En repassant par les Antilles 

on le voit de loin le centre spatial !

Samedi 18 mai, 16 heures, nous nous extirpons de la vase du fleuve Kourou pour Sainte Anne, Martinique, 750 NM à parcourir, pour le temps qu’il va nous falloir ça dépendra du vent, on se sert souvent de la calculette avec le capitaine pour calculer combien de temps il nous faudra en fonction de notre vitesse à un instant T, si on fait du 8 nœuds (c’est pas souvent) (on est trop chargés dit le capitaine), hop on calcule qu’on arrivera tel jour à telle heure, quand 2 heures plus tard on ne fait plus que du 6.5, hop recalcul … donc je calcule que pour arriver à Ste Anne, si on fait du 6 nœuds de moyenne ça fait 750 : 6 = 125 heures, 125 : 24 = 5,2 jours, on arriverait jeudi vers 21 heures, pas terrible d’arriver la nuit mais bon, on connaît le mouillage hahaha, si on fait du 7 nœuds ça ferait 4 jours et demi, arriver dans la nuit de mercredi à jeudi ça ne serait pas mieux, et si je dis au capitaine qu’il faut faire du 5,5 pour arriver vendredi matin il va croire que je suis payée pour lui faire perdre la face, bon, on verra, en tous cas 4 à 5 jours de navigation c’est pas bézef eu égard à ce que nous avons parcouru, c’est ça qui est cool, maintenant j’ai toujours l’impression que les nav’ sont courtes, c’est moi qui barre dans le chenal pendant que le capitaine range les pare-battages dans la baille à mouillage et attache l’ancre pour qu’elle ne tape pas dans le bateau quand on sautera sur les vagues car oui, ça risque de sauter, s’y habitue t’on jamais, je ne sais pas …

750 NM, soit en gros 1400 kms

Comme nous avons navigué dans le chenal dans l’autre sens en arrivant il n’y a que quelques jours et que ma mémoire est encore alerte, je me souviens qu’il est étroit, qu’il n’y a pas de fond mais que nous passons, aussi suis-je attentive, mais sereine, toutefois nous ne sommes pas seuls et c’est là que le bât blesse, pas seuls, l’enfer c’est les autres disait cet outrecuidant de Sartre, et bien en mer il n’avait pas tort, ma sérénité s’écorne un brin, mais je croise sans problème un, puis deux gros catamarans de charter, chacun de nous s’est écarté au maximum et c’est passé, un troisième, nickel, voilà mon quatrième qui s’avance en plein virage à quasi 90 degrés, comme j’ai toujours l’impression de driver un semi-remorque quand je pilote Cap de Miol, je m’écarte avant de prendre le virage et une fois le catamaran passé, je reviendrai plus au milieu, c’est l’idée, j’ai Navionics sous les yeux, plus de 2 mètres de fond où je me trouve et ça me montre qu’à l’extérieur du chenal j’ai même jusqu’à 3 mètres, simple et efficace, je siffloterai presque, quand

– Où TU VAS ?! REVIENS AU MILIEU DU CHENAL !!!

Ne relevant pas ce ton si peu aimable, on pourrait se vexer à moins, je lui explique ce que j’ai l’intention de faire en ajoutant qu’il y a de l’eau, et dans le chenal, et à côté du chenal, il n’en a cure et me montre un bout d’épave qui dépasse un peu plus loin que je vais aller m’encastrer dedans, 

– mais je l’ai vu ! Je ne vais pas aller jusque là ! je ne suis pas bête !

– ooooh des fois je me demande !

Je ne sais pas qui lui a appris à être vexant pour tenter d’avoir le dernier mot, après tout peut-être n’est-il que maladroit (j’en doute, la maladresse ne fait pas partie de son répertoire) et puis il marmonne je ne sais quoi dans sa barbe de 2 jours, il s’est rasé il y a peu, de toutes façons le catamaran coupe dans le fromage en passant tout droit, je me retrouve seule dans le virage et reviens au centre comme prévu, maintenant c’est tout droit, plus de catamaran ni d’épave.

je crois que j’ai trouvé la bonne couleur de l’eau, par contre ce qu’on voyait de l’épave était bien moindre, heureusement qu’elle était notée sur Navionics sinon je ne pense pas que je l’aurais vue (le capitaine connaît plus mes faiblesses que je n’aime à le reconnaître)

A la sortie du chenal on file sur les îles du Salut et on attend d’être sous leur vent pour hisser la GV tellement ça bouge de naviguer sur le plateau Guyanais, 10 mètres de fond à tout taper, du vent de travers, de la pluie à verse, des vagues de face, le soir tombe vite, je ne mange même pas, susceptibilité stomacale, mais le capitaine est plus vaillant et se permet le plat de circonstance, pâtes au beurre ! c’est ça qui est dommage, c’est que maintenant la simple idée des pâtes au beurre me filerait presque la nausée, comme quand j’entends Like a Virgin de Madonna, ça passait en boucle à la radio quand j’étais enceinte, c’est le karma, mais il y a des trucs on ne sait même pas d’où vient le boomerang qu’on se prend en pleine poire, c’est le retour de quelque chose de lointain, d’oublié, impossible de comprendre le rapport de cause à effet, on se croit victime d’un sort étrange, mais non.

Ensuite vent à 110/120, 20/22 nœuds, courant portant, on avance à 8/9 sous 1 ris à la GV et génois déployé, on a de la mer et un ciel laiteux mais on passe deux jours et nuits à filer bon train, le mardi ça adonne et fini le courant portant qui aidait à notre belle moyenne, on se prend même 1 nœud à contre, la moitié de l’équipage grommelle à bord, on tangonne le génois et on avance plus qu’à 6,5/7, fini de claironner, mais on n’a plus eu de pluie depuis 2 jours, ça nous paraît miraculeux, on est comme deux pingouins qui sortent sur le pont de l’arche de Noé pour apercevoir le premier rai de lumière, l’après-midi le vent se calme et on se traîne à 5, vite ! calculatrice ! si ça reste comme ça on arrivera seulement de nuit demain …

on revoit du monde sur l’eau, pas comme dans le Pacifique Sud ou l’Atlantique Sud

On repasse le génois côté GV en soirée et le vent monte à 18/22, le capitaine voulait avancer pronto parce que ça va bientôt bastonner à la Barbade, mais on passe sous son vent dans la nuit, c’est calme et je dors comme il faut, à peine le soleil levé qu’il faut à nouveau tangonner, le vent monte à 22/26, on avance à 7,5/8 , une arrivée dans la soirée se dessine et il est tout à fait envisageable de passer une vraie bonne nuit, je croise les doigts.

On espère mouiller avant que ce ne soit la pluie qui le fasse

On arrive à Sainte Anne quand il fait encore jour, calculette brandie je prouve au capitaine que nous avons mis 4 jours + 2 heures = 98 heures depuis Kourou, soit une moyenne de 7.65 nœuds, si ça lui fait plaisir il ne le montre pas, faudrait voir à pas se vanter non plus,

– mais c’est factuel ! et on a le droit d’être contents ! on a super bien filé !

C’est vrai quoi, on ne peut pas s’appesantir que sur les moyennes de merde.

Nous nous étions arrêtés ici en décembre 2021, en venant de Mindelo, c’est fou ce que ça me paraît loin, bien que je décide régulièrement de ne plus jamais, JA-MAIS, dire au capitaine ce qui me passe par la tête après que je me sois sentie offensée par l’une de ses fâcheuses piques, je lui partage une fois de plus ma pensée, en prenant soin d’y mettre une consonnance interrogative histoire de laisser le débat ouvert :

– mais c’est un peu comme si on avait déjà fait le tour du monde, puisque qu’on est passés là et qu’on y revient ?

Il range des cordages et tique sans me regarder,

– ah non hein, pas encore !

et c’est vrai que même moi je n’y crois pas … et pourtant …

– mais c’est quand même une boucle ?

– mmmgniiii …

Il rechigne à l’admettre, et s’éloigne pour ne pas avoir à le faire, si ça se trouve il est super superstitieux mais ne l’avoue pas.

C’est nuit de pleine lune sur Ste Anne

On dort comme des souches et, le lendemain, balade commémorative à Sainte Anne, on se croitait à la maison rien que parce que ça parle français et qu’il y a pas mal de bateaux, c’est un jeudi, la plupart des restos sont fermés ou n’ouvrent que le soir, ou plus jamais, le jour suivant annexe pour filer au Marin, il y a plus de 2 NM à faire et la dernière fois on avait mis des plombes parce que c’était avec le petit moteur de 4 CV, mais avec le beau et encore presque neuf moteur de 8 CV on bombe, et puis j’ai enfilé mon poncho de pluie parce que j’en ai marre de passer mes journées le cul mouillé quand on s’est pris des vagues dans l’annexe, ça va vite de s’enregistrer à la marina parce que c’est informatisé et ils nous ont sur leurs tablettes, on peut revenir tout de suite à la place qui nous est attribuée, alors annexe jusqu’au bateau, relever le mouillage et revenir à la marina du Marin, je reconnais tout, on va avoir du bon pain ! annoncé je au capitaine, c’est ça qui t’intéresse ? me rabat il la joie,

– biiiin … ça fait combien de temps qu’on n’a pas mangé une bonne baguette ?

Il ne peut nier l’évidence, moi je me réjouis déjà d’aller acheter du pain frais demain matin pour le petit déjeuner, on a tout à 2 pas, c’est une chouette marina. Certains esprits puristes pourront se chagriner que je me réjouisse de manger du pain blanc, boooouuuuuh la vilaine, mais même lorsque j’étais en Chine et que je mangeais un petit dèj tout comme c’est bien recommandé dans les livres , il m’arrivait de rêver d’une bonne baguette croustillante largement tartinée de vrai beurre, pas des cochonneries trafiquées pour soi-disant limiter le cholestérol … et d’une tartelette aux myrtilles, le fantasme ultime.

on n’est pas tout seul

Est-ce parce que c’est le printemps, est-ce que c’est l’impression d’avoir quand même bouclé une boucle, ou celle qu’on est bientôt rentrés à la maison, est-ce parce qu’on n’a fait que des mouillages depuis Cape Town et que nous voilà sur un ponton sur lequel entreposer notre bordel ?

Toujours est-il que nous nous mettons allègrement à réparer, bricoler, ranger et nettoyer, on a envie de s’alléger et de faire le tri de tout ce qu’on a traîné avec nous et qui n’a jamais servi, des trucs en cas de sait-on jamais, d’autres en cas d’au-cas-zoù, je soulève tous les planchers pour tout rassembler afin d’écarter les boîtes de conserve tellement rouillées que je me demande si ça ne peut pas filer le tétanos rien que de goûter leur contenu, des pots de ceci ou cela périmés, des machins à moitié cassés, des affaires tellement moisies d’humidité qu’aucune lessive ne pourra en venir à bout, et puis on donne les deux cannes à pêche qui ont bien rouillées à force de ne pas servir, et aussi une chaîne de mouillage de secours qui devait bien faire ses 120 kilos, en revenant d’être allés l’apporter à des marins du coin, je dis au capitaine en approchant du bateau

– On va être tout léger ! Tu crois que ça va se sentir à la nav’ ?

– mais oui ! regarde ! la ligne de flottaison est remontée !

– ah ouaiiiis ??

Et bien dis donc, on a drôlement bien fait alors !

– meuh non ! je me moque de toi !

Car oui, le capitaine est moqueur (bataille), je regarde bien la ligne de flottaison pour voir si elle est remontée, c’est dur à dire, j’aurais dû la photographier avant et après, je ne saurai jamais.

J’ai tout sorti de sous les planchers et je lave à quatre pattes et à grande eau, ce n’est pas tant le sel qui pourrit le bateau qu’un liquide épais et gras qui le poisse, je pense que c’est du gasoil qui a coulé à la gîte, le capitaine, lui, que c’est du liquide de refroidissement, ou alors de l’huile quand il aurait fait la vidange ? ajouté je, non ! m’assure t’il d’un ton qui ne souffre pas la contradiction, en tous cas c’est gras et bonjour pour nettoyer tout ça, mais c’est mieux du gras que du sel, le gras ça protège le bateau et le sel ça le bouffe.

Tandis que je m’affaire à cette tâche, il bricole, le bricolage, ce n’est pas ça qui manque sur un bateau, parfois il a besoin d’une clé à cliquet, d’un serflex, d’un briquet et de grey tape pour protéger le bout d’un cordage qu’il vient de couper pour remplacer l’écoute de GV à bout de souffle, je m’essuie le gras des mains et je galope, le bricolage pouvant être source d’humeur chagrine si tout ne se passe pas comme sur des roulettes, j’évite d’en rajouter une couche, je lui tends même une bouteille d’eau, la déshydratation aggravant les symptômes de l’agacement bricolaire, et puis je ne l’entends plus, il s’est attaqué à changer la targette rouillée d’une porte sur la jupe, perce la nouvelle pour la fixer, je suis retournée à mon épongeage, voilà que son cri déchirant déchire le ciel et les nuages et fait s’éparpiller les oiseaux, bon sang je ne pourrai jamais finir d’éponger ce gras, je fonce sur le ponton et le trouve penché en avant, sa main droite comprimant son pouce gauche qui pisse le sang, ma première pensée c’est est-ce qu’il va devoir se faire opérer et qu’on sera coincés ici pour des semaines, la seconde c’est qu’heureusement ce n’est pas moi qui me suis blessée et qui va nous obliger à rester ici pour des semaines, la troisième, enfin, de filer quérir des compresses et de l’eau oxygénée, nous avons atteint le summum du grain de sable dans l’engrenage du bricolage, à savoir, la blessure.

L’histoire, c’est que la mèche de la perceuse a cassé tandis qu’il perçait la targette posée sur le ponton, et comme il appuyait comme un forcené pour arriver à ses fins, la perceuse a ripé et ce qui restait de la mèche taillée en biseau s’est fiché dans son pouce, par chance en biais, et l’ongle a rempli son office de protéger le pouce, n’empêche que ça pisse le sang et que l’eau oxygénée fait plein de mousse, ça cochonne tout le ponton, on nettoie, on remballe, je lui fais une belle poupée, on verra demain.

Oh la belle poupée !

Finalement le capitaine s’en sort bien, il doit garder un pansement pour éviter que son ongle qui ne tient qu’à un fil ne s’arrache pour tout de bon mais son pouce n’est pas mué en viande hachée, rien de vital n’est atteint si ce n’est son orgueil, on termine nos rangements, le ménage et le bricolage qui ne peut pas attendre et peut se faire à 9 doigts, et on reprend la route parce qu’on en a encore pas mal à faire pour rentrer à la maison, on commence par rejoindre St Pierre le 1er juin, ça sera plus court pour continuer vers les Saintes le jour suivant, juin ? Déjà ? Bon sang !!

L’idée c’est de remonter par sauts de puces jusqu’à St Martin avant de continuer vers les Açores

On repasse par le rocher du Diamant (à force, on va se lasser)

Sitôt lofé on se retrouve sous la meilleure allure pour Cap de Miol, à 100/110 du vent, avec plus de 22 nœuds, on file à 8/9, ça glisse tout seul, alléluia.

Le temps n’est pas terrible et on se fait rincer mais, pour de bon, c’est quand même là qu’on a les plus beaux ciels :

à St Pierre c’est bouée obligatoire, et payante

Comme prévu, le lendemain on se lève (vraiment) tôt pour filer aux Saintes, en passant sous le vent de la Dominique, on croise quelques voiliers, la plupart ne sont pas sur l’AIS, il y en a un qui nous croise de près, nous on navigue à 110 degrés du vent donc lui à 70, c’est mathématique, ses voiles devraient être bordées mais le génois fasèye à mort et même sa GV quand il nous croise, je m’exclame :

– Mais c’est une honte mal réglé à ce point là ! Même moi je n’oserais pas !

Le capitaine me regarde avec un grand sourire,

– Si tu choques, t’es un lâche !

– Ils doivent avoir peur de giter !

– Mais non, juste il ne sait pas régler ses voiles

– Moi je pense qu’à 70 du vent, s’il borde il gite et qu’il ne doit pas aimer ça …il ferait mieux de prendre 1 ou 2 ris et de bien régler ses voiles …

Je cherche l’assentiment du capitaine à propos de cette conclusion magistrale, mais je peux toujours me brosser, le capitaine corrige, remet à sa place, mais n’assentimente pas, qu’on se le dise.

que je sois écartelée en place publique si un jour je faisais honte au capitaine à ce point là

Ce n’est pas parce qu’on a que 75 NM à faire qu’on est en vacances, une fois sortis de la Dominique, on se tape un orage avec des rafales à 37, plus tard on prend fissa 2 ris et trinquette car le ciel devient lourd de menace…

…mais pas plus de 27 cette fois, par contre le capitaine n’avait pas remis de pansement sur son pouce et il se l’est à nouveau explosé, seule une femme qui a accouché sans péridurale peut comprendre un homme qui a le rhume, mais un ongle de pouce à moitié arraché n’a pas de pendant (je rigole mais rien qu’avec un petit bout d’ongle de l’annulaire gauche qui me pousse dans la peau, je jongle).

On arrive avec du vent et de la pluie, le capitaine avait pensé mouiller, comme à l’aller, à l’anse Fideling sur Terre-de-Bas mais on ne sera pas protégés de la houle cette fois si on reste ici, donc on va jusqu’à Petite Anse sur Terre-de-Haut, et on fait bien, c’est beaucoup plus calme et à côté du Pain de sucre qui me paraît beaucoup plus petit que la dernière fois, comme pour le poulailler de ma grand-mère.

On est au point vert

Et le lendemain, de bon matin (10h ? 10h30 ?) nous nous en allons en annexe jusqu’à la plage, puis à pied et sous un soleil de plomb, pour le Bourg, après nous être perdus sur un chemin qui semblait aller quelque part, une nymphe grassouillette et de troisième jeunesse en maillot de bain sur le sable nous remet sur le droit chemin, je crois qu’on y serait encore si elle ne s’était pas trouvée là, déjà il faut aller au Bourg (ne me demandez pas comment s’appelle le bourg, c’est le Bourg un point c’est tout) pour faire une clearance d’entrée puisque nous passons de la Martinique à la Guadeloupe, mais aussi pour retrouver des endroits déjà vus, j’adore, genre je suis tellement à mon aise par ici, voyez comme j’y ai des habitudes, je me frime à moi-même, mais il est vrai que j’aime reconnaître des lieux, avoir l’impression d’être chez moi en sachant où acheter du pain, c’est mon luxe, j’entre même dans l’église du Bourg comme si j’y allais tous les dimanches …

ça fait carrément déco de Noël, pourtant on est en juin

Malgré le charme du lieu, et c’est vrai que c’est charmant au possible les Saintes, on ne s’attarde pas et on hisse les voiles pour pas loin, puisque la Guadeloupe c’est juste en face, premier mouillage à Petite Anse (il y en a partout des Petites Anses), elle est si petite qu’on s’en va à la nage à terre, il y a tellement de sargasses qu’on pourrait presque marcher sur l’eau, les algues sont épaisses, elles s’infiltrent partout, on dirait que des bestioles promènent leurs pattes griffues sur ma peau… puis le jour suivant, escale à Bouillante, avec ses flamboyants en fleurs, sublime !

Ensuite, tellement à côté qu’on y va au moteur, Malendure, alors là il y a plein de bateaux parce que c’est ici qu’il faut mouiller pour aller en face sur les îlets Pigeon où se situe la réserve Cousteau.

Le mouillage est farci de bateaux de charter qui font visiter la réserve, d’autres de plongée ou à fond transparent pour voir ce qui se passe sous l’eau sans même un pied se mouiller, de petits bateaux à moteur et autres barques de locaux, en plus de tout ça un vent d’ouest qui forme de la houle et des vagues de mauvais augure quant à la paisibilité de la nuit prochaine, autant dire qu’on tournicote au moteur pour trouver une place convenable, à savoir suffisamment loin de tous les autres et protégés au mieux de la houle, finalement le capitaine se décide :

Et même si je me suis promis des dizaines de fois de ne plus donner mon avis au capitaine quand il ne me le demande pas, mon naturel revient au galop et je la ramène une fois de plus pour lui exprimer ce que je pense, à savoir que nous sommes trop près des bouées qui délimitent le parc et que si le vent tourne on va se faire déloger manu militari, le capitaine m’assure que non, bon, de toutes façons nous sommes bien trop près d’une bouée de mouillage sur laquelle un bateau de plongeurs vient bientôt s’amarrer, le temps de dire ouf le vent tourne et nous rapproche dangereusement de leur bateau (si vous vous demandez, avec perspicacité, pourquoi leur bateau ne tourne pas comme le nôtre, c’est qu’il est sur bouée, donc attaché court, et nous sur ancre, donc attaché long, ça ne le fait donc pas), ils nous demandent poliment, mais sans l’ombre d’un choix, de dégager, nous obtempérons et on se retrouve avec les autres voiliers parqués plus loin, on a beau vouloir se particulariser, dans les mouillages courus on se retrouve toujours au milieu des bateaux comme de vulgaires marins d’eau douce :

L’avantage que le vent ait tourné à l’est, c’est que nous passons une nuit à peu près tranquille et sommes en forme le lendemain matin pour aller nager dans la réserve Cousteau, les autres je ne sais pas, mais nous on n’a pas vu grand chose, alors l’après-midi on file directement sur Deshaies, 10 NM, tranquille, on se croirait en vacances.

on pourrait croire qu’il y a des mites sur le bateau, mais non, juste on s’accroche ici ou là, des fois ça fait des trous dans les teeshirts, d’autres des bleus sur les cuisses ou dans le dos

Et Deshaies, je connaissais, c’est très joli, et comme on est en juin, rien à voir avec la haute saison, lorsqu’on arrive il y a déjà des bateaux mouillés mais c’est raisonnable, l’eau est tellement claire qu’on voit le fond, donc on peut facilement faire la différence entre un fond de sable et un fond d’algues, le capitaine me demande de faire des ronds dans l’eau pour localiser au mieux l’endroit où il va descendre l’ancre, il repère un petit espace de sable et décrète qu’on va aller là, oh merde, ça sent le roussi, si on ne se met pas pile là où il l’a décidé, ça va barder, finalement ça se passe parfaitement, enfin presque, on refait des tours parce que je ne me mets pas pile, PILE ! au bon endroit, au bout du compte j’y arrive, mais on se retrouve trop près d’un catamaran, il faut relever l’ancre et aller un peu plus loin, c’est la vie, on n’obtient pas toujours ce que l’on veut.

pas trop de monde

Le lendemain matin, nous sommes réveillés par le chant des oiseaux, c’est cadeau.

ll fait super chaud alors on dort les capots ouverts, et on n’a même pas beaucoup d’air, ici il n’y a pas un pète de vent

Et comme nous n’allons pas faire le tour de la Guadeloupe en bateau, nous louons une voiture et c’est parti, direction Pointe à Pitre, c’est la moindre des choses de visiter la sous-préfecture de la Guadeloupe (qui n’est pas la capitale administrative mais Basse-Terre), à peu près 15 000 Pontois et Pontoises pour 378 600 habitants sur la Guadeloupe, en discutant avec une serveuse à Bouillante, celle-ci évoquait la grogne des habitants à cause du coût de la vie et du prix des billets d’avion vers la métropole qui isole encore plus les Guadeloupéens, 2000 € ! vous vous rendez compte ?! m’avait elle martelé, pourtant quand j’ai regardé les tarifs sur Air Caraïbes, on trouve des aller-retours à partir de 500 €, mais la grogne est un sport national, quand ce ne sont pas les maraîchers, ce sont les policiers, les pêcheurs ou les salariés, et les grèves pour dénoncer la vie chère ou les pénuries d’eau et coupures d’électricité sont régulières et affectent le tourisme, la paix sociale est toujours fragile, notamment à cause d’un taux de chômage de plus de 17%, il est recommandé aux touristes d’éviter d’avoir de l’argent liquide sur soi, de porter des bijoux ou des montres de luxe dans la rue, en même temps ce n’est pas recommandé non plus à Paris, Barcelone, Londres ou New-York.

Lorsque nous y arrivons, c’est marché et musique dans la rue.

Au bas d’un immeuble, une plaque défiant l’espace et le temps me stoppe, ça c’est ce qu’on appelle du stopping-power, Françoise expose ses dons, c’est dingue ce que je voudrais rencontrer ce personnage !

J’ai vu trois fois dans ma vie des diseuses de bonne aventure et autres madame Irma, la première à Clignancourt, une vieille dame rabougrie qui m’a attrapé la main au coin d’une rue et m’a prédit que je vivrais quelque chose dans le show-business et que je mourrais à 89 ans (du coup je vais flipper à 88), les deux autres au salon de la parapsychologie à Paris, 75 balles la consultation, la première mauvaise comme un cochon, avec ma date de naissance elle m’a balancé tout ce qui avait trait au Buffle de Métal Chinois, elle ne savait même pas que l’on a deux influences énergétiques celle du Ciel (la date et l’heure de naissance) et celle de la Terre (l’hérédité) et que j’ai toujours été bien plus Bois que Métal, elle était complètement à côté de la plaque et a écourté la séance en me disant que je la déstabilisais, faut dire que je la regardais comme si elle avait un étron dans son décolleté, et la seconde à peine moins mauvaise, à sortir des généralités genre un décès ou une maladie de quelqu’un de proche qui m’avait affecté, mais qui à 40 balais n’a pas vécu le décès ou la maladie d’un proche ? Déception. Par contre, Françoise, Françoise ! Comtesse Grisez de Lamothe ! Qu’est-ce qu’elle aurait bien pu me raconter celle là ? (j’ai cherché sur internet s’il existait des médailles de la voyance en Suisse, je n’ai pas trouvé). Si je retourne à Pointe à Pitre, je prendrai rendez-vous.

Mais plutôt que de prendre du temps et de l’argent avec Françoise, nous allons voir le Mémorial ACTe ou Centre Caribéen d’Expressions et de Mémoire de la traite et de l’esclavage, construit sur le site de l’ancienne usine sucrière de Darboussier, qui abrite une exposition permanente déclinant les temps forts de l’histoire de l’Esclavage allant de l’Antiquité à nos jours en passant par l’invention des Amériques, les ségrégations et les colonisations post-abolitionnistes, des expositions temporaires de créations artistiques contemporaines et un jardin panoramique offrant une vue sur l’océan.

Hélas, il était fermé !

A une semaine près, nous aurions assisté à l’arrivée de la flamme olympique ! (Et à 549 jours près, à la dernière arrivée de la route du Rhum puisque c’est là que les marins fêtent la fin de la Route du Rhum tous les quatre ans).

Armel Le Cléac’h et Sébastien Josse ont apporté la flamme olympique pour la première fois en Guadeloupe à bord du trimaran Banque Populaire XI qui était parti de France le 7 juin, avec à son bord Marie-José Perec, Marine Lorphelin, Alexis Michalik et Hugo Roellinger.

Faire le tour de la Guadeloupe impose de passer par Saint François et à la Pointe des Châteaux :

Je vois que ça revégétalise sec à la Pointe des Châteaux et c’est une sacrée bonne chose !

Par Sainte Anne également, mais pour qui ne va pas se prélasser à la plage, cette ville balnéaire et touristique par excellence ne présente que peu d’intérêt, pour ne pas dire aucun.

Par contre, de retour à Deshaies, la visite du jardin botanique et de plantes médicinales est un véritable enchantement ❤️

Nous nous faisons accueillir par des carpes Koïs qui sont originaires d’Asie, je les reconnais d’emblée pour en avoir vu dans tous les bassins de Chine.

Ces carpes peuvent mesurer jusqu’à 1 mètre de long et peser 35 kilos, c’est un des plats favoris pour fêter le nouvel an chinois, et l’un des poissons les plus consommés au monde, il emporte la palme mondiale du poisson le plus cher : en 2018, un Kohaku, variété très prisée, baptisé “S-Legend” de 102 cm, a été adjugé pour la somme record de 1.800.000 euros.

En Médecine Traditionnelle Chinoise, la consommation de la carpe est indiquée en cas d’inappétence car c’est un tonique digestif, en cas d’œdème car elle est diurétique, en cas d’ictère car elle aide à traiter la jaunisse et en cas d’hypogalactie car elle favorise la lactation, il n’y a pas que les plantes médicinales qui sont utilisées mais les aliments sont choisis pour leurs vertus thérapeutiques également.

Un peu de botanique car ça fait vraiment longtemps !

Alors bien entendu on trouve des plantes que j’ai déjà évoquées sous ses mêmes latitudes, je vais vous en présenter d’autres, comme la Pli Fo Ki Lonm

Autrement appelée Plus fort que l’HommePfaffia iresinoides de la famille des Amanranthaceae – et connue également sous le nom de Ginseng Brésilien et utilisée en pharmacopée amazonienne.

Le pfaffia une plante adaptogène qui traite les fatigues d’origines diverses, est utilisée comme tonique sexuel et est réputée pour ses propriétés cardioprotectrices, le pfaffia a été appelé le secret russe, car les athlètes olympiques russes l’ont utilisé pendant de nombreuses années pour renforcer leur masse musculaire et leur endurance sans les effets secondaires associés aux stéroïdes… on en trouve en gélules ou en poudre si ça vous tente.

Zèb Chawpantyé – Herbe Charpentier Justicia Pectoralis de la famille des Acanthaceae

On l’utilise en infusion contre les maux d’estomac et en décoction de ses feuilles en cas de « blesse », soit guérir les plaies et les blessures, on froisse les feuilles pour des frictions sur les entorses et les dermatites.

La raquette sans piquant – Figuier de BarbarieOpuntia ficus indica de la famille des Marantaceae

C’est un cactus originaire d’Amérique qui s’est répandu dans le reste du monde, son huile est connue pour être un puissant antioxydant et un excellent anti-rides, au niveau thérapeutique on l’utilise contre les diarrhées et est réputé pour traiter le diabète, l’hypercholestérolémie, l’obésité et la gueule de bois, de plus, il est vanté pour ses propriétés antivirales et anti-inflammatoires. Pour peu qu’on se débarrasse de leurs innombrables graines, les figues se mangent fraîches, seules ou en salade de fruits, natures ou relevées d’épices, mais également en confiture, en sorbet ou en pâte de fruit.

Bien entendu, je croise des jasmins des Antilles, des arbres à pain, des dragonniers, des bonnets d’évêque et … des arbres à saucisse !

Kigelia africana, de la famille des Bignonniaceae

Ses fruits sont des baies pendantes sur des cordes, ils sont non comestibles frais car toxique tout en ayant des propriétés purgatives. On les fait sécher, torréfier ou fermenter pour les consommer et on le considère comme un remède aussi bien pour les rhumatismes que pour les morsures de serpent ou la syphilis. Et on en fait une boisson alcoolisée qui ressemble à de la bière.

Demain on lève l’ancre pour Antigua, on profite d’une dernière soirée à Deshaies, c’est joli comme tout Deshaies.

Quelques précisions !

  • Avoir sur ses tablettes : à l’origine, les tablettes mentionnées dans cette expression sont des petites plaques d’argile utilisées en Mésopotamie. Au fil du temps, elles sont devenues en bois, puis en métal. Mais toujours la même vocation, écrire pour ne pas oublier. Si les tablettes ont été reléguées aux oubliettes, l’expression désigne au sens figuré, l’action de noter quelque chose que l’on ne veut pas oublier.
  • Avoir un pendant : ce qui concorde avec quelque chose, est comparable à quelqu’un ou lui est semblable.
  • Le Stopping Power crée une réponse émotionnelle. Les gens se connectent d’abord à des messages émotionnels, leur consentement émotionnel les pousse ensuite à regarder une publicité, qui elle même va les encourager à prendre le temps de digérer ces informations et passer ensuite à l’achat. Le Stopping Power peut aussi inciter le public à en savoir plus, titiller sa curiosité, son désir, amener le consommateur à s’arrêter et à étudier une annonce et à effectuer ensuite des recherches d’informations supplémentaires. Il peut également être fait pour surprendre le public.
  • 549 jours = 1 an, 6 mois et 1 jour. La prochaine route du Rhum est prévue en novembre 2026
  • La chair de la carpe koï est un peu coriace. Ces poissons passent la plupart de leur temps dans des eaux stagnantes et peu profondes, il faut faire attention au risque d’infection bactérienne, mieux vaut ne jamais manger ce type de poisson cru mais le faire cuire correctement avec suffisamment de chaleur. Il existe des élevages de carpes koïs destinées à la consommation, les prix sont très élevés.

Quand on était à Kourou

En plissant les yeux, on voit Kourou

Or donc, nous étâmes aux Iles du Salut et en partîmes pour Kourou le 11 mai, je vous rappelle que j’avais dû insister parce que le capitaine désirait ardemment filer sur les Antilles par ras-les-cacahuètes de la pluie et de l’humidité qui nous moisissait jusqu’aux orteils, je lui dis que ça me rappelle une nouvelle d’Hitchcock si je me souviens bien, il était question de quelqu’un qui découvrait un bateau abandonné et recouvert d’une espèce de champignon et quand le champignon commençait à le bouffer, il comprenait mais un peu tard que tout l’équipage était passé de vie à trépas (si ça se trouve c’était de Stephen King ou Guy de Maupassant ou Edgar Allan Poe, voyez de quoi je me nourrissais à l’adolescence en sus des SAS et autre San Antonio), le capitaine s’en fiche comme souvent lorsque je lui partage ce qui me passe par la tête, bref, ce que capitaine veut, femme pas vouloir pour autant, cap sur Kourou et c’est tout.

Nous nous payons le luxe d’attendre que la pluie se calme et de prendre notre déjeuner au mouillage, il n’y a qu’une huitaine de miles jusqu’à notre prochaine destination, et puis surtout le capitaine veut attendre la marée haute pour arriver dans le chenal, autant vous dire que je suis détendue, les probabilités de sombrer corps et biens étant minces sur une distance aussi modeste, minces mais jamais nulles, ne soyons pas présomptueuse.

Et de fait, nous nous faisons proprement secouer, il n’y a que 7 mètres de fond, le vent d’un côté, un fort courant de l’autre, de la houle, les vagues qui s’en donnent à cœur joie, tiens toi ! n’arrête pas de m’enjoindre le capitaine sans songer que j’y pense toute seule, soudain en approchant de l’entrée du chenal c’est le calme, plus de vague … mmmh le calme … une autre planète … une autre planète ! crié-je dans les oreilles du capitaine qui ne sourcille pas, aimanté qu’il est par le sondeur qui affiche un fond minimaliste, d’autant que la mer est beige, que dis-je beige, elle est chamois :

on me l’aurait dit que je ne l’aurais pas cru

Quand on regarde sur les sites qui promeuvent le coin, je me dis que les photos sont sûrement trafiquées, les eaux de Kourou sont connues pour être marron, à cause alluvions déversées par les fleuves dont l’Amazone, il faut dire que, sous l’effet des courants, des vagues et des alizés, l’Amazone alimente en vase plus de 1500 km de côte, depuis l’embouchure de l’Amazone au Nord Brésil jusqu’au delta de l’Orénoque au Venezuela, ces apports sédimentaires proviennent majoritairement de l’érosion des Andes, ils sont évalués à environ 745 millions de tonnes par an dont 150 tonnes distribuées sur les côtes des Guyanes, résultat, le littoral de la Guyane Française est un banc de vase instable au possible, au moins on sait que si on plante dans le chenal, ça ne rayera pas la quille.

En haut les plages aux îles du Salut et en bas à Kourou …photos qui, lorsqu’on a vu de ses yeux vu la mer par ici, laissent à penser qu’elles ont été bidouillées

Bientôt nous ne parlons plus ni l’un ni l’autre mais regardons le sondeur qui n’indique que 1.8 mètres de fond, nous avançons avec prudence à peine à plus de 3 nœuds, il est dit que le chenal est dragué à 2.7 mètres, et bien mes fesses dirait on, mais bon, devant nous avance un catamaran de charter qui revient des îles du Salut avec des touristes, nous le suivons sagement, il doit bien connaître le coin…

Nous poursuivons notre route en remontant le fleuve Kourou, il y a plus de fond par ici, nous sommes au port de Pariacabo mais nous nous arrêterons avant les quais utilisés pour les besoins du Centre Spatial Guyanais (CSG) qui reçoit le matériel destiné aux  lanceurs  Ariane, Soyouz et Véga, on ne va pas risquer de se faire accuser d’espionnage industriel.

Nous arrivons au mouillage réservé aux plaisanciers, un oiseau rose fluo ! mugissé je, le doigt en direction de l’animal merveilleux avec cette impétuosité qui me caractérise, le temps que le capitaine réagisse l’oiseau n’est plus visible, et vu le regard qu’il me lance, il doit penser que j’ai vu passer on ne sait quoi que j’aurai pris pour un oiseau rose fluo, pourquoi pas un amiral en jupette tant qu’on y est, il me remet sur les rails en me rappelant que le bateau va tourner au gré des marées et qu’il faut vérifier que l’ancre accroche bien parce qu’il va y avoir du courant, c’est comme ça dans les embouchures, à peine mouillés le bateau tourne à 180 degrés et là on voit des troncs d’arbres charriés qui nous arrivent dessus, ça ne loupe pas, un tronc se fiche sous l’étrave, nous voilà beaux, que faire, moi je suis du genre à attendre pour voir ce que ça donne, si ça se trouve le courant va le dégager de là, mais le capitaine n’a pas du sang de nave dans les veines, il attrape la gaffe et, perché sur l’étrave, tente de repousser le tronc, entreprise aussi hardie que vaine s’il en fut, mais foin de moquerie, le tronc est bel et bien pris on ne sait comment dans l’étrave et il fait tranquille 10 mètres de long avec un diamètre à l’avenant, bon. On met l’annexe à l’eau et on l’assure parce qu’avec ce courant elle filerait au loin en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, on ajoute le moteur et tout ce qui va avec dont le capitaine, qui a en tête, on l’aura compris, de pousser le tronc avec l’annexe, bon. A mon tour d’être perchée sur l’étrave pour regarder le capitaine se battre avec les éléments, il pousse le tronc avec l’annexe, rien ne se passe, il fait alors rugir le moteur ce qui a pour effet de faire monter l’annexe sur le tronc, tu es monté sur le tronc ! que je crie, je le sais bieng ! qu’il me crie en retour, il ralentit et descend du tronc, mais à ce régime les oiseaux rose fluo auront le temps d’y faire leur nid avant que ça bouge, il remet des gaz, l’avant de l’annexe monte à nouveau sur le tronc, qu’à cela ne tienne, il persévère, je ne sais pas qui, du moteur ou du capitaine, est le plus à fond, ça dure, le moteur fume, le capitaine tient le régime, petit à petit le tronc se déplace, un peu plus, encore plus, et soudain le courant l’emporte à toute vitesse, bon sang, espérons qu’il ne va pas empapaouter je ne sais qui, le capitaine scrute la coque pour voir s’il n’y a pas de dégât mais non, c’est fait en bois les troncs, la chance, on ferme le bateau et on s’en va poser le pied sur un continent, ça fait un bail tout de même.

Nous sommes mouillés plus loin, là c’est un des pontons de la « marina »

L’eau du fleuve est encore plus marron que celle du littoral, quand on tire la chasse d’eau le WC se remplit de vase et une odeur terreuse flotte dans tout le bateau, le capitaine qui pensait nager en est de la revue, nous débarquons sur cet autre ponton accueillant …

… et propret, avec de jolis bateaux qui reposent sur la vase :

C’est moche.

Mais en s’avançant, dans les broussailles à bâbord, je vous le donne en mille,

j’ai zoomé comme une malade alors ils sont moins fluo que dans la vraie vie

des oiseaux rose fluo !

– Ah oui, me concède, du bout des lèvres, le capitaine.

Excitée comme une polarde le jour de la remise des prix, je fouille dans ma boîte à internet, ce sont des ibis rouges,

– Ce sont des ibis rouges ! informé je aussitôt le capitaine, toujours aussi peu ému, mais toujours émouvant dans son genre,

– ils sont rouges parce qu’ils mangent des crustacés qui contiennent du carotène continué je, ce n’est pas parce que le capitaine ne s’exclame pas qu’il ne s’intéresse pas, d’ailleurs il aime que je lui fasse des lectures instructives, ça me rappelle une tante qui lisait des Cécile et Jean à mon oncle quand ils roulaient sur la route des vacances, je n’ai jamais lu, mais vu comment les adultes se bidonnaient en racontant l’anecdote j’ai comme un pressentiment (en fait je viens de regarder sur internet, les titres ne laissent aucun doute, les friandises de l’amour, le satyre de Moscou, ah ! les sirènes de Guyane !), mais je m’égare, les jeunes ibis ont un plumage gris-brun avec un ventre blanc, c’est à force de manger du carotène qu’ils deviennent rouge, ça m’étonne que je dis au capitaine, lui pas.

Nous passons dans Kourou que je vous laisse découvrir dans ce petit florilège de photos-montage, la musique s’appelle Guyane, au cas où vous vous demanderiez pourquoi j’ai été coller ce morceau (qui paraît décalé à première vue) sur le montage :

Et vous constaterez, comme nous, qu’il n’y a pas de réelle âme au lieu, des ruines, des clôtures de tôles ondulées, des maisons crasseuses et un superbe stade, on trouve un resto chinois, ils sont partout, le capitaine commande un steak-frites en toute logique, moi des crevettes à l’asiate (ça me brûle la gueule, je regrette), un resto c’est toujours la fête.

Le lendemain, c’est dimanche, il faut attendre demain pour faire la clearance d’entrée que nous n’avons pas pu faire aux îles du Salut puisque ça ne s’y fait pas, nous faisons un tour jusqu’au front de mer d’où nous voyons parfaitement les îles du Salut :

on pourrait croire, à voir le ciel, qu’il fait un temps breton, détrompez vous, nous suintons l’humidité par tous les pores de nos peaux

Très plaisant le front de mer, des restos et des bistrots tout du long, une ambiance vacances, ça nous fait du bien.

Dans le resto où nous allons, un vrai resto avec des vraies chaises et pas des trucs en plastique, le proprio se montre très disert et, devant mon intérêt, nous raconte des recettes et des épices locaux, me fait goûter du couac, ou kwak en créole, une semoule à base de racine de manioc épluchée, macérée dans de l’eau, râpée et égouttée afin d’éliminer l’acide cyanhydrique (du cyanure), le manioc cru ou mal préparé est très toxique, si on en mange on peut avoir des malaises avec des vertiges et des vomissements, dans certains on peut même mourir en l’espace d’une heure ou deux, sans aller jusqu’à cette extrémité, consommer du manioc (bien préparé) inhibe la production d’hormones thyroïdiennes, en outre cela peut provoquer un goître … le monsieur m’en apporte dans une coupelle, me fait goûter (ça n’a pas de goût) et verse de l’eau pour me montrer à quel point il gonfle rapidement, c’est vrai que ça gonfle mais ça n’a pas plus de goût, ça se cuisine comme de la semoule et je pense que bien assaisonné ça fait pareil.

le capitaine n’a pas voulu goûter

Lundi, clearance. C’est au diable vauvert, portail aussi haut que fermé, sonnette, un gars entrouvre une porte et glisse un œil pour voir qui s’annonce, la tête entre les barreaux je lui lance que nous venons pour une clearance d’entrée, la porte se referme derrière l’œil, rien, le capitaine m’interpelle derrière son volant (on a loué une voiture et heureusement), qu’est-ce que t’as raconté ?! comme si j’avais provoqué le retrait des troupes, et puis le portail s’ouvre, on s’avance, l’œil appartient au douanier maritime qui finit par nous faire entrer quand bon lui semble dans son bureau (soit il a mangé son petit dèj, soit passé un coup de chiffon dans le bureau pour enlever des miettes) et asseoir, il a une tête de général à la retraite, coupé court sur le dessus et bien ras autour des oreilles, masséters saillants, ici on ne remplit pas de papiers à la main, c’est dématérialisé, mais il faut tout de même montrer patte blanche et acte de francisation, passeports and so, le douanier nous pose mille questions, veut savoir d’où on vient et où on va, insiste lourdement sur le fait que nous sommes probablement passées en Guyane à l’aller, mais non, mais si, mais non on vous dit, je ne sais pas s’il est suspicieux ou simplement curieux, si le capitaine ou moi avons des têtes de trafiquants ou s’il s’emmerde le lundi matin, une fois que nous lui avons raconté par le menu toutes nos escales sans nous recouper, il se détend et nous parle de son job, les jeunes recrues ne valent plus grand chose de nos jours et ne suivent plus les cours ni ne passent les concours pour la Guyane, de son temps on aimait l’aventure vindiou, maintenant les gars valent queue de chique, pour que nous n’ayons pas besoin de revenir il nous fait directement la clearance de sortie, le capitaine avance la date du mardi 21 parce qu’il a loué la voiture pour une semaine, une semaine sans naviguer, il va prendre racine dites donc, je veux bien être changée en mulot s’il tient jusque là… euh, pas en mulot, je rejoue ! … en … en quoi d’ailleurs ? …je ne sais pas en fait, en sirène c’est plutôt inutile, en licorne encore plus … fée, troll, farfadet, non, non, non … faudra que j’y réfléchisse…

Mais il nous faut bien rester encore une semaine parce que nous avons des choses à voir ! La Guyane possède 300 km de côtes, 520 km de frontières avec le Surinam et 700 km de frontières avec le Brésil, sa superficie s’étend sur 83.846 km², dont 95% de forêt amazonienne, c’est un peu plus petit que le Portugal, mais bien plus grand que le plus petit pays du monde, à savoir … le Vatican ! mé oui ! 0.439 km², c’est difficile d’y faire pousser des patates, mais c’est pas grave, ils ont des réserves d’or, par contre, en Guyane,  53 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, soit avec moins de 1 010 euros par mois, en comparaison, ce taux s’élève à 14 % en France métropolitaine… Pour finir cette présentation rapide, je vous dirai, qu’outre le centre spatial français de Kourou, la pêche et l’exploitation forestière sont les activités économiques les plus importantes en Guyane française. Je fais la lecture de l’économie Guyanaise au capitaine qui conduit, je n’ai pas encore osé Cécile et Jean, me demande quelle tête il ferait.

En priorité, nous allons sur Cayenne, le nec plus ultra des bagnes Guyanais si je puis dire, mon prof d’histoire-géo en term’ nous menaçait de finir à Cayenne lorsque nous n’étions pas attentifs ou carrément dissipés, je faisais partie de la seconde catégorie et il me le promettait d’un doigt vengeur, il n’est pas passé loin de la réalité, il n’y a pas grand chose à voir sur la route, plutôt rien même, mais nous avons la clim’ dans la voiture et rien que ça enchante le voyage, dans le bateau on cuit à la vapeur en se faisant massacrer par les moustiques, on se tartine d’anti-moustiques et on bombarde de bombes insecticides, rien n’y fait, ils sont blindés, j’ai même dû acheter un anti moustiques pour les fringues parce qu’ils piquent à travers les vêtements, quand on réussit à en écraser un ça fait une flaque de sang, si ça continue on va faire de l’anémie.

Et donc, Cayenne, environ 63 500 habitants sur les 300 000 que comptent la Guyane Française, des maisons créoles traditionnelles plus ou moins entretenues, beaucoup d’immeubles sales qu’on ne montre pas sur les sites touristiques, la cathédrale Saint Sauveur …

la musique s’appelle fort à propos : Cayenne

…et la place des Palmistes ! place mythique dans le cœur du capitaine qui y passât avec son pote Henri quand ils étaient jeunes, moi je dis au capitaine qu’il est encore jeune mais il ne me croit pas, pourtant c’est vrai, avant il était plus jeune, maintenant il est encore jeune, la preuve, ce tour du monde, on attend dans la voiture que la pluie se calme,

et la pluie ici, c’est pas rien
et la fameuse place…moi je ne la trouve pas formidable, mais le capitaine a un cœur (qui bat lentement, ceci explique peut-être cela), et dans ce cœur il y a ce souvenir, et j’aime qu’il me le partage

Et on s’en va chercher le bagne, je ne m’étends pas sur le sujet, l’ayant fait dans mon article sur les îles du Salut et la Nouvelle Calédonie, je rappelle néanmoins qu’à partir de 1854, les bagnards dits transportés étaient astreints à des travaux forcés et parqués dans différents camps, à Cayenne mais aussi à Saint-Laurent du Maroni, Sinnamary ou encore aux îles du Salut. En 1867, du fait d’une trop grande mortalité parmi les Européens, le bagne a été réservé aux condamnés des colonies, les condamnés de la métropole étant alors dirigé s vers le bagne de Nouvelle Calédonie ouvert en 1864, soit 10 ans après Cayenne. En 1887, les condamnés européens ont retrouvé le chemin de Cayenne après la fermeture de la Nouvelle Calédonie en raison de conditions de détention jugées trop… douces.  

Nous tournons dans Cayenne, suivons Maps, rien à faire nous ne trouvons pas de vestiges du bagne à visiter, et pour cause, il ne reste plus rien de ce bagne, tout ce qui subsiste se trouve place Leopold Héder et se résume à 2 ancres gigantesques qui décorent la pelouse, elles ancraient des pénitenciers flottants, vieux navires de guerre utilisés comme prisons ancrés à quelques encablures de la côte pour limiter les évasions autant que le personnel.

Par contre, il existe des images des derniers bagnards de Guyane, je vous mets un lien vers Daily Motion (y’a des pubs, mais bon) : https://dai.ly/x8ghv18 … ou comment une vague idée du bagne prend corps.

Le capitaine étant attiré par tous les ports possibles, nous sommes vite rendus à Remire-Montjoly, au port de Dégrad des Cannes, port de commerce principal de la Guyane dans lequel transitent 95% des produits importés pour la consommation locale. On voit au loin des cargos :

j’ai zoomé

Quand je dézoome on approche de … la marina … on regarde bien partout, c’est clair, la « marina » ou ce qu’il en reste est là :

c’est pas jojo

Ensuite nous nous dirigeons, avec émotion, vers un autre endroit mythique cher au capitaine, le port de pêche ! là où le capitaine et Henri avaient amarrés leur bateau il y a donc moult, et arrivons à l’endroit supposé, rien, enfin, quelques poteaux, de la vase et de la mangrove, mais rien quoi, nous cherchons, encore et encore, roulons à droite, à gauche, pestons contre Maps qui ne trouve pas l’endroit, mais si, nous sommes au bon endroit, le port de pêche a disparu et le souvenir du capitaine s’évapore dans sa mémoire infidèle, tout fout l’camp mesdames messieurs.

Malgré sa déception, nous sillonnons la Guyane, après le sud, le nord, pas beaucoup de voitures et jamais de bouchons, peu de bleds, mais par chance, en passant par Iracoubo, ça me fait tilt, j’ai lu quelque chose mais je ne sais plus quoi, et en voyant une église j’intime au capitaine de s’arrêter, c’est ça, j’ai lu un truc sur l’église !

l’église St Joseph qui ne paie pas de mine

Bon, il s’arrête, un peu de mauvaise grâce comme si je le réveillais de sa sieste, et c’est possible que le ronronnement du moteur sur cette route dénuée de tout intérêt agisse sur lui comme une berceuse, et nous entrons dans l’église …OH ! MY GOD !

Elle est peinte de la tête aux pieds !

classée monument historique depuis 1978

L’église a été entièrement peinte par un bagnard, Pierre Huguet, peintre en bâtiment, qui a mis 7 ans pour réaliser toutes ces fresques entre 1887 et 1893, il a ensuite été affecté pendant 4 ans à Cayenne à des travaux de voierie. Un panneau dans l’église précise qu’il fut libéré du bagne en 1909 alors qu’il a, en fait, disparu en 1900, peut-être lors d’une sixième tentative d’évasion, ce qui laisse à penser qu’il est mort noyé ou dévoré par les requins, mais sa légende raconte qu’il aurait réussi à rejoindre le Venezuela, laissant à jamais derrière lui son chef d’œuvre.

– ça vaut Michel Ange et la chapelle Sixtine ! c’est un autre genre mais ça le vaut ! chuchoté je à l’oreille du capitaine, tout réveillé pour le coup, il n’a pas l’air de cet avis, mais il n’est pas souvent de l’avis exprimé en première instance.

Sur la route des bagnes, il y a également celui de Saint Laurent du Maroni, inauguré en février 1858, la ville de Saint Laurent du Maroni ayant été créée postérieurement pour loger les gardiens et les bagnards libérés, ce bagne a fermé définitivement ses portes en 1946, et aujourd’hui il est restauré et accueille un musée qui retrace son histoire, des salles d’exposition et des ateliers.

Ce qui a fait la célébrité de ce lieu, c’est Papillon, c’est là qu’Henri Charrière, ou Papillon (surnom lié au papillon qu’il s’était fait tatouer sur la poitrine par aspiration à la liberté durant son engagement de 3 ans dans la marine) fut envoyé en 1933 pour le meurtre d’un collègue proxénète qu’il a toujours nié avoir commis, il s’en évada avant d’être repris et placé au bagne de l’île Royale d’où il réussira son évasion mais il vivra encore des années remplies de rebondissements éprouvants avant d’être véritablement libre à l’âge de 40 ans.

Pour en savoir plus sur Papillon : https://papillon-charriere.com/vie/le-bagne/

Et bien évidemment, le film avec Steeve Mc Queen et Dustin Hoffman : https://youtu.be/q49hs7wxHAM?si=_YMLIgFJAqVRmE8q

A part ça, à Saint Laurent du Maroni, il y a le fleuve Maroni, qui a pour particularité d’avoir en son milieu la frontière avec le Suriname (ancienne colonie néerlandaise indépendante depuis 1975), je n’en avais jamais entendu parler mais durant la cérémonie d’ouverture des JO à Paris, quand la délégation du Suriname a défilé, je les ai applaudi à tout rompre, comme des amis de longue date, je m’attache facilement.

De l’autre côté, c’est le Suriname

C’est un ballet incessant de pirogues qui traversent le fleuve dans les deux sens.

Et sinon, Saint Laurent du Maroni c’est pas folichon :

Nous reprenons la route qui n’est toujours pas plaisante, aussi quand je ne fais pas la lecture au capitaine chantons nous à tue-tête tiens bon la vague et tiens bon le vent, hissez haut ! Santiaaano ! si Dieu veut, toujours droit de-evant, nous irons jusqu’à San Francisco, et aussi nous irons à Valparaison, goodbye farewell, goodbye farewell ! on s’en donne à cœur joie.

Et on fait bien, parce que Mana c’est aussi tristounet que le reste :

A force, le capitaine ne se voit pas rester jusqu’au 21, il en a marre des bagnes, de la chaleur humide qui nous plombe, des moustiques qui nous bouffent, de la route qui défile, en plus j’ai vu ce que je voulais voir pour les plantes (je ferai des articles dédiés aux plantes plus tard), il décide qu’on partira samedi,

– mais je voulais visiter le centre spatial !

– bin tant pis, j’ai voulu nous inscrire sur internet mais il n’y a pas de place avant longtemps

Flûte alors. Mais que faire. Je trouve ça ballot d’être à Kourou et de ne pas visiter le centre spatial ! Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je me résous à faire l’impasse et nous profitons de la voiture pour faire l’avitaillement (je me décide à employer ce mot parce que dire qu’on va faire des courses ce n’est pas assez marin vous comprenez, alors qu’avitailler ça veut simplement dire ravitailler, bon, il existe plus de mots pour la bouffe que pour l’amour puisque c’est le même mot pour dire qu’on aime les spaghettis ou qu’on aime une personne), et tandis que je cuisine pour les quelques jours de notre prochaine navigation, le capitaine regarde ses mails et s’exclame qu’on lui propose deux places pour visiter le centre samedi matin, il me demande mon avis, bien sûr qu’on y va !

– on partira dimanche alors ?

– ah non ! samedi après-midi !

Il en a vraiment marre.

Et donc samedi matin, direction le centre spatial.

Ariane 5 … enfin, une reproduction

A l’accueil, une jeune femme fait l’appel et nous donne un badge qu’il faut obligatoirement garder tout du long, nous montons dans le bus qui va nous faire faire le tour de ce qu’il nous est permis de voir, la jeune femme nous explique plein de choses dans un micro : les fusées envoient des satellites protégés dans la coiffe située tout en haut de la fusée, Ariane 5 est aussi haute qu’un immeuble de 15 étages, pèse au
moment du décollage plus de 700 tonnes, 2 minutes après le décollage sa vitesse est de plus de 8 000 km/h, elle est constituée d’une structure à deux étages : l’étage inférieur, identique pour toutes les missions, est composé de deux parties : 1) un étage d’accélération à poudre ou booster qui pèse deux fois 240 tonnes et fonctionne pendant deux minutes, au tout début du vol et 2) un étage principal cryotechnique qui pèse un peu plus de 150 tonnes dont le moteur Vulcain fonctionne pendant environ 10 minutes. L’étage supérieur qui fonctionne à la fin du lancement et largue le ou les satellites est choisi en fonction des besoins de chaque mission.

Les boosters pour le décollage fonctionnent comme deux gros pétards puis sont largués en vol et retombent dans l’océan (ils ne vont plus les chercher car ça pollue plus d’aller les chercher que de les laisser pourrir par 4000 mètres de fond, bon), pour tout ça il faut des combustibles et des comburants, soit des propergols et des ergols, de l’hydrogène et de l’oxygène liquides à très basse température (-182°C pour l’hydrogène et -253°C pour l’hydrogène) qui sont envoyés dans la fusée par des bras cryotechniques qui se détachent seulement 5,5 secondes avant le lancement. Il y a de telles vibrations et un tel bruit au moment du décollage que pour les atténuer on envoie un véritable déluge d’eau de 30 m3 par seconde, car les vibrations pourraient détruire des structures des satellites qui sont dans la coiffe et qui coûtent bonbon. Le ou les satellites sont largués environ 30 minutes après le décollage de la fusée. C’est Ariane 5 qui a largué le James Webb Space Telescope, le plus grand télescope spatial à ce jour avec son miroir principal de 6,5 m de diamètre (ils ont eu du mal à le faire entrer dans la coiffe), à une distance de … 1.5 millions de kilomètres de la terre !

Nous nous sommes arrêtés sur l’aire de lancement d’Ariane 5 :

en plein milieu !

De loin nous avons vu l’aire de lancement d’Ariane 6 mais interdiction de s’en approcher, elle a décollé avec succès le 9 juillet 2024.

Nous sommes entrés dans le bunker du centre de lancement 3, bunker car, si près de l’aire de lancement, il faut protéger les personnes au cas où il y aurait une explosion, mon cousin Vincent a travaillé là, il m’a dit que si je l’avais prévenu que j’y allais, il m’aurait dit à quelle place il bossait (il gérait « les anomalies pour qu’elles soient acceptables et bon pour vol », ça fait sérieux) – mais interdiction de prendre des photos à l’intérieur :

c’est l’extérieur

Et puis nous sommes entrés dans la salle Jupiter, là où tout se passe lors d’un lancement

Où se trouve la salle des ingénieurs, informaticiens et autres techniciens derrière des vitres que je pense blindées :

De l’autre côté de ces vitres, les sièges réservés aux clients et aux officiels, il paraît qu’il y a une tension énorme jusqu’au largage final, à la réception du centre spatial il y a un buffet et du champagne qui attend tout ce monde, buffet et champagne qui ne sont pas consommés en cas d’échec, comme lors du lancement par la fusée Vega :

On me voit !

La visite dure 3 heures et est formidablement passionnante, je n’ai pas tout retenu, c’est compliqué d’envoyer des fusées dans l’espace, si j’avais su j’aurais mieux travaillé à l’école, mais qui nous donne envie de se faire chier à ce point en cours de physique-chimie ?

Pour en savoir plus sans se prendre le chou : https://cnes.fr/dossiers/fusees

Ca y est, on file rendre la voiture, rejoindre le bateau, et on part comme prévu …pour la Martinique ! ça va me faire drôle parce que nous y étions passés à l’aller, donc quelque part on aura déjà fait le tour du monde non ?

Pour si vous n’en avez jamais assez :

Nous étâmes : passé simple non reconnu par l’académie française, et pourtant quel panache !

En être de la revue : être déçu dans ses attentes, sans doute par allusion au mécontentement du soldat qui voyait sa permission repoussée en raison d’une revue.

Polard, polarde : étudiant(e) qui passe sa vie polarisé(e) sur les mêmes sujets, le nez dans ses cours polycopiés.

Pierre Huguet : condamné pour la première fois en janvier 1883 pour abus de confiance, condamnation suivie deux autres pour faux en écritures puis pour tentative d’escroquerie et port illégal de décorations, le récidiviste est condamné pour vol avec effraction en1889 à 20 ans de bagne et à la relégation ((l’obligation pour les bagnards de demeurer en Guyane après avoir purgé leur peine). Il a tenté de s’évader 5 fois et a été repris 5 fois. Voilà le bonhomme :

Santiano (Hugues Aufrey) : https://youtu.be/VQd1IOyhKS4?si=tR8XC_dYEuuiaKd3

Nous irons à Valparaiso, goodbye farewell, goodbye farewell : la chanson et les paroles, incontournable : https://asor44.fr/chant-nous-irons-a-valparaiso/

A nous la Guyane Française ! (à la louche, 1350 NM avant d’y arriver)

1er mai, le capitaine va à terre pour la clearance de sortie qu’ils n’ont pas voulu nous faire hier, car ici à Fernando de Noronha (j’ai pitié alors je vous rappelle où on est, moi-même ça m’arrive de me mélanger les pinceaux) on la fait le jour du départ et c’est comme ça, heureusement qu’ils bossent en ce jour férié, moi je prépare le bateau pour la nav, et nous sommes prêts à quitter Noronha, à 11h45 ce qui est un bel exploit, le capitaine me dit d’allumer les instruments pour lever l’ancre, 

– tu ne veux pas qu’on attende que le grain qui arrive soit passé ? (un grain arrive)

– nan, si ça se trouve ça va durer 2 heures 

– ou 10 minutes, on ne sait pas, mais je n’ai pas envie de me faire tremper pour hisser les voiles sous des trombes d’eau …

Il allume le moteur pour toute réponse et file à l’avant du bateau pour enlever la main de fer, ni une ni deux ça se met à tomber dru, sans plus de commentaires nous nous abritons et déjeunons tant qu’à faire,

on laisse tourner le moteur pour recharger les batteries tant qu’à faire aussi

à 12h30 on remet ça et c’est parti pour de bon, une fois l’ancre relevée j’éloigne le bateau au moteur afin de faire demi-tour pour hisser la GV, et là je vois une grosse bouée jaune, je préviens le capitaine qui finit de nettoyer la baille à mouillage à grands coups de seaux d’eau de mer, il jette un œil et me dit d’aller par là, je vais par là et donne mon avis quand il décide d’envoyer la toile, à savoir que je trouve que nous ne sommes pas suffisamment éloignés de la bouée, mais il est vrai qu’il cerne mieux l’espace que moi et que j’ai tendance à penser qu’il nous en faut beaucoup plus parce que j’ai toujours peur que nous n’ayons pas assez d’espace pour manœuvrer, je ne sais pas si ça me passera un jour, hissage de GV en un tournemain, mais on ne voit plus la bouée jaune,

– je ne vois plus la bouée jaune et on ne doit pas en être loin ! le préviens je

Main en visière nous scrutons chacun la surface de l’eau, rien, ça l’ennuie de ne pas la voir on dirait, et merde ! elle jaillit quasiment à la poupe, pousse la barre ! que me crie le capitaine, hop je pousse la barre pour laisser la bouée à tribord et c’est seulement là qu’on voit à bâbord une énorme amarre pour cargo flotter sur plusieurs dizaines de mètres, pousse la barre ! beugle t’il à en faire trembler sa glotte comme un battant de cloche à toute volée, mais trop tard, on est pris dedans, crotte de crotte, le capitaine est penché par dessus le bastingage et me donne des ordres d’aller par ici ou par là, j’obéis à l’aveugle puisque je ne vois rien de ce qui se passe dans l’eau, par contre je ne trouve pas ça bien malin de manœuvrer avec la GV déployée, je rechigne,

– mais si je continue on va empanner et tu vas te prendre la bôme dans la tronche !

– mais non !! fais ce que je te dis !!

C’est terrible, si je ne fais pas ce qu’il me dit ça va pourrir l’ambiance, et si on empanne ça va lui arracher la tête, il ne sera plus en état de me faire le moindre reproche mais l’ambiance n’en sera pas meilleure pour autant, alors je fais ce que je sais très bien faire, j’obéis pour lui faire plaisir sans renier ma propre idée, à savoir, dans le cas présent, ne jamais aller au-delà de 170 du vent pour éviter d’empanner, on continue de manœuvrer d’un côté ou de l’autre, moteur à fond en marche arrière, moteur à fond en marche avant, rien n’y fait, on tourne sur nous-mêmes (à 340 degrés) sans réussir à se dépêtrer, finalement

– met le point mort, on affale !

Bien que le capitaine émette des doutes à propos de mon quotient intellectuel comme à chaque fois que nous cafouillons de concert en manœuvrant, je lui oppose que je trouve ça intelligent d’avoir veillé à ne pas empanner dans la bagarre, mais il n’est pas en état de le reconnaître, en plus il va falloir qu’il se mettre à l’eau et ce n’est pas cette perspective qui peut être censée lui améliorer l’humeur, mais il n’a même pas le temps de sauter à pieds joints dans son slip de bain que voilà 2 gars arrivent vers nous en annexe, Dieu pourvoit,

– regarde ! Ils viennent nous aider ! préviens je le capitaine, un doigt tendu vers nos sauveurs pour lui indiquer l’aubaine,

– ils vont nous faire chier plutôt !

Non mais quelle idée ?!

– bin non, ils vont nous aider !

Et bien entendu que oui, un des gars enfile palmes, masque et tuba et ce faisant m’explique en anglais qu’il s’en occupe, plonge pour voir ce que ça donne sous la coque, remonte et me demande un couteau que je lui tends, un bon couteau pour couper les cordages et qui est à demeure dans le cockpit en cas d’urgence, 2 minutes après nous sommes libérés, le vent nous éloigne déjà alors il nage aussi vite que possible vers nous pour me rendre le couteau, en plus il nage avec un seul bras pour me montrer le couteau de l’autre main qu’il brandit au-dessus de sa tête, tu le crois toi que ça existe quelqu’un d’aussi gentil, obrigado obrigado ! je n’arrête plus de le remercier, que faire pour lui montrer ma reconnaissance, et le capitaine s’y met aussi, obrigado, mucho obrigado ! on s’éloigne vite pour ne pas s’enrouler à nouveau dans ce merdier avant de remonter la GV et cette fois ci on est parti, oserai je remuer le couteau dans la plaie car c’est, une fois de plus, plus tard que ce qu’aurais souhaité le capitaine, bien sûr que oui, je vais me gêner tiens.

Or doncques, direction plein ouest pour nous rapprocher des côtes brésiliennes afin d’avoir du vent car si nous filons en route directe nous tomberons trop vite dans le pot-au-noir et tintin pour avoir du vent.

Ça démarre cool, 10/13 nœuds de vent à 120/125 degrés, GV et génois, par contre il y a des grains un peu partout à surveiller de près, comme d’hab ça fait des ciels magnifiques :

On ne sait pas pourquoi, mais le capitaine se met à faire de la fièvre et à grelotter, dans le bateau c’est une véritable étuve et malgré tout il dort avec une grosse veste polaire et une couverture polaire pliée en deux par dessus, il est épuisé et plein de courbatures, je me demande s’il ne va pas mourir de chaud, je m’approche de sa couchette sur la pointe des pieds et le trouve plutôt très violet dans le cou, mon cœur s’affole parce qu’on dirait qu’il fait une hémorragie du cou, je suis à un doigt de le réveiller pour voir s’il n’est pas mort mais finalement je le laisse tranquille en me disant que s’il est mort je le saurai assez tôt, et s’il dort autant le laisser faire, et puis je ne suis pas loin de côtes brésiliennes, s’il a besoin d’un hôpital ou d’une morgue on y sera vite et je saurai l’amener à bon port … Mais, et vous le savez, le capitaine est habité d’une forme d’héroïsme que je qualifierais de marin, ce qui fait qu’il tient à manœuvrer dans son état fébrile, mais je prends des initiatives intelligentes (vu qu’il paraît que j’en manque) comme enrouler le génois parce qu’il n’a pas remis le bras dans la mâchoire du tangon après avoir empanné, ce qui démontre, s’il en était besoin, comme il est mal, au point qu’il voulait aller décoincer le génois en l’air, en pleine nuit et pleine pluie alors qu’il fallait juste le réenrouler pour passer le bras comme il faut, je n’ai qu’une trouille c’est qu’il tombe à l’eau, alors je suis à 100%, finalement la tête de la balancine pète alors on enroule le génois et on passe la nuit juste avec GV avec 1 ris, et c’est tant mieux parce qu’on se tape un gros grain de 30 nœuds qui dure presque deux heures.

un cargo, un arc en ciel, j’ai gagné ma journée

Aujourd’hui samedi 4 mai le capitaine va un peu mieux, il mange toujours très peu mais a pris un carré de chocolat et bu du café, c’est bon signe, il reprend du poil de la bête, les grains se succèdent et il pleut dru, 

– On voit que la pluie ici n’est pas polluée !

commente t’il, ce qui est un autre bon signe, et c’est vrai que le bateau est tout propre, alors que dans la plupart des marinas, après la pluie, et même avant, le bateau est plein de poussière noire.

photos prises en plein jour
il fait sombre, donc

Dimanche 5 mai, on a eu une nuit super tranquille, je suis toute réparée mais pas le capitaine, il est encore fébrile et dort toujours beaucoup, le temps est gris plutôt uniforme, quand il pleut c’est de la vraie pluie qui dure et pas juste des grains, on a encore empanné et maintenant on est tribord amure à 120 du vent qui oscille entre 12 et 20, on a encore 1,5 nœud de courant portant alors on avance à 8, c’est très bien, à midi j’ai dit au capitaine qu’il avait quand même meilleure mine (je me tais quand je le trouve émacié pour ne pas lui casser le moral) mais je lui avoue que j’avais eu peur avant-hier quand il dormait sans bouger enseveli sous un tas de polaires, 

– t’as eu peur que je sois cané ! dit-il en me regardant de travers pour sonder mon âme pêcheresse (il faut bien le reconnaître).

J’élude et poursuis 

– Je me suis dit qu’on n’était pas loin du Brésil et que je pourrais y aller pour t’emmener à l’hôpital ! (je tais cette histoire de morgue)

– T’es folle ! Pas au Brésil ! T’arrive avec un mort dans le bateau ils te confisquent le bateau ! (il a compris) (en même temps, s’il est mort …)

– Alors quoi ? Je vais jusqu’en Guyane ?

– Bé ouais !

Je ne lui dis pas que, naviguer plusieurs jours avec un macchabée, fût-ce celui, sacré, du capitaine, par ce temps chaud et humide, serait d’une puanteur sans égale et que je ne sais pas si j’aurais la couenne de m’infliger ça, et puis jeter un corps par dessus bord est-ce que c’est légal ? Même mort je ne sais pas … en plus il ne serait plus là pour m’interdire d’aller au Brésil, encore que, il me hanterait, jour et nuit, c’est clair, j’apprendrai plus tard, en racontant à mi-voix cette anecdote à une équipière d’un autre capitaine, qu’il existe des sacs à macchabée que des navigateurs emportent parce que, justement, on n’a pas le droit de balancer un corps par-dessus bord, fût il décédé.

On est à moins de 1 degré de l’équateur, il y a peu de fond car nous nous rapprochons du delta de l’Amazone, bientôt l’hémisphère Nord !

6 mai – La première partie de la nuit a été agitée, grain à plus de 30, autres petits grains, une mer assez agitée, cargos, on a dû passer l’équateur durant une accalmie vers 2 heures du matin mais nous étions tous les deux assoupis et bien nous en avait pris car à 3 heures plus de vent, il a fallu affaler, moteur, à peine on s’endort que le réveil sonne pour le tour de garde, finalement le capitaine a pu dormir de 5 à 7 et moi de 7 à 9, le vent était revenu donc voiles hissées, je n’ai même pas entendu le capitaine manœuvrer avec le bruit du moteur en fond, et puis c’est reparti, grains à plus de 30, mer agitée de 3/4 arrière, avec le courant on avance entre 8 et 12, ça secoue pas mal avec tout ça …

Le capitaine est encore patraque mais il assure, il y a des grains qui durent 15 minutes et d’autres 2, 3 heures, voire plus, entre gris clair et gris foncé, tu crois que t’es sorti d’affaires parce que ça se calme un chouïa et vlan ça repart, c’est fatigant, 1 ris GV que je n’ai même pas eu besoin de réclamer, et 1 ris génois, acquis de haute lutte,

– on n’a pas besoin d’aller à plus de 11 nœuds !

– mais ça c’est la vitesse de fond, en surface on ne va qu’à 8 ! Si on ne va pas assez vite c’est pire !

– peut être mais on n’a quand même pas besoin d’aller à plus de 11, ça bouge trop !

– mais je te dis qu’on va à 8 !

– j’m’en fous, quand tu dormiras je prendrai un ris de plus si ça monte trop, je l’ai déjà fait 

Il en reste pantelant, estomaqué par tant d’audace, à le voir je soupire que, si ça tombe, je lâcherai le ris, je l’ai déjà  fait aussi, il va se coucher, ça monte …et je ne prends pas d’autre ris … de peur de le décevoir.

Après ça a été moteur, toute la nuit et ce matin, au large du delta de l’Amazone l’eau n’est pas bleue mais marron/kaki, on a peu de vent plein cul mais ça roule à mort, vagues et houle désordonnées, pourtant nous sommes à plus de 100 NM de la côte mais comment expliquer autrement cette couleur et cette mer ? En plus il n’y a pas de fond par ici, c’est un peu pas rigolo, la bonne nouvelle c’est que cette nuit il y a eu un grain à plus de 37 nœuds, mais au moteur nous nous en sommes gaussés, s’il y avait eu du vent de travers comme hier on aurait eu génois et GV déployés et on aurait dû courir comme des dératés pour arranger ça sous la pluie battante qui rinçait une fois de plus le bateau, on a fermé les écoutilles pronto mais un peu trop tard quand même, il y a les coussins du carré qui ont morflés, et puis on a senti la poussée du vent sur le bateau, c’est incroyable la force du vent, ça pousse un bateau même sans un centimètre carré de voile.

je chantonne au capitaine il pleut le jour il pleut la nuit il pleut toujours dans ce pays, il ne connaît pas

Les grains se suivent mais ne se ressemblent pas forcément, hier en voyant arriver un nouveau grain on a pris 1 ris sur le génois tout en en ayant déjà 1 sur la GV, j’ai demandé au capitaine

– on prend un autre ris ?

avec une petite tête à faire pleurer dans les chaumières, je pensais aux 37 nœuds de la nuit dernière.

Il refuse, il n’y a pas de petite tête qui tienne.

– Mais si on a 40 nœuds ! On serait au portant je dis pas, mais là on est au travers !

– Mais non ! J’te dis que ça va pas souffler fort !

– Vu comme le ciel est noir ?

Et on a eu du 25 nœuds à tout péter, il avait raison (et j’avais donc tort).

voyez comme je n’exagère pas quand je dis que le ciel est noir

A midi, encore un ciel noir avec un cargo dessous (photo de dessus), c’est joli, je dis au capitaine qu’on se dépêche de manger avant que ça nous tombe dessus et, pendant que nous mangeons, je prédis qu’il faudra prendre le café à l’intérieur

– meuuuh naaan

Et puis mais si, ça nous arrive de parier un resto, et puis on oublie qui avait gagné, quand et à quel propos (ça me fait penser que le capitaine me doit aussi une bière, à propos d’une chanson de Brassens).

On reste affalés parce que, soit il y a peu de vent plein cul ce qui fait claquer les voiles, soit on se prend un énième grain avec vent qui monte et tourne, justement pendant que nous déjeunions d’une exquise salade de pommes de terre/thon en boîte/ aneth séché/crème fraîche/ citron que c’était bon à s’en lécher les doigts, le capitaine avait remis le génois parce que le vent était remonté à 12 nœuds, la gagne, et puis BAM ! Le vent tourne et fait empanner le génois, il se met à flotter des trombes, le capitaine bazarde ses fringues et me demande son ciré qu’il enfile sur son corps nu et bronzé agricole, il se démène pour enrouler le génois gonflé à contre, quand je pense qu’il était à un doigt de le tangonner avant le repas, il est bel et bien guéri, on reste affalés et au moteur tant que c’est comme ça.

8 mai, un peu de soleil entre des rideaux de pluie, il y a un petit bruit cristallin qui vient de je ne sais où dans le bateau, je me croirais dans le sous-marin de la série voyage au fond des mers …

Un épisode pour vous faire plaisir, on n’en fait plus des comme ça : https://youtu.be/XRLpZJcwC_g?si=KOEhuhJ7QUOc2pGa

Je fais court, ça passe de 2 à 30 nœuds, de 75 à 175 degrés du vent, on alterne moteur et génois, sous les grains avec le génois et le courant, on marche à plus de 9 nœuds, ça glisse tout seul, ça fait plaize.

9 mai, nuit identique mais pour varier les plaisirs le capitaine a mis le génois sous les grains quand il y avait du vent, pour en profiter, a empanné ce même génois sous ces mêmes grains, à affalé après les grains quand on n’avait plus que 0.6 nœud de vent, il a bien profité, ça c’est sûr.

A 9h45 de Noronha nous ne sommes plus qu’à 4 NM des îles du Salut mais nous les voyons à peine, et nous sommes seulement à une douzaine de miles de la côte Guyanaise donc nous devrions la voir mais que dalle, juste des nuages et de la pluie …

On ne les distingue bien que lorsqu’on a le nez dessus

En face on distingue à peine Kourou sous la flotte :

on aperçoit des constructions sur la gauche

Nous mouillons devant l’île Royale, et même si le mouillage est rouleur et qu’il pleut, c’est bien bon d’être arrivés.

On ne sait pas trop combien de miles on a fait finalement, mais nous n’avons pas pris la route la plus courte d’un point A à un point B :

Après les îles du Salut nous irons à Kourou mais que ça soit ici ou là bas, il n’y a pas de marinas, ce n’est pas un lieu de plaisance me dit le capitaine, il pleut tout le temps, l’eau est crado et y’a pas de plage, en plus les îles sont vraiment minuscules et ne freinent que très peu le courant et de la houle, ça m’étonnerait que ça soit un mouillage de tout repos, on s’y arrête parce que c’est sur la route et que c’est français, pour couronner le tout nous y sommes en pleine saison des pluies, malgré tout je suis trop contente de faire une halte ici !

Légende : l’éclair rouge c’est là où on s’était mis et où on a dérapé et il ne faut pas s’y mettre, le smiley jaune c’est là où ça ne dérape pas et où on a mouillé

Le soir, on aperçoit les lumières de Kourou et du centre spatial, le ciel est chargé, la mer est noire, qu’est-ce que ça peut être beau !

Et le lendemain, chance, il ne pleut pas, on s’en va visiter le bagne qui se trouve sur l’île Royale, à peine le pied posé sur l’île qu’on voit filer des espèces de gros rats, ça pose l’ambiance :

ce sont des agoutis, une croisée du rat et du lapin, ils mesurent entre 45 et 60 cms, pèsent entre 2 et 5 kilos, ça se mange et il paraît que c’est très bon

Et donc, le bagne … juste avant de vous montrer ce que j’ai vu, je vous raconte : créé officiellement en 1854 par Napoléon III, le bagne de Guyane était la plus effroyable des prisons françaises (je ne développe pas plus cet aspect car je vous en avais raconté une partie quand nous étions en Nouvelle Calédonie). La Guyane ne comptait pas UN bagne mais plus d’une trentaine de camps pénitentiaires, les plus célèbres étant les bagnes des îles du Salut, de Cayenne, de Saint-Jean et Saint-Laurent-du-Maroni. En 1923, Albert Londres (1884-1932), dans le journal Le Petit Parisien, écrivait : « Le bagne n’est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C’est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c’est tout, et les morceaux vont où ils peuvent ». 

Le milieu politique commença à intervenir contre le bagne à la suite de Charles Péant qui, au début des années 1930, voulut obtenir la suppression des bagnes en métropole et alerta sur ce qui se passait en Guyane. Fin décembre 1936, un projet de suppression du bagne par extinction fut déposé par des figures du Front Populaire, projet qui fut remisé au fond d’un placard à la chute du dit Front Populaire. En juin 1937, le ministre des Colonies Marius Moutet assenait une terribles vérité : La France était, avec l’URSS, la dernière puissance mondiale à maintenir la peine de travaux forcés. Gaston Monnerville, député Guyanais et fervent partisan de l’abrogation du bagne, argumenta que le bagne coûtait trop cher à la France (30 millions de francs de l’époque = 22 millions d’euros par an) et son argument fit mouche, le 17 juin 1938, dans le cadre de la loi sur le redressement financier, la transportation outre-mer fut enfin abolie, l’historienne Danielle Donet-Vincent dans La Fin du bagne écrivit : « ce fut finalement un subterfuge politico-économique – et non un argument moral – qui fit tomber le bagne guyanais. » Ce ne fut pourtant pas la fin du bagne, il y eut encore un convoi de 666 relégués en novembre 1938, mais l’entrée en guerre de la France contre l’Allemagne accomplit ce que la loi avait été incapable de réaliser : l’arrêt des convois de forçats vers la Guyane. Pour les détenus sur place, la guerre fut abominable, Robert Badinter écrira dans une tribune du Monde le 24 novembre 2017 : « ces chiffres effroyables sont proches de ceux atteints dans les camps de concentration nazis ». En février 1944, le général de Gaulle, projetait de déporter les « collabos » aux îles du Salut, mais il ne fut pas long à entrevoir son erreur. Alors que la presse américaine présentait le bagne guyanais comme le visage le plus hideux de la colonisation européenne, l’Armée française de la Libération ne pouvait pas se permettre d’indisposer son nouvel allié. Il y eut encore de nombreux atermoiements honteux mais, lorsque la Guyane devint officiellement un département d’outre-mer le 19 mars 1946, il devint évident qu’un DOM ne pouvait pas abriter un bagne et, sous la pression américaine qui préparait le plan Marshall pour aider économiquement la France à se remettre du conflit mondial, le Gouvernement provisoire opta pour le rapatriement massif des anciens forçats. En revanche, les individus encore en détention étaient toujours interdits de retour. En métropole, l’invasion supposée des délinquants multirécidivistes continuait à affoler l’opinion publique. Des dizaines de convois envoyèrent plus de 2 000 hommes vers la métropole ou l’Afrique du Nord. Le 8 août 1953, le navire San Matteo ramenait à Bordeaux les derniers forçats de Guyane, la page du bagne était définitivement tournée. Elle laissait derrière elle 200 anciens prisonniers indochinois condamnés à l’exil prolongé par la guerre franco-vietnamienne (1946- 1954), plusieurs dizaines de malheureux ravagés par la lèpre et quelques épaves humaines devenues inaptes au retour.

L’horreur.

Petit montage du bagne de l’île Royale, à imaginer avec une température d’étuve

On imagine la souffrance, l’isolement, la maladie, la peur, le désespoir, et puis plus loin on croise des paons, et puis on entend des oiseaux, et puis la vie est là, partout.

Et encore un peu plus loin, c’est un gendarme que nous croisons, après un échange de politesses je lui demande comment il se fait que la seule auberge de l’île soit fermée, moi je pense que c’est parce qu’il n’y a pas assez de touristes par ici et en fait non, c’est qu’il n’y a plus d’eau, comment ça il n’y a plus d’eau ? A se demander comment on donnait à boire aux prisonniers, et ouais, pas de déssalinisateur, pas d’eau, plus d’auberge. Alors on voit des catamarans de charters qui arrivent avec des touristes et leur sandwich, avec le capitaine on remonte en annexe et on va faire le tour de l’île St Joseph, aussi appelée l’île du silence à l’époque car les condamnés n’avaient pas droit à la parole, les communications se faisaient par gestes ou écrits, l’île était réservée aux fortes têtes qu’on isolait dans des cellules, nous n’avons pas pu accéder aux vestiges en trop mauvais état mais nous passons près du cimetière des gardiens et du personnel des 3 îles.

il y a environ 300 sépultures

Et impossible de se rendre sur l’île du Diable, c’est désormais interdit car son accès maritime est trop dangereux, et c’est vrai qu’on voit que les courants sont très forts entre les îles, je suis bien contente que le capitaine ne décide pas d’outrepasser l’interdiction… l’île du Diable c’est la plus célèbre, c’était l’île réservée aux prisonniers politiques que l’on cherchait à isoler du monde, y compris des droits communs, et c’est là que le capitaine Dreyfus a débarqué le 13 avril 1895 et est resté durant quatre longues années, seul avec quelques surveillants qui se chargeaient de veiller scrupuleusement à son isolement, parfois mis au fers dans sa case sans sortir pendant plusieurs semaines (on se rappellera qu’il fut ensuite rapatrié pour être rejugé et innocenté en 1906). Sur les 329 condamnés qui ont séjourné dans l’île depuis 1852, 76 y sont morts, 177 sont revenus en France métropolitaine, 58 se sont évadés et 17 se sont installés en Guyane après leur libération.

Les pauvres gens. Tous.

On distingue la geôle de Dreyfus sur l’ile du Diable

Alors pour les moustiques il a raison, on se fait bouffer, même à travers les fringues. Et aussi que tout moisit aussi, toutes nos fringues sont imprégnées de cette odeur de renfermé et de champignon incomestible.

11 mai, temps de merde, le mouillage roule à mort et il pleut des hallebardes, le capitaine est tellement dégouté qu’il veut filer de suite aux Antilles,

– mais le frigo est vide ! Et on n’a plus d’eau ! Et j’ai des rendez-vous de consultations ! Et j’ai envie de voir la Guyane moi !

Et aussi, bon sang, de découvrir la pharmacopée Guyanaise, c’est vrai quoi.

Il s’y résout mais je vois qu’il va chercher au fond de lui-même pour ne pas dégager d’ici. Alors après déjeuner, on lève l’ancre pour Kourou, c’est pas la traversée la plus longue qu’on aura à faire …

Les réponses aux questions que l’on est en droit de se poser :

  • Le 1er mai est-il férié partout dans le monde ? Sur 195 pays, 163 célèbrent les travailleurs le 1er mai. Sur le continent nord-américain, le labour day est férié mais il a lieu le premier lundi de septembre comme dans la plupart des pays anglosaxons, certains syndicats et organisations de gauche américains et canadiens continuent malgré tout de commémorer le 1er mai. Au Danemark et aux Pays-Bas, le 1er mai n’est ni férié ni chômé, ce qui n’empêche pas des manifestations d’avoir lieu. En Chine, les travailleurs ont chaque année cinq jours à l’occasion du 1er-Mai (trois jours fériés et deux jours de week-end), faisant de cette fête un des grands moments de vacances de l’année.
  • Merci en portugais se dit obrigado si on est un homme et obrigada si on est une femme – moi je criais obrigado parce que je croyais que c’était quand on remerciait un homme qu’on disait obrigado et qu’on réservait obrigada quand on remerciait une femme, bon, c’est l’intention qui compte. Merci beaucoup se dit muito obrigado, je ne saurais vous dire d’où vient le mucho obrigado qu’a crié le capitaine, du moins l’ai-je ainsi entendu, probablement d’un mélange espagnolo-portugais, mais en espagnol merci beaucoup se dit muchas gracias et beaucoup tout seul se dit mucho. C’est pas facile de voyager moi je dis.
  • Doncques : archaïsme – invariable. Variante de donc, souvent utilisée en poésie et théâtre pour ajuster le nombre de syllabes dans un hémistiche ou un vers. Archaïsme : Qualifie un mot ancien qui n’est plus d’usage à la suite d’un changement des règles de la langue (par exemple les terminaisons en -ois du français remplacées par -ais) ou à la disparition du référent qu’il désigne… Ce qui me fait ajouter que les gens qui se plaignent que les jeunes d’aujourd’hui ne respectent pas notre belle langue française devraient revenir au français du moyen-âge, voire au latin, langue morte, le français étant une langue vivante (ça me désole quand même de voir des fautes telles que le sens de la phrase en est parfois incompréhensible ou simplement détourné de son sens initial, je citerai en exemple une phrase toute simple j’adore la rentrée, qui n’a pas le même sens que j’adore la rentrer)

Petit cadeau : Ballade en vieil langage françois, de François VILLON, 1431 (vraiment pas si vieux !) (pour l’apprécier, encore eût il fallu que nous sussions la comprendre)

Car, ou soit ly sains appostolles
D’aubes vestuz, d’amys coeffez,
Qui ne seint fors saintes estolles
Dont par le col prent ly mauffez
De mal talant tous eschauffez,
Aussi bien meurt que filz servans,
De ceste vie cy brassez :
Autant en emporte ly vens.

Voire, ou soit de Constantinobles
L’emperieres au poing dorez,
Ou de France le roy tres nobles,
Sur tous autres roys decorez,
Qui pour luy grant Dieux adorez
Batist esglises et couvens,
S’en son temps il fut honnorez,
Autant en emporte ly vens.

Ou soit de Vienne et Grenobles
Ly Dauphin, le preux, ly senez,
Ou de Digons, Salins et Dolles
Ly sires filz le plus esnez,
Ou autant de leurs gens prenez,
Heraux, trompectes, poursuivans,
Ont ilz bien boutez soubz le nez ?
Autant en emporte ly vens.

Prince a mort sont tous destinez,
Et tous autres qui sont vivans :
S’ils en sont courciez n’atinez,
Autant en emporte ly vens.

And now, Fernando do Noronha !

on remonte à grands pas

Reprenons : samedi 20 avril nous avons quitté Ascension, voilà, le cadre est posé.

Et donc nous voilà sur la route de Fernando do Noronha, cap plein Ouest pour ne pas remonter trop tôt dans le pot-au-noir, à propos de pot-au-noir je demande au capitaine quelle est la meilleure saison pour le passer avec moindre mal, parce que dans l’hémisphère sud nous sommes en automne mais dans le nord nous somme au printemps, et quand on passe l’équateur paf ! on change de saison à l’instant T : donc comment savoir si c’est mieux en hiver ou en été puisqu’il y a les deux saisons de part et d’autre de l’équateur ? Le capitaine se passe la main dans les cheveux d’un air chagrin, qu’est-ce que je l’emmerde avec mes questions, et me dit ce que je sais, à savoir que c’est la zone de convergence inter tropicale comme je vous l’avais expliqué quand nous avons passé l’équateur dans l’autre sens, certes, mais bien malin pourra me dire quelle est la meilleure saison pour le passer …

petite piqûre de rappel

J’en déduis qu’il vaut mieux se fier aux mois de l’année, c’est plus sûr.

Mais cette zone est mobile, il faut regarder la météo pour savoir où elle se trouve quand on y passe

Nous sommes à moins de 8 degrés de latitude sud et il fait très chaud et humide, comme dit dans les livres, c’est reparti pour se demander à quoi ça sert de prendre une douche, l’eau du bateau est quasi chaude et les patates germent à toute blinde.

Mais pour l’instant on a 20 nœuds, on est à 120 du vent, 1 ris à la GV et on avance à 7.5/8, autant vous dire que c’est parfait et qu’on prie pour que ça dure, bien que nous sachions pertinemment que cela ne sert à rien d’autre de prier que de se rassurer soi-même.

Tintin, notre hydro générateur, marche de moins en moins bien (moi je crois qu’il est carrément foutu oui) le capitaine pense qu’on l’a abîmé en allant trop vite dans le canal du Mozambique et c’est bien possible que je lui réponds, en attendant on a que les panneaux solaires pour recharger les batteries, alors quand il n’y a pas de soleil c’est juste juste, la nuit on ne met que le feu de mât et pas les feux de nav parce qu’on est tout seul et il vaut mieux économiser les batteries … depuis j’en suis un peu revenue d’être détendue et de penser que la probabilité de rentrer en collision avec un autre bateau ou un cargo est inférieure à celle de gagner au loto, parce qu’on apprendra plus tard qu’un couple parti de Québec pour rejoindre les Açores a été découvert mort sur leur radeau de survie, a priori ils étaient entrés en collision avec un cargo qui ne s’en est pas plus rendu compte que lorsqu’on écrase un brin d’herbe en marchant sur du gazon, ils n’ont eu que le temps de sauter dans leur radeau de sauvetage et sont morts probablement de faim et de soif avant d’être trouvés par un autre bateau 6 semaines plus tard, ça m’a affolée pour eux,

– mais pourquoi ils n’ont pas appelé le cargo avec leur VHF ?

– aaaaah mais ça peut aller tellement vite, le bateau peut se remplir d’eau très vite et tu n’as pas le temps, il faut vite sortir le radeau de survie !

– ouais mais ils pouvaient prendre leur VHF portable ?!

– mais si ton mât est dans l’eau tu n’as plus d’antenne, tu ne peux joindre personne !

– ooooh meeeerde, bien sûûûr … mais ils n’avaient pas pris suffisamment d’eau et de bouffe pour tenir un bout de temps ?

– il faut toujours avoir de l’eau et des sacs de bouffe prêts avec le radeau … nous c’est pas prêts, il faudrait préparer des trucs d’ailleurs …

On peut tout de même conclure qu’ils avaient un bon radeau puisqu’ils n’avaient pas coulé. Et à l’heure où je vous écris on n’a toujours rien préparé.

on a de la lune et c’est chouette d’y voir la nuit

Plus tard le vent adonne et on passe les voiles en ciseau avant de se coucher, je demande au capitaine pourquoi, avec le même vent, on avance moins vite en vent arrière avec les voiles en ciseau qu’au travers avec les voiles du même côté (en fait je lui avais demandé une autre fois mais j’avais oublié, et j’avais aussi oublié de vous le raconter et comme j’y repense je le colle ici) : c’est tout simple, c’est parce qu’au travers l’écoulement du vent est laminaire et en vent arrière il est turbulent …

et maintenant je sais que je le retiendrai (enfin, j’espère) … si ça se trouve je vous l’avais déjà raconté en plus

24 avril : jusque là temps idéal du plaisancier au cul bordé de nouilles : vent constant entre 15 et 22, voiles en ciseau, bonne moyenne, tout de même une mer qui bouge un peu, mais avec les mouillages que nous avons eus c’est de la gnognote, la nuit on voit parfois des oiseaux mais ils sont assez petits, et tant qu’ils se posent sur l’écoute de génois, le capitaine leur fiche la paix.

ça met de la poésietant qu’on ne tape pas dessus

Et puis hier, quand même, on a bien vu que des cumulus joufflus se formaient, il était un peu tôt pour déjeuner mais j’ai dit au capitaine qu’autant manger avant qu’il ne flotte, ça n’a pas loupé : des grains successifs avec des rafales à 40 nœuds toutes voiles dehors, on bombait à plus de 10 et les vagues nous emportaient à droite et à gauche, à un moment ça s’est calmé et on en a profité pour prendre 1 ris 1/2 au génois, comme on en avait déjà un à la GV on l’a laissé comme ça, mais à peine plus tard ça a repris de plus belle alors on a pris un second ris sous des trombes d’eau et à nouveau 40 nœuds, mais maintenant je connais bien les manœuvres et, est-ce une conséquence directe, le capitaine râle beaucoup moins, voire plus du tout, et encore aurait-il eu une raison de le faire parce que quand il a fallu qu’il mette ou qu’il enlève, je ne sais plus, le bras du génois, je devais enrouler le génois et je ne savais plus si je devais fermer le taquet du génois ou celui de l’enrouleur, j’ai bien vu que ce grain violent avait perturbé mes fonctions cognitives, j’ai fini par le faire en demandant platement au capitaine de m’excuser, je n’allais pas lui dire que j’étais un poil stressée, il me l’avait demandé plus tôt dans le bateau tandis que je restais debout sur la descente pour avoir un peu d’air, je lui avais répondu que non mais que je n’étais pas détendue, et que ce n’était pas les 40 nœuds qui me stressaient mais de me demander si ça n’allait pas empirer, ça l’avait fait sourire … en tous cas on était au pire cap pour le génois : soit on navigue à moins de 140 du vent et on le met du même côté que la GV, soit on navigue à plus de 150 et on le tangonne pour le mettre en ciseau, mais entre 140 et 150, que ce soit d’un côté ou de l’autre il a tendance à claquer dès que le bateau lofe ou abat, et ça faisait plusieurs fois que le capitaine alternait le côté du génois parce que ça l’énerve quand ça claque et ça l’énerve aussi que ça ne m’énerve pas car puisqu’on ne peut rien y faire ça ne m’énerve pas, c’est vrai ça, ça ne sert à rien de s’énerver… j’ai fini par lui dire que ça serait mieux de l’enrouler comme ça on serait au bon cap parce que soit on faisait trop de Nord, soit trop de Sud, et sans génois ça serait plus facile … il a dit … oui ! je vous promets il a dit OUI, ô joie ineffable, précieux instant, inoubliable, surprenant, miraculeux (je fais ma Madame de Sévigné, ça le vaut bien) et même s’il a failli changer d’avis encore une fois, on a fini par l’enrouler, et avec déjà 2 ris dans la GV c’est moi qui me riais des grains, ça a duré quelques heures et puis ça s’est calmé dans la nuit mais comme je me suis endormie hyper tard le capitaine n’a pas eu le cœur à renvoyer tout de suite de la toile pour ne pas me réveiller et ça a fait chuter la moyenne …. On a quand même fait du 7 de moyenne depuis notre départ et c’est pas mal du tout. 

Il y a un cargo énorme qui est passé tout près de nous, à moins de 2 miles ce qui est ridicule par rapport à la taille de l’océan, 366 mètres de long, 51 de large et 12 de tirant d’eau, on a bien regardé le relèvement pour être certains de ne pas finir contre un mur de ferraille, et aussi le capitaine a eu la bonne idée de me raconter des histoires de marins perdus ou morts en mer, ça tombait bien, il a le chic.

Aujourd’hui ça a commencé par le beau temps avec ce voile de chaleur qui monte et atténue le bleu du ciel, puis forme des nuages qui s’agglomèrent et finissent par rejeter toute l’eau qu’ils ont bue,  je n’arrêtais pas de regarder cette évolution, sur le coup de 16h j’ai dit au capitaine que je prenais ma douche avant que ça flotte, j’ai enlevé les tauds qui nous protègent du soleil et lui ai demandé de prendre un ris dans le génois, et puis ensuite, voyant le ciel tout noir, un second ris dans la GV, c’est ce qu’on a fait mais le vent n’est pas monté et les nuages noirs ont glissé à côté de nous, le capitaine est en train de souffrir de m’avoir écoutée, je me défends parce qu’on ne sait jamais à l’avance, parfois le vent s’emballe et parfois il tombe, comment savoir …

comment savoir ?

26 avril, grains, empannages, empannages, empannages sur empannages, on n’est quasiment jamais au cap, le vent passe de 7 à 27 et change de direction, nous errons sur la mer, ça serait moi j’affalerais et ferais cap direct au moteur, mais le capitaine n’est pas fait de ce bois là, je suis lâche et il est têtu (c’est le capitaine qui m’a dit le dicton marin si tu choques t’es un lâche, c’est comme ça que j’ai appris que ma tendance naturelle est à la lâcheté, mais grâce au capitaine je me retiens pour ne pas me faire honnir), alors on empanne encore et encore, sur le coup de 20 heures le vent tombe à 2, la pluie dégringole comme si les vannes du ciel était ouvertes en grand, on y vient : moteur et on affale, le bateau balance violemment et le capitaine manque de tomber pendant qu’il range la GV debout sur le pont plein de flotte, il se rattrape in extremis tandis que je me rattrape de mon côté en lui criant

– TIENS TOI !!

– AFFALE PLUTÔT QUE TES CONSEILS !!

– DESOLEE D’AVOIR DÛ ME RETENIR DE MON CÔTE ! (non mais dis donc t’es d’jà pas gonflé !)

– AH PARDON !

, je ne sais pas comment il fait pour tenir sur le pont quand ça roule autant, une fois la GV affalée je vais en pied de mât pour l’aider d’une main à attacher la voile, de l’autre je me tiens à un hauban, je suis loin d’avoir sa dextérité, c’est un point que je dois encore travailler pour tenter de monter d’un barreau sur l’échelle de l’excellence …

Bon, on range tout, je prépare à manger et VLAN ! un nouveau grain, le vent remonte à 26, le capitaine est vert d’avoir affalé, il souffle des naseaux comme un cheval qui a bouffé trop d’avoine, 

– Mais c’est juste le grain ! Ça va retomber ! (tenté je de l’apaiser)

– Mais si ça dure ?

– Si ça dure on verra (issu de la technique de vente dite faire écran)

Heureusement il pleut à verse ce qui mesure les élans du capitaine, nous mangeons et ça dure, pluie torrentielle et vent qui se maintient, je suis au bout de ma vie alors je m’en vais tomber sur la couchette du carré, je dors avant même d’avoir touché l’oreiller.

Mais toute la nuit on alterne des grains, des vents qui montent et retombent et changent de direction, le capitaine qui était sorti dérouler le génois finit par le réenrouler parce que c’est n’importe quoi et aussi pour que finalement on puisse dormir tranquille, comme dirait John c’est le marasme, c’est le capitaine qui a compris qu’il voulait parler du pot-au-noir, sur google translate pot-au-noir se traduit pas doldrums, et en inversant la recherche, doldrums veut dire déprime, tandis que marasme se dit marasm, bref, on ne doit pas être loin de la ZCIT.

Et le lendemain,

– terre ! terre ! s’écrie le capitaine

Brazil brazil !

On arrive au mouillage, le capitaine m’a prévenue, on ne restera pas longtemps parce qu’il est hyper cher, il a vu sur internet que c’est 75 ou 100 € la nuit, voire plus, c’est vrai que ça fait cher juste pour mettre la pioche, en plus il paraît que c’est rouleur, bon, on verra bien, je suis trop contente de me poser un peu.

C’est chose faite, dans la Baia de Santo Antonio devant la plage, après avoir tournicoté pour trouver la bonne, que dis-je, la meilleure place aux yeux du capitaine,

la meilleure place, donc

il est presque midi, qu’à cela ne tienne, annexe à l’eau, on s’en va faire les paperasses et peut-être trouver un truc aussi sympa que gourmand et local à manger ?

C’est assez incroyable mais on dirait qu’à Noronha il n’y a pas d’heure pour travailler, nous trouvons la capitainerie ouverte avec capitaine de port et autres bureaucrates sur la brèche, le mien capitaine remplit les mêmes formulaires que partout ailleurs, et au moment de tamponner nos passeports, le capitaine de port nous indique d’aller boire une bière dans le bistrot d’en face parce qu’il a appelé celui qui s’occupe de l’immigration qui viendra quand il viendra, alors autant attendre en buvant une bière, nous obéissons.

Ca ne fait pas longtemps que nous sommes assis qu’un monsieur genre marin-sur-le retour avec des yeux délavés, une barbichette et des cheveux filasses longs et blancs, vient s’installer à notre table avec un grand sourire, il est français et son bateau est mouillé dans la baie, on commence à papoter, je ne le sens pas vraiment le gars bien que son odeur vienne me chatouiller les narines et ce n’est pas la rose, mais bon, c’est surtout le capitaine qui papote avec lui, et puis le capitaine de port sort de sa cabane (la capitainerie est une cabane tout de guingois) et nous hèle pour venir chercher nos passeports tamponnés, le capitaine y va et je me retrouve seule avec le vieux marin qui commence à me baratiner qu’il s’est fait bouffer sa carte bleue je ne sais où, je le vois venir gros comme une maison et élude,

– c’est vrai que c’est mieux d’avoir au moins 2 cartes quand on voyage, il faut s’organiser !

Je le branche sur un autre sujet mais il y revient toujours, et continue quand le capitaine revient avec nos passeports, il nous explique qu’il a cent mille euros sur son compte mais qu’il ne peut pas y toucher parce que je ne sais plus quel argument bidon, et qu’il est vraiment ennuyé sans sa carte bancaire, je lui conseille d’appeler son banquier mais il m’explique que ça n’ira pas, alors d’appeler sa copine qu’il dit avoir (beaucoup-plus-jeune-que-lui-fierté-dans-la-prunelle) afin qu’elle lui envoie un billet d’avion pour aller régler ses problèmes bancaires en France et qu’il la remboursera avec ses cent mille balles, il finit toujours pas dire qu’il est bien emmerdé sans carte bancaire, le capitaine lui fait comprendre d’économiser sa salive et ses bobards parce qu’on ne lui filera pas un rond et on le quitte pour s’en retourner manger un morceau au bateau parce qu’il n’y a pas plus de resto sympa ici que de beurre au Cap Vert (depuis, et ça date, j’ai toujours une réserve de beurre au frigo).

On voit bien Cap de Miol

Après manger on s’en revient à terre pour aller trouver un supermarché et un ATM pour prendre des sous, ici la monnaie c’est le Real, ça nous fait marcher sous un soleil de plomb en se faisant bouffer par les moustiques,

je demande au capitaine combien il a payé pour le mouillage et combien de temps on va rester là, alors tenez vous bien, ce n’est pas 100 € la nuit pour mouiller à Noronha, c’est 150 Real la nuit, ça fait grosso modo 25 € ! j’ai lu sur internet que des personnes ont payé par exemple 310 € pour 3 nuits en étant 4 sur leur voilier, d’autres 170 € pour 3 jours, ou encore que ce serait l’un des mouillages les plus chers au monde avec les Galapagos, s’ils font payer à la tête du client c’est qu’on en a de bonnes on dirait, c’est vrai qu’il n’y a aucun prix affiché à la capitainerie mais je n’en ai jamais vu nulle part, bref, c’est une bonne nouvelle de ne pas de faire vider les poches ici, pour l’instant ! ponctue le capitaine.

A la caisse du supermarché (no fruit, no vegetable, just a piece of bad bread, quand on est français on trouve le pain d’ailleurs dégueu et il l’est, n’est-il pas) on se retrouve derrière un des douaniers qui nous a fait les papiers, il nous reconnaît (un bon point pour les brésiliens) et nous propose de nous déposer dans le centre de Vila Dos Remedios, le capitaine commence par refuser pour ne pas l’ennuyer (le capitaine n’aime pas déranger, ça fait juste perdre du temps moi j’dis) mais de mon côté j’accepte avec reconnaissance et moult signes de tête affirmatifs parce que ça serait bien de trouver une loc de bagnole maintenant plutôt que de retourner à pinces jusqu’à la baie et de perdre notre matinée de demain à faire ce que nous pouvons faire aujourd’hui, j’ai un mal de chien à décider le capitaine mais il cède, il en a marre, la nuit tombe, le douanier nous laisse dans une rue avec plein de restos, on cherche un loueur de voiture, tout est fermé mais comme on se dit qu’autant chercher pour demain, de fil en aiguille on tombe sur un gars qui en appelle un autre qui arrive avec un buggy tout crotté, le capitaine fait le nez, il voudrait une vraie voiture, j’insiste pour qu’on le prenne, c’est quoi ces goûts de luxe soudain, le capitaine signe des papiers sur le capot du buggy, le gars lui fait faire un tour pour lui montrer comment ça marche, et puis nous voilà partis en buggy, c’est tape-cul, ça zigzague, surtout quand le capitaine redresse d’un coup sec, mais ça ne va pas vite et l’empâtement est tellement large qu’il faudrait le faire exprès pour verser…

en vérité on n’a pas besoin de casque mais ça ne serait pas bête

Alors le lendemain matin, on part visiter Noronha, le capitaine est encore un peu ronchon de ne pas avoir une vraie voiture, mais on va vite comprendre qu’on est mieux en buggy et que ça ne loue pratiquement que ça par ici, en dehors de la route principale ce ne sont que chemins raides, défoncés, et très souvent trempés par les pluies qui stagnent dans les ornières, un petit aperçu :

Quand ça secoue trop je m’accroche et ne prend pas de photo, vous saurez bien

Que vous dire de cette île …déjà qu’on en fait vite le tour, fût-ce en buggy, car elle ne fait que 26km², qu’il y a 3410 habitants pour 100 000 touristes par an, qu’elle ne produit aucune nourriture en dehors de la pêche, que tout est importé depuis le continent et que la principale activité économique est le tourisme, qu’elle est surnommée l’île arc-en-ciel pour sa faune colorée, est rattachée à l’état du Pernambouc, est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2001, et que son écosystème souffre déjà de l’affluence des touristes malgré des quotas qui ne doivent pas être très bas car nous croisons des centaines de touristes en maillot de bain et en buggy, sans bière à la main car le taux d’alcoolémie autorisé au volant est de 0, ça n’empêche pas de voir des bières dans toutes les mains par ailleurs.

Après ces données histoire de vous situer le contexte, cette île est aussi surnommée le Saint Tropez Brésilien, j’ai donc hâte de la comparer à St Trop (que personnellement je trouve magnifique tout autant que sa région, et des gens qui décrètent qu’elle est surfaite, je dirais d’eux qu’ils ne la connaissent pas en dehors des clichés du mois d’août et qu’ils devraient découvrir un des plus beaux villages de notre planète) (et plus je voyage, plus je le pense, la France a un charme fou), bon … côté plages, rien à dire, Fernando 1, St Trop 0

On voit sur l’une des photos qu’il y a des parasols avec des transats, allons y voir de plus près …

AAAAh c’est rien moins que moyen hein … St Trop 1, Fernando 0, y’a pas à tortiller :

Mais alors d’où vient cette comparaison entre deux lieux qui ne me paraissent pas comparables pour un sou ?

Réponse pour que vous n’ayez pas à perdre votre temps à la chercher : Noronha est une destination paradisiaque très prisée pour les lunes de miel des brésiliens, il y a un nombre incroyable de jeunes touristes qui viennent y faire la fête, et également une destination rêvée pour les surfeurs, plutôt aisés car la vie là-bas est considérée comme très très chère, ok, c’est un point commun, et c’est vrai que la location du buggy n’est pas donnée et que les gens se plaignent des tarifs hôteliers exorbitants et des taxes à tous crins, nous on a trouvé que ça reste tout à fait abordable, surtout quand on déjeune dans un resto local où nous avons mangé pour 30 € à 2, si on va dans un resto plus branché ça tourne autour de 50/60 € pour 2, c’est pas la mort quoi. D’ailleurs des restos il n’y en a pas bézef, on prend ce qu’on trouve, et avec la chaleur le capitaine se fend d’une petite bière bien fraîche,

– tu as entendu, le taux d’alcool autorisé au volant est de zéro !

– pffff !

Il s’en moque.

On continue notre tour de l’île et de ses plages vraiment extrêmement belles je dois dire, et en repassant un peu plus tard par la Ville des Remèdes (je ne parle pas portugais mais faut pas avoir fait l’ENA pour comprendre), un barrage de flics ! crotte ! la bière ! Pas besoin d’ouvrir la fenêtre, il n’y en a pas, le capitaine salue le flic d’un grand sourire, flic qui rétorque de même en lui demandant s’il a bu de l’alcool,

– Não !

qu’il lui affirme, moi je crois que le mensonge aggrave toujours tout quand celui à qui on a menti s’en aperçoit (il faut tout faire pour que l’autre ne s’en aperçoive pas, c’est la base) et on dirait que le flic ne le croit pas car il lui fait signe de le suivre pour le faire souffler dans un ballon, hé bin on est bien tiens, si je dois conduire le buggy on n’est pas rendus … je me bouffe les petites peaux des doigts à m’imaginer être au volant de cet engin de la mort et vois revenir le capitaine d’un pas nonchalant, il remonte dans le buggy, renonce à attacher la ceinture qui fait 3 kilomètres de long et est pleine de boue à force de traîner partout, je lui demande

– alors ?!

– alors quoi ?

Il le fait exprès pour me donner l’envie de l’étrangler et tester mon self-contrôle,

– et bin, le test !

– négatif

C’est bien le seul test avec celui de grossesse qu’on est content de voir négatif, je n’en reviens pas,

– mais la bière ?

– mais il y a longtemps que je l’ai bue, et en plus j’ai mangé

Ah ouais, c’est bon à savoir dis donc.

Nous continuons en visitant le centre historique de Vila Dos Remedios, c’est très joli mais ça serait bien d’entretenir le patrimoine je trouve.

Eglise Notre-Dame de Remedios, construite au XVIIIe siècle
Elle domine la vieille ville

Nous passons aussi visiter le fort Nossa Senhora Dos Remédios au-dessus de la baie de Santo Antonio, c’est la queue, on paye et on nous scotche un bracelet fluo autour du poignet comme si on allait embarquer sur un paquebot de croisière, il y a un panneau qui dit qu’il est interdit de boire de l’alcool et en même temps les hôtesses vendent de la bière à l’accueil juste sous le panneau, les gens en achètent tous et en boivent en faisant le pied de grue, on se regarde avec le capitaine, on n’est plus dans le coup on dirait, bon, nous avançons pour visiter le fort et là, surpriiiiise !

Ce n’est pas un vieux fort à visiter mais un haut lieu de la vie nocturne Noronhésienne, nous y sommes tôt et il y a encore peu de monde mais des bars et de l’alcool à gogo et de la bonne musique, je ne peux m’empêcher de me dandiner 5 minutes tandis que le capitaine fait comme s’il ne me connaissait plus, puis nous montons tout en haut et, comme toutes les vues de tous les forts de toutes les îles, la vue est superbe, encore plus belle ici que dans de nombreux autres endroits :

la baie de Santo Antonio
en vue large … on voit très bien Cap de Miol quasi au milieu de la photo
le fort a été rénové pour se transformer en resto et boîte de nuit à ciel ouvert
vue sur la vieille ville et son église

Et on termine par cette superbe vue du Morro do Pico de Praia da Conceição que je traduirais par le Pic Morro de la plage de la Conception, pic emblématique de l’île s’il en est et qui culmine à 321 mètres s’il vous plaît.

On ressort du fort à l’heure où les Ken et Barbie brésiliens se pointent pour festoyer, ouaip, ce côté là peut bien faire penser à St Trop sauf que les robes et les shoes à paillettes font franchement cheap, si je peux vous donner un conseil c’est de venir à Noronha plus pour visiter cette nature splendide que pour se la péter comme aux Caves du Roy (de mon temps c’était la boîte la plus courue de St Trop).

Nous ne nous attardons pas plus, nous avons encore bien de la route pour rentrer, et c’est tout ce que nous verrons du Brésil, j’espère y aller un jour car, comme dans tant de pays, après avoir développé l’industrie pharmaceutique et balayé les savoirs populaires, le Brésil a décidé d’intégrer les plantes à son système de santé, je ne vous partage pas encore mon travail sur les plantes des différentes îles sur lesquelles nous sommes allés (bien que je le fasse parfois) car cela est un travail énorme, mais lorsque je serai rentrée et que je m’attellerai à tout mettre en ordre, je ferai des articles botaniques.

C’est le 1er mai, il flotte, nous attendons que ça passe pour lever le camp, 1340 NM en ligne droite jusqu’en Guyane Française et en plein pot-au-noir, nous verrons bien.

Prenez vos crayons !

  • La vraie façon de faire un relèvement « consiste à mesurer la direction magnétique d’un point de repère sur le paysage (vas-y en plein océan) avec un compas de relèvement puis tracer sur la carte marine ce relèvement à partir du symbole du point de repère mesuré, en utilisant la règle ou le rapporteur de navigation » … autant vous dire que dit comme ça, ça ne me dit rien, alors en vrai, et en gros, on regarde l’angle du cap de l’autre et le nôtre, si ça ne varie pas on va se foncer dedans, si ça varie on devrait s’éviter, et ce jour là le capitaine m’a montré sur l’AIS la donnée qui sert à faire un relèvement, c’est hyper simple, si ce chiffre varie on est tranquille, s’il reste constant il va falloir manœuvrer.
  • Quant au mensonge : en psychologie sociale, on considère qu’il existe cinq motivations au mensonge : valoriser notre image, éviter les conflits, ne pas peiner notre interlocuteur, persuader quelqu’un afin d’en tirer un avantage, et enfin dissimuler ou justifier un manquement… Une étude menée en 1996 par les psychologues Felder, Forrest et Happ, concluait que nous mentons 2 fois par jour ! L’expérience consistait à se faire rencontrer des participants, dont certains avaient pour consigne de se présenter sous un jour agréable ou de parler de leurs compétences : à l’issue des entretiens, ces derniers avaient menti davantage que ceux laissés sans consigne particulière… Mais en règle générale, 60 % des participants avaient menti entre deux et trois fois en l’espace de 10 minutes de conversation. Le résultat a surpris autant les chercheurs que les sujets de l’expérience. Et, si hommes et femmes mentent à la même fréquence, l’objectif de leurs mensonges diffère, les hommes ont plus tendance à recourir aux mensonges d’autoprotection, afin de préserver ou d’améliorer leur image, tandis que les femmes inventent plus souvent des mensonges altruistes. Je conclurai par un vibrant vive les femmes !
  • L’alcool est détectable dans le sang pendant 6 heures environ, puis 12 à 24 heures dans l’haleine, l’urine et la salive, et jusqu’à 90 jours dans les cheveux. Pour une détox à 100%, il faudra donc compter environ un mois et demi sans boisson alcoolisée. Le temps d’élimination de l’alcool est très variable selon le nombre de boissons alcoolisées ingurgitées et dans quelles conditions celles-ci ont été bues. En moyenne, il faut 67 minutes pour éliminer une bière, soit légèrement plus d’une heure.
  • Les 20 meilleures boîtes de nuit du monde : https://www.hostelworld.com/blog/fr/meilleures-boites-de-nuit-du-monde/
  • Quelle langue parle t’on à Fernando de Noronha : le portugais, comme au Brésil. Au-delà du Portugal, on parle portugais au Brésil, mais aussi au Cap Vert, en Angola, en Guinée-Bissau, en Guinée Equatoriale, à Macao en Chine, au Mozambique, à Sao Tomé-et-Principe, au Timor oriental et à Goa en Inde, ça en bouche un coin hein.

Escale à Ascension, ça fait toujours plaisir une escale

Ste Hélène d’un coup d’œil

Vendredi 12 avril, on part de Ste Hélène et aussi incroyable que cela puisse être, je ressens de la peine, adieu petit salon de thé anglais, adieu les gens, adieu Nicolas qui est né ici et y est revenu après s’être exilé un temps parce qu’ici, it’s home comme il l’a dit en haussant les épaules d’un geste fataliste, prochaine escale Ascension.

c’est paumé

Très vite on tangonne le génois, on a 15/18 nœuds, ça avance bien, on n’est même pas plus bousculés qu’au mouillage, jusqu’ici c’était aux Selvagens qu’on avait eu le pire mouillage, puis Funchal en top 2, ils sont détrônés haut la main par Ste Hélène, on nous annonçait pas trop de vent pour ce week-end alors le mouillage aurait été plus calme, mais dans le doute on s’est dit qu’on préférait rouler en navigant peu plutôt que de subir la houle, le courant et le vent de Jamestown, on en avait un peu notre claque.

Samedi 13 on met le spi après le petit dèj, 12/15 nœuds, 140 du vent, on avance à 7 de moyenne, on en profite puisque le vent devrait tomber, on verra, pour l’instant le capitaine est joyeux car quand on file sous spi il est joyeux, il y en a c’est la raclette, le capitaine c’est le spi.

c’est pour toi, Yves 😄!

Cette nuit j’étais réveillée à 3 heures pour mon tour de garde, RAS, impossible de me rendormir parce que pas assez de vent alors les voiles claquaient et le pilote n’arrêtait pas de corriger ce qui fait un boucan d’enfer dans la cabine arrière, à 4 heures le capitaine s’est levé et a pris un ris pour que ça claque moins, il m’a dit de me recoucher et j’ai obéi, et puis à chaque fois que je pensais qu’il avait terminé, j’entendais le winch, à quoi ça sert de me dire de me recoucher si c’est pour mouliner le winch, mais qu’est-ce qu’il fabrique ?! Ça a duré 2 heures, à chaque fois je croyais qu’il en avait terminé, et ça repartait de plus belle, à 6 heures je suis allée lui demander ce qui se passait : il avait passé le génois du même côté que la GV, puis tangonné à nouveau, puis préparé le spi, et là le vent était reparti, plus besoin de spi, 6 heures du matin, l’heure où t’as des envies de meurtre mais où ton éducation religieuse (et la frousse de te retrouver seule sur un bateau) t’en empêche.

– tu as dormi ?

(devine) bin non, y’avait trop de bruit 

– ooooh ! isabelle !

Ton qui manifeste que j’aurais pu faire un effort pour le remercier de m’avoir laissée au lit, c’est vrai quoi, quelle ingratitude, on se recouche et on dort un peu, on a des têtes de déterrés, ce n’est pas à Ste Hélène qu’on s’est reposés.

On regarde le paysage.

Nous avons eu, je pense, mais la mémoire humaine nous trahit parfois, les plus beaux ciels pleins d’étoiles dans les nuits qui ont suivi notre départ de Cape Town, un ciel d’une pureté parfaite, et c’est terrible mais quand on a eu le plus beau, on chipote pour le reste, on a la nostalgie du meilleur, mais qu’importe,  le spectacle des vagues et du ciel vaut la peine de s’asseoir au premier rang chaque soir et chaque matin, et on est toujours récompensés.

Parfois il ne pleut pas.

On se tape des grains et de la flotte à tire-larigot, quand ce n’est pas d’un côté c’est de la l’autre, l’humidité s’infiltre partout, aussi bien dans le bateau que dans nos chairs, je suis gonflée comme une éponge trempée dans une cuvette pleine, les nuits se passent à chasser des oiseaux gros comme des poulets qui aimeraient se poser sur les panneaux solaires, le capitaine craint toujours qu’ils ne s’assoient sur les antennes et là plus de GPS ni de Starlink ni de rien, il leur fiche un grand coup de gaffe sur la tronche mais il faut plusieurs fois pour qu’ils comprennent que se poser là entraîne systématiquement recevoir un coup sur la gueule, ils finissent par laisser tomber, c’est pavlovien, quand c’est à mon tour de chasser les oiseaux, je balaie l’air avec la gaffe mais je ne tape pas par crainte de les estourbir à jamais en entendant le bruit mou de la cervelle qui explose, ou, et c’est pire quoi qu’en diront les défenseurs des animaux, de bousiller une des antennes, en plus je me connais, j’accuserais les oiseaux et j’aurais du mal à finir ma vie avec ça sur la conscience, surtout quand le regard intègre et franc du capitaine se poserait sur moi et que je penserais à l’antenne à chaque fois.

Les jours se suivent et se ressemblent : des grains, des grains, des grains, de la pluie, de la pluie, de la pluie, en général pas très fort les grains sauf un, sous GV hissée haut et génois tangonné, 38 nœuds, il flottait tellement qu’on est restés debout dans le bateau à ne piper mot, à regarder les appareils, à écouter le vent souffler et à sentir les mouvements du bateau filer à toute berzingue, à sentir le vent nous pousser au cul comme un rouleau compresseur, les fois d’après quand je voyais des grains nous arriver dessus, je sautais sur le génois pour le rouler et on prenait un ris ou deux selon la couleur du ciel, je le réclamais au capitaine parce que lui attend toujours de voir s’il y en a besoin mais moi j’en ai marre de me faire rincer pendant les manœuvres, c’est ce que je lui ai dit :

– mais autant le faire quand on voit le grain arriver plutôt que de se faire rincer en manœuvrant dans l’urgence !

C’est vrai, quoi.

Quand un grain nous arrive par derrière au portant, on dirait qu’un chien de l’enfer énorme, énoooooOOORme ! arrive en courant derrière nous, haletant, naseaux fumants et langue pendante, il arrive, écume aux bajoues, sa langue balaie l’air de droite et de gauche, il arrive, il grossit derrière nous et son haleine fétide et brûlante nous chasse et nous rattrape en même temps, putain il arrive …

je n’ai rien vécu au-delà de 45 nœuds et je ne veux même pas savoir

Quand je raconte ça au capitaine il hausse les sourcils mais je vois derrière son œil flou qu’il imagine la scène, je lui avoue que parfois je me fais des films et que ça me fiche la trouille, 

– pas toi ? jamais ?

– bé si ça m’arrive, mais bon …

Mais bon.

Nous arrivons à Ascension le 17 avril après 5 jours de nav’ et de flotte, mais là chance, le temps est sec, et d’ailleurs ça a l’air bien sec cette île, comme s’il y avait un micro climat. On tournicote dans le mouillage pour décider de l’endroit qui roulera le moins tant qu’à faire, une longue ligne de bouées flotte le long d’une zone dans laquelle aucun bateau n’est mouillé, le capitaine me demande ce que c’est, je pourrais lui donner sa propre réponse qu’il me sort dans ces cas là, j’en sais rieng ! mais je suis ainsi faite que je cherche toujours une réponse à donner parce que je suis aidante de nature,

– un pipeline ?

ça lui donne des idées,

– un tuyau pour apporter la gazoline depuis les pétroliers  jusque dans les réservoirs parce qu’il n’y a pas assez de tirant d’eau pour qu’ils s’approchent !

On pourrait continuer bon train comme ça, jusqu’à un tube d’exfiltration des humains par les extra terrestres mais je m’arrête là (on comprendra plus tard en voyant la station de dessalement d’eau que c’est une pompe à eau de mer).

Le capitaine mouille pas loin des bouées parce qu’il pense que c’est là qu’on sera le moins sujet à subir la houle et que les gens sont bêtes et se mettent là où il y a déjà des bateaux (je suis ce genre là), ça roule beaucoup moins qu’à Ste Hélène mais c’est loin d’être le calme absolu, comme à chaque fois qu’il choisit de mouiller à l’écart des autres bateaux qui, à part un catamaran plus loin dans la baie derrière nous, se limitent à des petits bateaux à moteur ou à des barques de pêcheurs et une barge militaire, je me pose la question de savoir si justement ce coin sans bateaux et proche du tuyau flottant ne serait pas un coin inapproprié, pour l’heure c’est annexe à l’eau, il faut aller faire la clearance d’entrée et se signaler à l’immigration, Ascension est une île anglaise tout en étant une base américaine, il a fallu demander des e-visas pour avoir le droit de s’y arrêter, faut pas se louper … 

Quand nous avons quitté Ste Hélène, Nicolas nous avait prévenus qu’ici il n’y a pas de Kenny et encore moins de taxi-boat, et le capitaine, qui est un vrai capitaine, se renseigne toujours sur les endroits où on va, il m’explique qu’il va falloir s’amarrer près d’une barque, passer dans la barque et se tirer vers le quai, des fois je me demande s’il se fout de moi,

– tu te fous de moi ?

– naaaan hahaha !

Je ne sais pas s’il se fout de moi ou pas.

Nous emportons les papiers du bateau et nos passeports, filons en annexe vers le quai et arrivons près de la barque promise par le capitaine, barque que la houle fait monter et descendre avant de s’éclater contre le quai sur lequel une dame blonde nous demande en criant de loin si nous parlons français, tu parles qu’on parle français, on l’aime déjà, elle hurle au capitaine de me déposer sur le quai et ensuite de retourner s’attacher près de la barque et de monter dedans pour que je le tire jusqu’au quai à son tour, okééé … je profite d’une vague qui déferle sur le quai pour sauter dessus et le capitaine repart cahin-caha.

voilà comment ça se présente

La dame, du cata derrière nous et Belge de surcroît, m’indique qu’en haut des escaliers il y a des cordages et que je dois les ramener en bas des escaliers pour tirer la barque jusque là, c’est d’une incohérence crasse, les cordages sont attachés à l’opposé de la direction dans laquelle je dois tirer, on met une bonne demi-heure à réussir le tour de force de tirer cette fichue barque jusqu’au quai le capitaine et moi, chacun à un bout de cordage … capitaine qui avait analysé la situation et noté son incohérence, il m’avait crié qu’on allait tendre un cordage dans le sens logique pour qu’on perde moins de temps et que l’on gagne en sécurité, encore une bonne partie de rigolade n’est-ce pas capitaine, debout dans la barque qui roulait, il attendait qu’une vague le rapproche du quai pour me lancer le cordage, mais il était toujours beaucoup trop loin et le cordage tombait à l’eau, il a fallu s’y reprendre à 4 ou 5 reprises avant de réussir, je l’entendais pester comme un diable, poser le pied à Ascension se mérite.

Sur la vidéo suivante on voit les cordages prévus attachés en haut du quai à droite, puis la barque et notre annexe attachée derrière, puis le quai de débarquement et on voit sous l’eau le cordage rouge qu’on a mis en place pour pouvoir tirer la barque sur la gauche :

un vrai merdier, mais comme je dis au capitaine, ce sont les joies du voyage, et je le pense vraiment

La dame blonde et Belge nous a indiqué où trouver les customs et l’immigration, soit dans un même bureau au bout du quai, c’est fermé et ça rouvre à 14 heures, on en profite pour faire le tour du bled, Georgetown en l’occurrence, c’est vite fait, c’est vide et triste pas possible, quand on passe quelque part je me projette toujours pour savoir si je pourrais vivre là, Ascension c’est vite vu, c’est non, je ne me verrais pas du tout vivre ici …

Il fait chaud mais c’est froid

Quand 14 heures sonnent, on prend un bain de climatisation dans le bureau des customs, dehors il fait une chaleur du diable, la customière répond au capitaine, qui lui a demandé si là où nous sommes mouillés c’est bien, que la ligne de bouées bouge au gré de la houle et qu’on est trop près, et ajoute que quand la houle est trop forte c’est impossible de venir à terre et que ça sera le cas ce week-end, du coup on donne une date de départ pour samedi, et on s’en retourne au bateau pour manger un bout et déplacer le bateau, on fait bien car quand le soir tombe les bouées qui clignotent s’approchent dangereusement de nous mais s’arrêtent à temps, on peut dormir tranquille.

le mouillage est un peu rouleur va t’on dire

Le lendemain, nous passons à terre plus vite que la veille, d’une part parce que nous connaissons le truc, et de l’autre grâce à notre cordage que nous avons intelligemment laissé en place, nous croisons la dame Belge et blonde qui nous dit qu’ils se servent aussi du cordage du capitaine et que c’est bien pratique, bin tiens, je vais faire quelques courses de produits frais dans la supermarché local, qui dit supermarché local sur ce genre d’îles dit chips, gâteaux et sodas à volonté, boîtes de conserve et produits congelés itou, mais bonjour pour trouver des fruits et des légumes, j’en trouve tout de même un peu et aussi des pommes de terre mais toujours pas d’œufs ! J’ai fait des crêpes sans œufs au capitaine, donc la recette est simple, tu prends la recette de la pâte à crêpes et tu fais tout pareil sans les œufs, c’est beaucoup plus long à cuire et tout à fait mangeable mais le capitaine a froncé le nez, je l’ai habitué à mieux, j’aurais pas dû. À Ste Helene j’avais vu passer une nana qui descendait d’un 4×4 avec 2 plateaux d’œufs et qui courait presqu’en se cachant vers le marché, je m’étais approchée du conducteur pour lui demander s’il savait où trouver des œufs et il m’avait envoyée balader d’un non assorti d’une tête de con, alors j’avais été voir le gars du marché qui s’était marré quand je lui avais dit que j’avais vu passer la nana après qu’il m’eut dit qu’il n’avait pas d’œufs, il m’avait expliqué qu’il avait besoin de 20 douzaines d’œufs par semaine et qu’on ne lui en avait apporté que 5 et qu’il ne pouvait pas me les vendre, ce que j’avais bien compris, mais si j’avais su j’en aurais acheté plus à Cape Town … encore que, ça pourrit les œufs, et ça pue le mort dans le bateau, bref, pas d’œufs à Ascension non plus, donc pas d’omelette réconfortante de temps à autre en navigation, pas de crêpes, le monde va mal, tout est précieux dans la bouffe (pendant que je vous écris le capitaine se coupe les ongles, assis avec les pieds qui pendouillent du bateau, il a l’air tout appliqué, il est mignon, j’ai le cœur tout gonflé quand je le regarde, serait-ce ça l’amour) 

Re bref, je suis au supermarché et une nana me tombe dessus et me baragouine qu’elle est la sœur de Kenny et qu’il lui a dit que des Français allaient arriver en bateau et que la nana était blonde alors on papote un peu, incroyable ! Kenny aurait il apprécié les bières et les clopes pour qu’il parle de nous à sa frangine ? Elle m’indique où manger un morceau et où aller demander pour louer une voiture, et là on tombe sur la belle-sœur de Kenny, native de Ste Hélène, je lui demande comment ça se fait qu’elle est venue vivre ici, c’est pour l’argent, ici elle gagne plus et un jour aura de quoi se payer une maison, mais elle m’avoue qu’elle s’ennuie et qu’il n’y a pas de vie sociale ici, j’avais bien cru le comprendre, si nous avions eu des doutes ils se seraient levés au sein du Saint’s Members Club où nous déjeunons, seuls, d’un burger emballé dans un papier qu’on a bien de la chance que ce matin ils ont cuisiné 3 ou 4 burgers au cas où.

chaude ambiance

La belle-sœur de Kenny arrive deux heures plus tard avec sa voiture qu’elle nous loue et qui est dans le même état que celle que nous avait louée la commerçante à Ste Hélène, pourrie, mais elle roule, et nous partons à la visite de l’île …

on ze rode aguaine

N’empêche, des paysages de ouf :

on pourrait croire à une image trafiquée mais non, c’est tel quel … majestueux

Sa base américaine :

Ascension est aussi une station de télécommunications par satellite, la station terrestre du programme Ariane pour l’Agence Européenne de l’Espace et le relai mondial de la BBC, il y a des antennes partout :

ça fait très AC (art contemporain pour les non-initiés)

On roule jusqu’à Green Mountain, et comme sur la plupart des îles, dès qu’on monte il y a des nuages, de la fraîcheur et de la pluie, c’est verdoyant et on ne se croirait plus sur la même île :

Ambiance pastorale

Le lendemain, quelques courses, toujours pas d’œufs et rire moqueur de la caissière auprès de qui je m’en enquiers, rendu de la voiture, clearance de sortie, la dame blonde et Belge et du cata a prévenu le capitaine que ce soir il y a fête au Saint’s Members Club et que les navigateurs sont invités mais qu’eux n’y seront pas car ils reprennent la mer, avec le capitaine on se dit que si jamais on boit un coup, bonjour pour revenir par la barque nuitamment avec la houle qui s’amplifie, alors de retour au bateau on remonte l’annexe, on range tout et on lève l’ancre le samedi 20 pour Fernando de Noronha, île brésilienne à environ 200 NM du continent, le capitaine s’écrie plusieurs fois par jour d’un ton enjoué brazil brazil ! il paraît que c’est le Saint Trop’ du Brésil, comme si la capitaine pouvait être un fan de St Trop.

De vous parler des navigateurs invités à la fête me fait penser à Ulrich dont je ne vous ai pas parlé, Ulrich on l’a rencontré à Cape Town, du moins le capitaine l’a t’il rencontré car il est liant avec les marins de tous bords tandis que je suis plus sauvage, je dois dire que répondre aux questions qui me demandent c’est quoi comme bateau ou écouter le descriptif des leurs me passionne moyennement alors j’évite, mais bon, un jour Ulrich s’est pointé au bateau car le capitaine lui avait rendu un service et là Ulrich venait l’aider à brancher la nouvelle VHF. Une fois qu’ils ont eu fait, j’ai proposé à Ulrich de déjeuner avec nous parce que j’avais préparé à manger et que ça aurait été vraiment fort peu civil de ne pas le faire, Ulrich, donc, était Allemand et parlait un peu français et surtout anglais, notre conversation passait d’une langue à l’autre mais pas par l’allemand comme m’y avait invitée le capitaine qui, comme je suis née en Lorraine, me prête des origines teutonnes de manière tout à fait injustifiée (c’est maman qui utilisait cet adjectif de teuton, elle n’a jamais digéré la seconde guerre et sa trouille lors du bombardement d’Epinal) et Ulrich était un gastro-entérologue à la retraite et faisait le tour du monde tout seul, sous génois pour ne pas s’emmerder à la manœuvre, et en bouffant du lyophilisé pour ne pas s’emmerder à la cuisine, il avait chez lui une nana de 20 ans de moins que lui et ça me fait toujours marrer quand un homme décrit comme seule qualité d’une femme un âge bien inférieur au sien avec une lueur de fierté dans la prunelle, autant vous dire qu’il ne volait pas haut dans mon estime tout gastro-entérologue qu’il était, quand je l’avais vu j’avais été frappée par sa mauvaise mine, à vue 25 kilos de trop dont 80% dans un ventre mou qui tombait par dessus son short, le teint gris terne et les yeux vitreux, le gars qui ne respire pas du tout la santé quoi, et avec une idée précise sur le pire mal que l’on puisse se faire à savoir l’alcool, même un verre de vin c’est ce qui tue, bon, je lui donne quelques infos de diététique Chinoise et alors là, Ulrich sort pratiquement de ses gonds et m’explique que la médecine Chinoise c’est du Vaudou ni plus ni moins, j’ai fermé ma gueule parce que ça ne sert à rien d’expliquer à un ignorant ce qu’il ne veut pas savoir, encore un qui n’a pas appris et débat du sujet selon d’autres connaissances qu’il juge supérieures, en mer le capitaine a échangé quelques messages WhatsApp avec lui et finalement n’a plus eu de nouvelles, peut-être qu’Ulrich est mort seul en pleine mer, ce sont des choses qui arrivent, ça fait marrer le capitaine que je n’aie pas apprécié Ulrich, il avait de bons côtés mais bon, je me demande ce qu’il est devenu.

Bref, après cette brève escale, nous partons pour Fernando de Noronha.

Adieu à ces 91 km² loin de tout

Et si vous voulez tout savoir :

  • On n’a pas pu se baigner parce qu’il y a plein de requins ici qu’on nous a dit, même le capitaine ne s’y est pas risqué.
  •  L’île de l’Ascension est une île britannique qui se situe au milieu de l’océan Atlantique Sud, entre l’Afrique et l’Amérique du Sud et juste sous l’équateur, sa capitale est Georgetown, elle dépend administrativement du territoire britannique d’outre-mer de Sainte-Hélène. L’île a été découverte en 1501 par l’explorateur Portugais Joao da Nova Castelia, mais la découverte n’a pas été enregistrée. Deux ans plus tard, elle a été redécouverte par Afonso de Albuquerque le jour de l’Ascension, d’où, on l’aura finement compris, son nom. Jusqu’à 1815, l’île de l’Ascension était inhabitée, elle compte aujourd’hui 1100 habitants, les militaires, la population Américaine et Britannique et les travailleurs de Sainte-Hélène (plus de 700) constituent la majorité de la population. Elle abrite un des cinq récepteurs au sol (les autres sont sur Kwajalein, Diego Garcia, Colorado Springs et Hawaï) qui aident le système de positionnement mondial (GPS : Global Positioning System en Français Géo-Positionnement par Satellite).

Au tour de Ste Hélène

Avant toute chose : une manipulation aussi absconse que malheureuse avait publié une partie de cet article que j’étais en train de rédiger, n’en tenez pas compte, c’est maintenant que l’article est le bon !

Depuis Cape Town

Après avoir scrupuleusement étudié les GRIB, le capitaine a dit qu’on partirait le mardi 26 pour avoir du vent, d’après ses premières estimations on devra faire du spi, bon, on n’y est pas donc on ne va pas tirer des plans sur la comète, le dimanche précédent ce départ est dédié aux courses et aux rangements, mes cuisses sont presque guéries et c’est tant mieux car je n’aurais pas réussi à rester debout  dans le roulis, je n’avais pas osé évoquer cette éventualité au capitaine de peur d’un coup de sang, lundi douanes et immigration au Royal Yacht Club et dans les administrations ad hoc, on fait la queue au milieu de matelots harassés qui arborent des têtes de tôlards sortant d’un cachot, titubants, passeport à la main, pas facile, des paperasses à n’en plus finir qui finissent dans un tiroir, agrafées dans une belle chemise cartonnée avec Cap de Miol écrit en gros, en plus il faut aussi leur envoyer toutes ces paperasses par mail alors photos , mises en forme en PDF, envois, le capitaine va rendre la voiture pendant que je cuisine pour les premiers jours en mer, quand il revient je le monte au mât pour tester le second anémomètre qui n’a jamais fonctionné, qu’on a rapporté en France, envoyé chez Nke qui nous l’a retourné en nous disant qu’il marchait, le capitaine le monte : il ne marche toujours pas et ça nous indique toujours panne bus sur le pilote, il remet l’ancien en me disant, une fois redescendu promptement du mât (maintenant je sais le descendre promptement sans craindre qu’il s’écrase sur le pont pour agoniser sous mes yeux navrés) en me disant, donc, qu’il espère que celui-là tiendra le coup, on fait de l’eau, il est déjà 20h et on va dîner au resto pour ce dernier soir en Afrique du Sud.

Lendemain matin, on termine les quelques bricoles et on part à 12h45 au lieu des 9h indiquées par le capitaine à l’immigration malgré mon sourire narquois quand il avait avancé cet horaire incongru, j’dis pas, si on avait seulement quelques miles à faire pour arriver je ne sais où quand il fait encore jour, partir à 9h serait opportun, mais là !  

11 pages de paperasses en tout et tout le monde qui s’en fout

Le capitaine a demandé qu’on nous lève le pont pour sortir donc faut pas traîner, pas de vent alors hop on enlève toutes les amarres, le bateau s’éloigne déjà quand le capitaine saute dedans et prend la barre, c’est parti, puis un HURLEMENT,

LE FIL !!!

– Quel fil ?

– Le branchement électrique !!

Bon sang on n’a pas débranché le câble qui nous met l’électricité sur le bateau, c’est pas un fil c’est un câble, me retiens je de lui souligner, ce qu’il ne manquerait pas de faire dans le sens inverse, le capitaine passe la marche arrière d’un grand coup et fait rugir le moteur tandis que je bondis sur la jupe et saute sur le ponton telle Fantômette de toit en toit, file débrancher le câble, le prends à bras-le-corps et saute in extremis dans le bateau parce que le capitaine, comptant sur ma célérité, est déjà reparti en marche avant, son optimisme passager fait chaud au cœur, cette fois c’est bon on a tout, je range les pare-bat et les amarres alors ça me prive d’un dernier coup d’œil sur Cape Town, mais à l’odeur aussi abjecte que reconnaissable je sais que c’est la sortie, on part au moteur et puis le vent monte un peu quand on arrive au niveau de Robben Island, sans attendre on se met face au vent et on envoie la GV, au fur et à mesure qu’on hisse, le vent passe à 15, à 20… 25 nœuds ! Le capitaine me dit qu’on prend un ris, ok, et puis il a vu la météo alors il me crie qu’on en prend 2, nickel, 30 nœuds quand c’est fait, il rigole, dis donc quand ça rentre ça rentre ! Il avait lu que ça allait rentrer et ça n’a pas loupé.

les otaries utilisent les bouées du chenal pour se chauffer la couenne

En me retournant je vois Table Mountain et le chemin de Platteklip Gorge est super visible, dire qu’on est monté là-haut, 1086 mètres d’altitude de marches !  

on voit la construction où arrive le téléphérique

je vous le mets en rouge pour que vous voyiez bien :

c’était raide !

35/38 nœuds au portant, de la mer, du mal de mer, GV 3 ris et trinquette, puis génois tangonné dans la nuit avec 2 ris, le capitaine a tangonné tout seul pour me laisser dormir car ce n’est pas facile d’y réussir, je n’ai rien entendu.

Ensuite ça se calme, 25/28 au bout de 3 jours et 3 nuits pas reposants, puis 20/23 toujours portant, grosse houle, 2 ris GV et génois en ciseau, le vent est frais mais le capitaine ce héros a pris une douche sur la jupe, tous poils hérissés, moi j’attendrai que la mer se calme un peu et que le vent se réchauffe, on est plutôt crevés car ça bouge beaucoup et il y a pas mal de cargos plus quelques bateaux de pêche, donc on se lève fréquemment la nuit pour surveiller tout ça, parfois la vie en mer n’est pas une sinécure… Starlink fonctionne parfaitement mais on a encore cassé une pale de l’hydro générateur parce qu’on va trop vite dans les pointes, c’est pour ça que le capitaine a pris 3 ris à la GV, pour économiser Tintin, si ce n’était que moi qui réclamais, je pourrais bien me brosser tiens, je marmonne ce que je pense planquée dans la cuisine,

– Quoi ?

– Rien rien !

Pas la peine de gâcher l’ambiance.

Au moins quand on navigue ainsi, on maigrit parce que l’appétit est mesuré, c’est ce que je dis au capitaine lorsqu’il se plaint de faire du gras à terre, attends d’être en mer ! il perd son froc au bout de quelques jours, moi je ne sais plus à quoi je ressemble à force de ne pas avoir de miroir, et je n’ose pas le lui demander parce que c’est le genre de truc qu’il faut demander à une autre fille et pas à un mec, encore moins au capitaine, si on veut garder le moral.

Vendredi 29 soir, tiens ça doit être vendredi saint, on n’a plus que 20/22 nœuds au portant mais toujours la grosse houle du Sud, ça vient que ça a bastonné au Sud du Cap me dit le capitaine qui ajoute qu’il ne pensait pas que ça bougerait autant, en même temps, tant que c’est du portant je m’en fiche, on ne court aucun danger et maintenant on est bien amarinés, les nuages noirs n’ont rien donné et on peut dormir la nuit en se levant à tour de rôle pour voir ce qui se passe, à part un cargo qui nous double vers 4 heures du matin, RAS.

Il fait frisquet, le soir on mange à l’intérieur du bateau et on met le cristal, on l’avait même laissé non-stop les deux premiers jours, et on a même sorti des couvertures, c’est dire que ça pèle, moi je préfère, c’est plus facile de dormir quand il fait frais dans le bateau.

Samedi 30 mars vent de 12 à 17, 120 à 130 degrés, le soir ça forcit un peu et le capitaine qui avait eu la cagne de mettre le gennaker ce matin dit que ce n’est plus la peine maintenant parce que ça va forcir et adonner, c’est parfait, et puis on a passé une journée calme et ça fait un bien fou.

On voit à 2 choses que c’est plus calme : 1) à la mer, 2) que je me remets à prendre des photos

Le capitaine ne s’en rend pas compte mais je le regarde souvent, à la dérobée, ses expressions, ses gestes, son visage ou ses mains, maintenant je sais interpréter pas mal de signes, enfin je crois, il m’émeut le capitaine, souvent, je ne le lui dis pas de crainte qu’il ne hausse les épaules en trouvant que c’est bête, en pensant que j’exagère, mais c’est con parce que du coup je l’aime en douce, sur la pointe des pieds, pour ne pas le déranger, alors que je pourrais faire des folies s’il me laissait faire, tant pis.

Dimanche de Pâques, sous spi avec 16 à 22 nœuds de vent, j’ai beau être un peu plus habituée je n’aime toujours pas trop les glissades du bateau sous spi quand on avance à plus de 8 nœuds, malgré tout je fais des crêpes car il n’y en a plus pour le petit dèj du capitaine et le petit dèj du capitaine c’est sacré, je fais carrément une séance de Power Plate debout devant la gazinière, le temps est gris et frais, on a pris une bonne douche sur la jupe et au vent, ça fouette les sangs, entre le spi à envoyer, la douche et les crêpes, la journée y est passée, on a encore des bornes à faire.

Lundi sous la pluie, c’est le 1er avril, on a presque 2 nœuds de courant dans la gueule, tu parles d’un poisson, mardi sous le soleil et les étoiles, on est là :

3 avril, on a passé Greenwich la nuit dernière, on l’a loupé parce qu’on dormait, pourtant j’avais lutté pour rester éveillée mais je n’ai pas tenu le coup et le capitaine s’en fichait pas mal, l’équateur ok, mais Greenwich …

– mais Greenwich c’est l’équateur des longitudes !

– ouaiiif …

Il s’en fout.

on l’avait déjà traversé en allant sur Gibraltar et on le traversera encore avant d’arriver, tout passe, tout lasse

Le capitaine pleure, non pas de joie (j’ai rien fait pour) mais parce qu’on n’a fait que 140NM les dernières 24 heures, en même temps ce n’est pas la peine d’aller plus vite sinon on arrivera de nuit à Sainte Hélène, moi ça me va, je lui dis qu’on va passer une nuit peinarde et que ça fera du bien,

– attends de voir ! me rétorque t’il avec un sourire goguenard, il ne vend jamais la peau de l’ours.

3 heures du mat, il faut empanner, on est passé à plus de 30 degrés du cap et on se prend la houle de travers, impossible de dormir, une fois que c’est fait, chacun retourne sur sa couchette, je commence à peine à me rendormir que le bateau se met à danser et n’avance plus, je vais voir ce qui se passe et l’annonce au capitaine comme un toubib un diagnostic fatal, en plusieurs étapes :

  1. plus que 4 nœuds de vent
  2. on avance à moins de 2
  3. …faudrait manœuvrer

Après un Bé ouais ! grognonné comme si j’avais invoqué les esprits pour lui nuire, on se pointe tranquillou dans le cockpit en vue de probablement affaler, mais en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, le vent se lève et tourne, le génois tangonné se gonfle à contre, empannage sauvage, pluie qui se met à tomber comme vache qui pisse, et qui a vu une vache pisser saura ce que je raconte, je fonce apporter son ciré au capitaine et enfile le mien, on commence à enrouler le génois,

– point mort !

– quoi point mort ?

d’une main je barre non sans mal et de l’autre je relâche progressivement le bras du génois qu’il est en train d’enrouler au winch, est-ce qu’il veut que j’arrête d’enrouler quand il dit point mort ?

– bin met le point mort au moteur qu’est-ce que tu crois ?!?! tu crois que je te parle de quoi là ???

et bla-bla-bla blablabla, je lui coupe le sifflet

– mais j’ai que deux mains !

– et bin lâche la barre !!!

Ah ouais, pas bête, nous nous affairons sans plus piper mot, il faudrait que j’apprenne à ne pas rester concentrée sur ce que je fais quand il me donne un ordre issu de ses propres pensées que je ne connais pas, à obéir sans réfléchir, à réagir aveuglément comme un soldat lobotomisé, mais si je pense à autre chose, et dieu sait que ça m’arrive tout le temps, je tombe des nues, si ça se trouve je ne suis pas normale, là en plus je crois qu’il était surtout énervé après lui parce qu’il avait oublié de mettre le point mort au moteur quand il l’avait mis en route et ça l’avait bien fait gueuler, le moteur (quand on navigue on met le moteur sur marche arrière sinon l’hélice n’arrête pas de tourner).

Une fois l’empannage terminé, la tangon passé de l’autre côté et tout le bastringue, le capitaine s’empresse de changer la retenue de bôme de côté sous la pluie qui dégouline du ciel comme on pleure un ami qui s’en va pour toujours, mais si on regarde notre désormais cap, on comprend qu’il va falloir empanner de nouveau, c’est plutôt typique des grains, plus de vent, puis trop de vent, vente qui tourne, pluie diluvienne, et puis ça revient comme avant, classique, j’avance un pion

– On est à 270 au cap !

On devrait faire 313, bon, lui regarde le cap magnétique dans le cockpit, moi devant le GPS pour confirmer qu’on fait bien du 270 et je remonte le lui dire, il aboie

– je le sais bien ! j’ai le cap magnétique sous les yeux et il suffit d’ôter 20 degrés !

Je demitourne aussi sec, non sans vous rappeler que le cap magnétique n’est pas le même que celui du GPS, je vous l’avais expliqué déjà, une histoire de calculs pour l’un et d’influences magnétiques sur le bateau pour l’autre en plus d’une correction entre le nord magnétique et le nord géographique qui n’est pas le même, le capitaine me demande tout le temps d’aller voir en bas pour savoir le cap du GPS qui est celui que nous suivons, et quand je le devance je me fais rembarrer, ça le fait chier de devoir réempanner c’est clair, il ne veut pas que je me sauve, il crie pour me retenir,

– écoute moi ! isabelle !!! écoute moi !!!

ah il ne m’a pas du tout donné l’envie de l’écouter là, mais il force mon admiration, même en plein bordel il trouve le moyen de me faire inutilement la leçon (pas une leçon, LA), quoi qu’il en soit il faut réempanner et retangonner le génois, une fois fait il est 8 heures sur nos téléphones mais ça doit faire 6 heures en réalité car le soleil commence seulement à éclairer l’horizon et on a été beaucoup à l’ouest, j’ai faim, je prépare le petit dej, le capitaine vient dans mon dos et embrasse ma nuque, ça me fait rire, je me retourne pour l’embrasser, il avait raison, on ne peut jamais prédire comment va se passer la nuit, il ne pleut plus.

il peut toujours chercher …

Dans la nuit du 5 au 6 avril je vois des tas de lumières mais pas de cargos à l’AIS, c’est bien notre veine si les cargos ne mettent plus leur AIS, il va falloir veiller, alors je veille puisque le capitaine dort et qu’il en fait bien assez, le temps passe et les lumières ne bougent pas, étonnant, je n’ai jamais vu de cargos arrêtés en pleine mer en pleine nuit, mais qui suis-je pour croire que j’aurais tout vu, le capitaine ouvre un œil et me demande ce qui se passe, je lui explique ce que je vois en émettant la possibilité que ça soit des lumières de Ste Hélène ? mais nous en sommes encore à plus de 30 NM, ça serait incroyable tout de même, et puis si, ce sont les lumières de Ste Hélène, celles de l’aéroport, la nuit est si claire qu’on les croirait à portée de main, quand le jour se lève, plus de doutes, terre ! s’écrie le capitaine en rigolant comme à chaque fois que l’on aperçoit enfin une terre, on a mis 11 jours depuis Cape Town :

c’est tout petit et paumé

Tout petit, paumé et drôlement austère dis donc, Napoléon n’a pas dû se marrer tous les jours …

Mais accueil bien sympa de la part des dauphins !

Ah, ouf ! c’est habité :

On mouille près de Jamestown, devant une falaise plutôt que devant la ville même, le capitaine pense qu’ici on sera mieux protégés de la houle plutôt importante qui fait que nous avons des doutes quant au confort du mouillage, le gars du bateau d’à-côté nous fait des grands signes, on ne comprend pas ce qu’il veut alors il saute dans son annexe et vient nous dire que lui ça fait quelques semaines qu’il est là (ah ouais ? quelques semaines ? dans ce trou ?) et nous dit que lorsqu’on mouille ici on dérape, donc que, même si cela est interdit, il faut aller accrocher un cordage à un corps-mort qui gît par 15 mètres de fond un peu plus loin en plus d’avoir jeté l’ancre. Le capitaine ne se le fait pas dire deux fois, enfile tenue de plongée et bouteille pour s’exécuter, déjà qu’il était crevé, moi j’aurais voulu qu’il mange et qu’il dorme avant d’y aller, mais lui préfère le faire de suite, il est du bois dont on fait les vrais capitaines.

nous avons tournicoté avant que le capitaine décide de jeter la pioche
On est mouillé là où il y a la croix rouge, le quai de débarquement se trouve là où il y a la croix jaune, et on voit Jamestown encaissé dans la vallée

Pour aller à terre, pas besoin de mettre l’annexe à l’eau car il n’est pas possible de l’amarrer à un ponton, il faut appeler Kenny à la VHF, Kenny qui vient nous chercher avec son taxi-boat, sauf que Kenny aurait voulu que le capitaine jette l’ancre au plus près possible du quai de débarquement (croix jaune) mais que le capitaine l’a envoyé bouler pour se mettre devant la falaise (croix rouge), bon, du coup Kenny est obligé de venir nous chercher à perpète pour le même prix, à savoir 1 livre anglaise par personne et par voyage, ce qui n’est pas donné et peut bien justifier que Kenny se déplace d’après le capitaine, moi je n’aurais pas osé, j’aurais obéi à Kenny sans poser de question, va vraiment falloir que je réfléchisse à cette histoire d’obéissance à qui et pourquoi, comme ça roule c’est pas évident de sauter du bateau dans le taxi-boat de Kenny mais on y arrive sans se ramasser.

on se fait conduite au quai de débarquement comme des riches

Arrivés au quai, il y a des cordes pour s’accrocher et sauter dessus, cette idée de cordes est pire que tout car elles se balancent par le haut tandis que le bateau roule par le bas, notons que ce sont des cordes à nœuds, comme si ça pouvait arranger les affaires, mais qui peut bien être payé pour pondre de telles idées, on choisit de s’en passer et sautons sur le quai, naviguer impose de savoir sauter, vaut mieux le savoir.

un investissement notoire

Kenny nous fera faire des aller-retours à terre plusieurs fois durant ces quelques jours passés à Sainte Hélène, avec une persévérance dans le tirage-de-gueule digne d’éloges, on nous confirmera cette propension innée à tirer la gueule et on nous conseillera de lui offrir de menus présents pour le dérider, à savoir de la bière et des clopes, nous obtempérerons et finirons par lui décrocher un thanks assorti de l’esquisse d’un sourire du coin droit de la bouche, Kenny ou la joie de vivre, un phénomène, il essaiera de nous manipuler en prétendant que le maître de port va nous appeler pour nous engueuler et nous contraindre à changer de mouillage, mais le capitaine qui n’est pas né de la dernière pluie passera voir lui-même le maître de port qui remontera les bretelles à Kenny parce qu’on a le droit de mouiller où on veut et que Kenny est obligé de trimballer les plaisanciers, que cela lui plaise ou non, ça valait bien des bibines et des clopes pour se faire pardonner, le capitaine ne culpabilisait pas, moi si.

Erigé presqu’en statue sur le quai, pieds écartés, Nicolas que nous avions eu à la VHF en arrivant nous y attend, presqu’en nous ouvrant les bras, c’est lui qui va s’occuper de la clearance et il est venu nous chercher en voiture, la chance ! ça sera plus simple que de demander aux passants où ça se trouve, on grimpe dans son gros pickup pour faire … 150 mètres ! on dirait que Nicolas n’aime pas marcher, il nous fait asseoir dans son bureau où crachote un ventilateur poussif pour remplir autant de paperasses que partout ailleurs et nous faire attendre la nana de l’immigration qui est à l’aéroport, on est samedi et c’est le samedi que l’avion hebdomadaire atterrit, grosse journée, on perd 2 litres d’eau rien qu’en restant assis, nous sommes bien remontés en latitude et la chaleur ici est plombante, une fois fait on s’en va faire un tour dans Jamestown :

Obligé, on va boire le thé dans ce pittoresque salon aux murs couverts de portraits de Napo, je commande des scones, si t’as pas mangé de scones à 63 ans, t’a raté ta vie, bon, pas de quoi se taper le cul par terre dirait le capitaine, cependant j’aurai réussi ma vie, peut-être pas les meilleurs scones du monde mais je n’ai aucun point de comparaison :

c’est les deux trucs ronds, et le beurre c’est de la margarine, mais si t’en mets pas dessus tu t’étouffes

et puis, par dessus tout, à Jamestown il y a un escalier, quoi un escalier, qu’est-ce que vous en avez à battre me direz vous, ouaye, un escalier :

alors, vous vous attendiez à ça ?

L’échelle de Jacob (Jacob’s Ladder) est un escalier classé Grade 1, soit un des monuments historiques les plus importants au Royaume-Uni, cet escalier est tout ce qui reste d’un funiculaire incliné qui a été construit au début des années 1800, entre la paire de rails sur lesquels roulaient les voitures qui transportaient des marchandises de Jamestown au fort, il y avait cet escalier pour les piétons, 700 marches, dont il ne reste plus que 699, sur une inclinaison variant de 39 à 41 degrés, le capitaine me dit qu’on va le gravir et ça me tord les boyaux rien qu’à l’idée,

– c’est trop raide ! ça va me filer le vertige ! le monter ça va, mais le descendre !!!

– mais non !

et vas-y de mais si et de mais non, il n’a pas envie d’y aller tout seul alors il pense que ça va me guérir du vertige s’il insiste lourdement, je rejette le problème au lendemain, aujourd’hui je suis claquée ! argumenté je, ok, demain alors affirme t’il péremptoirement pour éviter que je ne me défile, ça m’arrive de croire que le ciel entend mes prières les plus improbables, le lendemain l’escalier de la mort est fermé pour travaux, le projet du capitaine passe à la trappe.

Je l’avais repéré dès notre arrivée en bateau ce fichu escalier :

vous le voyez ?
là ! il est là !

Je ne sais pas si Sainte Hélène serait aussi réputée et recevrait nombre de touristes si elle n’avait pas accueilli Napoléon Bonaparte, on peut même carrément dire que sa notoriété a pris sa source en 1814 quand, après une série de défaites militaires, Napoléon abdique, les alliés l’exilent à l’Île d’Elbe mais il a vite fait de se mettre tout le monde dans la poche et de s’évader, s’ensuit le fameux épisode des Cent Jours quand Napoléon reprend le pouvoir jusqu’à la défaite de Waterloo, morne plaine s’il en est, il abdique une seconde et dernière fois car les Anglais s’assurent qu’il ne tentera pas une nouvelle évasion en l’envoyant pourrir à Sainte Hélène, là bas toute intrigue sera impossible, et Napoléon sera très vite oublié avait à l’époque, et à juste titre, estimé le Premier Ministre Britannique. Deux mois de traversée et six ans plus tard, Napoléon y décédera, end of the scene.

Avec le capitaine on s’en va voir où il a vécu et est passé de vie à trépas, quand même, c’est quelque chose d’être ici.

À son arrivée, comme Longwood House n’était pas apte à le recevoir, on a installé momentanément Napoléon dans la demeure des Briars où, malgré les restrictions anglaises, Napoléon avait pu emporter un peu de mobilier et de vaisselle issus des palais impériaux, ainsi que des tableaux et souvenirs de sa famille.

la demeure des Briars, ça a dû lui paraître un peu étroit
j’espère qu’il aimait le vert

Après une période de travaux, la (sommaire pour un Empereur) demeure de Longwood est enfin prête à accueillir Napoléon le 10 décembre 1815 :

Elle se situe dans la partie Est de l’île, sur un plateau venteux et pauvre en végétation pour une surveillance plus aisée (pour les touristes on a mis des plantations depuis), Napoléon se plaindra souvent de l’humidité permanente de l’île, il s’y ennuie et déprime, ne peut se promener librement que dans un périmètre restreint et sous la surveillance de plusieurs militaires britanniques, sa correspondance est ouverte, dans les premiers temps, il dicte ses mémoires à ses compagnons, puis ceux-ci le quittent peu à peu pour retourner en Europe, l’amitié a ce genre de limites qu’on se lasse visiblement de Sainte Hélène.

D’autres personnes sont envoyées pour lui tenir compagnie, c’est délicat de leur part, parmi eux un esclave noir, Toby, qui deviendra un ami.

Les dernières années de la vie de Napoléon sont vécues au rythme de ses lectures, cloitré dans la maison.

Il mourra sur l’île de Sainte-Hélène le 5 mai 1821.

son trench et son galure

Le 10 mai, Napoléon est enterré dans une vallée proche de Longwood, la vallée du Géranium. Son corps repose sous une dalle funéraire sans inscription, car les Anglais refusent que soit gravé le nom de Napoléon. En 1840, le roi Louis-Philippe organise le retour de la dépouille de Napoléon à Paris, désormais déposée dans un tombeau sous le Dôme des Invalides.

Sur un mur entier sont encadrées les pages du testament de Napoléon, en voici une, si nous on avait écrit aussi mal quand on écrivait à la plume, on se serait fait taper sur les doigts !

On peut dire qu’on s’est promené en France avec le capitaine car la maison de Longwood, le domaine de la Tombe et le pavillon des Briars (augmenté d’un terrain le jouxtant grâce à un don de M. Michel Dancoisne-Martineau), sont désormais la propriété  du ministère des Affaires étrangères, le pavillon des Briars ayant été offert à la France par les descendants des Balcombe en 1959, Longwood et la Tombe achetés par la France et non offerts par la reine Victoria comme on peut le lire parfois.

Mais il n’y a pas que Napoléon à Sainte Hélène, outre que le roi des Zoulous Dinuzulu kaCetshwayo a, lui aussi,  été exilé à Sainte-Hélène de 1890 à 1897, il y a tout bonnement Sainte Hélène !

Sainte Hélène et ses paysages de collines verdoyantes :

Ses nuages et son vent qui couche les arbres sur la côte au vent :

Ses paysages arides du sud :

et de Sandy Bay :

Au retour de notre tour de l’île, du haut de la falaise, on voit Cap de Miol qui roule dans le mouillage, c’est sans conteste le mouillage le plus rouleur que nous ayons jamais fait, à côté Funchal c’est de la gnognote, on a fêté l’anniversaire du capitaine le 10 avril, du moins avais-je prévu de le faire après avoir investi dans un verre absolument génial glané dans la boutique de Gifts of London de Jamestown (il était en vitrine et je l’avais repéré, je suis allé quérir l’objet de mon désir quand le capitaine a eu le dos tourné, ça devait faire des années lumière qu’il était là, comme les deux vendeuses que j’ai réveillées en entrant dans leur antre, le verre était tout poussiéreux avec un moustique crevé dedans, une des deux vieilles dames, tout autant poussiéreuse, m’a collé le verre dans son carton tel quel, 15£, on ne se mouche pas du coude), donc j’avais mis une bouteille de blanc que le capitaine affectionne au frais, un Viognier, un vin de potes à lui, il en avait mis quelques bouteilles en fond de cale quand nous sommes partis de France et il n’en reste plus que 2 alors il l’économise, bref, le mouillage roulait tellement qu’on se serait cru en mer quand il n’y a pas de vent mais que le reste d’une mer de 25 nœuds fait rouler le bateau, on était barbouillés, on n’a pas ouvert le vin et le verre n’a pas servi, je le ressortirai l’an prochain si je ne suis pas mangée par les cochons d’ici là.

c’est flou car j’ai zoomé à mort

On redescend sur Jamestown, les routes sont raides par ici

Donc, et vous êtes témoin, une île splendide, mais au bout de 6 jours on s’en va, tant qu’à se faire chahuter au mouillage, autant naviguer, alors on continue.

Vous l’attendiez, le voici le voilà le ptiplus

  • Pour la petite histoire qui souvent est la plus belle : Antommarchi, le médecin personnel de Napoléon à Longwood, à défaut d’avoir pu soigner son illustre patient avait profité de son séjour forcé dans l’île pour en étudier la flore. Dans un ouvrage paru en 1825, il évoque les English Weeping Willow (saules pleureurs anglais) qui ombragent la tombe de Napoléon, et bien des souches de ces saules ont été apportés en 1838 par un baleinier en Nouvelle-Zélande et ornent désormais un cimetière français près de Christchurch, et c’est depuis la mort de Napoléon que le saule pleureur est souvent associé à un arbre de tombeau.
  • Vous vous souvenez ?
  • Il existe au moins 186 tableaux de Napoléon Bonaparte, c’est clair que rien qu’à Ste Hélène j’en ai vu bien plus, tous ne doivent pas être répertoriés ici : https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/tableaux/
  • L’écriture à la plume : il n’y avait pas d’encriers à l’école au début, chaque élève devait apporter le sien. Pour empêcher l’encre de couler sur le trajet, ces encriers portatifs, en plomb, en verre ou en corne, étaient fermés avec des couvercles vissés ou des bouchons en liège. Comme cela n’évitait pas toujours les catastrophes, un inspecteur lorrain suggéra que ce soit l’école qui fournisse l’encre et que des « encriers scolaires » soient fixés aux pupitres. Cette idée simple se généralisa très vite. Ces encriers fixes encastrés dans les tables étaient d’abord de petits gobelets en plomb ou en étain, puis les matières se multiplièrent : porcelaine, faïence, verre, bakélite ou terre cuite. Au début, les tables portaient seulement un encrier central, entre les deux élèves. Mais, comme celui qui était à droite ne pouvait pas l’atteindre facilement (sauf s’il était gaucher), on incrusta finalement deux encriers par table. Il n’a disparu des écoles que dans les années 1970, les stylos Bic ayant été autorisés en 1965. Tous les grands-parents d’aujourd’hui en ont utilisé dans leur enfance, j’en fais partie !
  • le meilleur pour la fin : le verre !
le capitaine a pris la pose

Capetown et tellement plus …

Je vous remets le contexte, nous venons de passer le Cap de Bonne Espérance en cette pleine nuit du 12 au 13 mars : on pourrait tout à fait s’arrêter à False Bay puisque nous y sommes, mais non, selon le choix du capitaine qui m’explique toujours que c’est mieux comme il dit, il n’y a pas d’intérêt, soit, en plus comme ça on échappera à un possible coup de vent de Cape Doctor et quand on sait ce que nous a raconté John de Broadsword … figurez vous qu’ils y sont arrivés la gueule enfarinée toutes voiles dehors et que Cape Doctor s’est mis à souffler plein pot en les poussant sur les rochers, et dans la manœuvre pour s’en sortir ils ont pété leur bôme qui, en prime, leur a explosé une vitre, oh my god !

Afin que vous n’attendiez pas la fin de cet article pour avoir votre lanterne bien éclairée, je vous précise d’emblée que Cape Doctor est un vent frais du sud-est qui souffle de septembre à fin mars avec des rafales pouvant aller jusqu’à 150 km/h, d’ailleurs le 9 avril 2024, le vent a carrément fait basculer un camion et une caravane dans le vide par-dessus la barrière de sécurité d’un viaduc de la ville, ils ont été soufflés par ces bourrasques très violentes … Il tire son nom de ce qu’il est dit qu’il nettoie l’air de ses microbes et de sa pollution, certains appellent ça une croyance avec un soupçon de goguenardise, mais il fait vraiment baisser le taux de pollution, pour les microbes je ne sais pas mais sûrement que ça dégage les moustiques qui sont porteurs de différentes cochonneries comme le capitaine en a tristement fait l’expérience, toujours est-il que Cape Town est une des villes les plus ventées du monde. 

Pour voir le camion soufflé par une rafale ce fameux 9 avril (nous avions déjà quitté Capetown et y avons échappé) : https://x.com/DisasterTrackHQ/status/1777005026478608507

Nous continuons notre route et dormons un peu à tour de rôle, quelques heures et otaries plus tard nous longeons Capetown et le capitaine s’extasie 

– regarde ! Table Mountain !

– Quoi table mountain ? C’est connu ?

– Mais c’est mythique ! 

J’en apprends tous les jours, je le prends en photo avec Table Moutain en fond, on dit tèbeul-mountène, il cache grave sa joie sur la photo mais il faut dire qu’on est crevés.

Il fait frisquet, il a mis une doudoune
Oh ça donne l’idée au capitaine de me prendre en photo à son tour, j’exprime ma joie toutes dents dehors !

On affale et on s’avance dans le chenal vers la marina que nous avons appelée sans succès à la VHF, tout comme port-contrôle, à croire que personne n’en a rien à ficher de rien, et pourtant il va bien falloir que quelqu’un décroche parce que pour accéder à la marina il faut demander à lever le pont, l’odeur en arrivant est odieuse, infecte, ignominieuse, il y a des ribambelles d’otaries posées ici et là et des gros oiseaux, ça pue que c’est un véritable enfer comme dit le capitaine dans les situations qui le dépassent, nous arrivons en nous bouchant le nez près de la marina, il y a des gens sur les quais qui nous regardent, je leur fais des signes coucou tout en préparant les pare-battages et les amarres, des gars sur un bateau à moteur arrivent près de nous et nous crient qu’ils demandent à lever le pont pour que nous puissions entrer, on lève nos pouces, signe universel qui exprime la compréhension voire l’adhésion, et on les suit, ils nous accompagnent jusqu’à notre place dans la marina, d’autres gars sur le ponton nous aident à nous amarrer, j’aime ces accueils qui m’évitent de courir dans tous les sens comme une poule à qui on a coupé le cou, welcome au Cap !

Le capitaine s’en va faire la clearance tandis que je range le bateau, il revient un peu plus tard avec des badges magnétiques nous permettant d’aller et venir dans la marina et d’utiliser les sanitaires, nous nous préparons à aller visiter le coin, retrouver la civilisation et un supermarché quand 2 policiers débarquent sur le bateau, c’est la meilleure ça, 2 grands gaillards aux sourcils froncés qui nous abreuvent d’un anglais beaucoup trop élaboré pour que nous affichions autre chose que des mines dépassées, quand ils comprennent que nous ne captons rien ils ralentissent leur débit et nous expliquent qu’ils sont là parce que les gars de la plate-forme qui nous ont suivi sur Umkhuseli ont averti la police que nous avions enfreint la loi, j’espère qu’on ne va pas tâter de la prison Sudaf ? Nous expliquons aux policiers que nous les avons appelés à la VHF mais que personne ne répondait, et les policiers nous rétorquent que c’est Umkhuseli qui a tenté à moult reprises de nous joindre et que nous n’avons pas eu la décence de leur répondre … on se regarde avec le capitaine, les yeux comme des ronds de flanc, ne serait-ce point que la VHF est en panne ? Nous exprimons notre pensée aux policiers qui croient visiblement à une diversion de notre part pour éviter une grosse amende, ou pire, faisons des essais avec eux, essais également avec la VHF portable puisque nous leur affirmons avoir tenté de les joindre avec elle, mais pour être certains que la VHF est vraiment en panne, l’un d’eux va chercher un appareil pour vérifier, à se demander s’ils ne sont pas aussi électriciens et plombiers … le verdict tombe, la VHF est en panne, c’est pour ça que personne d’ici ne nous répondait non plus quand nous sommes arrivés. Les policiers se détendent et nous en sommes pour une leçon de navigation à savoir qu’il faudra mieux regarder les cartes et ne pas naviguer là où c’est écrit qu’il ne faut pas naviguer, nous hochons la tête d’un air contrit, ils en rajoutent une couche en nous vantant les mérites de Navtex qui dit tout ce qui se passe en mer, par exemple si un cargo perd des containers en mer on est prévenus afin d’éviter la zone, quand ils voient que le capitaine élude mais que je les regarde comme s’ils avaient inventé la potion de la jeunesse éternelle, leur attention se focalise sur moi et s’ils avaient un bon de commande sur eux c’est clair que je signerais de suite, on se quitte bons amis, moi en leur assurant que nous allons nous procurer Navtex et le capitaine qu’il va changer la VHF, pas d’amende cette fois, excitée comme si j’avais bouffé dix cachets de cortisone je dis au capitaine qu’il faut absolument acquérir ce Navtex, il refroidit mes élans  d’un je connais, ça ne vaut pas le coup, ça t’envoie des petits papiers comme des fax, je ne sais même pas si ça existe encore , en plus on a mieux (il en rajoute, à croire qu’il a la trouille que je lui en achète un pour son anniversaire), ah bon, pourtant personne ne nous prévient si un cargo perd ses containers mais je ne voudrais pas le froisser en insistant, ça y est nous pouvons aller visiter le coin … on débarque à Disneyland, ou presque ! 

Des jolies maisons de dessins animés, des restos blindés de monde, des magasins avec des tee-shirts, des chaussettes ou des magnets Capetown et South Africa, de la musique et des lumières, des troupes de danseurs et de chanteurs qui font l’animation, on dirait une promo pour le Roi Lion, avec le capitaine on se dégote une table pour deux dans le plus branchouille des restos, on ne peut même pas se parler tellement c’est bruyant, avec la mer c’est l’alternance du Yin et du Yang, qu’on me donne le bruit pour que j’aime le silence, qu’on me donne le silence pour que j’aime le bruiiiiit 🎶

On constate rapidement qu’ici le temps est super variable, parfois on supporte largement une polaire et même un ciré par dessus, et d’autres on se liquéfie en simple robe d’été, le capitaine n’ayant jamais testé cette dernière tenue pour sa part, il se liquéfie en teeshirt I survived the wild coast, c’est comme ça qu’on appelle la côte du sud-est de l’Afrique du Sud, qui s’étend globalement entre East London et Port Edward, la classe, je n’ai toujours pas eu l’occasion de mettre le mien.

En vrai il ne frime pas du tout le capitaine

Le jour suivant, le capitaine décide de faire un saut au Royal Yacht Club, pour un marin ça serait pire que venir à Capetown en touriste lambda sans même faire un tour à Robben Island ni monter en haut de la Table Mountain, il faut faire au moins ça quoi !

Nous décidons d’y aller à pied, marcher est un bonheur indicible après quelques jours de navigation, je sens mes jambes qui me disent merci en sanglotant tellement elles apprécient, alors nous marchons d’un bon pas en suivant les indications sur le téléphone du capitaine, ça nous fait voir Capetown,

et puis nous arrivons près d’un énorme pont avec des routes et des échangeurs, et je distingue, au-delà du pont, comme des cabanes de bidonville, mais c’en sont ! me rende-je compte, et puis des drôles de gens, quand on y regarde en fait ils sont sales, habillés de guenilles, ils nous crient je ne sais quoi de loin en levant le poing, je déglutis,

– C’est par là ! me dit justement le capitaine en tendant l’index vers le bidonville

– Nan mais tu rigoles ? Tu veux nous faire passer par là ?! Mais c’est hors de question ! 

Il essaie de me faire changer d’avis mais rien à faire, donc on continue en marchant sous le pont au lieu de le traverser, c’est à peine mieux, crado, ça pue, des gens hirsutes et sales qui déambulent mais nous évitent, heureusement il y a plein de voitures qui passent, ce qui d’ailleurs résonne affreusement sous le pont, je me dis que personne n’oserait s’attaquer à nous avec le risque (faible) (inexistant ?) qu’une voiture s’arrête, je serre le cul en maudissant aussi bien le capitaine que le Royal Yacht Club, l’Afrique du Sud est le pays le plus meurtrier au monde, c’est le site spécialisé dans le données sur les voyages, The Swiftest, qui a publié un classement des 50 pays les plus dangereux et selon ce classement, l’Afrique du Sud occupe la première place des pays les plus dangereux, Singapour est considérée comme étant l’état le plus sûr, prenez note au cas où, je n’en mène pas large.

Nous finissons par arriver entiers devant des grillages et un portillon à ouverture magnétique gardé par des nanas vigiles, le capitaine explique que nous voulons aller au RYC et que nous sommes amarrés à la marina V&A (pour Victoria et Albert), le charme du capitaine, un brin caricatural quand il déploie tous ses efforts, fait son effet et la vigile nous ouvre le portillon, nous marchons encore pendant bien 20 minutes le long de milliers de containers derrière des barbelés

pas bucolique pour un rond

et y arrivons, autre vigile, il parle français car il est congolais à la base et il est tout content d’avoir l’opportunité de parler avec nous, il nous fait remplir un questionnaire sur une tablette et prendre en photo par webcam + scanner nos passeports pour avoir le droit d’entrer, ça ne plaisante pas, mais comme nous serons obligés de venir faire notre clearance de sortie ici quand nous quitterons le pays, nous obtempérons gracieusement puis nous entrons, pour avoir de la coupe y’a d’la coupe, pour des médailles y’a d’la médaille, et pour les bateaux y’a du gréement … on va voir les bateaux, on boit un verre, le soir tombe et il faut  rentrer, le vigile n’en revient pas que nous soyons venus à pied, il s’exclame que le coin est super dangereux et nous interdit de repartir à pied, le capitaine évite mon regard lourd de reproche, je commande un Uber et nous rentrons à la marina.

le RYC

Il faut bien travailler alors pendant que je travaille le capitaine se débrouille pour trouver une nouvelle VHF et l’installer, ça prend son temps, le capitaine hésite, que faire avec la vieille VHF, la jeter ou tenter de la faire réparer ? et puis aussi revenir avec 2 billets pour demain, direction Robben Island ! inscrite au patrimoine de l’UNESCO depuis 1999 et utilisée, selon les époques, comme léproserie, hôpital psychiatrique, poste militaire et bien entendu comme prison, celle où fut détenu Nelson Mandela, j’avais bien insisté auprès du capitaine pour ne pas faire l’impasse parce que je le connais, quand il est à terre il a déjà envie de reprendre la mer, bon, il a acheté les billets et c’est trop gentil.

On ne peut y aller qu’en prenant le ferry dédié, nous repassons dans le chenal où nous sommes arrivés en bateau et profitons du spectacle pestilentiel des otaries au passage, 30 minutes et 7 kilomètres dans la baie de Capetown plus tard nous débarquons et sommes dirigés vers des bus, surprise, je ne pensais pas que c’était aussi encadré que cela, nous sommes environ 300 à avoir débarqué et ceux qui nous précédaient attendent sur le quai pour monter dans notre ferry et retourner à Capetown, Disneyland je vous dis, après un petit tour en bus pour nous raconter en anglais quelques anecdotes sur la prison, un gars qui fait tranquille 150 kilos nous accueille à la porte de la prison et c’est parti pour la visite guidée ladies and gentlemen !

Je me suis débrouillée pour prendre des photos en évitant les gens, mais comme on voit sur l’une des images, nous sommes tout un troupeau à la queue leu leu

Les conditions de vie de cette prison étaient du même niveau que celles des bagnes, inhumaines, en ce qui concerne Nelson Mandela, il était réveillé à 5h30, un seau d’eau froide pour la toilette et un bol de porridge dans la cour avant de passer la journée à casser des cailloux dans une carrière de calcaire, petite pause pour le repas frugal du midi, à 16h le droit de faire sa toilette puis retour en cellule, couvre-feu à 20h mais la cellule reste éclairée toute la nuit, les étés trop chauds et les hivers trop froids, 27 ans à ce régime, ça use un homme … mais pas Mandela.

Voici un petit extrait des commentaires du monsieur qui nous a raconté l’histoire de la prison de Robben Island où il avait lui-même été incarcéré

Le lendemain, le capitaine va louer une voiture et trouver quelqu’un susceptible de réparer la vieille VHF, quand il revient il est tout content de me dire que le gars a tout de suite trouvé le problème et qu’elle sera réparée pour après-demain, dommage d’en avoir acheté une neuve et d’avoir refait tous les branchements, maintenant c’est fait et il ne va pas tout refaire dans l’autre sens, il va falloir s’habituer à la nouvelle … il a aussi trouver quelqu’un pour réparer le lazy et y mettre une nouvelle fermeture éclair, ça sera fait dans 3 jours, alors qu’à Richards Bay ça n’a pas été faisable en 2 mois, on a bien fait de s’arrêter ici.

des otaries viennent s’ébattre jusque dans la marina, ça me file des hauts le cœur quand elles passent à côté du bateau, à côté les putois c’est des rigolos

Le jour suivant, il fait beau, nous avons convenu, après des recherches sur internet, de gravir Table Mountain par la rando de Platteklip Gorge, donnée pour difficile mais pas vertigineuse, il y aurait bien le téléphérique mais je préfère de loin marcher que de me retrouver dans une cabine tenue par un filin au dessus du vide. Lorsque nous nous garons au pied de la rando, le gars qui surveille nous dit que la journée va être trop chaude pour faire l’aller-retour à pied, il nous le déconseille, il doit nous prendre pour des vieux, c’est pas possible ! Nous nous rions de son commentaire déplacé et entamons une longue, longue, interminable montée de marches en pierres et en cailloux, jamais de plat pour reposer les quadriceps ni les mollets, chaque pas est une marche, chaque marche est un pas, avec le soleil qui nous tape dessus, quand je dis tape c’est parce que ça tape comme un marteau sur la tête d’un clou, pas d’ombre, parfois si quand même au détour d’un rocher ou sous la branche d’un arbrisseau famélique, il m’arrive souvent de manger une bouchée de barre énergétique dont les calories se consument aussi vite qu’une allumette enflammée, on boit souvent et on ne fait jamais pipi, et on grimpe et on s’évapore et on grimpe et on s’évapore et on grimpe … heureusement la vue est belle et il y a la satisfaction d’arriver en haut, fierté, je ne sais plus comment je m’appelle mais je fais bonne figure, un certain standing à tenir, le capitaine me dit que lui ça va, je me demande s’il frime mais il n’a pas l’air, c’est juste moi qui ne vaut pas grand chose on dirait, pffff … 

Des marches dès le départ :

Et jusqu’à l’arrivée :

tout du long

Nous nous dirigeons vers le téléphérique pour aller voir la vue de là bas quand je tombe sur la merveille des merveilles, l’emblème de l’Afrique du Sud, un massif de Proteas !!

la chaaaaance !!
quelle beauté !
non mais quelle beauté !!

Nous arrivons près du téléphérique, il y a un monde fou qui déambule en tongs en buvant du soda à la paille, frais comme des gardons les gens, quand je pense dans quel état je suis …

la vue du Cap depuis le sommet de Table Mountain

Nous trouvons un endroit pour nous asseoir et manger les sandwiches que nous avons apportés, renonçons à prendre un café au vu du monde, le capitaine me demande si je veux redescendre en téléphérique ou à pied,

– À pied bien entendu !

– T’es sûre ?

– Pourquoi, tu veux prendre le téléphérique ?

– Non non !

Je me demande si l’un et l’autre ne tâtons pas du terrain pour céder à celui qui voudrait prendre le téléphérique pour descendre, mais aucun des deux n’avoue,

– Alors à pied !

– J’ai mangé et me suis reposée, pas de problème !

Nous repartons gaiement, en plus la descente c’est fastoche, voyez par vous-même :

si si , c’est bien le chemin à emprunter, on voit même le capitane qui m’attend un peu plus bas

Redescendre ces hautes marches pendant 2 heures en subissant la chaleur du soleil + celle de la réverbération sur les pierres, finit par être un calvaire, je suis un zombie quand j’arrive en bas, à chacun de mes pas mon pied tombe au sol comme une enclume, je veux mourir, on arrive devant la voiture et je supplie le capitaine de m’ouvrir et de mettre la clim’ à fond,

– Ouuuuh nan, c’est pas bon ça, tu vas attraper un coup de froid !

Une envie de le taper jusqu’à ce qu’il ne bouge plus dans une flaque de sang me prend aux tripes, je hurle :

– Mais l’urgence c’est que je me rafraîchisse !!! Je me sens mal de chaud !!! Ouvre et met cette putain de clim’ !!!

Il voit que je ne plaisante pas et s’exécute sans aller plus avant dans sa leçon sur comment éviter un coup de froid quand on est en nage, j’envoie valser mes pompes et mes chaussettes, m’étale comme une bouse sur le siège et pose bruyamment mes pieds sur le tableau de bord avec la clim qui souffle à fond dessus, ce que je voudrais c’est qu’on me verse des seaux de glace de la tête aux pieds, il déteste quand je pose mes pieds sur le tableau de bord mais n’ose rien me dire, il a raison, on propose à un jeune gars qui nous avait doublé dans la descente  s’il veut qu’on le ramène sur Capetown et il saisit l’aubaine, c’est un étudiant en ingénierie qui a perdu toute sa famille emportée par le Covid, il a une bourse d’études et est logé sur le campus et m’assure qu’il n’aura aucun problème pour trouver du travail par ici, quand nous arrivons enfin à la marina je peux à peine marcher, je crains grave pour demain, et j’ai raison, le lendemain mes cuisses ne sont que tendinites brûlantes, au point que je ne sens même pas mes pauvres pieds décédés, les cuisses l’emportent haut la main, le capitaine n’en a cure car nous devons aller voir False Bay et le Cap de Bonne Espérance de l’intérieur puisque nous n’avons rien vu en y passant de nuit, soit,

– mais je te préviens, je ne sors pas de la voiture !

J’en descends tout de même pour prendre des photos ou filmer, nous nous demandons, avec le capitaine, pourquoi ce nom de False Bay, la fausse baie, et tombons d’accord sur le fait qu’elle est tellement immense que ça n’est presque plus une baie, c’est carrément un bras de mer, mais rien ne dit que nous ayons vu juste :

en tous cas c’est grand

Puis nous arrivons au tant désiré Cape of Good Hope, il faut payer pour entrer dans la parc national de la Pointe du Cap, bon, mais je dois dire que voir ça vaut son pesant d’or !

Voilà ce phare qui nous a éclairé lors de notre passage en mer :

y’a pas à dire, ça a de la gueule

Je précise que le funiculaire qui permet d’y arriver est en panne et que je me suis coltiné les marches à pinces, c’est héroïque quand on sait à quel point j’ai mal, mais le capitaine ne sent rien et je vois dans son œil qu’il doute de l’ampleur du désastre.

rien que pour arriver là il a déjà fallu monter plein de marches… AU SECOURS !!

Quand on est tout en haut, la vue plongeante est éboursiflante :

En me tournant vers la droite c’est tout aussi beau ! j’avais mis cette photo sur Facebook et plusieurs personnes ont suggéré que c’était un montage, c’est dire à quel point c’est magnifique, on voit les entrées maritimes en terre :

Quand on redescend on comprend qu’il n’est pas possible d’accoster sur le rivage de Cape of Good Hope :

On fait comme les touristes qui pullulent, bien qu’ils n’apparaissent presque pas sur mes photos savamment cadrées, on pose devant le panneau pour la postérité !

sauras tu reconnaître le visage de cet explorateur marin qui se superpose sur celui du capitaine ?
et ma pomme … on dirait que j’ai les cheveux attachés mais pas du tout …

… en fait je suis allée il y a 2 jours chez un coiffeur du Cap parce que je m’étais trouvée moche sur une photo que le capitaine avait prise, grossière erreur, la coiffeuse m’a ratiboisé la tronche donc en plus d’avoir les cuisses endolories j’ai l’âme en peine, le capitaine, dans sa grande mansuétude, semble vouloir me garder comme équipière bien qu’il m’ait donné un avis plus que mitigé sur le résultat, heureusement que j’ai réussi à obtenir de la coiffeuse qu’elle me laisse une frange, mais bon, c’est pour ça que je ne la ramène pas trop avec mes cuisses et que je souris vaillamment, vivement que ça repousse …on notera par ailleurs qu’il est écrit sur le panneau que c’est le point le plus sud-ouest et pas le plus sud du continent Africain, et comme vous me lisez avec attention vous savez maintenant que le plus sud c’est le cap des aiguilles 😉

Nous revenons au Cap par la Chapman’s Peak Drive, une route panoramique en corniche qui longe la côte entre Hout Bay et Noordhoek, superbes paysages et vue imprenable sur Chapman’s Peak, la montagne qui donne son nom à cette route :

En arrivant au Cap, le soleil allume la lune et illumine Table Mountain :

c’est fichtrement beau

Je ne sais pas comment je réussis encore à marcher pour rejoindre le bateau, le capitaine pense que je fais du cinoche, je lui assure que j’ai une tendinite de tous les diables et que je connais parce que j’en ai déjà eu des comme ça, il ne me croit pas parce que la brûlure court tout le long du fémur et que, d’après lui, quand on a une tendinite du quadriceps on a mal au niveau du genou, je rectifie, c’est possible, mais il n’y a pas qu’un tendon qui tient le quadriceps en haut et un autre en bas avec les faisceaux qui se balancent le long de l’os, il y a obligatoirement un tendon tout du long pour tenir le muscle en place, il ne veut pas me croire, c’est comme si je ne le croyais pas quand il me dit qu’il faut se mettre face au vent pour hisser la GV, je suis carrément obligée de lui prouver ce que j’avance en lui mettant sous le nez un dessin d’anatomie du quadriceps pour qu’il accepte du bout des lèvres à consentir que je sais ce que je dis et que j’ai une tendinite à pleurer quand je dois marcher, et je sais que j’en ai pour au moins 3 ou 4 jours, il ne me reste qu’à prendre des antidouleurs que nous avons dans la trousse à pharmacie, en espérant que ça suffira, je me souviendrai de Platteklip Gorge.

de l’apprentissage de l’anatomie appliquée par la douleur
mais non

On ne va pas s’arrêter pour si peu et le jour suivant nous repartons encore pour aller visiter le coin de Stellenbosch, on nous en a promis monts et merveilles, Stellenbosch ce sont des vignobles à perte de vue, première route des vins d’Afrique du Sud créée en 1971, principal centre de production viticole de l’Afrique du Sud,1 milliard de litres de vin par an, normalement quand on y va c’est pour déguster des vins mais ce n’est pas du tout le genre du capitaine alors je me demande même pourquoi on y va, bon, on y va, il se met vite à pleuvoir et nous roulons souvent dans les nuages ce qui nous prive des vues promises … nous passons à côté des vignobles qui portent presque tous un nom à consonante française : La Petite et la Grande Provence, Bourgogne, La Bri, Mont Rochelle, Dieu Donné, Plaisir de Merle, Chamonix…c’est rigolo, on se croitait à la maison, et nous longeons des propriétés magnifiques qui font restaurant, souvent gastronomique, lodge, dégustation de vins évidemment. Je dois dire que lors de notre séjour j’ai eu l’opportunité de goûter quelques vins d’Afrique du Sud et bien je les ai trouvés excellents, moi qui pensais qu’il n’y avait qu’en France que l’on savait faire du vin, j’en suis revenue !

la région de Stellenbosch, ce ne sont pas mes photos qui seront utilisées sur les dépliants (ça se dit encore « dépliants » ?)

Par contre, en revenant sur Capetown, la claque, le coup de massue … nous roulons pendant des kilomètres le long de Langa, le township le plus ancien d’Afrique du Sud, et le long de celui de Gugulethu …

des kilomètres et des kilomètres comme ça

Langa a été créé en 1927 afin de permettre à la ville du Cap de disposer d’un lieu officiel légal de résidence, exclusif et à bon marché pour loger les populations noires du Cap, plus de 52000 habitants recensés en 2011, issus de la communauté bantou à plus de 99%, il a vite été surpeuplé donc il y en a eu d’autres qui ont été créés comme Gugulethu qui abrite plus de 98000 habitants … il y a des dizaines et des dizaines de townships en Afrique du Sud, le plus grand est celui de Soweto, plus de 1 million 270 milles habitants en 2011 ! … L’Afrique du Sud est un pays riche,  extrêmement riche en ressources, premier pays extracteur d’or et de platine et l’un des premiers pour le diamant et l’argent, et pourtant c’est le pays le plus inégalitaire de la planète … quelle aberration, comment est-ce possible de voir autant de misère dans ce pays si riche qui se dit la nation arc-en-ciel (notion inventée par l’archevêque Desmond Tutu afin de désigner son rêve de voir construire une société sud-africaine post-raciale et façon métaphorique de penser la cohabitation des groupes, non par leur fusion mais juste par leur juxtaposition)… tu parles !

Revenons sur une note plus optimiste, l’Afrique du Sud c’est aussi le pays du thé rooibos, je ne peux pas vous laisser sans vous en toucher un mot, donc le rooibos, ou Aspalathus linearis, est un arbuste dont les jeunes branches sont souvent rougeâtres, et dont les feuilles ressemblent à des aiguilles. Au printemps, le rooibos se décore de fleurs jaunes. Ce qui est dingue c’est que cet arbuste ne pousse qu’à l’état sauvage ou ne peut être cultivé que dans une seule région du monde : le Cederberg, une zone montagneuse accidentée située à deux heures de route au nord-est du Cap, qui présente le climat, le sol et les conditions propices à la croissance saine du buisson rouge. Nombreux sont les agriculteurs qui ont essayé de cultiver le rooibos ailleurs mais, jusqu’à présent, personne n’a réussi. En Afrique du Sud, le rooibos est plus qu’une simple boisson, c’est un mode de vie. Riche en antioxydants, cette infusion est inextricablement liée à la culture et à l’histoire du pays. Les peuples Khoï et San, parfois désignés collectivement sous le nom de Khoïsan, ont été les premiers à déterminer les innombrables propriétés médicinales de la plante, à la transformer en infusion et à la présenter à leurs colons néerlandais. Bien que peu d’études scientifiques aient été menées sur l’infusion de rooibos, il a été constaté qu’elle pouvait renforcer la santé cardiaque, réduire le risque de cancer et être bénéfique pour les personnes souffrant de diabète. Des preuves anecdotiques indiquent également qu’elle soulagerait notamment les coliques des nourrissons et contribuerait à atténuer les maux de tête, les éruptions cutanées, l’eczéma, les brûlures mineures et les troubles du sommeil. Par le passé, les peuples Khoï et San cueillaient les aiguilles du buisson rouge, les mélangeaient avec de la graisse animale et l’utilisaient sur leur peau comme une pommade anti-âge ou anti-inflammatoire.

Un peu de l’histoire et quelques dates de cette monumentale Afrique du Sud que nous allons quitter pour filer sur Ste Hélène :

Les Néerlandais ont fondé la colonie du Cap en 1652 pour y installer une escale de la Compagnie des Indes Orientales. Les Boers, descendants des premiers colons, ont poursuivi leur expansion qui les a menés en 1775 à rencontrer les populations Bantous. Après une série de conflits Anglo-Boers et Bantous-Boers, le traité de Paris de 1814 (ce traité consacrait la victoire des Alliés – Grande-Bretagne, Autriche, Prusse, Russie – sur la France napoléonienne, avec redistribution de frontières et de conquêtes antérieures diverses …le genre d’arrangement qui fait le lit des guerres futures), ce traité de Paris là, donc, car il y en a eu une tripotée des traités de Paris, a attribué la colonie aux Britanniques qui ont aboli l’esclavage en 1833. Les Boers, mécontents d’être privés d’une main d’œuvre aussi nécessaire que bon marché, ont alors migré vers le Transvaal et le Natal (aujourd’hui connu sous le nom de KwaZulu-Natal dans lequel nous étions avec le capitaine avant Noël). Après la découverte d’or et de diamants sur ces territoires, les Britanniques leur ont déclaré la guerre en 1899 et remporté la victoire en 1902.

L’Union sud-africaine est née en 1910, avec 5 millions d’habitants (aujourd’hui elle en compte 62 millions) (pour comparaison, la France compte 68 millions d’habitants alors que l’Afrique du Sud est 2.2 fois plus grande que la France).

En 1911, les Afrikaners et les Britanniques ont mis en place les premières lois de l’Apartheid, mot qui signifie développement séparé. Les mouvements de résistance de l’élite noire se sont organisés dès 1912 et l’African National Congress (ANC) a pris son nom en 1923.

1er juillet 1949 : les mariages interraciaux sont interdits par la loi

27 avril 1950 : des zones urbaines d’habituation sont définies pour chaque « race »

22 juin 1950 : la population sud-africaine est classifiée en quatre groupes : Blancs, Noirs, Métis et Indiens

5 octobre 1953 : une ségrégation raciale est instaurée dans les aménagements public

21 mars 1960 : massacre de Shaperville, township situé à quelques dizaines de kilomètres de Johannesburg, des Sud-Africains manifestent pacifiquement pour revendiquer leurs droits et protester contre les restrictions de déplacement imposées aux Noirs, la police les charge et abat froidement (souvent dans le dos) 69 personnes

12 juin 1964 : Nelson Mandela, accusé d’actes de sabotage, de destruction de biens et d’entretenir des liens avec le communisme, est condamné à la prison à vie

16-22 juin 1976 : massacre de Soweto : pour protester contre l’introduction de l’afrikaans comme langue officielle d’enseignement à l’école, des milliers d’élèves Noirs manifestent dans les rues du township de Soweto, la police ouvre le feu sur la foule, faisant 500 morts estimés

2 février 1990 : élection du président Frederik Klerk qui annonce dès l’année suivante la légalisation de l’A.N.C. et des autres mouvements anti-apartheid ainsi que la libération de Nelson Mandela qui sort le poing levé de prison le 11 février après avoir passé 27 ans derrière les barreaux

9 mai 1994 : Nelson Mandela est élu président de la République après avoir obtenu le prix Nobel de la paix avec le président De Klerk en octobre 1993

Aujourd’hui le président est Matamela Cyril Ramaphosa, né en 1952 à Johannesbourg dans le Western Native Township, dans une famille modeste originaire du Venda, d’un père policier et d’une mère au foyer. Alors qu’il était encore enfant, le quartier avait été rasé et sa famille relogée à Soweto.

La branche Corruption Watch de l’ONG Transparency international de lutte contre la corruption a écrit dans son rapport de 2022 : « L’Afrique du Sud rejoint désormais les pays du monde où la corruption semble non seulement enracinée, mais capable de s’étendre » … comme dirait le capitaine, ils ne sont pas sortis de l’auberge.

Mais z’aussi :

  • Le Navtex Pro Plus de Nasa Marine est un système de diffusion internationale des renseignements de sécurité maritime relevant du SMDSM (Système Mondial de Détresse et de Sécurité en Mer)
  • De la violence en Afrique du Sud en 2023 : selon les statistiques officielles, 31,9 % de la population était au chômage, et 32,7 % des jeunes de 15 à 24 ans n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation. 82 % des élèves de quatrième année d’élémentaire n’étaient pas en capacité de comprendre ce qu’ils lisaient dans quelque langue que ce soit. Les registres de la police faisaient état de 6 945 meurtres commis entre juillet et septembre, soit une moyenne de 75 personnes tuées chaque jour. Le niveau de violence liée au genre demeurait élevé. Selon les statistiques sur la criminalité, 13 090 infractions sexuelles ont été signalées entre juillet et septembre avec 881 femmes tuées. Source : Amnesty International https://www.amnesty.org/fr/location/africa/southern-africa/south-africa/report-south-africa/

Bonne Espérance

Pleine lune sur Zululand Yacht Club

On s’en revient donc retrouver Cap de Miol à Richards Bay, une crainte nous habite, on nous a prévenus qu’ici les bateaux et les voiles sont envahis de poussière de charbon et que, même, ce qu’il faudrait faire, c’est enlever les voiles pour les ranger à l’abri sinon on ne trouve plus que désolation et crasse, on a carrément eu la flemme de le faire mais peut-être allons nous nous en mordre les doigts, effectivement nous posons nos sacs sur quasi des cendres, il va falloir tout laver après une nuit sans dormir dans l’avion mais lors de laquelle, ô joie, j’ai pu rattraper un certain retard de cinéma, j’aurai vu Oppenheimer comme tout le monde (j’aime cette expression normalisante contre toute évidence).

c’est crado

On ouvre le bateau, cette fichue poussière s’est infiltrée partout, on pose nos vestes et on attaque le nettoyage, le frigo est vide et sur le coup de 15h nos ventres gargouillent, le snack du yacht club est fermé à cette heure-ci mais je suis prévoyante, j’avais acheté quelques trucs à l’aéroport de Johannesburg, un gros (gros d’aéroport, pas gros de fait-maison) sandwich au pain complet et des fruits, le capitaine avait pris un ridicule petit sandouiche en pain de mie blanc et l’a mangé il y a belle lurette, ça ne tient pas au ventre l’avais-je prévenu, mais il pense toujours à sa ligne quand il n’a pas faim comme si ça allait durer toujours, là il regrette, je lui donne les fruits et il reste un paquet de sablés de Noël jalousement conservé pour les jours de vaches maigres, une fois maigrement sustentés nous reprenons ce travail ingrat mais nécessaire, rangeons nos sacs, la nuit tombée nous filons manger au snack du ZYC (Zululand Yacht Club) puis dormir comme des marmottes.

On a intérêt à fermer les bateaux sinon les singes viennent tout chiper

Avant de continuer notre longue route autour de ce monde qui est nôtre, nôtre étant une façon de dire, le monde ne nous appartient pas et je le laisse à celui qui l’a créé, qu’il se démerde, nous avons encore du bricolage à faire, comme l’a dit Paul avec une mine affligée, c’est sans fin, mais on commence par le plus important : installer STARLINK ! Ouiiiiiii ! nous avons rapporté dans nos bagages une antenne et un routeur Starlink, jusque là nous hésitions par crainte que cela ne fonctionne pas en mer et que nous ne puissions pas télécharger de GRIB (soit chronique d’une mort annoncée) mais à force de discuter avec d’autres navigateurs qui ont sauté le pas, nous nous sommes décidés et passons à internet par satellite, il paraît qu’on a internet en plein océan aussi bien que sur terre et que ça peut même être plus rapide que la fibre, nous sommes en émoi car avons résilié l’abonnement Iridium mais Starlink sera-t-il fiable par 30 nœuds de vent et les vagues qui vont avec et le roulis et le tangage qui en découlent ? En tous cas, sur terre ça fonctionne parfaitement.

le capitaine sait tout faire, là je ne sais plus ce qu’il fabrique mais il le fait parfaitement comme tout ce qu’il fait, être capitaine ne s’improvise pas, vous saurez bien
c’est toujours le bordel quand on bricole, on voit le routeur Starlink posé sur la table du carré

Puis je remonte le capitaine au mât afin qu’il finisse de réparer les barres de flèche, ce qu’il avait entamé à Noël, nous retendons les haubans en tournant les ridoirs dans l’autre sens, il ajoute des taquets pour laisser le frein de bôme en place et mettre une retenue de bôme en plus au besoin, change les écoutes de GV et de génois, et puis voilà qu’il faut sortir le bateau pour le caréner.

Pas simple.

On devait le sortir le lundi mais le vent était vraiment trop fort alors on a repoussé sa sortie à mercredi sauf que mercredi la marée ne sera pas aussi haute et Cap de Miol risque de râcler le fond parce que voilà, ici il n’y a pas de fond et on va sortir Cap de Miol non pas avec des sangles mais on va le poser sur un charriot, je vous explique : le charriot va descendre dans l’eau, on devra avancer le bateau dessus, le fixer au dit charriot qui ressortira de l’eau et le tour sera joué. Bon. Il faut le faire quand la marée est presque haute pour que la mer ne commence pas à redescendre pendant la manœuvre en laissant le bateau planté comme un imbécile, c’est parti et je suis drôlement contente parce que Gilou, un français qui bricole son bateau ici, est monté à bord pour nous aider parce qu’il va falloir que nous amarrions le bateau au charriot avant de sortir le tout de l’eau, sinon il tombera comme un oisillon du nid…

On y va, mais on a beau y aller, on sent bien que Cap de Miol touche le fond et bascule un peu sur le côté, on recule pour recommencer, pas mieux, alors on sort comme ça parce que la marée est déjà descendante et si on ne sort pas aujourd’hui il faudra attendre 2 semaines pour avoir de nouveau une marée suffisamment haute, c’est la panique à bord parce que le poids du bateau qui s’incline pèse sur le balcon et les chandeliers et que ça risque de tout péter, alors on bourre à la va-comme-je-te-pousse un maximum de pare battages entre la coque et le charriot et puis on prie, c’est pas cher et au cas où, on ne va pas s’en priver (je ne sais plus si je vous l’ai déjà dit mais un truc qui m’avait marquée à l’école, c’était le pari de Pascal, ça avait planté une graine dans ma cervelle) (j’ai retenu pas mal de choses inutiles en fait).

On réussit à le sortir et il n’y a pas de temps à perdre car il faudra absolument le remettre à l’eau après-demain pour que le marnage de la marée soit suffisant, sinon on sera coincé plusieurs jours en l’air, merci bien.

On voit bien qu’il penche à droite, on fera avec, le capitaine avait attaché l’échelle, il craint pour ma vie
les pare bat’ sont tout écrabouillés, déjà qu’ils avaient triste mine …en même temps, des fois on voit des bateaux avec des pare bat’ nickels, tu vois que c’est pour faire joli mais que ça ne navigue jamais 😄

Qui a déjà caréné un bateau sait que le faire en un jour est une gageure, le capitaine a embauché un gars du coin pour l’aider et ils ont déjà commencé à passer le bateau au karcher afin qu’il sèche cette nuit pour passer l’antifouling demain, ce qu’ils font hardis petits, et le surlendemain au point du jour nous nous préparons à remettre Cap de Miol tout propre à l’eau, pari tenu, même si un Suisse d’un autre bateau fait la remarque qu’au prix où ça coûte l’antifouling, il ne voudrait pas le faire si vite, c’est cher alors il faut prendre son temps, faut bien avoir un avis, le capitaine avait tranché, il n’a pas envie de prendre racine ici et il est comme les femmes, ce qu’il veut, Dieu le veut … tout le monde est sur les dents parce que la marée haute est plus basse qu’avant-hier et on avait déjà touché le fond, le charriot descend lentement, c’est Gilou qui est monté avec le capitaine et moi je les regarde faire, s’il y a une boulette c’est pas moi qui prendrai, j’ai le cœur léger.

Pourvu que ça marche parce que sinon, je ne sais pas ce que ça peut donner, on dirait que Cap de Miol s’est posé sur la quille, glurps,

Le charriot descend encore un peu, mais Cap de Miol ne part pas, Gilou et le capitaine le repoussent … sans succès, re-glurps

Rien à faire, le bateau est coincé, mince !

Mais le capitaine a de la ressource, je le vois s’agiter de loin, et puis je capte : dans son improbable anglais, il a réussi à faire comprendre aux Sud-Af’ qu’il voulait faire basculer le bateau, il prend la balancine, l’attache à un cordage et envoie ça à un gars sur la rive à qui il crie d’entourer la corde autour de l’arbre mais visiblement ils ne se comprennent pas, je fonce sur la rive et vient en aide au gars, à nous deux nous entourons la balancine autour de l’arbre et accrochons le cordage pendant que Gilou tourne frénétiquement le winch à l’autre bout pour faire gîter le bateau…

Et ça marche ! Cap de Miol est libéré, les Sud-Af’ regardent le capitaine avec respect, m’est avis qu’il est entré dans la légende.

Gilou a flingué le winch en winchant comme un damné, mais c’était un vieux winch il faut dire, le capitaine n’a pas moufté.

Le soir nous mangeons au ZYC à la bougie, c’est souvent qu’il y a des coupures d’électricité en Afrique du Sud, on s’y fait et on mange ce qu’il y a : hamburger/frites, ça doit être le plat le plus consommé de la planète (du coup j’ai regardé sur internet, selon les pays le plat le plus consommé au monde est la frite, la pizza ou les pâtes, le burger fait partie du top five)

Il est temps de quitter Richards Bay pour contourner l’Afrique du Sud et passer le Cap de Bonne Espérance, aussi nommé le Cap des Tempêtes, et on va s’y employer a priori par sauts de puce car il faut attendre un vent portant pour ne pas se faire brasser, et comme le vent tourne beaucoup par ici, il faut faire des escales quand le vent tourne au sud pour attendre qu’il tourne à nouveau au Nord-Est ou peu s’en faut, et on ne sait jamais combien de temps ça peut prendre, le capitaine a prévu de s’arrêter à East London pour commencer.

Samedi 2 mars, on sort du chenal à 17h05, on ne s’était pas donné d’heure pour ne pas reprendre la mer déprimés par notre incapacité à respecter un horaire, vent de 30 nœuds et vagues dans la gueule, le bateau saute et tape, parfait pour une reprise en douceur, ce qui me console c’est que je me souviens de tout, même si j’avoue avoir eu 1/4 de seconde le regard dans le vague quand le capitaine m’a crié d’ouvrir la bastaque, hop ni vue ni connue j’ai ouvert la bastaque, il n’a même pas eu le temps de voir mon hésitation, nous voilà partis pour le dernier tiers de notre expé autour du monde, la nuit arrive vite, on a pris notre cap, vent à 140 degrés, 23/25 nœuds, vagues de travers qui nous barbouillent, il faut bien manger alors on chipote des pâtes au beurre, pendant cette laborieuse mastication on se prend une bonne claque avec une vague qui vient taper un grand coup dans la coque et tout de suite après une énorme, E-NORME vague couche presque le bateau et déferle dedans, ça fait drôle, sur le qui-vive on se met debout pour tenter de voir ce qui se passe mais on ne distingue rien de rien, la nuit est noire et on se demande si d’autres vagues comme celle là vont suivre, ça n’aide pas à faire passer les nouilles, et puis non, et dans la foulée un BIIIIIP d’alarme retentit, prends la barre ! hurle le capitaine qui fonce couper le pilote, voilà bien notre chance, avec le courant et les vagues la barre est hyper dure, j’ai les pieds écartés au max pour rester debout et tenir la barre, bordel j’espère qu’il ne va pas falloir barrer jusqu’à East London ! le BIIIIIP continue, qu’est-ce qui se passe ? m’époumoné je tandis que le bip se tait

– c’est rien, c’est le convertisseur, je l’ai éteint !

Et il a remis le pilote, ouf. C’est Starlink qui fonctionne sur 220V alors on a laissé le convertisseur allumé mais on va tellement vite que l’hydrogénérateur charge comme une bête et que visiblement le convertisseur recevait trop de jus, c’est la meilleure, avec le courant des aiguilles on avance à plus de 9 nœuds.

On se remet doucement dans le bain, d’autant plus facilement que le dimanche soir on n’a plus de vent et 1 seul petit nœud de courant, le capitaine s’exaspère, on ne va pas assez vite, sur les cartes i disent qu’on devrait avoir 3,5 nœuds de courant ! je suggère qu’il y a peut-être un effet de marée ? D’autres courants qui perturbent celui des aiguilles ? Il veut savoir et se penche encore et encore sur les cartes, en vain, le marin est peu de chose en regard des éléments, on doit mettre le moteur quelques heures avant de retrouver du vent.

Lundi idem (vent, puis pas de vent et ainsi de suite) et puis mardi on arrive plein pot dans le chenal d’East London, le temps est couvert et je suis soulagée parce que sur le routage ils annoncent des orages avant d’arriver et en général ça secoue … mais visiblement on l’échappe belle… pour l’instant ajoute comme toujours le capitaine quand je me réjouis d’éviter le pire.

On s’engage dans Buffalo River où il y a plus ou moins une espèce de marina, quelques places sur un ponton paraît-il, sinon il faut se mettre sur une bouée et pas le choix car on ne peut pas jeter l’ancre, on voit quelques bateaux au loin devant un pont, le capitaine est à la barre et nous cherchons une place … crotte de bique ! Il n’y a quasiment pas de bouée de libre et si on veut s’y mettre cela revient à faire un créneau avec un semi-remorque entre deux embarcations parce que les bateaux sont à la queue leu leu et pas de place au ponton mais ah si ! On en voit une mais ah non ! Il y a une annexe attachée à la seule place possible, et fort enviable, car qui dit ponton dit pas besoin d’annexe, dit liberté, dit moins-se-faire-chier, le capitaine grogne en s’éloignant, que faire d’autre ? … ô chance, un gars arrive en courant sur le ponton et nous crie qu’il va enlever son annexe, et d’autres arrivent et tous nous font signe de revenir et qu’ils vont nous aider à nous amarrer, Dieu les bénissent, hop je m’active, pare-bat, amarres, me prépare à sauter avec deux amarres en main, garde et amarre avant puisqu’on y va en marche arrière et qu’il faudra bien arrêter le bateau, je sais exactement ce que je vais faire, remonté comme un coucou le moussaillon, le capitaine s’approche du ponton, je saute hardiment mais les gars me volent la vedette en me prenant aussitôt les amarres des mains pour faire leur affaire, le capitaine leur crie mais non ! parce que ce n’est pas comme il veut, moi j’aurais fait comme il veut donc comme il m’a appris mais je vois que les gars amarrent intelligemment et je les laisse agir en faisant des signes au capitaine pour qu’il la ferme et remercie amplement tout ce monde là, finalement les gars s’éloignent en courant parce que l’orage éclate et le capitaine leur crie de loin un sanque-you-verimeuche tandis que le ciel se déverse d’un grand coup sur nous, je fonce m’abriter mais le capitaine s’en va amarrer à sa manière sans attendre, quand il revient il n’a plus un poil de sec et je lui partage mon point de vue, à savoir que l’amarrage des gars m’a paru bien intelligent et il avoue ouais, on voit qu’ils connaissent leur affaire, et il ajoute tu t’es bien démerdée, ça fait plaize.

Le beau temps est revenu sur Buffalo River
Le ponton est sommaire et ce petit escalier n’est pas du tout stable quand ça roule

Le beau temps est revenu et on s’en va prendre la température du coin au BRYC, le Buffalo River Yacht Club … syyyyympa au possible, pas mal de monde, ça discute, ça donne des tuyaux, ça demande d’où tu viens et toi, tout ça en buvant de la bière, on papote avec un frère et sa sœur, lui c’est Jésus et elle on dirait un angelot, ils sont allemands et très jeunes et viennent de trouver un embarquement sur Africain Queen qui est amarré de l’autre côté de la rivière et qui rallie Capetown demain, ça va être leur première nav, ils ne vont pas être déçus je crois …

le capitaine se fait toujours des amis

Je rentre préparer le repas au bateau en laissant le capitaine deviser gaiement, et à son retour, il me prévient :

– Changement de programme ! On va filer directement sur Capetown

– Ah bon ? (désolation) Mais je croyais que tu voulais voir Mossel Bay … et Knysna qu’il paraît que c’est tellement beau ! (comme je tourne bien mes phrases quand je parle)

– Ouais … j’ai discuté avec le skipper d’un bateau du coin, il m’a dit que là bas tu sais quand tu peux rentrer mais jamais quand tu peux repartir à cause de la houle qui est tellement forte, il a fait du surf à 26 nœuds en entrant dans la passe la dernière fois !

– Naaaaaan ?! 26 nœuds ??? C’est pas des blagues ?

– Nan ! Il a pris une photo du pilote et il me l’a montrée ! 26 nœuds !!

Ça me file des frissons dans les mollets rien que d’y penser, j’opte aussitôt pour l’autre solution…

– Mais on va avoir quel temps si on va direct à Capetown ?

– Ça ira, on aura un peu de près mais ça ne sera pas fort donc ça ira, il faut partir le 9 si on veut y aller sans escale.

Bon.

On n’ira pas cette fois

Ici c’est loin de tout alors il faut prendre un taxi pour aller faire des courses et le mieux c’est UBER et c’est vrai que c’est génialement pratique, en plus il suffit de laisser un bon pourboire et on a une note de 5/5, j’aime avoir de bonnes notes, ça nous fait visiter le bled, et puis on déjeune  au resto de Buffalo River, super bon et pas cher, on remplit les réservoirs et les bouteilles avec l’eau de la rivière qui est jaunasse, t’es sûr qu’elle est potable ?! Bien sûr qu’il me répond mais je me demande s’il n’a pas la cagne de sortir le déssalinisateur …

On range, on boit une dernière bière au BRYC et j’écris un mot dans le livre d’or, j’ai bricolé un logo avec une tête de mule mais il y a encore du boulot, quand je reviens au bateau j’apprends que Serge est mort aujourd’hui, 8 mars 2024, mon ami Serge, quel déchirement, quelle tristesse indicible, le capitaine me prend dans ses bras pour me consoler, je me retiens de pleurer plus pour ne pas l’emmerder parce que je sais qu’à un moment donné on ne sait plus quoi faire contre la tristesse des autres, je ne voudrais pas que le capitaine se sente con à force de me voir pleurer et de ne rien pouvoir y faire, ça s’appelle l’empathie, je fais des crêpes pour le voyage en reniflant.

Bon, toujours est-il que le 9 mars on quitte East London, on est dans le chenal et on vient à peine de monter la GV quand on nous appelle sur la VHF en nous demandant de ne pas sortir du chenal sans avoir montrer nos billets d’avion … bon sang ! On n’a pas besoin de visa pour l’Afrique du Sud mais si on reste plus de 3 mois sans avertir qui de droit on doit payer une amende … or nous sommes arrivés en Afrique du Sud il y a 3 mois en gros, mais nous étions rentrés en France donc à notre retour c’était reparti pour 3 mois, pourquoi on nous emmerde avec ça alors ? qui c’est qui nous réclame de voir nos billets d’avion ? … on affale, on retrouve des captures d’écran des dits billets, le gars nous épelle son adresse mail pour qu’on les lui envoie mais on n’y comprend rien, il finit par nous donner son numéro de portable pour qu’on les lui fasse suivre sur WhatsApp mais il ne reçoit pas notre message, pendant ce temps là je fais des aller-retours au moteur dans le chenal et le capitaine se désespère, et puis soudain un bateau à moteur s’approche de nous et un gars me crie qu’on peut partir et que c’est tout bon et on entend des explications houleuses entre lui et celui qui nous réclamait nos billets d’avion parce que tout avait été vu à notre arrivée et qu’est-ce que c’était que cet excès de zèle, on renvoie la GV, il est midi et demie et on a perdu plus de 2 heures, je vais finir par croire que c’est écrit dans le ciel.

C’est reparti pour que ça bouge avec une mer très cassante et que ça file pronto avec le courant des aiguilles, puis moteur quand plus de vent, puis du près quand ça tourne, puis moteur, puis portant and so on …

Le lundi je vois un drôle de bateau au loin, en plus il ne bouge pas, je dis au capitaine que c’est bizarre un bateau immobile plus haut que large, il me répond que ça doit être un navire de guerre ou genre, en tous cas ça ne ressemble pas à ce qu’on a déjà vu … mais si ! on a déjà vu ça ! dans le coin de Curaçao si mes souvenirs sont bons, je file agrandir la carte sur Navionics et bingo,

– c’est une plate-forme !

– c’est bien isabelle ! (il aime bien quand je prends des initiatives intelligentes)

– c’est écrit qu’on n’a pas le droit de naviguer à moins de 2 miles près d’elle, on fait quoi ?

Il hausse les épaules, qui c’est qui va venir voir où est-ce qu’on passe n’est-ce pas ? En plus on est plein-cul sous génois tangonné, on ne vas pas manœuvrer juste pour s’écarter un peu de la plate-forme, et au moins comme ça on pourra la voir, alors ouais, pour la voir on la voit bien, et puis on entend aussi un bateau qui nous arrive dessus en abusant grave de sa corne de brume, ça nous explose les oreilles, ils sont cons ou quoi ?

On regarde son nom sur l’AIS, c’est Umkhuseli, le capitaine l’appelle à la VHF, pas de réponse, ils sont gonflés les mecs, ils nous foncent carrément dessus et je commence à me demander sérieux si on ne va pas se faire aborder par des pirates, la meilleure de l’année, on empanne la GV ce qui fait qu’on se retrouve avec génois tangonné et GV du même côté, au moins la manœuvre est rapide, on s’éloigne un tantinet et on réempanne à peine plus loin pour reprendre notre cap, Umkhuseli nous emboîte le pas, on essaie à nouveau de l’avoir à la VHF, rien, nada, des clous,

– mais t’es sûr qu’elle marche la VHF ?

– bin ouais, elle marchait quand on est parti d’East London alors pourquoi elle marcherait plus ?

Par acquis de conscience, le capitaine prend la VHF portable et appelle, appelle encore, quand ce n’est pas lui qui appelle il me demande d’essayer encore, on finit par laisser tomber, Umkhuseli nous colle toujours au train.

Et il finit par nous laisser et s’éloigne, non mais, on a râlé parce qu’ils ne nous avaient pas appelés ni répondu à nos appels, mais on se rend bien compte qu’ils nous ont suivi jusqu’à ce qu’on sorte de la zone de navigation interdite, c’est mal de notre part, ooooh comme c’est mal, nous continuons notre petit bonhomme de chemin et comme nous ne sommes pas loin des côtes, nous ne sommes non plus pas loin des rails de cargos, il y a pas mal de monde sur l’AIS, il va falloir ouvrir l’œil, c’est pas cette nuit qu’on va pouvoir dormir à poings fermés.

Le soir venu, le capitaine se couche, le pauvre il a bien le droit de se reposer, je suis assise à la table à carte, le nez et l’index respectivement collés à l’AIS et sur la télécommande du pilote, si je garde un cap un peu plus Nord je vais devoir slalomer entre les cargos alors mon choix est vite fait, je vais plus au Sud pour raser le rail des cargos par en bas, jusqu’ici tout va bien mais le capitaine qui ne dormait que d’un œil se lève (des fois je me dis qu’il est omniscient et devine jusqu’à mes fautes les plus anodines), il refuse net de continuer au Sud, on empanne et nous voilà partis pour traverser le rail de cargos …

… tandis qu’il y en a 5 qui arrivent et que le vent tombe, merde, on n’avance pas, donc on n’est pas manœuvrant, je me sens comme si j’étais à poil en pleine nuit pluvieuse au milieu de l’autoroute à agiter la flamme d’un briquet pour me signaler aux automobilistes, bordel, on va se faire faire couper en 2 par un de ces montres qui avancent à 15 nœuds.

Le capitaine est tout détendu, visiblement ça l’amuse de slalomer entre les cargos dans le rail tandis que je vomirais presque mon gratin de pâtes de trouille (un gratin tatin parce que je le fais à la poêle alors c’est le dessous qui grille, mais c’est pas mauvais), il en profite pour me donner une leçon de nav’ en m’indiquant les lumières rouges ou vertes ou blanches que l’on voit :

– regarde, on va passer devant celui là, pour l’instant on ne voit que sa lumière verte … attends un peu … toujours la verte … aaah on commence à voir, oui ! on voit aussi la rouge maintenant, donc on est pile face à lui, tu vois ?

Oui je vois ! oui ça me rappelle mes cours de permis bateau ! (mais si on pouvait se dépêcher un peu)

Ensemble on regarde les lumières des différents cargos pour savoir lesquels vont passer devant nous ou derrière nous, finalement je me rends compte qu’on a plus de temps que je ne pensais, je me détends mais je suis bien contente quand on arrive de l’autre côté du rail.

Pour être plus tranquille le reste de la nuit, le capitaine me dit qu’on va se caler dans la zone d’exclusion juste au-dessus du rail de cargos, je regarde la carte et m’étrangle :

– c’est une zone de breakers ! c’est vraiment tomber de Charybde en Scilla !

Mais le capitaine se fout ouvertement de ma gueule, bien sûr que non il n’y aura pas de déferlante avec ce peu de vent car oui, les breakers sont des vagues déferlantes et ici les fonds remontent et le courant aidant ça peut donner des déferlantes, mais pas aujourd’hui isabelle ! Dieu l’entende.

Et Dieu l’entend car plus un pète de vent, on finit par mettre le moteur, le lendemain matin ça remonte à 24 nœuds, on hisse et c’est parti pour du près, c’est bien, ça entretient la forme, nous sommes le 12 mars et c’est un grand jour, car c’est aujourd’hui que nous allons passer le Cap des Aiguilles et c’est quelque chose ! C’est le point le plus méridional du continent africain, le point de rencontre officiel entre l’océan Indien et l’océan Atlantique, en face, il ne reste que l’Antarctique et sa banquise.

Parce qu’on parle toujours de Bonne Espérance, mais le vrai Cap important c’est celui des Aiguilles me dit le capitaine, oui, je veux bien, mais tout de même celui qui est connu c’est Bonne Espérance, c’est lui qui est mythique, d’ailleurs je lui demande pourquoi c’est ainsi, alors en fait c’est Bartolomeu Dias, un explorateur portugais, qui  a été le premier Occidental à franchir en 1488 ce qu’il appela sur le moment le Cap des Tempêtes parce que sa caravelle l’avait passé au terme d’une tempête de 13 jours, il avait suivi la côte depuis la Namibie et quand on navigue dans ce sens, le Cap de Bonne Espérance marque le point où l’on commence à voyager plus vers l’Est que vers le Sud ce qui revêt une importance notoire pour les navigateurs (le cap a été rebaptisé par le roi du Portugal Jean II en Cap de Bonne Espérance  car les Portugais avaient désormais bon espoir d’arriver bientôt aux Indes).

Nous le passons sur le coup de midi, au près, comme des grands.

Bon, ça me fait quelque chose je dois dire, c’est pas tout le monde qui passe par là, on continue notre route en tirant des bords, sur un bord ça va mais sur l’autre le bateau saute sur les vagues, c’était pas la peine de passer dans l’Atlantique ! s’exclame le capitaine, car c’est vrai ! nous venons de quitter l’océan Indien tant redouté ! et pourtant rien ne change … je vais essayer de dormir un poil parce que les nuits sont courtes et nous ne dormons que par tranches, mais impossible, une espèce d’orage avec vent qui tourne, j’entends le capitaine qui manœuvre alors je me relève pour l’aider, et puis ça tombe alors moteur, ça remonte un peu plus tard, voile, ça occupe, le capitaine va dormir à son tour, et soudain je comprends enfin à quoi correspond le bouchon noir sorti de l’eau quand j’avais crié au capitaine lofe ! Y’a un truc noir devant nous ! Parce que j’ai vu d’autres trucs bizarres, par exemple des palmes de plongeurs plus loin, mais que faisaient des plongeurs si loin de la côte et sans sécu, ça n’était pas possible ! … je file voir si le capitaine dort déjà pour lui faire part de la merveille : des otaries ! c’est ça que je voyais ! là je viens de comprendre parce qu’il y en a qui sautent hors de l’eau ! c’est blindé d’otaries !! et le bouchon noir de tout à l’heure c’était la tête d’une otarie qui nous regardait ! le capitaine sourit de me voir aussi emballée, si je m’attendais à ça dis donc ! Des otaries !

Nous passons Bonne Espérance le 13 mars à 3h30 et ne voyons que son phare dans la nuit, ça m’émeut à mort parce que je pense à tous les navigateurs qui l’ont passé et je le passe à mon tour, je ne sais pas à quoi c’est comparable … peut-être à marcher sur la lune … Bonne Espérance !

Et pour mourir moins bête le jour où :

South Africa

Bien bien bien, je vais vous raconter ce que j’ai vu en Afrique du Sud, et je dis bien ce que JE ai vu, parce que quand on compare nos souvenirs avec le capitaine, il y a toujours des différences, vous verrez qu’un jour il dira même que les orages entre les Seychelles et Mayotte c’était rien, tout perd de son intensité avec le temps chez lui, et même pendant le temps des choses, on dirait que ses émotions sont sous contrôle, ou alors c’est que c’est un non-émotif, ça existe je vous ferais dire, on est primaire ou secondaire, passif ou actif, émotif ou non-émotif, bref, l’Afrique du Sud c’est … oh vous allez voir par vous-mêmes après tout !

Bon, les premiers jours, Afrique du Sud ou pas, arriver c’est toujours dormir, ranger et laver le bateau, réparer les bricoles les plus urgentes, faire des courses (ici avec le taxi de Natasha pour nous driver parce qu’il est déconseillé de prendre on ne sait pas quel taxi) … et là, chance ! Woolworths est implanté chez les Sud-af, et Woolworths c’est fruits et légumes de qualité à profusion, on ne peut pas savoir à quel point ça compte quand on n’a qu’à prendre sa bagnole pour aller au supermarché du coin et s’approvisionner, moi j’ai envie de brûler un cierge quand je vois de l’abondance à ce point là, donc je fais allègrement le plein de fruits et de légumes et là paf le capitaine me dit qu’il a loué une voiture et qu’on part demain matin visiter ce beau pays, je saute sur mon PC et je cherche où je veux aller, lui il pense au Parc Kruger, mais 20 000 km² ! combien de temps faut-il pour visiter 20 000 km² ? et ça se trouve à 540 kms de Richards Bay, pourquoi pas sur la lune, polalaaaaa, je n’ai pas envie de me farcir autant de bornes, et pourquoi aller si loin alors que bien plus près il y a le parc Hluhluwe Imfolozi (prononcer chlouchlouwé-im’folozi) à environ 70 kilomètres de distance ? Je trouve un lodge près de cette réserve, le réserve, et une fois fait, avec un grand sourire à la con je dis au capitaine qu’il y a un parc encore mieux que le Kruger à deux pas et que je trouve ça plus malin de prendre du temps pour profiter comme il faut d’un seul endroit plutôt que de faire des kilomètres pour rien, qu’on va déjà aller voir ce parc et qu’on pourra toujours aller plus loin ensuite si ça nous dit, il opine, n’a pas envie de chercher de son côté, mais on peut sentir dans l’air ambiant que j’ai intérêt à ce que ça soit un choix judicieux… nous partons le lendemain, en emportant quelques fruits de mes acquisitions.

Dès notre sortie de Richards Bay, nous roulons entre de vastes plantations d’eucalyptus qui me rappellent celles de Nouvelle Zélande, c’est dingue, et voilà en gros l’histoire ici : les mines, à leurs débuts, et comme vous le savez, étaient creusées dans des tunnels qui demandaient des poutres en bois, et le boom de l’or, qui est l’une des richesses de ce pays, a provoqué une forte demande de bois pour les mines, les maisons, les wagons de transports et les traverses de chemin de fer. Le bois a d’abord été tiré des forêts abondantes de l’Est de l’Afrique du Sud et puis, comme cette source était naturellement limitée, des plantations d’arbres et notamment d’eucalyptus, ont été établies. La communauté de Sabokwe à Richards Bay, est aujourd’hui complètement entourée de ces plantations d’eucalyptus. Les paysans s’inquiètent parce qu’ils n’ont plus assez de terres et ne peuvent pas cultiver assez d’aliments pour vivre et les jeunes pensent, à juste titre, que leurs parents n’auront plus de terre à leur transmettre. Un autre problème est que ces plantations consomment beaucoup d’eau, ce qui est aussi grave que l’indisponibilité de terres puisque l’eau arrose les eucalyptus au détriment de leurs champs… Cette communauté vit maintenant au milieu d’un désert créé par l’industrie des plantations. C’est marrant parce qu’actuellement j’entends beaucoup d’intellectuels menacer l’humanité du pire avec l’émergence de l’intelligence artificielle, mais pas se plaindre tout bonnement de l’intelligence humaine qui se débrouille fort bien toute seule pour faire foirer tant de choses.

On roule, et je serre les fesses :

Richards Bay, qui se trouve dans le KwaZulu-Natal, est un port en eau profonde qui a été créé pendant les années 1970. Si une partie du trafic concerne la zone industrielle bordant le port, la majeure partie consiste en l’exportation du charbon venant du Transvaal et fait de Richards Bay le plus important port d’Afrique en volume et un des principaux du monde pour l’exportation du charbon. Les destinataires du charbon embarqué à Richards Bay sont majoritairement asiatiques (Chine, Corée du Sud et Japon), le plus souvent pour la production d’électricité dans des centrales thermiques.  

Une fois sortis de cette immensité eucalyptusienne, nous découvrons le Kwazulu-Natal, nom dont l’origine vient de KwaZulu, qui signifie pays des Zoulous ou lieu du peuple du ciel (c’est beau hein), et de Natal, ainsi baptisé par Vasco de Gama qui naviguait au large de ses côtes durant la période de Noël 1497, Natal signifiant Noël en Portugais, CQFD.

On aurait dû mettre environ 1h30 pour arriver au lodge, mais le GPS nous envoie au diable vauvert et on se retrouve au bout de deux bonnes heures devant des clôtures élevées avec des portes grillagées infranchissables, le capitaine commence à voir orange, une étincelle et il passera au rouge direct, je suis toute tassée sur moi-même et lui explique avec des trémolos dans la voix que je ne pouvais pas deviner que les lodges c’était pire que les prisons ici, et voilà que je distingue un petit panneau avec un numéro de téléphone, sauvés, j’appelle via WhatsApp, encore heureux que nous ayons internet dans ce trou, ô miracle une voix au bout du fil, je finis par comprendre que je dois appuyer sur un bouton quelque part, saute de la voiture mais mets du temps à trouver quelque part et je vois du coin de l’œil que la cervelle du capitaine se met à bouillonner et commence à lui sortir par les oreilles, cette constatation décuple indéniablement mes facultés, je pousse un bouton qui était plutôt nulle part, on me pardonnera, enfin la porte s’ouvre et on se met à rouler avec précaution sur une piste bien défoncée, arrivons sur une patte d’oie : tout droit le chemin s’amenuise, à droite il reste de la même largeur, je préviens le capitaine que le gars m’a dit, certes en anglais, qu’il fallait toujours aller straight, tout droit donc, mais n’était ce point right ? me dit le capitaine qui veut aller à droite quoique je lui dise, soit, nous cahotons cahin-caha vers la droite, la piste est de plus en plus défoncée et mon périnée morfle un bon coup, quand soudain le téléphone sonne, c’est le gars du lodge qui a compris qu’on s’est planté car il ne nous voit pas arriver, je peux vous dire que le capitaine a de la cervelle en réserve parce que vu tout ce qui a dû s’évaporer depuis le temps qu’il bout, il n’en aurait plus une goutte, il demi-tourne en pestant contre mon choix hasardeux, il aurait dû s’en occuper lui-même, que m’a t’il fait confiance, nous nous retrouvons sur la bonne portion de piste, et au détour du premier virage …

Gloria ! (pour les marins c’est café chaud, sucre et rhum, fais moi un gloria, femme !)

En un coup de baguette magique, j’ai retrouvé du crédit auprès du capitaine, et puis

et des impalas, en veux-tu en voilà !

Nous nous attardons sur la route, nous ébahissons, nous extasions de ahaaaa ! et de ohoooh ! le téléphone sonne, c’est le gars du lodge qui se demande où on est fourrés, il répète straight ahead ! c’est pas compliqué à comprendre merde, il poireaute à une autre porte et nous l’ouvre quand nous arrivons, nous lui partageons notre émoi, le suivons jusqu’au lodge qu’il nous fait visiter, il s’appelle Martin (on dit Ma’tiiine) et nous attend demain matin à 5h pour s’en aller voir les hippopotames et découvrir la flore locale, youpi.

les installations communes (c’est beaaaaauuu)

Et on habite une tente ! je quête des compliments auprès du capitaine, c’est bien dis ? j’ai bien choisi hein ? tu te rends compte, une girafe au premier tournant, des gazelles (je ne savais pas encore que c’étaient des impalas) et on est dans une tente ! t’es content hein ? oui, il est content, oui il sourit, mais oui il est même très content et oui j’ai très bien choisi.

tout le confort, c’est super bien aménagé, et il fait aussi chaud et lourd dedans que dehors, c’est l’aventure !

Le capitaine est tout de belle humeur et le soir nous dînons à la table d’hôtes, très copieux et très bon, seuls avec un couple d’allemands qui vient visiter la maman de monsieur pour Noël car elle est venue vivre en Afrique du Sud il y a moult. Nous nous couchons tôt et nous faisons littéralement bouffer par les moustiques, sommes réveillés aux premières lueurs de l’aube par toute la vie qui règne en ce lieu, ça serait mesquin de s’en plaindre, et arrivons la tête dans le seau pour suivre Martin et sa canne, hop.

Je prends des notes comme je peux en trottant sur les talons du capitaine et de Martin, ce n’est jamais facile de tout comprendre avec un guide qui parle anglais, et quand je dis anglais, c’est avec l’accent d’ici en bonus, Martin est Afrikaner (Sud-africain blanc d’origine néerlandaise, française, allemande ou scandinave.)…

le capitaine a un nouveau copain

Nous passons devant un marula (Scelerocarya birrea), le prunier d’Afrique aussi appelé arbre-éléphant car ces derniers sont amateurs de leurs fruits, à partir desquels on élabore la liqueur Amarula.

On voit bien ses petits fruits jaunes

 

Et à côté d’un Magic Guarri (Eucla divinorum), il suffit d’en accrocher une branche au-dessus de la porte d’entrée de sa maison pour repousser et éloigner les mauvais esprits et les sorcières, on s’en sert également comme baguette de sourcier et comme médicament contre tout un tas de maux comme la constipation, les douleurs abdominales, les convulsions, la diarrhée, le mal de dents ou d’oreille, c’est vraiment magic.

Celui là est impressionnant par ses épines incroyables ! il s’agit d’un arbre à fièvre (Acacia xanthophloea) :

Son nom vient du fait que les voyageurs qui s’asseyaient sous son ombre devenaient rapidement fiévreux, on a compris plus tard que l’arbre n’y était pour rien mais que les responsables étaient les moustiques qui profitaient de leur pause pour ravager la peau de ces pauvres voyageurs. On s’en sert comme bois de chauffage ou pour faire du charbon de bois, les feuilles comme fourrage pour le bétail, et son écorce est utilisée à des fins médicinales mais je n’ai toujours pas trouvé lesquelles (je cherche).

Et celui là ! Martin l’a appelé finger cactus, il s’agit d’une euphorbe antivénérienne qui, comme de nombreuses Euphorbiacées, montre la présence d’un latex blanc à la cassure, sa sève est toxique alors les locaux balancent un sac de sève dans l’eau pour tuer les poissons et ensuite ils les récupèrent et les mangent, sauf la tête qui est devenue toxique. Il faut éviter de se toucher les yeux après avoir touché la sève car c’est très irritant pour les yeux et on peut même devenir aveugle.

Nous continuons notre promenade instructive et Martin nous arrête pour écouter le chant d’un oiseau :

C’est le chant du Suicide Bird ! ça fait cette espèce de bip qui n’arrête jamais, au point qu’il donne envie à ceux qui l’entendent de se suicider (je viens de le faire entendre au capitaine qui ne se souvenait même plus de cet oiseau, alors si vous devez croire quelqu’un dans nos souvenirs communs, c’est moi)

Nous arrivons près de la rivière où voir les fameux hippopotames pour qui nous nous sommes levés si tôt, Martin nous prévient, ce sont eux les plus agressifs et dangereux des animaux d’Afrique, ils défendent leur espace coûte que coûte, leur nom vient du Grec et signifie cheval de rivière, mais l’hippopotame ne sait pas nager, ni flotter, ni respirer sous l’eau, c’est un réflexe qui le pousse à la surface de l’eau pour qu’il ne se noie pas en dormant, et s’il passe son temps dans l’eau, c’est parce que sa peau est extrêmement sensible et se dessèche facilement, voire brûle au soleil.  La probabilité de mourir dans une rencontre homme-hippopotame est de 86,7 %, avec un lion 75 % et un requin 25%, sa morsure est 3 fois plus puissante que celle d’un lion et il peut courir à plus de 30 km/h sur plusieurs centaines de mètres, on se le tient pour dit et c’est sans un bruit que nous nous approchons d’eux et nous accroupissons sous les feuillages :

Nous passons un long moment à les regarder, prêts à fuir s’il prenait à l’un d’eux l’envie de nous faire passer de vie à trépas, j’ai repéré un arbre pour m’y réfugier au cas où, en espérant qu’il ne soit pas toxique ni plein d’épines grosses comme des baïonnettes, il y en a au moins un qui nous a repérés…

l’œil était dans la tombe …

En se levant pour partir, le capitaine pousse un petit cri, aïïïïïïeeeeuuuh ! et tape son pantalon au niveau de la cheville, il vient de se faire piquer, Martin s’écrie tout bas une mouche tsé-tsé ! bin flûte alors, on est vraiment dans un drôle de pays où on trouve des trucs comme dans les films, manquerait plus que le capitaine devienne narcoleptique, nous partons en silence.

Revenus de cette balade matinale et après un solide petit-déjeuner, nous filons visiter la réserve d’Hluhluwe Imfolozi, nous y passerons deux jours complètement fous, nous verrons des dizaines de rhinocéros, je raconterai à Martin que nous avons vu une mère et son petit, il me répondra qu’heureusement pour nous nous ne sommes pas passés entre les deux car une mère rhinocéros attaque si on passe entre elle et son petit, et la carrosserie de la voiture n’aurait jamais tenu le choc !

Là, on a attendu longtemps que les buffles aient terminé leurs ablutions, j’ai fermement retenu le capitaine qui, s’impatientant, voulait passer au milieu d’eux, mais bien sûûûûr

Une Sophie ! Quelle grâce !

Bon, nous n’avons pas vu de lion mais plusieurs lionnes, est-ce que ça compte autant ? A priori non quand on en parle avec d’autres personnes qui viennent du parc Kruger et qui ont vu, elles, le fameux roi, bon, de loin avec des jumelles, mais le roi quoi, il arrive qu’on évoque la reine des animaux pour parler des lionnes de façon poétique, mais en Bretagne, la reine des animaux c’est la vache alors que partout dans le monde, le roi des animaux c’est le lion.

Et puis des dizaines et des dizaines de zèbres, en voilà quelques uns :

Et d’impalas

Et alors c’est rigolo, mais le capitaine il est hyper fan des phacochères !

Nous prenions le chemin du retour à regret et le capitaine était fort triste car il aurait voulu voir un éléphant et puis pas d’éléphant, bon l’avais-je tancé, on ne peut pas tout avoir non plus (qu’est-ce que c’est que ce grand garçon gâté !) et puis, au détour d’un virage :

le capitaine est né sous une bonne étoile

On est resté pas mal de temps à côté de lui, à le regarder manger les arbres – ça mange entre 150 et 180 kilogrammes de nourriture en saison sèche (feuilles, écorce, brindilles, arbustes et buissons, fruits), et entre 200 et 260 kilogrammes en saison des pluies, et ça boit jusqu’à 140 litres d’eau par jour, mais tu ne te rends compte ! me suis-je exclamée auprès du capitaine qui trouve que ce n’est pas tant, il te bouffe ton jardin en jour !

Et puis on l’a doublé, tout plaisir a une fin, encore et puis un peu plus loin le capitaine a stoppé la voiture, en est sorti pour aller pisser en contrebas pendant que je regardais le mammouth traverser le pont vers la voiture arrêtée (et moi dedans) en agitant les oreilles, ah, le mammouth agite les oreilles, voyons voir, qu’est-ce qu’il a dit Martin quand un éléphant agite les oreilles ? ah ! c’est qu’il va charger ! à savoir que ça court à 40km/h ces bestioles, encore plus vite que les hippos, sur votre écran il paraît petit, mais dans la vraie réalité il était énorme, je me demande pendant combien de temps ça peut pisser un homme pour que ça dure si longtemps ?! mais grouille !! que je lui crie au capitaine qui revient d’un pas posé vers la voiture, viiiiite !! il agite les oreilles !! le capitaine accélère un poil son pas auguste, monte l’air de rien, prend son temps pour remettre le contact, on pourrait croire qu’il me nargue, si ça cale on est mort, et peuht-peuht-peuht la caisse démarre, on s’éloigne, et seulement là je recommence à respirer.

oui, je sais, à le revoir il n’a pas l’air belliqueux pour un sou et doit juste chasser les mouches avec ses oreilles, mais sur le coup je n’en menais pas large je vous prie de me croire !

Nous rentrons à la marina et très vite vient le temps de préparer notre départ pour la France, on va prendre l’avion, de la gnognote à côté de Auckland-Paris qui nous avait pris 65 heures, le capitaine a dit qu’il y a des trucs à rapporter et il faut bien penser à tout, à pourquoi et à comment, il excelle dans cet exercice et calcule tout ce qu’il y a à faire derrière son front plissé par le poids de la cogitation, le 24 décembre arrive et, une fois mon sac bouclé avec 3 fois rien dedans parce que moi je n’ai rien à ramener de spécial, je m’occupe à réfléchir à ce que je pourrais bien préparer comme réveillon avec ce qui nous reste dans le frigo, il doit bien y avoir une croûte de fromage à fondre sur une tomate, du vin en soute, un reste de rhum ? tandis que je m’emploie à imaginer un réveillon de folie et à me prévoir une activité ludique en ce jour de fête, le capitaine m’appelle, il faut que je le monte au mât pour qu’il démonte l’anémomètre afin de le rapporter en France pour le faire réviser parce qu’il débloque de temps à autres et nous n’avons pas envie de tomber en panne de pilote comme cela nous est déjà arrivé, tu repasseras pour l’activité ludique, je le monte au mât, il démonte l’anémo, je le redescends, mais au passage il a noté qu’il manque une vis sur une barre de flèche, il faut intervenir, voilà le plan : on va dévisser les ridoirs pour donner du mou aux haubans et je vais le remonter au mât pour qu’il puisse bricoler dieu sait quoi sur la barre de flèche, le jour descend déjà, m’est avis que c’est râpé pour l’apéro.

bricolage de Nativité

Quand je le redescends, il fait quasi nuit, on se met à dévisser les ridoirs à deux tellement c’est dur, un qui le tient avec une clé plate et l’autre qui le dévisse avec la clé à molette, on doit mettre des gants pour ne pas se massacrer les mains, lampe frontale pour y voir, il est je ne sais pas quelle heure quand c’est fait, le capitaine emballe du matos dans son sac de plongée qui va peser une tonne, je peux faire une croix sur le réveillon, après tout ici ça n’est vraiment pas leur truc, à part quelques décos dans le centre commercial de Richards Bay, ailleurs rien ne signale que c’est Noël, rien ! j’en viendrais presque à regretter le petit supermarché près de la maison que j’habitais plus jeune et dans lequel trainaient encore en plein mois de juin les guirlandes de Noël toutes empoussiérées, après tout ce n’est qu’une date n’est-ce pas, nous partageons un repas frugal en vidant un fond de bouteille de rouge local, joyeux Noël ! et zou au dodo, demain on se lève tôt pour prendre notre avion, on va laisser Cap de Miol pour 7 semaines.

transit à Johannesburg, le capitaine dit « jobou » comme il parait qu’on dit ici

Une fois en France, quelques jours après notre retour, le capitaine me montre son mollet et ça m’affole, je m’exclame que c’est sûr qu’une araignée lui a pondu des trucs dedans, c’est déjà arrivé à d’autres et on me l’a raconté, c’est horrible parce qu’il va pourrir sur pattes, finir comme Jeff Goldblum dans La Mouche, son toubib lui file des antibios mais au bout de 2 jours, non seulement pas d’amélioration mais des boutons lui poussent un peu partout, la transformation a commencé, il va muter ! je le conjure par le Saint Sacrement d’aller consulter dans un centre de maladies tropicales, il y en a un à Montpellier, le capitaine se moque, même pas peur, je lui brandis la menace d’une septicémie parce qu’il ne me croira pas si je lui parle de la mouche, finalement la raison l’emporte et il s’y rend sans rendez-vous et tombe par chance sur le professeur qui s’occupe du service et qui d’emblée sait ce qui se passe, ça arrive tout le temps quand on va dans les réserves, le capitaine a été piqué par on ne sait trop quoi, peut-être une tique, un truc qui a piqué un animal contaminé et a ensuite contaminé le capitaine en le piquant à son tour, je pense à la mouche tsé-tsé mais le capitaine est persuadé que c’est une tique, qu’on n’a jamais vu sur lui mais bon lui fais-je remarqué, en tous cas le professeur lui file des antibios et cette fois là ça guérit lentement, encore aujourd’hui il en garde les stigmates, du coup on lui a fait des examens afin de voir s’il n’aurait pas en plus chopé des autres trucs comme le palu, quand je pense que naïvement on ne se protège plus des moustiques tellement on en a vu depuis que nous sommes partis, et bien on a tort et on fera un peu plus gaffe à notre retour.

à gauche le mollet du capitaine sur la voie rassurante de la guérison, à droite Jeff Goldblum muté en mouche, le capitaine l’a échappé belle.

Sur internet il est dit que les araignées ne peuvent tout simplement pas pondre sous la peau puisqu’elles sont dépourvues d’organes perforateurs … ouais, bon.

Il nous reste à voir 3 précisions d’importance :

  • Le lion, roi des animaux : le grade de roi des forêts offert au lion remonte au bestiaire antique écrit en grec au II e ou III e siècle de notre ère à Alexandrie, puis traduit en latin au IV e siècle. Le lion est le premier animal décrit, ce qui lui confère sa place de roi des animaux.
  • Les impalas sont des petites antilopes qui vivent dans les savanes de l’est et du sud de l’Afrique – Les antilopes sont un groupe de la famille des bovidés qui se décline en sous-groupes, dont les gazelles. Par conséquent, les gazelles sont toujours des antilopes. En revanche, l’inverse n’est pas vrai, pour preuve, les impalas.
  • Un ridoir est un dispositif permettant de fixer un câble à une partie fixe avec la possibilité de régler la tension dudit câble.

L’Afrique du Sud par le canal du Mozambique (de sinistre réputation )

Donc 30 novembre, debout 6h, il fait déjà chaud, on s’en va affronter le canal du Mozambique, mais on s’arrête aussitôt que partis pour nettoyer la roue à aube parce que le pilote n’affiche pas la vitesse surface, et sans la vitesse surface, ça fait zigzaguer le bateau, on s’en passe volontiers. Le capitaine a beau faire vite, on sort du lagon il est déjà 11h, c’est une véritable malédiction de partir toujours plus tard que prévu, je ne sais pas lequel de nous deux a offensé Chronos, mais la question se pose.

Je précise, avant d’aller plus avant, que la roue à aube évoquée n’a rien à voir avec celles des navires d’antan, lesquelles vous ont aussi immanquablement que spontanément sautées à l’esprit :

nous, c’est pour la sonde de vitesse

Bref, nous voilà partis, cap au 227 (en fait je ne sais toujours pas si on dit cap 227 ou cap AU 227, il faudrait que je me concentre plus quand ça parle marin) vers l’île de Bazaruto au Mozambique où nous mouillerons « pour se protéger d’un fort vent de Sud-Est prévu le mercredi 6 décembre » – ça, je l’ai piqué sur le journal de bord du capitaine parce que j’ai pas tout compris, il y a des histoires de courants portants et de courants contraires qui n’iront pas dans le même sens que nous ou que le sens du vent, c’est compliqué, ce que j’ai retenu par contre c’est que c’est dangereux ces vents et ces courants qui ne vont pas dans le même sens, le capitaine m’a expliqué qu’il y a un courant qui descend du Nord vers le Sud le long des côtes de l’Afrique du Sud qui, lorsqu’il rencontre des vents violents qui remontent de l’Antarctique, crée des vagues monstrueuses, voire des vagues scélérates pouvant atteindre des hauteurs de 30 mètres 😱. En plus de ça il y a des courants locaux, le capitaine a bien fait de me ficher la trouille pour s’amuser à peu de frais, que le personnel s’amuse ! sans compter que, pour faire bonne mesure, d’autres m’ont grassement balancé sur le canal du Mozambique, oulaaah c’est dangereux là-bas, oulaaah c’est plein d’orages imprévisibles et violents ! Et même un thonier de La Digue, qui a passé 30 ans sur la mer, nous a affirmé que le pire de tout ce qu’il avait vécu s’était passé dans le canal du Mozambique, j’allais proprement détaler jambes à mon cou et laisser le capitaine en plan quand il m’a stoppée en m’assurant qu’il n’y avait rien à craindre en cette saison et je suis ainsi faite que j’ai toujours la faiblesse de le croire, en même temps je doute qu’il veuille abréger sa vie en sacrifiant Cap de Miol dans une vague plus haute que l’échafaudage de l’opéra Garnier (je voulais mettre un monument de Paris mais y’a pas, ils sont tous plus hauts, pour l’échafaudage c’est vrai, il fait 30 mètres de haut, même qu’il sera encore là durant les J.O, où va la France bon dieu !)

c’est le bordel

Mais, pour l’heure, vent entre 18 et 20 nœuds à 140/150 degrés, le ciel est parsemé de grains, le capitaine qui, pourrait-on croire, abuse du comique de répétition, veut mettre le spi et ça me tord direct les tripes que je n’ai pas bien vaillantes, je mets ça sur le dos des gambas que j’ai mangées dans un boui-boui improbable qui faisait des tarifs parisiens, on était les seuls clients mais à mon avis on leur a fait la semaine de CA quand on sait que le mahorais de base gagne 3140€ par an, ça fait 8€ par jour, et bien ils ont gagné 10 fois ce que gagne un mahorais de base pour du manger pas frais ou, éventualité, trop souvent recongelé, alors je dis au capitaine que je ne suis pas chaude-chaude pour mettre le spi avec ce qu’on a subi avant d’arriver, les orages et tout et tout, é pis mes intestins en vrac, le capitaine finit par accepter de mettre génois tangonné, mais ça lui coûte, avant t’avais pas peur ! Évidemment qu’avant j’avais pas peur, je n’avais jamais vécu un empannage sauvage dans un orage avec la GV bloquée par le frein de bôme et un vent de 40 nœuds dans tous les sens, maintenant je me méfie … on tangonne et le vent tombe à 12/13, le capitaine se fait violence pour ne pas m’abreuver de reproches, m’assaisonner de griefs, m’engluer de réprobation,

– tu m’en veux ?

– naaaan …. Mais tu vieillis ! Avant t’avais pas peur !

Prends ça dans les dents, en même temps il n’est pas payé pour être délicat.

Finalement, une fois le vent tombé plus de débat, on affale et moteur, et vlan ça remonte, aussitôt le capitaine renvoie de la toile, c’est juste un autre grain aussi prévisible qu’une grève SNCF pendant les vacances de Noël, le vent passe de 140 à 50 degrés, de 2 à 12 nœuds, et vas-y que je t’adonne et que je te refuse et que le capitaine n’arrête plus de régler les voiles tandis que je me demande pourquoi il n’économise pas sa précieuse énergie en gardant juste le moteur (dépense toi, tu seras rilax) (ça me rappelle maman qui me disait pleure, tu pisseras moins), et ça continue, le vent passe de 130 bâbord à 130 tribord, une fois de face, l’autre plein cul, ça tombe, ça remonte, le capitaine affale, envoie, recommence, jusqu’à ce que le vent retombe tout à fait, moteur, il pose enfin son cul, il est crevé mais il ne sera pas dit qu’il n’aura pas fait tout ce qui était humainement possible, pendant ce temps là j’ai préparé du bon manger qui tient au corps, ça le requinque après tous ces efforts.

une mer désordonnée ça donne ça en visu

Et le foutoir dure, l’océan indien est à la hauteur de sa réputation, mer désordonnée, courants un coup portant, un coup à contre, grains, vent capricieux qui passe de pétole à 30 nœuds et re-pétole, scrongneugneu de macarelle maugrée le capitaine, on ne va pas assez vite et on va se faire branler dans le canal du Mozambique, il faut changer les plans,

– on va aller sur Mada* et on s’arrêtera à Morombe ou à Tuléar et après y’aura plus qu’à filer plein ouest jusqu’à Richards Bay, et ça sera au portant !

on préfère éviter d’aller dans le rouge = vent à contre du courant et à 25 nœuds établis, du coup compter 30 nœuds facile /* Mada = Madagascar

Voilà qui me dit bien, en attendant c’est reparti pour hisser, affaler, rehisser et réaffaler, rouler, dérouler, rouler, dérouler, quand le vent monte un tant soit peu espérer que ça va durer, et quand il tombe espérer qu’il va remonter, quand on n’avance plus qu’à 3 nœuds en tirant des bords on affale pour de bon, moteur, on tire plein sud avec le peu de vent en pleine poire, c’est pas qu’on est des dégonflés, mais faut pas pousser non plus.

Dès les premières lueurs matinales autant que suivantes, le capitaine charge un nouveau GRIB, le fort coup de vent annoncé n’est plus, alors après avoir hissé les voiles et tiré un bord de près vers l’Est avant le petit déjeuner, hop on vire, direction Bazaruto, et après le déjeuner on va carrément plus ouest, cap 257 pour rejoindre la côte africaine et la longer jusqu’à Bazaruto tel que le propose le routage de Predict Wind que le capitaine a réussi à faire fonctionner avec brio, que ferais-je sans lui.

voilà comment ça se présente les routages, on est même prévenus là où il y aura des orages, on n’arrête pas le progrès

Dimanche, courant du Nord + vent du sud = mer hyper merdique, maintenant j’ai bien compris le principe, donc on navigue au près avec les vagues de face qui arrêtent carrément le bateau, c’est arrêt buffet à chaque fois ! se lamente le capitaine, le jour et une bonne partie de la nuit passent encore à manœuvrer sans cesse, le vent adonnant ou refusant, montant ou descendant, lundi matin c’est clair et net : plus de vent, alors moteur et basta, le capitaine qui a vaguement somnolé, mais surtout manœuvré dans le cockpit tout ce temps là, s’en va s’effondrer dans la cabine bâbord et dort comme un bébé, rassuré qu’il est me sachant aux commandes (arf arf arf).

Mardi 5 décembre, très peu de vent, bon, de face, bon, mais ô divine chance, on bénéficie d’un courant portant de 3 nœuds, alors même si on n’avance qu’à 3 nœuds en surface, en fond on fait du 6, ouf !

ah c’est 2.8, au temps pour moi !
le capitaine taffe

Nous arrivons à Bazaruto le jour de la St Nicolas, j’aimerais bien avoir de la connexion pour faire un message à mon frangin puisque c’est sa fête, mais faut pas rêver, c’est archi paumé par ici mais on va être à l’abri de ce fameux coup de vent du sud alors je bénis ce lieu,

où il est impossible d’aller tout droit parce que c’est infesté de bancs de sable !

c’est dingue comme on voit bien les bancs de sable vu du ciel
et en vrai

On se pose devant un village, quelques toits, quelques gens le long de la plage et quelques bateaux :

Il n’est pas besoin de sortir de St Cyr pour comprendre qu’il ne sera pas possible de faire de clearance dans le coin, et nous ne savons pas comment réagit le Mozambique quand on débarque sur son sol sans clearance d’entrée, Mozambique, soit dit en passant, dans lequel le crime, les enlèvements contre rançon et le terrorisme sont légion, ici ça n’a rien à voir, a priori, mais il est de notoriété que la police de Maputo réclame des bakchichs aux plaisanciers pour rester dans les mouillages et on peut se demander comment ça se passe à Bazaruto, justement un gros zodiac avec des autocollants Afrika Parks passe nous voir pour nous dire qu’ici nous sommes en sécurité mais que nous devons rester sur notre bateau, nous sommes dans une réserve marine, celui qui nous parle ajoute que la police ne viendra pas nous réclamer de l’argent et deux gars vêtu d’une chemise et d’un pantalon beige et coiffés d’une casquette ajoutent que la police c’est eux et personne d’autre, nous voilà prévenus, je précise que comprendre l’anglais avec l’accent mozambicain a été on ne peut plus sportif et nous a occupés un bon bout de temps, c’était l’animation du jour.

Le lendemain matin, les pêcheurs nous réveillent tôt en partant avec des moteurs qu’ils ont dû récupérer sur des tracteurs Paterson, c’est pas possible autrement,

tandis que d’autres y vont en solo à la voile, que dis-je, à la bâche de chantier :

à moins que ça ne soit un gigantesque sac poubelle

Samedi 9 décembre 5 heures du matin, le vent a tourné et s’est calmé, nous quittons Bazaruto pour Richards Bay directement, sans passer par la case Maputo, on devrait avoir le vent pour nous afin de tracer, nous longeons la côte sous spi,

les boites à œufs vides nous servent pour caler les capots

et une bande de dauphins vient jouer avec nous !

on ne s’en lasse pas

Puis le vent monte et refuse puisqu’il n’en fait qu’à sa tête par ici, et bien que le capitaine ait réglé le spi, quand le bateau lofe le spi se dégonfle et claque, pour bien faire il faudrait abattre plus vite que ne le fait le pilote automatique, le capitaine me colle à la barre malgré un freinage des 4 fers appuyé, m’encourage en m’assurant que je barre mieux que le pilote mais ça me file mal au crâne, barrer sous spi à 120 degrés d’un vent à 18 nœuds c’est pas mon truc, en plus ça me file envie de faire pipi,

– j’ai envie de faire pipi !

Le capitaine remet le pilote en se foutant de moi, peu de temps après le vent refuse encore, on affale le spi, GV + génois, vent à 16/18, 110 degrés du vent, on avance à plus de 8 car le courant du Nord nous pousse, c’est parfait.

Dimanche, après une nuit calme et deux heures de moteur au petit matin, GV et génois, environ 4 en vitesse surface et 7 en fond, 14h le vent monte à 14/15, à 110 degrés, on avance à plus de neuf sur une mer tranquille, qui a dit que le canal du Mozambique c’est dangereux ?

Lundi me fait mentir à propos de ce que j’ai dit hier, vent, courant, vagues, houles diverses et variées, c’est pas la oije, je suis en train de préparer à manger quand le capitaine descend et dit sur un ton des plus graves

– c’est pas dangereux pour l’instant

Je me suis calée entre le frigo et la gazinière pour ne pas dégager à chaque vague, je blêmis, pourquoi ?? ça va devenir dangereux plus tard ?! moi je m’en fiche de valser s’il n’y a rien à craindre, mais j’aime pas quand c’est dangereux, j’ai pas signé pour ça !

– euuuuuh nan … nan nan c’est bon, mais il a sa tête de quand il se rend compte trop tard qu’il a fait une boulette, je ne ferme quasiment pas l’œil de la nuit.

Nuit et jour suivants fatigant, ça valse et ça claque et ça tape, je vois passer un papillon dites, un papillon ? 🦋 ? en pleine mer ? c’est le vent qui l’a poussé jusqu’à nous ou quoi ? et le soir venu le vent nous apporte des machins volants drôlement bizarres, un hybride de libellule et de papillon aux ailes rondes et transparentes avec un gros corps, beuârk, le capitaine les occit sans pitié à grands coups de torchon et j’apprends que le verbe occire est inusité au présent et je me demande bien pourquoi, quelle idée, on sent que l’Afrique n’est pas loin.

Mardi 12, ça y est, on longe l’Afrique du Sud et on voit sa côte, je suis contente parce qu’on devrait arriver aujourd’hui à Richards Bay, je dis au capitaine

– on arrivera aujourd’hui à Richards Bay !

il me répond

– on verra bieng

Il ne vend jamais la peau de l’ours.

Depuis ce matin on tire des bords au près, le vent est passé à 25 nœuds et ce n’était pas prévu, le vent c’est comme la bourse, tu sais pas quand ça va monter ni quand ça va redescendre, ça le fait sourire (ce vent vient du Sud et il est beaucoup plus frais, avant-hier il venait du Nord et il était chaud et hyper humide et nous aussi on était tous humides), trinquette et 1 ris, puis 2, il l’a écrit sur son journal de bord :

on écrit comme des cochons parce que ça bouge !

Et on boit la coupe jusqu’à la lie :

Un requin passe le long du bateau, pas un requin de récif, un vrai requin des dents de la mer, je file le dire au capitaine qui me dit que oui, ici c’est farci de gros requins, il était gris clair alors ça devait être un requin blanc, pfiouuuu c’est dangerous par ici !

Et puis on arrive à Richards Bay, c’est pas les Tuam’ c’est clair :

on nous a prévenus qu’avec les poussières de charbon ici, les bateaux sont crado comme tout en 2 temps 3 mouvements

On affale une fois protégés du vent dans le chenal :

et le temps de mettre les amarres et les pare battages, on fait quelques allées et venues

Il faut aller se mettre au quai et attendre les douanes et l’immigration à bord, vu l’heure c’est certain qu’on va y passer la nuit,

on y passe la nuit et on dort comme des sonneurs à l’abri du vent et des vagues, c’est bon comme on n’a pas idée

Le lendemain matin, après une bonne nuit et un bon petit dèj, le capitaine finit par s’énerver à force d’appeler sans succès le 16 et le 12 sur la VHF, et comme il perd patience assez vite on va dire, il jette son sac sur une épaule et m’annonce qu’il va aller directement à l’immigration et aux douanes et ça sera fait, on a autre chose à foutre quoi, moi je pense qu’il ferait mieux d’attendre sur le bateau mais c’est comme pour le spi, l’un veut l’envoyer de suite tandis que l’autre veut temporiser, il ne m’écoute pas plus dans ce cas que dans l’autre et ça ne fait pas 10 minutes qu’il est parti qu’une nana en costume officiel et tronche acrimonieuse sensée intimer le respect dû à sa fonction m’interpelle depuis le quai, elle désire parler avec le capitaine. Je lui explique avec précaution que le brave capitaine est parti à la recherche de l’immigration et des douanes, tollé ! indignation ! de qui se moque ce capitaine d’avoir osé poser le pied sur le sol sud-af’ sans s’être fait tamponné dûment le passeport !! je prends une mine contrite, dit à la douairière, euh pardon, à la douanière, que je vais appeler le capitaine grâce à l’iridium, l’appelle au moins 10 fois sans réponse, la douanière appelle une certaine Natasha en me demandant si je la connais, bin non c’est quoi cette question, comme si je pouvais connaître quelqu’un ici, elle s’en va mais reviendra me sourcil-fronce-t-elle avec un index comminatoire, quand le capitaine se pointe peu de temps après je lui raconte l’affaire et le retiens sur le bateau car il serait prêt à repartir, attendre ne fait pas partie de son registre, et voilà qu’un mec se pointe, Eric, un taxi, il parle vite et on met un temps fou à le comprendre, il vient de la part de Natasha pour nous emmener à l’immigration, on se regarde avec le capitaine parce qu’on trouve ça trop bizarre, c’est qui cette Natasha, le capitaine s’apprête à le suivre, je m’insurge

– et si les douanes reviennent et que tu n’es encore une fois pas là ?!

Mais si ça se trouve on va nous laisser pourrir à ce quai un bout de temps pour nous punir de son insubordination, pfffff !

Nous prenons note du numéro du taxi que nous renvoyons et à qui nous promettons de le rappeler quand les douaniers seront passés, douaniers qui reviennent en renfort en plein déjeuner, qui c’est qui devra tout réchauffer, ils tancent le capitaine qui se répand en excuses anglo-gestuelles excessives, je crains qu’il ne passe pour suspect à leurs yeux et que le bateau voire nous-mêmes se fassions fouiller de fond en comble, mais ils s’arrêtent avant le toucher rectal et on fait les paperasses, ils s’en vont en précisant que Natasha va nous envoyer un taxi pour aller à l’immigration, et le visage du capitaine s’illumine :

– aaaaah ! ça doit être le pognon que j’ai filé en m’inscrivant à l’association !

Le capitaine nous a inscrit auprès de l’association de bénévoles OSASA qui est chargée d’accueillir les voiliers pour leur faciliter les formalités d’entrée, donc Eric en lien avec l’assoc’ se repointe et nous emmène à l’immigration, ça ferme à 16h, il est 15h57, je ne vous dis pas la tête de la nana à l’accueil qui s’occupe de nous et ne réussit à fermer le bureau qu’à 16h12 après avoir promptement bouclé les formalités et tamponné nos passeports. Lourde de reproches accablants.

De retour au quai, nous rencontrons Natasha qui nous y attend, totalement survoltée par la péripétie de l’année, à savoir que le capitaine, étant parti du bateau sans attendre la douane, aurait pu avoir une amende, finir en taule ou agressé sur la route, se perdre ou que sais-je encore de tous les dangers qui auraient parsemés sa route, quelques longues explications et un énorme soulagement de part et d’autre plus tard, nous retournons à bord, toujours à quai.

Là où il y a des parasols c’est un très bon resto et on y mange pour 3 fois rien !

Le lendemain matin c’est un singe qui me réveille, il est tranquillement assis à table et me regarde comme si j’allais le frapper, pschiiiiiit ! il file sans demander son reste et nous à la marina du Zululand Yacht Club, les pontons sont vétustes mais l’accueil charmant, on se fait bouffer par les moustiques et on va prendre une douche chaude !

A propos de cette souscription à OSASA pour la très modique somme de 300 ou 400 rands (en gros 15 ou 20 €, on ne sait plus) : moi j’ai trouvé ça chouette et ça l’aurait été beaucoup plus si le capitaine m’avait prévenue et que nous étions entrés en contact avec Natasha en arrivant, ça se serait passé comme sur des roulettes parce que visiblement tout le monde connaît ce circuit et ça simplifie les démarches. Mais le capitaine pense que ça ne vaut pas la peine et qu’on n’en a pas pour son argent, vous avez les deux avis, il ne vous reste qu’à choisir le vôtre !

le bar du Zululand Yacht Club, ze plaisse tou bi

And now, the best for the bravest among you ! (les sud af’ parlent anglais, faut vraiment que je m’y mette au lieu d’utiliser toujours Google Translate)

  • Le Canal du Mozambique est un bras de mer situé dans l’océan Indien occidental, le canal du Mozambique, c’est un ample détroit qui s’étire sur environ 1 600 kilomètres du nord au sud. Sa largeur (419 kilomètres dans sa partie la plus étroite) et ses eaux profondes (jusqu’à 3 200 mètres) en font un corridor maritime d’importance. L’histoire du Canal du Mozambique remonte à l’Antiquité, lorsque les marins arabes et indiens ont commencé à explorer cette région riche en ressources marines. Pendant des siècles, le Canal du Mozambique a été une route commerciale vitale pour les échanges entre l’Afrique de l’Est, l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe. Les marchands ont transporté des épices, des tissus, de l’ivoire, de l’or et des esclaves à travers cette voie maritime. Les Arabes ont également fondé des colonies sur la côte de l’Afrique de l’Est, notamment à Zanzibar, qui est devenue un important centre commercial et culturel. Au XVIe siècle, les Européens ont commencé à explorer le Canal du Mozambique et à établir des colonies sur la côte africaine. Les Portugais ont pris le contrôle de la région et ont utilisé le canal pour échanger des produits entre leur colonie de Goa, en Inde, et les côtes africaines. Les Français, les Britanniques et les Hollandais ont également établi des colonies sur la côte de l’Afrique de l’Est. Au XIXe siècle, le commerce des esclaves a été interdit, ce qui a conduit à un déclin économique de la région. Les colonies européennes ont alors commencé à exploiter les ressources naturelles de la région, notamment l’ivoire, les épices et les minéraux. L’exploitation des ressources naturelles a également conduit à la déforestation et à l’érosion des sols, ce qui a eu des conséquences néfastes sur l’environnement. Aujourd’hui, le Canal du Mozambique est toujours une voie maritime importante pour le commerce mondial. Il est également une zone de pêche importante et abrite une riche biodiversité marine, y compris des espèces rares comme les dugongs et les requins-baleines. Cependant, la région est menacée par le changement climatique, la surpêche et la pollution, ce qui souligne la nécessité de protéger cette zone vitale pour l’économie mondiale et l’environnement.
  • Chronos, à ne pas confondre avec Cronos le Titan, est le Dieu du temps, la personnification des heures du jour et de la nuit.
  • Les Vagues Scélérates sont des vagues qui apparaissent soudainement et qui peuvent atteindre des hauteurs de plus de 30 mètres, alors que la plupart des navires sont conçus pour affronter des vagues de 15 mètres. Une grosse tempête génère des vagues d’environ 12 m. Dans la houle, la vague scélérate emprunte son énergie dans celle contenue dans ses voisines, on parle de modulation d’amplitude, ou d’empilement par focalisation des fréquences. La vague scélérate est la combinaison de plusieurs vagues ordinaires.
  • La plus ancienne marque de tracteur : en 1892, les premiers tracteurs à essence au pétrole apparaissent : le Fröhlich et le Paterson.
  • Boire la coupe jusqu’à la lie : souffrir jusqu’au bout un mal ou une douleur ; subir une humiliation complète ; supporter une épreuve pénible jusqu’à son terme.
  • A propos de l’OSASA : suite aux confinements de 2020, l’Afrique du Sud avait été fermée aux yachts. Réalisant les problèmes, trois skippers sud-africains, Peter Sherlock, John Franklin et Jenny Crickmore-Thompson sont intervenus et ont inlassablement fait pression sur les principales autorités gouvernementales. Cela a abouti, en octobre 2020, à une directive autorisant l’entrée de petites embarcations en Afrique du Sud pour une période de 6 semaines pour des raisons humanitaires, via l’avis Maritime Notice 50. Au cours des 2 mois suivants, ce MN50 a permis le dédouanement de plus de 80 yachts, à la fois des visiteurs internationaux et des Sud-Africains locaux de retour de l’étranger. Le projet s’est prolongé après la période initiale, les petites embarcations étant toujours autorisées à entrer en Afrique du Sud alors que les niveaux de confinement se soient assouplis, à condition qu’elles respectent toutes les réglementations relatives au covid.  Pendant ce temps, il est devenu de plus en plus évident qu’il y avait un besoin clair d’un organisme de liaison pour travailler avec le gouvernement au nom des communautés de croisière hauturière et côtière ; pour les aider à comprendre le monde des yachts, ses besoins, ses limites et la contribution financière que cette industrie peut apporter à une économie. Il est également devenu évident qu’aucun organisme national en Afrique Australe ne représentait pleinement les skippers de haute mer et leurs conditions uniques. Soutenus par South African Sailing, les clubs nautiques côtiers, les marinas, SABBEX et l’industrie maritime, Peter, Jenny et John ont officiellement fondé l’OSASA, l’Ocean Sailing Association of Southern Africa.