
Aujourd’hui est un beau jour, mais même quand il n’y a pas un grain qui nous tombe dessus au près (ce qui fait giter le bateau et qu’on se prend des seaux de mer pendant qu’on prend un ris en toute hâte) et qu’on navigue au travers et au portant comme aujourd’hui, ça vente et ça bouge, je commence à croire que la mer n’est jamais calme par ici.

Par ce beau temps, donc, nous sommes partis de Derrynane Harbour, direction Valentia Island, quand je regarde la carte je me dis que bon sang on n’est pas prêts d’arriver aux Féroé, parfois je me demande si j’aurai la couenne d’aller jusque si haut, on se trouve à 51°54′ Nord, il fait fort frisquet et la mer c’est tsoin-tsoin, et il faudra remonter encore de 10 degrés, on n’est pas rendus …

Sur la route nous voyons des petites îles au loin, le capitaine m’exhorte, prends des photos ! prends des photos ! du coup je me dis que ce sont des îles importantes ?
Ce sont. Des îles importantes. Les Skellig Islands. On vous dira, sur les sites touristiques, que ce sont le Joyau de l’Irlande, rien que ça, George Bernard Shaw les a décrites comme un endroit incroyable, impossible et fou, elles ne sont accessibles que par bateau et font la richesse des tour-opérateurs qui embarquent les touristes pour une visite inoubliable, le truc à voir et que nous ne verrons pas ce sont les ruines du monastère sur Skellig Michael, auxquelles on accède par un escalier de 618 marches taillées dans la roche il y a mille ans, ce qui en a fait sa renommée c’est Star Wars, il y a des scènes qui ont été tournées là bas et les gens sont plus intéressés par ça que par les moines, ça arrive souvent que la visite soit annulée à cause de la météo, tu m’étonnes :

On pourra dire que nous les avons vues, de loin, certes, ce qui n’entame aucunement l’humeur du capitaine qui en est fort réjoui, passé ce moment fort en émotion, nous nous posons à Valentia Island, exactement nous nous amarrons le long d’un ponton en béton à Knighstown, ce n’est pas ce qu’on peut appeler un petit port cosy mais c’est plus pratique pour sortir les vélos et s’en aller visiter l’île le lendemain, après avoir été invitée le soir même au resto de l’hôtel du bled pour fêter dignement mon anniversaire, le capitaine se régalant d’un fish&chips et moi d’un crevettes&chips, vous me direz que vous n’en avez rien à faire mais le fait est remarquable parce que depuis on en a bouffé du fish&chips, on est même devenus des spécialistes de l’affaire, et bien je peux vous dire qu’aucune panure, je dis bien aucune ! n’a jamais égalée celle de ce soir là, une panure à la bière à se lécher les doigts, légère et croustillante à souhait, c’est au Royal Hôtel Valentia si vous y passez un jour.
Les îles à vélo c’est pas de la tarte, les îles ça monte et ça descend, et le capitaine veut toujours faire le tour complet parce qu’on n’est pas venus jusqu’ici pour rien,

j’ai choisi une photo sur laquelle j’affiche un sourire trompeur parce que j’en ai bavé, en plus ça pèle. Mais oui, ça valait le coup :

Et des moutons, et on n’a pas fini d’en voir :
Sans s’attarder une fois de plus, dès le lendemain dimanche 1er juin, nous hissons les voiles pour aller à Dingle, c’est juste en face, 15 NM, easy, une fois de plus on voit que ce n’est pas la longueur du trajet qui en fait la qualité (Subst fem : caractéristique de nature, bonne ou mauvaise, d’une chose ou d’une personne), nous sortons près du phare et ça brasse comme on dit :
Avant d’arriver, on se prend le début du coup de vent qui va durer jusqu’à mercredi, on est bien content quand on s’abrite dans la marina de Dingle, charmante petite bourgade irlandaise connue pour ses pubs/quincailleries où l’on peut tout aussi bien boire une pinte qu’y acheter de la quicaille poïpoïpoï :

C’est la course pour tout faire, le plein d’eau, laver le bateau, trouver une laverie pour laver et sécher tout le linge qui ne sèche pas dans le bateau humide du temps qu’il fait, acheter à manger et se trimballer des sacs à porter, les fruits et les légumes ça pèse plus lourd que les chips, travailler pour ma part tandis que le capitaine trouve un coiffeur,
moi je suis guérie depuis que la coiffeuse du Cap m’avait ratiboisé le ciboulot, je laisse pousser et je m’attacherai les cheveux quand ça ne sera plus possible de laisser pendre sans que je ressemble à la sorcière de Robin des Bois (la version avec Kevin, aaah, Kevin).

Le mercredi, comme le coup de vent s’est tassé, le capitaine veut ficher le camp de suite, je lui oppose que nous allons nous taper la mer du dit coup de vent, qu’importe, nous en avons vu d’autres, hisse et ho, hissons haut, en ture pour de nouvelles avenroutes direction Brandon Bay à 35 NM de là, quelques heures de roulis mais qu’est-ce.
Nous passons le long des îles Blaskets, la mer est cassée et le bateau saute comme un cabri, malgré ce détail je pense que c’est un des plus beaux sites que nous aurons vu dans cette aventure, et Dieu sait que nous avons vu des endroits magnifiques et que je m’extasie à chaque fois, mais là, vous avouerez :
Le capitaine écrira dans son journal de bord : Magnifique mais agité. Grosse mer et houle croisée. Fatal pour mon estomac.
En même temps, il n’avait qu’à attendre demain que la mer se calme. Mais non, tu penses.
Ça donne une bonne idée des nav’ dans le coin. On continue notre navigation le long des côtes du comté de Kerry, aussi appelé royaume de Kerry du temps où le chef O’ Connor était Ciar (prononcé keer) dont les descendants furent connus sous le nom de Ciar-raigh (prononcé keer-ree), ce qui signifie approximativement le peuple de Ciar ou le royaume de Ciar, voilà voilà, nous nous immergeons progressivement dans l’histoire de ce pays et les étrangetés de ses prononciations.
Le capitaine a donc prévu de mouiller ce soir à Brandon Bay, mais en y arrivant, même de loin on voit que la houle va rendre la nuit rouleuse, il hésite à continuer, moi pas, c’est tout vu, j’en ai plein les pattes, et le capitaine est un peu gris terne, alors je réclame que l’on se pose et se repose, même peu même mal, je n’ai pas à trop insister et, on l’avait bien vu venir, la nuit est loin d’être idéalement calme, malgré tout nous sommes plus vaillants le lendemain matin, quand on relève le mouillage l’ancre est pleine de vase, dans ce cas là il faut faire reculer le bateau pour la nettoyer sans qu’elle tape dans la coque, alors je recule, la houle est énorme et forte, j’ai du mal à garder la barre bien droite, vas-y que la houle pousse le safran de droite et de gauche et que je n’ai pas trop de mes deux bras pour redresser la barre et BAAAAAAMMMM !
La barre a cassé net.
Je me retrouve comme une imbécile avec la barre dans la main, le bateau s’en va où bon lui semble, le capitaine m’invective, mais où tu vas ?! j’agite le bras qui tient la barre,
– la barre a cassé !
– mais qu’est-ce que tu as fait ?!!! beugle t’il en revenant au pas de course dans le cockpit comme il sait si bien le faire dès que quelque chose déraille (quelque chose ça doit être mon second prénom),
– mais rien du tout !
Comme si j’avais donné un coup de hache sur la barre, faut pas pousser, je passe la marche avant, on se met au pilote pour se mettre face au vent et hisser la GV, nous voilà partis sans barre tribord pour l’île Inishmore, une des îles d’Aran, une longue journée en perspective avec 58 NM à faire, espérons que la mer se calmera.
A midi, tandis que le capitaine fait une sieste, on passe Loop Head, ça bouge encore pas mal,
mais la mer finit par se ranger dans l’après-midi, et sur le coup de 18 heures nous arrivons devant l’île Inishmore, prenons une bouée à Kilronan (Cill Rónáin si on préfère), à côté de Boa Vista, le Dufour 445 du GIC (Groupe International de Croisière, association à but non lucratif, qui propose des croisières et des stages d’initiation et de perfectionnement), on les a déjà croisés et déjà vu leur galère pour prendre une bouée, le capitaine n’aime pas se moquer mais bon, il avait été critique quant à leur façon de faire, à nous de montrer ce qu’on a dans le ventre maintenant, bon, aujourd’hui il y a du vent, il y a du courant, on va voir ce qu’on va voir, bon, on loupe la bouée en marche avant alors le capitaine décide de la choper par l’arrière, voilà, on y va à reculons, je suis à genoux sur la jupe avec la gaffe à bout de bras et il s’approche lentement, mais ça foire, c’est trop lentement vu le vent qui pousse le bateau et le courant qui nous dépale, faut recommencer, on y arrive au bout de quoi, 3 fois ? 4 ? En plus, le merdier quand on prend une bouée par l’arrière, c’est qu’après il faut passer l’amarre à l’avant, et quand le vent et le courant poussent le bateau, il faut des bras et des dos qui assurent, on y arrive en ahanant, on a de l’entraînement mais on n’a plus vingt ans, malgré ce constat tacite l’ego du capitaine en a pris un sale coup, il déteste, il dé-teste ! passer pour un clampin. Moi ça va, je suis tolérante avec moi et avec les autres, la vie n’est pas un test d’excellence, que celui qui n’a jamais dû s’y reprendre pour attraper une bouée nous jette la première pierre à Boa Vista et à nous. Pour autant ce n’est encore pas terminé, il faut mettre l’annexe à l’eau pour finir de s’amarrer comme il faut sur cette bouée, alors annexe à l’eau, le capitaine y va tandis que j’attends ses ordres sur le pont, une alarme stridente se déclenche, c’est quoi ce binz ? je fonce à la table à carte voir ce qui se passe, les écrans clignotent et ça gueule à me vriller les tympans, ça clignote homme-à-la-mer ! homme à la mer ! dans tous les sens, le plus simple et le plus rapide c’est d’éteindre les instruments, j’éteins tout , ce qui me permet d’entendre le capitaine m’appeler pour venir l’aider, mais qu’est-ce que tu fabriques ?! Je fabrique qu’il fallait bien éteindre cette alarme, quelle alarme ? Au bout du compte il est tout content de voir que l’alarme homme-à-la-mer fonctionne bien, c’est parce qu’il s’est éloigné du bateau avec la télécommande du pilote autour du cou que ça s’est déclenché, c’est bien, au moins si ça lui arrive de tomber pour de vrai à l’eau tandis que je dors, je serais réveillée en fanfare.
Pour nous remettre, on se dit qu’on va faire une flambée, histoire de se réchauffer les os, mais va savoir pourquoi, le poêle débloque et nous enfume, on doit l’éteindre, la soirée est fraîche et c’est rien de le dire, il y a des jours sans.
Le lendemain, le capitaine égal à lui-même, c’est à dire plein de ressources, se fait ramoneur, il démonte tout le poêle, en nettoie chaque pièce, ramone la cheminée, finit noir de suie, le poêle fonctionne à nouveau, il est épatant le capitaine.

Ensuite il faut bien remplacer la barre, heureusement on a gardé la barre d’origine, plus courte que celles (le bateau est un bi safran donc il y a deux barres) que le capitaine avait fait refaire , et moins jolie à son sens, le capitaine enlève le morceau qui reste et remet la vieille, il se plaint que le menuisier qui a fait la nouvelle barre n’est pas bon, je me permets de lui redire ce que j’avais avancé lorsqu’il l’avait fait fabriquer, à savoir que je n’aurais jamais choisi du bois de sapin pour faire une barre, que celle d’origine était en chêne et que ça me paraît plus adapté, il balaie mon argument d’un geste agacé, je ne vais pas, en plus, lui faire porter la faute alors qu’elle a rendu l’âme dans mes mains. Bon, elle pourra toujours servir, pour faire partir un feu de cheminée un soir de Noël par exemple.


Le jour suivant nous louons des vélos, le capitaine voulait sortir nos propres vélos mais ça lui donne un travail de forçat à chaque fois et les locations de vélo ne sont pas chères ici, il se range à mon opinion (une fois n’est pas coutume) et nous voilà partis faire le tour d’Inishmore (Inis Mór), la Grande île des îles d’Aran qui en comptent trois, la Grande donc, puis l’île du milieu Inishman (Inis Meáin), et enfin l’île de l’Est Insiheur (Inis Oirr).

Ça commence tranquille, mais rapidement nous croisons tout un tas de gens, qui à pied, qui à vélo, qui en calèche et qui en bus, plein de bus pleins de touristes, plein de bruit, bin mince alors. Il s’avère qu’Inishmore est hyper prisée et que les ferries apportent 2000 visiteurs depuis Galway chaque jour. Bin mince. Et vous savez pour quoi sont réputées les îles d’Aran ?
Pour leurs pulls.
À l’origine, les pulls Aran étaient tricotés avec de la laine non lavée qui conservait ses huiles naturelles, ce qui rendait les vêtements résistants à l’eau et portables même mouillés, donc fort prisés par les pêcheurs. Maintenant ils sont tricotés avec de la laine mérinos ou du cachemire, c’est devenu civilisé. Ces pulls ont des motifs qui, à l’origine, avaient des significations religieuses ou relatives à la vie des uns et des autres, comme le motif en panier pour évoquer le panier du pêcheur, pêcheur et sa famille qui ajoutaient un motif unique dans la maille afin, s’il se noyait, de pouvoir identifier le corps si on le retrouvait.

Mais ça m’étonne, parce qu’on a eu beau sillonner l’île, on n’a pas vu de moutons :

On a vu des cairns et des plages de cailloux et de sable :

Ses incroyables falaises qu’on dirait taillées au marteau et au burin :

On a aussi suivi un troupeau de vélocipédistes hardis qui nous a amenés jusqu’à une piscine naturelle à peine croyable, le Worm Hole, ou Trou de Ver, c’est quantique, j’aurais parié ma chemise qu’elle a été taillée par la main de l’homme, il n’en est rien, il s’agit d’une piscine taillée naturellement par la mer dans du calcaire et du granit, j’ai du mal à le croire, d’autant que les scientifiques eux-mêmes n’expliquent pas comment la mer a pu creuser un rectangle aussi parfait, alors si ça se trouve ça fait des millénaires que des gars se sont fait leur petit spa dans le coin ? Il y a beau être écrit partout qu’il vaut mieux ne pas s’y baigner, la jeunesse ne s’en prive pas, il y a même des concours de plongeons qui y sont organisés, comme le Red Bull Cliff Diving, il vaut mieux être habitué car il faut plonger d’une hauteur de 27 mètres.

Pour le fun, le fameux Red Bull Cliff Diving :

Sans s’attarder plus, dès le lendemain dimanche nous enquillons sur Galway, sous génois seul, mais pourquoi me direz-vous, et bien parce que la marina de Galway ouvre ses portes 2 heures avant la pleine mer et les referme à marée haute vous répondrai je, le capitaine a regardé les heures de marée et décidé d’y aller sous génois seul pour ne pas arriver trop tôt et parce qu’on sera portant, vous savez tout, une journée de nav’ tranquille ça ne fait pas de mal.

Une fois posés dans la marina, par chance dans une belle place le long d’un catway qui s’est libérée pile-poil quand on arrivait, ce qui nous évite de se mettre à couple avec on ne sait jamais qui, nous faisons un tour dans Galway, Galway ! De la vie, de la musique, des gens, de la vie, des pubs, des devantures pleines de couleur et de vie, c’est fou ce que ça vit, Galway !

Pour autant, cette étape n’est destinée qu’à nous servir de départ pour … le Connemara !

Un copain d’enfance du capitaine qui a visité un jour la côte Ouest de l’Irlande lui a dit qu’il n’avait rien vu que du brouillard, au bout de quelques dizaines de kilomètres, on se demande avec effroi si ce n’est pas une constante …

Nous arrivons à Clifden sans avoir rien vu des montagnes du Connemara, le capitaine mange le meilleur carré d’agneau de sa vie, ça console.
Après une nuit venteuse, le ciel est dégagé et c’est plein d’espoir que nous reprenons la route, en voiture Simone et à nous le Connemara et ses landes de pierres !
Avant tout, j’ai envie de voir le lac, sauf que, innocente que je suis, et la chanson le dit bien, lac est au pluriel, lacs, alors tintin pour voir le lac quand il y en a tant que ce n’est pas permis, rien que dans la réserve naturelle il y en a autant que de points d’acupuncture, 365, environ, sans compter les points hors méridiens ou les flaques d’eau ici et là … le Connemara est une éponge.
Pour autant ne lui ôtons rien, c’est beau, c’est vert, c’est grandiose, avec, donc, des lacs partout, un des plus petits est le Derryclare Lough, moins de 4 kms de long, mais on en a vu qui ne font que quelques dizaines de mètres, des flaques, si ça se trouve ils ne sont pas référencés …

En plus de ses lacs, le Connemara (Conamara en gaélique irlandais, le nom viendrait de Conmaicne Mara, une ancienne tribu irlandaise, qui signifie littéralement les descendants de Con Mhac de la mer) est réputé pour ses tourbières,
La tourbe est une matière organique fossile formée par l’accumulation et la décomposition partielle de matière organique dans un milieu saturé en eau, elle est utilisée depuis des siècles par les irlandais pour se chauffer et distiller le whisky, un whisky tourbé propose des notes de goudron, de cuir, ou même d’algues, en fonction de la concentration de tourbe, le capitaine n’aime pas les whiskies tourbés, moi ce genre de description ne me tente pas du tout.

ses pierres,

et ses moutons à tête et pattes noires, les Connemara Hill sheeps !
En parlant de pierres, il en est une fort réputée au Connemara, le marbre vert du Connemara, ou Irish Green, j’en ai rapporté une, ça doit sûrement porter bonheur un truc pareil.
Mais LE endroit incontournable quand on passe au Connemara est sans conteste l’Abbaye de Kylemore, à laquelle nous nous rendons d’un tour de roue, et on n’est pas déçus !

L’histoire de cette abbaye est l’histoire d’amour de Margaret et de Henry qui ont passé leur lune de miel dans le Connemara en 1852, comme l’endroit plaît à Margaret, Henry qui ne regarde pas à la dépense fait construire ce magnifique château (ou ce château démesuré, c’est selon) doté de 33 chambres alors qu’ils ne font que 9 enfants (la pauvre) le temps de construire tout ça, puis Margaret contracte une mauvaise fièvre en Egypte et décède en 1874, Henry fait alors construire une église néogothique à côté du château en hommage à sa belle, c’est le Taj Mahal de l’Irlande. Pour couronner le tout, sa fille Géraldine se noie dans le lac du château en 1892 (ou se tue dans un accident de calèche, on a les deux versions) (ou alors elle est tombée depuis la calèche dans le lac), il vend alors le château pour oublier ses peines autant que pour combler ses dettes et décède en 1910, depuis il repose dans le mausolée à côté de Margaret.

De nos jours le château appartient à la la communauté des Dames Bénédictines Irlandaises d’Ypres qui ont ouvert toute une partie du château ainsi que ses jardins aux touristes, c’est devenu l’un des principaux lieux touristiques du Connemara qui accueille 300 000 visiteurs par an, à 18 € par tête de pipe ça fait 5 400 000 € par an, sans compter la boutique de souvenirs, pas folles les bonnes sœurs.
Mais fi de ces considérations pécuniaires, en avons-nous eu pour notre argent ? Je vous laisse juge :


L’élise néogothique, en cours de rénovation :

Et ses jardins victoriens :

On s’en retourne sur Galway pour retrouver le bateau, le coin ne manque pas de lacs, je vous montre encore celui-ci pour le plaisir, avec en fond l’une des Twelves Bens, soit l’une des douze montagnes sauvages du Connemara :

Je suis drôlement contente d’avoir vu le Connemara de mes yeux, mais le temps n’attend pas et le capitaine encore moins, nous levons les voiles dès le lendemain pour une escale à Golam Harbour, entrée trèèèès délicate entre deux îlots avec des rochers, et presque pas d’eau, on y entre au ralenti l’œil rivé sur le sondeur, quand on lâche l’ancre un pêcheur édenté et vieux comme Mathusalem arrive dans sa barque sans plus d’âge que lui pour papoter avec nous, il nous explique par où il faut passer pour ne pas se planter dans les rochers, on se garde bien de lui expliquer qu’avec Navionics on avait bien vu et on le remercie avec force sourires et thank you so much comme dit le capitaine (perso j’ai tendance à employer le very plutôt que le so):

On est aussi prudents pour sortir du mouillage le lendemain matin que pour y entrer :
Et sous la pluie, petite nav’ de 12 NM pour rejoindre Gorteen Bay, une plage dites donc, ça nous change des falaises !

Ce ne sont pas des escales où l’on s’attarde, par contre on a prévu de se balader lors de la suivante, sinon à quoi ça sert, on ne fait pas le Vendée Globe quoi, Inish Bofin (Inis Bó Finne, l’île de la vache blanche) à 26 NM de là, on tournicote dans le mouillage parce qu’il n’y a guère de fond, un pêcheur nous indique une grosse bouée jaune où se mettre (du premier coup) on est parfaitement protégés, le capitaine est content.

Le lendemain, annexe à l’eau, on s’en va visiter l’île à pinces, les dépliants touristiques vantent des plages immaculées, une faune abondante et des paysages accidentés, voyons voir.
Des plages immaculées ?

Des paysages accidentés ?

Et une faune abondante ?

Surtout des moutons quoi, mais bon, le compte y est.
En passant devant l’école, notre attention est attirée par ce dessin peint sur son mur par les écoliers :

Mais que s’est il donc passé en 1927 ?
Voilà : le 27 octobre 1927, il faisait grand beau, les pêcheurs locaux s’en sont tous allés à la pêche au maquereau dans l’océan près de la baie de Cleggan, mais une tempête aussi violente que soudaine a fait naufrager les embarcations, il y a eu 45 morts, une véritable catastrophe, des villages entiers se sont retrouvés sans hommes et sans ressources puisque la pêche était la seule activité économique de ces îles, certaines familles ont dû partir, au total on a dénombré 16 pêcheurs du village de Rossadilisk, qui fut totalement abandonné, ainsi que 10 d’Inishbofin, 10 de Lacken Bay et 9 d’Inishkea dans le comté de Mayo, cela a été le pire accident de ce genre de tout le 20ème siècle. A l’époque on ne disposait pas des outils météo d’aujourd’hui, mais même, on ne peut jamais tout prévoir … terrible…
Ça nous plombe de l’apprendre même un siècle plus tard, nous nous remettons en marche le pas lourd, comment ne pas imaginer la terreur de ces pêcheurs pris dans cette tempête, le genre de truc pour lequel un journaliste ne peut faire qu’une transition hasardeuse pour remettre les pieds dans la vraie vie, et pour nous la vraie vie ici et maintenant c’est que nous avons faim, nous avons vu, sur les mêmes dépliants qui vantent l’île, qu’il n’est tout bonnement pas possible de ne pas aller se restaurer dans le bus-restaurant Inishwallah, soit, vendu, nous reprenons du poil de la bête à cette idée, déception, il est fermé.


Le lendemain c’est dimanche, on lève le camp, on passe près de l’île d’Inishturk, le capitaine se tâte, fais-y t’on un arrêt, fais-y t’on pas, est-ce qu’on sera mieux protégés ici du coup de vent qui s’annonce ou sera ce mieux à Clare Island, dilemme.

Nous nous amarrons à une grosse bouée bien protégée dans le petit port, mais nous faisons dégager vite fait par le pêcheur à qui appartient la bouée quand il revient de son labeur, un autre, plus amène, vient à notre rescousse en nous indiquant celle à laquelle on peut se mettre et d’où nous ne serons pas délogés, on est plus loin de la digue, le capitaine tique, quand ça soufflera on bougera plus, parfois le capitaine est trop exigeant. Je trouve. Lui pense que je suis trop gentille et que je me fais avoir.

Il est encore tôt, on a le temps de mettre l’annexe à l’eau et d’aller voir ce qui se trame sur cette île.
Sublime.





Nous poussons jusqu’au phare, transformé de nos jours en Bed & Breakfast, le Clare Island Lighthouse, ma foi ça a l’air assez luxueux, nous restons devant la grille.

Même si les jours sont longs, celui là se termine comme c’est la loi pour tous les jours, et nous rentrons au bercail, mais le lendemain nous rechaussons nos chaussures de rando pour visiter le reste de l’île, et partons avec notre pique-nique, je fais remarquer au capitaine que j’espère que nous trouverons un endroit pour nous asseoir. Les îles que nous visitons sont pleines de moutons et les randos se résument parfois à sauter de crotte en crotte, à croire qu’il y a plus de crottes que de brins d’herbe, c’est terrible. Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas ça qui va nous arrêter.

Rassasiés d’un sandviche au jambon et au cheddar locaux, nous passons par l’abbaye cistercienne de Sainte Brigitte dans le hameau de Kill, incontournable, c’est ma grande sœur qui m’a dit de ne pas manquer d’aller voir la tombe de la reine pirate d’Irlande Gráinne O’Malley, bon, j’ai cherché dans tout le cimetière, je ne l’ai pas trouvée dans tous ces O’Malley enterrés là, mais c’est normal, le clan gaélique O’Malley était la famille, d’une part régnante du Connaught, et de l’autre réputée pour ses talents de navigateurs, il fallait bien les mettre quelque part.

Outre la légende de Gráinne et les supputations à propos de sa dépouille, ce qui fait tout l’intérêt de cette abbaye, ce sont les fresques murales de sa nef, quasi une hérésie parce que la religion cistercienne refusait les fanfreluches et prônait l’austérité, il en résulte qu’elles ont probablement été commandées par deux chefs O’Malley différents, désireux de laisser leur empreinte dans l’abbaye, chacun la sienne, ego quand tu nous tiens.
Moi, O’Malley, ça me fait juste penser aux Aristochats.

Autre point d’intérêt à voir, même s’il est au bout de l’île et que ça fait une trotte, c’est la tour napoléonienne,

nous nous y rendons d’un bon pas, gardant nos bonnets vissés sur nos crânes.
Cette ruine du 19ème n’est pas perchée si haut que ça, mais il n’y a pas de chemin à proprement parlé pour y monter, on s’enfonce dans le sol détrempé et on glisse, tantôt sur l’herbe, tantôt sur des crottes,

arrivés en haut, le vent est si fort que je dois me mettre à genoux pour ranger mon téléphone dans mon sac parce que si jamais je ripe sur une crotte à la descente, il risquerait de m’échapper des mains et de se fracasser sur un rocher, on en arrive à de telles extrémités.
Je précise que son nom ne vient pas du fait que ce serait Napoléon qui l’aurait fait construire, non, il s’agit en fait de l’une des tours Martello de surveillance construites en 1804 pour faire face à la menace d’une invasion napoléonienne durant les guerres napoléoniennes (18 mai 1803 – 20 novembre 1815), elle fait partie du réseau de 74 tours qui jalonnent les côtes irlandaises. Après la défaite de Napo à Waterloo, les tours ne furent plus exploitées, n’ayant plus d’utilité, le combat cessât faute de combattants.
Nous rentrons fourbus et saoulés de vent, même abrités dans le port, la soirée est un peu rouleuse, on ne se plaint pas, ça a l’air pire pour le voilier mouillé derrière nous :
Le vent ça va et ça vient, aussi nous pouvons partir dès le jour suivant pour un mouillage sur l’île d’Inish Kea, il y a beaucoup de fermes aquacoles dans le coin, ce sont des élevages de saumons, le site de Clare Island est la première ferme de saumon dans le monde à avoir réalisé la certification biologique en 1995.
Je dis L‘île d’Inish Kea, elles sont en fait au nombre de huit,

elles ont été habitées jusqu’à la fin des années 1920 mais ont été désertées peu après la catastrophe de la baie de Cleggan en 1927 qui avait coûté la vie à dix pêcheurs de chez eux. Les Norvégiens avaient installé une station baleinière au début du 20ème siècle, celle-ci a donc été abandonnée de fait.

Le lendemain nous remontons encore, vers Portacloy cette fois, il faut attention aux cailloux,
Et entre les falaises …

se trouve une belle plage pour notre mouillage :

Le 20 juin nous gagnons Killibegs, dernière étape avant de rejoindre les Hébrides, une superbe navigation le long des falaises du comté de Mayo,

et le long de Downpatrick Head :
Des dauphins nous accompagnent pendant quelques dizaines de minutes, c’est toujours aussi magique !
Nous restons à Killibegs le temps de faire des courses, des machines pour le linge, du bricolage nécessaire et des achats divers, dont un blouson imperméable et chaud parce que nous allons remonter encore plus Nord et qu’il faut se préparer à un temps moins clément, si tant est que celui que nous avons eu jusqu’ici pouvait être donné comme étant clément.

Et puis nous quittons l’Irlande, du moins sa côte Ouest, et du moins pour l’instant, pour les Hébrides, le mardi 24 juin, rien n’est loin ici, on y sera demain.

Un dernier point à éclaircir !
- Quel bois choisir pour une barre franche sur un voilier : en premier lieu, le teck, qui est un bois massif reconnu pour sa résistance exceptionnelle à l’eau et sa durabilité, mais il est très coûteux, on peut alors opter pour différents bois selon les dires des marins : de l’iroko, un bois provenant d’Afrique et moins cher, ou alors un autre bois dur comme du chêne, du robinier ou de l’acacia. Eviter les arbres fruitiers (surtout le noyer hahaha), les bois d’eau (frêne, saule …) et les bois tendres (châtaigner, peuplier …) le hêtre qui ne tient pas en milieu humide, et faire bien attention à entretenir le chêne si on ne veut pas qu’il se fissure au soleil. Quant au sapin : on utilise le bois de sapin pour des navires que l’on veut très légers, et on peut choisir du pin ou du sapin Douglas qui sont imputrescibles. Et on peut tout à fait fabriquer une barre en sapin, l’avantage étant qu’il prévient en craquant avant de casser, moi je ne l’ai pas entendu craquer. Et j’avais tort : on peut tout à fait faire une barre en sapin.

























































































































































































































































































































































