
Partis de Killibegs à 14 heures le mardi, nous arrivons le lendemain sur le coup de 17h30 à Vatersay, île de Barra, Outer Hébrides, Écosse, 56° 59′ 00″ N, 7° 28′ 00″ O, nous voilà plus au Nord que le Cap Horn n’est au Sud (55° 58′ 48″ S), mais si on peut deviner que les Hébrides Extérieures ont une histoire rude balayée par le vent et la mer, point de cinquantièmes hurlants par ici, les vents d’ouest sont bien plus puissants dans l’hémisphère Sud parce qu’il n’y a presque que de l’eau :

En voyant surgir ces terres longues et basses sous un ciel bas, d’été pourtant, on comprend vite que rien ici n’a jamais été facile, ni l’arrivée, ni la vie, ni le départ…

On cherche la meilleure place devant cette belle plage qui ne me donne pas, mais alors pas du tout, envie de me baigner, il ne fait pas chaud, le contraire eût été surprenant, pourtant je n’aurais demandé qu’à être surprise.
Finalement on se pose là, les oreilles du capitaine fument à force de réflexion entre les marées et le vent qui va tourner avec nous à l’ancre et les bateaux de pêcheurs sur bouées, si ça tourne où va-t-on se retrouver, et les pêcheurs, où vont-ils se retrouver, faudrait pas que ça fasse auto tamponneuses, ni qu’on finisse posé sur le sable à marée basse (le marnage est en moyenne de 4 mètres ici)…



C’est pour ça qu’on tournicote pas mal avant de se décider … et dire que tout ce travail ne sert à y rester qu’une seule nuit (la voile c’est un sacerdoce) avant de filer juste à côté sur Castlebay, la bien nommée puisqu’il y a un Castle dans sa baie :

Il fait plutôt beau, cependant le fond de l’air est frais, 14 degrés au soleil et à l’abri du vent, les (rares) filles du coin se baladent en robe à bretelles et en sandales, je ne veux même pas avoir le début de l’idée de retirer ma polaire, on passe au bureau de la marina pour s’annoncer et payer notre dû, avoir en sus des jetons pour prendre une douche, coup de chance, une dame aussi replète que sympathique est là et s’occupe de nous, parce que vu le peu de trafic il n’y a pas de permanence dans la cabane qui sert de bureau et de salle de bains attenante, c’est le foutoir et plutôt crade, 4 minutes d’eau chaude par jeton donc faut pas lambiner pour se laver les 30 centimètres de cheveux + après-shampoing et lavage d’un mètre soixante-dix de corps jusqu’entre les orteils, mais je ne suis plus regardante, se laver à l’eau chaude et à l’abri du vent c’est Byzance, alors bien entendu on peut prendre une douche dans le bateau, c’est possible d’avoir de l’eau chaude les jour où on a fait tourner le moteur et si ça ne gêne pas de pomper l’eau à 4 pattes ensuite et éponger les cloisons et le caillebottis, ça prend son temps, quand on peut éviter on ne se gêne pas.
C’est donc propres comme des sous neufs que nous visitons Castlebay, ses vieilles pierres, son église catholique Our Lady Star of the Sea construite en 1886 :

A noter que, si les îles Lewis, Harris et North Uist sont majoritairement protestantes presbytériennes, avec une tradition calviniste très marquée et une forte observance du sabbat, surtout à Lewis et Harris, Barra et South Uist sont majoritairement catholiques et un peu moins strictes sur les usages du dimanche…
On continue avec son post office / salon-de-thé (so british) et son poste à essence dernier cri qui fait partie …(saurez-vous le deviner ?)…de la boucherie :

Et son restaurant, enfin celui du Castlebay Hôtel, parce qu’il faut bien faire à manger aux touristes et qu’il n’y a pas d’autre choix quand on préfère éviter la cuisine indienne du Kisimul Café pour les raisons qu’on devine aisément.


Certains disent que la déco est classique et l’atmosphère cosy, d’autres qu’il y fait sombre et que ça aurait besoin d’être refait, je vous dirais que le lieu est pittoresque, kitsch et écossais (pléonasme ?), le petit salon d’attente sous véranda est charmant, il ne faut surtout rien toucher, et se battre pour empêcher que le monde ne devienne monstrueusement uniforme. Et puis bonne note pour le fish&chips. Moins bon qu’en Irlande toutefois. Nettement.
Et puis le vent arrive, avec la pluie, on reste planqués dans le bateau un jour entier, heureusement on peut faire du feu, quand il tourne toute la journée, le poêle carbure et on finit carrément en teeshirt, c’est bon, on se croirait presqu’en juillet, après tout on EST au mois de juillet !
Et puis le vent balaye les nuages, c’est le bon côté du vent, alors le jour suivant on s’en retourne à pinces du côté de Vatersay, Bhatarsaigh en gaélique Ecossais, que nous n’avons pas vu lors de notre mouillage puisque nous n’avions pas été à terre, et vraiment, ça aurait été plus que dommage de ne pas y faire un saut.
C’est le pays du linge qui sèche à l’horizontale,
des tapis de boutons d’or,
des vaches qui nous changent des moutons, il y a moins de crottes dans les champs mais elles sont bien plus grosses,

des œufs à vendre dans des espèces de gros nichoirs (à vrai dire je n’ai jamais trouvé un seul œuf dans aucune de toutes les cabanes à œufs de toutes les îles visitées),

et des plages vierges, et qui le resteront, ma main à couper, à moins qu’un promoteur illuminé ne parie que la météo locale ne sera pas un frein aux paillottes et autres parasols en peau de chameau (les précipitations aux Hébrides sont beaucoup plus importantes en été qu’en hiver, pas de bol, sur l’année, la température moyenne y est de 10.1°C, le mois le plus chaud étant août avec 14.7 °C).
On rentre presque de nuit, fourbus tellement on a marché, et Dieu sait qu’ici la nuit tombe tard en été, en août le soleil se lève à 6h et se couche à plus de 23h.

Mais voilà que notre quotidien va être bouleversé, hé oui, carrément, un couple de copains arrive par le ferry de demain, de la visite ! des vrais gens qui parlent français ! j’ai préparé la cabine arrière et fait un grand ménage en chantant comme Cendrillon reprisant la robe de sa mère avant le bal, rempli le frigo, je vais jouer à l’hôtesse, je m’entraîne pour me faire embaucher sur un charter si jamais un jour j’ai besoin de thunes.

Ça leur fait un sacré périple depuis Sète, train jusqu’à Paris, avion jusqu’à Edimbourg, bus jusqu’à Oban et puis ferry jusqu’à Castlebay, ils vont être décalqués !

Quand tout est prêt il est 23h45, je filme les alentours avant d’aller au lit, il ne fait pas encore nuit noire, le ferry du jour est à quai, il partira demain à l’aube.
Le lendemain, je ne sais pas comment on se débrouille, on avait prévu d’accueillir les copains en sautant sur le quai et en agitant nos bonnets, quand j’arrive hors d’haleine plus personne, tout le monde est descendu du ferry et le quai est désert, Póg Mo Thóin ! je repars au triple galop, où ont-ils pu passer, bon, on finit par se retrouver avec le capitaine et les potes enfoncés dans la boue , bon, on a raté leur arrivée, mais on va se rattraper, ce qu’on fait dès le lendemain avec le tour de l’île de Barra en vélo, bon, merci qui ? Merci capitaine, qui ne lésine jamais niveau bonnes idées, c’est pour ça qu’on l’aime. Aussi.
Alors, Barra, Eilean Bharraigh en gaélique et en suffisamment bref : elle est habitée depuis le Néolithique, est marquée par un monastère chrétien au VIIᵉ siècle, les raids et la domination vikings puis norvégienne, est devenue fief du clan MacNeil autour du château de Kisimul, avant de connaître exils, émigration et reconversions économiques modernes, sans compter les anecdotes malheureuses comme celle du mildiou de la pomme de terre qui a frappé Barra en 1846, a eu un impact catastrophique sur une population déjà misérable qui en était réduite à ramasser des coques sur la plage de Traigh Mhor pour survivre… aucune promesse de facilité ici, ça se voit, rien ne cherche à séduire, le genre d’endroit où il faut venir avec son vrai visage.
Rude, donc, mais joli, pour qui apprécie les ambiances de bout du monde humide, c’est vert avec des moutons et des nuages, des fermettes isolées, ça ressemble à l’Irlande, les pubs en moins.

Y’a un truc qui fait envie, c’est le cimetière, pour de bon je préfèrerais être enterrée dans l’herbe qu’écrasée par un tombeau en granit, déjà que j’ai du mal à supporter le poids de la couette …

Mais le clou du spectacle, c’est l’aérodrome. Seul aéroport au monde où des services réguliers atterrissent sur la plage ! Il faut calculer pour arriver à marée basse. Nous passons le long de la piste d’atterrissage :

Et allons jusqu’à l’aéroport pour voir à quelle heure arrive le prochain vol, on pose nos vélos contre la tour de contrôle, je voudrais bien attendre le prochain atterrissage mais il nous faudrait attendre 3 heures, et le capitaine a prévu de lever les voiles car nous ne sommes pas ici pour voir voler les mouettes.

Heureusement, j’ai péché une photo sur internet pour voir ce que ça donne, c’est pas des Airbus A380 non plus.

On pédale jusqu’au bateau sous une pluie battante et arrivons trempés, et assez nazes, parce que même si le point culminant de Barra n’est qu’à 383 mètres, il faut se le coltiner sous la flotte et face au vent, mais fi des bémols, c’était pittoresque en diable, le temps d’avaler un morceau on quitte Castlebay pour Eriskay, même pas 15NM pour passer une nuit au mouillage Acairseid Mhor de cette petite île, on y va au moteur sans vent et sous la pluie.
Ce qui fait la renommée d’Eriskay, c’est que le cargo SS Politician y a sombré en février 1941 sur la route de la Jamaïque avec ses 260 000 bouteilles de whisky, les contrôleurs de taxe sur le whisky avaient eu beau interdire aux habitants d’aller voler les bouteilles, tous se sont servis allègrement en échappant à leur nez et à leur barbe, on est écossais ou on ne l’est pas ! Cette histoire a inspiré le roman Whisky à gogo de Sir Compton Mackenzie, si ça vous dit.

Malgré tout, on ne s’y attarde pas puisqu’a priori les 8 dernières bouteilles ont été repêchées en 1987, en plus les copains ne sont là qu’une semaine et le capitaine veut leur montrer pleins d’endroits et être à temps à Harris pour leur vol retour du 7 juillet, faut pas chômer, alors tôt le lendemain matin parce que le capitaine a loué une voiture à notre prochaine escale en donnant une heure de rendez-vous, zou pour Lochboisdale (le bled) sur South Uist (l’île), ce qu’il y a de bien c’est que le capitaine a choisi des endroits avec des marinas et des douches pour le bien de nos invités, et c’est qui qui en profite, c’est bibi. Soleil et moteur, c’est de la balade.
C’est là :

Comme a dit le capitaine, c’est très bien protégé, et ça se voit :

On arrive à temps pour récupérer la bagnole et visiter South Uist, North Uist et Benbecula. C’est humide, qu’est ce que c’est humide, on se croirait au Connemara en plat et tout aussi moutonneux :



On rend la voiture après cette visite un tantinet monotone au bout d’un moment, au moins l’air y est pur, un autre avantage du coin c’est qu’on peut bien voir les étoiles parce qu’il n’y a pas de pollution lumineuse, ils oublient de dire qu’il faudrait moins de nuages, on ne peut pas tout avoir, un repas de bonne humeur et une bonne nuit au calme plus tard on reprend la route, guère plus loin puisqu’à 10NM, et je dis bien la route car pour si peu on ne lève pas les voiles, mouillage sauvage à Loch Eynort sur South Uist, le but de cette étape étant de randonner au Beinn Mhòr, plus haut sommet d’Uist à 620 mètres d’altitude.
Ah.
Je lis qu’il faut s’attendre à un terrain exigeant et varié, comprenant des sections accidentées, des traversées d’eau difficiles, des déplacements hors sentier et des sections nécessitant de l’escalade. Le capitaine n’aime pas la facilité.
Annexe à l’eau, on y va à la rame, ce n’est pas bien loin et le capitaine a régulièrement des velléités écologiques, je ne sais jamais quand ça peut le prendre, il a des avis contradictoires sur le sujet, je crois avoir compris que ça oscille de l’écologie de la planère à l’écologie de son propre écosystème, ce qui me paraît un point de vue tout à fait défendable. Que je pratique également. Nos écosystèmes étant plein d’entrain en cette belle matinée, et le courant de marée acceptable, nous ramons, nous amarrons contre un muret en pierres couvertes d’algues, ça glisse, on manque de se fiche à l’eau à patiner pour se sortir de là, ça promet.
Très rapidement, nous nous mettons à avancer sur une terre gorgée d’eau, même en prenant soin de marcher sur la bruyère, c’est mou, on enfonce, on se retrouve les pieds trempés en moins de deux, cette île est une éponge géante et personne n’en parle aux infos, on nous cache tout.
J’ai pris soin de télécharger la rando sur l’appli Alltrails, ça permet de voir quand nous nous égarons du chemin inexistant, au moins a-t-on une idée de là où on se trouve par rapport au sommet convoité. Ça grimpe hardi petit, nous montons face à la pente, ripons sur l’herbe mouillée, nous enlisons dans le sol détrempé, l’un croit voir un chemin par ici, l’autre par là, nous zigzaguons, tout ce qu’on sait c’est que c’est raide et qu’il faut monter si on veut arriver en haut…

… et nous montons, montons, montons, puisque monter il nous faut. Ça permet de voir Cap de Miol au mouillage.

Montons encore, trouvons un endroit où nous asseoir pour pique-niquer en nous trempant les fesses parce qu’il n’est juste pas possible de trouver une endroit sec. C’est beau, on voit l’Ecosse de l’autre côté.

Une fois repus, on repart, pleins de courage. Mais comme souvent dans les randos, quand on croit être arrivé en haut, on se trompe, il faut continuer, c’est encore plus haut. Jusque là j’avais fermé ma gueule et bougonné dans ma barbe, mais mes pieds ne sont plus d’accord avec le capitaine qui ne se résout jamais à abandonner la partie. Mes pieds sont mon talon d’Achille, je me suis évertuée, jeune et inconsciente, à faire des pointes sans coup de pied, il a fallu un bon chirurgien et quelques broches pour les rafistoler, j’en paie le prix, oubliés, depuis, les hauts talons et les marches exigeantes, je m’arrête, Henri aussi, le capitaine et Pascale continuent, je les hais (sauf Henri)(il s’en faut de peu), recroquevillée, le cul sur cette terre détrempée, cette tourbière géante, y’a des jours j’ai pas d’humour, en sus il se met à flotter et venter de face, je voudrais mourir, ça serait bien pratique de mourir pour faire chier les autres et puis ressusciter une fois qu’on les aurait bien fait pleurer et nous regretter.


Voilà nos deux héros du jour qui reviennent, plutôt rapidement en fait, si ça se trouve j’aurais pu continuer, mais dès qu’on se met à descendre, avec les pieds qui glissent de travers à la pente, je comprends que j’aurais dû m’arrêter bien avant, termine en trébuchant comme un dahu à contresens…

…les autres sont ravis, le monde est injuste.

Le lendemain on relève l’ancre sur le coup de midi, le capitaine n’est pas une brute non plus,

et sortons prudemment de ce mouillage fort bien protégé comme on peut le constater ci-dessous :

pour rallier le suivant, Wizard Pool dans le Loch Skipport, plus au nord et toujours sur South Uist, le capitaine a téléchargé une autre appli qui nous guide au mieux dans ces mouillages délicats.

C’est moi qui suis à la barre, je ne fais qu’aller là où le capitaine me dit d’aller, lui obéis en tournicotant dans le mouillage ainsi qu’il aime à le faire pour poser la pioche pile au meilleur endroit. Tout en gardant mon air impassible.

On ne lésine pas sur la longueur de chaîne, un coup de vent est annoncé une fois de plus, ô pays d’eau et de vent, ô pays où l’eau du ciel et de la mer se rejoignent, ô pays de pluie et…

…hum hum, ok ok, annexe à l’eau pour faire le tour du coin, bonne soirée entre potes, c’est cool d’avoir du monde à bord, ça nous fait des vacances, et puis au dodo.
5 heures du mat’, réveillés par le vent, 40 nœuds, pas de mer, non, mais le bateau qui glisse, qui chasse, retenu par la chaîne comme par un fil tendu entre confiance (moi) et vigilance (le capitaine).
Autant dire qu’on se lève la tête dans le seau, petit dèj encore plus important quand on n’a pas assez dormi, il faut partir, remonter l’ancre, le vent embarque le bateau d’un côté puis de l’autre, le capitaine et Henri remontent le mouillage à l’avant du bateau, moi à la barre, heureusement le capitaine m’a appris à faire avec le vent, à force d’une insistance de sa part peu commune chez le mortel moyen, je sais désormais me faire violence et avancer plein pot pour économiser le guindeau, je mets des gaz, relâche, père gardez-vous à droite ! je mets des gaz, relâche, père gardez-vous à gauche ! 50 mètres de chaîne à remonter comme ça, soudain l’étrave abat, ancre haute, le vent nous embarque, reste les rochers, le vent de travers, l’espace à trouver, tablette sous les yeux pour me guider, boudiou ça va vite, il pleut dru, le capitaine et Henri reviennent dans le cockpit, on sort de Wizard Pool, Pascale s’exclame mais c’est toi qui nous a sorti du mouillage ! j’ai envie de l’embrasser (en même temps c’est plus difficile d’être à l’avant pour remonter la chaîne).
Aujourd’hui est un grand jour car après cette sortie épique, nous avons 42 NM à faire et hissons les voiles, c’est l’aventure pour Pascale, vent et pluie en prime pour le fun, par contre Henri est un vrai marin, c’est lui le fameux pote qui a fait une transat avec le capitaine quand ils étaient jeunes et beaux, c’est tout juste si j’ose manœuvrer entre eux deux mais comme je connais le bateau il y a des trucs que je fais plus vite qu’Henri, encore heureux car faudrait pas que je fasse honte au capitaine, Pascale n’a pas cette expérience mais elle a le pied marin, quand on affale avant d’arriver elle ne sait pas trop où se mettre pour ne pas gêner dans le cockpit, ça se précipite toujours un peu dans ces moments là et c’est vite fait de se sentir inutile, je connais (très) bien cette sensation, nous arrivons à Tarbert au sud de l’île Harris en fin d’après-midi.
A savoir qu’il existe plusieurs hameaux appelés Tarbert (ou Tarbet) en Écosse , bleds qui se caractérisent par une bande de terre à la confluence de deux lochs ou bras de mer. Le nom provient du gaélique Tairbeart qui se traduit par isthme (= bande de terre resserrée entre deux mers ou deux golfes et réunissant deux terres, par exemple l’isthme de Panama – ou de Tarbert en ce qui nous concerne).

Et notre Tarbert relie justement le Sud de l’île Harris à son Nord, c’est la ville la plus importante de Harris avec 550 âmes, c’est vrai que c’est un peu mort l’ambiance, malgré tout on trouve un resto sympa, après ça dodo, et rebelotte le lendemain, vent, pluie, voiles hautes sous les nuages,

pour rallier Stornoway sur l’île de Lewis, à une bonne trentaine de miles nautiques, on pourrait croire, et j’ai été la première à le faire, qu’il s’agit de deux îles séparées de fait, mais on voit bien sur la carte qu’il n’y en a qu’une …Les Ecossais les considèrent comme distinctes, on ne va pas les contredire, on n’est pas chez nous, d’aucuns Ecossais affirment que la distinction entre les deux remonte à une scission au sein du clan MacLeod qui a dominé les Hébrides extérieures pendant des siècles, d’autres aucuns évoquent la chaîne de hautes montagnes qui a entravé l’accès terrestre entre les deux, les rendant pratiquement séparées. Soit.

Stornoway c’est une vraie ville, c’est sûrement pour ça que c’est la capitale des Outer Hebrides, pas de concurrence,


il y a même un vrai château, construit entre 1847 et 1857, le château de Lews ou maison de campagne de Sir James Matheson qui a acheté en 1844 la totalité de l’île de Lewis pour plus d’un demi-million de livres et a exproprié plus de 500 familles en organisant leur émigration vers le Canada, sympa le gars. À sa décharge, il a fait un grand programme d’améliorations sur l’île, à se demander pour qui, vu qu’il avait viré autant de monde.

Au programme du capitaine, il y a visite des îles Harris et Lewis, alors en voiture pour ce faire, à nous Lewis & Harris !
Quelques précisions avant de vous emmener faire le tour : la population des Hébrides Extérieures (encore appelées Western Isles) est passée de 46 172 habitants en 1901 à quelques 26000 en 2024, et ça va continuer de baisser parce que les jeunes s’en vont et qu’en conséquence il y a plus de mortalité que de natalité, ça ne va pas aller en s’arrangeant … Les 3/4 des habitants vivent sur Lewis & Harris, et Stornoway concentre à elle seule presqu’un tiers de la population totale.
Le tourisme reste l’activité économique principale avec plus de 300 000 visiteurs par an, viennent ensuite le crofting (agriculture de petite échelle), l’élevage, la pêche et le tissage avec le Tweed d’Harris.
Les Hébrides Extérieures sont aujourd’hui la région la plus avancée en éducation en immersion gaélique : depuis 2020, le gaélique est devenu la langue par défaut à l’entrée en primaire, mais si l’école soutient fortement la langue, la transmission familiale et communautaire reste fragile. Le Hebridean Celtic Festival à Stornoway est un événement majeur, renommé internationalement, qui met en avant les artistes gaéliques et celtiques et attire des milliers de visiteurs. Et, coup de pot, ils sont en train de préparer ce fameux festival dans les jardins du château !
Nous commençons par sillonner Harris, et pour de bon, tombons sous son charme aride qui évoque bien la rudesse de la vie sur ces terres isolées battues par les vents (la vache, on dirait du Shakespeare) :




C’est le genre d’endroit fait pour les amoureux de la nature comme on dit, nous passons le long de la plage de Seilebost donnée pour ses eaux turquoise, bleu lagon ou encore verte, aujourd’hui elles sont d’un dégradé de marrons ton sur ton des plus raffinés, car elles sont chargées d’eau de tourbière et de sédiments qui se mélangent à la mer peu profonde, ce qui arrive surtout après de fortes pluies (donc tous les jours ou presque) ou quand le débit des cours d’eau est élevé.

L’eau qui s’infiltre dans les sols tourbeux des Hébrides est extrêmement douce, car elle vient surtout de la pluie, peu minéralisée, et très acide (pH souvent entre 4,0 et 5,5) à cause de la matière organique en décomposition lente (sphaignes, mousses, etc). Cela donne une eau brunâtre, la peaty water, riche en acides humiques et fulviques, qui lui donnent une teinte ambrée(comme le whisky écossais qui en hérite parfois en partie).
D’un point de vue médicinal, l’eau des tourbières peut stimuler le foie et la digestion en très faibles concentrations, mais à forte concentration, elle est impropre à la consommation sans traitement, elle n’est pas équilibrée pour une hydratation à long terme sans apports minéraux par ailleurs (comme en Islande ou dans certaines régions de Bretagne).
En médecine traditionnelle, et en particulier en approche alchimique ou vibratoire, on dit de l’eau des tourbières qu’elle absorbe les mémoires du sol ancien, qu’elle incarne la lenteur et le secret, elle est utilisée dans des préparations spagiriques (se dit de la Chimie qui s’occupe de l’analyse des métaux et de la recherche de la pierre philosophale) ou essences florales pour des états d’humidité interne, de stagnation émotionnelle, ou de mémoire profonde (notamment les fleurs de bruyère, de sphaigne ou de carex…)

J’en profite pour faire un petit aparté sur la phytothérapie dans les Hébrides Extérieures qui combine un fond celto gaélique très ancien, des influences monastiques chrétiennes (jardins de simples), et, à partir du Moyen Âge, des apports de la médecine savante européenne, si tant est qu’elle ait été aussi savante que ça à l’époque, mais c’est une autre histoire. Dans les îles, comme ailleurs dans le monde celtique, la connaissance des plantes passait par les femmes guérisseuses, les bergers, les pêcheurs et les wise women , avec une forte charge symbolique et magique (bénédictions, prières, correspondances plantes‑saints). La pharmacopée gaélique des Highlands & Islands mentionne un large éventail de plantes : thym, chèvrefeuille, millepertuis (usage externe), primevère, euphraise, reine‑des‑prés, bétoine, pissenlit, mouron, menthe, diverses algues, la spécificité des Hébrides et de la façade atlantique, étant l’usage systématique des algues (kelp, dulse, oarweed, serrated wrack) comme nourriture médicinale, source de minéraux/iode et applications externes pour rhumatismes, goitre, constipation, perte d’appétit. Des récits du XVIIIᵉ siècle signalent par exemple : oarweed bouilli avec du beurre pour la perte d’appétit, kelp mâché pour la constipation, algues en écharpe autour du cou pour les goitres (c’est loin d’être bête), application chaude de fucus dentelé sur les articulations douloureuses (idem). Comme en Irlande, une grande partie du savoir phytothérapique gaélique n’a pas été systématiquement consignée : il subsiste dans des collectes de folklore, des témoignages oraux et quelques études ethnobotaniques. Des habitants racontent encore l’usage de remèdes maison (tisanes, cataplasmes, algues) pour les rhumes, troubles digestifs, douleurs articulaires, petites plaies, avec des recettes transmises dans les familles. Cette pratique domestique n’est plus aussi omniprésente qu’autrefois, mais elle reste within living memory : les gens se souviennent de ce que faisaient leurs grands‑parents, et certains continuent à cueillir quelques plantes ou algues pour des usages simples. Les projets comme ETHNOMEDICA (Kew & Royal Botanic Garden Edinburgh) collectent justement ces témoignages de personnes âgées sur les remèdes traditionnels des Highlands & Islands pour sauvegarder ce savoir. J’ai d’ailleurs récupéré une recette contre le rhume qui ressemble bien à nos recettes de grand-mères, et c’est tant mieux, ça veut dire que c’est éprouvé :
Pour une tasse :
1 c. à café rase de thym + 1 c. à café rase de menthe + 1 c. à café rase de reine‑des‑prés + 1 petite pincée d’algue alimentaire émiettée (si bonne tolérance iodée, pas de pathologie thyroïdienne). Verser 200 ml d’eau frémissante (non bouillante) sur les plantes, couvrir. Infuser 7–10 min, filtrer. Boire chaud, éventuellement avec un peu de miel si pas de contre‑indication. Fréquence indicative adulte : 2 à 3 tasses/jour pendant 3–5 jours, si pas de fièvre importante ni signe de gravité.
Je voulais vous la donner pour le petit supplément d’algue.
Mais continuons notre route, sur laquelle nous croisons un autre phénomène :

Passons par le (minuscule) village de Rodel :

Version son et lumière :
On se retrouve à Tarbert pour déjeuner car c’est dimanche et c’est le seul endroit de l’île où on trouve un resto d’hôtel est ouvert, aujourd’hui on aurait eu le temps de visiter la distillerie de whisky et un magasin de Tweed, mais comme je viens de le préciser, on est dimanche, alors tintin, c’est ballot, en même temps je vois le prix d’une petite trousse en Tweed dans une vitrine, ça m’enlève aussitôt tout remords.
L’après-midi on fait une partie du tour de Lewis, c’est plat et vraiment moins joli que Harris, on s’arrête aux pierres levées de Callanish, 50 pierres disposées en cercle, peut-être là depuis 3000 ans avant JC, certains disent qu’il s’agissait d’un site religieux et qu’une chambre funéraire aurait été construite plus tard au milieu des pierres, d’autres, faisant un lien entre la disposition des pierres et le calendrier astral, d’un observatoire astronomique puisque l’alignement des pierres, lorsqu’on regarde vers le Sud, pointe vers la pleine Lune au milieu de l’été (quand on cherche, on trouve).

Mais au vu de l’heure, nous retournons sur Stornoway sans aller jusqu’au Butt of Lewis, le promontoire rocheux et escarpé de cette île tellement plate qu’il culmine à seulement 24 mètres de hauteur, ridiculous, isn’t it ? Il figure dans le Guinness des records, tout à fait, pas pour sa petite altitude mais comme étant l’endroit le plus venteux du Royaume-Uni.

Et voilà, c’est déjà fini, les poteaux (c’est papa qui appelait ses copains les poteaux) repartent pour un autre périple, celui de retourner dans la vraie vie trépidante après cette parenthèse hors du temps (avec des phoques et des dauphins, j’avais oublié de le préciser), quant au capitaine et moi-même, nous préparons le bateau pour la suite, remplissons le frigo, allons boire une bière au bistrot du coin,

et quittons les Outer Hebrides à jamais et de bon matin le 8 juillet,
pour nous rendre où ? Où donc ? Dans un endroit encore plus paumé peut-être ?
C’est ce que nous verrons, car nous voguons vers les îles Féroé, je n’en reviens pas d’être toujours là, de naviguer dans le froid, parce que vraiment, ça caille pas possible sur l’eau, en fait il ne fait pas si froid que ça, 8 ou 10 degrés, c’est l’humidité ambiante qui fait si froid, et le vent, on est habillés comme pour le ski par -15.
21 nœuds de vent au portant, 1 ris à la GV et génois tangonné, on trace à 7,5, à 12h23 une baleine fait quelques sauts à tribord, à 14h17 encore une baleine, qui longe notre bâbord avant de s’enfoncer dans l’eau, plus tard le vent refuse et on passe le génois à tribord.
le bon côté c’est qu’il fait jour tard et qu’on va pouvoir manger en voyant ce qu’on a dans l’assiette, c’est là que je sors la tête dans le cockpit et que j’annonce au capitaine d’une voix bêlante
– y’a plus de gaz …
– comment ça y’a plus d’gaz ?
– bin y’a plus d’gaz (je ne sais pas comment le dire autrement)
La poisse.
Anxieux à l’idée de devoir se passer de café, le capitaine s’apprête aussitôt à changer la bouteille, bouteille qui se trouve dans un coffre latéral sur la jupe étroite et ouverte sur la mer, il faut sortir la bouteille vide, la débrancher, trouver et hisser la pleine qui fait son poids, la brancher, et ce à la gite et sur la houle qu’on a ?! Moi vivante ! il ne prendra pas ce risque inconséquent, je m’y refuse, j’use de toute ma force de dissuasion en y ajoutant le chantage, la prière, la supplique en dernier recours, il y renonce, d’autant que je lui fais miroiter un repas des plus appétissants malgré tout, on se retrouve avec de la salade de pâtes et de poulet, c’est pas folichon, je le lui accorde, mais au moins l’idée de changer la bouteille de gaz dans ces conditions lui est passée.
Quand la nuit tombe, on met le cristal pour boucher la porte et avoir moins froid, dormons à tour de rôle habillés et roulés en boule sous la couette, chacun de quart à tour de rôle, ce qui n’est pas fatigant car on est seuls, seuls au Nord, seuls au Sud, à l’Est et à l’Ouest, c’est pas compliqué, le jour se lève tôt, pain-beurre, fruits et un verre d’eau pour le petit dèj, le capitaine fait front au manque de café avec un courage exemplaire, c’est bien notre veine de ne même pas boire chaud par ce temps, on aurait bien dû se douter qu’il fallait changer cette fichue bouteille de gaz, nous ressassons notre déboire avec amertume mais finissons par faire contre mauvaise fortune bon cœur, et puis en début d’après-midi on voit déjà les Féroé, enfin, quand je dis qu’on les voit, c’est plutôt qu’on sait qu’on y arrive parce que la carte nous l’indique, mais on a du mal à bien avancer parce qu’on a du courant contraire…
Ne manquez pas le prochain épisode !

Mais d’ici là, creusons quelques sujets d’importance :
- Byzance : autrement appelée Constantinople, du nom de l’empereur Constantin qui décida d’y établir son empire, était une ville symbole d’opulence. Depuis, cette image est restée et l’on s’écrie parfois « C’est Byzance » pour figurer que l’on est surpris par une profusion de richesses ou de luxe.
- Póg Mo Thóin : juron gaélique irlandais qui signifie embrasse moi le cul (j’ai dû chercher pour en trouver un aussi sympa), souvent prononcé de manière ludique pour taquiner les amis ou pour exprimer une exubérance joyeuse.
- Achille mourut à Troie après que Pâris l’eut touché d’une flèche au talon. Dès lors on se servit de l’expression « talon d’Achille » pour désigner ce qui fait la faiblesse d’une personne, en l’occurrence la mienne.
- Père, gardez-vous à droite. Père, gardez-vous à gauche ! Cette exhortation du futur duc de Bourgogne Philippe le Hardi, alors âgé de quatorze ans, à son père, le roi de France Jean Le Bon, lors de la bataille de Poitiers de 1356, a longtemps figuré dans tous les manuels d’histoire de l’école primaire. Mais je m’en souviens surtout grâce à un dessins d’une BD de Gotlib.
- Un peu de cornemuse ! Le Mull of Kintyre (en gaélique écossais : Maol Chinn Tìre) est un cap d’Écosse situé à l’extrémité méridionale de la péninsule de Kintyre et qui s’avance dans le canal du Nord, face à l’Irlande / https://youtu.be/6SEVPR5Ssck?si=9thsBQsLe-52MU2y

































































































































































































































































































































































































