(j’ai écrit ça le 5ème jour mais n’ai de connexion qu’aujourd’hui, donc petit décalage)

L’escale à Puerto Soller me fit le plus grand bien (j’adore la langue française et ses conjugaisons, quitte à en abuser), marcher sur la terre ferme pour dégourdir mes mollets m’a émue à un point qui montrait que j’avais drôlement besoin de dormir, quelques tapas sur le port et un verre de vino tinto de la casa plus tard, j’étais déjà presque redevenue moi-même et ne me demandais plus avec effroi ce que je fichais dans cette galère …
de plus, et non des moindres, j’étais passée à la pharmacie, avais réussi à me faire comprendre grâce à une créature aussi bougonne que trapue et à Google translate (quand les gens se plaignent qu’on vit une sale époque, je suis toujours surprise), et me suis instantanément sentie indestructible avec des boîtes contre le mal de mer in ze pockette … toujours grâce à notre ami qui traduit tout, j’ai réussi à saisir dans les grandes lignes les effets secondaires dédimédocs auprès desquels, disons le sans conteste, un bon mal de mer ne peut être accueilli qu’avec reconnaissance, aussi ai-je rangé mes 17€ fichus par la fenêtre au fin fond d’un équipé du bateau avec un gros soupir de solitude, le genre de sanglot qui monte dans la poitrine quand on se sent abandonnée de tous, vous voyez ?
Et puis, après avoir bien dormi au mouillage, pleine de courage jusqu’aux narines, j’ai remonté l’ancre, me suis faite engueulée, ai fini de mieux ranger la chaîne de mouillage pour qu’elle ne s’entasse pas – quelle idée de l’entasser – et poïpoïpoï nous voilà repartis en mer avec un objectif important : passer Gibraltar avant lundi pour ne pas se faire bastonner (dixit mon unique interlocuteur), on a regardé les prévisions des vents et des vagues et jusqu’à lundi on peut passer Gib tranquille, et après ça me ferait bouffer tous mes médocs à 17 balles d’un coup en remettant mon âme à Dieu, j’ai donné mon avis au capitaine avec force supplique dans le regard, naviguons, oui ! pourfendons les vagues, sabre au clair, oui oui oui ! traçons la route !
Donc nous naviguons encore en ce jour 5 … hier, c’était royal, avis du capitaine qui en connaît un rayon, vent et vagues de travers, sous gennaker, le bateau bercé par la houle, à me faire croire que je peux courir le Vendée Globe tellement que j’étais à l’aise (tellement que, j’adore massacrer la langue française) et puis nuit au large d’Ibiza, le capitaine a essuyé un orage pendant son quart, il n’avait qu’à pas râler quand j’ai remonté l’ancre gniark gniark gniark … moi j’étais à plat ventre sur ma couchette à faire des respirations anti stress pour détendre mon diaphragme tout tordu et ne pas me laisser aller à glapir que je veux retourner sur le champ chez ma mère, la pauvre il ne lui manquerait plus que ça pour achever sa vie en beauté, et à ce moment là, très précisément, le capitaine était Jésus mon sauveur … et non plus Judas le traitre comme quand il me fait une réflexion un peu raide, c’est tellement idiot ce genre de comportement, projeter ses ressentis sur l’autre en fonction de ses émotions de l’instant, je le sais, je me bats contre moi-même mais parfois le naturel revient au galop et je me vautre avec délice dans la fange de ce type de réactions pour le moins discutables (adj., 1. dont la valeur est susceptible d’être remise en question, 2. qui fait débat ou introduit le doute, 3. qui éveille la méfiance, suspect) , je le sais vous dis-je, et je ferai de mon mieux pour que ça n’arrive plus, croix de bois, croix de fer !

Tout ça pour en arriver à aujourd’hui, je trépigne d’impatience de vous le raconter, on a passé Cap Negre au sud de l’Espagne, peu de vent, mer calme, ça c’est dit, avec le capitaine on repliait (tant bien que mal) le gennaker, quand il a crié « oooOOOOh putain ! » ou quelque chose d’approchant, vous aurez saisi le sens de sa répartie et compris que cela n’a rien à voir avec sa vie intime, c’est une exclamation d’étonnement ni plus ni moins
crénom d’un pti bonhomme, j’avais oublié que j’avais mis ma canne à pêche et là capitaine a entendu que ça tirait sur le fil, un poisson a mordu à l’hameçon ! Émotion ! Enorme !
C’est le capitaine qui a ramené le poisson et l’a occis, il faudra s’y prendre mieux la prochaine fois, je crains que le poisson n’ait souffert, on est mauvais dans tout quand on débute et qu’on n’est pas préparé … en tous cas on l’a mangé, c’est la moindre des choses face au sacrifice du poiscaillou, avec des pâtes aux courgettes, le capitaine a dit que c’est meilleur réchauffé, c’est con parce que c’était la fin (ça fait 3 jours qu’on en mange)(j’ai vu trop large)et ç’aurait été encore meilleur demain à l’en croire, tout ça pour dire que le poisson était bienvenu (je garde les gésiers confits pour les jours de disette) et que je n’en reviens pas que ma canne à pêche serve à quelque chose, comme a dit le capitaine : je rentabilise mon investissement !



chic, c’est l’heure d’apprendre !
- Un équipé c’est un espace de rangement dans un bateau (peut-être ailleurs aussi, je ne me suis pas renseignée) (« ouuuuuuuh » levée de protestations)

- Un gennaker est une voile d’avant intermédiaire entre le génois et le spinnaker (dit « spi ») asymétrique.
On choisit les voiles selon l’allure à laquelle on navigue

Sur un voilier qui progresse à l’aide de ses voiles, l’allure désigne l’angle de route du bateau par rapport à la direction du vent. Par exemple, le vent arrière est l’allure d’un voilier qui avance avec un vent soufflant sur son secteur arrière. L’allure joue un rôle important dans la marche d’un voilier. Et quand le voilier avance bien, c’est la capitaine qui a de l’allure (facile, je vous l’accorde)
- Le Vendée Globe est une course à la voile, autour du monde, en solitaire et sans escale et sans assistance, qui oppose des voiliers monocoques de type 60 pieds IMOCA. Parmi les courses au large existantes le Vendée Globe est considéré comme la plus difficile des épreuves pour les marins. On dit que c’est l’Everest des Mers
- savoir respirer pour déstresser : https://youtu.be/WLn57zKUS-U























































