louée, où que nous arrivions, la priorité est toujours de trouver de quoi remplir le frigo, Maps nous emmène au diable vauvert quand je lui demande un supermarché, lorsque j’en sors je vois un cimetière, je demande au capitaine si ça ne serait pas là que Johnny serait enterré, il n’en sait rien (je pose toujours mes questions au capitaine, quelles qu’elles soient, comme s’il était détenteur du savoir universel, c’est dire dans quelle estime je le tiens), en même temps il ne doit pas y avoir 50 cimetières par ici, dis-je,

– on ira voir la tombe de Johnny quand même ?

Je sais bien que ça fait beauf d’avoir envoie de voir la tombe de Johnny, mais j’assume mon côté beauf-midinette- regardez-j’ai-des-avant-bras ( https://youtu.be/cyU-2W-QeFA?si=3HD9zb8i2pxRIXwa )

– mais on a bien été voir celle de Brel aux Marquises ! me justifié je auprès de lui que je tiens dans une telle estime.

En plus, il était belge, Brel.

Le capitaine concède, en faisant le tour de l’île demain, si sur le chemin il y a la tombe de Johnny, on s’arrêtera.

Après une nuit où alternent les moments de calme quand le vent est dans le même sens que la houle, et rouleuse quand il tourne, c’est parti pour faire le tour de St Barth.

J’explique au capitaine que j’ai lu que Johnny est enterré au cimetière de Lorient, que c’est sur la route parce que toutes les routes mènent à pas loin par ici, et en plus

– je me demande si ce n’est pas là qu’on a fait les courses hier ?

Si. Au moins, si on veut racheter du pain, on sera à 2 pas.

Nous y voilà, et voici l’église de Lorient et son intérieur :

recueillement

Son cimetière fleuri :

Et, tout au fond, sans personne autour, toute en sobriété, la tombe de Johnny …

Mes frangines, à qui je whatsappe généreusement la photo, me donnent leur avis, c’est kitsch, ça les surprend, pour de bon je trouve quand même ça plus fun de se décomposer sous des roses en plastique plutôt que d’être écrabouillé sous une tonne de marbre noir, brrrr.

Ayant vu ce qu’il y avait à voir pour la plèbe que nous représentons, le lendemain, après avoir prévenu la capitainerie de notre départ et fait le plein d’eau au quai qui longe une bonne partie de Gustavia, direction l’île Fourchue, 5NM, c’est pas la mer à boire, nous ne sommes pas seuls au mouillage, mais comme souvent il y a des bateaux de charter qui s’en vont en fin de journée, c’est beaucoup plus calme qu’à Gustavia et le capitaine comme moi-même sommes bien contents, j’avoue tout de même que ce bain de foule et de civilisation, aussi décadente soit-elle, m’a fait plaisir, c’est chouette de varier les ambiances, pour autant qu’on puisse en choisir le dosage.

Après une nuit paisible, annexe, enfilage des godasses de rando sur la plage, et zou, on va se dégourdir les guiboles. Le ciel est menaçant, c’est clair qu’il pleut sur St Barth, on verra bien si ça vient par ici.

Ca grimpe un peu, vraiment ce n’est rien après Table Mountain ou la Polynésie, une petite mise en jambe pourrait-on dire, une partie de plaisir … jusqu’à ce qu’on se prenne un bon orage sur le coin de l’œil, miracle, on trouve une grotte pour s’abriter, une vraie grotte, c’est rigolo !

Après la pluie, nous reprenons notre grimpette pour atteindre le sommet :

le capitaine d’abord,
suivi de l’équipière (mes cheveux ont repoussé depuis, ouf)

De tout en haut on voit bien St Barth :

En plus du fait de l’avoir pour nous seuls, en plus de la vue exceptionnelle, l’île est remplie de ces cactus qu’on appelle Siège de belle-mère, des Melocactus Intortus, une espèce protégée car très menacée en Guadeloupe, ici ils sont tranquilles et magnifiques et se laissent photographier :

Je fais remarquer au capitaine qu’on dirait un phallus (photo de droite) (demi molle le phallus), il prend un air innocent pour me dire ah oui ! mais qui ne penserait pas à ça ? non ?

Le soir, en pleine sustentation, alors que le capitaine ne s’exprime que peu durant ces moments-là, il s’arrête un instant, me regarde,

– je n’ai pas aimé St Barth, mais l’île Fourchue, j’ai adoré !

Et bien nous sommes deux.

Pour autant, nous la quittons dès le lendemain, elle disparaît dans une brume de chaleur orageuse, direction notre dernière étape de cette remontée Antillaise : Saint Martin ! Une quinzaine de milles jusqu’au mouillage de Grand Case, ça vente fort sur la route, c’est bien, faut pas perdre la main, nous longeons la côte Est au près bon plein et passons le long d’Orient Bay, ça me fait drôle parce que je connais bien St Martin, ça a été ma trêve hivernale durant de nombreuses années, y arriver en bateau est absolument incroyable, j’en rêvais de faire du bateau par ici, ça me semblait tellement inaccessible, j’ai même du mal à y croire, j’arrive à St Martin à la voile !!!

Nous la contournons jusqu’au Nord pour arriver à Grand Case, ça nous fait abattre et nous retrouver au portant, ça me fait toujours le même effet, celui d’un dentiste qui arrête enfin de fourrager dans ma bouche avec sa fraise, tout s’apaise dans ma tête.

Vous ne serez pas surpris de savoir que c’est Christophe Colomb qui l’a découverte en 1493, c’était sur sa route, ni que c’était un 11 novembre, jour de la St Martin, il ne s’est pas foulé, comme un curé qui aurait trouvé un bébé sur son parvis et lui aurait donné le nom du saint du jour (au Moyen Âge, on déposait bien souvent les enfants trouvés devant une église, sous le portail, ce qui a d’ailleurs donné pas mal de noms de famille rappelant ce fait comme Trouvé ou Portal). Cette île est plus grande que St Barth puisqu’elle fait 88 km², sa particularité réside dans le fait qu’elle est Hollandaise au Sud et Française au Nord, mais comment se fait-ce, et bien voilà, Christophe Colomb était Portugais, mais ces derniers ayant refusé de financer son expédition, il alla crier famine chez ses voisins Espagnols qui crurent en lui et lui donnèrent les moyens de partir, Colomb revendiqua donc St Martin comme terre Espagnole, il n’allait tout de même pas la refiler à de maudits traîtres. Cependant, ni lui ni le moindre Espagnol ne posa pied à cette terre, aussi les Hollandais la colonisèrent en 1631 avant que l’Espagne ne s’en émeuve et la revendique 1633 puis l’abandonne une nouvelle fois, sur ce les Hollandais et les Français bataillèrent pour la récupérer, au bout du compte ils signèrent le Traité de Concordia en 1648 qui partagea l’île en deux, je vous épargne tous les détails avec les Anglais qui s’en sont mêlés, ils ont tous fait parler la poudre, c’était à la mode.

La différence du point de vue touristique entre ces deux parties de l’île est flagrante : côté Français, on cultive le charme à la française, petits restos gastros, petits hôtels et petites boutiques à petits prix tropéziens, côté hollandais c’est presque Miami : immeubles d’appartements de vacances avec bow-window vue sur mer, la rue principale de la capitale Phillipsburg est une rangée de magasins de montres et de bijoux soi disant Duty free, les vendeurs alpaguent le passant pour l’attirer dans leur boutique et lui fourguer leur marchandise, c’est lourdingue au possible, c’est côté Hollandais qu’il y a un aéroport international et un port qui accueille les paquebots qui déversent des hordes d’américains, casinos, machines à sous, rhum antillais, hamburgers-frites, choisissez votre camp.

Le capitaine m’a prévenue : il veut bien visiter l’île, on est un peu ici pour ça, mais on ne peut pas y rester longtemps parce que l’ouragan Béryl arrive et qu’il faudra qu’on soit suffisamment loin pour ne pas se prendre des vents pas possibles en mer, je suis tout à fait d’accord avec lui, mais j’ai envie de revoir des endroits que je connais bien et que je n’ai pas vu depuis l’ouragan Irma en 2017, celui qui a rasé Barbuda et fait des dégâts terribles ici comme à St Barth, mais à St Barth on n’en voit plus de traces, alors qu’à St Martin …

La marina de Marigot, chef-lieu de la collectivité de St Martin,

vue depuis le fort Louis qui la domine

et sa marina, jolie avant Irma, désormais avec des toits crevés et des murs défoncés …

globalement on dirait que ça va, mais si on y regarde de près…
…c’est défoncé

La grande et superbe plage de la Baie Orientale, Orient Bay donc, grignotée depuis longtemps par l’inexorable montée des eaux, n’avait déjà plus rien à voir avec ce qu’elle était dans les années 90/2000, mais Irma a balayé l’hôtel naturiste, la plage naturiste n’existe plus, de nouveaux restaurants de plage se sont construits mais tout a été redistribué et elle est méconnaissable.

Ca me fait peine, pour me consoler nous allons dans un de ces jolis petits restos français de Grand Case, ambiance feutrée parce qu’il est trop tôt pour les fêtards, nous y sommes seuls un long moment.

Les lumières de Grand Case font merveille pour éclairer la nuit :

Mais pas le temps de s’appesantir, on ne s’appesantit jamais avec le capitaine, il a réservé une nuit à la marina de l’anse Marcel le lendemain pour faire le plein d’eau et de gasoil avant de partir pour la transat retour, l’anse Marcel ! une marina qui m’a tant et tant fait rêver ! un privilège ultime !

Comme c’est juste à côté, on y va détendus, mais prudence, il ne faut pas se louper pour y entrer, le chenal est très étroit et très peu profond, le capitaine est concentré à l’extrême, faudrait voir à pas casser le bateau la veille de partir.

On se gare, je n’en reviens pas d’être ici, j’y suis tellement venue marcher sur les pontons pour regarder les bateaux, rêver un inaccessible rêve, au bout du compte tous ces rêves ont construit une envie en filigrane dans mon subconscient et aujourd’hui je suis là … quand on faisait le plein d’eau à Gustavia, un papa est passé sur le quai avec sa petite fille qui s’exclamait devant les bateaux et s’extasiait de me voir vivre sur l’un d’eux, je lui ai dit que moi aussi j’avais rêvé devant les bateaux et qu’un jour elle partirait naviguer à son tour, c’est si vrai que tout commence par un rêve … mais la réalité à ce moment précis, c’est de préparer à manger pour le début de la traversée, notamment des crêpes, on en aura besoin !

A son retour sur le bateau, tandis qu’on termine de tout préparer, le capitaine me dit qu’un des gars de la marina lui a raconté que la température de l’eau était celle d’un mois d’août alors que nous ne sommes que fin juin, c’est pas normal, la saison cyclonique s’étend de début juillet à fin novembre, mais aux Antilles elle démarre vers le 15 août, pas étonnant que Béryl arrive si tôt avec une eau aussi chaude, avant Irma, la marina avait la réputation d’être un trou à cyclone, mais Irma a été hors norme, il y a eu 2m50 d’eau et les pontons n’ont pas résisté, les bateaux ont coulé, du coup quand il y a une alerte cyclonique maintenant, on ne peut pas rester ici, on se fait foutre dehors parce qu’ils n’ont pas envie de devoir se débarrasser de bateaux qui coulent, il faut aller mourir ailleurs … le capitaine me regarde,

– faut espérer que Béryl ne va pas remonter le long des côtes américaines pour revenir ensuite en Atlantique et nous tomber dessus.

Espérons. Nous aurons tout le temps de voir ça, on a 2064 NM à faire jusqu’aux Açores.

Béryl

Quelques précisions d’importance :

  • Optimist : classe de petit dériveur en solitaire, conçue en 1947 pour l’usage des enfants (jusqu’à 15 ans). Généralement construit en fibre de verre, l’Optimist est utilisé pour l’initiation à la voile et pour la pratique de régates.
  • Plèbe : n.f – frange la plus vile ou la plus méprisée de la société
  • Fasce : pièce qui coupe l’écu horizontalement par le milieu et en occupe le tiers.
  • Sustentation : n.f : alimentation / Vous aviez pensé à quoi 😊 ?

En repassant par les Antilles 

on le voit de loin le centre spatial !

Samedi 18 mai, 16 heures, nous nous extirpons de la vase du fleuve Kourou pour Sainte Anne, Martinique, 750 NM à parcourir, pour le temps qu’il va nous falloir ça dépendra du vent, on se sert souvent de la calculette avec le capitaine pour calculer combien de temps il nous faudra en fonction de notre vitesse à un instant T, si on fait du 8 nœuds (c’est pas souvent) (on est trop chargés dit le capitaine), hop on calcule qu’on arrivera tel jour à telle heure, quand 2 heures plus tard on ne fait plus que du 6.5, hop recalcul … donc je calcule que pour arriver à Ste Anne, si on fait du 6 nœuds de moyenne ça fait 750 : 6 = 125 heures, 125 : 24 = 5,2 jours, on arriverait jeudi vers 21 heures, pas terrible d’arriver la nuit mais bon, on connaît le mouillage hahaha, si on fait du 7 nœuds ça ferait 4 jours et demi, arriver dans la nuit de mercredi à jeudi ça ne serait pas mieux, et si je dis au capitaine qu’il faut faire du 5,5 pour arriver vendredi matin il va croire que je suis payée pour lui faire perdre la face, bon, on verra, en tous cas 4 à 5 jours de navigation c’est pas bézef eu égard à ce que nous avons parcouru, c’est ça qui est cool, maintenant j’ai toujours l’impression que les nav’ sont courtes, c’est moi qui barre dans le chenal pendant que le capitaine range les pare-battages dans la baille à mouillage et attache l’ancre pour qu’elle ne tape pas dans le bateau quand on sautera sur les vagues car oui, ça risque de sauter, s’y habitue t’on jamais, je ne sais pas …

750 NM, soit en gros 1400 kms

Comme nous avons navigué dans le chenal dans l’autre sens en arrivant il n’y a que quelques jours et que ma mémoire est encore alerte, je me souviens qu’il est étroit, qu’il n’y a pas de fond mais que nous passons, aussi suis-je attentive, mais sereine, toutefois nous ne sommes pas seuls et c’est là que le bât blesse, pas seuls, l’enfer c’est les autres disait cet outrecuidant de Sartre, et bien en mer il n’avait pas tort, ma sérénité s’écorne un brin, mais je croise sans problème un, puis deux gros catamarans de charter, chacun de nous s’est écarté au maximum et c’est passé, un troisième, nickel, voilà mon quatrième qui s’avance en plein virage à quasi 90 degrés, comme j’ai toujours l’impression de driver un semi-remorque quand je pilote Cap de Miol, je m’écarte avant de prendre le virage et une fois le catamaran passé, je reviendrai plus au milieu, c’est l’idée, j’ai Navionics sous les yeux, plus de 2 mètres de fond où je me trouve et ça me montre qu’à l’extérieur du chenal j’ai même jusqu’à 3 mètres, simple et efficace, je siffloterai presque, quand

– Où TU VAS ?! REVIENS AU MILIEU DU CHENAL !!!

Ne relevant pas ce ton si peu aimable, on pourrait se vexer à moins, je lui explique ce que j’ai l’intention de faire en ajoutant qu’il y a de l’eau, et dans le chenal, et à côté du chenal, il n’en a cure et me montre un bout d’épave qui dépasse un peu plus loin que je vais aller m’encastrer dedans, 

– mais je l’ai vu ! Je ne vais pas aller jusque là ! je ne suis pas bête !

– ooooh des fois je me demande !

Je ne sais pas qui lui a appris à être vexant pour tenter d’avoir le dernier mot, après tout peut-être n’est-il que maladroit (j’en doute, la maladresse ne fait pas partie de son répertoire) et puis il marmonne je ne sais quoi dans sa barbe de 2 jours, il s’est rasé il y a peu, de toutes façons le catamaran coupe dans le fromage en passant tout droit, je me retrouve seule dans le virage et reviens au centre comme prévu, maintenant c’est tout droit, plus de catamaran ni d’épave.

je crois que j’ai trouvé la bonne couleur de l’eau, par contre ce qu’on voyait de l’épave était bien moindre, heureusement qu’elle était notée sur Navionics sinon je ne pense pas que je l’aurais vue (le capitaine connaît plus mes faiblesses que je n’aime à le reconnaître)

A la sortie du chenal on file sur les îles du Salut et on attend d’être sous leur vent pour hisser la GV tellement ça bouge de naviguer sur le plateau Guyanais, 10 mètres de fond à tout taper, du vent de travers, de la pluie à verse, des vagues de face, le soir tombe vite, je ne mange même pas, susceptibilité stomacale, mais le capitaine est plus vaillant et se permet le plat de circonstance, pâtes au beurre ! c’est ça qui est dommage, c’est que maintenant la simple idée des pâtes au beurre me filerait presque la nausée, comme quand j’entends Like a Virgin de Madonna, ça passait en boucle à la radio quand j’étais enceinte, c’est le karma, mais il y a des trucs on ne sait même pas d’où vient le boomerang qu’on se prend en pleine poire, c’est le retour de quelque chose de lointain, d’oublié, impossible de comprendre le rapport de cause à effet, on se croit victime d’un sort étrange, mais non.

Ensuite vent à 110/120, 20/22 nœuds, courant portant, on avance à 8/9 sous 1 ris à la GV et génois déployé, on a de la mer et un ciel laiteux mais on passe deux jours et nuits à filer bon train, le mardi ça adonne et fini le courant portant qui aidait à notre belle moyenne, on se prend même 1 nœud à contre, la moitié de l’équipage grommelle à bord, on tangonne le génois et on avance plus qu’à 6,5/7, fini de claironner, mais on n’a plus eu de pluie depuis 2 jours, ça nous paraît miraculeux, on est comme deux pingouins qui sortent sur le pont de l’arche de Noé pour apercevoir le premier rai de lumière, l’après-midi le vent se calme et on se traîne à 5, vite ! calculatrice ! si ça reste comme ça on arrivera seulement de nuit demain …

on revoit du monde sur l’eau, pas comme dans le Pacifique Sud ou l’Atlantique Sud

On repasse le génois côté GV en soirée et le vent monte à 18/22, le capitaine voulait avancer pronto parce que ça va bientôt bastonner à la Barbade, mais on passe sous son vent dans la nuit, c’est calme et je dors comme il faut, à peine le soleil levé qu’il faut à nouveau tangonner, le vent monte à 22/26, on avance à 7,5/8 , une arrivée dans la soirée se dessine et il est tout à fait envisageable de passer une vraie bonne nuit, je croise les doigts.

On espère mouiller avant que ce ne soit la pluie qui le fasse

On arrive à Sainte Anne quand il fait encore jour, calculette brandie je prouve au capitaine que nous avons mis 4 jours + 2 heures = 98 heures depuis Kourou, soit une moyenne de 7.65 nœuds, si ça lui fait plaisir il ne le montre pas, faudrait voir à pas se vanter non plus,

– mais c’est factuel ! et on a le droit d’être contents ! on a super bien filé !

C’est vrai quoi, on ne peut pas s’appesantir que sur les moyennes de merde.

Nous nous étions arrêtés ici en décembre 2021, en venant de Mindelo, c’est fou ce que ça me paraît loin, bien que je décide régulièrement de ne plus jamais, JA-MAIS, dire au capitaine ce qui me passe par la tête après que je me sois sentie offensée par l’une de ses fâcheuses piques, je lui partage une fois de plus ma pensée, en prenant soin d’y mettre une consonnance interrogative histoire de laisser le débat ouvert :

– mais c’est un peu comme si on avait déjà fait le tour du monde, puisque qu’on est passés là et qu’on y revient ?

Il range des cordages et tique sans me regarder,

– ah non hein, pas encore !

et c’est vrai que même moi je n’y crois pas … et pourtant …

– mais c’est quand même une boucle ?

– mmmgniiii …

Il rechigne à l’admettre, et s’éloigne pour ne pas avoir à le faire, si ça se trouve il est super superstitieux mais ne l’avoue pas.

C’est nuit de pleine lune sur Ste Anne

On dort comme des souches et, le lendemain, balade commémorative à Sainte Anne, on se croitait à la maison rien que parce que ça parle français et qu’il y a pas mal de bateaux, c’est un jeudi, la plupart des restos sont fermés ou n’ouvrent que le soir, ou plus jamais, le jour suivant annexe pour filer au Marin, il y a plus de 2 NM à faire et la dernière fois on avait mis des plombes parce que c’était avec le petit moteur de 4 CV, mais avec le beau et encore presque neuf moteur de 8 CV on bombe, et puis j’ai enfilé mon poncho de pluie parce que j’en ai marre de passer mes journées le cul mouillé quand on s’est pris des vagues dans l’annexe, ça va vite de s’enregistrer à la marina parce que c’est informatisé et ils nous ont sur leurs tablettes, on peut revenir tout de suite à la place qui nous est attribuée, alors annexe jusqu’au bateau, relever le mouillage et revenir à la marina du Marin, je reconnais tout, on va avoir du bon pain ! annoncé je au capitaine, c’est ça qui t’intéresse ? me rabat il la joie,

– biiiin … ça fait combien de temps qu’on n’a pas mangé une bonne baguette ?

Il ne peut nier l’évidence, moi je me réjouis déjà d’aller acheter du pain frais demain matin pour le petit déjeuner, on a tout à 2 pas, c’est une chouette marina. Certains esprits puristes pourront se chagriner que je me réjouisse de manger du pain blanc, boooouuuuuh la vilaine, mais même lorsque j’étais en Chine et que je mangeais un petit dèj tout comme c’est bien recommandé dans les livres , il m’arrivait de rêver d’une bonne baguette croustillante largement tartinée de vrai beurre, pas des cochonneries trafiquées pour soi-disant limiter le cholestérol … et d’une tartelette aux myrtilles, le fantasme ultime.

on n’est pas tout seul

Est-ce parce que c’est le printemps, est-ce que c’est l’impression d’avoir quand même bouclé une boucle, ou celle qu’on est bientôt rentrés à la maison, est-ce parce qu’on n’a fait que des mouillages depuis Cape Town et que nous voilà sur un ponton sur lequel entreposer notre bordel ?

Toujours est-il que nous nous mettons allègrement à réparer, bricoler, ranger et nettoyer, on a envie de s’alléger et de faire le tri de tout ce qu’on a traîné avec nous et qui n’a jamais servi, des trucs en cas de sait-on jamais, d’autres en cas d’au-cas-zoù, je soulève tous les planchers pour tout rassembler afin d’écarter les boîtes de conserve tellement rouillées que je me demande si ça ne peut pas filer le tétanos rien que de goûter leur contenu, des pots de ceci ou cela périmés, des machins à moitié cassés, des affaires tellement moisies d’humidité qu’aucune lessive ne pourra en venir à bout, et puis on donne les deux cannes à pêche qui ont bien rouillées à force de ne pas servir, et aussi une chaîne de mouillage de secours qui devait bien faire ses 120 kilos, en revenant d’être allés l’apporter à des marins du coin, je dis au capitaine en approchant du bateau

– On va être tout léger ! Tu crois que ça va se sentir à la nav’ ?

– mais oui ! regarde ! la ligne de flottaison est remontée !

– ah ouaiiiis ??

Et bien dis donc, on a drôlement bien fait alors !

– meuh non ! je me moque de toi !

Car oui, le capitaine est moqueur (bataille), je regarde bien la ligne de flottaison pour voir si elle est remontée, c’est dur à dire, j’aurais dû la photographier avant et après, je ne saurai jamais.

J’ai tout sorti de sous les planchers et je lave à quatre pattes et à grande eau, ce n’est pas tant le sel qui pourrit le bateau qu’un liquide épais et gras qui le poisse, je pense que c’est du gasoil qui a coulé à la gîte, le capitaine, lui, que c’est du liquide de refroidissement, ou alors de l’huile quand il aurait fait la vidange ? ajouté je, non ! m’assure t’il d’un ton qui ne souffre pas la contradiction, en tous cas c’est gras et bonjour pour nettoyer tout ça, mais c’est mieux du gras que du sel, le gras ça protège le bateau et le sel ça le bouffe.

Tandis que je m’affaire à cette tâche, il bricole, le bricolage, ce n’est pas ça qui manque sur un bateau, parfois il a besoin d’une clé à cliquet, d’un serflex, d’un briquet et de grey tape pour protéger le bout d’un cordage qu’il vient de couper pour remplacer l’écoute de GV à bout de souffle, je m’essuie le gras des mains et je galope, le bricolage pouvant être source d’humeur chagrine si tout ne se passe pas comme sur des roulettes, j’évite d’en rajouter une couche, je lui tends même une bouteille d’eau, la déshydratation aggravant les symptômes de l’agacement bricolaire, et puis je ne l’entends plus, il s’est attaqué à changer la targette rouillée d’une porte sur la jupe, perce la nouvelle pour la fixer, je suis retournée à mon épongeage, voilà que son cri déchirant déchire le ciel et les nuages et fait s’éparpiller les oiseaux, bon sang je ne pourrai jamais finir d’éponger ce gras, je fonce sur le ponton et le trouve penché en avant, sa main droite comprimant son pouce gauche qui pisse le sang, ma première pensée c’est est-ce qu’il va devoir se faire opérer et qu’on sera coincés ici pour des semaines, la seconde c’est qu’heureusement ce n’est pas moi qui me suis blessée et qui va nous obliger à rester ici pour des semaines, la troisième, enfin, de filer quérir des compresses et de l’eau oxygénée, nous avons atteint le summum du grain de sable dans l’engrenage du bricolage, à savoir, la blessure.

L’histoire, c’est que la mèche de la perceuse a cassé tandis qu’il perçait la targette posée sur le ponton, et comme il appuyait comme un forcené pour arriver à ses fins, la perceuse a ripé et ce qui restait de la mèche taillée en biseau s’est fiché dans son pouce, par chance en biais, et l’ongle a rempli son office de protéger le pouce, n’empêche que ça pisse le sang et que l’eau oxygénée fait plein de mousse, ça cochonne tout le ponton, on nettoie, on remballe, je lui fais une belle poupée, on verra demain.

Oh la belle poupée !

Finalement le capitaine s’en sort bien, il doit garder un pansement pour éviter que son ongle qui ne tient qu’à un fil ne s’arrache pour tout de bon mais son pouce n’est pas mué en viande hachée, rien de vital n’est atteint si ce n’est son orgueil, on termine nos rangements, le ménage et le bricolage qui ne peut pas attendre et peut se faire à 9 doigts, et on reprend la route parce qu’on en a encore pas mal à faire pour rentrer à la maison, on commence par rejoindre St Pierre le 1er juin, ça sera plus court pour continuer vers les Saintes le jour suivant, juin ? Déjà ? Bon sang !!

L’idée c’est de remonter par sauts de puces jusqu’à St Martin avant de continuer vers les Açores

On repasse par le rocher du Diamant (à force, on va se lasser)

Sitôt lofé on se retrouve sous la meilleure allure pour Cap de Miol, à 100/110 du vent, avec plus de 22 nœuds, on file à 8/9, ça glisse tout seul, alléluia.

Le temps n’est pas terrible et on se fait rincer mais, pour de bon, c’est quand même là qu’on a les plus beaux ciels :

à St Pierre c’est bouée obligatoire, et payante

Comme prévu, le lendemain on se lève (vraiment) tôt pour filer aux Saintes, en passant sous le vent de la Dominique, on croise quelques voiliers, la plupart ne sont pas sur l’AIS, il y en a un qui nous croise de près, nous on navigue à 110 degrés du vent donc lui à 70, c’est mathématique, ses voiles devraient être bordées mais le génois fasèye à mort et même sa GV quand il nous croise, je m’exclame :

– Mais c’est une honte mal réglé à ce point là ! Même moi je n’oserais pas !

Le capitaine me regarde avec un grand sourire,

– Si tu choques, t’es un lâche !

– Ils doivent avoir peur de giter !

– Mais non, juste il ne sait pas régler ses voiles

– Moi je pense qu’à 70 du vent, s’il borde il gite et qu’il ne doit pas aimer ça …il ferait mieux de prendre 1 ou 2 ris et de bien régler ses voiles …

Je cherche l’assentiment du capitaine à propos de cette conclusion magistrale, mais je peux toujours me brosser, le capitaine corrige, remet à sa place, mais n’assentimente pas, qu’on se le dise.

que je sois écartelée en place publique si un jour je faisais honte au capitaine à ce point là

Ce n’est pas parce qu’on a que 75 NM à faire qu’on est en vacances, une fois sortis de la Dominique, on se tape un orage avec des rafales à 37, plus tard on prend fissa 2 ris et trinquette car le ciel devient lourd de menace…

…mais pas plus de 27 cette fois, par contre le capitaine n’avait pas remis de pansement sur son pouce et il se l’est à nouveau explosé, seule une femme qui a accouché sans péridurale peut comprendre un homme qui a le rhume, mais un ongle de pouce à moitié arraché n’a pas de pendant (je rigole mais rien qu’avec un petit bout d’ongle de l’annulaire gauche qui me pousse dans la peau, je jongle).

On arrive avec du vent et de la pluie, le capitaine avait pensé mouiller, comme à l’aller, à l’anse Fideling sur Terre-de-Bas mais on ne sera pas protégés de la houle cette fois si on reste ici, donc on va jusqu’à Petite Anse sur Terre-de-Haut, et on fait bien, c’est beaucoup plus calme et à côté du Pain de sucre qui me paraît beaucoup plus petit que la dernière fois, comme pour le poulailler de ma grand-mère.

On est au point vert

Et le lendemain, de bon matin (10h ? 10h30 ?) nous nous en allons en annexe jusqu’à la plage, puis à pied et sous un soleil de plomb, pour le Bourg, après nous être perdus sur un chemin qui semblait aller quelque part, une nymphe grassouillette et de troisième jeunesse en maillot de bain sur le sable nous remet sur le droit chemin, je crois qu’on y serait encore si elle ne s’était pas trouvée là, déjà il faut aller au Bourg (ne me demandez pas comment s’appelle le bourg, c’est le Bourg un point c’est tout) pour faire une clearance d’entrée puisque nous passons de la Martinique à la Guadeloupe, mais aussi pour retrouver des endroits déjà vus, j’adore, genre je suis tellement à mon aise par ici, voyez comme j’y ai des habitudes, je me frime à moi-même, mais il est vrai que j’aime reconnaître des lieux, avoir l’impression d’être chez moi en sachant où acheter du pain, c’est mon luxe, j’entre même dans l’église du Bourg comme si j’y allais tous les dimanches …

ça fait carrément déco de Noël, pourtant on est en juin

Malgré le charme du lieu, et c’est vrai que c’est charmant au possible les Saintes, on ne s’attarde pas et on hisse les voiles pour pas loin, puisque la Guadeloupe c’est juste en face, premier mouillage à Petite Anse (il y en a partout des Petites Anses), elle est si petite qu’on s’en va à la nage à terre, il y a tellement de sargasses qu’on pourrait presque marcher sur l’eau, les algues sont épaisses, elles s’infiltrent partout, on dirait que des bestioles promènent leurs pattes griffues sur ma peau… puis le jour suivant, escale à Bouillante, avec ses flamboyants en fleurs, sublime !

Ensuite, tellement à côté qu’on y va au moteur, Malendure, alors là il y a plein de bateaux parce que c’est ici qu’il faut mouiller pour aller en face sur les îlets Pigeon où se situe la réserve Cousteau.

Le mouillage est farci de bateaux de charter qui font visiter la réserve, d’autres de plongée ou à fond transparent pour voir ce qui se passe sous l’eau sans même un pied se mouiller, de petits bateaux à moteur et autres barques de locaux, en plus de tout ça un vent d’ouest qui forme de la houle et des vagues de mauvais augure quant à la paisibilité de la nuit prochaine, autant dire qu’on tournicote au moteur pour trouver une place convenable, à savoir suffisamment loin de tous les autres et protégés au mieux de la houle, finalement le capitaine se décide :

Et même si je me suis promis des dizaines de fois de ne plus donner mon avis au capitaine quand il ne me le demande pas, mon naturel revient au galop et je la ramène une fois de plus pour lui exprimer ce que je pense, à savoir que nous sommes trop près des bouées qui délimitent le parc et que si le vent tourne on va se faire déloger manu militari, le capitaine m’assure que non, bon, de toutes façons nous sommes bien trop près d’une bouée de mouillage sur laquelle un bateau de plongeurs vient bientôt s’amarrer, le temps de dire ouf le vent tourne et nous rapproche dangereusement de leur bateau (si vous vous demandez, avec perspicacité, pourquoi leur bateau ne tourne pas comme le nôtre, c’est qu’il est sur bouée, donc attaché court, et nous sur ancre, donc attaché long, ça ne le fait donc pas), ils nous demandent poliment, mais sans l’ombre d’un choix, de dégager, nous obtempérons et on se retrouve avec les autres voiliers parqués plus loin, on a beau vouloir se particulariser, dans les mouillages courus on se retrouve toujours au milieu des bateaux comme de vulgaires marins d’eau douce :

L’avantage que le vent ait tourné à l’est, c’est que nous passons une nuit à peu près tranquille et sommes en forme le lendemain matin pour aller nager dans la réserve Cousteau, les autres je ne sais pas, mais nous on n’a pas vu grand chose, alors l’après-midi on file directement sur Deshaies, 10 NM, tranquille, on se croirait en vacances.

on pourrait croire qu’il y a des mites sur le bateau, mais non, juste on s’accroche ici ou là, des fois ça fait des trous dans les teeshirts, d’autres des bleus sur les cuisses ou dans le dos

Et Deshaies, je connaissais, c’est très joli, et comme on est en juin, rien à voir avec la haute saison, lorsqu’on arrive il y a déjà des bateaux mouillés mais c’est raisonnable, l’eau est tellement claire qu’on voit le fond, donc on peut facilement faire la différence entre un fond de sable et un fond d’algues, le capitaine me demande de faire des ronds dans l’eau pour localiser au mieux l’endroit où il va descendre l’ancre, il repère un petit espace de sable et décrète qu’on va aller là, oh merde, ça sent le roussi, si on ne se met pas pile là où il l’a décidé, ça va barder, finalement ça se passe parfaitement, enfin presque, on refait des tours parce que je ne me mets pas pile, PILE ! au bon endroit, au bout du compte j’y arrive, mais on se retrouve trop près d’un catamaran, il faut relever l’ancre et aller un peu plus loin, c’est la vie, on n’obtient pas toujours ce que l’on veut.

pas trop de monde

Le lendemain matin, nous sommes réveillés par le chant des oiseaux, c’est cadeau.

ll fait super chaud alors on dort les capots ouverts, et on n’a même pas beaucoup d’air, ici il n’y a pas un pète de vent

Et comme nous n’allons pas faire le tour de la Guadeloupe en bateau, nous louons une voiture et c’est parti, direction Pointe à Pitre, c’est la moindre des choses de visiter la sous-préfecture de la Guadeloupe (qui n’est pas la capitale administrative mais Basse-Terre), à peu près 15 000 Pontois et Pontoises pour 378 600 habitants sur la Guadeloupe, en discutant avec une serveuse à Bouillante, celle-ci évoquait la grogne des habitants à cause du coût de la vie et du prix des billets d’avion vers la métropole qui isole encore plus les Guadeloupéens, 2000 € ! vous vous rendez compte ?! m’avait elle martelé, pourtant quand j’ai regardé les tarifs sur Air Caraïbes, on trouve des aller-retours à partir de 500 €, mais la grogne est un sport national, quand ce ne sont pas les maraîchers, ce sont les policiers, les pêcheurs ou les salariés, et les grèves pour dénoncer la vie chère ou les pénuries d’eau et coupures d’électricité sont régulières et affectent le tourisme, la paix sociale est toujours fragile, notamment à cause d’un taux de chômage de plus de 17%, il est recommandé aux touristes d’éviter d’avoir de l’argent liquide sur soi, de porter des bijoux ou des montres de luxe dans la rue, en même temps ce n’est pas recommandé non plus à Paris, Barcelone, Londres ou New-York.

Lorsque nous y arrivons, c’est marché et musique dans la rue.

Au bas d’un immeuble, une plaque défiant l’espace et le temps me stoppe, ça c’est ce qu’on appelle du stopping-power, Françoise expose ses dons, c’est dingue ce que je voudrais rencontrer ce personnage !

J’ai vu trois fois dans ma vie des diseuses de bonne aventure et autres madame Irma, la première à Clignancourt, une vieille dame rabougrie qui m’a attrapé la main au coin d’une rue et m’a prédit que je vivrais quelque chose dans le show-business et que je mourrais à 89 ans (du coup je vais flipper à 88), les deux autres au salon de la parapsychologie à Paris, 75 balles la consultation, la première mauvaise comme un cochon, avec ma date de naissance elle m’a balancé tout ce qui avait trait au Buffle de Métal Chinois, elle ne savait même pas que l’on a deux influences énergétiques celle du Ciel (la date et l’heure de naissance) et celle de la Terre (l’hérédité) et que j’ai toujours été bien plus Bois que Métal, elle était complètement à côté de la plaque et a écourté la séance en me disant que je la déstabilisais, faut dire que je la regardais comme si elle avait un étron dans son décolleté, et la seconde à peine moins mauvaise, à sortir des généralités genre un décès ou une maladie de quelqu’un de proche qui m’avait affecté, mais qui à 40 balais n’a pas vécu le décès ou la maladie d’un proche ? Déception. Par contre, Françoise, Françoise ! Comtesse Grisez de Lamothe ! Qu’est-ce qu’elle aurait bien pu me raconter celle là ? (j’ai cherché sur internet s’il existait des médailles de la voyance en Suisse, je n’ai pas trouvé). Si je retourne à Pointe à Pitre, je prendrai rendez-vous.

Mais plutôt que de prendre du temps et de l’argent avec Françoise, nous allons voir le Mémorial ACTe ou Centre Caribéen d’Expressions et de Mémoire de la traite et de l’esclavage, construit sur le site de l’ancienne usine sucrière de Darboussier, qui abrite une exposition permanente déclinant les temps forts de l’histoire de l’Esclavage allant de l’Antiquité à nos jours en passant par l’invention des Amériques, les ségrégations et les colonisations post-abolitionnistes, des expositions temporaires de créations artistiques contemporaines et un jardin panoramique offrant une vue sur l’océan.

Hélas, il était fermé !

A une semaine près, nous aurions assisté à l’arrivée de la flamme olympique ! (Et à 549 jours près, à la dernière arrivée de la route du Rhum puisque c’est là que les marins fêtent la fin de la Route du Rhum tous les quatre ans).

Armel Le Cléac’h et Sébastien Josse ont apporté la flamme olympique pour la première fois en Guadeloupe à bord du trimaran Banque Populaire XI qui était parti de France le 7 juin, avec à son bord Marie-José Perec, Marine Lorphelin, Alexis Michalik et Hugo Roellinger.

Faire le tour de la Guadeloupe impose de passer par Saint François et à la Pointe des Châteaux :

Je vois que ça revégétalise sec à la Pointe des Châteaux et c’est une sacrée bonne chose !

Par Sainte Anne également, mais pour qui ne va pas se prélasser à la plage, cette ville balnéaire et touristique par excellence ne présente que peu d’intérêt, pour ne pas dire aucun.

Par contre, de retour à Deshaies, la visite du jardin botanique et de plantes médicinales est un véritable enchantement ❤️

Nous nous faisons accueillir par des carpes Koïs qui sont originaires d’Asie, je les reconnais d’emblée pour en avoir vu dans tous les bassins de Chine.

Ces carpes peuvent mesurer jusqu’à 1 mètre de long et peser 35 kilos, c’est un des plats favoris pour fêter le nouvel an chinois, et l’un des poissons les plus consommés au monde, il emporte la palme mondiale du poisson le plus cher : en 2018, un Kohaku, variété très prisée, baptisé “S-Legend” de 102 cm, a été adjugé pour la somme record de 1.800.000 euros.

En Médecine Traditionnelle Chinoise, la consommation de la carpe est indiquée en cas d’inappétence car c’est un tonique digestif, en cas d’œdème car elle est diurétique, en cas d’ictère car elle aide à traiter la jaunisse et en cas d’hypogalactie car elle favorise la lactation, il n’y a pas que les plantes médicinales qui sont utilisées mais les aliments sont choisis pour leurs vertus thérapeutiques également.

Un peu de botanique car ça fait vraiment longtemps !

Alors bien entendu on trouve des plantes que j’ai déjà évoquées sous ses mêmes latitudes, je vais vous en présenter d’autres, comme la Pli Fo Ki Lonm

Autrement appelée Plus fort que l’HommePfaffia iresinoides de la famille des Amanranthaceae – et connue également sous le nom de Ginseng Brésilien et utilisée en pharmacopée amazonienne.

Le pfaffia une plante adaptogène qui traite les fatigues d’origines diverses, est utilisée comme tonique sexuel et est réputée pour ses propriétés cardioprotectrices, le pfaffia a été appelé le secret russe, car les athlètes olympiques russes l’ont utilisé pendant de nombreuses années pour renforcer leur masse musculaire et leur endurance sans les effets secondaires associés aux stéroïdes… on en trouve en gélules ou en poudre si ça vous tente.

Zèb Chawpantyé – Herbe Charpentier Justicia Pectoralis de la famille des Acanthaceae

On l’utilise en infusion contre les maux d’estomac et en décoction de ses feuilles en cas de « blesse », soit guérir les plaies et les blessures, on froisse les feuilles pour des frictions sur les entorses et les dermatites.

La raquette sans piquant – Figuier de BarbarieOpuntia ficus indica de la famille des Marantaceae

C’est un cactus originaire d’Amérique qui s’est répandu dans le reste du monde, son huile est connue pour être un puissant antioxydant et un excellent anti-rides, au niveau thérapeutique on l’utilise contre les diarrhées et est réputé pour traiter le diabète, l’hypercholestérolémie, l’obésité et la gueule de bois, de plus, il est vanté pour ses propriétés antivirales et anti-inflammatoires. Pour peu qu’on se débarrasse de leurs innombrables graines, les figues se mangent fraîches, seules ou en salade de fruits, natures ou relevées d’épices, mais également en confiture, en sorbet ou en pâte de fruit.

Bien entendu, je croise des jasmins des Antilles, des arbres à pain, des dragonniers, des bonnets d’évêque et … des arbres à saucisse !

Kigelia africana, de la famille des Bignonniaceae

Ses fruits sont des baies pendantes sur des cordes, ils sont non comestibles frais car toxique tout en ayant des propriétés purgatives. On les fait sécher, torréfier ou fermenter pour les consommer et on le considère comme un remède aussi bien pour les rhumatismes que pour les morsures de serpent ou la syphilis. Et on en fait une boisson alcoolisée qui ressemble à de la bière.

Demain on lève l’ancre pour Antigua, on profite d’une dernière soirée à Deshaies, c’est joli comme tout Deshaies.

Quelques précisions !

  • Avoir sur ses tablettes : à l’origine, les tablettes mentionnées dans cette expression sont des petites plaques d’argile utilisées en Mésopotamie. Au fil du temps, elles sont devenues en bois, puis en métal. Mais toujours la même vocation, écrire pour ne pas oublier. Si les tablettes ont été reléguées aux oubliettes, l’expression désigne au sens figuré, l’action de noter quelque chose que l’on ne veut pas oublier.
  • Avoir un pendant : ce qui concorde avec quelque chose, est comparable à quelqu’un ou lui est semblable.
  • Le Stopping Power crée une réponse émotionnelle. Les gens se connectent d’abord à des messages émotionnels, leur consentement émotionnel les pousse ensuite à regarder une publicité, qui elle même va les encourager à prendre le temps de digérer ces informations et passer ensuite à l’achat. Le Stopping Power peut aussi inciter le public à en savoir plus, titiller sa curiosité, son désir, amener le consommateur à s’arrêter et à étudier une annonce et à effectuer ensuite des recherches d’informations supplémentaires. Il peut également être fait pour surprendre le public.
  • 549 jours = 1 an, 6 mois et 1 jour. La prochaine route du Rhum est prévue en novembre 2026
  • La chair de la carpe koï est un peu coriace. Ces poissons passent la plupart de leur temps dans des eaux stagnantes et peu profondes, il faut faire attention au risque d’infection bactérienne, mieux vaut ne jamais manger ce type de poisson cru mais le faire cuire correctement avec suffisamment de chaleur. Il existe des élevages de carpes koïs destinées à la consommation, les prix sont très élevés.

Quand on était à Kourou

En plissant les yeux, on voit Kourou

Or donc, nous étâmes aux Iles du Salut et en partîmes pour Kourou le 11 mai, je vous rappelle que j’avais dû insister parce que le capitaine désirait ardemment filer sur les Antilles par ras-les-cacahuètes de la pluie et de l’humidité qui nous moisissait jusqu’aux orteils, je lui dis que ça me rappelle une nouvelle d’Hitchcock si je me souviens bien, il était question de quelqu’un qui découvrait un bateau abandonné et recouvert d’une espèce de champignon et quand le champignon commençait à le bouffer, il comprenait mais un peu tard que tout l’équipage était passé de vie à trépas (si ça se trouve c’était de Stephen King ou Guy de Maupassant ou Edgar Allan Poe, voyez de quoi je me nourrissais à l’adolescence en sus des SAS et autre San Antonio), le capitaine s’en fiche comme souvent lorsque je lui partage ce qui me passe par la tête, bref, ce que capitaine veut, femme pas vouloir pour autant, cap sur Kourou et c’est tout.

Nous nous payons le luxe d’attendre que la pluie se calme et de prendre notre déjeuner au mouillage, il n’y a qu’une huitaine de miles jusqu’à notre prochaine destination, et puis surtout le capitaine veut attendre la marée haute pour arriver dans le chenal, autant vous dire que je suis détendue, les probabilités de sombrer corps et biens étant minces sur une distance aussi modeste, minces mais jamais nulles, ne soyons pas présomptueuse.

Et de fait, nous nous faisons proprement secouer, il n’y a que 7 mètres de fond, le vent d’un côté, un fort courant de l’autre, de la houle, les vagues qui s’en donnent à cœur joie, tiens toi ! n’arrête pas de m’enjoindre le capitaine sans songer que j’y pense toute seule, soudain en approchant de l’entrée du chenal c’est le calme, plus de vague … mmmh le calme … une autre planète … une autre planète ! crié-je dans les oreilles du capitaine qui ne sourcille pas, aimanté qu’il est par le sondeur qui affiche un fond minimaliste, d’autant que la mer est beige, que dis-je beige, elle est chamois :

on me l’aurait dit que je ne l’aurais pas cru

Quand on regarde sur les sites qui promeuvent le coin, je me dis que les photos sont sûrement trafiquées, les eaux de Kourou sont connues pour être marron, à cause alluvions déversées par les fleuves dont l’Amazone, il faut dire que, sous l’effet des courants, des vagues et des alizés, l’Amazone alimente en vase plus de 1500 km de côte, depuis l’embouchure de l’Amazone au Nord Brésil jusqu’au delta de l’Orénoque au Venezuela, ces apports sédimentaires proviennent majoritairement de l’érosion des Andes, ils sont évalués à environ 745 millions de tonnes par an dont 150 tonnes distribuées sur les côtes des Guyanes, résultat, le littoral de la Guyane Française est un banc de vase instable au possible, au moins on sait que si on plante dans le chenal, ça ne rayera pas la quille.

En haut les plages aux îles du Salut et en bas à Kourou …photos qui, lorsqu’on a vu de ses yeux vu la mer par ici, laissent à penser qu’elles ont été bidouillées

Bientôt nous ne parlons plus ni l’un ni l’autre mais regardons le sondeur qui n’indique que 1.8 mètres de fond, nous avançons avec prudence à peine à plus de 3 nœuds, il est dit que le chenal est dragué à 2.7 mètres, et bien mes fesses dirait on, mais bon, devant nous avance un catamaran de charter qui revient des îles du Salut avec des touristes, nous le suivons sagement, il doit bien connaître le coin…

Nous poursuivons notre route en remontant le fleuve Kourou, il y a plus de fond par ici, nous sommes au port de Pariacabo mais nous nous arrêterons avant les quais utilisés pour les besoins du Centre Spatial Guyanais (CSG) qui reçoit le matériel destiné aux  lanceurs  Ariane, Soyouz et Véga, on ne va pas risquer de se faire accuser d’espionnage industriel.

Nous arrivons au mouillage réservé aux plaisanciers, un oiseau rose fluo ! mugissé je, le doigt en direction de l’animal merveilleux avec cette impétuosité qui me caractérise, le temps que le capitaine réagisse l’oiseau n’est plus visible, et vu le regard qu’il me lance, il doit penser que j’ai vu passer on ne sait quoi que j’aurai pris pour un oiseau rose fluo, pourquoi pas un amiral en jupette tant qu’on y est, il me remet sur les rails en me rappelant que le bateau va tourner au gré des marées et qu’il faut vérifier que l’ancre accroche bien parce qu’il va y avoir du courant, c’est comme ça dans les embouchures, à peine mouillés le bateau tourne à 180 degrés et là on voit des troncs d’arbres charriés qui nous arrivent dessus, ça ne loupe pas, un tronc se fiche sous l’étrave, nous voilà beaux, que faire, moi je suis du genre à attendre pour voir ce que ça donne, si ça se trouve le courant va le dégager de là, mais le capitaine n’a pas du sang de nave dans les veines, il attrape la gaffe et, perché sur l’étrave, tente de repousser le tronc, entreprise aussi hardie que vaine s’il en fut, mais foin de moquerie, le tronc est bel et bien pris on ne sait comment dans l’étrave et il fait tranquille 10 mètres de long avec un diamètre à l’avenant, bon. On met l’annexe à l’eau et on l’assure parce qu’avec ce courant elle filerait au loin en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, on ajoute le moteur et tout ce qui va avec dont le capitaine, qui a en tête, on l’aura compris, de pousser le tronc avec l’annexe, bon. A mon tour d’être perchée sur l’étrave pour regarder le capitaine se battre avec les éléments, il pousse le tronc avec l’annexe, rien ne se passe, il fait alors rugir le moteur ce qui a pour effet de faire monter l’annexe sur le tronc, tu es monté sur le tronc ! que je crie, je le sais bieng ! qu’il me crie en retour, il ralentit et descend du tronc, mais à ce régime les oiseaux rose fluo auront le temps d’y faire leur nid avant que ça bouge, il remet des gaz, l’avant de l’annexe monte à nouveau sur le tronc, qu’à cela ne tienne, il persévère, je ne sais pas qui, du moteur ou du capitaine, est le plus à fond, ça dure, le moteur fume, le capitaine tient le régime, petit à petit le tronc se déplace, un peu plus, encore plus, et soudain le courant l’emporte à toute vitesse, bon sang, espérons qu’il ne va pas empapaouter je ne sais qui, le capitaine scrute la coque pour voir s’il n’y a pas de dégât mais non, c’est fait en bois les troncs, la chance, on ferme le bateau et on s’en va poser le pied sur un continent, ça fait un bail tout de même.

Nous sommes mouillés plus loin, là c’est un des pontons de la « marina »

L’eau du fleuve est encore plus marron que celle du littoral, quand on tire la chasse d’eau le WC se remplit de vase et une odeur terreuse flotte dans tout le bateau, le capitaine qui pensait nager en est de la revue, nous débarquons sur cet autre ponton accueillant …

… et propret, avec de jolis bateaux qui reposent sur la vase :

C’est moche.

Mais en s’avançant, dans les broussailles à bâbord, je vous le donne en mille,

j’ai zoomé comme une malade alors ils sont moins fluo que dans la vraie vie

des oiseaux rose fluo !

– Ah oui, me concède, du bout des lèvres, le capitaine.

Excitée comme une polarde le jour de la remise des prix, je fouille dans ma boîte à internet, ce sont des ibis rouges,

– Ce sont des ibis rouges ! informé je aussitôt le capitaine, toujours aussi peu ému, mais toujours émouvant dans son genre,

– ils sont rouges parce qu’ils mangent des crustacés qui contiennent du carotène continué je, ce n’est pas parce que le capitaine ne s’exclame pas qu’il ne s’intéresse pas, d’ailleurs il aime que je lui fasse des lectures instructives, ça me rappelle une tante qui lisait des Cécile et Jean à mon oncle quand ils roulaient sur la route des vacances, je n’ai jamais lu, mais vu comment les adultes se bidonnaient en racontant l’anecdote j’ai comme un pressentiment (en fait je viens de regarder sur internet, les titres ne laissent aucun doute, les friandises de l’amour, le satyre de Moscou, ah ! les sirènes de Guyane !), mais je m’égare, les jeunes ibis ont un plumage gris-brun avec un ventre blanc, c’est à force de manger du carotène qu’ils deviennent rouge, ça m’étonne que je dis au capitaine, lui pas.

Nous passons dans Kourou que je vous laisse découvrir dans ce petit florilège de photos-montage, la musique s’appelle Guyane, au cas où vous vous demanderiez pourquoi j’ai été coller ce morceau (qui paraît décalé à première vue) sur le montage :

Et vous constaterez, comme nous, qu’il n’y a pas de réelle âme au lieu, des ruines, des clôtures de tôles ondulées, des maisons crasseuses et un superbe stade, on trouve un resto chinois, ils sont partout, le capitaine commande un steak-frites en toute logique, moi des crevettes à l’asiate (ça me brûle la gueule, je regrette), un resto c’est toujours la fête.

Le lendemain, c’est dimanche, il faut attendre demain pour faire la clearance d’entrée que nous n’avons pas pu faire aux îles du Salut puisque ça ne s’y fait pas, nous faisons un tour jusqu’au front de mer d’où nous voyons parfaitement les îles du Salut :

on pourrait croire, à voir le ciel, qu’il fait un temps breton, détrompez vous, nous suintons l’humidité par tous les pores de nos peaux

Très plaisant le front de mer, des restos et des bistrots tout du long, une ambiance vacances, ça nous fait du bien.

Dans le resto où nous allons, un vrai resto avec des vraies chaises et pas des trucs en plastique, le proprio se montre très disert et, devant mon intérêt, nous raconte des recettes et des épices locaux, me fait goûter du couac, ou kwak en créole, une semoule à base de racine de manioc épluchée, macérée dans de l’eau, râpée et égouttée afin d’éliminer l’acide cyanhydrique (du cyanure), le manioc cru ou mal préparé est très toxique, si on en mange on peut avoir des malaises avec des vertiges et des vomissements, dans certains on peut même mourir en l’espace d’une heure ou deux, sans aller jusqu’à cette extrémité, consommer du manioc (bien préparé) inhibe la production d’hormones thyroïdiennes, en outre cela peut provoquer un goître … le monsieur m’en apporte dans une coupelle, me fait goûter (ça n’a pas de goût) et verse de l’eau pour me montrer à quel point il gonfle rapidement, c’est vrai que ça gonfle mais ça n’a pas plus de goût, ça se cuisine comme de la semoule et je pense que bien assaisonné ça fait pareil.

le capitaine n’a pas voulu goûter

Lundi, clearance. C’est au diable vauvert, portail aussi haut que fermé, sonnette, un gars entrouvre une porte et glisse un œil pour voir qui s’annonce, la tête entre les barreaux je lui lance que nous venons pour une clearance d’entrée, la porte se referme derrière l’œil, rien, le capitaine m’interpelle derrière son volant (on a loué une voiture et heureusement), qu’est-ce que t’as raconté ?! comme si j’avais provoqué le retrait des troupes, et puis le portail s’ouvre, on s’avance, l’œil appartient au douanier maritime qui finit par nous faire entrer quand bon lui semble dans son bureau (soit il a mangé son petit dèj, soit passé un coup de chiffon dans le bureau pour enlever des miettes) et asseoir, il a une tête de général à la retraite, coupé court sur le dessus et bien ras autour des oreilles, masséters saillants, ici on ne remplit pas de papiers à la main, c’est dématérialisé, mais il faut tout de même montrer patte blanche et acte de francisation, passeports and so, le douanier nous pose mille questions, veut savoir d’où on vient et où on va, insiste lourdement sur le fait que nous sommes probablement passées en Guyane à l’aller, mais non, mais si, mais non on vous dit, je ne sais pas s’il est suspicieux ou simplement curieux, si le capitaine ou moi avons des têtes de trafiquants ou s’il s’emmerde le lundi matin, une fois que nous lui avons raconté par le menu toutes nos escales sans nous recouper, il se détend et nous parle de son job, les jeunes recrues ne valent plus grand chose de nos jours et ne suivent plus les cours ni ne passent les concours pour la Guyane, de son temps on aimait l’aventure vindiou, maintenant les gars valent queue de chique, pour que nous n’ayons pas besoin de revenir il nous fait directement la clearance de sortie, le capitaine avance la date du mardi 21 parce qu’il a loué la voiture pour une semaine, une semaine sans naviguer, il va prendre racine dites donc, je veux bien être changée en mulot s’il tient jusque là… euh, pas en mulot, je rejoue ! … en … en quoi d’ailleurs ? …je ne sais pas en fait, en sirène c’est plutôt inutile, en licorne encore plus … fée, troll, farfadet, non, non, non … faudra que j’y réfléchisse…

Mais il nous faut bien rester encore une semaine parce que nous avons des choses à voir ! La Guyane possède 300 km de côtes, 520 km de frontières avec le Surinam et 700 km de frontières avec le Brésil, sa superficie s’étend sur 83.846 km², dont 95% de forêt amazonienne, c’est un peu plus petit que le Portugal, mais bien plus grand que le plus petit pays du monde, à savoir … le Vatican ! mé oui ! 0.439 km², c’est difficile d’y faire pousser des patates, mais c’est pas grave, ils ont des réserves d’or, par contre, en Guyane,  53 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, soit avec moins de 1 010 euros par mois, en comparaison, ce taux s’élève à 14 % en France métropolitaine… Pour finir cette présentation rapide, je vous dirai, qu’outre le centre spatial français de Kourou, la pêche et l’exploitation forestière sont les activités économiques les plus importantes en Guyane française. Je fais la lecture de l’économie Guyanaise au capitaine qui conduit, je n’ai pas encore osé Cécile et Jean, me demande quelle tête il ferait.

En priorité, nous allons sur Cayenne, le nec plus ultra des bagnes Guyanais si je puis dire, mon prof d’histoire-géo en term’ nous menaçait de finir à Cayenne lorsque nous n’étions pas attentifs ou carrément dissipés, je faisais partie de la seconde catégorie et il me le promettait d’un doigt vengeur, il n’est pas passé loin de la réalité, il n’y a pas grand chose à voir sur la route, plutôt rien même, mais nous avons la clim’ dans la voiture et rien que ça enchante le voyage, dans le bateau on cuit à la vapeur en se faisant massacrer par les moustiques, on se tartine d’anti-moustiques et on bombarde de bombes insecticides, rien n’y fait, ils sont blindés, j’ai même dû acheter un anti moustiques pour les fringues parce qu’ils piquent à travers les vêtements, quand on réussit à en écraser un ça fait une flaque de sang, si ça continue on va faire de l’anémie.

Et donc, Cayenne, environ 63 500 habitants sur les 300 000 que comptent la Guyane Française, des maisons créoles traditionnelles plus ou moins entretenues, beaucoup d’immeubles sales qu’on ne montre pas sur les sites touristiques, la cathédrale Saint Sauveur …

la musique s’appelle fort à propos : Cayenne

…et la place des Palmistes ! place mythique dans le cœur du capitaine qui y passât avec son pote Henri quand ils étaient jeunes, moi je dis au capitaine qu’il est encore jeune mais il ne me croit pas, pourtant c’est vrai, avant il était plus jeune, maintenant il est encore jeune, la preuve, ce tour du monde, on attend dans la voiture que la pluie se calme,

et la pluie ici, c’est pas rien
et la fameuse place…moi je ne la trouve pas formidable, mais le capitaine a un cœur (qui bat lentement, ceci explique peut-être cela), et dans ce cœur il y a ce souvenir, et j’aime qu’il me le partage

Et on s’en va chercher le bagne, je ne m’étends pas sur le sujet, l’ayant fait dans mon article sur les îles du Salut et la Nouvelle Calédonie, je rappelle néanmoins qu’à partir de 1854, les bagnards dits transportés étaient astreints à des travaux forcés et parqués dans différents camps, à Cayenne mais aussi à Saint-Laurent du Maroni, Sinnamary ou encore aux îles du Salut. En 1867, du fait d’une trop grande mortalité parmi les Européens, le bagne a été réservé aux condamnés des colonies, les condamnés de la métropole étant alors dirigé s vers le bagne de Nouvelle Calédonie ouvert en 1864, soit 10 ans après Cayenne. En 1887, les condamnés européens ont retrouvé le chemin de Cayenne après la fermeture de la Nouvelle Calédonie en raison de conditions de détention jugées trop… douces.  

Nous tournons dans Cayenne, suivons Maps, rien à faire nous ne trouvons pas de vestiges du bagne à visiter, et pour cause, il ne reste plus rien de ce bagne, tout ce qui subsiste se trouve place Leopold Héder et se résume à 2 ancres gigantesques qui décorent la pelouse, elles ancraient des pénitenciers flottants, vieux navires de guerre utilisés comme prisons ancrés à quelques encablures de la côte pour limiter les évasions autant que le personnel.

Par contre, il existe des images des derniers bagnards de Guyane, je vous mets un lien vers Daily Motion (y’a des pubs, mais bon) : https://dai.ly/x8ghv18 … ou comment une vague idée du bagne prend corps.

Le capitaine étant attiré par tous les ports possibles, nous sommes vite rendus à Remire-Montjoly, au port de Dégrad des Cannes, port de commerce principal de la Guyane dans lequel transitent 95% des produits importés pour la consommation locale. On voit au loin des cargos :

j’ai zoomé

Quand je dézoome on approche de … la marina … on regarde bien partout, c’est clair, la « marina » ou ce qu’il en reste est là :

c’est pas jojo

Ensuite nous nous dirigeons, avec émotion, vers un autre endroit mythique cher au capitaine, le port de pêche ! là où le capitaine et Henri avaient amarrés leur bateau il y a donc moult, et arrivons à l’endroit supposé, rien, enfin, quelques poteaux, de la vase et de la mangrove, mais rien quoi, nous cherchons, encore et encore, roulons à droite, à gauche, pestons contre Maps qui ne trouve pas l’endroit, mais si, nous sommes au bon endroit, le port de pêche a disparu et le souvenir du capitaine s’évapore dans sa mémoire infidèle, tout fout l’camp mesdames messieurs.

Malgré sa déception, nous sillonnons la Guyane, après le sud, le nord, pas beaucoup de voitures et jamais de bouchons, peu de bleds, mais par chance, en passant par Iracoubo, ça me fait tilt, j’ai lu quelque chose mais je ne sais plus quoi, et en voyant une église j’intime au capitaine de s’arrêter, c’est ça, j’ai lu un truc sur l’église !

l’église St Joseph qui ne paie pas de mine

Bon, il s’arrête, un peu de mauvaise grâce comme si je le réveillais de sa sieste, et c’est possible que le ronronnement du moteur sur cette route dénuée de tout intérêt agisse sur lui comme une berceuse, et nous entrons dans l’église …OH ! MY GOD !

Elle est peinte de la tête aux pieds !

classée monument historique depuis 1978

L’église a été entièrement peinte par un bagnard, Pierre Huguet, peintre en bâtiment, qui a mis 7 ans pour réaliser toutes ces fresques entre 1887 et 1893, il a ensuite été affecté pendant 4 ans à Cayenne à des travaux de voierie. Un panneau dans l’église précise qu’il fut libéré du bagne en 1909 alors qu’il a, en fait, disparu en 1900, peut-être lors d’une sixième tentative d’évasion, ce qui laisse à penser qu’il est mort noyé ou dévoré par les requins, mais sa légende raconte qu’il aurait réussi à rejoindre le Venezuela, laissant à jamais derrière lui son chef d’œuvre.

– ça vaut Michel Ange et la chapelle Sixtine ! c’est un autre genre mais ça le vaut ! chuchoté je à l’oreille du capitaine, tout réveillé pour le coup, il n’a pas l’air de cet avis, mais il n’est pas souvent de l’avis exprimé en première instance.

Sur la route des bagnes, il y a également celui de Saint Laurent du Maroni, inauguré en février 1858, la ville de Saint Laurent du Maroni ayant été créée postérieurement pour loger les gardiens et les bagnards libérés, ce bagne a fermé définitivement ses portes en 1946, et aujourd’hui il est restauré et accueille un musée qui retrace son histoire, des salles d’exposition et des ateliers.

Ce qui a fait la célébrité de ce lieu, c’est Papillon, c’est là qu’Henri Charrière, ou Papillon (surnom lié au papillon qu’il s’était fait tatouer sur la poitrine par aspiration à la liberté durant son engagement de 3 ans dans la marine) fut envoyé en 1933 pour le meurtre d’un collègue proxénète qu’il a toujours nié avoir commis, il s’en évada avant d’être repris et placé au bagne de l’île Royale d’où il réussira son évasion mais il vivra encore des années remplies de rebondissements éprouvants avant d’être véritablement libre à l’âge de 40 ans.

Pour en savoir plus sur Papillon : https://papillon-charriere.com/vie/le-bagne/

Et bien évidemment, le film avec Steeve Mc Queen et Dustin Hoffman : https://youtu.be/q49hs7wxHAM?si=_YMLIgFJAqVRmE8q

A part ça, à Saint Laurent du Maroni, il y a le fleuve Maroni, qui a pour particularité d’avoir en son milieu la frontière avec le Suriname (ancienne colonie néerlandaise indépendante depuis 1975), je n’en avais jamais entendu parler mais durant la cérémonie d’ouverture des JO à Paris, quand la délégation du Suriname a défilé, je les ai applaudi à tout rompre, comme des amis de longue date, je m’attache facilement.

De l’autre côté, c’est le Suriname

C’est un ballet incessant de pirogues qui traversent le fleuve dans les deux sens.

Et sinon, Saint Laurent du Maroni c’est pas folichon :

Nous reprenons la route qui n’est toujours pas plaisante, aussi quand je ne fais pas la lecture au capitaine chantons nous à tue-tête tiens bon la vague et tiens bon le vent, hissez haut ! Santiaaano ! si Dieu veut, toujours droit de-evant, nous irons jusqu’à San Francisco, et aussi nous irons à Valparaison, goodbye farewell, goodbye farewell ! on s’en donne à cœur joie.

Et on fait bien, parce que Mana c’est aussi tristounet que le reste :

A force, le capitaine ne se voit pas rester jusqu’au 21, il en a marre des bagnes, de la chaleur humide qui nous plombe, des moustiques qui nous bouffent, de la route qui défile, en plus j’ai vu ce que je voulais voir pour les plantes (je ferai des articles dédiés aux plantes plus tard), il décide qu’on partira samedi,

– mais je voulais visiter le centre spatial !

– bin tant pis, j’ai voulu nous inscrire sur internet mais il n’y a pas de place avant longtemps

Flûte alors. Mais que faire. Je trouve ça ballot d’être à Kourou et de ne pas visiter le centre spatial ! Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je me résous à faire l’impasse et nous profitons de la voiture pour faire l’avitaillement (je me décide à employer ce mot parce que dire qu’on va faire des courses ce n’est pas assez marin vous comprenez, alors qu’avitailler ça veut simplement dire ravitailler, bon, il existe plus de mots pour la bouffe que pour l’amour puisque c’est le même mot pour dire qu’on aime les spaghettis ou qu’on aime une personne), et tandis que je cuisine pour les quelques jours de notre prochaine navigation, le capitaine regarde ses mails et s’exclame qu’on lui propose deux places pour visiter le centre samedi matin, il me demande mon avis, bien sûr qu’on y va !

– on partira dimanche alors ?

– ah non ! samedi après-midi !

Il en a vraiment marre.

Et donc samedi matin, direction le centre spatial.

Ariane 5 … enfin, une reproduction

A l’accueil, une jeune femme fait l’appel et nous donne un badge qu’il faut obligatoirement garder tout du long, nous montons dans le bus qui va nous faire faire le tour de ce qu’il nous est permis de voir, la jeune femme nous explique plein de choses dans un micro : les fusées envoient des satellites protégés dans la coiffe située tout en haut de la fusée, Ariane 5 est aussi haute qu’un immeuble de 15 étages, pèse au
moment du décollage plus de 700 tonnes, 2 minutes après le décollage sa vitesse est de plus de 8 000 km/h, elle est constituée d’une structure à deux étages : l’étage inférieur, identique pour toutes les missions, est composé de deux parties : 1) un étage d’accélération à poudre ou booster qui pèse deux fois 240 tonnes et fonctionne pendant deux minutes, au tout début du vol et 2) un étage principal cryotechnique qui pèse un peu plus de 150 tonnes dont le moteur Vulcain fonctionne pendant environ 10 minutes. L’étage supérieur qui fonctionne à la fin du lancement et largue le ou les satellites est choisi en fonction des besoins de chaque mission.

Les boosters pour le décollage fonctionnent comme deux gros pétards puis sont largués en vol et retombent dans l’océan (ils ne vont plus les chercher car ça pollue plus d’aller les chercher que de les laisser pourrir par 4000 mètres de fond, bon), pour tout ça il faut des combustibles et des comburants, soit des propergols et des ergols, de l’hydrogène et de l’oxygène liquides à très basse température (-182°C pour l’hydrogène et -253°C pour l’hydrogène) qui sont envoyés dans la fusée par des bras cryotechniques qui se détachent seulement 5,5 secondes avant le lancement. Il y a de telles vibrations et un tel bruit au moment du décollage que pour les atténuer on envoie un véritable déluge d’eau de 30 m3 par seconde, car les vibrations pourraient détruire des structures des satellites qui sont dans la coiffe et qui coûtent bonbon. Le ou les satellites sont largués environ 30 minutes après le décollage de la fusée. C’est Ariane 5 qui a largué le James Webb Space Telescope, le plus grand télescope spatial à ce jour avec son miroir principal de 6,5 m de diamètre (ils ont eu du mal à le faire entrer dans la coiffe), à une distance de … 1.5 millions de kilomètres de la terre !

Nous nous sommes arrêtés sur l’aire de lancement d’Ariane 5 :

en plein milieu !

De loin nous avons vu l’aire de lancement d’Ariane 6 mais interdiction de s’en approcher, elle a décollé avec succès le 9 juillet 2024.

Nous sommes entrés dans le bunker du centre de lancement 3, bunker car, si près de l’aire de lancement, il faut protéger les personnes au cas où il y aurait une explosion, mon cousin Vincent a travaillé là, il m’a dit que si je l’avais prévenu que j’y allais, il m’aurait dit à quelle place il bossait (il gérait « les anomalies pour qu’elles soient acceptables et bon pour vol », ça fait sérieux) – mais interdiction de prendre des photos à l’intérieur :

c’est l’extérieur

Et puis nous sommes entrés dans la salle Jupiter, là où tout se passe lors d’un lancement

Où se trouve la salle des ingénieurs, informaticiens et autres techniciens derrière des vitres que je pense blindées :

De l’autre côté de ces vitres, les sièges réservés aux clients et aux officiels, il paraît qu’il y a une tension énorme jusqu’au largage final, à la réception du centre spatial il y a un buffet et du champagne qui attend tout ce monde, buffet et champagne qui ne sont pas consommés en cas d’échec, comme lors du lancement par la fusée Vega :

On me voit !

La visite dure 3 heures et est formidablement passionnante, je n’ai pas tout retenu, c’est compliqué d’envoyer des fusées dans l’espace, si j’avais su j’aurais mieux travaillé à l’école, mais qui nous donne envie de se faire chier à ce point en cours de physique-chimie ?

Pour en savoir plus sans se prendre le chou : https://cnes.fr/dossiers/fusees

Ca y est, on file rendre la voiture, rejoindre le bateau, et on part comme prévu …pour la Martinique ! ça va me faire drôle parce que nous y étions passés à l’aller, donc quelque part on aura déjà fait le tour du monde non ?

Pour si vous n’en avez jamais assez :

Nous étâmes : passé simple non reconnu par l’académie française, et pourtant quel panache !

En être de la revue : être déçu dans ses attentes, sans doute par allusion au mécontentement du soldat qui voyait sa permission repoussée en raison d’une revue.

Polard, polarde : étudiant(e) qui passe sa vie polarisé(e) sur les mêmes sujets, le nez dans ses cours polycopiés.

Pierre Huguet : condamné pour la première fois en janvier 1883 pour abus de confiance, condamnation suivie deux autres pour faux en écritures puis pour tentative d’escroquerie et port illégal de décorations, le récidiviste est condamné pour vol avec effraction en1889 à 20 ans de bagne et à la relégation ((l’obligation pour les bagnards de demeurer en Guyane après avoir purgé leur peine). Il a tenté de s’évader 5 fois et a été repris 5 fois. Voilà le bonhomme :

Santiano (Hugues Aufrey) : https://youtu.be/VQd1IOyhKS4?si=tR8XC_dYEuuiaKd3

Nous irons à Valparaiso, goodbye farewell, goodbye farewell : la chanson et les paroles, incontournable : https://asor44.fr/chant-nous-irons-a-valparaiso/

A nous la Guyane Française ! (à la louche, 1350 NM avant d’y arriver)

1er mai, le capitaine va à terre pour la clearance de sortie qu’ils n’ont pas voulu nous faire hier, car ici à Fernando de Noronha (j’ai pitié alors je vous rappelle où on est, moi-même ça m’arrive de me mélanger les pinceaux) on la fait le jour du départ et c’est comme ça, heureusement qu’ils bossent en ce jour férié, moi je prépare le bateau pour la nav, et nous sommes prêts à quitter Noronha, à 11h45 ce qui est un bel exploit, le capitaine me dit d’allumer les instruments pour lever l’ancre, 

– tu ne veux pas qu’on attende que le grain qui arrive soit passé ? (un grain arrive)

– nan, si ça se trouve ça va durer 2 heures 

– ou 10 minutes, on ne sait pas, mais je n’ai pas envie de me faire tremper pour hisser les voiles sous des trombes d’eau …

Il allume le moteur pour toute réponse et file à l’avant du bateau pour enlever la main de fer, ni une ni deux ça se met à tomber dru, sans plus de commentaires nous nous abritons et déjeunons tant qu’à faire,

on laisse tourner le moteur pour recharger les batteries tant qu’à faire aussi

à 12h30 on remet ça et c’est parti pour de bon, une fois l’ancre relevée j’éloigne le bateau au moteur afin de faire demi-tour pour hisser la GV, et là je vois une grosse bouée jaune, je préviens le capitaine qui finit de nettoyer la baille à mouillage à grands coups de seaux d’eau de mer, il jette un œil et me dit d’aller par là, je vais par là et donne mon avis quand il décide d’envoyer la toile, à savoir que je trouve que nous ne sommes pas suffisamment éloignés de la bouée, mais il est vrai qu’il cerne mieux l’espace que moi et que j’ai tendance à penser qu’il nous en faut beaucoup plus parce que j’ai toujours peur que nous n’ayons pas assez d’espace pour manœuvrer, je ne sais pas si ça me passera un jour, hissage de GV en un tournemain, mais on ne voit plus la bouée jaune,

– je ne vois plus la bouée jaune et on ne doit pas en être loin ! le préviens je

Main en visière nous scrutons chacun la surface de l’eau, rien, ça l’ennuie de ne pas la voir on dirait, et merde ! elle jaillit quasiment à la poupe, pousse la barre ! que me crie le capitaine, hop je pousse la barre pour laisser la bouée à tribord et c’est seulement là qu’on voit à bâbord une énorme amarre pour cargo flotter sur plusieurs dizaines de mètres, pousse la barre ! beugle t’il à en faire trembler sa glotte comme un battant de cloche à toute volée, mais trop tard, on est pris dedans, crotte de crotte, le capitaine est penché par dessus le bastingage et me donne des ordres d’aller par ici ou par là, j’obéis à l’aveugle puisque je ne vois rien de ce qui se passe dans l’eau, par contre je ne trouve pas ça bien malin de manœuvrer avec la GV déployée, je rechigne,

– mais si je continue on va empanner et tu vas te prendre la bôme dans la tronche !

– mais non !! fais ce que je te dis !!

C’est terrible, si je ne fais pas ce qu’il me dit ça va pourrir l’ambiance, et si on empanne ça va lui arracher la tête, il ne sera plus en état de me faire le moindre reproche mais l’ambiance n’en sera pas meilleure pour autant, alors je fais ce que je sais très bien faire, j’obéis pour lui faire plaisir sans renier ma propre idée, à savoir, dans le cas présent, ne jamais aller au-delà de 170 du vent pour éviter d’empanner, on continue de manœuvrer d’un côté ou de l’autre, moteur à fond en marche arrière, moteur à fond en marche avant, rien n’y fait, on tourne sur nous-mêmes (à 340 degrés) sans réussir à se dépêtrer, finalement

– met le point mort, on affale !

Bien que le capitaine émette des doutes à propos de mon quotient intellectuel comme à chaque fois que nous cafouillons de concert en manœuvrant, je lui oppose que je trouve ça intelligent d’avoir veillé à ne pas empanner dans la bagarre, mais il n’est pas en état de le reconnaître, en plus il va falloir qu’il se mettre à l’eau et ce n’est pas cette perspective qui peut être censée lui améliorer l’humeur, mais il n’a même pas le temps de sauter à pieds joints dans son slip de bain que voilà 2 gars arrivent vers nous en annexe, Dieu pourvoit,

– regarde ! Ils viennent nous aider ! préviens je le capitaine, un doigt tendu vers nos sauveurs pour lui indiquer l’aubaine,

– ils vont nous faire chier plutôt !

Non mais quelle idée ?!

– bin non, ils vont nous aider !

Et bien entendu que oui, un des gars enfile palmes, masque et tuba et ce faisant m’explique en anglais qu’il s’en occupe, plonge pour voir ce que ça donne sous la coque, remonte et me demande un couteau que je lui tends, un bon couteau pour couper les cordages et qui est à demeure dans le cockpit en cas d’urgence, 2 minutes après nous sommes libérés, le vent nous éloigne déjà alors il nage aussi vite que possible vers nous pour me rendre le couteau, en plus il nage avec un seul bras pour me montrer le couteau de l’autre main qu’il brandit au-dessus de sa tête, tu le crois toi que ça existe quelqu’un d’aussi gentil, obrigado obrigado ! je n’arrête plus de le remercier, que faire pour lui montrer ma reconnaissance, et le capitaine s’y met aussi, obrigado, mucho obrigado ! on s’éloigne vite pour ne pas s’enrouler à nouveau dans ce merdier avant de remonter la GV et cette fois ci on est parti, oserai je remuer le couteau dans la plaie car c’est, une fois de plus, plus tard que ce qu’aurais souhaité le capitaine, bien sûr que oui, je vais me gêner tiens.

Or doncques, direction plein ouest pour nous rapprocher des côtes brésiliennes afin d’avoir du vent car si nous filons en route directe nous tomberons trop vite dans le pot-au-noir et tintin pour avoir du vent.

Ça démarre cool, 10/13 nœuds de vent à 120/125 degrés, GV et génois, par contre il y a des grains un peu partout à surveiller de près, comme d’hab ça fait des ciels magnifiques :

On ne sait pas pourquoi, mais le capitaine se met à faire de la fièvre et à grelotter, dans le bateau c’est une véritable étuve et malgré tout il dort avec une grosse veste polaire et une couverture polaire pliée en deux par dessus, il est épuisé et plein de courbatures, je me demande s’il ne va pas mourir de chaud, je m’approche de sa couchette sur la pointe des pieds et le trouve plutôt très violet dans le cou, mon cœur s’affole parce qu’on dirait qu’il fait une hémorragie du cou, je suis à un doigt de le réveiller pour voir s’il n’est pas mort mais finalement je le laisse tranquille en me disant que s’il est mort je le saurai assez tôt, et s’il dort autant le laisser faire, et puis je ne suis pas loin de côtes brésiliennes, s’il a besoin d’un hôpital ou d’une morgue on y sera vite et je saurai l’amener à bon port … Mais, et vous le savez, le capitaine est habité d’une forme d’héroïsme que je qualifierais de marin, ce qui fait qu’il tient à manœuvrer dans son état fébrile, mais je prends des initiatives intelligentes (vu qu’il paraît que j’en manque) comme enrouler le génois parce qu’il n’a pas remis le bras dans la mâchoire du tangon après avoir empanné, ce qui démontre, s’il en était besoin, comme il est mal, au point qu’il voulait aller décoincer le génois en l’air, en pleine nuit et pleine pluie alors qu’il fallait juste le réenrouler pour passer le bras comme il faut, je n’ai qu’une trouille c’est qu’il tombe à l’eau, alors je suis à 100%, finalement la tête de la balancine pète alors on enroule le génois et on passe la nuit juste avec GV avec 1 ris, et c’est tant mieux parce qu’on se tape un gros grain de 30 nœuds qui dure presque deux heures.

un cargo, un arc en ciel, j’ai gagné ma journée

Aujourd’hui samedi 4 mai le capitaine va un peu mieux, il mange toujours très peu mais a pris un carré de chocolat et bu du café, c’est bon signe, il reprend du poil de la bête, les grains se succèdent et il pleut dru, 

– On voit que la pluie ici n’est pas polluée !

commente t’il, ce qui est un autre bon signe, et c’est vrai que le bateau est tout propre, alors que dans la plupart des marinas, après la pluie, et même avant, le bateau est plein de poussière noire.

photos prises en plein jour
il fait sombre, donc

Dimanche 5 mai, on a eu une nuit super tranquille, je suis toute réparée mais pas le capitaine, il est encore fébrile et dort toujours beaucoup, le temps est gris plutôt uniforme, quand il pleut c’est de la vraie pluie qui dure et pas juste des grains, on a encore empanné et maintenant on est tribord amure à 120 du vent qui oscille entre 12 et 20, on a encore 1,5 nœud de courant portant alors on avance à 8, c’est très bien, à midi j’ai dit au capitaine qu’il avait quand même meilleure mine (je me tais quand je le trouve émacié pour ne pas lui casser le moral) mais je lui avoue que j’avais eu peur avant-hier quand il dormait sans bouger enseveli sous un tas de polaires, 

– t’as eu peur que je sois cané ! dit-il en me regardant de travers pour sonder mon âme pêcheresse (il faut bien le reconnaître).

J’élude et poursuis 

– Je me suis dit qu’on n’était pas loin du Brésil et que je pourrais y aller pour t’emmener à l’hôpital ! (je tais cette histoire de morgue)

– T’es folle ! Pas au Brésil ! T’arrive avec un mort dans le bateau ils te confisquent le bateau ! (il a compris) (en même temps, s’il est mort …)

– Alors quoi ? Je vais jusqu’en Guyane ?

– Bé ouais !

Je ne lui dis pas que, naviguer plusieurs jours avec un macchabée, fût-ce celui, sacré, du capitaine, par ce temps chaud et humide, serait d’une puanteur sans égale et que je ne sais pas si j’aurais la couenne de m’infliger ça, et puis jeter un corps par dessus bord est-ce que c’est légal ? Même mort je ne sais pas … en plus il ne serait plus là pour m’interdire d’aller au Brésil, encore que, il me hanterait, jour et nuit, c’est clair, j’apprendrai plus tard, en racontant à mi-voix cette anecdote à une équipière d’un autre capitaine, qu’il existe des sacs à macchabée que des navigateurs emportent parce que, justement, on n’a pas le droit de balancer un corps par-dessus bord, fût il décédé.

On est à moins de 1 degré de l’équateur, il y a peu de fond car nous nous rapprochons du delta de l’Amazone, bientôt l’hémisphère Nord !

6 mai – La première partie de la nuit a été agitée, grain à plus de 30, autres petits grains, une mer assez agitée, cargos, on a dû passer l’équateur durant une accalmie vers 2 heures du matin mais nous étions tous les deux assoupis et bien nous en avait pris car à 3 heures plus de vent, il a fallu affaler, moteur, à peine on s’endort que le réveil sonne pour le tour de garde, finalement le capitaine a pu dormir de 5 à 7 et moi de 7 à 9, le vent était revenu donc voiles hissées, je n’ai même pas entendu le capitaine manœuvrer avec le bruit du moteur en fond, et puis c’est reparti, grains à plus de 30, mer agitée de 3/4 arrière, avec le courant on avance entre 8 et 12, ça secoue pas mal avec tout ça …

Le capitaine est encore patraque mais il assure, il y a des grains qui durent 15 minutes et d’autres 2, 3 heures, voire plus, entre gris clair et gris foncé, tu crois que t’es sorti d’affaires parce que ça se calme un chouïa et vlan ça repart, c’est fatigant, 1 ris GV que je n’ai même pas eu besoin de réclamer, et 1 ris génois, acquis de haute lutte,

– on n’a pas besoin d’aller à plus de 11 nœuds !

– mais ça c’est la vitesse de fond, en surface on ne va qu’à 8 ! Si on ne va pas assez vite c’est pire !

– peut être mais on n’a quand même pas besoin d’aller à plus de 11, ça bouge trop !

– mais je te dis qu’on va à 8 !

– j’m’en fous, quand tu dormiras je prendrai un ris de plus si ça monte trop, je l’ai déjà fait 

Il en reste pantelant, estomaqué par tant d’audace, à le voir je soupire que, si ça tombe, je lâcherai le ris, je l’ai déjà  fait aussi, il va se coucher, ça monte …et je ne prends pas d’autre ris … de peur de le décevoir.

Après ça a été moteur, toute la nuit et ce matin, au large du delta de l’Amazone l’eau n’est pas bleue mais marron/kaki, on a peu de vent plein cul mais ça roule à mort, vagues et houle désordonnées, pourtant nous sommes à plus de 100 NM de la côte mais comment expliquer autrement cette couleur et cette mer ? En plus il n’y a pas de fond par ici, c’est un peu pas rigolo, la bonne nouvelle c’est que cette nuit il y a eu un grain à plus de 37 nœuds, mais au moteur nous nous en sommes gaussés, s’il y avait eu du vent de travers comme hier on aurait eu génois et GV déployés et on aurait dû courir comme des dératés pour arranger ça sous la pluie battante qui rinçait une fois de plus le bateau, on a fermé les écoutilles pronto mais un peu trop tard quand même, il y a les coussins du carré qui ont morflés, et puis on a senti la poussée du vent sur le bateau, c’est incroyable la force du vent, ça pousse un bateau même sans un centimètre carré de voile.

je chantonne au capitaine il pleut le jour il pleut la nuit il pleut toujours dans ce pays, il ne connaît pas

Les grains se suivent mais ne se ressemblent pas forcément, hier en voyant arriver un nouveau grain on a pris 1 ris sur le génois tout en en ayant déjà 1 sur la GV, j’ai demandé au capitaine

– on prend un autre ris ?

avec une petite tête à faire pleurer dans les chaumières, je pensais aux 37 nœuds de la nuit dernière.

Il refuse, il n’y a pas de petite tête qui tienne.

– Mais si on a 40 nœuds ! On serait au portant je dis pas, mais là on est au travers !

– Mais non ! J’te dis que ça va pas souffler fort !

– Vu comme le ciel est noir ?

Et on a eu du 25 nœuds à tout péter, il avait raison (et j’avais donc tort).

voyez comme je n’exagère pas quand je dis que le ciel est noir

A midi, encore un ciel noir avec un cargo dessous (photo de dessus), c’est joli, je dis au capitaine qu’on se dépêche de manger avant que ça nous tombe dessus et, pendant que nous mangeons, je prédis qu’il faudra prendre le café à l’intérieur

– meuuuh naaan

Et puis mais si, ça nous arrive de parier un resto, et puis on oublie qui avait gagné, quand et à quel propos (ça me fait penser que le capitaine me doit aussi une bière, à propos d’une chanson de Brassens).

On reste affalés parce que, soit il y a peu de vent plein cul ce qui fait claquer les voiles, soit on se prend un énième grain avec vent qui monte et tourne, justement pendant que nous déjeunions d’une exquise salade de pommes de terre/thon en boîte/ aneth séché/crème fraîche/ citron que c’était bon à s’en lécher les doigts, le capitaine avait remis le génois parce que le vent était remonté à 12 nœuds, la gagne, et puis BAM ! Le vent tourne et fait empanner le génois, il se met à flotter des trombes, le capitaine bazarde ses fringues et me demande son ciré qu’il enfile sur son corps nu et bronzé agricole, il se démène pour enrouler le génois gonflé à contre, quand je pense qu’il était à un doigt de le tangonner avant le repas, il est bel et bien guéri, on reste affalés et au moteur tant que c’est comme ça.

8 mai, un peu de soleil entre des rideaux de pluie, il y a un petit bruit cristallin qui vient de je ne sais où dans le bateau, je me croirais dans le sous-marin de la série voyage au fond des mers …

Un épisode pour vous faire plaisir, on n’en fait plus des comme ça : https://youtu.be/XRLpZJcwC_g?si=KOEhuhJ7QUOc2pGa

Je fais court, ça passe de 2 à 30 nœuds, de 75 à 175 degrés du vent, on alterne moteur et génois, sous les grains avec le génois et le courant, on marche à plus de 9 nœuds, ça glisse tout seul, ça fait plaize.

9 mai, nuit identique mais pour varier les plaisirs le capitaine a mis le génois sous les grains quand il y avait du vent, pour en profiter, a empanné ce même génois sous ces mêmes grains, à affalé après les grains quand on n’avait plus que 0.6 nœud de vent, il a bien profité, ça c’est sûr.

A 9h45 de Noronha nous ne sommes plus qu’à 4 NM des îles du Salut mais nous les voyons à peine, et nous sommes seulement à une douzaine de miles de la côte Guyanaise donc nous devrions la voir mais que dalle, juste des nuages et de la pluie …

On ne les distingue bien que lorsqu’on a le nez dessus

En face on distingue à peine Kourou sous la flotte :

on aperçoit des constructions sur la gauche

Nous mouillons devant l’île Royale, et même si le mouillage est rouleur et qu’il pleut, c’est bien bon d’être arrivés.

On ne sait pas trop combien de miles on a fait finalement, mais nous n’avons pas pris la route la plus courte d’un point A à un point B :

Après les îles du Salut nous irons à Kourou mais que ça soit ici ou là bas, il n’y a pas de marinas, ce n’est pas un lieu de plaisance me dit le capitaine, il pleut tout le temps, l’eau est crado et y’a pas de plage, en plus les îles sont vraiment minuscules et ne freinent que très peu le courant et de la houle, ça m’étonnerait que ça soit un mouillage de tout repos, on s’y arrête parce que c’est sur la route et que c’est français, pour couronner le tout nous y sommes en pleine saison des pluies, malgré tout je suis trop contente de faire une halte ici !

Légende : l’éclair rouge c’est là où on s’était mis et où on a dérapé et il ne faut pas s’y mettre, le smiley jaune c’est là où ça ne dérape pas et où on a mouillé

Le soir, on aperçoit les lumières de Kourou et du centre spatial, le ciel est chargé, la mer est noire, qu’est-ce que ça peut être beau !

Et le lendemain, chance, il ne pleut pas, on s’en va visiter le bagne qui se trouve sur l’île Royale, à peine le pied posé sur l’île qu’on voit filer des espèces de gros rats, ça pose l’ambiance :

ce sont des agoutis, une croisée du rat et du lapin, ils mesurent entre 45 et 60 cms, pèsent entre 2 et 5 kilos, ça se mange et il paraît que c’est très bon

Et donc, le bagne … juste avant de vous montrer ce que j’ai vu, je vous raconte : créé officiellement en 1854 par Napoléon III, le bagne de Guyane était la plus effroyable des prisons françaises (je ne développe pas plus cet aspect car je vous en avais raconté une partie quand nous étions en Nouvelle Calédonie). La Guyane ne comptait pas UN bagne mais plus d’une trentaine de camps pénitentiaires, les plus célèbres étant les bagnes des îles du Salut, de Cayenne, de Saint-Jean et Saint-Laurent-du-Maroni. En 1923, Albert Londres (1884-1932), dans le journal Le Petit Parisien, écrivait : « Le bagne n’est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C’est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c’est tout, et les morceaux vont où ils peuvent ». 

Le milieu politique commença à intervenir contre le bagne à la suite de Charles Péant qui, au début des années 1930, voulut obtenir la suppression des bagnes en métropole et alerta sur ce qui se passait en Guyane. Fin décembre 1936, un projet de suppression du bagne par extinction fut déposé par des figures du Front Populaire, projet qui fut remisé au fond d’un placard à la chute du dit Front Populaire. En juin 1937, le ministre des Colonies Marius Moutet assenait une terribles vérité : La France était, avec l’URSS, la dernière puissance mondiale à maintenir la peine de travaux forcés. Gaston Monnerville, député Guyanais et fervent partisan de l’abrogation du bagne, argumenta que le bagne coûtait trop cher à la France (30 millions de francs de l’époque = 22 millions d’euros par an) et son argument fit mouche, le 17 juin 1938, dans le cadre de la loi sur le redressement financier, la transportation outre-mer fut enfin abolie, l’historienne Danielle Donet-Vincent dans La Fin du bagne écrivit : « ce fut finalement un subterfuge politico-économique – et non un argument moral – qui fit tomber le bagne guyanais. » Ce ne fut pourtant pas la fin du bagne, il y eut encore un convoi de 666 relégués en novembre 1938, mais l’entrée en guerre de la France contre l’Allemagne accomplit ce que la loi avait été incapable de réaliser : l’arrêt des convois de forçats vers la Guyane. Pour les détenus sur place, la guerre fut abominable, Robert Badinter écrira dans une tribune du Monde le 24 novembre 2017 : « ces chiffres effroyables sont proches de ceux atteints dans les camps de concentration nazis ». En février 1944, le général de Gaulle, projetait de déporter les « collabos » aux îles du Salut, mais il ne fut pas long à entrevoir son erreur. Alors que la presse américaine présentait le bagne guyanais comme le visage le plus hideux de la colonisation européenne, l’Armée française de la Libération ne pouvait pas se permettre d’indisposer son nouvel allié. Il y eut encore de nombreux atermoiements honteux mais, lorsque la Guyane devint officiellement un département d’outre-mer le 19 mars 1946, il devint évident qu’un DOM ne pouvait pas abriter un bagne et, sous la pression américaine qui préparait le plan Marshall pour aider économiquement la France à se remettre du conflit mondial, le Gouvernement provisoire opta pour le rapatriement massif des anciens forçats. En revanche, les individus encore en détention étaient toujours interdits de retour. En métropole, l’invasion supposée des délinquants multirécidivistes continuait à affoler l’opinion publique. Des dizaines de convois envoyèrent plus de 2 000 hommes vers la métropole ou l’Afrique du Nord. Le 8 août 1953, le navire San Matteo ramenait à Bordeaux les derniers forçats de Guyane, la page du bagne était définitivement tournée. Elle laissait derrière elle 200 anciens prisonniers indochinois condamnés à l’exil prolongé par la guerre franco-vietnamienne (1946- 1954), plusieurs dizaines de malheureux ravagés par la lèpre et quelques épaves humaines devenues inaptes au retour.

L’horreur.

Petit montage du bagne de l’île Royale, à imaginer avec une température d’étuve

On imagine la souffrance, l’isolement, la maladie, la peur, le désespoir, et puis plus loin on croise des paons, et puis on entend des oiseaux, et puis la vie est là, partout.

Et encore un peu plus loin, c’est un gendarme que nous croisons, après un échange de politesses je lui demande comment il se fait que la seule auberge de l’île soit fermée, moi je pense que c’est parce qu’il n’y a pas assez de touristes par ici et en fait non, c’est qu’il n’y a plus d’eau, comment ça il n’y a plus d’eau ? A se demander comment on donnait à boire aux prisonniers, et ouais, pas de déssalinisateur, pas d’eau, plus d’auberge. Alors on voit des catamarans de charters qui arrivent avec des touristes et leur sandwich, avec le capitaine on remonte en annexe et on va faire le tour de l’île St Joseph, aussi appelée l’île du silence à l’époque car les condamnés n’avaient pas droit à la parole, les communications se faisaient par gestes ou écrits, l’île était réservée aux fortes têtes qu’on isolait dans des cellules, nous n’avons pas pu accéder aux vestiges en trop mauvais état mais nous passons près du cimetière des gardiens et du personnel des 3 îles.

il y a environ 300 sépultures

Et impossible de se rendre sur l’île du Diable, c’est désormais interdit car son accès maritime est trop dangereux, et c’est vrai qu’on voit que les courants sont très forts entre les îles, je suis bien contente que le capitaine ne décide pas d’outrepasser l’interdiction… l’île du Diable c’est la plus célèbre, c’était l’île réservée aux prisonniers politiques que l’on cherchait à isoler du monde, y compris des droits communs, et c’est là que le capitaine Dreyfus a débarqué le 13 avril 1895 et est resté durant quatre longues années, seul avec quelques surveillants qui se chargeaient de veiller scrupuleusement à son isolement, parfois mis au fers dans sa case sans sortir pendant plusieurs semaines (on se rappellera qu’il fut ensuite rapatrié pour être rejugé et innocenté en 1906). Sur les 329 condamnés qui ont séjourné dans l’île depuis 1852, 76 y sont morts, 177 sont revenus en France métropolitaine, 58 se sont évadés et 17 se sont installés en Guyane après leur libération.

Les pauvres gens. Tous.

On distingue la geôle de Dreyfus sur l’ile du Diable

Alors pour les moustiques il a raison, on se fait bouffer, même à travers les fringues. Et aussi que tout moisit aussi, toutes nos fringues sont imprégnées de cette odeur de renfermé et de champignon incomestible.

11 mai, temps de merde, le mouillage roule à mort et il pleut des hallebardes, le capitaine est tellement dégouté qu’il veut filer de suite aux Antilles,

– mais le frigo est vide ! Et on n’a plus d’eau ! Et j’ai des rendez-vous de consultations ! Et j’ai envie de voir la Guyane moi !

Et aussi, bon sang, de découvrir la pharmacopée Guyanaise, c’est vrai quoi.

Il s’y résout mais je vois qu’il va chercher au fond de lui-même pour ne pas dégager d’ici. Alors après déjeuner, on lève l’ancre pour Kourou, c’est pas la traversée la plus longue qu’on aura à faire …

Les réponses aux questions que l’on est en droit de se poser :

  • Le 1er mai est-il férié partout dans le monde ? Sur 195 pays, 163 célèbrent les travailleurs le 1er mai. Sur le continent nord-américain, le labour day est férié mais il a lieu le premier lundi de septembre comme dans la plupart des pays anglosaxons, certains syndicats et organisations de gauche américains et canadiens continuent malgré tout de commémorer le 1er mai. Au Danemark et aux Pays-Bas, le 1er mai n’est ni férié ni chômé, ce qui n’empêche pas des manifestations d’avoir lieu. En Chine, les travailleurs ont chaque année cinq jours à l’occasion du 1er-Mai (trois jours fériés et deux jours de week-end), faisant de cette fête un des grands moments de vacances de l’année.
  • Merci en portugais se dit obrigado si on est un homme et obrigada si on est une femme – moi je criais obrigado parce que je croyais que c’était quand on remerciait un homme qu’on disait obrigado et qu’on réservait obrigada quand on remerciait une femme, bon, c’est l’intention qui compte. Merci beaucoup se dit muito obrigado, je ne saurais vous dire d’où vient le mucho obrigado qu’a crié le capitaine, du moins l’ai-je ainsi entendu, probablement d’un mélange espagnolo-portugais, mais en espagnol merci beaucoup se dit muchas gracias et beaucoup tout seul se dit mucho. C’est pas facile de voyager moi je dis.
  • Doncques : archaïsme – invariable. Variante de donc, souvent utilisée en poésie et théâtre pour ajuster le nombre de syllabes dans un hémistiche ou un vers. Archaïsme : Qualifie un mot ancien qui n’est plus d’usage à la suite d’un changement des règles de la langue (par exemple les terminaisons en -ois du français remplacées par -ais) ou à la disparition du référent qu’il désigne… Ce qui me fait ajouter que les gens qui se plaignent que les jeunes d’aujourd’hui ne respectent pas notre belle langue française devraient revenir au français du moyen-âge, voire au latin, langue morte, le français étant une langue vivante (ça me désole quand même de voir des fautes telles que le sens de la phrase en est parfois incompréhensible ou simplement détourné de son sens initial, je citerai en exemple une phrase toute simple j’adore la rentrée, qui n’a pas le même sens que j’adore la rentrer)

Petit cadeau : Ballade en vieil langage françois, de François VILLON, 1431 (vraiment pas si vieux !) (pour l’apprécier, encore eût il fallu que nous sussions la comprendre)

Car, ou soit ly sains appostolles
D’aubes vestuz, d’amys coeffez,
Qui ne seint fors saintes estolles
Dont par le col prent ly mauffez
De mal talant tous eschauffez,
Aussi bien meurt que filz servans,
De ceste vie cy brassez :
Autant en emporte ly vens.

Voire, ou soit de Constantinobles
L’emperieres au poing dorez,
Ou de France le roy tres nobles,
Sur tous autres roys decorez,
Qui pour luy grant Dieux adorez
Batist esglises et couvens,
S’en son temps il fut honnorez,
Autant en emporte ly vens.

Ou soit de Vienne et Grenobles
Ly Dauphin, le preux, ly senez,
Ou de Digons, Salins et Dolles
Ly sires filz le plus esnez,
Ou autant de leurs gens prenez,
Heraux, trompectes, poursuivans,
Ont ilz bien boutez soubz le nez ?
Autant en emporte ly vens.

Prince a mort sont tous destinez,
Et tous autres qui sont vivans :
S’ils en sont courciez n’atinez,
Autant en emporte ly vens.