
Comme je vous l’avais dit, nous sommes repartis nuitamment le 28 avril à 3h30, plutôt précipitamment au vu du retard accumulé, ayant fini par tout balancer dans le bateau et lever les amarres sinon on y serait encore, et il faut dire que le capitaine avait vu une bonne fenêtre météo pour avoir du vent portant jusqu’au sud de l’Espagne, vendu.
A l’occasion de cette nouvelle aventure, le capitaine a acheté un beau cahier tout neuf pour en faire son livre de bord, j’ai fini par comprendre que celui que je lui avais offert restera à jamais vierge, mais en même temps il est écrit en Portugais, ça n’aide pas.
Toutes (sauf quand le capitaine oublie de les noter) les données de nav y sont consignées et c’est bien pratique, mais qui va se mettre à relire ça à part moi ? Même le capitaine n’y rejette jamais un œil, je le sais, j’ai les anciens dans mon bureau et il ne me les a jamais réclamés alors qu’ils sont siens.

Notre but est simple et efficace : repasser Gibraltar, remonter la côte Portugaise, traverser le Golfe du Gascogne, Irlande, Hébrides Extérieures, Féroé, Shetland, Ecosse, les Scilly, l’île de Wight, Dunkerque où on laissera le bateau pour l’hiver avant de continuer ensuite vers la Norvège.

Mais plus question de s’arrêter à Barcelone pour visiter la Sagrada Família ni à Nazaré pour voir la vague, encore moins de musarder sur la route, il va falloir recoller au programme et arriver avant début juin en Irlande,
– mais on ne va tout de même pas mettre un mois entier ?
Regard énigmatique qui se passe de commentaire à ce sujet, tout est possible et on ne peut jurer de rien, on a pris du retard alors on ne s’arrêtera pas plus qu’il n’est besoin pour refaire le plein d’eau et acheter à manger, cochon qui s’en dédie, cette fois nous n’avons pas pris le déssalinisateur car nous aurons suffisamment de ports ou de marinas pour prendre de l’eau, ça c’est bien, il est tout de même question de faire une halte à Brest, ça me plairait bien, moi toutes les escales me plaisent bien.
L’idée de départ c’est donc ça pour commencer :

Donc nous y voilà : temps hyper peinard le premier jour, spi, on est crevés après cette première nuit si courte où il a fallu se remettre dans le bain puisque nous n’avions pas navigué depuis 7 mois, alors quand le vent tombe et qu’on met le moteur la deuxième nuit, je ne me plains pas et je dors tout mon saoul quand ce n’est pas moi qui suis de quart, le vent revient le lendemain en fin de matinée, spi et voile haute, on trace.
Dans quel état d’esprit suis-je … cela n’a tellement rien à voir avec ce que je ressentais lorsque nous sommes partis pour le tour du monde, fini l’insouciance, récemment j’ai lu une citation anonyme : « celui qui n’a pas peur en mer n’est pas un marin, celui qui a peur de tout et de rien ne l’est pas non plus » et je me rends compte que j’ai encore du boulot pour être un marin, au départ du TDM je n’avais peur de rien, parce que je ne connaissais rien, et maintenant je peux flipper pour des broutilles, le baromètre n’y étant pas étranger, ce qui a vraiment changé en bien c’est que je sais interpréter les infos des appareils de nav, que je peux régler le bateau comme il faut, et surtout que lorsque le capitaine me demande une info je lui réponds parce que je me tiens au courant, maintenant ça m’intéresse de savoir ce qui se passe, je ne suis plus la candide avec une fleur aux dents, je devais être sacrément conne mais c’était reposant, la conscience des choses n’est pas toujours un cadeau.
Le soir du deuxième jour, on passe déjà Majorque, la mer est désagréable mais on a eu le temps de se réamariner, le capitaine se maudit autant qu’il est possible de se maudire parce qu’il a préféré passer au Nord plutôt qu’au Sud et qu’on n’a pas de vent mais de la mer, on longe l’île Dragonera mais on n’avance pas, on finit par mettre le moteur, mécontent il décide de passer au Sud d’Ibiza et Formentera, il s’en veut, avant il n’aurait jamais mal choisi, maintenant il est mauvais, il est fini, si ça se sait il est mort, on retrouve du vent mais on passe une mauvaise nuit avec 1 ris à la GV et trinquette, une mer croisée, ça tape, je lui assure que je ne lui en tiens aucunement rigueur, manquerait plus que je fasse ma mijaurée.

30 avril, le vent monte dans l’après-midi, 29/35 nœuds, 2 ris à la grand voile + 1 au génois tangonné, on file à 8/9 nœuds, on empanne en soirée et on prend le 3ème ris, tout va bien, le portant sous génois tangonné c’est mon allure préférée et avec du vent et des ris c’est pépère, au fil de la nuit le vent tombe, le capitaine lâche les ris l’un après l’autre et au matin du 1er mai on renvoie le spi après le petit déjeuner, qu’on affale quand le vent remonte dans l’après-midi, et puis le vent retombe et le capitaine s’en veut au moins autant que la veille d’avoir affalé trop tôt, heureusement que les copains ne sont pas là, imaginez que ça se sache.
En soirée, le vent arrière est si pauvre que les voiles claquent, on affale et moteur, on renvoie le génois seul dans la nuit quand le vent repasse plein cul à 35 nœuds, c’est à se demander pourquoi mettre la GV quand on voit comment on file sous génois seul. Je ne repose pas la question au capitaine, il me l’a déjà expliqué et dieu sait qu’il n’aime pas répéter les explications qu’il m’a déjà données, il mémorise ce qu’il me dit dans le petit carnet de son cerveau intitulé « ce que j’ai déjà dit à isabelle », ça ne rigole pas. Donc c’est pour équilibrer les tensions au niveau du mât. Et aussi stabiliser le bateau, et ça c’est vrai, on sent trop la différence quand le bateau est bien équilibré. Moi je dois avoir un carnet « ce que le capitaine m’a déjà expliqué mais que j’ai pas besoin de retenir parce que ça ira plus vite de lui redemander ». Alors voilà.

On doit remettre le moteur quand ça devient pétole et on passe Gibraltar au moteur le 2 mai au soir, le capitaine, qui pense à tout, avait remis les Pingers à l’eau et sortis 2 bidons de gasoil dans le cockpit au cas où des orques auraient voulu jouer avec nous mais on n’en a pas besoin et ça m’arrange, sur une appli qui recense les attaques interactions d’orques, il est précisé qu’il y en a eu plusieurs ces derniers jours dans le quartier, mon regard ne quitte pas la mer, debout dans le cockpit je scrute, il y a plus de cargos que d’orques à surveiller, ce qui me fait rire c’est que j’ai lu un post sur un groupe Facebook qui concernait les orques et le passage de Gib, dans lequel des navigateurs (avertis) évoquaient la possibilité d’utiliser du gasoil ou de l’eau de javel, les réponses de personnes qui n’ont jamais mis le pied sur un voilier criaient au crime contre l’humanité, tiens, c’est comme ceux qui donnent leur avis sur une opération du cœur avec une formation de cariste.

Quand on passe Tarifa avec 2 nœuds de courant dans le nez, il fait nuit,

il est déjà plus de 23h, ensuite on se relaie pour les quarts avec le capitaine, prochain objectif sur notre route, le Cap St Vincent, pointe extrême ouest de la côte méridionale du Portugal, extrémité occidentale du golfe de Cadix et, bien entendu, point de repère crucial pour la navigation, les Romains l’appelaient le Promontorium Sacrum, un lieu sacré lié aux divinités maritime, il doit naturellement son nom à Saint Vincent dont le corps, selon la légende, aurait été ramené sur ce lieu après son martyre qui consista à être privé de nourriture, mis sur un chevalet puis rôti sur un gril, quelle imagination.

On a 111 NM à faire pour y arriver, mais avant on s’arrêtera à Portimão pour se poser un peu, l’après-midi le vent refuse, 23 nœuds, le capitaine règle les voiles,
et le soir ça refuse encore, on se retrouve au près bon plein avec 20 nœuds, 2 ris à la GV + trinquette, le capitaine trouve que nous sommes sous-toilés, c’est possible, au moins on ne gite pas trop et ça me convient parfaitement, on arrive à Portimão à 1 heure du matin, ça fait quasi 6 jours qu’on est partis, c’est pas mal pour une reprise, s’arrêter ici nous permettra de laisser passer un gros coup de vent qu’on aurait dans la gueule, c’est mieux comme ça.
On passe la nuit au ponton d’accueil mais on ne peut pas y rester, pas plus que dans la marina, c’est comme ça ici, la marina n’est pas faite pour les navigateurs, bon, on nous laisse faire le plein d’eau et prendre une douche (parce les douches sur la jupe en navigant, c’est de l’histoire ancienne, bien qu’il soit arrivé une fois que le capitaine s’y aventure avec force cris agua fresca ! agua fresca !) avant de se déplacer dans le mouillage juste en face, le matin on voit passer les chalutiers qui reviennent de pêcher :
Portimão est réputé pour ses plages, mais ça fait un peu Miami, surtout après 6 jours de mer qui coupent du vrai monde, en plus je dis au capitaine que c’est très surprenant qu’il fasse aussi frisquet début mai au sud du Portugal, je m’étais attendue à des températures plus clémentes mais que non point, on se pèle.

Comme le capitaine veut voir le Cap St Vincent de l’intérieur, nous louons une voiture pour nous y rendre, fouettons cocher le cœur joyeux, sur la route apercevons plein de nids de cigogne avec des petits, des cigognes ! que je crie, le capitaine pile, demi-tourne, nous ne le savions pas mais nous traversons la zone protégée de la Ria de Alvor qui est un lieu d’observation privilégié des cigognes blanches, aux innocents les mains pleines !

Nous passons par Sagres qui se trouve sur la route, ville bien connue des surfeurs tout comme les spots de Supertubos, Coxos, Carcavelos, Costa de Caparica, Praia do Norte et j’en passe, Supertubos étant réputée car il s’y déroule le Rip Curl Pro Portugal, compétition qui fait partie de la World Surf League, sans oublier Praia do Norte, située au nord de Nazaré, paradis des surfeurs à la recherche de vagues gigantesques, hélas on ne s’y arrêtera pas puisque notre retard, mais le capitaine m’a promis qu’on irait quand nous serons sur le chemin du retour … Entre Sagres et le Cap St Vincent se trouve la plage de Beliche, autre spot bien connu pour son wedge (ou shore break, vague de bord) qui est une vague qui déferle près du rivage de manière soudaine et puissante en créant un mur d’eau très raide et parfois tubulaire, mais aujourd’hui c’est bien calme et il y a même des voiliers qui y sont mouillés, le capitaine y avait prévu une escale, rayée de la carte depuis, comme tant d’autres.

Les falaises du coin sont splendides, on voit le phare du Cap St Vincent au loin :

Et on va le voir de près :

Et le 7 mai de bon matin, tout requinqués, nous quittons Portimão, sans vent, donc moteur, le baromètre indique 1008.2 Hpa (pression atmosphérique légèrement supérieure à la normale, ce qui est souvent associé à un temps généralement stable et ensoleillé ou à des conditions météorologiques calmes, mais cela peut aussi varier), je ne vous le précise pas à chaque fois mais le capitaine note très régulièrement la pression atmosphérique sur son journal de bord, nous longeons les falaises de Lagos,

passons le Cap St Vincent,

et retrouvons du vent, mais guère, hissons les voiles et remontons plein nord au près bon plein sans se presser.
Après le déjeuner, le capitaine a un coup de mou et s’en va faire une sieste bien méritée, à chaque fois que je lui dis que c’est bien mérité il proteste, il ne mérite jamais rien à l’en croire, moi je vois bien tout ce qu’il trafique et règle et prévoit, il est brave, bien brave et bien méritant, mais à peine allongé voilà qu’il se relève avec une tête de quelqu’un qui vient d’être témoin du pire, les yeux quasi exorbités il me pousse contre la cloison, tire la descente dans un geste désespéré pour voir le moteur et se met à crier comme s’il venait de se péter le petit orteil dans le pied de la commode de grand-mère,
– quoi ?! qu’est-ce qu’il y a ?!
– j’ai oublié de remettre le bouchon après la mise à niveau d’huile !!!!
et comme on a fait du moteur ce matin, il y a de l’huile qui a pissé partout dans la cale moteur, il peste contre lui, quel âne, non mais quel âne ! tandis que je lui tends des rouleaux de papier absorbant et que nous nous mettons de concert à nettoyer autant que faire se peut, il se traite de sénile, d’imbécile, dit qu’il ne vaut plus rien avec une sorte d’angoisse dans la prunelle, moi, dès le moment qu’il n’y a pas mort d’homme, je reste calme, je lui dis que non, qu’il n’est pas sénile, que ça peut arriver à tout le monde d’oublier un truc, mais il n’est pas tout le monde, loin s’en faut, c’est en se couchant et en fermant les yeux qu’il ne s’est pas vu revisser le bouchon du réservoir d’huile et qu’il a compris qu’il ne l’avait pas remis (moi aussi il y a plein de trucs importants qui me reviennent en stade alpha, c’est drôlement utile), après il faut récupérer le bouchon qui a été se fourrer dans un coin improbable, mais la roue tourne, après la pluie vient le beau temps, il peut enfin l’attraper de la pulpe de ses doigts au bout de toute la longueur de son bras étiré comme un élastique, le revisser, il faut remettre de l’huile, vérifier par deux fois que le bouchon a bel et bien été remis, quand tout est bien réglé le capitaine retourne se coucher avec un bras plus long que l’autre, tandis que je surveille un gros chalutier qui navigue pas trop loin de nous … les chalutiers il faut les surveiller, ils ne vont pas sur une route droite comme les cargos ou les voiliers, non, ils naviguent de-ci de-là cahin-caha en suivant un tracé illogique, changent de cap comme de chemise, et soudain, celui là bifurque et s’en vient droit sur nous … je file à l’AIS regarder son angle de relèvement pour noter s’il reste identique dans le temps (risque de collision) ou s’il évolue (on peut se détendre), et remonte dans le cockpit pour vérifier s’il arrête de nous foncer dessus, mais il continue à nous foncer droit dessus l’empafé, c’est pas normal, le capitaine dort depuis peu et ça serait cruel de le réveiller après toutes ces émotions, néanmoins quand le chalutier arrive de plus en plus prêt et toujours dans la même direction et toujours avec le même angle de relèvement, je m’en vais le prévenir, lui qui m’a toujours dit que s’il y a quoi que ce soit tu me réveilles isabelle ! Soit, exauçons ses vœux, je le réveille en lui demandant si ce chalutier ne va pas venir nous aborder, est-ce qu’il y a des histoires de piraterie dans le coin ? Pas à sa connaissance, il s’extirpe de sa couchette et viens voir ce qu’il en est, se moque de moi en me disant que le chalutier va passer derrière nous, note dans son journal de bord que Cristina Fed a fait peur à isa et s’en retourne siester, au moins il a la preuve que je surveille quand il dort. Le chalutier est bel et bien passé derrière nous. Mais très près.
On passe la première partie de la nuit au près bon plein avec 11 nœuds de vent, en avançant à 6/6.5, ce qui convient au capitaine qui n’est pas si facilement contentable, avant 3 heures un petit grain fait tomber le vent, on roule le génois et on démarre le moteur, à 3h30 ça remonte, on peut renvoyer le génois, comme je prends mon quart à 4 heures ça me fait une petite nuit, c’est pas de pot quand il faut manœuvrer pendant son tour de sommeil, à 8 heures on passe la baie de Lisbonne.


Petit à petit le vent adonne et à midi il faut envoyer le spi au grand plaisir du capitaine, on prépare tout ce qu’il faut, chacun a désormais sa tâche, au capitaine le bras, à moi l’écoute et le barber, à nous deux le tangon et l’envoi hisse-et-oh, hissez haut !
Et là, plouf.
Le mousqueton de la drisse s’est ouvert, le spi chalute, comme l’écrira le capitaine dans son journal, c’est normal au Portugal pays des pêcheurs, le capitaine a de l’humour. Parfois.
Que je vous le raconte à ce moment du récit laisse présager que nous avons récupéré le spi passé sous l’étrave et la quille sans le déchirer, et oui, ça n’a pourtant pas été une mince affaire car ça pèse dix ânes morts un spi plein d’eau, mais avec de la bonne volonté et en faisant taire la petite voix sournoise qui souffle que si le spi coule, plus de spi à envoyer, plus de merde avec le spi, mais on y arrive et on renvoie le spi sur la drisse de genaker dans la foulée, tout ça a pris son temps et nous a affamés, on l’affale sur le coup de 20 heures pour retrouver le bon cap, il fallait être trop abattus pour le garder. Mais dès le lendemain matin on peut le renvoyer après avoir empanné alors pourquoi s’en priver, on ne s’en prive pas, il faut empanner encore en fin de matinée, quand on renvoie le spi il s’enroule autour de l’étai de génois, formant ce qu’on appelle un magnifique cocotier …

Un mémorable cocotier, même, dira le capitaine, je ne sais pas comment on a réussi à ne pas déchirer le spi, mais on a réussi et on l’a renvoyé, pour l’affaler à peine plus tard juste avant qu’un grain nous tombe dessus, on ne s’embête jamais en navigation.
Et en début d’après midi, nous arrivons à notre escale suivante car, dans sa mansuétude, le capitaine consent à une seconde escale, Viana Do Castelo en l’occurrence. Mais il y a un mais, il est plus de 17 heures, le petit pont pour les piétons, qui enjambe l’étroit canal qui mène au petit port de pêche, ce petit pont est descendu et on ne peut pas passer.
Tandis que le capitaine tournicote dans l’avant-port, j’appelle à la VHF, le 16, le 12, le 9, tous numéros habituels à appeler en la circonstance, aucune réponse, il est plus de 17 heures, il ne faut jamais arriver après 17h. Je finis par trouver le numéro de téléphone de la marina et appelle car nous sommes en Europe et mon forfait fonctionne, gloria, un monsieur finit par me répondre juste avant que je ne raccroche, nous réussissons à nous comprendre avec nos anglais respectifs et approximatifs, après plusieurs échanges et rappels il me transmet le numéro de la personne qui nous ouvrira le pont, et deux heures plus tard, nous pouvons enfin nous amarrer dans le port de pêche.

Et pourquoi pas dans la marina ? N’aurait ce pas été plus simple puisque sans petit pont à soulever capitaine ? Et bien non, ce n’est juste pas possible, encore une marina portugaise dans laquelle les plaisanciers ne peuvent pas s’amarrer, les places sont réservées aux petits bateaux locaux, j’exagère car en fait il y a une place pour les plaisanciers, une seule, mais elle était déjà prise. Du coup les douches sont à perpète.


Nous sommes amarrés juste en face du célèbre Gil Eannes, un ancien navire-hôpital portugais qui a servi de navire amiral de la flotte blanche portugaise pour la pêche à la morue dans les eaux de Terre-Neuve et du Groenland et est désormais un musée ouvert aux visiteurs :

Le lendemain matin, le capitaine dort encore tandis que je prépare le petit déjeuner, il faut récupérer !

Pour en savoir un peu plus sur Viana do Castelo, je vous indique que celle ci possède une riche histoire maritime et a été un port de départ important pour de nombreux marins et navires, notamment pour la pêche à la morue, c’est l’une des plus belles villes du nord du Portugal, elle est considérée comme la Mecque de l’architecture grâce aux nombreux grands noms de l’architecture portugaise contemporaine qui ont signé plusieurs installations et espaces de la ville.

Une église baroque abrite l’icône de Notre-Dame de l’Agonie, vénérée par les pêcheurs. Elle sort tous les ans, le 20 août, pour bénir la mer lors des fêtes les plus colorées du Portugal :

Le dimanche, avant de repartir, je monte le capitaine au mât pour qu’il décoince et redescende la drisse de spi bloquée en haut du mât depuis que le mousqueton s’était ouvert, ça attire du monde qui le regarde et s’émerveille, un homme au mât ! quel courage ! quelle abnégation ! il y a même des gens qui s’asseyent en tailleur par terre et le prennent en photo, je mouline le winch mais personne ne me prête attention, le capitaine qui, imperturbable, gravit les échelons, ne remarque personne ou fait semblant, le public s’éparpille quand il est redescendu vivant, personne ne demande d’autographe.
Nous repartons en fin de journée avec le plein d’eau et de victuailles, passons près d’éoliennes dans la mer,

puis dinons d’un repas qualifié d’excellent ! par le capitaine qui s’en va dormir tandis que je prends le premier quart, mais …

A 9 heures le 12 mai, on passe le Cap Finistère, cap qui a le phare le plus à l’ouest de l’Europe continentale, son point n’est pourtant pas le plus à l’ouest, c’est le Cabo da Roca au Nord de Lisbonne qui détient ce titre. Le nom Finisterre, comme celui du Finistère en France, dérive du latin finis terrae, qui signifie extrémité de la terre.

Mais nous on ne voit rien de son phare, le temps est moche, il y a du vent et de la mer, on le passe au près bon plein sous trinquette + 1 ris à la GV, en même temps il est réputé chez les marins en tant que zone dangereuse en raison des conditions météorologiques souvent difficiles, des vents forts et des mers agitées et croisées, on n’est pas déçus.
Le temps s’arrange dans l’après-midi, on navigue au largue et on avance bien, il y a plein de bateaux à surveiller, le capitaine étudie les fichiers météo, faudra t’il longer les côtes françaises, peut-être faire une escale à Brest, ou bien sera t’il mieux de filer tout droit vers l’Irlande, un casse-tête.

Le soir le vent tombe, puis remonte, on est au près bon plein parce que si on garde le cap droit vers l’Irlande on serait trop près du vent, c’est donc l’option directe vers l’Irlande qui a été retenue, le capitaine écrit dans son journal « Isa dort enfin j’espère. Très courageuse parce que les premières 24h n’ont pas été confortables », si je ne l’aimais pas je commencerais carrément à le faire, c’est vrai que ce n’était pas confort, mais comme je lui dis, s’il n’y a pas de danger, tout va bien. Le vent adonne dans la nuit qu’on finit au travers avec la houle et les vagues de face, pas plus de confort, pas plus de danger.
Le lendemain on se retrouve plein cul sous spi, le capitaine change le cap de 350 à 330° histoire, dit-il, je n’aurais jamais inventé ça toute seule, histoire d’aller chercher le refus dans le centre de la dépression, et empanne pour faire une aile de mouette comme disent les bretons, ce qui décrit une manœuvre où un voilier se dirige vers une zone de vent plus favorable, comme le centre d’un anticyclone, en longeant une ligne de vents tournants, sauf que là il veut aller chercher la dépression. Soit. Il nous reste 315 NM avant le Fastnet.
On garde le spi et le capitaine passe une superbe nuit, c’est le genre de truc qui le rend enthousiaste, moi je suis plus mitigée parce que tintin pour dormir, sous spi le bateau slide à mort et j’ai le sang qui passe de bâbord à tribord de ma cervelle, plus les cargos à surveiller, je commence à avoir les yeux en boules de loto…
Mais dès 6 heures le matin du 14 mai, il faut affaler, on repartait trop à l’ouest avec le spi, nous voilà au largue sous GV + génois, l’après-midi le vent tombe, une hirondelle vient se poser sur le bateau, on lui prépare des trucs à manger avec ce qu’on a, mais les miettes ce n’est pas son truc, c’est mauvais signe …finalement on ne la voit plus, elle a dû repartir non sustentée, m’étonnerait qu’elle aille bien loin (on l’a retrouvée décédée sous l’annexe quand on l’a mise à l’eau, elle s’était cachée là pour mourir).

Le soir le vent tombe, moteur, lendemain matin on peut renvoyer de la toile avec 9 nœuds de vent, c’est pas violent, toute la journée on avance lentement, il fait beau, le baromètre caracole :

Quelques heures de moteur dans la nuit suivante, à 3 heures on retrouve du vent mais on ne met que le génois, on peut dormir un peu en surveillant les cargos, à 8 heures locales (7h GMT) on passe le mythique Fastnet sous le soleil et dans une mer calme, le rêve ! comme s’exclame le capitaine, on n’est plus qu’à 7NM de l’Irlande, on a 2 semaines d’avance sur le programme et c’est l’heure de prendre un bon KF (un café, le capitaine écrit toujours KF).

Le Fastnet Rock est mythique en raison de sa réputation redoutable dans le monde de la voile, notamment grâce à la Rolex Fastnet Race, l’une des régates les plus exigeantes en haute mer, réputée pour sa difficulté et ses conditions parfois extrêmes. Il est dit qu’il est considéré par beaucoup comme le « Cap Horn de l’hémisphère Nord » en raison des tempêtes et des naufrages qui s’y sont produits. Le phare du Fastnet est mondialement connu pour être un point de passage emblématique de la Fastnet Race. Créée en 1925, cette course relie Cowes (Royaume-Uni) à Plymouth en passant par le Fastnet. L’édition de 1979 est tristement célèbre pour la tempête qui causa la mort de 15 marins, marquant l’histoire de la voile. Le phare a affronté certaines des pires tempêtes enregistrées dans l’Atlantique Nord, en 1985, des vagues mesurées à plus de 48 mètres l’ont frappé 😲!

Deux petites choses pour finir aujourd’hui :
Le chevalet : instrument de torture qui consiste en une sorte d’échelle sur laquelle sont attachés les bras de la victime en haut et les pieds en bas. Les pieds sont reliés à une roue par une corde. Lorsque la roue tourne, la victime est écartelée.
Agua fresca : en espagnol : eau fraîche, mais aussi ce sont des boissons rafraîchissantes à base d’eau et de fruits, avec parfois d’autres ajouts comme des légumes, des fleurs, des graines, etc.

Toujours un vrai plaisir de lire la prose pleine d’humour d’Isabelle !
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merci Jean-Claude (désolée, il y a certains commentaires que je ne vois qu’aujourd’hui !)
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