Quand on était à Kourou

En plissant les yeux, on voit Kourou

Or donc, nous étâmes aux Iles du Salut et en partîmes pour Kourou le 11 mai, je vous rappelle que j’avais dû insister parce que le capitaine désirait ardemment filer sur les Antilles par ras-les-cacahuètes de la pluie et de l’humidité qui nous moisissait jusqu’aux orteils, je lui dis que ça me rappelle une nouvelle d’Hitchcock si je me souviens bien, il était question de quelqu’un qui découvrait un bateau abandonné et recouvert d’une espèce de champignon et quand le champignon commençait à le bouffer, il comprenait mais un peu tard que tout l’équipage était passé de vie à trépas (si ça se trouve c’était de Stephen King ou Guy de Maupassant ou Edgar Allan Poe, voyez de quoi je me nourrissais à l’adolescence en sus des SAS et autre San Antonio), le capitaine s’en fiche comme souvent lorsque je lui partage ce qui me passe par la tête, bref, ce que capitaine veut, femme pas vouloir pour autant, cap sur Kourou et c’est tout.

Nous nous payons le luxe d’attendre que la pluie se calme et de prendre notre déjeuner au mouillage, il n’y a qu’une huitaine de miles jusqu’à notre prochaine destination, et puis surtout le capitaine veut attendre la marée haute pour arriver dans le chenal, autant vous dire que je suis détendue, les probabilités de sombrer corps et biens étant minces sur une distance aussi modeste, minces mais jamais nulles, ne soyons pas présomptueuse.

Et de fait, nous nous faisons proprement secouer, il n’y a que 7 mètres de fond, le vent d’un côté, un fort courant de l’autre, de la houle, les vagues qui s’en donnent à cœur joie, tiens toi ! n’arrête pas de m’enjoindre le capitaine sans songer que j’y pense toute seule, soudain en approchant de l’entrée du chenal c’est le calme, plus de vague … mmmh le calme … une autre planète … une autre planète ! crié-je dans les oreilles du capitaine qui ne sourcille pas, aimanté qu’il est par le sondeur qui affiche un fond minimaliste, d’autant que la mer est beige, que dis-je beige, elle est chamois :

on me l’aurait dit que je ne l’aurais pas cru

Quand on regarde sur les sites qui promeuvent le coin, je me dis que les photos sont sûrement trafiquées, les eaux de Kourou sont connues pour être marron, à cause alluvions déversées par les fleuves dont l’Amazone, il faut dire que, sous l’effet des courants, des vagues et des alizés, l’Amazone alimente en vase plus de 1500 km de côte, depuis l’embouchure de l’Amazone au Nord Brésil jusqu’au delta de l’Orénoque au Venezuela, ces apports sédimentaires proviennent majoritairement de l’érosion des Andes, ils sont évalués à environ 745 millions de tonnes par an dont 150 tonnes distribuées sur les côtes des Guyanes, résultat, le littoral de la Guyane Française est un banc de vase instable au possible, au moins on sait que si on plante dans le chenal, ça ne rayera pas la quille.

En haut les plages aux îles du Salut et en bas à Kourou …photos qui, lorsqu’on a vu de ses yeux vu la mer par ici, laissent à penser qu’elles ont été bidouillées

Bientôt nous ne parlons plus ni l’un ni l’autre mais regardons le sondeur qui n’indique que 1.8 mètres de fond, nous avançons avec prudence à peine à plus de 3 nœuds, il est dit que le chenal est dragué à 2.7 mètres, et bien mes fesses dirait on, mais bon, devant nous avance un catamaran de charter qui revient des îles du Salut avec des touristes, nous le suivons sagement, il doit bien connaître le coin…

Nous poursuivons notre route en remontant le fleuve Kourou, il y a plus de fond par ici, nous sommes au port de Pariacabo mais nous nous arrêterons avant les quais utilisés pour les besoins du Centre Spatial Guyanais (CSG) qui reçoit le matériel destiné aux  lanceurs  Ariane, Soyouz et Véga, on ne va pas risquer de se faire accuser d’espionnage industriel.

Nous arrivons au mouillage réservé aux plaisanciers, un oiseau rose fluo ! mugissé je, le doigt en direction de l’animal merveilleux avec cette impétuosité qui me caractérise, le temps que le capitaine réagisse l’oiseau n’est plus visible, et vu le regard qu’il me lance, il doit penser que j’ai vu passer on ne sait quoi que j’aurai pris pour un oiseau rose fluo, pourquoi pas un amiral en jupette tant qu’on y est, il me remet sur les rails en me rappelant que le bateau va tourner au gré des marées et qu’il faut vérifier que l’ancre accroche bien parce qu’il va y avoir du courant, c’est comme ça dans les embouchures, à peine mouillés le bateau tourne à 180 degrés et là on voit des troncs d’arbres charriés qui nous arrivent dessus, ça ne loupe pas, un tronc se fiche sous l’étrave, nous voilà beaux, que faire, moi je suis du genre à attendre pour voir ce que ça donne, si ça se trouve le courant va le dégager de là, mais le capitaine n’a pas du sang de nave dans les veines, il attrape la gaffe et, perché sur l’étrave, tente de repousser le tronc, entreprise aussi hardie que vaine s’il en fut, mais foin de moquerie, le tronc est bel et bien pris on ne sait comment dans l’étrave et il fait tranquille 10 mètres de long avec un diamètre à l’avenant, bon. On met l’annexe à l’eau et on l’assure parce qu’avec ce courant elle filerait au loin en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, on ajoute le moteur et tout ce qui va avec dont le capitaine, qui a en tête, on l’aura compris, de pousser le tronc avec l’annexe, bon. A mon tour d’être perchée sur l’étrave pour regarder le capitaine se battre avec les éléments, il pousse le tronc avec l’annexe, rien ne se passe, il fait alors rugir le moteur ce qui a pour effet de faire monter l’annexe sur le tronc, tu es monté sur le tronc ! que je crie, je le sais bieng ! qu’il me crie en retour, il ralentit et descend du tronc, mais à ce régime les oiseaux rose fluo auront le temps d’y faire leur nid avant que ça bouge, il remet des gaz, l’avant de l’annexe monte à nouveau sur le tronc, qu’à cela ne tienne, il persévère, je ne sais pas qui, du moteur ou du capitaine, est le plus à fond, ça dure, le moteur fume, le capitaine tient le régime, petit à petit le tronc se déplace, un peu plus, encore plus, et soudain le courant l’emporte à toute vitesse, bon sang, espérons qu’il ne va pas empapaouter je ne sais qui, le capitaine scrute la coque pour voir s’il n’y a pas de dégât mais non, c’est fait en bois les troncs, la chance, on ferme le bateau et on s’en va poser le pied sur un continent, ça fait un bail tout de même.

Nous sommes mouillés plus loin, là c’est un des pontons de la « marina »

L’eau du fleuve est encore plus marron que celle du littoral, quand on tire la chasse d’eau le WC se remplit de vase et une odeur terreuse flotte dans tout le bateau, le capitaine qui pensait nager en est de la revue, nous débarquons sur cet autre ponton accueillant …

… et propret, avec de jolis bateaux qui reposent sur la vase :

C’est moche.

Mais en s’avançant, dans les broussailles à bâbord, je vous le donne en mille,

j’ai zoomé comme une malade alors ils sont moins fluo que dans la vraie vie

des oiseaux rose fluo !

– Ah oui, me concède, du bout des lèvres, le capitaine.

Excitée comme une polarde le jour de la remise des prix, je fouille dans ma boîte à internet, ce sont des ibis rouges,

– Ce sont des ibis rouges ! informé je aussitôt le capitaine, toujours aussi peu ému, mais toujours émouvant dans son genre,

– ils sont rouges parce qu’ils mangent des crustacés qui contiennent du carotène continué je, ce n’est pas parce que le capitaine ne s’exclame pas qu’il ne s’intéresse pas, d’ailleurs il aime que je lui fasse des lectures instructives, ça me rappelle une tante qui lisait des Cécile et Jean à mon oncle quand ils roulaient sur la route des vacances, je n’ai jamais lu, mais vu comment les adultes se bidonnaient en racontant l’anecdote j’ai comme un pressentiment (en fait je viens de regarder sur internet, les titres ne laissent aucun doute, les friandises de l’amour, le satyre de Moscou, ah ! les sirènes de Guyane !), mais je m’égare, les jeunes ibis ont un plumage gris-brun avec un ventre blanc, c’est à force de manger du carotène qu’ils deviennent rouge, ça m’étonne que je dis au capitaine, lui pas.

Nous passons dans Kourou que je vous laisse découvrir dans ce petit florilège de photos-montage, la musique s’appelle Guyane, au cas où vous vous demanderiez pourquoi j’ai été coller ce morceau (qui paraît décalé à première vue) sur le montage :

Et vous constaterez, comme nous, qu’il n’y a pas de réelle âme au lieu, des ruines, des clôtures de tôles ondulées, des maisons crasseuses et un superbe stade, on trouve un resto chinois, ils sont partout, le capitaine commande un steak-frites en toute logique, moi des crevettes à l’asiate (ça me brûle la gueule, je regrette), un resto c’est toujours la fête.

Le lendemain, c’est dimanche, il faut attendre demain pour faire la clearance d’entrée que nous n’avons pas pu faire aux îles du Salut puisque ça ne s’y fait pas, nous faisons un tour jusqu’au front de mer d’où nous voyons parfaitement les îles du Salut :

on pourrait croire, à voir le ciel, qu’il fait un temps breton, détrompez vous, nous suintons l’humidité par tous les pores de nos peaux

Très plaisant le front de mer, des restos et des bistrots tout du long, une ambiance vacances, ça nous fait du bien.

Dans le resto où nous allons, un vrai resto avec des vraies chaises et pas des trucs en plastique, le proprio se montre très disert et, devant mon intérêt, nous raconte des recettes et des épices locaux, me fait goûter du couac, ou kwak en créole, une semoule à base de racine de manioc épluchée, macérée dans de l’eau, râpée et égouttée afin d’éliminer l’acide cyanhydrique (du cyanure), le manioc cru ou mal préparé est très toxique, si on en mange on peut avoir des malaises avec des vertiges et des vomissements, dans certains on peut même mourir en l’espace d’une heure ou deux, sans aller jusqu’à cette extrémité, consommer du manioc (bien préparé) inhibe la production d’hormones thyroïdiennes, en outre cela peut provoquer un goître … le monsieur m’en apporte dans une coupelle, me fait goûter (ça n’a pas de goût) et verse de l’eau pour me montrer à quel point il gonfle rapidement, c’est vrai que ça gonfle mais ça n’a pas plus de goût, ça se cuisine comme de la semoule et je pense que bien assaisonné ça fait pareil.

le capitaine n’a pas voulu goûter

Lundi, clearance. C’est au diable vauvert, portail aussi haut que fermé, sonnette, un gars entrouvre une porte et glisse un œil pour voir qui s’annonce, la tête entre les barreaux je lui lance que nous venons pour une clearance d’entrée, la porte se referme derrière l’œil, rien, le capitaine m’interpelle derrière son volant (on a loué une voiture et heureusement), qu’est-ce que t’as raconté ?! comme si j’avais provoqué le retrait des troupes, et puis le portail s’ouvre, on s’avance, l’œil appartient au douanier maritime qui finit par nous faire entrer quand bon lui semble dans son bureau (soit il a mangé son petit dèj, soit passé un coup de chiffon dans le bureau pour enlever des miettes) et asseoir, il a une tête de général à la retraite, coupé court sur le dessus et bien ras autour des oreilles, masséters saillants, ici on ne remplit pas de papiers à la main, c’est dématérialisé, mais il faut tout de même montrer patte blanche et acte de francisation, passeports and so, le douanier nous pose mille questions, veut savoir d’où on vient et où on va, insiste lourdement sur le fait que nous sommes probablement passées en Guyane à l’aller, mais non, mais si, mais non on vous dit, je ne sais pas s’il est suspicieux ou simplement curieux, si le capitaine ou moi avons des têtes de trafiquants ou s’il s’emmerde le lundi matin, une fois que nous lui avons raconté par le menu toutes nos escales sans nous recouper, il se détend et nous parle de son job, les jeunes recrues ne valent plus grand chose de nos jours et ne suivent plus les cours ni ne passent les concours pour la Guyane, de son temps on aimait l’aventure vindiou, maintenant les gars valent queue de chique, pour que nous n’ayons pas besoin de revenir il nous fait directement la clearance de sortie, le capitaine avance la date du mardi 21 parce qu’il a loué la voiture pour une semaine, une semaine sans naviguer, il va prendre racine dites donc, je veux bien être changée en mulot s’il tient jusque là… euh, pas en mulot, je rejoue ! … en … en quoi d’ailleurs ? …je ne sais pas en fait, en sirène c’est plutôt inutile, en licorne encore plus … fée, troll, farfadet, non, non, non … faudra que j’y réfléchisse…

Mais il nous faut bien rester encore une semaine parce que nous avons des choses à voir ! La Guyane possède 300 km de côtes, 520 km de frontières avec le Surinam et 700 km de frontières avec le Brésil, sa superficie s’étend sur 83.846 km², dont 95% de forêt amazonienne, c’est un peu plus petit que le Portugal, mais bien plus grand que le plus petit pays du monde, à savoir … le Vatican ! mé oui ! 0.439 km², c’est difficile d’y faire pousser des patates, mais c’est pas grave, ils ont des réserves d’or, par contre, en Guyane,  53 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, soit avec moins de 1 010 euros par mois, en comparaison, ce taux s’élève à 14 % en France métropolitaine… Pour finir cette présentation rapide, je vous dirai, qu’outre le centre spatial français de Kourou, la pêche et l’exploitation forestière sont les activités économiques les plus importantes en Guyane française. Je fais la lecture de l’économie Guyanaise au capitaine qui conduit, je n’ai pas encore osé Cécile et Jean, me demande quelle tête il ferait.

En priorité, nous allons sur Cayenne, le nec plus ultra des bagnes Guyanais si je puis dire, mon prof d’histoire-géo en term’ nous menaçait de finir à Cayenne lorsque nous n’étions pas attentifs ou carrément dissipés, je faisais partie de la seconde catégorie et il me le promettait d’un doigt vengeur, il n’est pas passé loin de la réalité, il n’y a pas grand chose à voir sur la route, plutôt rien même, mais nous avons la clim’ dans la voiture et rien que ça enchante le voyage, dans le bateau on cuit à la vapeur en se faisant massacrer par les moustiques, on se tartine d’anti-moustiques et on bombarde de bombes insecticides, rien n’y fait, ils sont blindés, j’ai même dû acheter un anti moustiques pour les fringues parce qu’ils piquent à travers les vêtements, quand on réussit à en écraser un ça fait une flaque de sang, si ça continue on va faire de l’anémie.

Et donc, Cayenne, environ 63 500 habitants sur les 300 000 que comptent la Guyane Française, des maisons créoles traditionnelles plus ou moins entretenues, beaucoup d’immeubles sales qu’on ne montre pas sur les sites touristiques, la cathédrale Saint Sauveur …

la musique s’appelle fort à propos : Cayenne

…et la place des Palmistes ! place mythique dans le cœur du capitaine qui y passât avec son pote Henri quand ils étaient jeunes, moi je dis au capitaine qu’il est encore jeune mais il ne me croit pas, pourtant c’est vrai, avant il était plus jeune, maintenant il est encore jeune, la preuve, ce tour du monde, on attend dans la voiture que la pluie se calme,

et la pluie ici, c’est pas rien
et la fameuse place…moi je ne la trouve pas formidable, mais le capitaine a un cœur (qui bat lentement, ceci explique peut-être cela), et dans ce cœur il y a ce souvenir, et j’aime qu’il me le partage

Et on s’en va chercher le bagne, je ne m’étends pas sur le sujet, l’ayant fait dans mon article sur les îles du Salut et la Nouvelle Calédonie, je rappelle néanmoins qu’à partir de 1854, les bagnards dits transportés étaient astreints à des travaux forcés et parqués dans différents camps, à Cayenne mais aussi à Saint-Laurent du Maroni, Sinnamary ou encore aux îles du Salut. En 1867, du fait d’une trop grande mortalité parmi les Européens, le bagne a été réservé aux condamnés des colonies, les condamnés de la métropole étant alors dirigé s vers le bagne de Nouvelle Calédonie ouvert en 1864, soit 10 ans après Cayenne. En 1887, les condamnés européens ont retrouvé le chemin de Cayenne après la fermeture de la Nouvelle Calédonie en raison de conditions de détention jugées trop… douces.  

Nous tournons dans Cayenne, suivons Maps, rien à faire nous ne trouvons pas de vestiges du bagne à visiter, et pour cause, il ne reste plus rien de ce bagne, tout ce qui subsiste se trouve place Leopold Héder et se résume à 2 ancres gigantesques qui décorent la pelouse, elles ancraient des pénitenciers flottants, vieux navires de guerre utilisés comme prisons ancrés à quelques encablures de la côte pour limiter les évasions autant que le personnel.

Par contre, il existe des images des derniers bagnards de Guyane, je vous mets un lien vers Daily Motion (y’a des pubs, mais bon) : https://dai.ly/x8ghv18 … ou comment une vague idée du bagne prend corps.

Le capitaine étant attiré par tous les ports possibles, nous sommes vite rendus à Remire-Montjoly, au port de Dégrad des Cannes, port de commerce principal de la Guyane dans lequel transitent 95% des produits importés pour la consommation locale. On voit au loin des cargos :

j’ai zoomé

Quand je dézoome on approche de … la marina … on regarde bien partout, c’est clair, la « marina » ou ce qu’il en reste est là :

c’est pas jojo

Ensuite nous nous dirigeons, avec émotion, vers un autre endroit mythique cher au capitaine, le port de pêche ! là où le capitaine et Henri avaient amarrés leur bateau il y a donc moult, et arrivons à l’endroit supposé, rien, enfin, quelques poteaux, de la vase et de la mangrove, mais rien quoi, nous cherchons, encore et encore, roulons à droite, à gauche, pestons contre Maps qui ne trouve pas l’endroit, mais si, nous sommes au bon endroit, le port de pêche a disparu et le souvenir du capitaine s’évapore dans sa mémoire infidèle, tout fout l’camp mesdames messieurs.

Malgré sa déception, nous sillonnons la Guyane, après le sud, le nord, pas beaucoup de voitures et jamais de bouchons, peu de bleds, mais par chance, en passant par Iracoubo, ça me fait tilt, j’ai lu quelque chose mais je ne sais plus quoi, et en voyant une église j’intime au capitaine de s’arrêter, c’est ça, j’ai lu un truc sur l’église !

l’église St Joseph qui ne paie pas de mine

Bon, il s’arrête, un peu de mauvaise grâce comme si je le réveillais de sa sieste, et c’est possible que le ronronnement du moteur sur cette route dénuée de tout intérêt agisse sur lui comme une berceuse, et nous entrons dans l’église …OH ! MY GOD !

Elle est peinte de la tête aux pieds !

classée monument historique depuis 1978

L’église a été entièrement peinte par un bagnard, Pierre Huguet, peintre en bâtiment, qui a mis 7 ans pour réaliser toutes ces fresques entre 1887 et 1893, il a ensuite été affecté pendant 4 ans à Cayenne à des travaux de voierie. Un panneau dans l’église précise qu’il fut libéré du bagne en 1909 alors qu’il a, en fait, disparu en 1900, peut-être lors d’une sixième tentative d’évasion, ce qui laisse à penser qu’il est mort noyé ou dévoré par les requins, mais sa légende raconte qu’il aurait réussi à rejoindre le Venezuela, laissant à jamais derrière lui son chef d’œuvre.

– ça vaut Michel Ange et la chapelle Sixtine ! c’est un autre genre mais ça le vaut ! chuchoté je à l’oreille du capitaine, tout réveillé pour le coup, il n’a pas l’air de cet avis, mais il n’est pas souvent de l’avis exprimé en première instance.

Sur la route des bagnes, il y a également celui de Saint Laurent du Maroni, inauguré en février 1858, la ville de Saint Laurent du Maroni ayant été créée postérieurement pour loger les gardiens et les bagnards libérés, ce bagne a fermé définitivement ses portes en 1946, et aujourd’hui il est restauré et accueille un musée qui retrace son histoire, des salles d’exposition et des ateliers.

Ce qui a fait la célébrité de ce lieu, c’est Papillon, c’est là qu’Henri Charrière, ou Papillon (surnom lié au papillon qu’il s’était fait tatouer sur la poitrine par aspiration à la liberté durant son engagement de 3 ans dans la marine) fut envoyé en 1933 pour le meurtre d’un collègue proxénète qu’il a toujours nié avoir commis, il s’en évada avant d’être repris et placé au bagne de l’île Royale d’où il réussira son évasion mais il vivra encore des années remplies de rebondissements éprouvants avant d’être véritablement libre à l’âge de 40 ans.

Pour en savoir plus sur Papillon : https://papillon-charriere.com/vie/le-bagne/

Et bien évidemment, le film avec Steeve Mc Queen et Dustin Hoffman : https://youtu.be/q49hs7wxHAM?si=_YMLIgFJAqVRmE8q

A part ça, à Saint Laurent du Maroni, il y a le fleuve Maroni, qui a pour particularité d’avoir en son milieu la frontière avec le Suriname (ancienne colonie néerlandaise indépendante depuis 1975), je n’en avais jamais entendu parler mais durant la cérémonie d’ouverture des JO à Paris, quand la délégation du Suriname a défilé, je les ai applaudi à tout rompre, comme des amis de longue date, je m’attache facilement.

De l’autre côté, c’est le Suriname

C’est un ballet incessant de pirogues qui traversent le fleuve dans les deux sens.

Et sinon, Saint Laurent du Maroni c’est pas folichon :

Nous reprenons la route qui n’est toujours pas plaisante, aussi quand je ne fais pas la lecture au capitaine chantons nous à tue-tête tiens bon la vague et tiens bon le vent, hissez haut ! Santiaaano ! si Dieu veut, toujours droit de-evant, nous irons jusqu’à San Francisco, et aussi nous irons à Valparaison, goodbye farewell, goodbye farewell ! on s’en donne à cœur joie.

Et on fait bien, parce que Mana c’est aussi tristounet que le reste :

A force, le capitaine ne se voit pas rester jusqu’au 21, il en a marre des bagnes, de la chaleur humide qui nous plombe, des moustiques qui nous bouffent, de la route qui défile, en plus j’ai vu ce que je voulais voir pour les plantes (je ferai des articles dédiés aux plantes plus tard), il décide qu’on partira samedi,

– mais je voulais visiter le centre spatial !

– bin tant pis, j’ai voulu nous inscrire sur internet mais il n’y a pas de place avant longtemps

Flûte alors. Mais que faire. Je trouve ça ballot d’être à Kourou et de ne pas visiter le centre spatial ! Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je me résous à faire l’impasse et nous profitons de la voiture pour faire l’avitaillement (je me décide à employer ce mot parce que dire qu’on va faire des courses ce n’est pas assez marin vous comprenez, alors qu’avitailler ça veut simplement dire ravitailler, bon, il existe plus de mots pour la bouffe que pour l’amour puisque c’est le même mot pour dire qu’on aime les spaghettis ou qu’on aime une personne), et tandis que je cuisine pour les quelques jours de notre prochaine navigation, le capitaine regarde ses mails et s’exclame qu’on lui propose deux places pour visiter le centre samedi matin, il me demande mon avis, bien sûr qu’on y va !

– on partira dimanche alors ?

– ah non ! samedi après-midi !

Il en a vraiment marre.

Et donc samedi matin, direction le centre spatial.

Ariane 5 … enfin, une reproduction

A l’accueil, une jeune femme fait l’appel et nous donne un badge qu’il faut obligatoirement garder tout du long, nous montons dans le bus qui va nous faire faire le tour de ce qu’il nous est permis de voir, la jeune femme nous explique plein de choses dans un micro : les fusées envoient des satellites protégés dans la coiffe située tout en haut de la fusée, Ariane 5 est aussi haute qu’un immeuble de 15 étages, pèse au
moment du décollage plus de 700 tonnes, 2 minutes après le décollage sa vitesse est de plus de 8 000 km/h, elle est constituée d’une structure à deux étages : l’étage inférieur, identique pour toutes les missions, est composé de deux parties : 1) un étage d’accélération à poudre ou booster qui pèse deux fois 240 tonnes et fonctionne pendant deux minutes, au tout début du vol et 2) un étage principal cryotechnique qui pèse un peu plus de 150 tonnes dont le moteur Vulcain fonctionne pendant environ 10 minutes. L’étage supérieur qui fonctionne à la fin du lancement et largue le ou les satellites est choisi en fonction des besoins de chaque mission.

Les boosters pour le décollage fonctionnent comme deux gros pétards puis sont largués en vol et retombent dans l’océan (ils ne vont plus les chercher car ça pollue plus d’aller les chercher que de les laisser pourrir par 4000 mètres de fond, bon), pour tout ça il faut des combustibles et des comburants, soit des propergols et des ergols, de l’hydrogène et de l’oxygène liquides à très basse température (-182°C pour l’hydrogène et -253°C pour l’hydrogène) qui sont envoyés dans la fusée par des bras cryotechniques qui se détachent seulement 5,5 secondes avant le lancement. Il y a de telles vibrations et un tel bruit au moment du décollage que pour les atténuer on envoie un véritable déluge d’eau de 30 m3 par seconde, car les vibrations pourraient détruire des structures des satellites qui sont dans la coiffe et qui coûtent bonbon. Le ou les satellites sont largués environ 30 minutes après le décollage de la fusée. C’est Ariane 5 qui a largué le James Webb Space Telescope, le plus grand télescope spatial à ce jour avec son miroir principal de 6,5 m de diamètre (ils ont eu du mal à le faire entrer dans la coiffe), à une distance de … 1.5 millions de kilomètres de la terre !

Nous nous sommes arrêtés sur l’aire de lancement d’Ariane 5 :

en plein milieu !

De loin nous avons vu l’aire de lancement d’Ariane 6 mais interdiction de s’en approcher, elle a décollé avec succès le 9 juillet 2024.

Nous sommes entrés dans le bunker du centre de lancement 3, bunker car, si près de l’aire de lancement, il faut protéger les personnes au cas où il y aurait une explosion, mon cousin Vincent a travaillé là, il m’a dit que si je l’avais prévenu que j’y allais, il m’aurait dit à quelle place il bossait (il gérait « les anomalies pour qu’elles soient acceptables et bon pour vol », ça fait sérieux) – mais interdiction de prendre des photos à l’intérieur :

c’est l’extérieur

Et puis nous sommes entrés dans la salle Jupiter, là où tout se passe lors d’un lancement

Où se trouve la salle des ingénieurs, informaticiens et autres techniciens derrière des vitres que je pense blindées :

De l’autre côté de ces vitres, les sièges réservés aux clients et aux officiels, il paraît qu’il y a une tension énorme jusqu’au largage final, à la réception du centre spatial il y a un buffet et du champagne qui attend tout ce monde, buffet et champagne qui ne sont pas consommés en cas d’échec, comme lors du lancement par la fusée Vega :

On me voit !

La visite dure 3 heures et est formidablement passionnante, je n’ai pas tout retenu, c’est compliqué d’envoyer des fusées dans l’espace, si j’avais su j’aurais mieux travaillé à l’école, mais qui nous donne envie de se faire chier à ce point en cours de physique-chimie ?

Pour en savoir plus sans se prendre le chou : https://cnes.fr/dossiers/fusees

Ca y est, on file rendre la voiture, rejoindre le bateau, et on part comme prévu …pour la Martinique ! ça va me faire drôle parce que nous y étions passés à l’aller, donc quelque part on aura déjà fait le tour du monde non ?

Pour si vous n’en avez jamais assez :

Nous étâmes : passé simple non reconnu par l’académie française, et pourtant quel panache !

En être de la revue : être déçu dans ses attentes, sans doute par allusion au mécontentement du soldat qui voyait sa permission repoussée en raison d’une revue.

Polard, polarde : étudiant(e) qui passe sa vie polarisé(e) sur les mêmes sujets, le nez dans ses cours polycopiés.

Pierre Huguet : condamné pour la première fois en janvier 1883 pour abus de confiance, condamnation suivie deux autres pour faux en écritures puis pour tentative d’escroquerie et port illégal de décorations, le récidiviste est condamné pour vol avec effraction en1889 à 20 ans de bagne et à la relégation ((l’obligation pour les bagnards de demeurer en Guyane après avoir purgé leur peine). Il a tenté de s’évader 5 fois et a été repris 5 fois. Voilà le bonhomme :

Santiano (Hugues Aufrey) : https://youtu.be/VQd1IOyhKS4?si=tR8XC_dYEuuiaKd3

Nous irons à Valparaiso, goodbye farewell, goodbye farewell : la chanson et les paroles, incontournable : https://asor44.fr/chant-nous-irons-a-valparaiso/

Publié par isabelle centre tao

Je suis thérapeute, conférencière et formatrice en Médecine Traditionnelle Chinoise MTC, j'ai fondé la chaîne du Centre Tao sur YouTube pour que vous puissiez apprendre le langage de votre corps et de ses énergies, vous rééquilibrer et vous soigner avec la MTC (diétothérapie, plantes, points d'acupuncture et plein de trucs magiques) en m'adressant particulièrement aux femmes et en leur destinant plusieurs de mes formations. Aujourd'hui je me lance dans une nouvelle aventure : découvrir les plantes du monde destinées aux femmes lors des différentes étapes de leur vie, afin d'aider toutes les femmes, où qu'elles soient, car même si la Pharmacopée Traditionnelle Chinoise est la plus riche de la planète, il existe partout dans le monde des plantes qui peuvent traiter les douleurs de règles, l'infertilité, les problèmes liés à la grossesse ou à la ménopause et aider les femmes qui n'ont pas accès aux plantes de la Pharmacopée Chinoise. J'ai décidé de faire ce blog pour vous faire vivre cette aventure, et je vous raconterai aussi bien mon quotidien sur le bateau et dans les différents mouillages, que mes rencontres d'herboristes, sorcières et sorciers, chamanes, tisaneurs et all these kinds of people !

6 commentaires sur « Quand on était à Kourou »

  1. Merci Isabelle! Et surtout bravo pour , les précisions , toute la documentation . Formidable travail.👌 Bonne continuation, Amicalement Dominique ( rencontrée sur le catamaran de Bertrand à Pollença)

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  2. Bravo et merci Isa pour tout ce que tu décris: c’est tellement intéressant! En fait je « t’entends parler »et cela me fait un bien fou!!😄

    joli le clin d’œil à notre prof d’histoire/géo, monsieur Héligon , qui m’a aussi menacée d’aller faire un séjour à Cayenne !!!😱🫣

    Bonne poursuite à vous!!😉

    je t’embrasse

    Co ☀️🫶

    Aimé par 1 personne

  3. ça me fait trop plaisir ton message Co ! j’espère que tu vas bien et aussi tes hommes, que devient Baptiste ? gros gros bisous et si tu as toujours mes coordonnées Whatsapp, donne moi quelques nouvelles 😉😘❤️

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