Sur notre route …

… se trouve Fuerteventura et je vous le demande : que feriez-vous à notre place ? hésiteriez-vous ? évidemment que non, vous savez très bien que vous ne voudriez pas louper l’occasion, la seule, l’unique de votre vie, de découvrir Fuerteventura, rien que son nom m’intrigue, c’est comme les noms de rues espagnoles, ça claque, ça fait grandiose, ça roule les r avec noblesse sur un air de tango (pfff qu’est-ce que je suis cliché) (n’empêche que ça me fait tout à fait ça), on ne peut qu’avoir envie d’en savoir plus … alors justement, en savoir plus c’est déjà savoir que Fuerteventura ne veut pas dire vent fort, ce qui serait tout à fait plausible, mais forte aventure, et si ça, ça ne vous donne pas envie, je m’appelle Albert

En chemin on s’arrête pour se baigner à l’île Lobos juste en face, l’eau est transparente et bleue comme sur les photos polarisées des magazines, je ne me suis encore jamais baignée dans une eau aussi pure de magazine, je peux vous dire que ça vaut son pesant d’or, on voit Fuerteventura en face, le vent soulève le sable de l’île qui envahit et trouble l’air, vision de désert, sublime, on repart et on arrive en fin d’après-midi à Puerto Del Rosario  … alors, quand j’ai dit au capitaine la différence entre un port de plaisance et une marina (déjà il le savait) il m’a précisé, tel un dictionnaire sur pattes, que dans une marina il y a des appartements pour les plaisanciers et que ça n’a rien à voir avec des douches ou pas de douches, mais que de toutes façons c’est pareil, qu’en France on dit port de plaisance et à l’étranger marina que ça soit avec ou sans appartements ou douches ou que sais-je … mais voyez où je veux en venir : à Porto Del Rosario on est amarré à un ponton, bon, comme dans une marina, soit, mais pas de douches ni de sanitaires … et bien pour moi ça fait toute la différence entre un port de plaisance (pas si plaisant que ça du coup) et une marina, et puis c’est tout, il faudrait bien revoir les définitions de tout ça pour tout mettre au clair une bonne fois pour toutes, à bon entendeur !

néanmoins (néanmoins de rien, c’est pour faire une liaison de journaliste en panne d’inspiration, ça me fait toujours délirer) on loue une voiture pour visiter Fuerteventura, il faudrait rester au moins deux semaines pour la découvrir mais on n’a pas le temps de rester si longtemps… on passe à Betancuria et à son musée d’art sacré (interdit de prendre des photos mais j’en ai pris en douce pour mon pote catho, alors je vous en fais profiter), au phare de la Punta de Tostón de la Ballena avec du sable si blanc et si fin qu’on croit marcher dans du talc, bien plus blanc et bien plus fin que les plages de sable qu’on veut nous vendre comme blanc et fin quand on s’adresse aux touristes (il y a toujours une connotation négative à touriste, le touriste c’est le pigeon, le bon con qui bouffe de la mauvaise pizza au prix de la peau de ses fesses et qui est tellement prêt à gober tout ce qu’on lui raconte qu’on lui raconte n’importe quoi), aux paysages sahariens si beaux que ça me donne envie d’aller au Sahara pour le comprendre, moi qui longtemps n’aimais que les forêts, je reste bouche bée devant la magnificence de ces paysages sélénites, je dis exprès sélénite parce que ça veut dire lunaire, qui se rapporte à la lune, mais en plus beau je trouve, ça vient de Séléné, la déesse de la Lune dans la mythologie grecque, ça donne tout de suite plus de relief isn’t it ?

Le phare
un bateau de pêcheur à Tuineje, je les trouve magnifiques ces bateaux

puis on reprend la mer avec notre coquille d’escargot pour aller au sud jusqu’à Morro Jable, qui se prononce morrorable puisqu’en espagnol les J se prononcent R, alors pourquoi des R me demandé-je pertinemment, sûrement que c’est une question d’accent, le capitaine m’a dit que le R se roule mais pas le R du J, du moins c’est ce dont je me souviens mais il arrive fort régulièrement que je me souvienne mal, comme quand on s’est trompé de route une fois et que lorsqu’on repasse par là, on ne sait plus, justement, si la route qu’on avait prise c’était la bonne ou la mauvaise, je remercie l’inventeur du GPS au passage (pour la petite histoire, ou la grande, si plusieurs hommes ont travaillé sur l’élaboration du GPS, c’est une femme, Gladys West, qui a mis au point le GPS des voitures, son histoire est racontée dans le très bon film « les figures de l’ombre »)

journée mémorable s’il en fut : il y a du vent, 20 à 25 nœuds tranquille, et on est au portant, trop de vent pour mettre le spi, alors le capitaine décide de tangonner le génois … tangonner le génois ! C’est le genre de truc que je range dans la catégorie aller sur la lune, sauter en parapente depuis l’Empire State Building ou grimper l’Annapurna sans oxygène, un truc de malade quoi, pour moi en tous cas, parce que le capitaine me regarde d’un air fort étonné de me voir si excitée de mettre les voiles en ciseau, pour lui c’est comme s’il s’ébaudissait de me voir utiliser une mandoline en cuisine, il oublie que je ne suis qu’une bleue de la marine, que j’ai tout à apprendre (et qu’il est mon idole)(parfois)(souvent quand-même)(en mer, toujours)

on a tangonné le génois !

jen reviens à Morro Jable, pourquoi diable vous parler de Morro Jable, où nous ne passâmes qu’une petite nuit avant de continuer notre route ? Y aurait-il quelque chose à raconter ? du croustillant de l’inédit de l’incroyable ? Eh bien oui, vous avez gagné, il y a quelque chose à raconter, vous jugerez si ça en vaut la peine et dans quelle catégorie placer cette anecdote

 Morro Jable c’est un port de pêche avec un ponton qui peut accueillir des bateaux de plaisance, mais ni douches ni chiottes, ça fait donc comme …. comme quoi dites-moi voir ? … comme un port de plaisance, oui, bravo, nous sommes sur la même longueur d’ondes 😉 !

Il y a là plusieurs bateaux, des comme nous qui ont la bonne idée de passer la nuit amarrés vu comme ça bouge en mer, et il reste seulement une place, le long du ponton, entre deux bateaux, avec juste ce qu’il faut pour un bateau si on arrive à s’y mettre, ça revient à faire un créneau de voitures en entrant par l’avant, les paris sont ouverts… le capitaine m’explique comment on va s’y prendre, je suis désolée mais je n’ai pas retenu, je me suis lyophilisée au fur et à mesure que l’eau de mon corps s’évaporait sous la surchauffe résultant de la concentration, pour finalement que mon rôle se résume à regarder ce qui se passe afin de prévenir le capitaine si ça ne se passe pas comme il le voudrait, mais comme je n’ai pas tout compris à ce qu’il veut, autant dire que je ne servirai à rien, j’en fais mon deuil, mais une fois de plus je la boucle pour économiser la salive du capitaine (il a tendance à s’emporter quand il doit me répéter des trucs qu’il m’a dit une fois, j’ai beau lui expliquer qu’on n’apprend pas en ayant entendu une seule fois, il s’évertue à croire que c’est possible, d’où nombre de désillusions que je serais pourtant ravie de lui épargner, mais tant pis pour lui)… la nana d’un des bateaux arrive au triple galop sur le pont de son bateau en nous voyant glisser vers elle de travers, comme un crabe, elle nous hait déjà, imaginant son bateau fichu, son voyage reporté sine die, le capitaine fait soudain marche arrière, repart, on voit le soulagement de la nana qui pense qu’on abandonne, qu’on a compris que c’est trop risqué, mais son visage se crispe aussitôt qu’elle nous voit revenir de plus belle, le matou revient le jour suivant (le matou revient il est toujours vivant 🎼🎶🎵) le capitaine ne lâche jamais l’affaire, ja-mais, il arrive en rasant le bateau de la nana de plus belle, ralentit car il ne faudra pas aller taper dans l’autre bateau devant, tout en gardant assez de vitesse pour pouvoir manœuvrer, stratégie stratégie, il glisse, il glisse, il glisse encore, il glisse toujours, la nana se retient de nous ordonner péremptoirement de ficher le camp, les oiseaux se taisent, tout le monde regarde ce qui va se passer et reste aux premières loges pour assister au drame qui s’annonce, je n’ai pas le temps de voir mais si ça se trouve certains ont déjà sorti leur smartphone pour filmer la scène … ça y est ! le capitaine passe à ras du bateau de la nana, se pose le long du ponton et met un bon grand coup de marche arrière pour s’arrêter pile avant de taper dans l’autre bateau, au centimètre près, la nana le salue d’un « perfect ! Really perfect ! » d’admiration, en levant son pouce comme pour épargner la vie du gladiateur, j’ai envie d’applaudir à tout rompre, je me sens fière comme un bar-tabac (les fans de San Antonio apprécieront), mais je n’ai pas le temps de m’attarder sur l’exploit, je saute sur le ponton pour accrocher l’amarre que le capitaine a préparée, vite avant que le bateau n’avance ou ne recule, le nœud de chaise que le capitaine a fait n’est pas assez serré et se défait, nobody’s perfect et ça me soulage de le constater, je le refais si vite que je n’en crois pas mes yeux (depuis j’arrive même à faire un cabestan d’une seule main, même de la gauche, plus besoin de faire l’école du cirque j’ai un numéro tout trouvé), ouste j’amarre le bateau en refusant poliment mais fermement l’aide d’un monsieur, le capitaine n’aime pas quand on vient nous aider à amarrer parce que ça n’est jamais comme il a décidé, qu’on se le tienne pour dit …

voilà où on est garé, vous pouvez voir, au passage de mon travelling, le bras du capitaine et son polo bleu (ça c’est croustillant n’est-ce pas 😉 )

… bateau amarré, nuit paisible, le lendemain cap vers Las Palmas de Gran Canaria … Gran Canaria ! le poumon économique des Canaries en conclus-je tellement que bin mince alors, on croirait arriver au Havre ou à Gibraltar… cargos ancrés un peu au large, ferries qui vont et viennent, pollution, et ça fait drôle de soudain respirer des odeurs de fumée après des semaines d’air océanique pur, sirènes, voiliers au mouillage et marina blindée, activité intense, ça fait drôle aussi tout ce monde et ce mouvement, nous ne sommes plus habitués, nous nous ancrons dans le mouillage du port, mettons l’annexe à l’eau et partons visiter Las Palmas, peu d’intérêt pour nous dans toute la partie moderne de la ville, par contre le vieux Las Palmas a un charme certain, jugez-en vous-même :

arrivée
à
Las Palmas de Gran Canaria
le capitaine qui revient au bateau en annexe en respirant cette fâcheuse pollution
la promenade, de l’autre côté
un gars faisait ce château de sable inouï !
on va à terre alors on prend l’annexe et on passe par la marina que je vous montre parce que quand je voyais passer des gens en annexe dans un port, je rêvais d’être à leur place et puis ça y est, je suis à leur place

Aaaah, le jour suivant est un grand jour, je vais à Tejeda pour récolter des données au jardin de plantes médicinales de Gran Canaria ! Non sans mal parce que c’est un casse-tête pour trouver une voiture à louer, avec la crise sanitaire et la baisse du nombre de touristes, on nous a expliqué que les loueurs de voitures ont dû vendre leur parc et qu’il y a un manque de voitures à louer, et selon la loi de l’offre et de la demande, les tarifs se sont envolés, là où on payait 50 € pour une semaine de location, on se retrouve à en avoir pour 100€ par jour, en plus on doit aller la chercher à l’aéroport, ça prend du temps mais au moins on a une voiture et on file à Tejeda, je me retrouve avec des tonnes de données botaniques à éplucher, on dirait que mes cours de latin vont finir par me servir, sait-on jamais ce que la vie nous réserve ! Je vous en dirai plus dans le prochain article 😉

Et comme nous avons cruellement besoin de marcher parce qu’en bateau, même si on a une activité physique avec les manœuvres, la marche est plus que limitée, nous allons jusqu’au Roque Nublo au centre de l’île, un des plus grands rochers naturels du monde, très jolie balade vers ce monolithe en basalte de 80 mètres de haut posé sur un sommet de 1814 mètres, quand nous y arrivons… il est dans les nuages ! 

J’insiste pour passer à Maspalomas et ses dunes, on doit rendre la voiture à 17h30 à l’aéroport et il est déjà 17h10, on n’a pas le temps mais le capitaine me dit d’aller faire un tour sur les dunes et qu’il m’attend, je lui avais assez répété que j’avais vraiment envie de les voir, si je n’y vais pas maintenant je n’irai jamais, hop je balance mes shoes et saute dans le sable, cours comme une gamine en dévalant les dunes, et puis on retourne à l’aéroport pour rendre la voiture et prendre un bus qui nous ramène au port de Las Palmas

puis nous repartons du mouillage de Las Palmas, on va jusqu’au petit Puerto de la Sardina pour y passer la nuit avant de filer sur Tenerife

on passe devant le phare de la Sardina, une belle houle comme on aime !
seuls au mouillage et pas de pollution

quand on part il fait grand beau et il est tôt, vraiment tôt je veux dire, quand il faut vraiment qu’on parte tôt on sait le faire, on prend le petit déjeuner une fois en mer et bien sur le cap, et puis au fur et à mesure que l’on avance, on voit devant nous le ciel s’assombrir méchamment, si des scientifiques me lisent je peux témoigner que cette vision a un effet un tantinet diurétique, voire laxatif certain … on se rassure en se disant qu’en regardant les prévisions météo sur le GRIB il n’y avait rien de méchant d’annoncé, on plaisante mais on ferme les écoutilles et on enfile un ciré, on prend quelques gouttes et le vent se lève, ça pour se lever il se lève, et puis finalement plus de peur que de mal, même pas de quoi laver le bateau à l’eau douce avec si peu de pluie, on finit par arriver à Santa Cruz de Tenerife sans encombre et on s’amarre … dans une marina ! youpi !

Pour tout savoir c’est par ici :

  • Le tangon est une barre en métal qu’on installe pour utiliser le spi. On peut l’utiliser pour tangonner le génois afin d’avoir les voiles en ciseau et avancer plus vite et sans stress au portant.
  • Le voilier est au portant quand le vent vient de l’arrière, donc le portant regroupe les allures de travers à vent arrière, le bateau fait un angle compris entre 90 et 180° par rapport à l’axe du vent
  • Fière comme un bar-tabac : expression déformée par Bérurier, personnage truculent des San Antonio (tout ce que j’ai appris pendant mon adolescence grâce à San A !), l’expression originelle étant bien entendu « Fier comme Artaban » qui est une locution proverbiale de la langue française dépeignant une « fierté poussée à l’extrême », et proche du ridicule (j’assume)
  • Une écoutille est une ouverture rectangulaire dans le pont d’un bateau, destinée au passage ou au chargement ou déchargement des marchandises et provisions de bord. Nous on a fermé les capots et les hublots, mais j’avais envie de dire écoutilles alors je l’ai fait, ça mange pas de pain

Nous passons de La Graciosa à Lanzarote

c’est moi qui ai pris cette photo depuis Lanzarote et il a fallu grimper là haut (clap clap clap) : on voit La Graciosa en face, et le détroit dans lequel nous sommes passés pour rejoindre Arrecife

c’est vraiment tout près l’un de l’autre à vol d’oiseau, cependant c’est une autre limonade à la voile car il faut passer par un étroit détroit, certes qui n’est pas à l’aune de Gibraltar mais dans lequel le vent s’engouffre et augmente selon un rapport que je ne connais pas mais qui existe de toute évidence, et les vagues l’imitent consciencieusement, c’est parti pour un nouveau tour de manège mais maintenant j’ai une espèce d’habitude qui pourrait faire de moi un être presque blasé … si ce n’était que c’est parce que je sais très bien qu’on sera vite arrivés que cette idée m’effleure et que je me prête à rire de ces vagues (qui sont les plus grosses vues jusqu’ici, à se demander ce que le futur nous réserve),  si ça devait durer des jours je ferais une toute autre tête et serais bigrement loin de la blasitude …

à gauche La Graciosa, à droite Lanzarote … les vagues comment à grossir et c’est de la gnognote par rapport à quand on passera les 2 rochers que l’on voit … quand ça secoue je m’accroche et ne filme pas, mais j’ai acheté une GoPro, quand je saurai m’en servir je pourrai tout filmer (ne vous emballez pas trop vite, il y a des tonnes de trucs dans le paquet et le mode d’emploi est en Espagnol) … en même temps, c’est vachement décevant parce que les films ne reflètent jamais l’intensité de ce qui se passe

le capitaine me confie la barre (fierté) et rentre dans le bateau pour jeter un œil sur la tablette divine, celle qui a toutes les cartes maritimes enregistrées via Navionics, que serait-on sans Navionics, rien, nous ne serions rien, le capitaine revient dans le cockpit et regarde où je vais, moi je fais toujours simple : je vais droit devant et bien au milieu du détroit, comme sur la vidéo, et ça ne loupe pas, la voix du capitaine monte d’une octave : c’est au milieu du détroit qu’il y a le moins de fond, longe la falaise macarel ! (aaaah, macarel, le juron préféré du capitaine, une fois je l’ai entendu crier « ah la salope ! », ce n’était pas après moi, dieu m’en préserve, qui aurais fait brûler la quiche, mais après une vague qui l’avait trempé sans qu’il l’ait vue venir) (la première fois que j’ai fait une quiche dans ce four au gaz comme au moyen-âge, j’ai fait cramer le fond mais le capitaine a tout mangé bravement, à peine a-t-il gratté la couche de brûlé, soit il est miséricordieux, soit il avait très faim) (ou alors il connaît bien son four), il m’intime de filer regarder la fameuse carte Navionics, j’obéis rondement – et constate – et remonte – et corrige ma trajectoire – c’est ce jour là que j’ai appris qu’en mer on ne se fie pas à ce qu’on voit sur l’eau mais qu’il faut se fier à ce qu’il y a sous l’eau, et ça c’est sur les cartes qu’on s’en rend compte, et le capitaine me l’a répété à plusieurs reprises : le danger en bateau ce n’est pas l’eau, c’est la terre, il faudrait que je rentre ça dans ma petite cervelle (les hommes ont un cerveau les femmes ont une cervelle, c’est comme ça) … nous passons le petit détroit et continuons notre route avec force vent et vagues, ne mangeons pas grand-chose de la journée pour tout dire et tout blasés que nous sommes  …

c’est moi qui l’ai fait !

Le capitaine a repéré un mouillage dans un port d’Arrecife, devant le Castillo San José, nous y allons en longeant un paquebot énorme comme un quartier tout entier, en arrivant le mouillage est aussi vide que celui de Grande Désertas, mais là c’est bizarre tout de même, ça ne devrait pas, Lanzarote est une destination prisée par ceux qui prévoient de traverser l’Atlantique à cette époque de l’année, le capitaine me dit que le mouillage est sûrement devenu interdit, son bouquin date de 2019 et il s’en passe des choses en 2 ans, je crois qu’il va nous faire faire demi-tour et aller chercher un mouillage je ne sais zoù, mais point, le capitaine est imprévisible et c’est ce qui fait tout son mystère, on descend l’ancre et on se pose là, ça manque de charme, c’est le moins qu’on puisse dire, on entend le boucan des ports de commerce, alarmes, sonneries en tout genre, moteurs des ferries et j’en passe, la totale, mais on va pouvoir laisser le bateau là pendant qu’on vadrouille sur l’île car il y a lieu de vadrouiller… on est samedi et on ne voit ni képi ni insigne de shérif à l’horizon, mais le lundi ça ne loupe pas, la maréchaussée locale vient nous déloger car, effectivement, le mouillage est interdit, on nous prie fermement d’aller loger à la marina, nous obtempérons…

le long de l’ENORME paquebot, ça me fait de l’électricité dans les mollets quand on le longe et qu’on est si petit à côté
Cap de Miol tout brave dans le mouillage interdit (ne nous balancez pas)

Une marina ! ça pue souvent comme un WC géant et ça manque totalement d’intimité car tout ce qui passe sur le ponton peut jeter un œil chez vous, mais je n’en ai cure, une marina ça veut dire des sanitaires donc des douches chaudes et les jours de chance même une prise électrique pour brancher un sèche-cheveux, une marina c’est la civilisation et on sait bien que tout n’est pas rose dans la civilisation, n’empêche qu’on peut se coiffer pour ressembler à quelque chose (même si le capitaine râle que ça prend tellement de temps et qu’on dirait que je prends un « malin plaisir » à mettre autant de temps, genre je le fais pour l’emmerder, hahaha) , et puis une marina c’est le bateau à plat donc des nuits d’une traite qui vous retapent un homme, mais forcément c’est payant alors ça c’est moins bien que les mouillages, on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre …

Même si ce n’est pas prévu que ce soit à Lanzarote que je glanerai le plus d’infos point de vue des plantes, je m’en vais rôder alentours car s’il y a bien une plante que l’on trouve à foison aux îles Canaries, et notamment à Lanzarote même s’il en existe une endémique de Fuerte Ventura, et bien c’est l’Aloe Vera ! Les champs et magasins qui vendent des produits à base d’Aloe Vera sont légion, et je me suis posé la question de savoir si elle avait un intérêt particulier pour les femmes ?

Voyons voir …

il existe plus de 500 espèces différentes d’Aloès, avec des tailles et des aspects très différents.

Les vertus de l’Aloe Vera sont bien connues je pense, au moins par celles et ceux qui font du shopping (si je puis dire) dans les magasins bio, on l’utilise essentiellement en tant que laxatif pour la constipation occasionnelle et pour traiter des lésions et des inflammations de la peau. C’est intéressant de savoir aussi qu’il a des effets notoires pour traiter l’herpès génital et, cerise sur le gâteau, qu’il réduit la plaque dentaire …

C’est un remède bien connu de la Médecine Traditionnelle Chinoise, appelé Lu Hui

Il faut savoir qu’à partir des feuilles de l’aloe vera on obtient deux types de matières différente, avec bien évidemment des vertus différentes, et il vaut mieux ne pas se tromper :

  • le latex d’aloe vera (ou sève) issu de la couche externe de la feuille, est de couleur jaune et de goût amer et a des effets laxatifs
  • le gel d’aloe vera (ou pulpe), liquide transparent verdâtre et visqueux qui se trouve dans la partie interne des feuilles d’aloe vera, amollit et adoucit les tissus (vous comprenez pourquoi il ne vaut mieux pas se tromper)

C’est le latex séché qui est principalement utilisé en pharmacopée chinoise en raison de son action plus puissante. Cette sève de latex séché a une nature froide, une saveur amère, un tropisme au Foie, à l’Estomac et au Gros Intestin, et on l’utilise en Médecine Chinoise pour rafraîchir le Foie, soulager la constipation et tuer les parasites (ascaris ou oxyures chez les enfants)

On l’utilise également pour réduire les symptômes du RGO (brûlures d’estomac, régurgitations alimentaires et acides, flatulences, éructations, dysphagie, nausées, vomissements)

ATTENTION : ce n’est pas une herbe qui se fait en décoction, en médecine chinoise elle se prend en poudre, pilule ou gélule, voire en infusion

Mais en quoi l’Aloe Vera peut intéresser particulièrement les femmes me direz-vous ? car les effets thérapeutiques soit, mais encore ?

Et bien il a été démontré ses effets anti-rides et ses propriétés anti-âge, je vous fais un topo argumenté (vous n’êtes pas obligés de tout lire, mais ça montre le sérieux de l’histoire, pas qu’on pense que tout ça c’est du bignou) :

Une étude a évalué la capacité des stérols d’aloe vera (cycloartenol et lophénol) à stimuler les fibroblastes dermiques humains in vitro. Un essai randomisé, en double aveugle et contrôlé par placebo a évalué l’effet de l’ingestion de poudre de gel d’Aloe vera contenant 40 μg d’atweola sur des conditions de peau sèche chez des femmes japonaises. Les résultats ont montré une réduction significative des rides du visage chez les femmes âgées de ≥ 40 ans. Les stérols d’aloès stimulent la production de collagène et d’acide hyaluronique par les fibroblastes dermiques humains

Une autre étude confirme que la prise régulière de stérols d’aloe vera améliore l’hydratation, l’élasticité de la peau et le taux de collagène

Une autre étude a évalué le gel d’aloe vera pour les propriétés antivieillissement de la peau. Trente femmes de plus de 45 ans ont reçu deux doses différentes, à savoir une faible dose de 1 299 mg / jour et une forte dose de 3 600 mg / jour de gel d’aloe vera pendant 90 jours. Les résultats ont montré une amélioration significative des rides faciales (p <0,05) dans les deux groupes, avec une élasticité faciale améliorée dans le groupe recevant la plus faible dose. Les taux d’ARNm du procollagène de type I ont augmenté dans les deux groupes. L’étude suggère que le gel d’aloe vera améliore significativement les rides et l’élasticité de la peau humaine photo-traitée, avec une augmentation de la production de collagène dans la peau photo protégée et une diminution de l’expression du gène MMP-1 dégradant le collagène

Je ne vous en dirai pas plus, au risque de vous lasser, sauf quand-même que ce n’est pas parce que c’est naturel que l’on peut l’utiliser à tour de bras et à des doses plus élevées que ce qui est recommandé, en pensant qu’on aura des résultats puissance 10, on risque juste de se rendre bien malade, si on l’utilise sur une période longue, cela entraîne des colites et d’autres effets indésirables comme des dommages aux reins, une hématurie, une hypokaliémie, une faiblesse musculaire et d’autres symptômes : il faut se le mettre en tête 

D’autre part, ainsi que je vous l’ai mentionné, l’Aloe Vera est de nature Froide, ce qui veut dire qu’il n’est pas adapté aux personnes qui sont frileuses et qui ont des fonctions digestives faibles car cela aggraverait leur problème : à ce moment là il faut utiliser d’autres plantes, c’est toute l’intelligence de la pharmacopée Chinoise qui choisit les plantes par rapport au terrain de la personne – chez les personnes qui ne devraient pas consommer d’aloe vera, voilà les effets indésirables qui peuvent pointer leur nez : nausées, vomissements, épistaxis, douleurs abdominales, diarrhée, selles avec présence de sang, hématurie, albuminurie … on s’en passe bien volontiers n’est-ce pas … d’où l’intérêt de consulter un thérapeute ou au moins de regarder mes vidéos sur ma chaîne du Centre Tao, cette vidéo notamment :

https://youtu.be/OZPIMoyGH6A

Et puis surtout, ATTENTION aux femmes enceintes ! le jus d’Aloe Vera frais peut entrainer une fausse couche alors on évite !

il y a même des pulls en crochet à certains arbres, j’a-dore 🙂

J’ai plus de choses à découvrir niveau plantes à Las Palmas, Gran Canaria et Tenerife, alors nous repartons et ferons d’abord escale à Fuerte Ventura … let’s go

on a fait la lessive et c’était pas sec quand on est parti (le capitaine il aime pas ça, voguer avec le linge qui vole)

C’est de bon cœur !

  • Si vous aimez les légendes : https://www.bouger-voyager.com/la-legende-du-diable-de-lanzarote/
  • Les cartes Navionics sont  des cartes de navigation électroniques, on les télécharge à partir de l’application Navionics Boating, je ne peux plus m’en passer
  • Un mouillage est un lieu abrité du vent et des vagues le long de la côte dans lequel un bateau peut s’arrêter en sécurité en s’amarrant sur son ancre (ça c’est les bons jours, il arrive trèèèès régulièrement qu’on ne soit abrité ni du vent ni des vagues)
  • Un port de plaisance (parfois confondu avec la marina) est un port situé en bord de mer ou des rivières, réservé aux bateaux de plaisance à voile et à moteur
  • Une marina est un complexe résidentiel incluant un port de plaisance (c’est le top et c’est là qu’il y a des douches chaudes)
  • Pour vous donner une idée : le trajet de la Playa Francesca sur l’île de la Graciosa à la Playa de la Arena à Arrecife sur l’île de Lanzarote représente environ 30 miles nautiques (le mile nautique = 1.852 km) soit 55 kilomètres. En temps c’est toujours variable car le bateau avance selon le vent et pas selon l’âge du capitaine comme on a voulu me le faire croire. Si on avance à 5 nœuds on parcourt 5 miles nautiques à l’heure (soit un peu plus de 9 km/heure) donc on met 6 heures. Et deux fois moins de temps si on va deux fois plus vite, mais aller à 10 nœuds ça abîme le bateau, ça va trop vite … la nav’ ça apprend la patience et ça va souvent moins vite qu’à vélo

vers des îles désertes

quand on veut faire le tour du monde, et bien il faut s’arrêter même là où il n’y a pas de monde, peut être même surtout là où il n’y a pas de monde, regardez Nicolas Hulot, il n’y avait pas grand monde dans ses émissions et pourtant plein de choses à voir, alors le capitaine qui a prévu des tas d’escales et de mouillages pour économiser nos vieux os et ne pas dépérir à toute vitesse, a justement prévu des escales sur des îles désertes, ça m’arrange car à vrai dire c’était un peu ma crainte, vieillir à toute vitesse de fatigue en mer, comme dans les films d’horreur où en quelques secondes il ne reste plus que de la poussière d’os de feu un corps plein de vie … tout ça pour dire que tout près de Madère, il y a les îles Désertas, toujours portugaises donc nous arborons toujours le pavillon portugais, et toujours de l’archipel de Madère et du pavillon qui va avec … 

des îles désertes !

mon imagination qui vagabonde sans cesse ne fait qu’un tour, vais-je trouver le graal ou un Robinson Crusoé, voire Tom Hanks oublié là après le tournage de seul au monde (il paraîtrait que l’autre est un sosie)? tout est permis quand on imagine … mais il est dit dans les guides que si l’île est déserte, le mouillage de Grande Désertas est excessivement peuplé car c’est une réserve naturelle … nous arrivons en nous attendant au pire … personne à droite … personne à gauche … rien devant … rien derrière … nous sommes … seuls ! … petit travelling vers la gauche … petit zoom avant … crotte de bique, l’île n’est pas si déserte, il y a une cabane en rondins de bois et deux messieurs qui jettent un œil pour voir qui sont ces intrus qui les dérangent en cette fin de journée paisible, ce sont les gardiens de l’île déserte, ça c’est un drôle de job où l’on ne doit pas s’ennuyer ou alors justement, s’ennuyer ferme, je leur poserais bien la question de savoir comment on en arrive à devenir gardien d’une île déserte, est-ce que c’est une vocation, un hasard, une punition … de loin ils décident qu’ils ne vont pas venir emmerder deux pauvres bougres faméliques (on n’est pas faméliques du tout mais peut être que si, de loin, allez savoir), ils s’en retournent à leurs affaires dans la cabane, on a sûrement bien fait de laisser les drapeaux car les gardiens des îles désertes font ce que bon leur semble, et s’ils décident de vous ordonner d’aller voir ailleurs, et bien il faut partir, et quand la nuit tombe ça fait peine …

on peut admirer ces falaises colorées qui donnent cette envie d’apprendre la géologie

l’eau est quasi transparente, on voit des poissons qui viennent tourner autour du bateau, le capitaine saute dans ses palmes, enfile masque et tuba après avoir craché dans le masque (on m’avait dit que c’est pour éviter d’avoir de la buée alors moi aussi j’ai craché dans mon masque, et j’ai trouvé que ça ne sert à rien qu’à voir trouble, déjà qu’on n’y voit pas grand chose, mais en fait j’ai appris plus tard qu’après avoir craché il faut RINCER le masque pour que ça marche, c’est sûr que si on me donne les informations au compte-gouttes ça m’égare ni une ni deux) et saute à l’eau tout guilleret, moi j’en ai envie comme de me pendre, en plus mon masque et mon tuba sont dans un coffre sous le matelas de la cabine avant, à côté des lentilles et de la farine, c’est tout un barda pour faire le moindre truc en bateau, la drôle de tête du capitaine émerge de l’eau (en fait il a une tête normale, c’est à cause du masque que je dis une drôle de tête) (maintenant essayez de me décrire une tête normale, vous ne serez pas plus avancés pour savoir à quoi il ressemble) et il dit avec une voix caverneuse qui ferait sa fortune s’il voulait se mettre à chanter du jazz avec un tuba « c’est un véritable aquarium ! »

bon sang comme c’est beau !

hop je file soulever le matelas, le pose sur mes genoux pendant que ma main fourrage en-dessous à l’aveugle et trouve ce que je cherche, file descendre le long de l’échelle, crache dans mon masque, attends que ça sèche un peu et le rince, on verra ce que ça donne mais j’ai des doutes, prends le pare-battage qui me sert de bouée et vais voir ce qui se passe sous l’eau : des centaines de poissons, des argentés, des bleus, des longs, des plats qui ressemblent à des dorades avec des yeux jaunes et ceux-là ne sont pas du tout farouches, ils s’approchent et nous mordent, un orteil du capitaine et mon petit doigt, ils doivent se demander si on est consommable, ou alors c’est pour communiquer ? ma tendance naturelle est de ne pas leur accorder une confiance aveugle, après tout je ne sais pas à quoi ressemblent les piranhas … je ressors au bout de 10 minutes, transie, gelée, perclus, immobile rendue (vous remettez ?) mais le capitaine décide de passer un coup d’éponge  sur la coque tant qu’il est dans l’eau …

le jour d’après (c’est pour éviter de dire toujours le lendemain) j’inaugure ma combi, c’est le jour où jamais, pour regarder les poissons sans claquer des dents, on peut dire qu’une combi ça change la vie …

le capitaine (qui a eu l’amabilité de me prendre en photo pendant mes ébats aquatiques) ne m’accompagne pas, il est trop resté dans l’eau hier et a attrapé froid, mal de tête et de gorge, ah ! il m’avait soutenu une fois qu’on ne peut pas tomber malade d’avoir attrapé froid, qu’il n’y a que les microbes qui rendent malade, moi je lui avais opposé qu’en Médecine Traditionnelle Chinoise il existe une tripotée de maladies qui découlent d’un coup de froid, j’aurais dû lui faire la thérapie des deux chapeaux mais il s’était bien gardé hier de me dire qu’il avait attrapé froid, le capitaine ne se sent pas de naviguer alors on reste là, je sors mon arsenal de sirop aux plantes et autres huiles essentielles pour soigner l’infortuné et le soir un bateau de pêche vient mouiller à côté de nous, ils sont 8 sur un bateau plutôt petit pour 8, ils mangent un morceau en balançant des bouts de poissons aux mouettes, ils se couchent tôt et partent au petit jour le lendemain, dur métier que celui de pêcheur

le capitaine ne va pas vraiment mieux mais on lève les voiles pour les Selvagens, autres îles sauvages et désertes, nous mouillons à Selvagem Grande, c’est magnifique mais il y a une houle  et des vagues à décourager les plus endurcis, nous on n’est pas très endurcis mais on n’a pas le choix alors on passe la nuit là, le capitaine a oringué l’ancre mais avec sa bonne crève il a été moins performant que d’hab, c’est un crève-cœur que de vous l’avouer, et le matin on a perdu le orin et le cordage qui allait avec, d’ailleurs si vous voyez une bouée blanche avec un long cordage noir qui se promène en Atlantique, vous serez bien gentil de me contacter, forte récompense à la clé (le capitaine serait tellement épaté qu’on lui retrouve son matériel)

depuis cet épisode houleux, le capitaine appelle cette île déserte « la grande sauvage »

même s’il ne va pas fort du tout, rester là serait le pire des châtiments, alors on repart, je suis à la barre pendant que le capitaine remonte l’ancre, il crie de loin (non pas contre moi, ce qui reste totalement plausible quand je fais une connerie, mais là c’est pour que je l’entende malgré le vent), je le fais répéter avec un grand sourire parce que je n’ai pas compris ce qu’il me crie, il s’égosille (sans sourire) « avance ! Mais avance ! » ah mais ça va pas la tête, devant il y a des rochers, je ne vais pas me faire avoir comme une bleue, je rétorque en m’époumonant que devant il y a des rochers, et il braille « mais regarde derrière ! », je me retourne et les rochers de derrière sont encore plus près que ceux de devant et je vais droit dessus (donc il me bien criait dessus parce que je faisais une connerie) … et bien autant vous dire que depuis ce jour là je pense toujours à regarder derrière, et même à droite et à gauche, je mets à profit tout ce que j’apprends 🙂 

bye

notre prochaine destination est Graciosa, la première des îles Canaries que nous rejoindrons, le capitaine tient à ce que nous partions tôt parce qu’il faut au bas mot 24 heures pour rejoindre l’île, mais s’il n’y a pas beaucoup de vent il en faudra plus et ni lui ni moi ne tenons à arriver la nuit tombée, chez nous, tôt c’est jamais avant 11 heures du mat’, c’est donc vers cette heure là que nous partons tôt pour une partie de roulis et de tangage et pas bézef de vent, ce qui fait que nous sommes plus secoués que s’il y avait un bon vent, le capitaine finit par me demander un truc surprenant … devinez quoi…. allez, je vous aide (ma bonté me perdra) 

a) de lui tricoter un ranch 

b) de l’achever pour qu’il n’ait plus mal à la tête 

c ) de le peroxyder pour lui donner du style 

d ) de lui faire une séance d’acupuncture contre le mal de mer en se traitant d’épave

Procédons par ordre, le capitaine se ferait épiler poil après poil plutôt que de se donner un genre (je lui ai expliqué que de ne pas vouloir se donner un genre est un genre en soi, il a fait cette moue que je connais bien et qui dit cause toujours tu m’intéresses) il n’a pas besoin de ranch en tricot, du moins pas dans l’immédiat, enfin il tient à la vie car il croit qu’après cette vie il ne se passe plus rien, j’ai beau lui citer Lavoisier et Einstein (n’imaginons même pas passer par Lao Tseu) il croit sur comme fer qu’après soi le néant, par élimination il ne reste que la réponse d, vous n’en croyez pas vos oreilles et pourtant c’est bien la bonne réponse ! sonnez hautbois résonnez musettes (Figuré – ironique / marque l’avènement d’une chose attendue / moi j’ajoute que ça marche aussi pour ce qui est des plus inattendus) le capitaine me réclame des … aiguilles !

je ne me le fais pas dire deux fois et je saute sur mes aiguilles, lui en plante 4 en un tournemain et lui fais faire de la respiration ventrale in eodem tempore … il passe progressivement du jaune fané au rose layette et je me dis que c’est gagné et, de fait, il se sent mieux et me répète à plusieurs reprises pendant la navigation que mes piqûres lui ont fait du bien (gloria in excelsis deo)

on se relaie durant la nuit, le vent s’est levé et nous filons à bon train, tellement vite que d’après nos calculs nous allons arriver vers 6 ou 7 heures du matin, quand il fait encore nuit, c’est le comble, on prend un ris pour ralentir et on arrive au mouillage au petit jour, après un bon petit déj’ pour se requinquer le capitaine se couche et je me mets au boulot (dire que je croyais que je pourrais travailler sur mon ordi pendant les navigations, oh l’ignorante petite personne, oh la naïve, oh la niaise) quand il se réveille il est définitivement guéri, nous sautons dans l’annexe pour faire un petit tour sur cette île avant de continuer notre route demain … et quelle île ! un charme tout à fait unique, voyez par vous-même :

On trouve une jolie terrasse avec vue sur le port et on se laisse tenter pour manger (mal) un morceau, je dis mal car la déception me fait exagérer, c’est aussi classique qu’humain d’exagérer quand ce n’est pas terrible, mais pour de bon ça n’était vraiment pas terrible (plus j’y repense plus je me dis que servir quelques frites molasses et tièdes avec des croquettas qui feraient croire qu’on est soudainement atteint d’agueusie, et bien c’est vraiment pas terrible du tout) mais bon ça fait toujours du bien de se dire qu’on se détend et qu’on n’est pas des chevaux, on passe une bonne soirée malgré tout et on repart vers le bateau nuitamment et à pinces, on sort rapidement du bled … nuit d’encre, et quand je dis d’encre, là je n’exagère pas du tout, on n’y voit goutte … mais le capitaine, homme prévoyant s’il en est, sort de sa musette une lampe frontale, on se demande avec une pointe d’effroi s’il y en a pour longtemps de pile parce qu’elle n’envoie qu’un éclairage faible et pisseux, on se croirait dans le désert par une nuit sans lune, bon sang que la nuit peut être noire quand elle est aussi noire que ça ! … on avance, dans les dunes, quand le capitaine éteint sa lampe on ne voit rien, rien, rien du tout, sans la lampe il n’est plus possible de faire un seul pas car on ne voit pas où l’on met les pieds, on avance encore et encore, longtemps, ce qui fait qu’on commence à se demander si on n’est pas perdus mais on finit par sortir des dunes pour arriver sur la route de sable, on n’a qu’à la suivre et on arrivera à la plage où est mouillé Cap de Miol, je dis au capitaine que si jamais la lampe nous lâche, on n’aura qu’à se mettre à l’abri du vent dans les dunes et dormir là pour attendre le jour, il n’y compte pas une seconde, au bout d’une heure de marche dans le sable on retrouve la plage, l’annexe amarrée sur un rocher, et on rejoint le bateau à la rame et aux scrongneugneux du capitaine parce qu’on n’a pas pensé à mettre le feu de mouillage en partant alors on ne distingue pas le bateau, mais le capitaine qui a un sens de l’orientation admirable, du moins l’admiré-je tellement le mien est pitoyable, va au bon endroit là où j’aurais erré toute la nuit entre les bateaux … on se couche sans demander notre reste, pour continuer sur Lanzarote le lendemain et sur les îles Canaries où il est prévu que je récolte de nombreuses données …

Prenez votre calepin et votre crayon-gomme !

  • Placer un orin sur une ancre permet de savoir où elle est et évite d’avoir à plonger ou à abandonner son ancre au fond si elle se retrouve coincée. L’orin fonctionne très bien, mais la galère de l’installer et de gérer la profondeur fait qu’on ne l’utilise que rarement. Le capitaine lui, il l’utilise, il est fortiche 

  • la thérapie des 2 chapeaux consiste en ce qui suit : allonger le malade qui a attrapé froid le jour même au lit, poser un chapeau au pied du lit, puis donner à boire du vin chinois au malade jusqu’à ce qu’il voie 2 chapeaux, le laisser dormir bien couvert, au point qu’il en transpire, et le lendemain matin lui faire prendre une douche tiède – il devrait être guéri (ou mort) (je n’ai jamais testé cette thérapie et ne vous la conseille pas 🙂 )
  • citons Lavoisier : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »
  • et Einstein : « Je crois en une vie après la mort, tout simplement parce que l’énergie ne peut pas mourir ; elle circule, se transforme et ne s’arrête jamais »
  • in eodem tempore : ça veut dire « en même temps » (j’ai fait latin au Bac) (j’ai eu une mauvaise note mais je frime d’avoir fait latin au Bac, on était 2 dans tout le lycée)
  • perclus : je n’allais pas foutre en l’air la rime en notant percluse 😉

du zen, et tellement plus

c’est une maison blanche, adossée à la colline … ceux qui vivent là ont jeté la clé

à Madère, il est prévu que je rencontre Antoine, alors on loue une voiture pour se rendre à Porto Da Cruz, au nord-est de l’île … nous prenons la route qui passe par Porto Moniz et je reste bouche bée tout du long, c’est la plus belle route que j’aie jamais vue, elle est bordée d’hortensias et passe dans des forêts d’eucalyptus, un véritable enchantement, je n’ai jamais vu autant d’hortensias de ma vie et pourtant j’en ai vu, j’adore les hortensias (et les pivoines) (et les lys) (mais surtout les coquelicots)

le nord de l’île n’a rien à voir avec le sud, c’est souvent le cas dans les îles, et ça l’a toujours été dans celles où je suis passée, on bascule de l’été à Calheta à un automne frais et venteux au nord, le contraste reste saisissant même quand on est avertie et que l’on en vaut deux

le capitaine me drive et heureusement parce que je suis une piètre conductrice, à vrai dire je ne conduis plus depuis des lustres, et c’est tant mieux pour l’avenir de ceux qui auraient la malchance de croiser ma route, je me contente de faire le copilote, encore que la confiance du capitaine soit également limitée à ce sujet et qu’il branche son GPS par précaution (il est ceinture et bretelles), nous arrivons à l’heure dite à mon rendez-vous dans ce lieu dont le nom m’intrigue : la maison ziazen, was ist das ?

c’est par là

Nous sommes accueillis avec une gentillesse confondante par Antoine et son épouse Cilene, la légère appréhension que je pouvais éprouver (on ne sait jamais dans des contrées somme toute reculées si on y pense) s’envole pour laisser place à une gratitude profonde envers la vie qui me fait ce genre de cadeau, la rencontre avec des êtres de cœur, de générosité, de simplicité et d’authenticité … Antoine a préparé des livres de plantes médicinales madériennes à mon attention, et pendant que Cilene nous sert une infusion de sauge-ananas de leur jardin, Antoine me fait des récits passionnants de l’histoire de Madère et de sa flore, il se révèle être un véritable guide et il partage sa passion avec les personnes qui viennent se ressourcer dans cette maison ziazen et randonner avec lui dans cette île aux fleurs dite aussi l’île aux mille couleurs … c’est le genre d’endroit qui nous imprègne, dans lequel tout prend une autre dimension, dans lequel on se pose même sans le vouloir parce que tout est fait pour que le temps prenne son temps, qu’il ralentisse, se suspende, que les énergies s’apaisent, le genre d’endroit où tout le monde devient gentil, où il n’y a plus de menace, plus de violence, plus de contrainte …

Antoine me raconte les lauriers de Madère, les hortensias, les dragonniers, il cueille des plantes de son jardin avec lesquelles il soigne des maux divers, notamment la consoude (nom familier) qu’il utilise en compresse pour les soulager les traumatismes, je prends des notes pour faire des recherches par la suite et il m’envoie par mail des données en Portugais pour m’y aider, ça me fait rire de devoir me mettre au Portugais que je ne connais tellement pas que je ne saurais même pas le différencier du Russe (en plus j’ai même pas honte) (je devrais)

Nous repartons après cette parenthèse enchantée, je suis excitée comme une puce d’avoir glané autant d’informations, alors bien sûr je suis à la recherche spécifique des plantes pour les femmes, mais comment ne pas s’intéresser (je minimise) au pouvoir des plantes ? J’ai tout de même des infos sur des plantes contre les douleurs de règles et une plante abortive, mais bon, les plantes abortives sont toxiques et en général dangereuses à utiliser … affaire à suivre ! j’ai du boulot en perspective !  

https://lamaisonziazen.com/

Sur la route du retour, la faim nous tenaillant et la nuit étant déjà là, nous nous arrêtons à São Vicente, pour de bon c’est bien parce qu’il n’y a rien d’autre que je dis d’accord au capitaine pour descendre à la Taberna, genre le dernier pub avant la fin du monde ou l’auberge rouge de Fernandel, bon … et bien on a mangé comme des rois pour pas cher, et tant que j’y suis, si vous passez par l’île de Porto Santos et que vous avez faim, il faut aller à Camacha, on y est vite puisque l’île est toute petite, pour manger au PXO Grill … de dehors on croit qu’on va devoir se taper une vieille saucisse sur un coin de table en plastique, et puis il faut entrer et quand on entre c’est immense, des tables avec des nappes blanches en tissu et tout le tralala des grands restos, avec le capitaine on a failli se barrer parce qu’on s’est cru débarqués à un mariage ou à une remise de prix, mais on nous a installé à table sans tiquer sur nos shorts et nos casques de scooter (c’est le jour où on avait loué un scoot électrique) et on s’est bien tapé la cloche, le meilleur octopuss de tous les octopuss que j’ai mangé depuis les quelques décennies où je suis sur terre, et c’est comme pour les hortensias, j’en ai vu un paquet

une fois repus, nous rentrons par la voie express, et je peux vous dire que Madère est, en résumé (c’est le mien et il n’engage que moi), l’île aux hortensias, aux eucalyptus, aux bananiers (il y a des bananeraies à foison), mais aussi l’île … des tunnels et des ronds-points ! Passer par la voie express prive totalement de découvrir Madère, mais permet de découvrir son urbanisme de pointe tout en se couchant à une heure raisonnable, surtout que demain on s’en va visiter le jardin botanique et de plantes médicinales, je vous mets quelques photos de ce que cela nous a réservé pour vous donner une idée … quelle richesse !

ayant fait ce que j’avais à faire, nous pourrions repartir, mais voilà, il y a trop de vent et trop de mer, comme dit le capitaine on ne va pas se faire brasser pour le plaisir, on se dit qu’on va attendre un peu (c’est lui qui décide) et partir à la découverte de Madère à pied

Madère c’est aussi l’île des randonnées, alors le capitaine me dit d’en choisir une, je choisis celle qui me tente le plus : la levada do Caldeirão Verde !

parce qu’il est dit qu’elle est bordée, entre autres, de Cèdres du Japon, de hêtres d’Europe, des fameux lauriers de Madère, si vous voulez savoir pourquoi toutes ces espèces d’arbres et de plantes vivent sur cette île, demandez à Antoine et il vous racontera cette passionnante partie de l’histoire de Madère

Bien que les guides préviennent que c’est abrupt, je n’y prends pas garde et le jour d’après nous reprenons la route parce que mon choix se trouve à l’autre bout de l’île, ce dont le capitaine me remercie vivement, sûr qu’il a bien envie de se coltiner encore des tunnels et des ronds-points, comme il m’en fait la remarque je pousse de hauts cris pour lui dire qu’on n’a qu’à changer de plan et trouver une rando plus proche, non, il se sacrifie, et nous arrivons à une heure déjà bien avancée à notre point de départ, mais j’ai emporté le reste de ce fameux gâteau madérien étouffe-chrétien et j’ai même acheté 2 sandouiches type SNCF (miam miam) à la station-service dans laquelle nous avons fait le plein, nous sommes parés…

je gambade sur le chemin comme un jeune chien qui découvre l’odeur de l’herbe pour la première fois, ivresse, le capitaine quant à lui avance à pas comptés, sobriété sobriété, un peu de tenue que diable, me prévient quand il y a une racine ou une flaque, je vois bien qu’il a peur que je m’explose une cheville et qu’il doive me porter sur son dos, je suis peut-être (c’est certain) zinzin mais pas encore folle, je ne compte absolument pas me casser quoi que ce soit … petite pause sandouiche le cul sur une pierre froide et les genoux jusqu’aux épaules (la pierre est basse ou mes jambes trop longues, espérance quand tu nous tiens), petit pipi derrière un tronc en priant pour que le capitaine regarde ailleurs (je déteste faire pipi derrière un arbre) (ou un buisson ou dans la nature tout court) et nous continuons notre chemin … qui commence à devenir plus … comment dire … pittoresque ? … nous longeons le canal d’irrigation et le chemin qui le longe est de plus en plus étroit, voire large comme une poutre entre le canal et … le vide

à gauche, le mur de roche, puis le canal d’irrigation, ensuite le « chemin » et à droite le vide, ici il y a des arbres, c’est tranquille … des fois y’en a pas

Il y a longtemps que je ne gambade plus et que j’évite de regarder les pentes abruptes évoquées par les guides touristiques mais ignorées de mon inconsciente personne, je me concentre sur le mur de roche et le canal, je suis sujette au vertige … c’est bizarre le vertige, le capitaine me dit qu’il n’y a rien à craindre mais ça ne sert à rien, la raison n’atteint pas le cerveau de la personne sujette au vertige en général ni le mien en particulier, encore moins le mien je dirais même, je suis comme droit-debout dans la bouche à feu d’un canon , quelqu’un va l’armer et je vais être propulsée dans le vide au loin telle la femme obus … je continue, j’avance, je serre les fesses encore plus que mes mâchoires et je suis le capitaine (du verbe suivre, jamais je n’aurais l’outrecuidance de penser que je peux être le capitaine, ni même de lui arriver à la cheville) … jusqu’au moment où cela devient insupportable, je suis face au mur de roche, je ferme les yeux, tétanisée, là je suis sûre de ne pas passer, si je tente de passer c’est clair que je vais sauter dans le vide comme une imbécile, je dis non au capitaine (lire impérativement un petit livre pour apprendre à dire non, ça aide à survivre) , il me tend la main et me dit de la tenir pour avancer et que ça va aller, mais je sais bien que je l’entraînerais dans ma chute, alors je dis non, alors il hausse le ton, arrête ton cinéma (si, il l’a dit, même s’il prétend le contraire) bon sang c’est toi qui a voulu venir ici alors tu vas jusqu’au bout ! c’est vrai que ce n’est pas le genre à avoir pitié mais je lui dis quand-même qu’il n’a qu’à continuer tout seul et m’abandonner, la neige est elle est trop molle pour moi (bravo à ceux qui auront reconnu), il hausse encore d’un ton et me dit que je n’ai qu’à marcher dans le canal … cet homme est définitivement un génie ! je ne me fais pas prier et saute dans le canal, le capitaine est tout surpris car il ne s’attendait pas à ce que je le fasse, j’ai de l’eau jusqu’aux genoux, elle est froide et ça me fouette le sang, là je me sens en sécurité et désormais à chaque fois qu’il y a des passages trop vertigineux, je marche dans le canal

… on arrive au bout, le capitaine est content mais moi pas tant que ça, j’aimerais bien être plus valeureuse, même téméraire, pas trop mais un peu, chevalier sans peur et sans reproche, ralliez-vous à mon panache blanc toussa toussa … mais voilà, je dois juste faire avec moi et c’est pas si simple …

Pendant tout ça le vent s’est calmé, la mer pas encore, mais il était temps de quitter Madère, on a refait le plein d’eau, lavé le bateau, pris des fruits et des légumes, on a téléchargé un GRIB et conclu que quoi que disent le vent et la houle, et bien on n’allait pas rester plantés là …

eyeful I tell you

Mais qui y’a t’il à savoir de plus ?

  • Besoin de vous ressourcer au plus près de la nature et de la générosité humaine : faites une retraite chez Antoine et Cilene qui, elle, vous donnera des cours de Yoga et de massages – https://lamaisonziazen.com/
  • Les levadas sont des canaux d’irrigation dont l’origine remonte au XVIe siècle. Conçues pour acheminer l’eau du nord-ouest (plus humide) vers le sud-est (plus sec) plus propice à l’agriculture, notamment aux plantations de cannes à sucre. La plupart des levadas sinuent à flanc de montagne, mais à certains endroits elles traversent des tunnels creusés sous les massifs (c’est vrai, on en a passé et le capitaine s’est explosé la tête parce qu’il ne marchait pas assez courbé)
  • Les fichiers GRIB sont des fichiers numériques compilant des données météorologiques telles que la pression atmosphérique, le vent, les températures, les vagues …
  • Vous avez vu une photo de canne à sucre dans les photos de plantes médicinales, on peut s’en étonner, mais non ! le sucre de canne intégral est utilisé pour ses vertus en Médecine Traditionnelle Chinoise, notamment et entre autres parce qu’il « nourrit le sang » (cependant il ne faut pas en abuser)
  • Les dragonniers : à lire cet article fabuleux, j’y suis sensible car c’est un fruit qu’on consomme beaucoup en Chine : https://www.madeiraallyear.com/fr/madere-et-ses-dragonniers-nos-larmes-de-dragon-a-nous/
fruit du dragon à chair rouge
fruit du dragon à chair blanche (celui qu’on trouve en Chine)

le lendemain

Funchal seen from the sea

on lève l’ancre pour aller à Funchal, capitale de Madère, où je veux absolument fouiner du côté du jardin botanique et de plantes médicinales et avoir du réseau pour faire mes télé consultations, il y a de la houle, on y arrive juste à temps pour mes rendez-vous alors on jette l’ancre vite fait là où on tombe, ce sont les consultations les plus mouvementées de ma vie, le bateau roule à qui mieux-mieux et je me demande comment mes patients n’ont pas le mal de mer à me voir monter et descendre, en même temps je crois que ça ne se remarque pas parce que le bateau bouge en même temps que moi, c’est ce qu’on appelle faire corps avec le bateau, j’entends le capitaine qui passe et repasse au-dessus de ma tête, traficote avec l’ancre, la remonte, la mouille plus loin, mais ça ne change ni le tangage ni le roulis, il vient chercher sur la pointe des pieds pour ne pas me déranger je ne sais quoi sous un plancher

ça c’est quand on y a fait un tour de jour

quand j’ai terminé, il arrive tout ébouriffé et me dit qu’on va mettre une seconde ancre derrière le bateau pour le stabiliser, tout un programme alors hop on s’y met, entendez bien : il faut mettre  à l’eau l’annexe qui est posée dégonflée sur la jupe arrière, une fois qu’elle est posée sur l’eau il faut la regonfler pendant qu’elle saute et tressaute sur les vagues, un vrai plaisir, en évitant de balancer le gonfleur à l’eau, puis chercher à 4 pattes fesses en l’air la seconde ancre bien rangée dans un coffre de la jupe et un long cordage pour l’y attacher, bazarder le tout dare-dare au fond de l’annexe parce que l’heure tourne et enfin sauter dedans … c’est moi qui dois conduire l’annexe sous les ordres du capitaine, pendant qu’il tient fermement l’ancre pour la jeter à l’endroit élu à force de réflexion derrière un front plissé par l’intensité du processus, et dévider le long cordage jusqu’au bateau pour l’y fixer, parce que balancer une ancre à la flotte sans l’accrocher au bateau serait d’une crétinerie sans nom, donc c’est le plan …

spasme de mes intestins, c’est parti, on y va, à grands coups d’avance doucement, pas si vite, attends attends, pouf je cale, je redémarre le moteur avec trop de gaz et on fait des bonds, marche arrière ! marche arrière j’ai dit ! bonds en arrière, calage, bonds en avant, ah je me maudis, je voudrais bien arriver à faire juste comme le capitaine réclame, je dis oui oui oui quand il me parle parce que je vois bien ce qu’il faudrait faire, mais je suis détruite à l’intérieur, le moteur est doté d’une vie propre et me nargue, indomptable, je reviens par miracle jusqu’au bateau contre lequel l’annexe rebondit, doucement douuuuuucement ! proteste le capitaine, je l’attrape, m’y cramponne comme un nourrisson au sein de sa mère (au bateau, pas au capitaine, qui m’enverrait soigneusement promener si je tentais de le distraire de la sorte à un moment si inopportun), bien contente que ça se termine, nous ne sommes pas encore attachés au bateau que le capitaine se renfrogne, pas content de ce qu’il a fait, l’ancre n’est pas assez éloignée et ça ne servira à rien, la houle est trop forte, demi-tour pour aller récupérer l’ancre, retour au bateau, sans progrès de ma part quant au pilotage du fichu moteur, on rallonge le cordage en y attachant un second et on repart faire la même opération plus loin, ballotés et hirsutes, mais on y croit, plouf il balance de plus belle l’ancre à l’eau, retour au bateau, le capitaine m’avoue que le moteur est mal réglé et qu’il n’aurait pas fait mieux, je remonte dans mon estime tout en pensant qu’il aurait pu l’économiser en me le notifiant un poil plus tôt, la nuit est tombée, ça nous a bouffé le reste de la journée, le capitaine me dit qu’on va manger à terre parce qu’il en a marre du roulis, et qu’on l’a bien mérité, chic ! 

voilà une photo, rare, du capitaine et moi, dans une rue de Funchal demain (retour vers le futur)

comme je n’ai jamais promis à qui que ce soit de passer le reste de mes jours en short raidi par le sel de mer, je profite de l’occasion pour me déguiser en fille et vais chercher au fin fond d’un coffre une jupe de gitane et une blouse en voile de coton (ma matière préférée si ça vous intéresse, sinon j’espère que vous n’avez pas lu cette parenthèse tout en craignant que ça ne soit déjà trop tard, en ce cas je vous présente mes plus plates excuses et vous invite à sauter dorénavant toutes les parenthèses, ce qui ne vous fera plus lourd à lire), ceinture de coquillages et sandales réduites à la plus simple expression du genre, le capitaine fait une moue circonspecte, monter dans l’annexe avec ma jupe qui balaie les trottoirs (expression chère à maman quand elle me voit habillée de la sorte) lui paraît hasardeux mais il fait un effort (surhumain) pour me laisser faire après tout c’est ma vie, je ramasse ma jupe et la noue en haut de mes cuisses pour éviter de la pourrir dans l’eau de mer en sautant dans l’annexe avec autant de grâce que possible, pour une fois que je suis en fille j’aimerais que ça se remarque, certes autrement que pour se demander si je ne vais pas tremper ma jupe dans la flotte mais bon, la sagesse bouddhiste incite à ne pas espérer pour ne pas être déçue et vivre longtemps en paix intérieure, l’idée est belle mais parfois je fais foutche (haaaaaaaa ! qui c’est qui connaît cette expression aussi sublime que lorraine, faire foutche, je ne sais même pas comment ça s’écrit), pieds nus puisque sandales au sec dans mon sac à dos, nous voilà partis, au moteur et c’est tant mieux parce que ramer contre le vent et les vagues ça va bien cinq minutes (le capitaine me trouve trop maigre des bras et m’encourage à ramer pour remédier au problème)

VVVZZZZZZZ on file vent du bas vers la marina pour voir ce que ça donne parce qu’on est à un cheveu de s’y installer plutôt que de rester dans le mouillage houleux malgré les efforts dépensés pour y mettre les deux ancres, je pense par devers moi que ç’aurait été bien d’y réfléchir avant, mais voilà, le capitaine et moi on est hypermétrope alors on agit avant de réfléchir, il paraît que les hypermétropes sont comme ça, qu’ils montent un meuble avant de lire le mode d’emploi, c’est le capitaine qui me l’a dit et je veux bien le croire parce que c’est comme pour la mer (comme pour tout ?)  il en connaît un rayon et je monte les meubles avant de regarder le mode d’emploi, si vous aviez besoin d’une preuve …

dans la marina, les bateaux roulent, certainement moins qu’au mouillage, mais avec le capitaine on se dit que vomir gratuitement passe encore, mais payer pour vomir non merci (mais on n’a pas vomi même gratis) on décide de rester au mouillage avec nos deux ancres et pour l’heure on cherche à amarrer notre annexe … on ne voit pas où … on avance dans la nuit avec nos lampes frontales entre les bateaux au ralenti, sans caler, véritable tour de force … et là, émerveillement, extase mystique, on passe entre les bateaux pirates, ceux qui baladent les touristes, je peux toucher le plus beau, on dirait que Jack Sparrow va se pencher et nous faire signe, je suis comme une fillette un matin de Noël avec la totale, la neige, l’odeur du sapin et des sablés fraîchement sortis du four et la poupée désirée toute enrubannée  …

je l’ai pris en photo depuis le ponton, ça claque hein ?

je ne cesse de m’étonner moi-même, mon goût inné pour le kitsch me questionne, j’ai beau eu me sermonner pour tenter de m’en défaire, le naturel est toujours revenu au galop, j’ai adoré  les marquises en biscuit dans la vitrine de ma grand-mère, une commode en peau de zèbre vue à Clignancourt, une ceinture à strass et fausses améthystes du plus mauvais goût dans une vitrine de St Trop (là, j’avoue, j’ai craqué, je ne l’ai jamais mise parce qu’elle était tout bonnement immettable)… je ne sais pas d’où ça me vient 🧐

Pour compléter ce tableau mirifique, on trouve un anneau rouillé scellé dans un vieil escalier moussu où amarrer l’annexe, je sais que j’ai été téléportée au temps des pirates, cette ambiance c’est vraiment sensass (j’aime les expressions désuètes) (sensass c’est tellement seventies)

Marcher sur un sol stable et dîner à table refait de nous des êtres à peu près civilisés, je me demande quand-même quelle tête j’ai (j’avais, pour voir ma tête justement, acheté un petit miroir rond que le capitaine a collé sur une cloison de la salle de bains, qui n’est en fait qu’un cabinet de toilette d’un mètre carré, à y bien réfléchir 80 centimètres carré à tout casser, mais que j’appelle salle de bains, on ne se refait pas, et justement le capitaine avait évoqué le fait que ça ne soit pas forcément très judicieux de vouloir voir nos têtes, un matin il s’est plaint de la sienne et j’ai eu toutes les peines du monde à tempérer son avis, je crois même que je n’y suis pas arrivée, c’est difficile, voire impossible, malgré de louables efforts, de lui faire croire en un autre avis que le sien), rapide visite de Funchal by night et nous retournons dans notre petite maison qui flotte, le contraste est saisissant entre la terre ferme et le roulis du bateau, je me déplace comme Charlie Chaplin dans l’Emigrant, on se couche, le lendemain au réveil le capitaine me dit qu’il s’est levé la nuit dans l’idée de récupérer la seconde ancre qui apparemment ne servait à rien et peut-être même empirait les choses, mais las ! le cordage s’est entortillonné autour des rochers tellement le bateau a été secoué (ce qui l’empêchait de dormir) (moi j’ai rien vu ni entendu) et il doit plonger avec sa bouteille d’air comprimé pour récupérer et l’ancre et le cordage … de la dure vie de marin …

Il s’y colle et après ça, dégoûté, décide qu’ouste on remonte l’annexe pour filer vers un autre mouillage, finalement on arrive à la marina de Calheta plus au sud, autant y aller plutôt que de tenter un autre mouillage car ça roule de mal en pis, arrivés au ponton d’accueil un gars nous saute dessus pour nous expliquer que la marina est blindée, pas de place pour nous, il va falloir qu’on se coltine la houle en allant mouiller plus loin … je ne sais pas pourquoi, parce qu’on a l’air malheureux ? parce que c’est son anniversaire ? parce que Dieu existe et se soucie de deux pauvres hères tandis qu’il délaisse quelques milliards d’autres êtres humains en état de guerre ou de famine ? ce point restera assurément obscur à jamais, quoi qu’il en soit le gars en question nous explique moitié en portugais moitié en anglais qu’il appelle sa chef, et j’ai beau ne rien piper à son jargon, j’entends qu’il répond à sa chef qu’on aborde les pavillons portugais et madérien (37 € d’investissement bien placés on dirait, dire que j’avais trouvé ça prohibitif), visiblement c’est bien perçu et le gars nous dit en raccrochant qu’on peut rester là, qu’il faut juste qu’on recule pour laisser la place aux bateaux qui viennent prendre de la gazoline, on ne se fait pas prier pour s’exécuter, et une fois amarré comme des chefs, assis dans le bateau à plat, on se dit qu’il n’y a vraiment  rien de meilleur au monde que d’être à plat !

on les appelle des pavillons de courtoisie
drapeau Portugais (les fans de foot l’auront reconnu)
drapeau de Madère, classos

après ça on s’est fait une soirée Joe Dassin avec le capitaine, drôlement chouette, je n’avais pas écouté ses chansons depuis des lustres (maman était fan) mais je connaissais encore les paroles par cœur, c’est ballot que je ne me souvienne pas aussi bien de mes cours d’anglais ou d’autre chose vraiment utile

Et sinon, je sais très bien qu’on écrit cheffe maintenant, mais tant qu’on ne lapidera pas les gens qui font le distinguo entre la personne et la fonction, je m’en tiendrai là, c’est dit 

Ce qu’il faut ajouter pour bien faire :

  • le tangage : c’est le mouvement alternatif d’un navire dont l’avant et l’arrière plongent successivement
  • le roulis : c’est le mouvement d’oscillation transversal d’un bateau, sous l’effet de la houle
  • peut-on avoir en même temps du tangage et du roulis ? : oui (hélas, trois fois hélas)
  • faire foutche : se tromper
  • le pavillon de courtoisie : c’est le pavillon des eaux territoriales du pays dans lequel le bateau se trouve. Toujours de forme rectangulaire, le pavillon de courtoisie fait 30×40 cm. Il ne doit pas être arboré la nuit. Il s’envoie à bloc à tribord, sous le premier étage de barre de flèche du mât le plus en avant.
  • Pour tout vous dire : en faisant des recherches pour vous expliquer tout ça, je me rends compte que notre drapeau Portugais est loin de faire les dimensions préconisées, qu’on les laisse jour et nuit et qu’on les met sur un hauban et pas sur une barre de flèche, faut que j’en parle au capitaine
  • hauban : nom générique des câbles et cordages qui assurent le soutien latéral des mâts d’un navire à voiles ( en photo avec nos pavillons)
  • et voilà une barre de flèche (le bitonio horizontal)(notez l’avion qui passe dans le ciel) – les barres de flèche sont des petits espars (vous chercherez la définition sinon j’en finis pas), perpendiculaires au mât des voiliers, permettant une meilleure tenue des mâts en écartant les haubans afin d’avoir un meilleur angle de maintien et diminuer la compression sur le mât :

donc on s’en va …

… vers Madère, Madeira, île portugaise tout comme Porto Santo,  et vu qu’il n’y avait pas beaucoup de vent et qu’on avançait à un train de sénateur, on s’est dit qu’on pouvait pêcher, ça faisait longtemps … il faut dire que la dernière fois que j’avais tenté de pêcher s’était soldée par 4 (4!) échecs cuisants : 3 fois les poissons s’étaient évadés (remontrances du capitaine qui pense que je m’y prends comme un manche) (mais qui n’a toujours rien chopé avec sa propre canne, honk honk honk (rire simiesque)😁) et pour la quatrième, après avoir entendu le fil de la canne (de MA canne) se dévider à toute vitesse et l’avoir attrapée afin de ferrer la prise, clap ! plus de prise et plus d’appât, je ne sais pas ce qui avait mordu à l’hameçon (un éléphant ?), la dite prise a bouffé l’appât et un bout de fil en un claquement de bec, il vaut mieux ne pas tremper un orteil dans l’eau dans ces cas là … en Méditerranée j’ai vu des dauphins à foison, mais jusqu’ici en Atlantique je n’ai vu que des poissons volants ou les petits pulpitos propulsés dans le bateau … et puis si, une fois on a vu un aileron à la surface de l’eau, ça faisait comme un requin mais on n’a rien vu à part l’aileron, alors tirer des plans sur la comète pourrait être vite fait, gardons-nous en ! 

En tous cas j’avais rangé la canne, ça m’avait bien calmée, déjà que je ne suis pas bien vaillante pour aller pêcher, mais si en plus on risque de pêcher des éléphants  …

Et ce jour-là c’était l’idéal, beau temps, peu de vent, on va avançait à 5 ou 6 noeuds, et si on va plus vite on ne peut plus pêcher à la traîne …

 … il me faut remettre un appât à la canne, je prends le manuel du pêcheur, repère un nœud que je puisse reproduire, les pêcheurs sont comme les marins et aiment les nœuds en tous genres… ah ! les nœuds de marins ! le nœud de 8 trop facile, on fait un 8 et le tour est dans le sac … le nœud de chaise ! plus compliqué mais le serpent sort du trou, fait le tour de l’arbre et rentre dans le trou, encore faut-il savoir faire le trou dans le bon sens, et se dépatouiller aussi bien avec le trou à droite qu’à gauche, le capitaine il en fait à toute vitesse dans tous les sens en regardant ailleurs, il a toujours le regard qui traine pour voir ce qu’il y a à faire et il voit tout, et moi j’ai les sourcils froncés et j’ânonne sort-du-trou-fait-le-tour … et si jamais le capitaine me regarde faire vous pouvez être certain que je m’embrouille … et puis il y a le nœud de cabestan, alors celui-là il m’a donné du fil à retordre pourtant il est tout bête et encore aujourd’hui je ne réussis à ne le faire que d’un seul côté, il faudra que je m’entraîne à le faire en cachette de l’autre côté parce que la dernière fois que le capitaine m’a demandé d’accrocher l’annexe au bateau, j’ai trafiqué pour faire un nœud de cabestan dans le sens que je connais mais il m’a pris (plus rapide que l’éclair) le bout des mains « tu te compliques la vie, fais-le dans ce sens là » et c’était déjà fini avant que j’aie pu enregistrer comment il le faisait, genre un tour de magie où vous essayez de voir ce que fait le magicien mais rien à faire … il faut dire que ces nœuds sont d’une intelligence remarquable, ils sont d’une solidité à toute épreuve (si on les fait bien … la première fois que le capitaine m’avait confié de mettre les écoutes de génois, j’avais fait les nœuds de chaise trop courts et comme il y avait un sacré vent, un des nœuds s’était défait et le capitaine avait dû aller remettre l’écoute avec le génois qui claquait au vent et le bateau qui gîtait grave, il criait ISAAA ! Ça c’est ni fait ni à faire !!! avec un air tellement pas content que ça m’avait tout recroquevillé les orteils, mais j’ai bien retenu la leçon et depuis je fais gaffe quand je fais les nœuds), solidité à toute épreuve disais-je, quand c’est bien fait précisais-je d’importance, et faciles à défaire même avec des cordages mouillés, et ça c’est souvent qu’on doit défaire des nœuds sur des cordages mouillés, et à toute vitesse même …

Mais je reviens à ma canne à pêche, je repère un nœud qui me paraît faisable, choisis un joli petit appât rose avec des petites plumes, le capitaine passe et ironise sur mon appât girly, je n’en ai cure et fignole mon affaire …

… me lève et balance mon appât dans l’eau, commence à dérouler mon fil et paf ! Tout de suite un poisson mord et le fil de dévide, le capitaine accourt pour prendre la canne de mes mains (pas question de laisser filer celui-là, la confiance règne) et me crie d’aller chercher le seau pour y mettre notre prise, et de prendre des gants et un couteau, je m’exécute, il faut savoir qu’un capitaine est roi à son bord, mais je le supplie donne-moi la canne et attrape le poisson, il me dit non de son ton qui n’appelle aucune discussion, t’as voulu pêcher tu pêches et tu attrapes ce poisson (tout ça rien que parce que j’ai acheté une canne) , je descends sur la jupe, le poisson se balance au bout du fil, le capitaine me crie de l’attraper et moi je crie non non non en me cachant les yeux, en espérant que le capitaine aura pitié, tu parles, j’attrape le poisson parce que j’ai plus peur du capitaine que du poisson (c’est dire) (je le lui ai dit plus tard, il a levé les yeux au ciel, peur de lui mais ça va pas ?!) (et pourtant) (ça me faisait pareil avec papa et il faisait la même tête que le capitaine)  et je sens le poisson vibrer entre mes mains et là je commence à pleurer comme une madeleine mais le capitaine ne s’émeut pas pour si peu et m’ordonne, m’ordonne ! de lui trancher la tête, ça crie dans tous les sens, heureusement que ça ne se passe pas comme ça dans un bloc opératoire, ça ferait vraiment désordre

je décapite le poisson en pleurant de plus belle, j’entends le capitaine qui m’appelle, je lève la tête et il immortalise la scène en me prenant en photo et en regrettant de ne pas l’avoir filmée, mais comment savoir qu’on peut vivre un tel moment ?

le capitaine n’en revient pas que le petit appât rose à plumes ait tellement plu et que lui avec son appât n’attrape jamais rien,  je lui ai dit et redit ce que disait le gars du magasin le paradis du pêcheur au cap D’agde (très très bons conseils) qu’il faut un fil fin et rien dessus, et le capitaine il a un fil trop gros et des petits plombs dessus, alors c’est sûr qu’il ne peut rien attraper quand on sait ça … bon, j’ai préparé le poisson avec des haut-le-cœur, j’en ai mangé à peine et j’ai donné le plus gros au capitaine qui a remis le fil de ma canne à l’eau pour voir, et 5 minutes plus tard un autre poisson mordait à l’hameçon, là j’ai dit au capitaine que je n’avais pas la force de recommencer à assassiner un poisson alors il s’en est chargé, il voulait relancer encore la canne tellement il était interloqué que ce petit appât réussisse là où il ne vivait qu’échec sur échec, mais je l’ai supplié d’arrêter de pêcher, qu’on en avait attrapé deux alors pourquoi plus ? il m’a écoutée, depuis on n’a pas péché, et j’ai planqué ma canne, si jamais on repêche je vais faire ce que ma grande sœur m’a dit : mettre du pastis sur ses ouïes (au poisson, encore que je me demande ce que ça ferait au capitaine que je lui verse du pastaga dans les oreilles) alors voilà, il faut acheter du pastis ou du mauvais rhum qui devrait aller aussi, pourquoi le pastis après tout ?

la journée ne s’est pas arrêtée à cet épisode poissonneux, la veille j’avais dit au capitaine qu’il fallait que j’apprenne à me servir du GPS, il a bien compris que j’ai la trouille de me retrouver toute seule sur le bateau mais ne m’en tient pas rigueur, quelle que soit ma motivation l’important c’est que j’apprenne, alors il m’a fait préparer la navigation du lendemain : mettre notre position sur la carte, trouver l’endroit où on veut aller et calculer sa latitude et sa longitude sur la carte, programmer le GPS pour aller à ce point, c’est comme tout, quand on sait c’est facile, n’empêche que maintenant je devrais pouvoir manœuvrer le bateau toute seule vers le bon endroit au besoin, mal, mettre des jours et des jours de plus que le capitaine mais y arriver, et le jour de ce récit il m’a fait faire toutes les manœuvres, du moins un maximum, et comme on avait peu de vent je m’en suis bien sortie, mais le soir j’étais tannée … on est arrivés à Madère de jour, on s’améliore, et j’ai vu les falaises les plus incroyables de ma vie, on a mouillé le bateau dans la baie d’Abra et je me suis dit qu’il faut absolument que j’apprenne la géologie pour lire l’histoire de ces falaises, bien que les avis divergent sur l’intérêt d’une telle matière (il paraît que c’est chiant)

C’est week-end alors je fais un mail à Antoine que je vais rencontrer pour évoquer les plantes médicinales de Madère, on se fixe un rendez-vous dans la semaine qui vient, et le capitaine et moi on s’en va explorer les falaises  alentour avec des figues séchées, des amandes et un gâteau madérien d’une densité à l’épreuve des balles, le truc qui tient bien au corps et qu’on se dit qu’on en a pour son argent, mettons tout ça dans un sac avec nos affaires de rando, sautons dans l’annexe en maillot de bain et ramons pour débarquer jusqu’aux cailloux et rochers qu’il faut éviter en se jetant à l’eau pour épargner l’annexe plus que nos vies, ensuite on porte l’annexe (je me fais pousser les biceps) le plus haut possible, en l’occurrence pas bien loin tellement la plage de cailloux est étroite, et on l’attache à des rochers faute de mieux pour qu’elle ne s’en aille pas portée par les flots, on se change et c’est parti … quelle balade, quel spectacle ! Majestueux !

à notre retour à l’annexe en fin d’après-midi, on en a plein les pattes, la marée est presque haute et l’annexe couasi dans l’eau, on saute comme des cabris sur les cailloux  pour la récupérer in extremis, on se remet fissa en maillot de bain pour ne pas ruiner nos godasses de rando, on la tire jusqu’à l’eau, mais ensuite il faut se hisser dedans, à corps perdus pourrait-on dire, j’ai de l’eau jusqu’à la taille et le capitaine me conseille fort judicieusement de monter dedans (vas-y monte ! MOOOONTE bon sang ! grouille !) , je me hisse, glisse comme une araignée qui patine sur le rebord d’une baignoire (bien qu’étant arachnophobe je me permets cette comparaison) (j’allais dire le seul défaut du système mais ne soyons pas bravache, c’est indéniablement un des nombreux défauts de mon système), enfin je réussis à passer une cuisse au-dessus d’un boudin et j’atterris à plat-ventre au fond de l’annexe, le capitaine saute lestement à l’arrière, chacun sa méthode, et on se met à ramer dans les rouleaux des vagues et les rochers, le capitaine  me dit tout droit ! alors je rame tout droit en mettant mon grain de sel parce que tout droit il y a des rochers, il jappe on ne discute pas mes ordres j’ai dit tout droit ! je précise à l’auditoire (et vous laisserai conclure) que nous sommes deux à ramer, et soudain il me tance qu’il y a des rochers et que je vais droit dessus, comme si j’étais seule à ramer, on rectifie le tir, même pas besoin de s’énerver ça se fait tout seul, et je la ramène une fois de plus :

  • tu m’as dit tout droit 
  • mais tout droit ça sous-entend vers le large !
  • aaaaaaah ! pour moi tout droit c’est dans l’axe du bateau 

silence de mort … de l’importance de la communication, je ne le répéterai jamais assez, mais bon, on s’en est sortis sains et saufs, manquerait plus que ça 😊

C’est le moment tant attendu !

Nœud de 8

Nœud de chaise
Nœud de cabestan

alors …

j’étais en train de cuisiner (la fameuse purée, n’ayons pas peur des mots) quand le capitaine a crié terre ! TERRE ! (faire montre de tant d’enthousiasme chez le capitaine démontre à quel point on en a bavé), j’ai remonté la descente à fond de train, et ai de toute évidence éprouvé le même sentiment que tous les marins du monde de tous temps : TERRE ! Joie dans les cœurs ! Moonwalk dans le cockpit ! on voyait à peine Porto Santo mais on le voyait, en mer on a l’impression que c’est tout près mais c’est encore tout loin mais on s’en fout car de toutes façons c’est bientôt et que même si le capitaine se jette à l’eau et bien il y a la terre pas si loin alors on sera tous saufs, je crois que je vais bâtir un petit autel dans le bateau pour pleurer à genoux quand j’en ai besoin (j’ai mon petit Bouddha que le capitaine m’a fort généreusement autorisée à coller sur un coin de la table à cartes et qui fait l’affaire, la colle n’a pas tenu mais le Bouddha ne bouge pas, si ça c’est pas un miracle)…

ce qui me fait penser que, lorsque le capitaine avait évoqué la nécessité de repeindre le bateau avant notre départ, je m’étais aussitôt projetée à  le peindre comme les vans des années 70, aux couleurs de Bouddha (jaune safran et indigo) avec quelques fleurs power flower fuchsia et autres teintes de l’arc-en-ciel au gré de ma fantaisie, le capitaine a vite eu fait d’étouffer ma créativité dans l’œuf en m’imposant son veto sans appel, il ne sait pas ce qu’il loupe, je suis certaine que nous aurions un succès fou dans les marinas, mais le capitaine ne recherche pas la gloire, la reconnaissance de ses pairs sûrement si je réfléchis à la question, mais pour le reste aucun tralala, pour dire que le Bouddha dans un coin de la table à cartes est une concession  à estimer à sa juste valeur, ce n’est pas tant le Bouddha que la place que le capitaine lui a accordée : la table à cartes ! Le saint des saints ! moi (la discrétion incarnée) je me serais contentée d’un pied de table, d’un coin de placard, d’un fond de cale, je n’aurais jamais pris l’initiative d’une place aussi honorifique, et bien le capitaine me l’a proposée sans revendication de ma part, si ça se trouve il est un peu superstitieux quoiqu’il en pense ou dise (c’est clair qu’il l’est, que ne risque t’on pas à coller Bouddha en fond de cale) 

on est arrivés de nuit, je ne sais pas comment on se débrouille mais c’est un fait, ceci bien que sachant que ça complique nos affaires, en même temps on n’a pas choisi le vent ni les vagues (on n’est pas -encore- maso), on a mouillé dans un endroit du port où tout d’un coup on croit que quelqu’un a appuyé sur le bouton stop du ventilateur géant et de la nage à contre-courant pour dinosaures, le temps de réussir à trouver une place et à mouiller l’ancre il était minuit, on a dormi comme des évadés qui se retrouvent en sécurité après des semaines de cavale

Et du coup … on a visité Porto Santo ! on est allé en ville pour trouver un rent-a-bike et on est tombé sur Barbara et ses scooters et vélos électriques dans le shop bik-nic, adorable Barbara, le capitaine m’a demandé ce que je préférais … devine … je lui ai demandé si, bien que n’étant pas cinéphile (le seul défaut de cet homme remarquable) (je rigole), il connaissait vacances romaines, en mettant son masque il m’a dit bin quand-même, il avait sa réponse avec ma question, plusieurs fois pendant la balade il m’a dit qu’on aurait dû prendre des VTT et crapahuter dans l’île, mais t’as raison tiens, les îles ça monte et ça descend hyper raide, après le mal de mer c’est pile ce qu’il m’aurait fallu pour décrocher le pompon parce que le capitaine aurait eu des scrupules à jouer à Grégory Peck, à dire vrai en scooter électrique c’était chouette, tout ce qui est motorisé sur l’île nous a doublé, le capitaine tiquait à chaque fois qu’on nous dépassait et maudissait notre engin en mettant des gaz (me suis demandé s’il n’allait se coucher carrément sur le guidon), on était les seuls à être en scoot électrique, ce que nous a confirmé Barbara à notre retour : nous avions été ses seuls clients de la journée, le temps étant passable, je vous mets des photos de cette île portugaise qui m’a tellement plu que je la note sur ma liste d’endroits préférés au monde et même sur la liste de potentiellement pour y finir mes jours, d’autant que les gens y sont accueillants et adorables, un sacré bon point de plus au compteur 

Si je vous dis qu’il y avait beaucoup de vent, vous me croirez ?

En revenant au bateau le long de la mer, la conversation s’est aiguillée vers la vie en général et celle de la planète, et des rochers et des cailloux en particulier … j’ai soutenu au capitaine que tout vit, même les rochers, et il est monté dans les tours, le vivant c’est ce qui naît, se reproduit et meurt (il a la juste définition, comme toujours) mais moi je ne suis pas le genre à ne pas discuter ce qui est écrit par je ne sais pas qui, les gens qui ont mis la définition du vivant dans un livre ils avaient quoi dans la tête dites-moi voir, bref, je lui ai dit que les montagnes sont nées d’éruptions volcaniques, et puis vivent et s’érodent, en éternel recommencement, que ça vit à une échelle tellement différente de la nôtre qu’on ne s’en rend pas compte, mais que tout ce qui existe vit, et j’ai ajouté que leur terre et leurs cailloux s’effondrent et se transforment en sable qui vient s’échouer sur les plages, il a failli en avaler sa chique de travers bien qu’il ne chiquât point mais que cela restât plausible pour un marin (ne me remerciez pas, c’est cadeau), il a voulu me faire croire mordicus que c’est impossible que les océans brassent des cailloux et les fassent voyager, que seuls les objets flottants peuvent voyager et que les cailloux ne remontent pas à la surface pour voyager d’île en île, voyez comme il a l’ironie facile, je n’ai jamais au grand jamais dit que les cailloux remontaient à la surface pour nager jusqu’à la plage  … il a ajouté, pour parfaire sa manipulation à me faire gober ses sornettes, qu’il ne pensait pas, en substance, que moi, moi ! je puisse avoir ce type de pensée débile, j’ai écrit à géoforum pour avoir une réponse savante à ce sujet mais ils ne m’ont toujours pas répondu, géoforum si vous me lisez ! Ou si d’aventure il y a un géologue parmi vous, pourriez-vous éclairer ma lanterne ? voire abonder en mon sens 😉? Et en substance, si on sait lire entre les lignes, ça veut surtout dire que le capitaine pense que quelque part j’ai de l’intelligence, ou alors il est drôlement malin de me le faire croire 

il faut savoir aussi, tant que nous y sommes, que Porto Santo est une escale possible pour les navigateurs qui partent traverser l’Atlantique, et donc sur le mur du port il y a plein de tags de marins qui ont mis leur nom et/ou celui de leur bateau pour marquer leur passage, je trouve ça super chouette, c’est le capitaine qui me l’a expliqué, et il a ajouté (c’est une véritable encyclopédie vivante) qu’avant les marins laissaient un tel souvenir à la fin de leur tour du monde quand ils passaient par Horta, mais que maintenant ça c’est vulgarisé dans beaucoup de ports … j’ai dit au capitaine qu’on le fera à Horta, comme les vrais, il tempère toujours mes idées d’un on verra si on va jusque-là, mais je lui ai tout de même demandé ce qu’il voudrait mettre et bien sûr il ne va pas frimer, alors il m’a trouvé un dessin de tête de mule, moi j’ai déjà une petite idée mais j’ai drôlement le temps avant de la fignoler … 

genre ça, rien que pour voir la tête du capitaine 😀

et puis on s’est retapé avec un bon steak (ça nourrit le sang et on a besoin de bon sang) (qui ne saurait mentir) et on est parti pour Madère, même pas peur, une petite journée de navigation pour arriver …  à mes premiers contacts de plantes médicinales ! Yes  !

Nous dormirons moins bêtes 

  • Saint des saints (latin : sanctum sanctorum (en)) est la partie la plus sacrée d’un temple. Dans l’architecture antique, le saint des saints abrite le naos
  •  du grec ancien ναός, « temple, sanctuaire », désigne dans le domaine de l’architecture, la partie centrale d’un édifice cultuel, recevant généralement l’effigie d’une divinité. Ainsi correspond-il à la partie la plus importante d’un temple de la Grèce Antique, de l’Egypte Antique, au Débir du temple de Jérusalem ou encore au « Saint des Saints » des églises orthodoxes 

l’Atlantique !

ça se sent dès la sortie du port, ni les vagues ni le vent ne ressemblent à la Méditerranée, on l’avait déjà senti à la sortie du détroit de Gibraltar, le vent et la houle nous prennent dès qu’on hisse la grand-voile, on va dire que je ressens une légère appréhension, c’est drôle parce que dans ma tête ça va bien, mais mon corps c’est moins bien, il est en alerte, il reconnaît le tangage, l’odeur et les bruits du bateau qui roule, il se souvient du violent sursaut quand le capitaine m’a tendu un gilet de sauvetage à Gibraltar et que j’ai pensé dans un éclair « on est foutus ! », je dois respirer pour le détendre, je lui parle, je lui dis que tout va bien, qu’il peut être tranquille, il ne m’écoute pas, il cherche des repères stables mais ça bouge, 3 jours de marina ont eu raison de la maigre habitude gagnée de haute lutte, quand je rêvais de naviguer, c’était debout sur la proue comme dans Titanic, mais dans la vraie vie je me retrouve cramponnée à l’étrave en essayant de ne pas glisser comme un pet sur une toile cirée …

le premier soir tombe, au bout de ces quelques heures ça va mieux, je filme le coucher de soleil et je vois le lever de lune, mon premier lever de lune (vaaaaaahhhh !), elle est presque pleine et nous éclaire, lampadaire céleste, ça caille alors je fais à manger chaud et on mange à l’abri dans le cockpit, dans des bols parce que dans une assiette ça refroidit à toute vitesse, le capitaine me dit que c’est bon, c’est sûr, j’ai mis du beurre, je le lui avoue, lui qui ne jure que par l’huile d’olive opine du chef, pour une fois il ne discute pas, la houle est forte et le bateau bouge beaucoup, il n’a pas le cœur à me recadrer surtout que c’est trop tard vu qu’il a dit que c’est bon, il y a des cargos dans le coin alors on se relaie toute la nuit et au petit matin ça ne s’arrange pas, la houle de travers grossit et des vagues croisées de 3/4 arrière et de 3/4 avant s’en mêlent, le vent souffle à 25 nœuds, le bateau file au largue, tout secoué, le capitaine et moi avons une petite mine mais faisons bonne figure tandis que nos estomacs s’étonnent de ces mouvements intempestifs …

passe la journée, peu de mots, juste des regards pour voir si l’autre va bien malgré son teint qui tire un poil sur le blafard, on se sourit pour se donner le change, c’est le capitaine qui est malade en premier et il me dit que je tiens bien le coup et que j’ai bonne mine … que j’ai bonne mine ! alors ça c’est à inscrire sur les tablettes, ça doit être le high level des compliments chez le capitaine, là on navigue dans les hautes sphères, on atteint des sommets, maintenant je peux mourir tranquille, même sans avoir vu de baleine !

je me croyais amarinée, vanité des vanités, je suis malade peu après le capitaine, mais l’honneur est sauf …

Passent alors 36 heures où l’un comme l’autre ne nous levons que pour subvenir à des besoins naturels, demander à l’autre si ça va avec des têtes de déterrés balafrées d’un sourire pour le moins héroïque, manger une bouchée de pâte d’amande ou un krisprolls, boire une gorgée d’eau (pas envie de mourir mais encore moins envie de mourir déshydratée), à peine se laver parce que rien que de se laver les dents peut être fatal si on se penche en avant pour se rincer, échange bref et surnaturel quand je sors des toilettes et croise le chemin du capitaine :

  • tu sens bon
  • j’ai mis du déo 
  • c’est pas grave ….

regarder si notre route croise celle d’un autre bateau, retourner s’allonger et fermer les yeux en attendant que ça passe … prendre son mal en patience… j’entends régulièrement le valeureux capitaine assurer ses fonctions en moulinant un winch ou retendant  le frein de bôme (il a bien fait de le prendre, vu que c’est un gros truc qui pèse son poids et qu’il devait en être à un stade où il avait tellement embarqué de matos qu’il en était écœuré, il a failli le laisser à terre, mais pris par le remords il l’a emporté pour finalement le monter à Cadix parce qu’il en avait marre d’entendre la bôme grincer, grand bien lui en a pris) et puis retourne s’allonger sur la couchette du carré, il me laisse la couchette de la cabine parce que c’est la meilleure (il est tellement trop gnon) ….

et je prends mon mal en patience … c’est ce que papa et maman me disaient quand je les réveillais en pleine nuit parce que j’étais malade : prends ton mal en patience … jamais cela ne m’a été plus utile que maintenant… je dors ou je somnole ou je ne pense à rien, surtout ne pas penser que ça va peut-être empirer, je sens le bateau qui monte le long d’une vague, le corps collé à la cloison sous la gîte, et puis petit sursaut en haut de la vague, comme un dos d’âne en voiture, l’estomac se décroche et le bateau redescend la vague, le corps roule de l’autre côte de la couchette, l’estomac avec, ça fait guiliguili dans le ventre et puis le bateau s’écrase entre les deux vagues (Félicie aussi) avant de remonter à l’assaut de la suivante, l’avant tape violemment dans l’eau, des fois des vagues déferlent sur le bateau, ça c’est le bon côté, pas besoin de laver … il n’y a qu’à attendre, en compagnie de la mouche qui veille sur moi … la mouche ! elle a dû oublier de descendre du bateau au Cap D’Agde et nous accompagne depuis, je pense l’adopter alors je fais attention à sa survie car le capitaine a une tapette à mouches et je l’ai vu faire passer de vie à trépas un papillon de nuit d’un seul coup de tapette bien senti, j’aurais pas voulu être le papillon, tu traverses dans le passage piéton devant la boulangerie, BAM un TGV te passe dessus, tu vis BAM t’es mort … et bien croyez-moi si vous voulez, la mouche est restée collée au plafond de ma couchette tant que j’ai été malade, le jour d’après, quand j’ai ouvert les yeux j’ai su que j’allais mieux parce que la mouche n’était plus là (aussi je dois dire que j’avais un peu faim) (et envie de pain de mie industriel, les voies du ciel sont impénétrables)

la houle et les vagues étaient moins fortes , c’était cadeau, avec le capitaine on a commencé à avoir des envies de femme enceinte, que des trucs salés, du saucisson, des olives, des chips, le manger sain ne nous tentait ni l’un ni l’autre, mais comme ça allait mieux, on a été chercher au fond d’un coffre un paquet de coquillettes et on en a mangé chacun un grand bol, c’est le chevaleresque capitaine qui les a égouttées de peur que je ne m’ébouillante et quand j’ai proposé beurre ou huile d’olive il a voté pour le beurre et j’en ai mis un bon gros morceau, ça ça nous tentait 

Les coquillettes sont restées où on les avait mises, dans nos estomacs, et puis je suis allée m’allonger un peu, quand je suis remontée, plus de capitaine … comment ça plus de capitaine ? …. bordel de bordel plus de capitaine !!! je regarde dans le bateau, il n’y est pas … je regarde dehors, non plus … vers l’avant, non… vers l’arrière non non non … pas de capitaine … je le cherche encore, ne pas paniquer pour rien, mais je ne le vois pas, rien de rien, le bateau est vide de lui, je hurle, je huuuuuurle, à me coller la glotte au plafond, je HUUUURLE, CAPITÈÈÈÈÈÈNE !! je pense « le CAUCHEMAAAAARRRR !!! » le capitaine est tombé à l’eau, mais quand ? Mais où ? où a t’il pu dériver pendant que je dormais ? qu’est-ce que je fais ? Au secours au secours au secours, c’est l’horreur absolue, j’entends « isa ! je suis là ! » où est-il coincé ? où là ? il est où ? je le cherche comme une folle, je le vois enfin, il est couché sur le spi et le gennaker, comme on a démonté la couchette du carré et que moi j’occupais la cabine, il s’est couché sur les voiles dans l’autre cabine qui sert de rangement, je tremble des pieds à la tête, j’ai envie de lui donner des coups de sa tapette à mouche sur la tête tellement j’ai eu la trouille, lui crier à le rendre sourd de ne plus jamais me faire aussi peur, je me dis que je vais le mettre en laisse et l’attacher à ma cheville, bon sang je ne sais même pas me servir du GPS ! 

après cette frayeur monumentale, qui a eu le mérite de bien faire poiler le capitaine qui n’a aucune intention de tomber à l’eau (Tabarly non plus, et voyez) je suis restée dans le cockpit, maintenant c’est à l’intérieur que je n’avais plus envie d’être, on a regardé les vagues, refait quelques manœuvres, calculé le temps qui nous restait avant d’arriver à Porto Santo, et le soir venu on s’est de nouveau demandé ce qu’on pourrait bien manger, je me suis rappelé qu’on avait acheté de la purée en poudre (l’homme a réussi a inventer ça, où va se nicher l’intelligence humaine, ça fait réfléchir) au cas où on n’aurait plus rien d’autre à se mettre sous la dent et que ça ferait bien l’affaire ce soir avec un bon gros morceau de beurre et plein de sel, et ça nous a drôlement convenu, c’est bizarre comme le contexte change les références … je m’en rends compte … il y a plein de références qui commencent à changer … 

En tous cas on a fini par arriver à Porto Santo, de nuit, soudain protégés du vent et de la houle, on a affalé les voiles et jeté à l’eau les poissons volants et les petits poulpes décédés dans le bateau après y avoir été balancés par les vagues, et le lendemain j’ai commencé à comprendre pourquoi on peut être capable de supporter le mal de mer (j’en étais totalement incapable quelques heures auparavant) … il y a le monde à découvrir quand on jette l’ancre dans un endroit inconnu …

Et maintenant, apprenons zensemble !

  • Si vous partez en mer, prenez ABSOLUMENT 
  • du pain de mie intégral mais industriel (première envie qui annonce une embellie)
  • de la purée déshydratée (du genre que tout le monde en reprend)
  • du beurre (beaucoup)
  • du sel (beaucoup)
  • du saucisson sec (très très sec)
  • des olives (vertes) 
  • des coquillettes (les moins chères, ça fera son office)

Croyez-en ma jeune expérience, c’est ce que vous aurez envie de manger pour vous remettre du mal de mer 

Alors je me suis demandé pourquoi cette envie de salé, et je pense avoir la réponse : en Médecine Traditionnelle Chinoise, on sait que tout est énergie, et que même les saveurs ont une énergie – or l’une des propriétés de la saveur salée est de faire descendre l’énergie – quand on a la nausée, cela veut dire qu’il y a une inversion de l’énergie de l’estomac, car l’énergie de l’estomac doit descendre, et si elle remonte il y a nausée ou vomissement – donc la saveur salée tend à remettre l’énergie de l’estomac dans le bon sens, CQFD 

  • Le cockpit d’un bateau de plaisance est un espace extérieur à une cabine d’où l’on gouverne un voilier ou un bateau à moteur
  • les allures d’un bateau
  • les différentes parties d’un bateau

du coup …

on a visité Cadix !

le capitaine a démonté la grand-voile et trouvé le voilier, moi j’ai travaillé, et le lendemain pendant que des mains agiles réparaient les dégâts, nous mîmes nos baskets et partîmes à la découverte de ce coin que je n’aurais jamais eu l’idée de visiter malgré le battage que fit Luis Mariano en son temps … et bien mal m’en aurait pris car c’est juste magnifique ! La promenade le long de l’océan est époustouflante avec ses ficus géants et multi centenaires, et le jardin botanique est une pure merveille, j’ai cherché vainement le Ginko Biloba annoncé pour vous envoyer la photo, mais consolez-vous car vous pouvez voir le très noble Laurier Noble de Malaisie qui porte bien son nom – son huile essentielle possède une vertu très particulière et vérifiée : le laurier noble renvoie à la vibration paternelle, tandis que la vibration maternelle est celle de la lavande vraie (je dis bien la vraie, pas la lavande aspic ni le lavandin par exemple), alors quand vous aurez besoin de vous réconforter dans les bras de papa/maman que vous n’avez plus sous la main pour ce faire, une goutte d’huile essentielle de laurier noble sur le point DM 14 et une de lavande vraie sur le RM 17, et le tour sera joué, tour qui peut tout à fait se jouer dans l’autre sens car vous pouvez en mettre une goutte sur le drap de lit des enfants, cela leur permettra un sommeil paisible en votre compagnie (ma fille aînée l’a testé en son temps avec ses filles et a été bluffée) 

Puis la voile a été réparée, on l’a remontée, j’ai fait quelques télé consultations (si vous avez besoin de moi, sachez que je fais des télé consultations, c’est dit), été à la laverie (tout prend des plombes, laver le linge = aller à la capitainerie, acheter les jetons, aller à la laverie qui n’est pas la porte à côté, trouver de la lessive pour machine à laver, se faire comprendre sans parler un seul mot d’espagnol, faire les lessives une par une car une seule machine, faire plouf plouf pour choisir sur quel bouton appuyer pour sécher le linge, choisir un programme qui se coupe au bout de 10 minutes, râler en son for intérieur que 27€ pour ça c’est vraiment prohibitif, mais le capitaine pourrait me rétorquer que j’avais qu’à apprendre l’espagnol à l’école si je lui avoue mon incompétence, le capitaine c’est la voix de la sagesse, la voix de la logique, froide, implacable), avons rempli les réservoirs d’eau, rangé le bateau pour qu’il soit prêt à mettre les voiles pour la PREMIÈRE GRANDE AVENTURE car cap sur Porto Santo à côté de Madère, l’ATLANTIQUE ! fini de longer les côtes espagnoles en se disant que si jamais ça va pas on est à terre en deux temps trois mouvements ! 

réparée !
en plein remontage

du coup (j’utilise souvent cette expression, très relative au karma quand on y pense, c’est la suite logique des choses, la loi de causalité) le soir avant de repartir j’invite le capitaine au resto, il est d’accord, je l’avais repéré en cherchant la laverie, le Pantalan G (c’était très bien, on s’est régalés) et, la soirée avançant (quand on dit ça, c’est pour sous-entendre que les protagonistes de l’affaire se détendent) je me suis lancée à l’eau, il y a parfois des choses importantes à dire … alors je dis « si je puis me permettre » – introduction qui laisse supposer que l’on va aborder un sujet important, ceci sans vouloir bousculer l’autre, autrement dit que l’on prend des pincettes – « si je puis me permette (donc), moi je pratique la communication positive, et aussi je suis très premier degré et j’ai besoin de recevoir des ordres clairs », légère crispation des maxillaires du capitaine en même temps qu’un intérêt s’éveille dans son regard, intérêt beaucoup plus vif, je le note, que lorsque j’aborde des sujets tels que les vertus de l’huile essentielle de laurier noble qui me vaut un vague « ouais » pour tout commentaire, là je le sens tout à mon écoute et je poursuis « ce matin …»

Alors, le matin on s’était mis à remonter la grand-voile, plus tard que prévu (comme d’hab) sachant néanmoins que le vent allait tourner et nous obliger à tourner le bateau, parce que quand on remonte la grand-voile il faut être face au vent (on dit aussi bout au vent, prononcer boutovan), sinon la bôme part à la perpendiculaire du bateau et on est bec de gaz – tourner le bateau, rien de plus simple, le désamarrer pour le ré amarrer c’est une autre histoire – on y va, on enlève toutes les amarres sauf la garde, on décide unanimement que je reste sur le quai et que le capitaine s’en va faire tourner le bateau (il me promet de revenir) et que lorsqu’il arrive, ouste j’attache la garde au taquet du milieu et ensuite on se débrouille avec les autres amarres une fois que le bateau ne peut plus se barrer, ok je largue la garde et pompompom le capitaine part debout et intrépide à la barre, le bateau s’éloigne un tantinet et il me crie derrière ses lunettes noires « reste pas là ! Tu vois rien ! » et moi je m’interloque et lui crie à mon tour (qu’est-ce qu’on peut crier à côté autant que sur un bateau c’est fou, c’est toujours bruyant et on ne s’entend pas) « bin je dois aller où ? Pour voir quoi ? » et là le capitaine hausse les épaules et détourne le regard droit devant lui, me laissant désemparée… je m’éloigne sur le ponton, regarde ce que je devrais voir et qui pourrait m’être utile en cet instant, ne trouve pas, et retourne à mon poste, à savoir que je dois mettre la garde au taquet quand le bateau reviendra et que de là où je suis je vois le bateau et je serai au bon endroit pour mettre la garde, et c’est d’ailleurs tout à fait ce qui s’est passé 

la phot n’a rien à voir avec ce que je vous raconte, mais je n’en ai pas qui ait un rapport même lointain, par contre c’est le Castillo de San Marcos du Puerto de Santa Maria, là où on est amarré, et c’est chouettos alors je vous la mets là 😉

Revenons au resto avec les protagonistes détendus, je lui dis : quand tu me dis « ne reste pas là tu ne vois rien », cela ne me dit pas où je dois aller et pour voir quoi » et je lui fais un petit topo de communication positive… mon dieu ! on devrait enseigner cela à tout le monde à l’école, le monde s’en porterait tellement mieux ! Je lui dis : par exemple tu aurais dû me dire « ne reste pas sur le catway mais va sur le ponton pour voir l’axe du bateau quand je reviens », j’aurais compris (je ne suis pas bête)

… et je lui demande ce qu’il voulait que je voie et d’où je devais le voir, grands dieux ! que ce mystère qui me ronge s’éclaircisse enfin (notez que l’exemple que j’ai donné au capitaine était tout à fait plausible, je suis bien contente de lui avoir sorti un aussi bel exemple) et vous savez ce qu’il me répond ? fermez les yeux et essayez de trouver un autre exemple que le mien, mais un qui tienne la route, du vrai, du lourd … allez-y, je vous attends … (soyez sympa de me mettre vos idées en commentaire pour enrichir ma propre base de données d’exemples à sortir au capitaine) 

Il me dit « ton amarre était en fouillis à tes pieds et il aurait fallu que tu la ranges » … mais comment voulez-vous deviner ça ?!

il me fait rire le capitaine 🙂

Après ce bon resto, cette mise au point qui me tenait à cœur et une bonne nuit de sommeil, on sort le lendemain de Puerto Sherry (à plus de 16h alors qu’on s’était dit tôt le matin, je vous laisse juge) et on prend le large tandis que je n’en mène pas moi-même (je me relis et je ne sais pas si mon jeu de mot est bien compréhensible, je n’en mène pas large, et c’est rien de le dire)…

Porto Santo, perdu dans l’Atlantique (que je pense)

Ce que vous voulez savoir n’est-ce pas (comme j’ai voulu le savoir aussi)

  • le catway est un petit appontement flottant installé perpendiculairement au ponton principal …
  • la communication positive permet d’assurer la bonne compréhension, par tous, d’un sujet, un projet, un objectif à atteindre. Elle rend également la circulation de l’information plus fluide. Elle permet à chacun de savoir comment se positionner dans l’équipe et de mieux comprendre les contraintes des autres. Ainsi, elle entraine une meilleure cohésion d’équipe pour atteindre les objectifs fixés.

la baston, en plein dedans

On s’engage dans le détroit, la fleur aux dents, on peut hisser les voiles car, autant il n’y avait pas de vent et la mer était d’huile avant d’arriver à Gib, autant on sent que ça vient, bonheur, plus besoin de moteur, fini ce bruit qui remplit le bateau aussi sûrement que la fumée de cigarette l’avant d’un avion à l’époque où on pouvait fumer dans les avions (les anciens se souviendront)

Le capitaine me fait prendre la barre pour nous mettre face au vent, une fois fait il enclenche le pilote automatique pour qu’on puisse manœuvrer tranquillou, on manœuvre tranquillou, soudain le bateau fait une embardée, le capitaine me crie je ne sais quoi, je lui dis quoi ? il me crie de reprendre la barre en râlant après moi que j’aurais dû savoir que si le bateau fait un embardée c’est qu’il a oublié de remettre le pilote automatique et que j’aurais dû reprendre la barre pour corriger d’emblée, je m’émeus, comment savoir qu’il a oublié de remettre le pilote et qu’il n’est pas en train de manœuvrer de son plein gré s’il vous plaît ? je le lui dis en reprenant la barre, il remet le pilote et continue à m’expliquer la vie, il n’est pas content du tout, et bien moi non plus je ne suis pas contente après tout, bataille, je me drape dans ma dignité, ramasse mes jupons virtuels sous mon bras et pars en trottant sur mes stilettos rouges (ça a vraiment plus de gueule comme ça, en vérité je suis en chaussures de pont, short et teeshirt trop larges et le cheveu ébouriffé, encore heureux que j’aie fait un masque hydratant cette nuit, ça m’a bien repulpé la peau du visage et mis de facto du baume au cœur, je suis très contente de ce masque)(j’ai toujours rêvé de stilettos mais j’ai les pieds trop larges et la démarche inadaptée ça sera pour dans une autre vie), descends dans la cabine en maugréant que je vais dormir un peu, j’ai dormi à peine plus de deux heures la nuit dernière, je me dévêts et file m’enfouir sous la couette, la tête dans l’oreiller pour ne plus rien voir ni entendre, il n’a qu’à se débrouiller tout seul ! bien sûr que j’espère qu’il va venir s’excuser, et oui, il arrive, me dit platement

  • je m’escuze, je suis fatigué, je suis désolé
  • moi aussi je suis fatiguée et j’ai besoin de dormir (et paf)

Peut mieux faire, je voudrais qu’il rampe à mes pieds en me suppliant de lui pardonner son innommable conduite, mais il remonte dans le cockpit, capitaine un jour, capitaine toujours – on lui rendra hommage (n.m. respectueuse déférence) car malgré tout, je connais peu d’hommes qui s’excusent aussi rapidement, voire tout court

je n’arrive pas à dormir, rumine soigneusement dans mon oreiller, l’entends qui mouline les winchs, trafique les appareils de nav’, je hisse un bras vers la boite de mouchoirs pour me moucher bruyamment, me voyant réveillée il revient vers moi et nous faisons la paix, bien sûr que nous sommes fatigués tous les deux et que la gestion de nos émotions s’en trouve affectée, il repart à la manœuvre et je me dis que je suis en train de louper le passage dans le détroit, que je dormirai quand je serai morte, saute dans un bermuda en jeans et un sweat jaune tout propres et fort seyants, c’est toujours plus facile d’affronter les évènements quand on sent belle (ou à peu près) …

et je sors dans le cockpit

le vent m’arrache presque la tête et je vois ce qui se passe dehors pendant que je faisais la mijaurée, le vent se déchaine ainsi que la mer, j’hallucine, cela n’a rien à voir avec tout à l’heure, on nous a téléporté ailleurs c’est certain, le capitaine a enfilé une veste et me dit va dormir, je réponds non ! qu’est-ce que je fais ? il me dit prends la barre le pilote déconne ! je prends la barre, il me donne le cap : le phare de la sortie du détroit en ligne de mire, ok capitaine, chaque vague m’en éloigne et je reviens vers le phare en barrant, le capitaine me dit qu’il va prendre un ris, ok capitaine, on prend un ris, le vent forcit, on arrive à 40 nœuds, on prend un autre ris, puis un 3ème, le bateau est secoué comme une coque de noix dans un jacuzzi, je dis au capitaine qu’avec le cap que j’ai on va finir par empanner, il me dit non il ne faut pas, je garde le meilleur cap possible sans empanner mais ça nous fait aller droit sur le phare, le capitaine me dit qu’on va faire un empannage volontaire plutôt que de s’en prendre un violent, ok capitaine, il enroule le génois, centre le chariot de la grand-voile, la borde pour que la bôme fasse une trajectoire la plus courte possible, parés à empanner ? parés, on y va, BAM ! la bôme fonce de l’autre côté, le bateau bascule, « choque la grand-voile ! » qu’il me crie, MEEEEEEERDE ! hurle le capitaine, la grand-voile est déchirééééée !!! je me mets debout pour voir, elle n’est pas déchirée en deux comme je l’ai cru mais à un point d’attache de coulisseau, on arrive presque à la sortie du détroit, on est toujours à 40 nœuds, des vagues, il y a longtemps que je suis trempée et que mon bermuda et mon sweat ne sont plus ni propres ni seyants, et heureusement que je ne me suis pas lavé les cheveux, le capitaine me passe une veste imperméable que j’enfile avec la barre entre les cuisses, il me dit « on affale ! » « garde le cap ! » , je garde le cap et il affale, comme je raconte ça va vite, mais ça nous prend quelques longues minutes, du vent, des vagues qui claquent, d’autres qui giclent dans le bateau … mais je n’ai pas la moindre once d’inquiétude ou de peur, je fais confiance au capitaine, j’ai tous mes sens en éveil … et je m’amuse grave mais il faut garder un air contrit à cause de la déchirure dans la grand-voile, sinon ça fait pas sérieux quoi

j’ai pas vraiment eu l’occasion de prendre des photos pendant la baston, c’est tout ce que j’ai !

Cap de Miol se cabre sous les assauts des vagues, j’ai vraiment l’impression d’être sur un cheval fou, le capitaine finit d’affaler la grand-voile en s’accrochant à la bôme et me dit de garder ce cap, je n’ai aucune idée du cap que j’ai mais je tiens la barre avec un repère visuel que je ne quitte pas des yeux, il tombe du ciel à mes côtés comme Zorro par dessus un pont-levis et me dit qu’on va mettre le génois … et puis non, la trinquette juste, ça suffira, hop il saute sur l’enrouleur et les écoutes de trinquette, la déroule, elle claque dans le vent, il me crie « abats ! », j’abats, les vagues et le vent arrivent maintenant de 3/4 arrière, tout se calme comme par magie, on a encore 30 à 35 noeuds de vent, mais en ayant réduit la toile et changé de cap, ça change toutes les perceptions, le capitaine me sourit « le bateau est stabilisé » et je demande « je peux aller faire pipi ? » parce que je n’y tiens plus, je peux, ça m’arrange drôlement, il est 16h et on a faim, je dis que je vais faire griller des pommes de terre et faire des œufs, il est partant 

après la guerre, bateau stabilisé, encore 32 nœuds de vent mais on ne les sent plus

on mange et on fait le point : il faut faire réparer la grand-voile et il y a une Marina à Cadix avec un voilier (pas le bateau mais le gars qui répare les voiles), on y va, on y sera vers 22 ou 23 heures, le capitaine va dormir un coup, y’a rien à faire que de regarder les vagues et le ciel, on est tout seul sur l’eau et d’ailleurs, l’avantage de ce temps à baston, c’est qu’on était tout seul aussi dans le détroit, c’est dommage parce que je n’ai pas pu filmer, je me dis que j’aurais dû penser à prendre une gopro, il n’y a que dans le vif qu’on sait ce qu’il faut, pensez à la gopro si vous faites le tour du monde (ou même si vous allez moins loin, ça manque pas d’émotions sans aller si loin) … 

le capitaine roupille, je tiens les commandes (le petit boitier du pilote automatique que j’aurais d’ailleurs dû garder autour du cou pour ne pas le perdre, ne le répétez pas !

La nuit tombe, ça vente toujours à 25/30 nœuds avec des rafales à 35, et avec ce vent la mer est un peu (pas mal trouvé-je, un peu selon El Capitan) agitée, on prépare notre arrivée dans la Marina de Puerto Sherry, le capitaine me montre sur la carte qu’il y a une cardinale ouest et me demande c’est quoi les feux de nuit de la cardinale ouest, j’ai passé le permis avant de partir alors j’étale glorieusement mon savoir / 9 éclats, ok alors cherche la qu’il me dit, je vais dans le cockpit (à chaque fois qu’on sort du bateau on est content d’avoir les cheveux bien accrochés au crâne) et je cherche une lumière qui fait 9 éclats puis s’éteint et recommence… zobi la mouche … le capitaine vient à ma rescousse, avec une tête de décidément il doit tout faire, on cherche tous les deux et il ne la voit pas non plus (paf, paf et repaf), pourtant ça serait chouette parce que ça veut dire qu’il y a un danger à l’est, le savoir est éminemment motivant pour la trouver … 

du coup, on utilise le logiciel de navigation et on met le cap sur la cardinale, c’est certain qu’on tombera dessus comme ça, c’est moi qui descends régulièrement regarder si on est toujours sur le bon cap et qu’on va toujours sur la cardinale, je crie d’en bas « on n’est plus bon du tout, elle est à 50 degrés et nous à 3 ! » je remonte à côté du capitaine, il change de cap en me disant que comment ça se fait, VLAN ! on se prend une grosse vague de travers qui nous propulse violemment tous les deux de l’autre côté du bateau (dans un film hollywoodien des années 50, le héros prendrait l’héroïne dans ses bras avec un regard de velours, c’est comme ça que je vis les choses dans mon monde secret) « va voir le cap ! » je redescends au triple galop et n’y comprends plus rien, la cardinale est maintenant à 230 degrés, le monde est devenu fou, on ne peut plus compter sur rien, je donne le cap au capitaine comme si j’allais m’en prendre une et que tout est de ma faute, il descend à son tour et me dit que c’est parce qu’on a passé la sacrée cardinale et que maintenant elle est derrière nous … aaaaaaaaAAAAAaaaaah exhalé-je … le monde redevient normal avec sa science aussi physique que logique sur laquelle compter, on a passé la cardinale sans la voir, ça c’est quand même pas possible, elle doit être fichue ?…

…mais on n’a pas le temps de s’attarder sur l’énigme, il faut préparer l’entrée au port et répéter les bouées vertes et rouges entre lesquelles passer, yes, done (je vous fais la version courte mais là aussi on a mis du temps à bien repérer les bonnes bouées avec les bons numéros de celles qu’on devait passer, pfiouuuuu) et mettre les pare-battages le long du côté tribord du bateau puisque le capitaine a décidé d’approcher le ponton comme ça pour être face au vent ou quasi, il s’y colle pendant que je barre, et puis j’entends un véritable cri de bête blessée, bon sang il a laissé tomber un pare-bat’ à l’eau, RIP le pare-bat’ pensé-je, mais il ne l’entend pas de cette oreille et veut récupérer son bien, je crois qu’il blague, qu’est-ce qu’on en a à foutre d’un pare-bat’ ?! Il fait noir comme dans un four et le ciel est zébré d’éclairs, il y a un méga orage qui nous vient sur la gueule et moi j’dis qu’on rachètera un pare-bat’ mais que là on va se mettre à l’abri ! ma main à couper que vous auriez pensé exactement la même chose !

Rien à faire, le capitaine est roi et il vaut mieux obéir, je file chercher une lampe de poche pour éclairer la nuit, il aboie « éclaire l’eau ! cherche le, cherche le ! », j’éclaire mal, je ne le vois pas, ah si il est là ! « Vire vire VIRE ! » je VIRE ! on s’approche, il s’éloigne encore, on le perd, on le retrouve, balloté sur l’eau au moins autant que nous, la scène est ubuesque, il approche et s’éloigne, tantôt je suis à la barre, tantôt c’est le capitaine, l’un ou l’autre balayons l’eau avec la lampe de poche, il me réclame la gaffe, elle est coincée dans le coffre arrière, je finis par la décoincer, le capitaine essaie d’attraper le pare-bat’ penché un maximum au-dessus des filières, je lève les yeux au ciel, manquerait plus qu’il saute à l’eau pour sauver ce qu’on pourrait croire un trésor de guerre, le pare-bat’ repart, il soupire (le capitaine, pas le pare-bat’) et dit tant pis, je tiens la barre d’une main et la lampe torche de l’autre, vindiou revoilà t’y pas que notre pare-bat’ repointe son nez près de la jupe du bateau, le capitaine me dit « marche arrière ! » il craint que je ne manœuvre mal et me propose de descendre sur la jupe attraper l’objet convoité – pause : donc, il fait nuit, on a 25 nœuds de vent qui vient de je ne sais plus où tellement on a tourné, des vagues qui claquent sur le bateau, un orage qui nous arrive dessus, et le capitaine voudrait que je descende sur la jupe ?! Nan mais il a chaud lui ?

Très calmement j’articule « non, je n’irai pas sur la jupe » qu’on se le dise, il hausse les épaules et descend sur la jupe, je manœuvre habilement (même si on ose vous dire le contraire, sachez que je manœuvre fort habilement) et le capitaine accroche son pare-bat’ comme un gamin attrape un canard à la foire avec sa canne à pêche, hourra, on va pouvoir aller enfin à ce fichu ponton de la marina, on finit par y arriver, mais y arriver est une chose, s’amarrer au ponton c’est une autre histoire … le capitaine me fait faire des 8 pendant qu’il prépare les amarres et m’explique comment on va s’y prendre, j’ai envie de brûler un cierge : il M’EXPLIQUE comment on va s’y prendre, ce qui fait que je SAIS quoi faire au bon moment, Cap de Miol glisse le long du ponton grâce à la (non moins habile que la mienne susdite)  manœuvre du capitaine, je saute sur le ponton et mets la garde, je vous promets que malgré les explications du capitaine il y a des choses que je n’ai pas faites mais il ne me les avait pas dites !

du coup on passe un bon moment sur le ponton : leçon d’amarrage ou comment tourner ou ne pas tourner les amarres autour des bittes d’amarrage (j’ai vérifié, c’est bien 2 t à bitte), j’ai envie de me jeter à ses genoux pour lui dire de la fermer et qu’on verra ça demain, dès le petit jour s’il le souhaite, mais que pour aujourd’hui on arrête, on casse, on ferme le rideau, on plie bagage, on cesse, on boucle, on remballe, end of the scene … il est minuit, j’ouvre une boîte de calamars a l’encre de sèche, on ne se mouche pas du pied, avec des krisprolls, voyez-vous ça, un vieux bout de saucisson venu d’on ne sait zoù et un verre de vin qui achève de m’achever, et puis je m’en vais m’écrouler sur mon oreiller, la bave ruisselant entre mes lèvres qui sourient benoîtement parce que El Capitan m’a dit « tu t’es bien comportée non ? », un peu oui ! je veux, mon neveu ! 

la trace des 8 que j’ai fait dans le port pendant que le capitaine finissait de préparer l’amarrage (c’est fou ce qu’on peut faire avec un GSP !)
le lendemain matin, Cap de Miol amarré le long du ponton des invités, ensuite on a pris une place dans la marina
la déchirure de la grand-voile

et qui c’est qui a envie d’en savoir plus ?

  • Empanner : consiste pour un voilier à changer d’amure (côté duquel le voilier reçoit le vent) en passant par le vent arrière, dès qu’il y a pas mal de vent, c’est plutôt violent, la bôme change de côté avec une vitesse et une force qui peuvent abîmer le matériel ou la tête de celui qui se trouve sur son passage
  • Trinquette : voile d’avant triangulaire, en arrière du foc ou du génois
  • Prendre un ris ou « ariser une voile » consiste à réduire la surface d’une voile en la repliant en partie : l’objectif est d’adapter la surface de la voilure à la force du vent lorsque celui-ci forcit
  • Affaler une voile : la faire descendre
  • Abattre c’est manœuvrer le bateau de manière à l’écarter du lit du vent. le contraire c’est lofer = manœuvrer le navire de manière à rapprocher le voilier de l’axe du vent
  • La gaffe est utilisée sur les bateaux, par exemple pour récupérer un cordage tombé à l’eau ou capter une bouée d’amarrage. Elle sert aussi à échanger un cordage d’une embarcation à une autre, ou à repousser une embarcation. C’est un équipement essentiel en nautisme et dans le domaine maritime.