
Bon bon bon, 6 août, 20h30, nous quittons Lerwick parce que nous avons une toute petite fenêtre météo bien étroite avant le prochain coup de vent de demain matin, j’avais dit au capitaine que ça ne serait pas plus mal d’attendre ici que ce prochain coup de vent passe parce qu’à coup sûr on va se taper la mer de la tempête Floris qui vient de passer, mais le capitaine n’aime pas poireauter, encore moins passer pour un pleutre, ce ne sont pas les restes d’une tempête qui vont l’arrêter, donc on lève les voiles. Ça ne m’arrangeait pas de partir après une longue journée de travail, mais déjà que j’empêchais le capitaine de partir plus tôt, je n’allais pas en plus me plaindre…
Je vous le donne en mille, on a une mer démontée, coquillettes au beurre de circonstance, rien d’autre ne passe dans ces conditions, ce sont les poissons qui finissent par manger le repas du capitaine, moi ça va parce que je reste assise, mais lui manœuvre encore et toujours alors forcément ça fait vomir de s’agiter comme ça, heureusement seulement 41 NM jusqu’à notre escale à Fair Isle qui nous permettra, et d’une de découvrir cette île perdue, et de deux de laisser passer le mauvais temps.
On y arrive à 3 heures du mat’, pas bien vaillants et c’est un euphémisme.
Fair Isle ! tellement paumée et petite qu’on ne la voit pas sur Navionics si on n’agrandit pas la carte (cf photo du haut), elle se trouve entre les Shetland et les Orcades.
Quand on agrandit la carte, on la voit :

4.8 kms de long et 2.4 kms de large.
7.68 km² sur les 510.1 millions de km² de la planète, ça fait 0.0000000150558 % de la surface de la terre si je ne me suis pas plantée dans mes calculs, une chose est certaine, c’est que c’est peu.
Nuit noire.
Vent de Sud-Est.
Marée basse.
Je ne suis pas devin, mais je suppute que ça va être un peu tendu.
Je vous montre :

A gauche c’est Navionics, donc la carto de navigation : là où il y a l’icone de voilier en rose, c’est là où se trouve le quai où nous souhaitons nous amarrer.
A droite c’est Google Earth, la flèche pointe le petit port qui nous tend les bras.
Je vous agrandis le truc pour que vous compreniez bien ce qui se trame. J’y tiens.

Concentrez vous : à gauche, Navionics, vous voyez à quoi on doit se fier en navigant, et à droite Google Earth : la flèche rouge montre notre trace : il faut affaler la grand-voile, et comme on a un vent de Sud-Est et bien on se met dans ce sens là pour être face au vent.
Ça souffle fort, il y a de la mer même si on est pas mal abrité dans cette petite baie, c’est ce qui me travaille c’est qu’elle est petite la baie, je regarde toujours la taille des baies où on doit affaler, parce que le capitaine prend toujours soin de plier très correctement la GV quand on l’affale, ça prend son temps. Et il a raison, parce que ça coûte bonbon les voiles.
En général, on se met au moteur, bateau face au vent, et on enclenche le pilote automatique pour y rester, ça marche plus ou moins parce que lorsque le vent souffle fort, il pousse le bateau d’un côté ou de l’autre, il faut rectifier la trajectoire, pas facile de rester face au vent dans ces conditions. Pour pallier au problème, il faut mettre des watts, mets des watts ! qu’il me crie, des gaz quoi, mais ça ne suffit pas toujours non plus. C’est pour cela qu’il arrive que le capitaine veuille que je sois à la barre d’une main tout en laissant filer la drisse de GV de l’autre, au rythme de ses incantations, descends, stop, descends, STOP ! DOUCEMENT ! etc etc etc, ce qui veut dire qu’il se fie plus à moi qu’au pilote automatique à ce moment là, on appréciera.
Le capitaine, toujours en général, et toujours quand on affale, est debout sur le pont du bateau pour plier la GV au fur et à mesure que je la laisse descendre depuis le cockpit.
Ça prend son temps comme je disais plus haut.
C’est pour cela que je regarde toujours la taille des baies, de manière à évaluer si on a le temps.
En tous cas, pour une fois la baie est vraiment trèèèèès petite, je me dis qu’il va falloir qu’on se grouille et que le capitaine soit moins regardant sur les plis.
C’est parti, on affale, je vous rappelle que c’est nuit noire, sans lune, que tout prend des proportions énormes dans une nuit noire sans lune et une toute petite baie, dans ma tête du moins car le capitaine n’a pas l’air de se soucier plus que ça, un pli à tribord, on affale, un plis à bâbord, allez allez ! Un autre pli, un pli de plus c’est un pli de moins, allez, allez !
Je jette un œil sur la tablette posée dans le cockpit, préviens le capitaine qu’on approche des rochers, de toutes façons on les voit bien de nos propres yeux, ils sont tout noir dans la nuit noire, mais le problème ce sont les rochers qu’on ne voit pas parce que sous l’eau, je vois bien qu’on arrive dans le bleu, et c’est pas bon signe quand on arrive dans le bleu, le bleu c’est quand il y a de moins en moins de fond, les lignes noires qui sont de plus en plus collées les unes aux autres, c’est quand le fond remonte à toute blinde,
– on arrive dans les rochers ! que je crie !


– Tourne ! tourne ! TOURNE ! qu’il crie à son tour
Je saute sur la barre, à droite des petites falaises, des rochers, à gauche je ne vois rien, que le taud de soleil au-dessus de ma tête (ici c’est plutôt un taud de pluie), la bôme et le capitaine sur le pont, et la nuit noire, vite, il faut tourner, vite, à gauche je sais que c’est la mer, à droite la terre, le danger c’est la terre que le capitaine m’a dit et répété, c’est pas la mer, je pousse la barre, vite se sortir du danger, viiiite !
Hurlement du capitaine, MAIS PAS DE CE CÔTÉÉÉÉÉÉ !
Trop tard, beaucoup trop tard.
BADAM PATATRAS BADABOUM.

Drame.
On a percuté des rochers.
Ça a fait un boucan démesuré. Le bateau a fait un saut, a basculé, à droite, à gauche, tout secoué.
Putain on va couler.
La capitaine jaillit dans le cockpit en criant. Que crie t’il ? Je ne sais pas. Il crie. Il peut toujours vociférer, je ne l’entends pas, je n’entends que mon propre cri intérieur, hallucinant, dévastateur, un énorme désespoir qui me laisse debout et inutile, putain de putain j’ai bousillé le bateau du capitaine, j’attends de voir l’eau entrer à flots, et je n’ai plus qu’une idée en tête, que faut-il sauver en priorité, ah ! mon ordi parce que j’ai tout mon boulot dedans, on n’a pas besoin de bouffe on est juste à côté d’une île.
– On va couler ? que je lui demande
Le coin d’une lèvre du capitaine, dans sa colère, esquisse tout de même un poil de sourire déconcerté, ça ne dure pas,
– mais non on ne va pas couler, mais ça a dû bousiller la quille !
Ouf. On ne va pas couler (je lui sais toujours de gré de ne jamais agrémenter ses commentaires de noms d’oiseaux à mon encontre).
Il repart sur ce qu’il me demandait déjà sans que je l’entende
– Pourquoi tu as poussé la barre ?! il fallait aller de l’autre côté !
Alors là il est gentil, qu’est-ce que j’en savais qu’il fallait tourner à gauche et pas à droite ?
– Mais comment je pouvais le savoir qu’il fallait tourner à gauche et pas à droite ? et comment tu sais qu’il y avait un rocher à gauche et pas à droite ?
Ah !
– Mais on va toujours vers le port ! on ne retourne pas vers le large !
Soit. J’avoue que je n’en savais rien d’où était le port, et que je n’avais jamais remarqué qu’on tournait systématiquement vers le port ou le mouillage après avoir affalé (depuis j’y prête attention, et évidemment que ça dépend des fois et de l’espace que l’on a, parce que la carto ne change pas, mais le sens du vent n’est pas toujours comme on voudrait) (je ne fais jamais la remarque au capitaine parce que ça reviendrait à remettre le sujet sur le tapis et que ce sujet fait partie des sujets que j’évite, nul besoin de remuer le couteau dans la plaie) (ce que je fais bien entendu en vous racontant la mésaventure, mais bon, c’est un peu comme à confesse, il paraît qu’une fois qu’on a avoué on se sent mieux).
Le capitaine prend le temps de foncer sur la carto pour regarder où on s’est planté, on le voit bien sur Navionics … il n’est pas mentionné de rocher. Juste que ça remonte et qu’il n’y a pas de fond, il fait une marque sur l’endroit incriminé :

On peut donc supposer qu’il se serait passé la même chose si j’avais tourné à droite. Que c’est fort probable. Lueur d’espoir. Je me dis que le capitaine va soulager ma conscience d’une remarque en ce sens, mes fesses.
Nous allons nous amarrer sans plus un mot le long du quai du tout petit port de cette toute petite île, j’ai le poids de tous les péchés de tous les marins depuis la nuit des temps sur les épaules, je peux vous dire que ça pèse, la capitaine est froid comme un ours polaire pendant l’hibernation qui ne finit jamais.
Plus tard, quand nous rentrerons à Dunkerque et sortirons le bateau pour le caréner et constater les dégâts, nous verrons enfin ce que ça a donné :

C’est le capitaine qui va la réparer, tout bien décaper et poncer, laisser sécher toute l’humidité infiltrée après avoir fabriqué une petite niche tout autour de la quille et branché un petit radiateur soufflant, remettre du mastic époxy, appliquer un enduit de finition et un primaire époxy, avant de finir avec des couches d’antifouling bleu, une fois qu’il aura terminé la quille sera comme neuve. J’apprendrai plus tard qu’une telle mésaventure, à savoir talonner dans des rochers, faire une touchette comme je le lui entendrai dire, lui était déjà arrivé des années auparavant avec une autre équipière (le traître), ça me fera comprendre pourquoi il savait ce que ça donnerait quand on sortirait le bateau de l’eau, et moi j’aurai compris que la quille a beau être en plomb, elle est protégée par des couches d’époxy pour empêcher l’eau de s’infiltrer, éviter l’oxydation car le plomb s’oxyde et se corrode dans l’eau de mer, et obtenir une surface parfaitement lisse pour l’hydrodynamisme. Vous et moi savons tout désormais, je peux mourir tranquille.
Le lendemain, grand beau, quand je pense qu’on a navigué de nuit parce que ça allait souffler fort, on se lève tard, avec cette histoire et le temps de l’amarrage nous nous sommes couchés à point d’heure, je suis éteinte pourrait-on dire, le capitaine ne dit pas grand chose mais me fait tout de même deux ou trois remarques acides sur ce qui s’est passé, j’avance les faits susceptibles d’excuser ce faux pas, la nuit, la fatigue, la marée basse, la petitesse de la baie, le temps de l’affalement, je lui dis que c’est un contexte et pas ma seule faute, il n’abonde pas et ça me plombe autant que la quille l’est, nous restons cois la majeure partie de la journée. Je constaterai, beaucoup plus tard, qu’il ne fera pas mention de ce drame dans son journal de bord, au moins ne serai-je pas accablée dans ses écrits. Je m’accable déjà assez toute seule.


L’après-midi nous allons jusqu’au phare Nord de l’île qui conserve encore sa corne de brume bien qu’elle ne soit plus en service, quand on s’y approche il y a un panneau qui indique qu’il n’est pas permis d’aller plus loin, le capitaine enjambe le portail et m’enjoint de le suivre, ce n’est vraiment pas le jour à lui refuser quoi que ce soit, j’obtempère avec un entrain feint, je sais bien feindre un entrain feint.




L’intrépidité du capitaine nous permet de voir la fameuse corne de brume et toute l’installation nécessaire à la production de sons entre 115 et 140 décibels afin d’être entendus à au moins 2 milles nautiques même dans un brouillard épais, à savoir que 140 dB est un niveau comparable à un marteau piqueur ou au décollage d’un avion.
Pour avoir une idée de ce que pouvait subir un sonneur de cloche, tant qu’on parle de sons qui déglinguent les oreilles, les cloches d’église produisent un son entre 110 et 125 décibels, le Bourdon Emmanuel de Notre Dame de Paris a un battant de 450 kilos qui produit un Fa dièse très pur de 125 décibels au pied de la tour Sud, de quoi devenir sourd, vous en conviendrez.


Au retour le temps commence à se gâter et le vent attendu souffle de plus en plus fort, nous faisons néanmoins un détour par la crique et la falaise Maver’s Geo au Sud-Est de l’île, celle qui monte en pointe :

Et là. Des centaines et des centaines de macareux.
Fair Isle abrite l’une des plus grandes colonies de macareux moines d’Europe, de l’ordre de 20 000 oiseaux, on peut les observer pendant leur saison de reproduction, soit de mi-avril à mi-août, c’est un sacré coup de pot parce qu’à quelques jours près on aurait pu les manquer puisque dès la mi-août les falaises de Fair Isle se vident, les macareux s’en vont et se dispersent dans l’océan Atlantique et la mer du Nord où ils passent les 8 autres mois de manière plutôt solitaires, éparpillés en pleine mer, ils ne reviennent jamais sur terre entre mi-août et mi-avril, ils flottent à la surface des vagues, la tête nichée et le bec glissé sous l’aile, boivent de l’eau de mer (ils ont un système interne pour éliminer le sel) et plongent jusqu’à 70 mètres pour se nourrir, leur ventre blanc leur permet de ne pas être vus de leurs proies en se confondant avec la lumière, et leur dos noir de ne pas être vus des prédateurs aériens, ils perdent la couleur orange de leur bec pendant cette période et ne peuvent plus voler parce qu’il subissent une mue complète de leurs plumes, mais tout revient au printemps, au moment de retourner sur les falaises où ils retrouvent le ou la même partenaire pour fabriquer leur œuf unique et annuel. Et ça pendant 20 à 25 ans, le record de longévité enregistré étant de 38 ans. Hé bé. C’est pas une vie comme a dit le capitaine.

Cette balade au grand air et ce spectaculaire spectacle inattendu nous ont fait du bien, on s’en revient sous la pluie et le soir nous allons dîner à la maison communautaire de l’île, ça c’est sympa les maisons communautaires, elles existent pour l’organisation de la vie quotidienne et le partage d’informations, accueillent les événements sociaux, les danses locales, les marchés et les activités sportives pour resserrer les liens de la communauté, quand on y va on se retrouve avec des gens du coin et de passage, ici ceux qui sont de passage sont des passionnés d’oiseaux et les ornithologues, la préservation des oiseaux rares est une des activités principales de cette île, avec le tricot traditionnel et le crofting (système traditionnel de micro-exploitation agricole propre au nord et à l’ouest de l’Écosse). Le restaurant est en fait une cantine, on nous sert à la queue leu leu un morceau de poulet avec une louche d’orge et de légumes, et en dessert un gâteau au caramel hyper sucré avec une boule de glace, 25 £ par personne, c’est pas les tarifs du resto U, mais il faut tout importer, on est là pour voir l’authenticité du coin, pas pour la bouffe.
Le jour suivant, pleins d’entrain, on s’en va visiter le sud.
Ce n’est pas très animé, il faut dire que l’île n’abrite qu’une petite soixantaine d’habitants permanents et que ça ne risque pas de changer parce qu’on ne peut pas acheter de bien immobilier, l’île faisant partie du National Trust for Scotland.

Il y a nettement plus de moutons, 1200, nous rencontrons un éleveur qui tond les siens,
et ses chiens, qui vont nous suivre pendant des plombes avec un bâton pour qu’on le leur lance, le capitaine finira par m’intimer d’arrêter de jouer sinon ils ne nous lâcheront jamais, il me montrera l’exemple de comment décourager un chien, il connaît tous les trucs.
On a bien fait de prendre un bonnet et de quoi pique-niquer parce qu’à pied, même une petite île est toujours bien plus grande qu’à vélo, et nous voulons aller jusqu’au phare Sud, le vent n’en finit pas de se renforcer, on est bien mieux à marcher qu’à naviguer :
Nous passons par l’aérodrome, qui n’a pas l’air d’être très sollicité et fait plutôt cheap …

un mouton utilise la piste et on pourrait croire que personne d’autre ne le fait, pourtant on compte 47 vols par mois arrivant à l’aéroport de Fair Isle, dans un vieux coucou qui transporte 7 personnes maxi, il part de Lerwick, dure environ 25 minutes et couvre une distance de 47 miles (76 km). Ne comptez pas y boire un café ou faire pipi après l’atterrissage. Sinon, c’est ferry, 2 fois par semaine quand c’est possible, 2h30 avec mal de mer quasi assuré.

Nous arrivons sur la côte Sud alors que le ciel s’obscurcit de plus en plus. C’est fichtrement beau :
Je dis au capitaine qu’on va se prendre un sacré grain sur le coin de l’œil, et que ça serait une bonne idée de penser à s’abriter, il en convient et nous poussons à vive allure jusqu’au phare qui est le phare de Skadan, 26 mètres de haut, vous verrez tout à l’heure que ça a son importance.

Nous voilà dans la cour de ce phare, à chercher un endroit où nous abriter avant que la colère divine ne s’abatte sur nos pauvres têtes, surprenamment je pousse une porte toute de guingois derrière laquelle se trouve des rayonnages de bouteilles de ketchup et de sachets de pâtes, comment ce fait-ce qu’il y ait des provisions ici, autant de ketchup surtout, le capitaine m’appelle, il a trouvé ce qui a l’air, quand on regarde à travers les vitres piquées et couvertes d’une épaisse couche de poussière solidifiée à force d’âge, d’être une pièce équipée de vieux meubles et de tout un foutoir, un gros cadenas rouillé sur la porte empêche d’entrer, le capitaine, qui a plus d’un tour dans son sac, te le trafique en un tournemain, et nous entrons dans un espace digne d’un film d’aventure …

Outils rouillés, pinceaux oubliés, vieux papiers, bac de plantes qui tentent de survivre, crânes d’oiseaux, fioles, poussière, os blanchis par le sel, bois flotté, coquilles, petits totems bricolés dans la pierre et le métal, un véritable cabinet de curiosités abandonné.

Un visage sévère et barbu apparaît soudain à la porte et nous demande sur un ton d’outre-tombe ce que nous fabriquons là, prétend que nous n’avons pas à y pénétrer, mes orteils se recroquevillent et la phrase du papa de Marcel Pagnol dans La Gloire de Mon Père me revient instantanément en tête, comme on est faible quand on est dans son tort, je déglutis que nous cherchons à nous abriter de l’orage qui arrive et que nous pensions que l’endroit était abandonné, mon ton désolé et mon air angélique le détendent, il lève les yeux vers le ciel, acquiesce en le voyant si noir et nous invite à le suivre alors que de grosses gouttes commencent à frapper le sol, il habite ici, s’appelle David et nous présente sa femme Josépha, nous fait visiter quelques chambres, en fait il ne s’agit pas d’un couple de gardiens de phare zombies enfermés dans une faille spatio-temporelle, mais de Dave and Josie, gérants d’un bed & breakfast, qui vivent sur place dans les anciens bâtiments des gardiens, au plus près de la mer, et partagent ce quotidien avec les hôtes de passage, à savoir météo extrême, solitude relative de l’hiver, oiseaux, et des tempêtes qui marquent les mémoires, Josepha va préparer le café tandis que je sors un paquet de sablés de mon sac, ça tombe bien parce que j’ai drôlement faim, ça creuse de marcher, et nous voilà à papoter, nous apprenons que la pièce dans laquelle nous avons pénétré par effraction, on peut bien le dire, est un ancien local technique réaffecté en atelier/studio, partagé ou laissé ouvert aux artistes et résidents du South Lighthouse (le phare Sud, donc), le côté abandonné vient des artistes qui arrivent et repartent en laissant sur place leurs objets et trouvailles, et du fait que ce n’est pas un espace muséifié mais un lieu vivant, bricolé, où chacun ajoute sa couche de trésors d’oiseaux. En fait c’est vachement moderne et branché, contrairement à ma première impression. Si ça se trouve c’est pareil pour l’aérodrome. L’orage fait rage dehors, je dis à Josepha que nous avons vu des vagues énormes en venant ici, et ses yeux s’agrandissent d’horreur à l’évocation d’un souvenir précis.

En février 2013, une tempête exceptionnelle a frappé la région, et au plus fort de la tempête, des lames de près de quatorze mètres se sont abattues sur la côte, l’une d’elles, plus puissante que les autres, a franchi les défenses du phare, a cassé net une quarantaine de mètres de mur protecteur et projeté les blocs de pierre jusque sur le terrain au‑dessus, inondant la salle des machines et brisant une fenêtre du bâtiment. Des témoins sur place ont raconté que les vagues étaient phénoménales, cela sera confirmé par les scientifiques qui mesurent les vagues (il n’y a pas de sot métier) et Josepha, présente au phare ce jour là, a vu la vague géante qui est passée par‑dessus le phare et ses murs, un véritable tsunami, c’est ce qu’elle me dit, tournée dans son souvenir, que c’est un tsunami qui est passé ce jour là. La vague du siècle n’a cependant pas pu passer par dessus le phare puisque nous avons vu précédemment que celui-ci fait 26 mètres de haut. Mais quand on voit les photographies de vagues qui s’éclatent dans des phares, on peut imaginer les éclaboussures de cette vague géante et déclarer, comme Josepha, que la vague est passée par dessus le phare. Glurps.

L’orage s’éloigne, nous partons, David nous indique que nous pourrons nous arrêter dans l’église d’Ecosse si ça recommence, soit.
Nous la trouvons rapidement.

Et y entrons.

Nous asseyons dans le petit espace d’accueil, c’est drôlement chouette ces églises qui gardent la vocation de donner l’hospitalité aux gens de passage, en plus c’est nécessaire parce qu’il n’y a aucun autre endroit où ça serait possible, pas de bar, ni pub ou bistrot ou salon de thé, que dalle, il fallait bien que quelqu’un se dévoue.

Après notre frugal repas, nous regagnons Cap de Miol à l’autre bout de l’île, attendons un jour de plus pour reprendre la mer, notre navigation pour arriver ici a tempéré les ardeurs du capitaine qui préfère laisser la mer se calmer, la raison l’emporte, pour une fois.

Sur la photo ci-dessus, on voit un bout du ferry qui fait la liaison avec Grutness à la pointe sud de Mainland aux Shetland, il est sorti de l’eau et déposé sur un berceau rocheux à chaque escale pour le protéger des puissantes tempêtes et courants de la mer du Nord, car l’île ne possède pas de port en eau profonde, ça je l’avais bien remarqué. Le bon côté c’est qu’il est bien propre, le moins bon c’est qu’il faut le sortir et le remettre à l’eau à chaque fois, c’est du boulot :

Deux petites précisions (d’importance) pour finir :
- Le Fair Isle est une méthode de tricot jacquard qui utilise plusieurs couleurs pour créer des motifs géométriques ou floraux. Contrairement à l’intarsia, qui implique des blocs de couleur séparés, le Fair Isle fait appel à des fils croisés à l’arrière du travail pour un rendu uniforme et chaleureux.

- Comment a t’on mesuré la hauteur des vagues de la tempête : au large des Hébrides extérieures, dans l’Atlantique Nord, une bouée appelée K5 recueille des données sur les mouvements de la mer. Ces informations sont surveillées par la National Oceanic and Atmospheric Administration et d’autres organisations telles que le Met Office. Ces données figurent également parmi les ressources utilisées par le site web de surfeurs Magicseaweed.com, situé à Kingsbridge, dans le sud du Devon, pour créer des modèles de houle – des prévisions de la taille des vagues au large et de leur taille près du rivage.
