
Le capitaine ne tarde pas à me crier ce que je dois faire, mais il y a tout un monde entre ce qu’il m’exhorte à faire et ce que à quoi je peux prétendre sans casser quoi que ce soit, ne serait-ce que la confiance (relative) de ce bon capitaine, bon, il veut que je recule, il le hurle assez fort, il est mignon, reculer pour que j’aille m’encastrer dans le ponton derrière moi, faut-il mal me connaître …

Que nenni. C’est décidé, je repars d’où je viens, j’ai réussi à venir contre le quai une première fois sous un certain angle, je me sens parfaitement de le reproduire, alors je mets des gaz, ce qui achève d’exaspérer le capitaine, mais où tu vas ?! mais pourquoi tu pars ?!?!

Quand j’ai suffisamment reculé je vise l’endroit du ponton où je veux aller (c’est comme en moto, tu vas là où tu regardes), passe la marche avant, prends le même chemin qu’il y a 5 minutes et me pose contre le ponton aux pieds du capitaine et de Claude, le navigateur Québécois arrivé à la rescousse, tous deux courent le long du bateau pour attraper les amarres avant et arrière qui étaient préparées, je saute sur la garde qui traîne dans l’eau pour qu’elle n’aille pas s’enrouler dans l’hélice, ça serait le pompon, la balance au capitaine qui s’assure cette fois ci qu’elle soit bien fixée au taquet du ponton, je n’ai rien détruit, en même temps je reconnais que ça aurait été difficile de casser quoi que ce soit, j’avais toute la place qu’il faut mais c’est toujours plus facile à remarquer qu’à faire, ça y est on est amarré, le capitaine ne se lance aucunement dans des commentaires disculpatoires mais me sermonne, j’aurais dû pousser la barre pour me recoller de suite au ponton, il ne comprend pas mon choix, voilà que c’est moi qui m’excuse, il est trop fort.
Le lendemain nous avons repris la mer pour notre dernière grande distance, jusqu’à Gibraltar, en gros 1080 NM (2000 kms), là ça sentait vraiment le retour à la maison, le capitaine a dit que si on pouvait aller d’une traite jusqu’à Melilla ça serait mieux, 190 NM de plus (350 kms), well, pour de bon, depuis qu’on a traversé le Pacifique et l’océan indien, la durée des navs me paraît, si ce n’est dérisoire, du moins tout à fait raisonnable, en même temps penser à s’arrêter à Cadix rallongerait notre route, et à Gib je n’y vois aucun intérêt, mais parfois on ne choisit pas, notamment si des orques ont la mauvaise idée de s’en mêler.

Les orques.
Il faut s’y préparer parce que si on ne sait pas quoi faire lors d’une interaction avec ces petites bestioles, ça peut mal tourner. Interaction. Car il ne faut plus dire attaque, oh que non, attaque c’est stigmatisant, c’est pas écolo, c’est mal, on voit que ceux qui pondent ce genre de concept ne sont pas dans un voilier qui se fait démonter par des poiscailles mesurant 7 à 10 mètres et pesant jusqu’à 8 tonnes. Des chercheurs scientifiques (papa disait que des chercheurs qui cherchent on en trouve mais que des chercheurs qui trouvent on en cherche), des chercheurs donc, estiment que les orques s’amusent, ils ont déclaré : « Les épaulards sont connus pour jouer avec des objets ou d’autres animaux dans leur environnement au point de les endommager. Les interactions comportent plus d’éléments compatibles avec un comportement à la mode ou un jeu/socialisation qu’avec une agression. L’utilisation de termes tels que attaque pour décrire ces interactions est donc inappropriée ». A la mode. Ou comment projeter sa propre vision du monde sur autrui. J’te jure …
Notons au passage que les anciens marins appelaient les épaulards les orques tueuses ou baleines tueuses. Maintenant les chercheurs disent qu’elles veulent jouer, les anciens marins ne savaient pas, c’est pour ça.
Nous on en connaît des voiliers qui ont dû échapper à la tentative de socialisation des orques, non mais quelle blague, ils ont failli y laisser leur peau et ont dû se défendre avec des moyens que les scientifiques auraient réprouvés assis devant leur bureau, quand un chien mord un enfant on le fait piquer, mais les orques il faut les laisser interagir parce que vous comprenez on est dans leur univers, que la mer c’est à elles. Foutaise. Tu sauves ta peau, ouais.
Alors, pour sauver ta peau, le truc qui marche le mieux ce sont les pétards de rappel de plongée, mais il faut en avoir et impossible d’en acheter nulle part. On le sait, on a essayé. Bien obligés, on s’est rabattu sur des lectures appropriées et les témoignages que ceux qui ont vécu des expériences nous ont contés, en résumé il faut se débarrasser des orques plutôt que de faire semblant de ne pas les avoir vues et attendre qu’elles nous endommagent comme conseillé par les instances aquatiques.
Le capitaine, toujours prévoyant et tenant à faire de vieux os, avait investi une bonne partie de ses maigres économies dans des Pingers, répulsifs acoustique conçus pour réduire les dégradations causées par les cétacés sur les engins de pêche à la base, reconvertis dans un « moyen sans danger pour éloigner les orques de son bateau » qu’i disent. I mentent. C’est légal mais ça ne marche pas, témoignages à l’appui. Les orques se fichent des Pingers comme un homme de la méthode Ogino, alors, forts des conseils avisés de survivants traumatisés, on a préparé des bouteilles remplies d’eau de javel et des bidons de gasoil, ayant été assurés, main sur le cœur, que les orques ne goûtent mais pas du tout à l’un ou l’autre de ces breuvages et qu’on s’en débarrasse en deux coups de cuillère à pot. Chagrin, le capitaine m’a dit que ce n’est pas écologique de balancer de l’eau de javel ou du gasoil dans la mer, mais que le cas échéant nous y aurions recours, que les chercheurs scientifiques n’ont qu’à inventer un truc écolo qui marche pour de bon et on verra, en attendant on était parés. Quand nous sommes arrivés à une cinquantaine de miles (nautiques, les miles) de Gib, le capitaine a organisé le bateau pour parer à toute éventualité, debout sur le pont nous scrutions les vagues à la recherche du moindre aileron suspect, on les attendaient de pied ferme les orques, elles ont dû se refiler l’info, on n’en a pas vu l’ombre d’une.
Pour cette dernière traversée on a eu du vent et de la mer :
Du calme sous spi :

Et une grosse frayeur. Un matin je me lève et m’en vais gaillardement préparer le petit déjeuner tandis que le capitaine dort, le pauvre, je soulève un plancher pour récupérer un truc et là … de l’eau. Pas plein d’eau, mais de l’eau. De l’eau bordel ! mon sang ne fait qu’un tour, tant pis pour le sommeil du pauvre capitaine, je m’en vais lui taper franchement l’épaule en le réveillant d’un sonore
– Y’ d’l’eau !! De l’eau sous le plancher !
Les yeux mi clos et tout embués, il se soulève sur un coude, regarde par terre et me dit tranquillement :
– Tant que ça ne soulève pas les planchers ça va bien, alors reste calme, en premier il faut localiser la fuite (c’est là que je me suis dit que j’aurais dû suivre la formation sur la sécurité en mer)
Il se lève avec le sourire d’un calme olympien (histoire que je ne panique pas) et vient voir ce qui se passe. D’où ça peut bien venir ? Il me demande de goûter l’eau pour savoir si elle est douce, ce qui voudrait dire que ça vient d’une fuite du réservoir d’eau, ou salée, ce qui serait plus ennuyeux. Je me demande s’il se fout de moi parce que, même si le bateau est si propre que la nana de la biosécurité nous en avait fait compliment en Nouvelle Zélande, il y a toujours un peu de sable, des traces de gasoil ou d’eau qui ont un peu coulé d’on ne sait où, quelques cheveux qui trainent, ça ne me tente pas mais je la goûte tout de même et bien entendu qu’elle a un goût salé, il y a toujours un peu de sel en plus du reste, alors allez savoir d’où elle vient, il faut éponger, je m’y colle avec ferveur, ne remplit qu’un grand seau, finalement c’est peu et c’est tant mieux, moi je pense que la fuite vient de la salle de bains parce qu’il y a plein de tuyaux et de vannes et qu’on a noté que le WC se remplit beaucoup plus qu’avant, surtout à la gite, le capitaine n’y croit pas, angoissée je lui demande si ça peut venir d’une fissure dans la coque, d’où l’eau s’infiltrerait insidieusement, puisqu’elle est salée ! il se moque allègrement de moi mais c’est clairement une ruse pour m’empêcher de m’affoler bien qu’il m’assure le contraire (nous avons tendance à croire des informations qui confirment ce que nous croyons déjà, l’humain n’aime pas être contredit, même s’il a tort, et moi je crois que le capitaine me manipule).

C’est pour ça qu’avant de repartir je lui ai fait tout démonter, une fois qu’il l’a eu fait (ça lui a pris 2 jours à se contorsionner, le pauvre) c’est là que j’ai compris que c’était impossible que l’eau s’infiltre par en dessous du chiotte parce que le chiotte il est posé sur son piédestal mais aucun tuyau ne passe en dessous, pensez bien que je n’ai rien avoué. On, enfin il, le capitaine, en a déduit que la fuite venait du réservoir d’eau douce parce que ça lui était déjà arrivé il y a des années de ça et son copain Jean-Pascal avait fait une réparation sur le réservoir, visiblement ça a fini par fatiguer. Mais ça a bien tenu jusque là. En attendant cette heureuse conclusion, j’ai vérifié plusieurs fois par jour sous le fameux plancher, et épongé au fur et à mesure qu’il y avait de nouveau de l’eau, si peu que je me suis détendue.
Et on a traversé le détroit de Gibraltar sous 20-25 nœuds au portant, coup de pot, on a pu bien voir le rocher parce qu’à l’aller il était dans une vraie purée de pois :

Nous passâmes la nuit suivante dans la mer d’Alboran,

et le lendemain nous arrivions à Melilla, une semaine pour faire 1270 NM, ça fait du 7.5 nœuds de moyenne, j’ai demandé au capitaine s’il était content, il a vaguement acquiescé, les fées du contentement et de la fierté ont oublié de se pencher sur son berceau.
Melilla !

C’est tout petit Melilla, 12.3 km² où cohabitent 86500 habitants, ça fait tout de même 7000 habitants au km² (4 habitants au km² au Canada, ça vous donne un ordre de mesure), 50% d’Espagnols, 40% de Marocains de confession musulmane et 10% de minorités juives et hindoues, quand on y vient comme nous c’est plaisant, la ville est magnifique et accueillante, mais c’est une autre limonade pour les migrants qui tentent de passer en Europe, il y a des répressions musclées de la part des forces de l’ordre marocaines, beaucoup de violence et de drames humains … J’ai très bien connu quelqu’un qui s’était retrouvé coincé au Maroc pendant le premier confinement en 2020, il avait fini par réussir à rejoindre Melilla pour prendre un avion et rentrer en France au bout de 5 mois, mais ça avait été tout un binz de le faire sous la surveillance aiguë des Marocains, et il était français !
La vieille ville :



Et la nouvelle :

Ce genre d’escale, outre s’en prendre un peu plein les yeux, c’est pour faire le plein d’eau et de bouffe pendant que le capitaine répare des trucs, et il y a toujours des trucs à réparer sur un bateau, surtout après 3 ans de baroudage, pour preuve la fuite, on repart dans la foulée, direction Formentera, à 3NM au sud d’Ibiza où nous avons prévus de passer également, parce que si à 63 ans t’as pas mis les pieds à Ibiza, t’as raté ta vie.
On fait moins la fête à Formentera qu’à Ibiza, mais en arrivant il y a pas mal de bateaux, surtout à moteur avec des gens debout sur le pont qui crient en maillot de bains un verre à la main et font gueuler leur musique pour que tout le monde en profite, comme si tout le monde appréciait leur musique de sauvages aurait dit ma grand-mère. En dehors de ça, Formentera s’est bien fait connaître avec la tempête qui a eu lieu le 14 août 2024, en passant on voit encore des bateaux échoués :


Sinon, c’est sur cette plage ci-dessous qu’on fait la fête de nuit comme de jour à Formentera, et que se passe le Flower Power, une fête en l’honneur des hippies, il y en a même 3 chaque été et ça se bouscule au portillon, je vous avoue que je me laisserais bien tenter :
Le lendemain, petit saut par Ibiza, je ne vais pas jouer la nana bégueule qui décrète que c’est surfait, c’est vrai que c’est un peu attendu avec ses innombrables magasins de paréos et de robes en voile de coton (j’en ai vu une qui me serait superbement allée il y a encore 20 ans, un deuil de plus à mon actif) (j’ai vu aussi un peu du film MILF d’Axelle Laffont, je n’ai pas tenu longtemps, ça donne envie de tourner une certaine page le moment venu), ses restos et terrasses sur ses places bien entretenues, ses ruelles pavées et sa vieille ville, mais ça le fait, grave.


Vue depuis la mer :

On ne s’y est pas attardés, c’est pas comme si on avait eu le temps, hein capitaine, une fête hippie et puis quoi encore, et comme à l’aller on ne s’était pas arrêtés à Majorque, on a corrigé le tir, avec, sur la route, un arrêt sur l’ile de Cabrera qui est un Parc National Maritime & Terrestre en sus d’être un mouillage hyper protégé, mais le capitaine y traînait des souvenirs ce qui a gâché les miens, j’aimerais être au-dessus de ce type de contingences mais ça m’étonnerait que j’arrive à m’élever suffisamment dans cette vie pour y réussir, ou alors ça voudra dire que je suis si vieille que je me fous de tout. En attendant, y’a des trucs qui m’agacent, il y a des fois où j’aimerais avoir une cuillère à glace pour lui enlever des bouts de cervelle comme on prélève des boules de sorbet.

Enfin bref, voilà Cabrera :

On est repartis, naviguer par ici ce n’était plus comme dans le fin fond du Pacifique ou l’Atlantique Sud, on a retrouvé du monde, c’est à dire des bateaux ! qui naviguent ! et le naturel du capitaine est revenu au galop aussi vite qu’un rappel des impôts, il lui suffisait de voir un bateau au loin pour que l’envie de le rattraper le prenne aux tripes, c’est viscéral chez lui, on les a tous pourris, comme celui là :
En 2 temps 3 mouvements :
Mais une autre fois ça a été plus sport, un Grand Soleil 48 allemand avec des voiles de course, on l’a gratté aussi, de peu mais gratté, le capitaine, qui minimise tout, hausse les épaules en me disant gratté, gratté, c’est vite dit quand je m’exclame dans un grand sourire qu’on l’a gratté, mais j’ai été témoin, on l’a rattrapé, doublé et planté là, il est incorrigible le capitaine.
Et donc, on l’aura compris, j’ai été bien contente de quitter Cabrera pour continuer sur Majorque et des mouillages vierges, comme Porto Colomb par exemple !

Aux Baléares en général, et à Porto Colomb en particulier, on vous défend de jeter l’ancre sur les posidonies, les places pour mouiller sont donc peu nombreuses et recherchées, j’ai dit au capitaine que c’était du flan, que comment ils pouvaient savoir qu’une ancre était posée sur des posidonies ou pas, j’ai vite eu la réponse : il y a des gars qui passent en zodiac avec des masques, se penchent par dessus bord pour mettre la tête dans l’eau et regarder, j’ai fait remarquer au capitaine que mon idée de faire comme ça pour regarder sous la coque du bateau si on n’avait pas des algues enroulées autour de l’hélice quand on était dans la mer des Sargasses, que mon idée donc, n’était pas si bête, bref, on a mouillé dans un petit espace de sable bien comme il fallait et un peu plus tard un voilier de loc avec un skipper est venu se coller à nous, le sang du capitaine n’a fait qu’un tour, quand on est rentrés au bateau en annexe il s’est arrêté et a tapé sur la coque du bateau ennemi pour sommer le skipper de changer de place, s’en est suivi une engueulade pas piquée des vers entre les deux hommes, l’équipage du bateau et moi-même nous absorbant dans des tâches aussi fallacieuses que dérisoires, le skipper a fini par rentrer dans son bateau et nous dans le nôtre, le statu quo a duré jusqu’au départ petit-matinal du voilier de loc, y’a pas à dire, les voiliers de loc ça ne vaut pas un clou et le capitaine a toujours raison.
A Majorque, il y a des choses à voir, alors on a été voir les choses à voir, à commencer par Valldemossa, refuge des amours de Chopin et de George Sand, on peut les comprendre à voir ce village si charmant, et si j’use de ce vocable c’est que vraiment, c’est hyper charmant :


Et puis Palma ! incontournable Palma !

Moi aussi je ferais bien le vœu de faire construire une cathédrale pour avoir échappé à une tempête, mais il faut les moyens.

Sinon on nous a prévenus d’éviter le quartier populaire de Son Gotleu connu pour son haut taux de criminalité et ses vols à la tire, de toutes façons on n’aurait pas eu le temps d’aller se faire voler nos papiers et notre argent, on a repris notre route en allant sur Minorque, pour voir Ciutadella … Là on a mouillé exactement à Cala Santandria, la belle affaire me direz vous, sauf que voilà, il faut s’amarrer avec des aussières à terre, c’est à dire qu’on met l’ancre et qu’en plus il faut aller mettre un cordage à terre, à terre c’est vite dit parce que ce sont des rochers, le capitaine trouvait ça rigolo pour faire un mouillage un peu rock’n roll avant la fin du voyage, résultat ça nous a pris deux bonnes heures, le temps de mouiller l’ancre, de mettre l’annexe à l’eau pour que le capitaine aille accrocher un cordage autour d’un rocher et de tout recommencer parce que ça n’allait pas, on s’était retrouvés de traviole beaucoup trop près du seul autre bateau au mouillage très petit, et la boucle autour du rocher n’avait pas l’air bien arrimée.


Mais après, magie ! arriver à Ciutadella en annexe est un des plus beaux privilèges que j’ai pu avoir dans tout ce tour du monde !
Un autre privilège, à propos de privilèges, a été de sentir l’odeur méditerranéenne des aiguilles de pin en arrivant à Ibiza, quelle odeur divine ! m’en étais-je récriée auprès du capitaine qui m’avait rétorqué que c’était bien la peine d’avoir fait le tour du monde pour s’extasier devant une odeur d’aiguille de pin de chez nous, ça me ferait mal de ne plus savoir apprécier l’odeur des aiguilles de pin de chez nous et d’être blasée, tout ça parce que j’aurais fait un tour du monde ?! lui avais-je demandé, horrifiée, il avait admis que bon, d’accord, c’était tout de même une odeur qui valait le coup, non mais attends !
Nous sommes ensuite passés par Port Mahon, la capitale de Minorque, je pensais qu’après l’émerveillement de Ciutadella peu me chaloirait Port Mahon, mais ça valait le détour, l’église Santa Maria, son marché, ses places, son port interminable, un régal, pour de bon une sacrée belle destination de vacances pas loin de chez nous.


Au marché, j’ai acheté du saucisson et du fromage pour des apéros quand on serait rentrés et j’ai bien fait, ça a servi, parce que quand on rentre d’un tour du monde à la voile, on en a pas mal à faire des apéros.
Et puis on était déjà fin septembre, ça sentait de plus en plus fort la fin, on est remonté sur Cadaquès pour y passer une dernière nuit avant l’assaut final vers le Cap d’Agde, et on n’a pas été déçus, 40 nœuds et plus au travers, en partant de Cadaquès au petit matin, pendant que je préparais le petit déjeuner, le capitaine m’a appelée pour que je vienne voir le chalutier qui sautait sur les vagues, on aurait dit que la mer fumait tellement le vent soulevait de l’eau, le chalutier montait vers le ciel et retombait en soulevant des gerbes d’eau, c’était beau et ça me faisait plaisir qu’on arrive avec du vent et de la mer, comme des vrais marins, le pire ç’aurait été qu’on rentre au moteur sans un pète d’air sur une mer plate, la loose.

On remontait tout le long du Golfe du Lion et le capitaine m’énumérait toutes les villes devant lesquelles on passait :

Ils ont oublié Port Vendres sur la carte :

En arrivant à l’avant-port du Cap d’Agde, de loin on a vu Pierrot qui sautait sur la digue pour nous faire des grands signes avec Brigitte, ça m’a fait une émotion énormissime, si j’avais su j’aurais prévu des fumigènes et je me serais mise debout sur le pont du bateau avec les bras en l’air comme ceux qui finissent le Vendée Globe, c’était tellement génial de les voir nous accueillir, mais le capitaine m’a houspillée vite ! il fallait finir d’affaler la GV ! Pierrot nous a pris en photo à ce moment là (mythique !)

On est rentrés dans le port à 19h30, avec une lumière absolument démentielle :

On a été se ranger à la place qu’on nous avait indiquée dans le port, près des Coches d’eau, le capitaine a râlé parce que c’est vraiment le quai des touristes et avant qu’on parte il avait une place près de l’île des loisirs et c’était peinard, à part qu’on entendait crier les gens dans les manèges à sensation, Brigitte et Pierrot avaient apporté une bouteille de champagne et une tielle, Pierrot il savait bien que j’aurais envie de boire du champagne, et comment, on a fêté notre arrivée ensemble dans le cockpit, c’était trop chouette, et comme on avait encore faim après la tielle, on a été manger dans un des rares trucs ouverts sur le port, des crêpes, devinez qui c’est qui était content, on a dormi à bord et dès le lendemain on a commencé à débarrasser le bateau, le capitaine a même dit qu’on allait désarmer le bateau, ça m’a fait un choc d’une violence inouïe, un navire est désarmé lorsqu’il est amarré dans un port, sans équipage et qu’il est provisoirement en état d’innavigabilité, c’est terrible, j’avais envie de pleurer. Mais je me suis retenue parce que le capitaine n’aime pas quand je pleure, c’est lui que ça désarme.

Je vous avais un peu raconté ce qu’on a fait en rentrant, s’occuper du bateau et dieu sait ce qu’il y avait à faire, bosser, et dieu sait ce qu’il y avait à faire, se remettre en forme parce que nos muscles avaient disparus, dieu sait ce qu’il y avait à faire, et tout ça c’était drôlement bien parce que ça évitait de se dire qu’on avait fini le tour du monde et qu’on n’avait plus qu’à attendre de trépasser.
Mais grâce au ciel, le monde est si vaste qu’on peut continuer à l’explorer, et même ! croire qu’on en avait fait le tour aurait été d’une vanité sans égale ! Avions-nous été en Patagonie ? Non. Avions-nous été au Groenland ? Non. Avions-nous osé affronter le froid pour savoir ce qui se passe quand on vit dans le froid ? Pour apprendre quelles plantes, si elles existent, poussent dans ces pays pour soigner le Froid et l’Humidité dans les corps ? Non. Bon. Qu’allions-nous donc faire ? La Patagonie, on en avait parlé, mais voilà, il fallait se retaper toute la transat, le passage à Panama et le Pacifique quasi jusqu’au Cap Horn, well, ça faisait réfléchir, alors on a pensé aller plutôt dans le Nord de chez nous, c’est moins loin et tout aussi exotique, et on a commencé à réarmer le bateau, à prévoir des polaires en quantité et des cirés, et le capitaine a installé un baromètre à côté des appareils de nav,
– un baromètre ? mais pour quoi faire ?
– pour prévoir les dépressions.
Ca, ça voulait dire qu’il prévoyait des dépressions qui ne seraient pas prévisibles sur Predict Wind, je lui ai demandé
– tu crois qu’il peut y avoir des dépressions qui ne seraient pas prévues par Predict Wind ?
Il a haussé les épaules, ce qui veut dire qu’il ne sait pas ce qui peut arriver en ce bas monde et que personne n’est à l’abri de rien, j’ai ajouté
– mais on n’en a pas besoin !
Alors il m’a expliqué que lorsque le baromètre monte ou baisse franchement, il annonce une forte tempête, un orage ou un anticyclone, il a ajouté que plus le baromètre descend vite, plus les vents vont devenir violents. Bin voilà. Depuis que nous étions repartis, je regardais le baromètre, ça veut dire quoi « rapidement » ?
– on est passé de 1017 à 1012 en 3 heures, c’est normal ? (m’en vais vérifier sur Predict Wind)
– on est à 1005 hPa dis donc, il va faire moche ? (c’est déjà le cas)
– aaaah on est repassé à 1008 ! (je vais pouvoir dormir)
Comme si j’avais besoin de ça. Mais Dieu pourvoit et le ciel m’entend, le capitaine avait mis des piles et elles sont rapidement mortes, le baromètre a fermé sa gueule et ça me fait des vacances.
Maintenant, je vais pouvoir vous raconter la suite.

More & more
- Mer d’Alboran : située en mer Méditerranée, elle représente la partie la plus occidentale du bassin algéro-provençal. Elle est comprise entre la péninsule Ibérique au nord, le Maghreb au sud et le détroit de Gibraltar à l’ouest. La mer est également une écorégion désignée par le Fonds mondial pour la nature.
- Voir la tempête à Formentera : https://youtu.be/EM5ESYiRwWo?si=m0k93wKzNg4QCE1t
- Comment notre cerveau nous trompe, on devrait apprendre ça dès la maternelle : https://www.cqemi.org/fr/articles-details/comment-notre-cerveau-nous-trompe#:~:text=On%20les%20appelle%20aussi%20biais,En%20voici%20quelques%2Duns.&text=Le%20biais%20de%20confirmation%20est,plus%20vuln%C3%A9rable%20%C3%A0%20la%20d%C3%A9sinformation.
- Le Grand Soleil 48 ! : https://www.yacht.de/fr/yachts-de-croisiere/rapport-d-essai-grand-soleil-48-performance-pour-la-course-et-la-croisiere/
- Chaloir : ne s’utilise qu’au présent de l’indicatif dans l’expression « peu me chaut », mais comme j’avais besoin de l’utiliser au présent du conditionnel, je l’ai conjugué et c’est tout, et quand on voit ce qu’on passe comme fautes au baccalauréat de nos jours, on me pardonnera aisément…
- Tielle sétoise : spécialité régionale est une tourte dont la garniture traditionnelle consiste en un ragoût de poulpe dans une sauce tomate épicée. Consommée depuis plus d’un siècle, la tielle est étroitement liée à l’histoire de la ville et à ses racines italiennes. Au début je trouvais ça étouffe-chrétien, maintenant j’aime bien, c’est nourrissant.
- Apprendre à lire un baromètre (indispensable !) : https://nopanic.fr/apprendre-lire-un-barometre/

isabelle continue a nous faire rêver …les plantes,ce n est pas mon truc ; le bateau OUI bisous
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Merci pour ce voyage! Formidable.
J attends la nouvelle aventure avec impatiente.
Anne marie
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