Transat retour vers les Açores

Ante scriptum : oubliez que nous avons rejoint (avec maestria) le Cap d’Agde le 27 septembre au soir et que le suspense est éteint, paradoxalement je n’ai pas touché terre depuis, mais j’ai tout noté dans mon carnet et je vous ai promis de vous raconter jusqu’au bout, alors je vous téléporte au …

Béryl, un phénomène hors norme qui va semer la désolation dans les Caraïbes

29 juin, 12h30, nous quittons l’Anse Marcel avec Béryl au cul, même si sa trajectoire ne doit pas passer pile sur St Martin, les vents et la mer qu’il va former risquent de nous secouer méchant, le capitaine aimerait qu’on se soit suffisamment éloignés pour ne pas prendre la grosse dépression qui va traîner autour du cyclone, la Barbade et la Martinique sont déjà en alerte cyclonique, c’est chaud, on remonte au près vers Anguilla avec un vent qui oscille entre 18 et 28 nœuds et une mer bien formée, 1 ris à la GV, trinquette, c’est fini de se la couler douce aux Antilles, les reverrai je jamais…

Anguilla, encore une île où on aurait pu s’arrêter mais qui fait les frais des choix du capitaine, qui pense soudain à me demander si j’aurais voulu qu’on s’y arrête, c’est l’intention qui compte.

Avec cette mer et cette allure, ça tangue et ça tape, on dort peu et mal, le capitaine prend le temps de m’expliquer que la transat retour c’est pas la même que la transat aller, bé oui, à l’aller on a les alizés qui poussent le bateau et c’est peinard, au retour on n’a pas forcément le vent carrément de face, mais il est irrégulier sur cette trajectoire et en plus on doit passer l’anticyclone des Açores :

On ne passera pas par les Bermudes mais on trace direct vers les Açores, du moins est-ce l’idée

Donc si on avait mis 12 jours à l’aller pour faire Mindelo/Ste Anne, le capitaine table sur 3 semaines pour rejoindre les Açores, en plus il l’a déjà fait alors il sait de quoi il parle,

– mais on va faire 3 semaines de près ?!

Sa mimique et son corps tout entier me répondent que va savoir mais c’est bien possible, bon, en même temps c’est pas sa faute. Le pauvre. Je ne vais quand même pas accabler un innocent.

En attendant, ça bouge, je n’ai pas recadré la photo pour vous montrer :

Le temps n’est pas couvert, ce n’est pas non plus le grand soleil donc la nuit on a besoin de l’hydro générateur pour les batteries car ce n’est pas certain que les panneaux solaires suffisent, mais voilà, il y a tellement de sargasses qu’on ne peut pas le mettre à l’eau, en plus il ne charge quasiment plus, en allant se coucher le capitaine me lance que si j’entends le bip d’alarme du pilote cette nuit, ça voudra dire qu’on n’a plus de jus, j’hallucine :

– mais on va mettre le moteur tout de suite pour recharger les batteries nan ?! Plutôt que de devoir barrer la nuit ?! 

Je sais bien qu’il est crevé, mais il le sera encore plus s’il faut barrer parce qu’on n’a plus de pilote, on fait tourner le moteur pendant une heure pour recharger les batteries, et enfin au dodo, on dort comme on peut, mal, mais toujours mieux que si on devait barrer à tour de rôle, j’te jure, des fois le capitaine il m’étonne.

Le lendemain, même topo, on alterne GV 1 ris + trinquette, GV 1 ris + génois, GV 2 ris + trinquette, vagues de face, 23 nœuds de vent au près, on avance à 5, c’est la misère, beaucoup de bruit pour pas grand chose, le bon côté c’est qu’il y a de la manœuvre et que ça occupe. et que j’ai enfin compris pourquoi il fallait remonter ou relâcher la balancine quand on prend un ris, 

– t’avais pas compris ?

Je vous fait un dessin, sinon tintin pour comprendre quand on n’a pas fait de voile :

– alors j’avais bien compris qu’il fallait remonter la bôme pour prendre le ris, mais je ne comprenais pas pourquoi il fallait que je la relâche quand on avait fini de le prendre ! je croyais que c’était parce que la GV portait à nouveau bien la bôme et basta !

– ouais, aussi, mais c’est surtout qu’on ne peut pas border si tu laisses la balancine … et aussi c’est que la chute n’est pas tendue alors la voile est trop bombée… mais tu veux dire que tu obéissais sans comprendre ?

Oui ! Je lui obéissais sans comprendre ! Gloria ! Je suis guérie !

Ca me fait réviser de vous expliquer.

J’ajoute, pour une pleine compréhension de tout ce qui se passe sur un bateau quand on prend un ris, que le capitaine finit toujours par aller en pied de mât et sur le pont, le long de la bôme, pour ranger proprement le ris, et que lorsqu’on en prend un (voire 2 ou 3) c’est qu’il y a beaucoup de vent et de mer, souvent de la pluie aussi drue que dans les films, à croire qu’ils exagèrent, le bateau culbute, le capitaine s’arcboute, glisse, titube, se rattrape à ce qu’il peut, du bout des doigts, moi c’est mon cœur qui glisse et qui se rattrape quand la main du capitaine se referme enfin sur un coin de lazy.

A part ça, on regarde ce que devient l’ouragan Béryl, ça me tord les tripes quand j’imagine qu’il pourrait remonter, le moindre nuage dans le ciel me paraît être une menace, surtout le soir quand je suis fatiguée, encore plus fatiguée plutôt, parce qu’on est fatigué tout le temps au près … ce soir du 1er juillet il y des nuages derrière qui nous arrivent dessus alors qu’on a le vent de face, ce n’est pas normal, ça me fiche la trouille, et si c’était Béryl qui allait nous tomber dessus ?

J’ai pris plusieurs photos, du moins ai-je tenté de le faire, mais le bateau bougeait tellement que je n’ai que du flou ! Enfin, on voit que ce n’est pas engageant engageant … je précise que ce ne sont pas les 3 petits nuages au-dessus de nos têtes qui me questionnent, mais ceux que l’on voit à l’horizon et qui se rapprochent inexorablement malgré le vent qui devrait les pousser au loin.

Un peu plus tard ça s’effiloche, tout de suite je respire mieux, tout de suite je me sens une âme de marin, l’âme de marin je la sens parfois, comme un jeu, quand on file bon train, que le vent me décoiffe et que les embruns salent mon visage, peau burinée, regard délavé, la totale, mais quand ça se gâte je retrouve illico presto mon âme d’isabelle qui doit faire des respirations ventrales pour redescendre en tension, je ne sais pas si je serai moins conne un jour, on peut s’exclamer que je ne le suis pas, conne, foutaise, ma connerie je la cerne bien, je la connais par cœur, elle est accrochée à moi comme une huître à son rocher, fossilisée, elle ne mourra que de ma propre mort …plus la nuit descend, plus les nuages sont noirs, ça finit en éclairs, en orage, de la flotte et 33 nœuds de vent, comme on est sous 2 ris et trinquette, ça passe crème, mais ce n’est pas cette nuit qu’on arrive à dormir.

2 juillète : on a eu du vent aujourd’hui donc on avançait entre 5,5 et 6,5 mais ça pouvait tomber à 4 quand plusieurs vagues d’affilée nous ralentissaient, ça donnait envie au capitaine de lâcher un ris, 

– mais tu m’as dit qu’on en prenait 2 à cause de la mer ! Déjà que ce n’est pas confort mais si on va plus vite on va taper encore plus fort et on sera ralenti encore plus violemment ! donc si tu fais le calcul on n’ira pas plus vite au bout du compte …

– mais non, ça tapera pas plus fort !

Tu parles, ce n’est pas ce qu’il disait avant-hier… hier après-midi il voulait justement prendre un second ris, c’est moi qui lui disait d’attendre, parfois le vent montait à 23 mais redescendait à 17 et faisait le yoyo,

– si on prend un deuxième ris, tu vas pleurer quand le vent retombe à 17

Il n’en revenait pas, certain que mon truc c’était d’avancer sous-toilés, mais mon credo c’est souvent d’attendre pour voir ce que ça donne plutôt que de manœuvrer tout de suite pour rien, prendre un ris, ôter un ris et puis le reprendre tous les 1/4 d’heure, ce n’est pas ma tasse de thé – on avait quand même fini par en reprendre un quand le vent était monté à 26, là d’accord, je signe tout de suite sans me poser de questions.

On ne peut pas ouvrir les capots tellement ça mouille, se prendre les vagues de face ça fait des gerbes qui inondent tout, quand je fais à manger enfermée dans le bateau, je perds 2 litres d’eau, la sueur me dégouline même dans les yeux, la nuit le capitaine dort dans le cockpit, il fait trop chaud pour qu’il dorme dans le carré, 

– ça change de quand on est parti de Cape Town !

Froncement de sourcils, il cherche dans ses souvenirs, prêt à me dire que je délire, mais j’ai raison,

– si, on avait même laissé le cristal de jour tellement ça caillait et on avait sorti les couvertures ! je l’avais noté dans mon journal, parce qu’écrire la direction du vent dans le tien, c’est bien joli, mais moi je raconte la vraie vie !

Il sourit, c’est vrai ! qu’il avoue, mais parfois je me dis qu’il veut juste avoir la paix plutôt que de me croire ou de débattre.

On cherche encore des infos sur Béryl, où est-il, que devient-il, par où passera t’il, il a fait des sacrés dégâts aux Grenadines où nous étions il y a 2 ans 1/2, notamment à Carriacou, c’est terrible, terrible … https://youtu.be/5UBM59SFd6I?si=LVZvkz_9aZIvbsU0

3 juillet, le vent est tombé comme avait dit le capitaine qui le savait d’avoir regardé les GRIB, il n’a pas le don de médiumnité, encore que, je ne parierais pas là-dessus, on est toujours au près et ce matin on a 8 nœuds de vent, on avance gaillardement à 3,5 avec des pointes à 4, on n’est pas rendus … mais si nous étions au portant nous n’avancerions plus du tout et devrions mettre le moteur alors on dit merci au ciel de nous envoyer un peu de vent parce que comme il doit nous rester en gros 1750 miles à faire, on ne va pas gaspiller la gazoline, c’est comme l’eau, je fais la vaisselle du petit déjeuner avec un verre d’eau et celles de midi et du soir en gros avec une casserole d’eau, économie économie ! L’avantage c’est que pas de vent = pas de mer, c’est tellement reposant que le bateau ondoie plutôt qu’il ne rue comme un taureau dans une arène, cette nuit j’ai dormi comme un plomb, je ne sais même pas si j’ai rêvé, alors que la nuit précédente je me souviens fort bien avoir rêvé que j’étais dans le bureau de Macron et que je lui demandais des trucs par rapport à la musique pendant qu’il signait à la peinture bleu ciel des tas de documents, il faudra que je pense à consulter un jour.

Hier soir j’ai vu une étoile filante, tchouuuuuu et c’était terminé et j’ai fait un vœu mais ça ne se dit pas pour que ça se réalise, alors j’ai fait un vœu tout de suite et ensuite je m’en suis voulu car j’aurais pu faire un vœu qui aurait été plus rentable dans la durée, il va falloir que je guette la prochaine météorite qui traversera l’atmosphère et que je sois prête à faire un vœu intelligent, préparer le truc quoi, ne plus être prise au dépourvu, vous en avez de bonnes, c’est pas évident d’avoir un vœu très malin dans son escarcelle.

A part ça, il y a des sargasses partout,

– on est dans la mer des Sargasses

– mais ? … on n’est pas dans l’océan Atlantique Nord ?

– si, mais dans la mer des Sargasses.

Was ist das ? (voilà qui ferait plaisir à mon pauvre professeur d’Allemand qui a dû ressentir, par ma faute, ce que vit un jardinier qui plante des graines et ne voit jamais rien pousser dans une terre stérile), voilà : il y a une zone dans l’océan Atlantique Nord qui s’appelle la mer des Sargasses, et devinez quoi, c’est parce qu’il y a plein de sargasses mais ni vent ni vague, ni vague ni vent, une histoire de courants qui font comme des bras d’eau chaude qui enferment une zone froide, la dite mer des Sargasses ou floating jungle, zone sans vie (l’eau y étant très salée et pauvre en chlorophylle) qui charrie des herbages, algues et autres fucus enlevés aux rivages de l’Europe et de l’Amérique, mais où, miracle de la nature, naissent des larves d’anguilles qui migrent en Europe ou en Amérique du Nord et reviennent là pour y pondre leurs œufs quand on ne les a pas mangées au préalable. Les marins d’antan craignaient cette zone qui immobilisait les navires et d’où il était très difficile de s’extraire, Jules Verne y fit référence dans Vingt mille lieues sous les mers, vous savez tout ce qu’il y a à savoir sur le sujet. Et moi aussi.

C’est la seule mer au monde qui n’a pas de rivage, et voyez comme il y a plein de courants

Et bien ça y est, nous voilà coincés dedans.

Le capitaine me fait soudain sursauter, je l’entends crier qu’il y a plein de sargasses prises dans l’hélice et que ça traîne derrière, j’accours pour lui montrer que je m’intéresse et constate qu’un gros tas de cordages et de filet en nylon traîne derrière le bateau, mais quand est-ce qu’on s’est ramassé ça au milieu de nulle part ? Les pêcheurs font chier ! abondé je en son sens, il me réclame, la voix dans les aigus, le couteau à couper les cordages, hop, et à genoux sur la jupe s’attelle à scier le cordage qui retient le tout emmêlé, m’affirme que c’est pour ça qu’on n’avançait plus, je crois qu’il se fiche de moi ou que l’humour, qui lui fait quand même un peu défaut, ne nous voilons pas la face, ce n’est pas parce que je l’aime et l’admire que je ne me rends pas compte, que l’humour, donc, vient de lui tomber tout cuit du ciel, mais il confirme avec encore plus de conviction que si, à cette allure avec si peu de vent ça nous freine isabelle ! et le fait est que notre moyenne remonte d’au moins 1/2 nœud une fois lâché ce merdier. Pas beaucoup d’humour, mais de la compétence.

– T’es sûr qu’il n’y a plus rien dans l’hélice ?

– …. (Mimique qui montre qu’il n’en sait rien)

– Il faudrait aller voir … on (j’aime le « on ») peut se mettre à genoux sur la jupe avec un masque et se pencher avec le tête dans l’eau pour regarder ?

On notera que je trouve toujours quelque chose à faire à défaut d’une solution intelligente.

– bin ouais tiens, t’as qu’à le faire toi !

Je me vois déjà fesses en l’air et tête dans l’eau à me noyer comme une imbécile, aussitôt je change de tactique :

– ou alors on descend l’échelle et on s’accroupit dessus avec un masque ? (voilà qui est plus ingénieux, bravo isabelle, continue dans cette voie)

– on verra ça plus tard, avant de mettre le moteur …

J’insiste. Il faudrait arrêter le bateau qui ne va pas bien vite et que le capitaine aille sous le bateau voir ce qui s’y passe. En s’attachant, des fois que le vent monterait à ce moment là. Il n’a pas envie, on verra plus tard.

Plus tard arrive vite, le peu de vent tombe et il faut mettre le moteur si on ne veut pas y passer 3 semaines comme Christophe Colomb, le capitaine est partant pour le mettre en route sans vérifier sous la coque, moi j’imagine toujours le pire et péter l’hélice du moteur fait partie du pire,

– attends ! Je vais sur l’échelle pour regarder ! lui lancé je avec autorité. Et bravoure.

Il n’a pas le cœur (car il a un cœur) à me laisser y aller, en soupirant il se dépoile et, nu comme un ver, enfile son masque et déclame en levant les yeux au ciel qu’il va faire comme j’ai dit, à savoir rester à genoux sur la jupe et plonger la tête dans l’eau, il se moque mais n’empêche qu’il se marrerait moins si je n’étais pas aussi fertile en idées saugrenues, il descend l’échelle sans s’attacher, heureusement on avance à moins de 3 nœuds, si d’aventure il lâchait le bateau à cette allure, avec cette mer et ce soleil, je n’aurais aucune peine à le repêcher, je serais son héroïne à peu de frais, il ressort la tête de l’eau et m’annonce qu’il y a plein de sargasses prises dans l’hélice et le moteur, alors ! qui c’est qui avait raison d’insister ! et me dicte ses ordres accroché à l’échelle et flottant sur l’onde telle une sirène mâle, pourquoi ça n’existerait pas quand on entend ce qu’on entend,

– mets le moteur ! Ensuite tu avanceras et tu reculeras !

– avec toi dans l’eau (que je risque que de découper comme du saucisson) ?! 

– oui !

Je fais comme il a dit, les sargasses s’en vont comme un chapelet de saucisses derrière le bateau, ensuite il m’ordonne de rouler le génois et d’arrêter le bateau en le mettant face au vent pour vérifier des trucs, quels trucs, ça … puis de remettre le bateau au cap, voilà c’est fait, le capitaine a pris une baignade qui l’a tout rafraîchi et plus de sargasses alors tout va bien, on laisse le moteur sinon on avance à 2 nœuds, il nous reste 1620 miles à faire et ça nous prendrait 80 jours 🥴 tout ça m’a donné chaud.

La nuit suivante, moins de 2 nœuds de vent, le capitaine m’a dit de le réveiller si on en reprend,

– mais je te réveille à combien de vent ?

– 10 … 8 !

4 heures du mat’, je sens un courant d’air qui rentre par le hublot à la tête de ma couchette, grâce à une volonté inouïe et peu commune, je m’extirpe d’un sommeil profond et titube jusqu’à l’écran de nav’, vindiou on a 12 nœuds ! La chance revient ! Je sors dans le cockpit et constate que c’est sûrement le gros nuage noir derrière nous, ça ne va pas tenir, je fiche la paix au capitaine et me recouche, mais sans dormir, pour attendre de voir ce que ça va donner avant de sonner le clairon, 1/4 d’heure après on a 8 nœuds, bon, à 160 degrés, c’est pas idéal mais le capitaine a dit 8, je m’en vais lui tapoter l’épaule, aucune réaction, je tapote plus fort, encore plus fort, je me racle la gorge, toussote, tapote, rien, et puis d’un mouvement plus vif que celui d’un avare qui entend tomber une pièce, il tourne la tête vers moi, ça me fait pousser un petit cri de surprise, pourtant il me fait souvent le coup, je lui fais le topo et il se cale en chien de fusil en m’envoyant me recoucher mais je n’arrive pas à me rendormir, persuadée qu’il va se lever et envoyer de la toile, et si je suis en train de replonger dans le sommeil ça sera pire que tout, alors je lutte pour rester sur le qui-vive, 6 heures du mat toujours rien, bon, je me détends et me rendors, 8 heures du mat’ j’entends que ça commence à manœuvrer, vite ! 14 nœuds ! Probablement grâce au gros nuage qui ne nous lâche pas, mais bon, si ça se trouve il va nous accompagner pendant des heures, on hisse la GV et puis 

– on monte le tangon 

– tu veux pas manger avant ?

J’ai faim, la tête dans le seau, et puis ce gros nuage risque de donner une force et une direction de vent qui changeront plus vite que l’avis d’une bimbo sur son vernis à ongles, j’ai bien peur que le spi ne serve pas longtemps,

– et bin va manger (méprisance) ! Je m’en occupe seul !

– rhôôôô c’est bon !

Pas le droit d’avoir faim, on envoie le spi, boat first, enfin, et affamée, je prépare le petit dèj avec crêpes et salade de fruits s’il vous plaît, petit dèj qu’on gobe en 4ème vitesse pour affaler le spi car avec le vent qui tourne on se retrouve à filer Nord-Ouest alors que la route c’est Nord-Est, et puis pluie, nuages, tonnerre, vent 12 à 18 nœuds de travers, puis qui refuse, et ça monte encore, on repasse au près, roulons le génois et envoyons trinquette, et puis on prend 1 ris, et puis 2, vent à 30, au près, et ça monte encore, 3ème ris, on est trempés comme des soupes, même sous le ciré je suis trempée, et le vent redescend, on relâche 1 ris, puis 2, toujours sous la flotte, le vent se calme bien, on renvoie toute la toile, après midi le ciel derrière nous est d’un noir qui me fout les jetons, ça se rapproche et je flippe, le capitaine voit bien que ça ne va pas, il s’étonne de me voir dans cet état,

– je crois que c’est à cause de l’ouragan et que tu m’as dit qu’on allait traverser une dépression …

– mais on en a déjà traversé des dépressions ! Tu as fait 3/4 de tour du monde et tu flippes pour ça ?

– mais que tu me dises qu’on allait se prendre une dépression due à Béryl, c’est pas pareil, en plus tu m’as dit que l’ouragan allait remonter le long de l’Amérique et nous revenir dessus, ça m’a fait flipper !

des fois je me demande s’il n’est pas un peu sadique
Finalement Béryl n’est pas revenu sur l’Atlantique, mais il est remonté bien haut dans les US

Ça le fait rire, on étend nos fringues trempées dans le cockpit, finalement le vent se stabilise à 15 nœuds, 140 degrés, le ciel est tout gris, on est toujours sous GV et génois mais il faudra bientôt tangonner, le capitaine parlait de remettre le spi, je me suis écriée 

– dans la dépression ? je refuse ! JE-RE-FUSE !!! 

et ça le fait rire aussi, aux éclats, tant mieux.

Après cette journée à manœuvrer jusqu’à 23h30, nuit calme, réveil intempestif à 8h20 car ça se met à giter sévère à en avoir du mal à m’extirper de ma couchette, je vois le capitaine qui boit, tranquille, je demande en me raccrochant au roof,

– un grain qui arrive ?

Il hoche la tête d’un air impérial, genre et oui chérie je gère, et paf ! une vague passe par dessus le pont et inonde la cuisine, son air change aussitôt, aaaah putaiiiiiing ! Ferme les écoutilles ! je cours à poil pour tout fermer et là paf ! On empanne d’un coup sec ! Mais grâce à la retenue de bôme et au frein de bôme, on est juste gonflé à contre, 27 nœuds de vent, j’arrive à les recousse,

– je roule le génois ?

– non ! … euuuuh …. Oui ! 

Je roule le génois, le capitaine rectifie le tir de la GV, on a l’habitude maintenant, on est plus efficaces, il commence à pleuvoir, ça retombe à 20, on redéroule le génois, bien contents d’avancer.

Ça ne dure pas, je dirais, pour les connaisseurs, que revoilà la sous-préfète (si vous avez la rèf et que vous me l’envoyez, vous gagnez une photo du capitaine) le vent tombe total, moteur pour quelques heures et comme on sait qu’il faut économiser le gasoil pour en avoir en cas de besoin jusqu’au bout, à peine le vent remonte t’il qu’on remet le génois, seul, on est au portant avec une grosse houle de travers donc on économise le gréement en ne mettant que le génois, avec ce vent plein cul, on doit choisir entre aller un peu trop au Nord ou aller trop à l’Est, mais trop à l’Est c’est le risque plus tard de ne pas avoir de vent du tout en passant en plein dans l’anticyclone des Açores, donc après plusieurs empannages promptement menés avec pour seule voile le génois, le capitaine décide de tangonner celui-ci pour lui éviter de claquer, ça fonctionne très bien mais avec 8 nœuds de vent on avance à 3,5 et ça le crispe 

– on va mettre 3 semaines à cette allure !

– oui mais tu sais très bien que là on a un peu de vent et qu’on avance et qu’il faut économiser le gasoil, alors on avance à 3,5 et voilà ! 

– mfrrrr…

– la voile c’est l’école de la patience !

– ah bin ça c’est vrai 

Il en a bien besoin. 

On s’est arrêté sur le choix d’une allure carrément Nord, le capitaine m’a demandé mon avis, je lui ai montré le tas de nuages empilés à l’Est et le temps dégagé au Nord :

– alors ce n’est pas scientifique mais je pense qu’il vaut mieux contourner cette masse de nuages qui plombe le vent, et aller là où le ciel est dégagé.

Ça vaut ce que ça vaut, le capitaine m’a écoutée, Dieu t’entende ! et j’espère que ça va être pertinent et qu’on retrouvera du vent bientôt comme ça il sera moins ronchon,

– borde, borde ! qu’il m’invectivait quand nous empannions, alors je bordais,

– c’est trop ! 

Alors je choquais 

– pas plus ! 

On était revenu exactement au même point avant qu’il ne me fasse border plus, c’est à ça que je vois qu’il est ronchon, en plus il a mal au crâne et hier dans une manœuvre par gros roulis il s’est explosé les côtes dans le tangon, tout est ligué contre lui.

et le soir tombît

Est-ce mon choix, est-ce la météo, on retrouve du vent et ça file bien, on est au cap, à 30 degrés, on ne navigue pas en ligne directe parce que sinon on passera en plein dans l’anticyclone et dans la molle, alors on le contourne, ça fait des bornes en plus mais on avance, le capitaine n’a plus mal à la tête (ça doit être sa tension artérielle qui est redescendue tandis que le vent remontait, ça fait vases communicants) mais les côtes le font souffrir dans les manœuvres, son visage se contorsionne dans une mimique de douleur destinée à montrer comme il souffre, bien sûr qu’il souffre sûrement, une chose est certaine c’est qu’il n’y a rien de cassé parce qu’il peut respirer à fond, du moins c’est ce que je lui ai affirmé, de toutes façons on ne peut rien y faire, autant lui assurer d’un air docte que tout va bien.

Il y a un truc que je déteste chez le capitaine, vous ne devinerez jamais quoi, encore que si ça se trouve je vous l’ai déjà dit, quand il dort et pas moi, je fais gaffe à ne pas faire de bruit et, le cas échéant, à régler autant que faire se peut le cap pour éviter de faire claquer les voiles ou de mouliner les winchs, notamment celui du génois qui se trouve au-dessus de la tête de celui qui dort dans la couchette bâbord, la tribord étant l’endroit à bordel, je le rappelle pour les oublieux ou pour ceux qui ont pris le train en route – donc ce matin j’y étais attentive parce qu’on n’avait pas trop dormi et qu’on était levés depuis 6 heures, alors quand le capitaine a été s’allonger, je faisais bien gaffe : on était à 135 du vent, GV et génois bien réglés, quand le vent soufflait à 18, c’était nickel, mais il montait souvent jusqu’à 24 et ça faisait lofer le bateau qui gitait avant d’abattre beaucoup trop jusqu’à 160 du vent pour finalement revenir à son cap (pour les non voileux, ça veut dire qu’on zigzaguait), et quand il passait par la phase 160 du vent, évidemment ça faisait claquer le génois et ça ce n’est pas bon du tout pour celui qui roupille, j’essayais de ramener le bateau plus vite au cap afin qu’il n’abatte pas si loin, et quand le capitaine s’est levé je lui ai expliqué le truc et que ça faisait slider le bateau et que ça serait mieux de prendre un ris pour diminuer l’amplitude de la chose, autant expliquer à un cul-de-jatte que ça serait mieux de se passer de pneus, je suis allée me coucher à mon tour car j’étais vidée, vraiment crevée comme ce n’est pas souvent, en plus je n’avais sûrement pas assez mangé, et là le capitaine a fait ce que je déteste : tenter de régler le pilote et les voiles autrement pour minimiser le problème plutôt que de prendre un ris … résultat on se retrouve face au vent avec les voiles qui claquent, il mouline les winchs et fait des essais de ceci ou cela, tout cela en m’invitant fort poliment de rester couchée alors que bien entendu j’ai bondi dans le cockpit en demandant ce qui se passait quand tout claquait au vent … Tintin pour roupiller, ça me ferait presque chialer, mais ne suis-je pas égoïste de vouloir qu’il me laisse un peu dormir et attende pour faire des réglages (qui ne changent rien à la manière de piloter du pilote auto, vous pouvez me croire) – j’ai pas dormi, alors l’après-midi quand le vent est tombé et qu’il a voulu mettre le spi au bout de 5 minutes, j’étais pas chaude, on avait tangonné le génois mais le vent avait refusé donc on avait le choix entre passer le génois du même côté que la GV ou envoyer le spi avec une houle qui faisait rouler le bateau, le capitaine a vu à ma tronche qu’il ferait mieux d’éviter le spi et on a juste changé le génois de côté et en fait heureusement parce que le vent a continué à refuser et on s’est retrouvé au travers, le spi ne serait pas resté en poste plus d’une heure.

Le soir les nuages se sont évaporés et nous avons navigué sous un dôme d’étoiles.


Dimanche 7 juillet, on a un pot incroyable, on est en bordure de l’anticyclone des Açores, ça devrait être pétole mais on a entre 8 et 11 nœuds au travers alors on avance sans moteur, cette nuit on a eu jusqu’à 1,5 nœud de courant de face, rageant, mais là c’est grand ciel bleu et 0,7 de courant portant, on file à plus de 6 alors qu’on pensait que ça serait la misère, il fait grand beau, je me suis même un peu mise au soleil pour tenter de récupérer mon bronzage si je puis qualifier le fait d’être brunie des genoux aux pieds avec traces de sandales, et des coudes aux mains, le visage comme si je revenais du ski après avoir porté un masque trop grand, si je peux qualifier ça de bronzage.

On navigue d’une douceur qui donnerait à tout un chacun l’envie de faire le tour du monde à la voile, le temps est clair, et sec, ça fait un bien fou après toute l’humidité que nous avons subie, l’horizon recule d’autant qu’il n’y a pas de brume sur l’océan, c’est incroyable comme le bout d’océan sur lequel nous avançons paraît immense aujourd’hui.

Jusqu’au soir, c’est cadeau.

Cadeau.

Encore une nuit sous un ciel saupoudré d’étoiles, plus bruyante cependant car au moteur, le vent étant tombé et ayant adonné au fil des heures pour être pile en face au matin, vent à 0 degré, on ne peut pas plus face, le capitaine trouvait que nous n’avancions pas aussi vite que d’habitude vu le régime du moteur à 1600 tours, alors il a arrêté le bateau et est passé en dessous pour enlever toutes les sargasses emberlificotées dans l’hélice et effectivement, en repartant nous allions 1/2 nœud plus vite qu’avant, voire plus selon le capitaine, ce qui n’est pas rapide malgré tout, la mer est calme, c’est bon, le capitaine m’a demandé si j’avais bien dormi avec le moteur qui est juste derrière la cloison de la cabine bâbord dans laquelle je dors, mais bien sûr que oui, le bruit du moteur quand les voiles sont affalées me rassure plus qu’une berceuse chantée par une mère au cœur pur, il peut même y avoir un orage avec 50 nœuds qui nous tombe dessus je m’en fiche, je dors. 

0 vent.

Mer d’huile, océan bleu infini, le spectacle est d’une beauté à défaillir, ça me ferait presque mal tellement c’est grandiose …

L’eau est si lisse, juste troublée par la trace de notre hélice, que l’on voit la moindre pollution de très loin, un cube de polystyrène, une bouteille qui flotte au loin, au très loin, et puis de temps à autres une bulle de chewing-gum qui dérive à la surface, oh ! une soucoupe volante posée sur l’eau !

Le capitaine croit plutôt à des méduses, une fois de plus il doit avoir raison, n’empêche que si ça se trouve les extra-terrestres sont minuscules, quand on allume Starlink pour télécharger un fichier météo, je vérifie,

– oh dis donc ! les soucoupes volantes ce sont des galères portugaises !

Tu crois que c’est une méduse mais ce n’est pas une méduse, c’est une physalie, une colonie qui comporte quatre types de polypes, elle est soutenue en surface par un flotteur de 10 à 30 cm, la bulle de chewing-gum en l’occurrence, rempli d’oxygène à 90 % et de monoxyde de carbone, ce qui lui permet de rester à la surface de l’eau, et en cas d’attaque en surface, pft ! elle se dégonfle et s’enfonce sous l’eau.  Les quatre polypes de cette bestiole sont en fait quatre organismes coloniaux inséparables, chacun étant spécialisé dans une fonction : le déplacement, l’alimentation, la production du poison et la reproduction (alors ça, ça me fait penser aux allopathes, qui regarde l’estomac, qui le cœur ou le rein, encore heureux qu’on ne nous dise pas que nous sommes des machins formés d’organismes inséparables). Le truc marrant, c’est qu’elles sont gauchères ou droitières, en fonction du côté où penche leur crête, ce qui fait qu’elles naviguent à bâbord ou à tribord à 40 degrés, cela permet une meilleure dispersion de l’espèce dans les océans, et c’est stratégique : en cas de dérive, la moitié de la population sera sauvée, c’est incroyablement intelligent ! Le bémol, c’est que leurs tentacules sont urticantes, mesurent entre 10 à 50 mètres de long, et leur venin peut provoquer des douleurs intenses, des réactions allergiques, et même …la mort ! Venin qui reste actif jusqu’à deux mois après leur mort, il vaut mieux éviter de les toucher. Je cours prévenir le capitaine, lui qui va voir sous la coque sans conscience du danger de ces aliens, bon sang de bon sang, ce que la vie est dangereuse !

Tandis que je me renseignais sur ces … ces êtres, en me demandant à quoi leur existence peut bien servir ici bas, pourquoi ce genre de truc se développe, notre terre ne serait-elle finalement pas le laboratoire d’un gars un peu tordu, bref, tandis que je perdais du temps à réfléchir sur des trucs inutiles, le capitaine, qui n’a que faire de se perdre dans des futilités abyssales, a refait le plein de gasoil en bidonnant (pas en se bidonnant, ce qui laisserait penser qu’il a trouvé le reste de rhum, non, en vidant des bidons, c’est moi que ça fait bidonner quand il me dit qu’il bidonne), à côté de ça on économise tellement l’eau qu’on devrait en avoir largement jusqu’au bout, on ne devrait même pas toucher pas aux bidons de réserve, normalement on doit toucher du vent demain et jusqu’au bout, le routage nous donne une arrivée le 16 juillet, plus que 8 jours, donc … nous verrons bien. Mais on devrait avoir assez d’eau. Je regarde le capitaine pendant qu’il transvase les fonds de bidons avec un petit air appliqué, il me plaît, c’est difficile de transmettre en mots l’effet qu’une personne provoque sur soi, quelque chose qui prend au ventre et au cœur, qui empêche presque de respirer, la tête se demande même pourquoi un tel sentiment, une telle intensité, oui, pourquoi après tout, c’est comme ça, ça ne se discute pas, je le filme pour qu’il reste gravé autrement que dans mon souvenir, on ne sait jamais, si mon souvenir venait à me trahir un jour.

Encore une ! salope !

Le soir, les nuages reviennent, mais pas le vent, et puis si finalement, à l’heure d’aller se coucher on a 12 nœuds,

– tu crois que c’est un grain ?

– oui, mais bon, on ne sait jamais 

Comme on ne sait jamais, on hisse tout en grand, on se fait rincer comme des bleus, le vent tombe total, on affale, en se disant que, tant qu’on enverra la toile pour rien en étant contents de l’avoir fait, on sera jeunes, on va se coucher à 23h30 des Antilles ce qui soit bien faire une heure plus tard ici car le matin il fait grand jour à 4 heures de nos montres à l’heure Antillaise.

Aujourd’hui, 9 juillet, pétole de chez pétole avec 1 nœud de courant dans la gueule, tout pour plaire, à se demander ce que fichent les gars qui font les fichiers météo, on hisse les voiles vers 18 heures pour se servir des 8 nœuds de vent, à 19h un cargo maltais s’approche de nous, 366 de long sur 43 de large, il avance à 18 nœuds, 18 nœuds ! c’est clair que c’est pour nous narguer.

Nuit entrecoupée de moments moteur éteint puis moteur allumé, voiles hautes ou génois roulé, vent de travers ou de face, que dis-je vent, le toutpetitpeudevent, le sipeudeventquerien, celui qui officiait réveillant l’autre à peine rendormi, en même temps c’est toujours pétole aujourd’hui et on est encore au moteur, alors il y a de quoi récupérer, quoique le capitaine soit fort vaillant et ait besoin de s’occuper et de se défouler et qu’il m’ait sous la main pour ce faire, ce qui fait que je ne récupère pas vraiment, du moins pas comme on pourrait le penser, diantre, cette transat retour relève carrément du voyage de noce, me l’eut-on dit que j’en eusse douté, les éléments à affronter sont vraiment très éloignés de  ceux auxquels je m’attendais, sera ce très marin d’avouer que je préfère sans conteste cette version de la navigation hauturière ? Tout ça pour dire que le capitaine tient une bonne forme.

Il faut attendre 18 heures pour hisser les voiles avec 8 nœuds de vent et 1 bon nœud de courant portant, nous avançons à un train de sénateur mais gardons le gasoil au cas où ça tomberait comme la nuit dernière, le capitaine se plaint déjà que ça n’avance pas beaucoup, en plus il a fait la sieste, tu vas voir qu’il va manœuvrer à tous crins cette nuit, tout tenter, il parle déjà de mettre le spi alors qu’on est à 110 du vent, mais il attend et tant mieux car ça n’aurait servi de rien puisque très vite plus de vent, moteur, 2 heures du mat’, un grain, 18 nœuds, génois, ça retombe, moteur, le capitaine en profite pour le pousser un max un coup en arrière et un coup en avant en avant et rebelotte afin de dégager toutes les sargasses qui doivent être coincées dans l’hélice car sinon pourquoi on n’avancerait pas plus vite s’il vous plaît, 3 heures, on se recouche, mais l’horizon pâlit, 3h30 il fait presque grand jour, pendant le petit déjeuner je dis au capitaine que depuis que nous sommes partis il y a presque 3 ans (!) nous allions vers l’Ouest et que ça nous décalait vers plus tard, mais depuis notre départ des Antilles nous allons à l’Est, Nord-Est plus précisément mais dans Nord-Est il y a Est, donc je pense que s’il fait jour à 3h30, en vérité il doit bien être 5 heures et il va falloir se caler à l’heure des Açores, on vérifie et là, stupéfaction, aux Açores il n’y a que 2 heures de moins qu’à Paris, donc 4 heures de plus que sur nos téléphones restés à l’heure de St Martin, OMG ! 

– ce veut dire qu’on ne se couche pas avant 2 heures du mat’ et que ce matin j’ai dormi jusqu’à midi !

Bande de fêtards !

Il va falloir qu’on se cale, bon, il nous reste 5 jours pour s’y mettre, aujourd’hui ça y est, on a du vrai vent, il était temps, 15 nœuds à 140, on avance à 6 1/2, l’idée du spi a effleuré le capitaine mais il s’est recouché, seul, les manœuvres de la nuit dernière ont sonné le glas de toute initiative.

Et ça dure, en fin de journée 18/20 nœuds, on avance à 7, il ne nous reste plus que 640 NM, il fait plus frais le soir, on est à 37 et des brouettes de latitude, le capitaine a sorti sa polaire,

– tu le noteras dans ton journal que j’ai ressorti la polaire à cette latitude !

Alors je le note. Je suis sa chose.

Vendredi 12, déjà ! ça veut dire que le 14 juillet ça sera un dimanche, ça doit râler en France …On trace bien avec 22/25 nœuds à 120 degrés, mer de travers alors se tartiner la peau avec du baume hydratant, fut-ce absorption rapide, n’est pas aisé, mais je ne lâche pas l’affaire, le ciel est bleu, la nuit a été nuageuse, parfois pluvioteuse, et un peu secouée – fin de journée, vent à 25/28, GV 2 ris et trinquette, je n’ai rien demandé, c’est le capitaine qui l’a fait alors que je croyais qu’il ne s’y résoudrait pas parce qu’on a 1,5 nœud de courant de face et que ça nous ralentit forcément, en plus des vagues qui claquent à bâbord, sur le GRIB il y a des signes ⚠️ pour prévenir qu’il y a des «roll » c’est à dire des vagues qui se croisent n’importe comment, on vous le confirme, l’océan est une véritable lessiveuse…

Eole est capricieux, du moins son statut de dieu lui permet-il de gérer les vents à sa guise … Ah ! savez-vous quels sont ses attributs ? Moi quand on m’a posé la question, j’ai été drôlement surprise qu’on me demande d’imaginer ses attributs, en plus j’ai l’imagination qui carbure à toute vitesse, mais en fait ce sont des ailes, ouais monsieur, et le plus drôle c’est qu’elles sont toujours mouillées à cause du vent et de la pluie, bien fait ! Mais donc, la guise d’Eole étant capricieuse, la nuit se termine au moteur et la matinée suivante aussi, sous les nuages, nous hissons ou affalons au gré du vent, toujours optimistes quand il frémit, et puis il s’est mis à pleuvoir, pas fort, la capitaine a dit on aura du vent après la pluie et devinez quoi, on a eu du vent après la pluie, 22 à 28, à 120 du vent, 2 ris GV + trinquette parce qu’aujourd’hui c’est 1,5 nœud portant alors on va à 8 nœuds en n’étant pas plus toilé que ça, ça dure, la nuit suivante est plus calme et le matin du 14 juillet le ciel se dégage petit à petit, 14/18 nœuds à 135 degrés, cap plein Est, il nous reste 240 NM alors on garde nos ris et la trinquette sinon on ira trop vite et arriver nuitamment dans le minuscule port de Flores serait inopportun, c’est cool de naviguer tranquillou. Tranquillou mais avec de la houle, quand je fais des crêpes ça redécore la cuisine.

Avant-hier, j’ai oublié de vous dire, un banc de gros dauphins gris tacheté nous a doublé, ils ne se sont pas attardés, je pense qu’ils allaient dans un endroit plus près de la terre pour trouver à bouffer, le capitaine ne sait pas (je lui ai demandé), mais d’habitude les dauphins prennent le temps de jouer avec le bateau, là ils nous ont frôlés et on continué dare-dare, il ne doit pas y avoir grand-chose à se mettre sous la dent si loin de tout, on a quelques gros poissons volants qui s’échouent dans le cockpit mais maxi 3 dans la nuit alors qu’en transat aller on en avait eu 30 un matin, 30 ! Et à part un oiseau qui s’est pris un coup de drisse de spi dans la gueule quand il s’est posé sur une barre de flèche, point d’oiseaux dans le ciel, juste des nuages qui l’habitent tout entier.

Lundi 15, un grain avec 28 nœuds dans la nuit, sinon RAS, ce matin on a tangonné le génois avec 2 ris pour ne pas aller trop vite, GV 1 ris, 18/20 nœuds de vent à 160 degrés, une assez grosse houle de nord-ouest et des vagues croisées alors ça roule mais au portant c’est de la gnognote, il fait frisquet depuis 2 ou 3 jours que le vent est du Nord, rien à voir avec le vent du Sud, ça fait des mois qu’on n’a pas eu froid et je dois dire que c’est bon après ces mois de chaleur et d’humidité, j’ai l’impression d’avoir perdu 3 kilos, prendre la douche sur la jupe avec le vent arrière est très vivifiant, il nous reste 125 NM, on devrait arriver demain matin avec les chairs toutes raffermies.

AAAAh ! du vent !

On arrive comme on avait dit, demain matin, voir la terre est toujours une émotion intense, avec une petite part de soulagement, sûrement, des fois que tout aurait été englouti quand on n’était pas là.

Le vent commence à souffler fort et chance, on trouve une petite place dans le petit port de Lajes de Flores. Les Açores bon sang ! Depuis le départ le capitaine m’en parle, un mythe pour les marins, Horta en tous cas, j’ai déjà préparé le coup pour Horta, vous verrez, en tous cas on a mis 17 jours de mer pour y arriver et rien que ça fait que je les aime.

Les navigateurs des bateaux présents nous ont vu arriver et ont accouru pour nous aider, c’est délicat de leur part autant que de manœuvrer parce qu’il y a très peu d’espace et pas de fond, et plus de place, un voilier plus petit nous laisse la sienne et revient se mettre à couple avec nous, ils doivent partir demain et ça évitera de nouvelles manœuvres, c’est bien urbain, les flics sont tout de suite là et font nos papiers sur le capot de leur voiture, on fait connaissance de Claude et Pierre-Luc, des québécois partis du St Laurent 3 jours après la transat Québec-St Malo, ils ont eu des dépressions sévères et le courant du Gulf Stream dans la gueule tellement fort que leur bateau reculait, un danois juste derrière nous sur son bateau Viking, un belge sur le bateau devant nous, et un italien qui vient discuter avec le capitaine parce que de loin il a vu Cap de Miol et reconnu un plan Rolland et, incroyable, il va acheter un plan Rolland qu’il décrit au capitaine qui s’exclame car il voit très bien de quel bateau parle l’italien, il l’avait vu à Ste Anne et il avait même pris l’annexe pour aller taper la discute avec le gars, le capitaine me dit, l’air émerveillé, qu’ici il retrouve l’ambiance des navigateurs, il a l’air tout épanoui et réjoui, on est bien content d’être ici.

On voit bien Cap de Miol, il a l’air énorme à côté du voilier des Québécois !

Quand on monte sur le quai, on voit l’océan, le vent commence à tabasser, ça se voit à la mer qui se lève, on a fameusement bien fait d’arriver tôt ce matin.

Un simple ajout pour finit en beauté :

  • De beaux attributs mâles : une queue pour les sirènes et des ailes pour Eole !

Publié par isabelle centre tao

Je suis thérapeute, conférencière et formatrice en Médecine Traditionnelle Chinoise MTC, j'ai fondé la chaîne du Centre Tao sur YouTube pour que vous puissiez apprendre le langage de votre corps et de ses énergies, vous rééquilibrer et vous soigner avec la MTC (diétothérapie, plantes, points d'acupuncture et plein de trucs magiques) en m'adressant particulièrement aux femmes et en leur destinant plusieurs de mes formations. Aujourd'hui je me lance dans une nouvelle aventure : découvrir les plantes du monde destinées aux femmes lors des différentes étapes de leur vie, afin d'aider toutes les femmes, où qu'elles soient, car même si la Pharmacopée Traditionnelle Chinoise est la plus riche de la planète, il existe partout dans le monde des plantes qui peuvent traiter les douleurs de règles, l'infertilité, les problèmes liés à la grossesse ou à la ménopause et aider les femmes qui n'ont pas accès aux plantes de la Pharmacopée Chinoise. J'ai décidé de faire ce blog pour vous faire vivre cette aventure, et je vous raconterai aussi bien mon quotidien sur le bateau et dans les différents mouillages, que mes rencontres d'herboristes, sorcières et sorciers, chamanes, tisaneurs et all these kinds of people !

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