Où il est question de bagne, de tsunami & de magie

Donc le fort Teramba, bon, a priori on se dit qu’on va visiter un vieux fort et puis voilà, et bam ! la claque, on ne peut pas comprendre l’enchaînement de ce qui s’est passé ici sans connaître ces faits … assoyez vous et prenez votre temps pour lire cette histoire, ça vaut vraiment celle de Jean Valjean …

Transportons nous du temps où les individus ayant échappé à la peine de mort étaient condamnés aux galères et aux fers, sautons directement en 1810 quand ces condamnations furent muées à la peine des travaux forcés à accomplir dans les bagnes situés dans les villes portuaires de Brest, Marseille, Toulon, Rochefort ou autre, vous y êtes ?  Okaye, mais déjà le temps a passé, déjà c’est la surpopulation et déjà la dégradation des conditions de vie dans ces établissements, aussi Napoléon III se voit il contraint d’adopter, le 30 mai 1854, la loi dite de la transportation, loi qui ordonne d’envoyer les condamnés à la peine de travaux forcés dans les bagnes situés outre-mer.

Une tête pas commode le Petit (surnom donné par Victor Hugo qui avait placé sa confiance en lui pour les élections présidentielles de 1848 et qui s’est estimé trahi par celui qu’on appelait aussi Badinguet)

Je me demande quelle tête il avait le matin quand sa moustache tombait sur les côtés, m’est avis qu’Eugénie ne devait pas le trouver très glam …

Bon, au départ on envoie tout ce joli petit monde en Guyane, mais le climat décime presqu’autant les gardiens que les bagnards, alors même si La Nouvelle Calédonie n’est pas la Terre Promise, et parce qu’on y a besoin de bras pour les travaux les plus pénibles de la colonisation comme la construction de routes et de ports, le 2 septembre 1863 la Nouvelle Calédonie devient la nouvelle terre d’exil (diantre, c’était il y a seulement 160 ans).

Et puis il faut bien la peupler cette colonie, tout en gardant séparé l’ivraie du bon grain de la Mère Patrie, alors idée : les condamnés à plus de 8 ans de travaux forcés seront tenus de résider dans la colonie pendant un temps égal à leur condamnation, ensuite advienne que pourra, et pour les peines supérieures, la résidence deviendra définitive, tant pis pour eux. Cependant, et comme il faut toujours agiter une carotte sous le nez de l’âne, pour les plus méritants il sera possible de leur obtenir un emploi dans les administrations locales ou pour le compte de particuliers, ou de leur octroyer une concession de terre pour s’y refaire une existence … merci qui ? merci Napo !

Alors oui, on peut toujours rétorquer à cela qu’il ne fallait pas outrepasser la loi qui n’est pas faite pour les chiens, mais précisons les choses : les bagnards étaient pour près de la moitié accusés de vol, 14% des pour contrebande de tabac, 13% pour contrebande de sel, et 5% pour vagabondage, on voit à quel point ceux-là représentaient un danger pour la société, et comme disait justement Jean Valjean « à Londres, 4 vols sur 5 ont pour cause immédiate la faim », il n’y avait pas qu’à Londres, bref, toute cette sale engeance valait bien de faire un voyage de 3 à 6 mois enfermés dans des cages sur les bateaux qui les embarquaient pour ce bagne… (à midi, le capitaine, qui lit les infos paisiblement sauf quand il s’agit de rugby, m’annonce soudain à voix haute et claire que le parlement va durcir les peines contre les squatteurs, pourquoi cette nouvelle plutôt qu’un truc sympathique, ça …je me suis mise à postillonner aussitôt de toute ma verve que vraiment, le monde ne change pas !)

Mais revenons à nos bagnards : pour grossir les rangs de cette manne de main d’œuvre gratuite, on se met à y envoyer aussi des déportés politiques (notamment Louise Michel qui osa porter des pantalons alors que la loi l’interdisait aux femmes, même si ce n’est pas pour cette raison qu’elle y fut envoyée) et des relégués (récidivistes de petits délits), et puis l’état, en leur payant le voyage, va favoriser la venue des femmes et autres membres de la famille des transportés, et même de femmes acceptant d’épouser un condamné célibataire, elles vont être plusieurs centaines à venir peupler cette colonie, quel courage les filles !  la population actuelle compte, par la force des choses, pas mal de bagnards dans ses ancêtres.

A compter de 1896, pour privilégier la venue de colons libres, le gouverneur Paul Feuillet décide de fermer ce qu’il appelle « le robinet d’eau sale » (ça vaut tranquille le karcher de Nicolas Sarkozy mais ça a fait moins de foin à l’époque). Les derniers forçats finissent de purger leur peine et le bagne ferme progressivement et définitivement ses portes entre 1924 et 1931.

le fort Teremba restauré, ces cellules et s guillotine … et la superbe vue depuis le haut de la tour

Au total entre 1864 et 1897, ce sont près de 31 000 condamnés qui ont été envoyés en Nouvelle-Calédonie. 94% d’entre ont été condamnés à plus de 8 ans de travaux forcés et sont donc tenus de rester à vie en Nouvelle Calédonie comme vu plus haut, et comme on octroie aux plus méritants une concession de terre pour y développer de l’agriculture et de l’élevage, ça fait pas mal de monde puisque la plupart de ces bougres n’étaient pas d’odieux criminels comme on l’a vu aussi… Or, et c’est là que le bât blesse, le plus souvent ces terres sont soudoyées aux Kanaks qui sont repoussés de plus en plus loin sur leur territoire, et puis, annus horribilis, une sécheresse exceptionnelle va amener l’administration à autoriser le pacage sur un domaine plus étalé mais non clos qui fait que le bétail va causer des ravages dans les cultures de tarots et d’ignames considérés comme sacrés et qui nourrissent les kanaks. Cela va aboutir à sentiment d’injustice grandissant et conduire les Kanaks à se soulever lors de la révolte de 1878 sous l’impulsion de l’emblématique de chef Ataï de la tribu de Komalé. C’est la totale : attaques sanguinaires, massacres de colons et de population locale, destruction de stations d’élevage et de commerces de brousse tenus par des européens, tribus rayées de la carte et leurs terres confisquées, la désolation, tout cela va aboutir à une profonde défiance entre les deux communautés, imprégner les mémoires, nourrir la rancune, et tisser la toile des évènements futurs …

A la lecture de ce panneau, le capitaine me dit tu vois bien isabelle, sans cette main d’œuvre il y a des travaux qui n’auraient pas pu être réalisés !

– M’enfin ! m’étranglé je, si on avait proposé à ces pauvres gens de l’argent pour venir s’installer ici alors qu’ils crevaient de faim en France ils seraient venus ! c’était pour avoir de la main d’œuvre gratos et c’est tout !

PS : à ma grande peine, je me demande si c’est vrai, parce que j’ai vu et je verrai plus tard des îles sur lesquelles d’anciens travaux réalisés ne sont jamais entretenus et s’effondrent, ou en fait rien n’est entretenu, je le disais justement ce matin au capitaine alors que nous marchions sur une piste pour trouver un marché (on est mardi, il était fermé le marché, on devrait le savoir depuis le temps, une autre fois on a fait 6 kilomètres pour rapporter 2 pamplemousses, le marché était ouvert mais il n’y avait que quelques pamplemousses et des bouteilles de citronnade maison, aujourd’hui, là où on est  on ne compte pas en distance mais en temps, on a marché 2 heures pour trouver un pain mou et sans sel, j’étais contente, nous ne sommes pas revenus bredouilles), je lui disais donc que je finis par me demander si au bout du compte il n’y a pas des gens qu’il faut obliger à faire certains travaux sous la menace, sinon ça ne se fait jamais, le capitaine n’a pas répondu, il avait suffisamment chaud comme ça pour ne pas entamer tout un débat (rien que moi, déjà, ça m’est déjà arrivé que ça soit sous la menace que je finisse par faire ce qu’il y avait à faire).

La couleur rouge brique de cette terre est due à la latérite qui se forme par l’altération d’une roche contenant du fer

Mais pour l’heure d’aujourd’hui, nous sommes toujours en Nouvelle Calédonie, après la brousse et la savane de la côte Ouest et du Nord, la forêt humide de la côte Est, nous descendons vers le sud rouge et son maquis minier, arrêt dans une pizzeria, on a même du mal à y croire qu’il existe ici une véritable pizzeria et qu’on soit tombés dessus (le capitaine est aux anges) (moi aussi, ils ont du kombucha artisanal dis donc !), causerie avec le tôlier, un zoreille installé depuis 25 ans et qui n’a toujours pas le droit de vote (pour satisfaire aux exigences des indépendantistes, le droit de vote est restreint aux citoyens résidant de longue date et de manière continue en Nouvelle-Calédonie, et exclut les personnes installées après 1994), il nous raconte un peu la vie ici, nous dit que pour vivre dans la brousse il faut avoir toujours un fusil dans son 4X4 et un chien, le choisir méchant, le chien. Ce qui confirme que la profonde défiance n’est pas totalement dépassée, en tous cas pas pour tout le monde…mais bon, d’un côté on entend toutes ces histoires, de l’autre on croise plein de kanaks super gentils, enfin, quand on en croise …

… parce que sur la route du sud, on n’en croise guère non plus, heureusement si, un qui arrête son pick-up pour nous prévenir que nous ne sommes pas sur la bonne route et que la barrière va fermer et nous coincer pour la nuit, nous nous sommes engagés sur une piste qui mène à des mines, par bonheur la barrière est encore ouverte quand nous y arrivons, nous n’aurons pas à dormir dans voiture, en plus j’ai une bonne nouvelle, j’ai trouvé un hôtel à 30 bornes, soit une bonne heure de route vu la vitesse à laquelle nous roulons … 3 heures plus tard, la capitaine coupe enfin le contact, je l’applaudis, il a patiemment slalomé sur cette route plus trouée que la cervelle d’un mafioso victime d’un contrat, les automobilistes d’ici disent que ce sont des nids d’autruche plutôt que des nids de poule et que la route c’est leur cauchemar. On le comprend.

On a longé l’usine du sud, Vale Nouvelle-Calédonie, qui extrait et produit du nickel et du cobalt – l’abondance des ressources du sous-sol de Nouvelle-Calédonie a permis l’extraction de cuivre, de plomb, de cobalt, de fer, de manganèse ou de chrome, aujourd’hui presque toutes stoppées, l’économie néo-calédonienne est surtout fondée sur le nickel, qui représente environ un quart des réserves mondiales, y’a de quoi voir venir.

C’est papa qui aurait été content de la voir !

Le lendemain, rando dans la forêt tropicale bourrée d’espèces endémiques autour de Port Boisé, fantastique végétation, sublime rando, pas difficile pour un sou mais avec des gués pour distraire le marcheur, parfait !

Le capitaine a un sac étanche, je lui ai refilé mon portable, c’est si vite arrivé de riper sur un caillou !

Et puis en repartant sur Nouméa, nous passons par Yaté et le parc de la Rivière Bleue. Nous passons le long de la forêt noyée, mystérieuse, des bras tendus vers le ciel en appel désespéré, on dirait les damnés de la terre, le capitaine s’effare tu as trop d’imagination isabelle ! est-il possible d’en avoir trop ? (les âmes damnées sont, dans cette réalité rationnelle qui est celle du capitaine, des chênes gomme morts, noyés par un lac artificiel il y a 60 ans)

Ça me rappelle dans une rue de Christchurch, on voit ce truc, le capitaine

– Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

– Une étagère géante !

– C’est un parking enfin, isabelle !

Alors pourquoi il demande ?

Je rentre de cette expé avec une foule impressionnante de données et de recherches à mener, quelle abondance de végétaux et d’utilisations médicinales, une mine d’or, j’en apprendrai aussi beaucoup à Lifou, une des îles Loyauté, mais pour l’instant c’est retour à Nouméa, la radio répète inlassablement les interdictions de baignade à cause des requins,

cette année un touriste australien a succombé à des morsures de requin en se baignant tranquillou à la Baie des Citrons, ça a fait du bruit parce qu’en général les requins s’attaquent aux pêcheurs sous-marins mais pas aux touristes qui barbotent, ça, ça fait très dents de la mer, c’est mauvais pour le maigre tourisme, en plus la Baie des Citrons c’est vraiment LA baie touristique, la poisse quand ça vous tient ça ne lâche pas,  il y a eu 3 autres attaques sans décès + encore 1 mort à Poum, un homme de 40 ans qui pratiquait la chasse sous-marine, déjà que je ne suis pas fanatique des activités aquatiques, mais là c’est clair que je ne mettrai pas un orteil dans l’eau, pas envie de croiser un requin-bouledogue ni un requin-tigre, il est expressément demandé aux navigateurs de ne pas balancer de nourriture dans le lagon, évidemment, sauf si je voulais occire le capitaine d’un crime parfait en jetant une carcasse de poulet ou des squelettes de maquereau en boîte par-dessus bord tandis qu’il peine à nettoyer la coque en surnageant vaille que vaille, je ne m’aventurerais pas à attirer les requins en gaffant aussi monumentalement, on sait se tenir morbleu !

C’est pour cette raison très évidente que, pour m’intéresser aux vertus des plantes aquatiques et peut-être à celles des coraux, qui sait, je m’en vais d’un pas ferme me renseigner à l’aquarium des lagons plutôt que de m’immerger dans un piège où je serais réduite ni plus ni moins à un rôle de gruyère pour attraper des rats.

Et là … magie !

Magie !

Magie !

C’est le naturaliste et médecin de la Marine, Jean-André Peysonnel qui a découvert en 1727 que les coraux sont des animaux et non des végétaux, il y a 350 espèces de coraux durs recensés en Kanaky. Et puis j’irai aussi au jardin botanique, je remercie au passage tous les botanistes du monde de tous temps et tous les créateurs de jardins botaniques en général et Michel Corbasson en particulier, qui est à l’initiative de ce parc qui contient une des dernières forêts sèches du coin, je récolte avec enthousiasme ce que d’autres ont semé avant d’ensemencer à mon tour.

Une dernière pour la route :

Magie !

Revoilà le week-end, un autre, pas toujours le même, nous décidons d’aller voir l’île des Pins, comme il n’y a pas besoin de se bousculer nous faisons un arrêt dans la baie de Prony, à l’anse Magique, il y a des bouées, ça faisait longtemps, émotion parce que j’ai un peu oublié comment m’y prendre, le capitaine attrape la bouée avec la gaffe mais le bateau avance poussé par le vent qui souffle allègrement, je cours à l’avant lui prêter main forte mais on lâche la gaffe parce que ça tire vraiment trop, hurlement à faire s’affaisser les falaises alentour, putain la gaffe ! heureusement elle est coincée dans la corde de la bouée et ne coule donc pas, je n’aurai pas besoin de m’immoler par le feu pour me faire pardonner (se positionner d’emblée en coupable pour ne pas exciter l’adversaire véhément), le capitaine va manœuvrer, s’en approche en marche arrière pour que je puisse la récupérer sur la jupe, gagné, y’a plus qu’à retenter la chose, cette fois nous voilà amarrés sans embrouille, tranquilles pour la nuit, on est tout seul.

Arrivée à l’île des Pins

Le lendemain, direction île des Pins à 34 NM (soit 62.5 kms), nous mouillons baie de Kuto devant le village de Kuto, village se résumant à ce qu’il y a de plus succinct, fait rare il y a un hôtel sur la plage, quelques personnes déambulent sur le sable, nous sommes le seul voilier amarré là, bientôt rejoint par 3 autres, autant dire que c’est la foule.

On nous a prévenus que l’île des Pins c’est touristique, certaines personnes m’ont même déconseillé d’y aller, comprenez, c’est touristique, c’est bon pour les clampins, ce à quoi je réponds qu’en général, quand c’est touristique c’est que ça vaut le coup, je ne vois pas pourquoi j’éviterais soigneusement les beaux endroits pour me distinguer, ce raisonnement me fait rire, ceux qui se croient détenteurs de la vérité ou du bon goût en évitant ce qui plaît au plus grand nombre sans même s’en faire une idée propre, quel intérêt ? j’aime me faire mon idée propre, le capitaine aussi. Donc nous voulons aller à terre pour nous faire notre propre idée et pour cela mettons l’annexe à l’eau, c’est toujours un binz parce qu’elle est sur le pont du bateau, il faut la détacher, y accrocher la drisse de spi, je mouline le winch pour soulever l’annexe comme un pendu au bout de sa corde, le capitaine la pousse pour la passer par-dessus le bastingage, puis je la laisse descendre jusqu’à ce qu’elle touche l’eau, là le capitaine la retourne avant de détacher la drisse de spi, ce qui se fait aisément par petit vent mais qui est incomparablement plus jubilatoire dès qu’il y a du vent car l’annexe s’envole, bouge dans tous les sens au risque d’éborgner le capitaine, parfois je galope à sa rescousse pour réussir à détacher la drisse de spi, enfin l’annexe tombe à plat sur l’eau, on peut respirer (une fois on a voulu faire autrement et balancer simplement l’annexe par-dessus bord sans utiliser la drisse de spi, pourquoi se compliquer la vie, elle est tombée à l’envers sur la flotte, on avait l’air malin tiens) ensuite, car ce n’est pas fini, il faut descendre le moteur de l’annexe au bout d’une corde et il pèse son poids, c’est le capitaine qui s’y colle tandis que j’ai déjà sauté dans l’annexe pour attraper le moteur à bout de bras, le guider à sa place en visant comme il faut, fixer le moteur, descendre les rames au cas où … des fois rien que l’idée d’aller à terre me fatigue, parce qu’en revenant il faut en plus remonter tout le fourbi, une vie d’aventure je vous dis … Mais quand on veut visiter, pas le choix, et c’est ce qu’on veut faire à cette fameuse île des Pins en louant dès aujourd’hui une voiture, un scooter ou des vélos pour demain, alors annexe à l’eau, on s’y affaire, une sirène hurlante retentit dans le ciel clair, je demande au capitaine s’il sait ce que ça veut dire, non il ne sait pas, je me marre et rétorque que j’espère que ce n’est pas une alerte tsunami, nous montons dans l’annexe et passons devant un autre voilier qui nous fait des signes pour nous demander si on sait ce que veut dire cette sirène, un jeune garçon s’exclame qu’il espère que ce n’est pas une alerte tsunami, on se marre de concert, même pas peur, le capitaine et moi rejoignons un ponton, accostons, je vois au loin une estafette de flics, leur fais signe et cours vers eux avant qu’ils ne s’en aillent pour m’enquérir de cette sirène, pendant que le capitaine accroche l’annexe sérieusement, je ne pense pas qu’il sache faire autrement. Et c’est bien me diront tous les marins. Quand c’est moi qui l’attache je lui demande toujours conseil parce que s’il n’y met pas son grain de sel, à coup sûr il repassera après moi ou me dira que j’aurais plutôt dû faire comme si ou comme ça, je ne suis pas contrariante, une chose est certaine c’est que maintenant je sais attacher l’annexe à la perfection, je pourrais même faire un tuto … j’arrive vers un flic en bel uniforme propre et repassé, c’est pas tout le monde par ici le côté propre et repassé, c’était quoi la sirène ?

-Alerte tsunami ! montez là-dedans ! on va vous déposer à l’hôtel et ils vous amèneront en sécurité à l’aéroport avec leur navette ! vite !

Ma mâchoire tombe, bin crotte alors ! manquait plus que ça ! dans quel monde on vit ?! je me retourne vers le capitaine qui finit d’attacher l’annexe au loin, revient vers le flic :

-Mais ! et les autres personnes dans les autres bateaux ? qui va les prévenir ? qui va les emmener à l’aéroport ?

Il hausse les épaules en écartant les bras, genre qu’on ne peut jamais empêcher les dommages collatéraux et qu’il n’y peut rien, m’enjoint de monter pronto dans son estafette, l’autre flic au volant s’excite et brame en tendant son portable vers nous :

-Vite ! Il y a eu un second séisme ! magnitude 7.7 ! grouillez vous !

Ma gorge s’assèche aussitôt comme une éponge dans un micro-ondes, le capitaine arrive, aussi posé que le Pape sur son balcon quand il y a foule un lundi de Pâques, je lui explique qu’il faut qu’on monte dans l’estafette pour se faire emmener à l’aéroport où on sera en sécurité, en même temps ça va à toute vitesse dans ma tête, j’imagine un tsunami embarquer tout sur son passage, je me demande si j’ai le temps d’aller chercher mes affaires dans le bateau, bon sang ! mon ordi et tout mon boulot ! et tous mes bouquins ! pas le temps de penser plus avant, le capitaine a haussé les épaules :

-Aaaaah pas question, on retourne au bateau ! je ne vais pas laisser le bateau !

Le flic dit qu’on fait comme on veut et me demande ce que je veux faire, je le regarde, le capitaine me dit que si je veux aller à l’aéroport je n’ai qu’à y aller, mais que lui retourne au bateau, je le regarde, ma tête va de  l’un à l’autre et de l’autre à l’un, j’ai une tendance naturelle à obéir à l’uniforme mais j’imagine le capitaine tout seul dans le bateau se faire embarquer par le tsunami, je suis tiraillée, le bateau ok, mais les humains ? et je réitère comme un disque rayé

-Mais qui va prévenir les autres gens des autres bateaux ?

Le flic n’en a cure, chacun son job et les vaches seront bien gardées, l’autre au volant s’excite de plus belle et veut y aller, le premier nous répète qu’on fait ce qu’on veut, le capitaine lui explique qu’on va lever l’ancre et filer plus au large, me demande une nouvelle fois ce que je veux faire, évidemment que je reste avec lui, je mourrais d’inquiétude et de honte sinon, l’imaginer seul dans cette galère me fait peine, à la vie, à la mort, on saute dans l’annexe et retournons plein pot vers le bateau, ce qui n’est jamais très rapide car on n’a qu’un moteur de 4ch, en longeant le premier bateau on ralentit et je leur dis pour les 2 séismes au sud des îles Loyauté et le risque de tsunami, qu’il faut filer au large parce qu’il n’est plus temps d’aller à terre pour avoir une navette d’hôtel car visiblement il n’y a plus personne à terre et plus de navette, l’hôtel et la plage sont déjà déserts, à peine nous nous éloignons qu’ils sont en train de relever l’ancre, nous passons au deuxième bateau, là où le jeune homme riait d’une alerte au tsunami, je répète mes explications, ça lève l’ancre alors que nous n’avons même pas fini de parler, le troisième bateau est loin, j’adjure le capitaine d’aller vers eux, la VHF a relayé l’alerte mais ils nous ont vu discuter avec les flics et nous attendent sur le pont, une main en visière, pour avoir plus d’infos, ils sont loin mais nous y allons, je répète mon couplet une troisième fois, quand nous arrivons à Cap de Miol les 3 autres bateaux sont déjà loin, le capitaine remonte le moteur de l’annexe à toute berzingue pendant que j’allume les appareils de nav, vite ! avec le palpitant à 200, vite ! je regarde sur internet, un tsunami peut faire jusqu’à du 800km/h, vite ! l’alerte tsunami est relayée sur tous les sites locaux, vite vite vite ! on lève l’ancre, vite, et puis enfin on s’éloigne, le capitane me rassure, no stress isabelle, là où on est on ne risque rien, nous sommes protégés par le lagon et l’île des Pins, en plus il suffit d’avoir une trentaine de mètres d’eau sous le bateau pour que le tsunami, si tsunami il y a, passe en dessous du bateau ni plus ni moins qu’une autre vague,

– t’es sûr ?

– mais oui, c’est être près du rivage qui est dangereux

Plus on s’éloigne, plus il y a de vent et de vagues, il faut remonter l’annexe avant qu’elle ne passe cul par-dessus tête, déjà que ce n’est pas simple au mouillage mais en pleine nav’ c’est héroïque, on bataille mais ça occupe l’esprit c’est bien, sinon j’ai des images de tous les films catastrophe que j’ai vu dans ma vie qui défilent, surtout l’image de la vague gigantesque dans Deep Impact, quelle idée d’avoir regardé ces imbécilités, j’ai le ventre qui se tord, alors je me dis que ça ne sert à rien de stresser, que si je dois stresser ça sera une fois que le tsunami sera là, avant ça ne sert à rien qu’à me donner mal au ventre, si je dois mourir aujourd’hui voilà et je n’y peux rien, y’a qu’à attendre et on verra, curieusement, penser ça m’apaise instantanément …

Le capitaine appelle le COS NC (Centre d’Organisation et de Secours de Nouvelle Calédonie) à la VHF, ils nous voient sur la carte grâce à l’AIS, ils confirment qu’on fait ce qu’il y a de mieux à faire, soit s’éloigner du rivage,  les 3 autres bateaux sont loin devant nous mais le capitaine décide soudainement de retourner plus près de la terre pour capter internet et avoir des infos, je bredouille que ce n’est peut-être pas très prudent, mais il me dit que vu le temps passé depuis les 2 séismes à 350 kms de nous on l’aurait vu passer depuis un bail le tsunami, il m’affirme qu’il n’y a plus rien à craindre, peu de temps après on entend la sirène à terre et la VHF confirme que l’alerte est passée … les autres bateaux reviennent à leur tour, on se fait des signes complices pour se dire que tout va bien, c’est facile une fois l’alerte passée de se détendre mais personne n’en menait large sur le moment… la vie, brièvement suspendue, reprend son cours, nous remettons l’annexe à l’eau et allons à terre pour mener à bien notre projet, hélas,, le peu de véhicules disponibles à la location sont tous loués, voilà une belle occasion de sortir les mini-vélos du fin fond du coffre où ils végètent afin de visiter les coins les plus touristiques donc les plus fameux de cette belle île des Pins, nous ne serons pas venus jusqu’ici pour des prunes.

D’un côté la baie de Kuto, de l’autre celle de Kanumera

Grâce à un couple qui nous prend en stop nous et les vélos pour nous avancer de 5 kilomètres, nous ne ferons que 35 kms le premier jour avec ces vélos de poupée Barbie, et 25 le lendemain, je ne serai plus que l’ombre de moi-même, mais nous serons passés par le marché de Vao et la piscine naturelle d’Oro, pour un lieu très touristique ça va, il y a peut-être une cinquantaine de personnes, avec le capitaine on se trouve un endroit calme et je peux même prendre des photos où on dirait que nous sommes seuls.

Parce que ça c’est une plage touristique ! vous voyez la différence ? là d’accord, j’éviterais d’y aller, mais à l’île des Pins, tu parles (c’est la plage de Copacabana à Rio de Janeiro, Brésil, quand le Pape y était, et pas une plage en Chine comme on l’a vu sur les réseaux sociaux, je m’étais doutée que c’était une fake-news parce que les Chinois ne sont pas plage pour un sou et se méfient terriblement du soleil)

(j’avais mis une photo de la plage de Copacabana blindée de monde mais PicRights Europe GmbH m’a fait un courrier et si je voulais la laisser il fallait que je paie 430 € alors j’ai retiré la photo)

Il faut beaucoup pédaler pour avancer avec ces petites roues, le capitaine a le jarret tonique pour ce faire
On a pique-niqué là, je souris mais je suis au bout de ma vie

Pour faire marcher le commerce local, au marché de Vao le capitaine s’offre un café en poudre (un sacrifice de taille pour ce grand amateur de café) et pour moi un thé Lipton, et nous papotons avec les dames, je leur demande comment elles ont vécu cette alerte tsunami …

Il n’y a pas grand chose à acheter au marché de Vao … mais à qui appartient cette noble nuque au 1er plan ?

D’ici on n’entend pas les sirènes, ce sont les enfants qui ont été avertis dans les écoles et sont allés prévenir leurs parents dans les champs, le lieu de refuge est une maison en hauteur, une dame me dit qu’elle était trop fatiguée pour s’y rendre et qu’elle a regardé son chien : comme celui-ci roupillait tout son saoul, elle en a conclu qu’il n’y avait pas de risque et s’est assise dans son fauteuil, son histoire fait rire toute l’assemblée.

Après ce week-end fort en émotion, nous retournons à Nouméa car il nous faut faire des courses avant de lever l’ancre pour l’île de Lifou et le Vanuatu, nous sommes prévenus qu’il n’y a quasiment pas de magasins au Vanuatu, que c’est pauvre de chez pauvre et que les habitants attendent les bateaux pour recevoir des dons, donc nous achetons des kilos de riz, de pâtes, des bouteilles d’huile, des allumettes et des cahiers d’écolier, à donner lors de notre passage (c’est ce qui se dit sur internet, bon, nous on fait ce qui se dit), j’ai aussi acheté des trucs inutiles de fille, à savoir du vernis à ongle et des colifichets, il n’y a pas que la bouffe dans la vie … Nous quittons Nouméa, probablement pour toujours, et faisons un petit détour par le phare Amédée, aussi incontournable que l’île des Pins !

Le capitaine s’apprête à descendre l’ancre, on ne mouille pas loin de l’îlot, c’est l’îlot qui est tout petit !
On le visite !
J’ai presque eu le vertige de monter toutes ces marches
Cap de Miol vu du haut du phare Amédée

Une fois en haut du phare, je tombe incidemment sur un jeune homme en train de faire une demande en mariage à la jeune femme à côté de lui, il lit un mot qu’il a écrit pour l’occasion et lui demande d’un ton scolaire, en butant sur sa lecture, de l’aider à devenir un homme meilleur en l’épousant, précise au passage que c’est déjà la deuxième fois qu’il lui demande, je trouve ça mignon mais la fille regarde par terre et fait non de la tête, non non non, il s’évertue à lire son mot tandis qu’elle persiste à secouer la tête en regardant ses tongs, et puis elle file, il la suit, les bras ballants et son mot à la main, on ne peut pas dire oui pour ne pas faire de peine …

En redescendant, je vois cette monstruosité dans la boutique du phare ! énorme ! j’adore ! j’appelle le capitaine, tu vas pas acheter ça quand même ?! aaaah comme c’est dommage que je n’aie pas d’argent sur moi, je serais capable de le ramener au bateau comme un trophée, la honte du marin par excellence, ça me fait encore rire quand on revient au bateau.

L’eau est si claire que l’on voit les poissons et les tortues sans même se mettre à l’eau !

Ne manquez pas le prochain épisode surtout !

Bye Nouméa

Pour les gourmands uniquement :

  • le Phare de l’îlot Amédée représente le premier Phare métallique de France et se distingue par son histoire unique. En 1861, suite aux nombreux naufrages de navires entrant dans le lagon de la Nouvelle-Calédonie, Paris ordonna la construction d’un Phare, Monsieur RIGOLET, ingénieur français issu des ateliers EIFFEL commença la construction de ce véritable monument, aux Buttes Chaumont en 1862. Néanmoins, selon les clauses du contrat, Monsieur RIGOLET demanda à ce que le Phare soit monté à l’extérieur de ses ateliers en France. Durant 2 ans, le Phare Amédée domina Paris de ses 56 mètres. Enfin, il fut démantelé en 1265 pièces pour un poids total de 387 953 kilos, et fut transporté de la Seine au port du Havre et ensuite vers sa destination finale, la Nouvelle-Calédonie. Après 10 mois d’intense labeur des militaires et travailleurs locaux, le Phare fut érigé sur l’ïlot Amédée. Sa première illumination fut le 15 novembre 1865, jour de la Saint Eugénie, du même nom que l’Impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III. son rayonnement marque l’entrée de la passe de Boulari, l’une des 3 seules entrées naturelles du lagon. Avec une hauteur de 56 mètres, le Phare Amédée domine cette petite île de 400 mètres de long et de 270 mètres de large, située à 24 kilomètres de Nouméa. Pour admirer l’époustouflant panorama, les plus courageux graviront les 247 marches du superbe escalier de fonte qui conduit au sommet de la tour. De l’autre côté de l’hémisphère sud, plus précisément aux Roches-Douvres, le frère jumeau du Phare Amédée protège les navigateurs de la Manche. construit 2 ans après celui du Phare Amédée, il fut la star de l’exposition Universelle de Paris sur le champs de Mars en 1867. Le Phare Amédée est de ce fait une attraction unique dans le Pacifique Sud et l’un des plus grands phares du Monde, dans le plus grand lagon du monde.
le jumeau d’Amédée
  • Ataï est le grand chef kanak de Komalé, près de La Foa. En 1878, il mène l’insurrection kanak contre les colonisateurs français. Après des victoires importantes qui inquiètent l’administration coloniale de la Troisième République, il est tué par un auxiliaire kanak missionné par les colons français.

Publié par isabelle centre tao

Je suis thérapeute, conférencière et formatrice en Médecine Traditionnelle Chinoise MTC, j'ai fondé la chaîne du Centre Tao sur YouTube pour que vous puissiez apprendre le langage de votre corps et de ses énergies, vous rééquilibrer et vous soigner avec la MTC (diétothérapie, plantes, points d'acupuncture et plein de trucs magiques) en m'adressant particulièrement aux femmes et en leur destinant plusieurs de mes formations. Aujourd'hui je me lance dans une nouvelle aventure : découvrir les plantes du monde destinées aux femmes lors des différentes étapes de leur vie, afin d'aider toutes les femmes, où qu'elles soient, car même si la Pharmacopée Traditionnelle Chinoise est la plus riche de la planète, il existe partout dans le monde des plantes qui peuvent traiter les douleurs de règles, l'infertilité, les problèmes liés à la grossesse ou à la ménopause et aider les femmes qui n'ont pas accès aux plantes de la Pharmacopée Chinoise. J'ai décidé de faire ce blog pour vous faire vivre cette aventure, et je vous raconterai aussi bien mon quotidien sur le bateau et dans les différents mouillages, que mes rencontres d'herboristes, sorcières et sorciers, chamanes, tisaneurs et all these kinds of people !

9 commentaires sur « Où il est question de bagne, de tsunami & de magie »

  1. eh bien que de péripéties ! Requins, tsunami. Ici sur la côte basque ce sont des algues toxiques qui interdisent d’aller se baigner. Et j’ai vu que dans le monde les orques attaquaient les bateaux. Ca fait peur tout cela. Prenez soin de vous et rendez-vous au prochain reportage. Bises

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  2. Bonjour Isabelle, merci encore pour votre récit passionnant et de nous avoir instructionner sur le bagne 🙂 ! bon vent pour la suite de votre voyage, cordialment et smack, Annie de Toulon

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  3. Whow, j’imagine le stress quand on entend « alerte au tsunami » !! Mais je vois que tu n’as pas perdu ton humour et ta bonne humeur, malgré ces péripéties ! Gros bisous à toi et au capitaine, et continuez à profitez et à nous faire profiter 🙂

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  4. Oui, on a rencontré des gens dont les bateaux se sont faits attaqués par des orques, il y en a un qui les a éloignés en déversant du gasoil et ça a bien marché, heureusement nous on n’a pas eu ça ! à bientôt pour la suite, et bien des bises salées 😊😘!

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