And now, Fernando do Noronha !

on remonte à grands pas

Reprenons : samedi 20 avril nous avons quitté Ascension, voilà, le cadre est posé.

Et donc nous voilà sur la route de Fernando do Noronha, cap plein Ouest pour ne pas remonter trop tôt dans le pot-au-noir, à propos de pot-au-noir je demande au capitaine quelle est la meilleure saison pour le passer avec moindre mal, parce que dans l’hémisphère sud nous sommes en automne mais dans le nord nous somme au printemps, et quand on passe l’équateur paf ! on change de saison à l’instant T : donc comment savoir si c’est mieux en hiver ou en été puisqu’il y a les deux saisons de part et d’autre de l’équateur ? Le capitaine se passe la main dans les cheveux d’un air chagrin, qu’est-ce que je l’emmerde avec mes questions, et me dit ce que je sais, à savoir que c’est la zone de convergence inter tropicale comme je vous l’avais expliqué quand nous avons passé l’équateur dans l’autre sens, certes, mais bien malin pourra me dire quelle est la meilleure saison pour le passer …

petite piqûre de rappel

J’en déduis qu’il vaut mieux se fier aux mois de l’année, c’est plus sûr.

Mais cette zone est mobile, il faut regarder la météo pour savoir où elle se trouve quand on y passe

Nous sommes à moins de 8 degrés de latitude sud et il fait très chaud et humide, comme dit dans les livres, c’est reparti pour se demander à quoi ça sert de prendre une douche, l’eau du bateau est quasi chaude et les patates germent à toute blinde.

Mais pour l’instant on a 20 nœuds, on est à 120 du vent, 1 ris à la GV et on avance à 7.5/8, autant vous dire que c’est parfait et qu’on prie pour que ça dure, bien que nous sachions pertinemment que cela ne sert à rien d’autre de prier que de se rassurer soi-même.

Tintin, notre hydro générateur, marche de moins en moins bien (moi je crois qu’il est carrément foutu oui) le capitaine pense qu’on l’a abîmé en allant trop vite dans le canal du Mozambique et c’est bien possible que je lui réponds, en attendant on a que les panneaux solaires pour recharger les batteries, alors quand il n’y a pas de soleil c’est juste juste, la nuit on ne met que le feu de mât et pas les feux de nav parce qu’on est tout seul et il vaut mieux économiser les batteries … depuis j’en suis un peu revenue d’être détendue et de penser que la probabilité de rentrer en collision avec un autre bateau ou un cargo est inférieure à celle de gagner au loto, parce qu’on apprendra plus tard qu’un couple parti de Québec pour rejoindre les Açores a été découvert mort sur leur radeau de survie, a priori ils étaient entrés en collision avec un cargo qui ne s’en est pas plus rendu compte que lorsqu’on écrase un brin d’herbe en marchant sur du gazon, ils n’ont eu que le temps de sauter dans leur radeau de sauvetage et sont morts probablement de faim et de soif avant d’être trouvés par un autre bateau 6 semaines plus tard, ça m’a affolée pour eux,

– mais pourquoi ils n’ont pas appelé le cargo avec leur VHF ?

– aaaaah mais ça peut aller tellement vite, le bateau peut se remplir d’eau très vite et tu n’as pas le temps, il faut vite sortir le radeau de survie !

– ouais mais ils pouvaient prendre leur VHF portable ?!

– mais si ton mât est dans l’eau tu n’as plus d’antenne, tu ne peux joindre personne !

– ooooh meeeerde, bien sûûûr … mais ils n’avaient pas pris suffisamment d’eau et de bouffe pour tenir un bout de temps ?

– il faut toujours avoir de l’eau et des sacs de bouffe prêts avec le radeau … nous c’est pas prêts, il faudrait préparer des trucs d’ailleurs …

On peut tout de même conclure qu’ils avaient un bon radeau puisqu’ils n’avaient pas coulé. Et à l’heure où je vous écris on n’a toujours rien préparé.

on a de la lune et c’est chouette d’y voir la nuit

Plus tard le vent adonne et on passe les voiles en ciseau avant de se coucher, je demande au capitaine pourquoi, avec le même vent, on avance moins vite en vent arrière avec les voiles en ciseau qu’au travers avec les voiles du même côté (en fait je lui avais demandé une autre fois mais j’avais oublié, et j’avais aussi oublié de vous le raconter et comme j’y repense je le colle ici) : c’est tout simple, c’est parce qu’au travers l’écoulement du vent est laminaire et en vent arrière il est turbulent …

et maintenant je sais que je le retiendrai (enfin, j’espère) … si ça se trouve je vous l’avais déjà raconté en plus

24 avril : jusque là temps idéal du plaisancier au cul bordé de nouilles : vent constant entre 15 et 22, voiles en ciseau, bonne moyenne, tout de même une mer qui bouge un peu, mais avec les mouillages que nous avons eus c’est de la gnognote, la nuit on voit parfois des oiseaux mais ils sont assez petits, et tant qu’ils se posent sur l’écoute de génois, le capitaine leur fiche la paix.

ça met de la poésietant qu’on ne tape pas dessus

Et puis hier, quand même, on a bien vu que des cumulus joufflus se formaient, il était un peu tôt pour déjeuner mais j’ai dit au capitaine qu’autant manger avant qu’il ne flotte, ça n’a pas loupé : des grains successifs avec des rafales à 40 nœuds toutes voiles dehors, on bombait à plus de 10 et les vagues nous emportaient à droite et à gauche, à un moment ça s’est calmé et on en a profité pour prendre 1 ris 1/2 au génois, comme on en avait déjà un à la GV on l’a laissé comme ça, mais à peine plus tard ça a repris de plus belle alors on a pris un second ris sous des trombes d’eau et à nouveau 40 nœuds, mais maintenant je connais bien les manœuvres et, est-ce une conséquence directe, le capitaine râle beaucoup moins, voire plus du tout, et encore aurait-il eu une raison de le faire parce que quand il a fallu qu’il mette ou qu’il enlève, je ne sais plus, le bras du génois, je devais enrouler le génois et je ne savais plus si je devais fermer le taquet du génois ou celui de l’enrouleur, j’ai bien vu que ce grain violent avait perturbé mes fonctions cognitives, j’ai fini par le faire en demandant platement au capitaine de m’excuser, je n’allais pas lui dire que j’étais un poil stressée, il me l’avait demandé plus tôt dans le bateau tandis que je restais debout sur la descente pour avoir un peu d’air, je lui avais répondu que non mais que je n’étais pas détendue, et que ce n’était pas les 40 nœuds qui me stressaient mais de me demander si ça n’allait pas empirer, ça l’avait fait sourire … en tous cas on était au pire cap pour le génois : soit on navigue à moins de 140 du vent et on le met du même côté que la GV, soit on navigue à plus de 150 et on le tangonne pour le mettre en ciseau, mais entre 140 et 150, que ce soit d’un côté ou de l’autre il a tendance à claquer dès que le bateau lofe ou abat, et ça faisait plusieurs fois que le capitaine alternait le côté du génois parce que ça l’énerve quand ça claque et ça l’énerve aussi que ça ne m’énerve pas car puisqu’on ne peut rien y faire ça ne m’énerve pas, c’est vrai ça, ça ne sert à rien de s’énerver… j’ai fini par lui dire que ça serait mieux de l’enrouler comme ça on serait au bon cap parce que soit on faisait trop de Nord, soit trop de Sud, et sans génois ça serait plus facile … il a dit … oui ! je vous promets il a dit OUI, ô joie ineffable, précieux instant, inoubliable, surprenant, miraculeux (je fais ma Madame de Sévigné, ça le vaut bien) et même s’il a failli changer d’avis encore une fois, on a fini par l’enrouler, et avec déjà 2 ris dans la GV c’est moi qui me riais des grains, ça a duré quelques heures et puis ça s’est calmé dans la nuit mais comme je me suis endormie hyper tard le capitaine n’a pas eu le cœur à renvoyer tout de suite de la toile pour ne pas me réveiller et ça a fait chuter la moyenne …. On a quand même fait du 7 de moyenne depuis notre départ et c’est pas mal du tout. 

Il y a un cargo énorme qui est passé tout près de nous, à moins de 2 miles ce qui est ridicule par rapport à la taille de l’océan, 366 mètres de long, 51 de large et 12 de tirant d’eau, on a bien regardé le relèvement pour être certains de ne pas finir contre un mur de ferraille, et aussi le capitaine a eu la bonne idée de me raconter des histoires de marins perdus ou morts en mer, ça tombait bien, il a le chic.

Aujourd’hui ça a commencé par le beau temps avec ce voile de chaleur qui monte et atténue le bleu du ciel, puis forme des nuages qui s’agglomèrent et finissent par rejeter toute l’eau qu’ils ont bue,  je n’arrêtais pas de regarder cette évolution, sur le coup de 16h j’ai dit au capitaine que je prenais ma douche avant que ça flotte, j’ai enlevé les tauds qui nous protègent du soleil et lui ai demandé de prendre un ris dans le génois, et puis ensuite, voyant le ciel tout noir, un second ris dans la GV, c’est ce qu’on a fait mais le vent n’est pas monté et les nuages noirs ont glissé à côté de nous, le capitaine est en train de souffrir de m’avoir écoutée, je me défends parce qu’on ne sait jamais à l’avance, parfois le vent s’emballe et parfois il tombe, comment savoir …

comment savoir ?

26 avril, grains, empannages, empannages, empannages sur empannages, on n’est quasiment jamais au cap, le vent passe de 7 à 27 et change de direction, nous errons sur la mer, ça serait moi j’affalerais et ferais cap direct au moteur, mais le capitaine n’est pas fait de ce bois là, je suis lâche et il est têtu (c’est le capitaine qui m’a dit le dicton marin si tu choques t’es un lâche, c’est comme ça que j’ai appris que ma tendance naturelle est à la lâcheté, mais grâce au capitaine je me retiens pour ne pas me faire honnir), alors on empanne encore et encore, sur le coup de 20 heures le vent tombe à 2, la pluie dégringole comme si les vannes du ciel était ouvertes en grand, on y vient : moteur et on affale, le bateau balance violemment et le capitaine manque de tomber pendant qu’il range la GV debout sur le pont plein de flotte, il se rattrape in extremis tandis que je me rattrape de mon côté en lui criant

– TIENS TOI !!

– AFFALE PLUTÔT QUE TES CONSEILS !!

– DESOLEE D’AVOIR DÛ ME RETENIR DE MON CÔTE ! (non mais dis donc t’es d’jà pas gonflé !)

– AH PARDON !

, je ne sais pas comment il fait pour tenir sur le pont quand ça roule autant, une fois la GV affalée je vais en pied de mât pour l’aider d’une main à attacher la voile, de l’autre je me tiens à un hauban, je suis loin d’avoir sa dextérité, c’est un point que je dois encore travailler pour tenter de monter d’un barreau sur l’échelle de l’excellence …

Bon, on range tout, je prépare à manger et VLAN ! un nouveau grain, le vent remonte à 26, le capitaine est vert d’avoir affalé, il souffle des naseaux comme un cheval qui a bouffé trop d’avoine, 

– Mais c’est juste le grain ! Ça va retomber ! (tenté je de l’apaiser)

– Mais si ça dure ?

– Si ça dure on verra (issu de la technique de vente dite faire écran)

Heureusement il pleut à verse ce qui mesure les élans du capitaine, nous mangeons et ça dure, pluie torrentielle et vent qui se maintient, je suis au bout de ma vie alors je m’en vais tomber sur la couchette du carré, je dors avant même d’avoir touché l’oreiller.

Mais toute la nuit on alterne des grains, des vents qui montent et retombent et changent de direction, le capitaine qui était sorti dérouler le génois finit par le réenrouler parce que c’est n’importe quoi et aussi pour que finalement on puisse dormir tranquille, comme dirait John c’est le marasme, c’est le capitaine qui a compris qu’il voulait parler du pot-au-noir, sur google translate pot-au-noir se traduit pas doldrums, et en inversant la recherche, doldrums veut dire déprime, tandis que marasme se dit marasm, bref, on ne doit pas être loin de la ZCIT.

Et le lendemain,

– terre ! terre ! s’écrie le capitaine

Brazil brazil !

On arrive au mouillage, le capitaine m’a prévenue, on ne restera pas longtemps parce qu’il est hyper cher, il a vu sur internet que c’est 75 ou 100 € la nuit, voire plus, c’est vrai que ça fait cher juste pour mettre la pioche, en plus il paraît que c’est rouleur, bon, on verra bien, je suis trop contente de me poser un peu.

C’est chose faite, dans la Baia de Santo Antonio devant la plage, après avoir tournicoté pour trouver la bonne, que dis-je, la meilleure place aux yeux du capitaine,

la meilleure place, donc

il est presque midi, qu’à cela ne tienne, annexe à l’eau, on s’en va faire les paperasses et peut-être trouver un truc aussi sympa que gourmand et local à manger ?

C’est assez incroyable mais on dirait qu’à Noronha il n’y a pas d’heure pour travailler, nous trouvons la capitainerie ouverte avec capitaine de port et autres bureaucrates sur la brèche, le mien capitaine remplit les mêmes formulaires que partout ailleurs, et au moment de tamponner nos passeports, le capitaine de port nous indique d’aller boire une bière dans le bistrot d’en face parce qu’il a appelé celui qui s’occupe de l’immigration qui viendra quand il viendra, alors autant attendre en buvant une bière, nous obéissons.

Ca ne fait pas longtemps que nous sommes assis qu’un monsieur genre marin-sur-le retour avec des yeux délavés, une barbichette et des cheveux filasses longs et blancs, vient s’installer à notre table avec un grand sourire, il est français et son bateau est mouillé dans la baie, on commence à papoter, je ne le sens pas vraiment le gars bien que son odeur vienne me chatouiller les narines et ce n’est pas la rose, mais bon, c’est surtout le capitaine qui papote avec lui, et puis le capitaine de port sort de sa cabane (la capitainerie est une cabane tout de guingois) et nous hèle pour venir chercher nos passeports tamponnés, le capitaine y va et je me retrouve seule avec le vieux marin qui commence à me baratiner qu’il s’est fait bouffer sa carte bleue je ne sais où, je le vois venir gros comme une maison et élude,

– c’est vrai que c’est mieux d’avoir au moins 2 cartes quand on voyage, il faut s’organiser !

Je le branche sur un autre sujet mais il y revient toujours, et continue quand le capitaine revient avec nos passeports, il nous explique qu’il a cent mille euros sur son compte mais qu’il ne peut pas y toucher parce que je ne sais plus quel argument bidon, et qu’il est vraiment ennuyé sans sa carte bancaire, je lui conseille d’appeler son banquier mais il m’explique que ça n’ira pas, alors d’appeler sa copine qu’il dit avoir (beaucoup-plus-jeune-que-lui-fierté-dans-la-prunelle) afin qu’elle lui envoie un billet d’avion pour aller régler ses problèmes bancaires en France et qu’il la remboursera avec ses cent mille balles, il finit toujours pas dire qu’il est bien emmerdé sans carte bancaire, le capitaine lui fait comprendre d’économiser sa salive et ses bobards parce qu’on ne lui filera pas un rond et on le quitte pour s’en retourner manger un morceau au bateau parce qu’il n’y a pas plus de resto sympa ici que de beurre au Cap Vert (depuis, et ça date, j’ai toujours une réserve de beurre au frigo).

On voit bien Cap de Miol

Après manger on s’en revient à terre pour aller trouver un supermarché et un ATM pour prendre des sous, ici la monnaie c’est le Real, ça nous fait marcher sous un soleil de plomb en se faisant bouffer par les moustiques,

je demande au capitaine combien il a payé pour le mouillage et combien de temps on va rester là, alors tenez vous bien, ce n’est pas 100 € la nuit pour mouiller à Noronha, c’est 150 Real la nuit, ça fait grosso modo 25 € ! j’ai lu sur internet que des personnes ont payé par exemple 310 € pour 3 nuits en étant 4 sur leur voilier, d’autres 170 € pour 3 jours, ou encore que ce serait l’un des mouillages les plus chers au monde avec les Galapagos, s’ils font payer à la tête du client c’est qu’on en a de bonnes on dirait, c’est vrai qu’il n’y a aucun prix affiché à la capitainerie mais je n’en ai jamais vu nulle part, bref, c’est une bonne nouvelle de ne pas de faire vider les poches ici, pour l’instant ! ponctue le capitaine.

A la caisse du supermarché (no fruit, no vegetable, just a piece of bad bread, quand on est français on trouve le pain d’ailleurs dégueu et il l’est, n’est-il pas) on se retrouve derrière un des douaniers qui nous a fait les papiers, il nous reconnaît (un bon point pour les brésiliens) et nous propose de nous déposer dans le centre de Vila Dos Remedios, le capitaine commence par refuser pour ne pas l’ennuyer (le capitaine n’aime pas déranger, ça fait juste perdre du temps moi j’dis) mais de mon côté j’accepte avec reconnaissance et moult signes de tête affirmatifs parce que ça serait bien de trouver une loc de bagnole maintenant plutôt que de retourner à pinces jusqu’à la baie et de perdre notre matinée de demain à faire ce que nous pouvons faire aujourd’hui, j’ai un mal de chien à décider le capitaine mais il cède, il en a marre, la nuit tombe, le douanier nous laisse dans une rue avec plein de restos, on cherche un loueur de voiture, tout est fermé mais comme on se dit qu’autant chercher pour demain, de fil en aiguille on tombe sur un gars qui en appelle un autre qui arrive avec un buggy tout crotté, le capitaine fait le nez, il voudrait une vraie voiture, j’insiste pour qu’on le prenne, c’est quoi ces goûts de luxe soudain, le capitaine signe des papiers sur le capot du buggy, le gars lui fait faire un tour pour lui montrer comment ça marche, et puis nous voilà partis en buggy, c’est tape-cul, ça zigzague, surtout quand le capitaine redresse d’un coup sec, mais ça ne va pas vite et l’empâtement est tellement large qu’il faudrait le faire exprès pour verser…

en vérité on n’a pas besoin de casque mais ça ne serait pas bête

Alors le lendemain matin, on part visiter Noronha, le capitaine est encore un peu ronchon de ne pas avoir une vraie voiture, mais on va vite comprendre qu’on est mieux en buggy et que ça ne loue pratiquement que ça par ici, en dehors de la route principale ce ne sont que chemins raides, défoncés, et très souvent trempés par les pluies qui stagnent dans les ornières, un petit aperçu :

Quand ça secoue trop je m’accroche et ne prend pas de photo, vous saurez bien

Que vous dire de cette île …déjà qu’on en fait vite le tour, fût-ce en buggy, car elle ne fait que 26km², qu’il y a 3410 habitants pour 100 000 touristes par an, qu’elle ne produit aucune nourriture en dehors de la pêche, que tout est importé depuis le continent et que la principale activité économique est le tourisme, qu’elle est surnommée l’île arc-en-ciel pour sa faune colorée, est rattachée à l’état du Pernambouc, est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2001, et que son écosystème souffre déjà de l’affluence des touristes malgré des quotas qui ne doivent pas être très bas car nous croisons des centaines de touristes en maillot de bain et en buggy, sans bière à la main car le taux d’alcoolémie autorisé au volant est de 0, ça n’empêche pas de voir des bières dans toutes les mains par ailleurs.

Après ces données histoire de vous situer le contexte, cette île est aussi surnommée le Saint Tropez Brésilien, j’ai donc hâte de la comparer à St Trop (que personnellement je trouve magnifique tout autant que sa région, et des gens qui décrètent qu’elle est surfaite, je dirais d’eux qu’ils ne la connaissent pas en dehors des clichés du mois d’août et qu’ils devraient découvrir un des plus beaux villages de notre planète) (et plus je voyage, plus je le pense, la France a un charme fou), bon … côté plages, rien à dire, Fernando 1, St Trop 0

On voit sur l’une des photos qu’il y a des parasols avec des transats, allons y voir de plus près …

AAAAh c’est rien moins que moyen hein … St Trop 1, Fernando 0, y’a pas à tortiller :

Mais alors d’où vient cette comparaison entre deux lieux qui ne me paraissent pas comparables pour un sou ?

Réponse pour que vous n’ayez pas à perdre votre temps à la chercher : Noronha est une destination paradisiaque très prisée pour les lunes de miel des brésiliens, il y a un nombre incroyable de jeunes touristes qui viennent y faire la fête, et également une destination rêvée pour les surfeurs, plutôt aisés car la vie là-bas est considérée comme très très chère, ok, c’est un point commun, et c’est vrai que la location du buggy n’est pas donnée et que les gens se plaignent des tarifs hôteliers exorbitants et des taxes à tous crins, nous on a trouvé que ça reste tout à fait abordable, surtout quand on déjeune dans un resto local où nous avons mangé pour 30 € à 2, si on va dans un resto plus branché ça tourne autour de 50/60 € pour 2, c’est pas la mort quoi. D’ailleurs des restos il n’y en a pas bézef, on prend ce qu’on trouve, et avec la chaleur le capitaine se fend d’une petite bière bien fraîche,

– tu as entendu, le taux d’alcool autorisé au volant est de zéro !

– pffff !

Il s’en moque.

On continue notre tour de l’île et de ses plages vraiment extrêmement belles je dois dire, et en repassant un peu plus tard par la Ville des Remèdes (je ne parle pas portugais mais faut pas avoir fait l’ENA pour comprendre), un barrage de flics ! crotte ! la bière ! Pas besoin d’ouvrir la fenêtre, il n’y en a pas, le capitaine salue le flic d’un grand sourire, flic qui rétorque de même en lui demandant s’il a bu de l’alcool,

– Não !

qu’il lui affirme, moi je crois que le mensonge aggrave toujours tout quand celui à qui on a menti s’en aperçoit (il faut tout faire pour que l’autre ne s’en aperçoive pas, c’est la base) et on dirait que le flic ne le croit pas car il lui fait signe de le suivre pour le faire souffler dans un ballon, hé bin on est bien tiens, si je dois conduire le buggy on n’est pas rendus … je me bouffe les petites peaux des doigts à m’imaginer être au volant de cet engin de la mort et vois revenir le capitaine d’un pas nonchalant, il remonte dans le buggy, renonce à attacher la ceinture qui fait 3 kilomètres de long et est pleine de boue à force de traîner partout, je lui demande

– alors ?!

– alors quoi ?

Il le fait exprès pour me donner l’envie de l’étrangler et tester mon self-contrôle,

– et bin, le test !

– négatif

C’est bien le seul test avec celui de grossesse qu’on est content de voir négatif, je n’en reviens pas,

– mais la bière ?

– mais il y a longtemps que je l’ai bue, et en plus j’ai mangé

Ah ouais, c’est bon à savoir dis donc.

Nous continuons en visitant le centre historique de Vila Dos Remedios, c’est très joli mais ça serait bien d’entretenir le patrimoine je trouve.

Eglise Notre-Dame de Remedios, construite au XVIIIe siècle
Elle domine la vieille ville

Nous passons aussi visiter le fort Nossa Senhora Dos Remédios au-dessus de la baie de Santo Antonio, c’est la queue, on paye et on nous scotche un bracelet fluo autour du poignet comme si on allait embarquer sur un paquebot de croisière, il y a un panneau qui dit qu’il est interdit de boire de l’alcool et en même temps les hôtesses vendent de la bière à l’accueil juste sous le panneau, les gens en achètent tous et en boivent en faisant le pied de grue, on se regarde avec le capitaine, on n’est plus dans le coup on dirait, bon, nous avançons pour visiter le fort et là, surpriiiiise !

Ce n’est pas un vieux fort à visiter mais un haut lieu de la vie nocturne Noronhésienne, nous y sommes tôt et il y a encore peu de monde mais des bars et de l’alcool à gogo et de la bonne musique, je ne peux m’empêcher de me dandiner 5 minutes tandis que le capitaine fait comme s’il ne me connaissait plus, puis nous montons tout en haut et, comme toutes les vues de tous les forts de toutes les îles, la vue est superbe, encore plus belle ici que dans de nombreux autres endroits :

la baie de Santo Antonio
en vue large … on voit très bien Cap de Miol quasi au milieu de la photo
le fort a été rénové pour se transformer en resto et boîte de nuit à ciel ouvert
vue sur la vieille ville et son église

Et on termine par cette superbe vue du Morro do Pico de Praia da Conceição que je traduirais par le Pic Morro de la plage de la Conception, pic emblématique de l’île s’il en est et qui culmine à 321 mètres s’il vous plaît.

On ressort du fort à l’heure où les Ken et Barbie brésiliens se pointent pour festoyer, ouaip, ce côté là peut bien faire penser à St Trop sauf que les robes et les shoes à paillettes font franchement cheap, si je peux vous donner un conseil c’est de venir à Noronha plus pour visiter cette nature splendide que pour se la péter comme aux Caves du Roy (de mon temps c’était la boîte la plus courue de St Trop).

Nous ne nous attardons pas plus, nous avons encore bien de la route pour rentrer, et c’est tout ce que nous verrons du Brésil, j’espère y aller un jour car, comme dans tant de pays, après avoir développé l’industrie pharmaceutique et balayé les savoirs populaires, le Brésil a décidé d’intégrer les plantes à son système de santé, je ne vous partage pas encore mon travail sur les plantes des différentes îles sur lesquelles nous sommes allés (bien que je le fasse parfois) car cela est un travail énorme, mais lorsque je serai rentrée et que je m’attellerai à tout mettre en ordre, je ferai des articles botaniques.

C’est le 1er mai, il flotte, nous attendons que ça passe pour lever le camp, 1340 NM en ligne droite jusqu’en Guyane Française et en plein pot-au-noir, nous verrons bien.

Prenez vos crayons !

  • La vraie façon de faire un relèvement « consiste à mesurer la direction magnétique d’un point de repère sur le paysage (vas-y en plein océan) avec un compas de relèvement puis tracer sur la carte marine ce relèvement à partir du symbole du point de repère mesuré, en utilisant la règle ou le rapporteur de navigation » … autant vous dire que dit comme ça, ça ne me dit rien, alors en vrai, et en gros, on regarde l’angle du cap de l’autre et le nôtre, si ça ne varie pas on va se foncer dedans, si ça varie on devrait s’éviter, et ce jour là le capitaine m’a montré sur l’AIS la donnée qui sert à faire un relèvement, c’est hyper simple, si ce chiffre varie on est tranquille, s’il reste constant il va falloir manœuvrer.
  • Quant au mensonge : en psychologie sociale, on considère qu’il existe cinq motivations au mensonge : valoriser notre image, éviter les conflits, ne pas peiner notre interlocuteur, persuader quelqu’un afin d’en tirer un avantage, et enfin dissimuler ou justifier un manquement… Une étude menée en 1996 par les psychologues Felder, Forrest et Happ, concluait que nous mentons 2 fois par jour ! L’expérience consistait à se faire rencontrer des participants, dont certains avaient pour consigne de se présenter sous un jour agréable ou de parler de leurs compétences : à l’issue des entretiens, ces derniers avaient menti davantage que ceux laissés sans consigne particulière… Mais en règle générale, 60 % des participants avaient menti entre deux et trois fois en l’espace de 10 minutes de conversation. Le résultat a surpris autant les chercheurs que les sujets de l’expérience. Et, si hommes et femmes mentent à la même fréquence, l’objectif de leurs mensonges diffère, les hommes ont plus tendance à recourir aux mensonges d’autoprotection, afin de préserver ou d’améliorer leur image, tandis que les femmes inventent plus souvent des mensonges altruistes. Je conclurai par un vibrant vive les femmes !
  • L’alcool est détectable dans le sang pendant 6 heures environ, puis 12 à 24 heures dans l’haleine, l’urine et la salive, et jusqu’à 90 jours dans les cheveux. Pour une détox à 100%, il faudra donc compter environ un mois et demi sans boisson alcoolisée. Le temps d’élimination de l’alcool est très variable selon le nombre de boissons alcoolisées ingurgitées et dans quelles conditions celles-ci ont été bues. En moyenne, il faut 67 minutes pour éliminer une bière, soit légèrement plus d’une heure.
  • Les 20 meilleures boîtes de nuit du monde : https://www.hostelworld.com/blog/fr/meilleures-boites-de-nuit-du-monde/
  • Quelle langue parle t’on à Fernando de Noronha : le portugais, comme au Brésil. Au-delà du Portugal, on parle portugais au Brésil, mais aussi au Cap Vert, en Angola, en Guinée-Bissau, en Guinée Equatoriale, à Macao en Chine, au Mozambique, à Sao Tomé-et-Principe, au Timor oriental et à Goa en Inde, ça en bouche un coin hein.

Escale à Ascension, ça fait toujours plaisir une escale

Ste Hélène d’un coup d’œil

Vendredi 12 avril, on part de Ste Hélène et aussi incroyable que cela puisse être, je ressens de la peine, adieu petit salon de thé anglais, adieu les gens, adieu Nicolas qui est né ici et y est revenu après s’être exilé un temps parce qu’ici, it’s home comme il l’a dit en haussant les épaules d’un geste fataliste, prochaine escale Ascension.

c’est paumé

Très vite on tangonne le génois, on a 15/18 nœuds, ça avance bien, on n’est même pas plus bousculés qu’au mouillage, jusqu’ici c’était aux Selvagens qu’on avait eu le pire mouillage, puis Funchal en top 2, ils sont détrônés haut la main par Ste Hélène, on nous annonçait pas trop de vent pour ce week-end alors le mouillage aurait été plus calme, mais dans le doute on s’est dit qu’on préférait rouler en navigant peu plutôt que de subir la houle, le courant et le vent de Jamestown, on en avait un peu notre claque.

Samedi 13 on met le spi après le petit dèj, 12/15 nœuds, 140 du vent, on avance à 7 de moyenne, on en profite puisque le vent devrait tomber, on verra, pour l’instant le capitaine est joyeux car quand on file sous spi il est joyeux, il y en a c’est la raclette, le capitaine c’est le spi.

c’est pour toi, Yves 😄!

Cette nuit j’étais réveillée à 3 heures pour mon tour de garde, RAS, impossible de me rendormir parce que pas assez de vent alors les voiles claquaient et le pilote n’arrêtait pas de corriger ce qui fait un boucan d’enfer dans la cabine arrière, à 4 heures le capitaine s’est levé et a pris un ris pour que ça claque moins, il m’a dit de me recoucher et j’ai obéi, et puis à chaque fois que je pensais qu’il avait terminé, j’entendais le winch, à quoi ça sert de me dire de me recoucher si c’est pour mouliner le winch, mais qu’est-ce qu’il fabrique ?! Ça a duré 2 heures, à chaque fois je croyais qu’il en avait terminé, et ça repartait de plus belle, à 6 heures je suis allée lui demander ce qui se passait : il avait passé le génois du même côté que la GV, puis tangonné à nouveau, puis préparé le spi, et là le vent était reparti, plus besoin de spi, 6 heures du matin, l’heure où t’as des envies de meurtre mais où ton éducation religieuse (et la frousse de te retrouver seule sur un bateau) t’en empêche.

– tu as dormi ?

(devine) bin non, y’avait trop de bruit 

– ooooh ! isabelle !

Ton qui manifeste que j’aurais pu faire un effort pour le remercier de m’avoir laissée au lit, c’est vrai quoi, quelle ingratitude, on se recouche et on dort un peu, on a des têtes de déterrés, ce n’est pas à Ste Hélène qu’on s’est reposés.

On regarde le paysage.

Nous avons eu, je pense, mais la mémoire humaine nous trahit parfois, les plus beaux ciels pleins d’étoiles dans les nuits qui ont suivi notre départ de Cape Town, un ciel d’une pureté parfaite, et c’est terrible mais quand on a eu le plus beau, on chipote pour le reste, on a la nostalgie du meilleur, mais qu’importe,  le spectacle des vagues et du ciel vaut la peine de s’asseoir au premier rang chaque soir et chaque matin, et on est toujours récompensés.

Parfois il ne pleut pas.

On se tape des grains et de la flotte à tire-larigot, quand ce n’est pas d’un côté c’est de la l’autre, l’humidité s’infiltre partout, aussi bien dans le bateau que dans nos chairs, je suis gonflée comme une éponge trempée dans une cuvette pleine, les nuits se passent à chasser des oiseaux gros comme des poulets qui aimeraient se poser sur les panneaux solaires, le capitaine craint toujours qu’ils ne s’assoient sur les antennes et là plus de GPS ni de Starlink ni de rien, il leur fiche un grand coup de gaffe sur la tronche mais il faut plusieurs fois pour qu’ils comprennent que se poser là entraîne systématiquement recevoir un coup sur la gueule, ils finissent par laisser tomber, c’est pavlovien, quand c’est à mon tour de chasser les oiseaux, je balaie l’air avec la gaffe mais je ne tape pas par crainte de les estourbir à jamais en entendant le bruit mou de la cervelle qui explose, ou, et c’est pire quoi qu’en diront les défenseurs des animaux, de bousiller une des antennes, en plus je me connais, j’accuserais les oiseaux et j’aurais du mal à finir ma vie avec ça sur la conscience, surtout quand le regard intègre et franc du capitaine se poserait sur moi et que je penserais à l’antenne à chaque fois.

Les jours se suivent et se ressemblent : des grains, des grains, des grains, de la pluie, de la pluie, de la pluie, en général pas très fort les grains sauf un, sous GV hissée haut et génois tangonné, 38 nœuds, il flottait tellement qu’on est restés debout dans le bateau à ne piper mot, à regarder les appareils, à écouter le vent souffler et à sentir les mouvements du bateau filer à toute berzingue, à sentir le vent nous pousser au cul comme un rouleau compresseur, les fois d’après quand je voyais des grains nous arriver dessus, je sautais sur le génois pour le rouler et on prenait un ris ou deux selon la couleur du ciel, je le réclamais au capitaine parce que lui attend toujours de voir s’il y en a besoin mais moi j’en ai marre de me faire rincer pendant les manœuvres, c’est ce que je lui ai dit :

– mais autant le faire quand on voit le grain arriver plutôt que de se faire rincer en manœuvrant dans l’urgence !

C’est vrai, quoi.

Quand un grain nous arrive par derrière au portant, on dirait qu’un chien de l’enfer énorme, énoooooOOORme ! arrive en courant derrière nous, haletant, naseaux fumants et langue pendante, il arrive, écume aux bajoues, sa langue balaie l’air de droite et de gauche, il arrive, il grossit derrière nous et son haleine fétide et brûlante nous chasse et nous rattrape en même temps, putain il arrive …

je n’ai rien vécu au-delà de 45 nœuds et je ne veux même pas savoir

Quand je raconte ça au capitaine il hausse les sourcils mais je vois derrière son œil flou qu’il imagine la scène, je lui avoue que parfois je me fais des films et que ça me fiche la trouille, 

– pas toi ? jamais ?

– bé si ça m’arrive, mais bon …

Mais bon.

Nous arrivons à Ascension le 17 avril après 5 jours de nav’ et de flotte, mais là chance, le temps est sec, et d’ailleurs ça a l’air bien sec cette île, comme s’il y avait un micro climat. On tournicote dans le mouillage pour décider de l’endroit qui roulera le moins tant qu’à faire, une longue ligne de bouées flotte le long d’une zone dans laquelle aucun bateau n’est mouillé, le capitaine me demande ce que c’est, je pourrais lui donner sa propre réponse qu’il me sort dans ces cas là, j’en sais rieng ! mais je suis ainsi faite que je cherche toujours une réponse à donner parce que je suis aidante de nature,

– un pipeline ?

ça lui donne des idées,

– un tuyau pour apporter la gazoline depuis les pétroliers  jusque dans les réservoirs parce qu’il n’y a pas assez de tirant d’eau pour qu’ils s’approchent !

On pourrait continuer bon train comme ça, jusqu’à un tube d’exfiltration des humains par les extra terrestres mais je m’arrête là (on comprendra plus tard en voyant la station de dessalement d’eau que c’est une pompe à eau de mer).

Le capitaine mouille pas loin des bouées parce qu’il pense que c’est là qu’on sera le moins sujet à subir la houle et que les gens sont bêtes et se mettent là où il y a déjà des bateaux (je suis ce genre là), ça roule beaucoup moins qu’à Ste Hélène mais c’est loin d’être le calme absolu, comme à chaque fois qu’il choisit de mouiller à l’écart des autres bateaux qui, à part un catamaran plus loin dans la baie derrière nous, se limitent à des petits bateaux à moteur ou à des barques de pêcheurs et une barge militaire, je me pose la question de savoir si justement ce coin sans bateaux et proche du tuyau flottant ne serait pas un coin inapproprié, pour l’heure c’est annexe à l’eau, il faut aller faire la clearance d’entrée et se signaler à l’immigration, Ascension est une île anglaise tout en étant une base américaine, il a fallu demander des e-visas pour avoir le droit de s’y arrêter, faut pas se louper … 

Quand nous avons quitté Ste Hélène, Nicolas nous avait prévenus qu’ici il n’y a pas de Kenny et encore moins de taxi-boat, et le capitaine, qui est un vrai capitaine, se renseigne toujours sur les endroits où on va, il m’explique qu’il va falloir s’amarrer près d’une barque, passer dans la barque et se tirer vers le quai, des fois je me demande s’il se fout de moi,

– tu te fous de moi ?

– naaaan hahaha !

Je ne sais pas s’il se fout de moi ou pas.

Nous emportons les papiers du bateau et nos passeports, filons en annexe vers le quai et arrivons près de la barque promise par le capitaine, barque que la houle fait monter et descendre avant de s’éclater contre le quai sur lequel une dame blonde nous demande en criant de loin si nous parlons français, tu parles qu’on parle français, on l’aime déjà, elle hurle au capitaine de me déposer sur le quai et ensuite de retourner s’attacher près de la barque et de monter dedans pour que je le tire jusqu’au quai à son tour, okééé … je profite d’une vague qui déferle sur le quai pour sauter dessus et le capitaine repart cahin-caha.

voilà comment ça se présente

La dame, du cata derrière nous et Belge de surcroît, m’indique qu’en haut des escaliers il y a des cordages et que je dois les ramener en bas des escaliers pour tirer la barque jusque là, c’est d’une incohérence crasse, les cordages sont attachés à l’opposé de la direction dans laquelle je dois tirer, on met une bonne demi-heure à réussir le tour de force de tirer cette fichue barque jusqu’au quai le capitaine et moi, chacun à un bout de cordage … capitaine qui avait analysé la situation et noté son incohérence, il m’avait crié qu’on allait tendre un cordage dans le sens logique pour qu’on perde moins de temps et que l’on gagne en sécurité, encore une bonne partie de rigolade n’est-ce pas capitaine, debout dans la barque qui roulait, il attendait qu’une vague le rapproche du quai pour me lancer le cordage, mais il était toujours beaucoup trop loin et le cordage tombait à l’eau, il a fallu s’y reprendre à 4 ou 5 reprises avant de réussir, je l’entendais pester comme un diable, poser le pied à Ascension se mérite.

Sur la vidéo suivante on voit les cordages prévus attachés en haut du quai à droite, puis la barque et notre annexe attachée derrière, puis le quai de débarquement et on voit sous l’eau le cordage rouge qu’on a mis en place pour pouvoir tirer la barque sur la gauche :

un vrai merdier, mais comme je dis au capitaine, ce sont les joies du voyage, et je le pense vraiment

La dame blonde et Belge nous a indiqué où trouver les customs et l’immigration, soit dans un même bureau au bout du quai, c’est fermé et ça rouvre à 14 heures, on en profite pour faire le tour du bled, Georgetown en l’occurrence, c’est vite fait, c’est vide et triste pas possible, quand on passe quelque part je me projette toujours pour savoir si je pourrais vivre là, Ascension c’est vite vu, c’est non, je ne me verrais pas du tout vivre ici …

Il fait chaud mais c’est froid

Quand 14 heures sonnent, on prend un bain de climatisation dans le bureau des customs, dehors il fait une chaleur du diable, la customière répond au capitaine, qui lui a demandé si là où nous sommes mouillés c’est bien, que la ligne de bouées bouge au gré de la houle et qu’on est trop près, et ajoute que quand la houle est trop forte c’est impossible de venir à terre et que ça sera le cas ce week-end, du coup on donne une date de départ pour samedi, et on s’en retourne au bateau pour manger un bout et déplacer le bateau, on fait bien car quand le soir tombe les bouées qui clignotent s’approchent dangereusement de nous mais s’arrêtent à temps, on peut dormir tranquille.

le mouillage est un peu rouleur va t’on dire

Le lendemain, nous passons à terre plus vite que la veille, d’une part parce que nous connaissons le truc, et de l’autre grâce à notre cordage que nous avons intelligemment laissé en place, nous croisons la dame Belge et blonde qui nous dit qu’ils se servent aussi du cordage du capitaine et que c’est bien pratique, bin tiens, je vais faire quelques courses de produits frais dans la supermarché local, qui dit supermarché local sur ce genre d’îles dit chips, gâteaux et sodas à volonté, boîtes de conserve et produits congelés itou, mais bonjour pour trouver des fruits et des légumes, j’en trouve tout de même un peu et aussi des pommes de terre mais toujours pas d’œufs ! J’ai fait des crêpes sans œufs au capitaine, donc la recette est simple, tu prends la recette de la pâte à crêpes et tu fais tout pareil sans les œufs, c’est beaucoup plus long à cuire et tout à fait mangeable mais le capitaine a froncé le nez, je l’ai habitué à mieux, j’aurais pas dû. À Ste Helene j’avais vu passer une nana qui descendait d’un 4×4 avec 2 plateaux d’œufs et qui courait presqu’en se cachant vers le marché, je m’étais approchée du conducteur pour lui demander s’il savait où trouver des œufs et il m’avait envoyée balader d’un non assorti d’une tête de con, alors j’avais été voir le gars du marché qui s’était marré quand je lui avais dit que j’avais vu passer la nana après qu’il m’eut dit qu’il n’avait pas d’œufs, il m’avait expliqué qu’il avait besoin de 20 douzaines d’œufs par semaine et qu’on ne lui en avait apporté que 5 et qu’il ne pouvait pas me les vendre, ce que j’avais bien compris, mais si j’avais su j’en aurais acheté plus à Cape Town … encore que, ça pourrit les œufs, et ça pue le mort dans le bateau, bref, pas d’œufs à Ascension non plus, donc pas d’omelette réconfortante de temps à autre en navigation, pas de crêpes, le monde va mal, tout est précieux dans la bouffe (pendant que je vous écris le capitaine se coupe les ongles, assis avec les pieds qui pendouillent du bateau, il a l’air tout appliqué, il est mignon, j’ai le cœur tout gonflé quand je le regarde, serait-ce ça l’amour) 

Re bref, je suis au supermarché et une nana me tombe dessus et me baragouine qu’elle est la sœur de Kenny et qu’il lui a dit que des Français allaient arriver en bateau et que la nana était blonde alors on papote un peu, incroyable ! Kenny aurait il apprécié les bières et les clopes pour qu’il parle de nous à sa frangine ? Elle m’indique où manger un morceau et où aller demander pour louer une voiture, et là on tombe sur la belle-sœur de Kenny, native de Ste Hélène, je lui demande comment ça se fait qu’elle est venue vivre ici, c’est pour l’argent, ici elle gagne plus et un jour aura de quoi se payer une maison, mais elle m’avoue qu’elle s’ennuie et qu’il n’y a pas de vie sociale ici, j’avais bien cru le comprendre, si nous avions eu des doutes ils se seraient levés au sein du Saint’s Members Club où nous déjeunons, seuls, d’un burger emballé dans un papier qu’on a bien de la chance que ce matin ils ont cuisiné 3 ou 4 burgers au cas où.

chaude ambiance

La belle-sœur de Kenny arrive deux heures plus tard avec sa voiture qu’elle nous loue et qui est dans le même état que celle que nous avait louée la commerçante à Ste Hélène, pourrie, mais elle roule, et nous partons à la visite de l’île …

on ze rode aguaine

N’empêche, des paysages de ouf :

on pourrait croire à une image trafiquée mais non, c’est tel quel … majestueux

Sa base américaine :

Ascension est aussi une station de télécommunications par satellite, la station terrestre du programme Ariane pour l’Agence Européenne de l’Espace et le relai mondial de la BBC, il y a des antennes partout :

ça fait très AC (art contemporain pour les non-initiés)

On roule jusqu’à Green Mountain, et comme sur la plupart des îles, dès qu’on monte il y a des nuages, de la fraîcheur et de la pluie, c’est verdoyant et on ne se croirait plus sur la même île :

Ambiance pastorale

Le lendemain, quelques courses, toujours pas d’œufs et rire moqueur de la caissière auprès de qui je m’en enquiers, rendu de la voiture, clearance de sortie, la dame blonde et Belge et du cata a prévenu le capitaine que ce soir il y a fête au Saint’s Members Club et que les navigateurs sont invités mais qu’eux n’y seront pas car ils reprennent la mer, avec le capitaine on se dit que si jamais on boit un coup, bonjour pour revenir par la barque nuitamment avec la houle qui s’amplifie, alors de retour au bateau on remonte l’annexe, on range tout et on lève l’ancre le samedi 20 pour Fernando de Noronha, île brésilienne à environ 200 NM du continent, le capitaine s’écrie plusieurs fois par jour d’un ton enjoué brazil brazil ! il paraît que c’est le Saint Trop’ du Brésil, comme si la capitaine pouvait être un fan de St Trop.

De vous parler des navigateurs invités à la fête me fait penser à Ulrich dont je ne vous ai pas parlé, Ulrich on l’a rencontré à Cape Town, du moins le capitaine l’a t’il rencontré car il est liant avec les marins de tous bords tandis que je suis plus sauvage, je dois dire que répondre aux questions qui me demandent c’est quoi comme bateau ou écouter le descriptif des leurs me passionne moyennement alors j’évite, mais bon, un jour Ulrich s’est pointé au bateau car le capitaine lui avait rendu un service et là Ulrich venait l’aider à brancher la nouvelle VHF. Une fois qu’ils ont eu fait, j’ai proposé à Ulrich de déjeuner avec nous parce que j’avais préparé à manger et que ça aurait été vraiment fort peu civil de ne pas le faire, Ulrich, donc, était Allemand et parlait un peu français et surtout anglais, notre conversation passait d’une langue à l’autre mais pas par l’allemand comme m’y avait invitée le capitaine qui, comme je suis née en Lorraine, me prête des origines teutonnes de manière tout à fait injustifiée (c’est maman qui utilisait cet adjectif de teuton, elle n’a jamais digéré la seconde guerre et sa trouille lors du bombardement d’Epinal) et Ulrich était un gastro-entérologue à la retraite et faisait le tour du monde tout seul, sous génois pour ne pas s’emmerder à la manœuvre, et en bouffant du lyophilisé pour ne pas s’emmerder à la cuisine, il avait chez lui une nana de 20 ans de moins que lui et ça me fait toujours marrer quand un homme décrit comme seule qualité d’une femme un âge bien inférieur au sien avec une lueur de fierté dans la prunelle, autant vous dire qu’il ne volait pas haut dans mon estime tout gastro-entérologue qu’il était, quand je l’avais vu j’avais été frappée par sa mauvaise mine, à vue 25 kilos de trop dont 80% dans un ventre mou qui tombait par dessus son short, le teint gris terne et les yeux vitreux, le gars qui ne respire pas du tout la santé quoi, et avec une idée précise sur le pire mal que l’on puisse se faire à savoir l’alcool, même un verre de vin c’est ce qui tue, bon, je lui donne quelques infos de diététique Chinoise et alors là, Ulrich sort pratiquement de ses gonds et m’explique que la médecine Chinoise c’est du Vaudou ni plus ni moins, j’ai fermé ma gueule parce que ça ne sert à rien d’expliquer à un ignorant ce qu’il ne veut pas savoir, encore un qui n’a pas appris et débat du sujet selon d’autres connaissances qu’il juge supérieures, en mer le capitaine a échangé quelques messages WhatsApp avec lui et finalement n’a plus eu de nouvelles, peut-être qu’Ulrich est mort seul en pleine mer, ce sont des choses qui arrivent, ça fait marrer le capitaine que je n’aie pas apprécié Ulrich, il avait de bons côtés mais bon, je me demande ce qu’il est devenu.

Bref, après cette brève escale, nous partons pour Fernando de Noronha.

Adieu à ces 91 km² loin de tout

Et si vous voulez tout savoir :

  • On n’a pas pu se baigner parce qu’il y a plein de requins ici qu’on nous a dit, même le capitaine ne s’y est pas risqué.
  •  L’île de l’Ascension est une île britannique qui se situe au milieu de l’océan Atlantique Sud, entre l’Afrique et l’Amérique du Sud et juste sous l’équateur, sa capitale est Georgetown, elle dépend administrativement du territoire britannique d’outre-mer de Sainte-Hélène. L’île a été découverte en 1501 par l’explorateur Portugais Joao da Nova Castelia, mais la découverte n’a pas été enregistrée. Deux ans plus tard, elle a été redécouverte par Afonso de Albuquerque le jour de l’Ascension, d’où, on l’aura finement compris, son nom. Jusqu’à 1815, l’île de l’Ascension était inhabitée, elle compte aujourd’hui 1100 habitants, les militaires, la population Américaine et Britannique et les travailleurs de Sainte-Hélène (plus de 700) constituent la majorité de la population. Elle abrite un des cinq récepteurs au sol (les autres sont sur Kwajalein, Diego Garcia, Colorado Springs et Hawaï) qui aident le système de positionnement mondial (GPS : Global Positioning System en Français Géo-Positionnement par Satellite).

Au tour de Ste Hélène

Avant toute chose : une manipulation aussi absconse que malheureuse avait publié une partie de cet article que j’étais en train de rédiger, n’en tenez pas compte, c’est maintenant que l’article est le bon !

Depuis Cape Town

Après avoir scrupuleusement étudié les GRIB, le capitaine a dit qu’on partirait le mardi 26 pour avoir du vent, d’après ses premières estimations on devra faire du spi, bon, on n’y est pas donc on ne va pas tirer des plans sur la comète, le dimanche précédent ce départ est dédié aux courses et aux rangements, mes cuisses sont presque guéries et c’est tant mieux car je n’aurais pas réussi à rester debout  dans le roulis, je n’avais pas osé évoquer cette éventualité au capitaine de peur d’un coup de sang, lundi douanes et immigration au Royal Yacht Club et dans les administrations ad hoc, on fait la queue au milieu de matelots harassés qui arborent des têtes de tôlards sortant d’un cachot, titubants, passeport à la main, pas facile, des paperasses à n’en plus finir qui finissent dans un tiroir, agrafées dans une belle chemise cartonnée avec Cap de Miol écrit en gros, en plus il faut aussi leur envoyer toutes ces paperasses par mail alors photos , mises en forme en PDF, envois, le capitaine va rendre la voiture pendant que je cuisine pour les premiers jours en mer, quand il revient je le monte au mât pour tester le second anémomètre qui n’a jamais fonctionné, qu’on a rapporté en France, envoyé chez Nke qui nous l’a retourné en nous disant qu’il marchait, le capitaine le monte : il ne marche toujours pas et ça nous indique toujours panne bus sur le pilote, il remet l’ancien en me disant, une fois redescendu promptement du mât (maintenant je sais le descendre promptement sans craindre qu’il s’écrase sur le pont pour agoniser sous mes yeux navrés) en me disant, donc, qu’il espère que celui-là tiendra le coup, on fait de l’eau, il est déjà 20h et on va dîner au resto pour ce dernier soir en Afrique du Sud.

Lendemain matin, on termine les quelques bricoles et on part à 12h45 au lieu des 9h indiquées par le capitaine à l’immigration malgré mon sourire narquois quand il avait avancé cet horaire incongru, j’dis pas, si on avait seulement quelques miles à faire pour arriver je ne sais où quand il fait encore jour, partir à 9h serait opportun, mais là !  

11 pages de paperasses en tout et tout le monde qui s’en fout

Le capitaine a demandé qu’on nous lève le pont pour sortir donc faut pas traîner, pas de vent alors hop on enlève toutes les amarres, le bateau s’éloigne déjà quand le capitaine saute dedans et prend la barre, c’est parti, puis un HURLEMENT,

LE FIL !!!

– Quel fil ?

– Le branchement électrique !!

Bon sang on n’a pas débranché le câble qui nous met l’électricité sur le bateau, c’est pas un fil c’est un câble, me retiens je de lui souligner, ce qu’il ne manquerait pas de faire dans le sens inverse, le capitaine passe la marche arrière d’un grand coup et fait rugir le moteur tandis que je bondis sur la jupe et saute sur le ponton telle Fantômette de toit en toit, file débrancher le câble, le prends à bras-le-corps et saute in extremis dans le bateau parce que le capitaine, comptant sur ma célérité, est déjà reparti en marche avant, son optimisme passager fait chaud au cœur, cette fois c’est bon on a tout, je range les pare-bat et les amarres alors ça me prive d’un dernier coup d’œil sur Cape Town, mais à l’odeur aussi abjecte que reconnaissable je sais que c’est la sortie, on part au moteur et puis le vent monte un peu quand on arrive au niveau de Robben Island, sans attendre on se met face au vent et on envoie la GV, au fur et à mesure qu’on hisse, le vent passe à 15, à 20… 25 nœuds ! Le capitaine me dit qu’on prend un ris, ok, et puis il a vu la météo alors il me crie qu’on en prend 2, nickel, 30 nœuds quand c’est fait, il rigole, dis donc quand ça rentre ça rentre ! Il avait lu que ça allait rentrer et ça n’a pas loupé.

les otaries utilisent les bouées du chenal pour se chauffer la couenne

En me retournant je vois Table Mountain et le chemin de Platteklip Gorge est super visible, dire qu’on est monté là-haut, 1086 mètres d’altitude de marches !  

on voit la construction où arrive le téléphérique

je vous le mets en rouge pour que vous voyiez bien :

c’était raide !

35/38 nœuds au portant, de la mer, du mal de mer, GV 3 ris et trinquette, puis génois tangonné dans la nuit avec 2 ris, le capitaine a tangonné tout seul pour me laisser dormir car ce n’est pas facile d’y réussir, je n’ai rien entendu.

Ensuite ça se calme, 25/28 au bout de 3 jours et 3 nuits pas reposants, puis 20/23 toujours portant, grosse houle, 2 ris GV et génois en ciseau, le vent est frais mais le capitaine ce héros a pris une douche sur la jupe, tous poils hérissés, moi j’attendrai que la mer se calme un peu et que le vent se réchauffe, on est plutôt crevés car ça bouge beaucoup et il y a pas mal de cargos plus quelques bateaux de pêche, donc on se lève fréquemment la nuit pour surveiller tout ça, parfois la vie en mer n’est pas une sinécure… Starlink fonctionne parfaitement mais on a encore cassé une pale de l’hydro générateur parce qu’on va trop vite dans les pointes, c’est pour ça que le capitaine a pris 3 ris à la GV, pour économiser Tintin, si ce n’était que moi qui réclamais, je pourrais bien me brosser tiens, je marmonne ce que je pense planquée dans la cuisine,

– Quoi ?

– Rien rien !

Pas la peine de gâcher l’ambiance.

Au moins quand on navigue ainsi, on maigrit parce que l’appétit est mesuré, c’est ce que je dis au capitaine lorsqu’il se plaint de faire du gras à terre, attends d’être en mer ! il perd son froc au bout de quelques jours, moi je ne sais plus à quoi je ressemble à force de ne pas avoir de miroir, et je n’ose pas le lui demander parce que c’est le genre de truc qu’il faut demander à une autre fille et pas à un mec, encore moins au capitaine, si on veut garder le moral.

Vendredi 29 soir, tiens ça doit être vendredi saint, on n’a plus que 20/22 nœuds au portant mais toujours la grosse houle du Sud, ça vient que ça a bastonné au Sud du Cap me dit le capitaine qui ajoute qu’il ne pensait pas que ça bougerait autant, en même temps, tant que c’est du portant je m’en fiche, on ne court aucun danger et maintenant on est bien amarinés, les nuages noirs n’ont rien donné et on peut dormir la nuit en se levant à tour de rôle pour voir ce qui se passe, à part un cargo qui nous double vers 4 heures du matin, RAS.

Il fait frisquet, le soir on mange à l’intérieur du bateau et on met le cristal, on l’avait même laissé non-stop les deux premiers jours, et on a même sorti des couvertures, c’est dire que ça pèle, moi je préfère, c’est plus facile de dormir quand il fait frais dans le bateau.

Samedi 30 mars vent de 12 à 17, 120 à 130 degrés, le soir ça forcit un peu et le capitaine qui avait eu la cagne de mettre le gennaker ce matin dit que ce n’est plus la peine maintenant parce que ça va forcir et adonner, c’est parfait, et puis on a passé une journée calme et ça fait un bien fou.

On voit à 2 choses que c’est plus calme : 1) à la mer, 2) que je me remets à prendre des photos

Le capitaine ne s’en rend pas compte mais je le regarde souvent, à la dérobée, ses expressions, ses gestes, son visage ou ses mains, maintenant je sais interpréter pas mal de signes, enfin je crois, il m’émeut le capitaine, souvent, je ne le lui dis pas de crainte qu’il ne hausse les épaules en trouvant que c’est bête, en pensant que j’exagère, mais c’est con parce que du coup je l’aime en douce, sur la pointe des pieds, pour ne pas le déranger, alors que je pourrais faire des folies s’il me laissait faire, tant pis.

Dimanche de Pâques, sous spi avec 16 à 22 nœuds de vent, j’ai beau être un peu plus habituée je n’aime toujours pas trop les glissades du bateau sous spi quand on avance à plus de 8 nœuds, malgré tout je fais des crêpes car il n’y en a plus pour le petit dèj du capitaine et le petit dèj du capitaine c’est sacré, je fais carrément une séance de Power Plate debout devant la gazinière, le temps est gris et frais, on a pris une bonne douche sur la jupe et au vent, ça fouette les sangs, entre le spi à envoyer, la douche et les crêpes, la journée y est passée, on a encore des bornes à faire.

Lundi sous la pluie, c’est le 1er avril, on a presque 2 nœuds de courant dans la gueule, tu parles d’un poisson, mardi sous le soleil et les étoiles, on est là :

3 avril, on a passé Greenwich la nuit dernière, on l’a loupé parce qu’on dormait, pourtant j’avais lutté pour rester éveillée mais je n’ai pas tenu le coup et le capitaine s’en fichait pas mal, l’équateur ok, mais Greenwich …

– mais Greenwich c’est l’équateur des longitudes !

– ouaiiif …

Il s’en fout.

on l’avait déjà traversé en allant sur Gibraltar et on le traversera encore avant d’arriver, tout passe, tout lasse

Le capitaine pleure, non pas de joie (j’ai rien fait pour) mais parce qu’on n’a fait que 140NM les dernières 24 heures, en même temps ce n’est pas la peine d’aller plus vite sinon on arrivera de nuit à Sainte Hélène, moi ça me va, je lui dis qu’on va passer une nuit peinarde et que ça fera du bien,

– attends de voir ! me rétorque t’il avec un sourire goguenard, il ne vend jamais la peau de l’ours.

3 heures du mat, il faut empanner, on est passé à plus de 30 degrés du cap et on se prend la houle de travers, impossible de dormir, une fois que c’est fait, chacun retourne sur sa couchette, je commence à peine à me rendormir que le bateau se met à danser et n’avance plus, je vais voir ce qui se passe et l’annonce au capitaine comme un toubib un diagnostic fatal, en plusieurs étapes :

  1. plus que 4 nœuds de vent
  2. on avance à moins de 2
  3. …faudrait manœuvrer

Après un Bé ouais ! grognonné comme si j’avais invoqué les esprits pour lui nuire, on se pointe tranquillou dans le cockpit en vue de probablement affaler, mais en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, le vent se lève et tourne, le génois tangonné se gonfle à contre, empannage sauvage, pluie qui se met à tomber comme vache qui pisse, et qui a vu une vache pisser saura ce que je raconte, je fonce apporter son ciré au capitaine et enfile le mien, on commence à enrouler le génois,

– point mort !

– quoi point mort ?

d’une main je barre non sans mal et de l’autre je relâche progressivement le bras du génois qu’il est en train d’enrouler au winch, est-ce qu’il veut que j’arrête d’enrouler quand il dit point mort ?

– bin met le point mort au moteur qu’est-ce que tu crois ?!?! tu crois que je te parle de quoi là ???

et bla-bla-bla blablabla, je lui coupe le sifflet

– mais j’ai que deux mains !

– et bin lâche la barre !!!

Ah ouais, pas bête, nous nous affairons sans plus piper mot, il faudrait que j’apprenne à ne pas rester concentrée sur ce que je fais quand il me donne un ordre issu de ses propres pensées que je ne connais pas, à obéir sans réfléchir, à réagir aveuglément comme un soldat lobotomisé, mais si je pense à autre chose, et dieu sait que ça m’arrive tout le temps, je tombe des nues, si ça se trouve je ne suis pas normale, là en plus je crois qu’il était surtout énervé après lui parce qu’il avait oublié de mettre le point mort au moteur quand il l’avait mis en route et ça l’avait bien fait gueuler, le moteur (quand on navigue on met le moteur sur marche arrière sinon l’hélice n’arrête pas de tourner).

Une fois l’empannage terminé, la tangon passé de l’autre côté et tout le bastringue, le capitaine s’empresse de changer la retenue de bôme de côté sous la pluie qui dégouline du ciel comme on pleure un ami qui s’en va pour toujours, mais si on regarde notre désormais cap, on comprend qu’il va falloir empanner de nouveau, c’est plutôt typique des grains, plus de vent, puis trop de vent, vente qui tourne, pluie diluvienne, et puis ça revient comme avant, classique, j’avance un pion

– On est à 270 au cap !

On devrait faire 313, bon, lui regarde le cap magnétique dans le cockpit, moi devant le GPS pour confirmer qu’on fait bien du 270 et je remonte le lui dire, il aboie

– je le sais bien ! j’ai le cap magnétique sous les yeux et il suffit d’ôter 20 degrés !

Je demitourne aussi sec, non sans vous rappeler que le cap magnétique n’est pas le même que celui du GPS, je vous l’avais expliqué déjà, une histoire de calculs pour l’un et d’influences magnétiques sur le bateau pour l’autre en plus d’une correction entre le nord magnétique et le nord géographique qui n’est pas le même, le capitaine me demande tout le temps d’aller voir en bas pour savoir le cap du GPS qui est celui que nous suivons, et quand je le devance je me fais rembarrer, ça le fait chier de devoir réempanner c’est clair, il ne veut pas que je me sauve, il crie pour me retenir,

– écoute moi ! isabelle !!! écoute moi !!!

ah il ne m’a pas du tout donné l’envie de l’écouter là, mais il force mon admiration, même en plein bordel il trouve le moyen de me faire inutilement la leçon (pas une leçon, LA), quoi qu’il en soit il faut réempanner et retangonner le génois, une fois fait il est 8 heures sur nos téléphones mais ça doit faire 6 heures en réalité car le soleil commence seulement à éclairer l’horizon et on a été beaucoup à l’ouest, j’ai faim, je prépare le petit dej, le capitaine vient dans mon dos et embrasse ma nuque, ça me fait rire, je me retourne pour l’embrasser, il avait raison, on ne peut jamais prédire comment va se passer la nuit, il ne pleut plus.

il peut toujours chercher …

Dans la nuit du 5 au 6 avril je vois des tas de lumières mais pas de cargos à l’AIS, c’est bien notre veine si les cargos ne mettent plus leur AIS, il va falloir veiller, alors je veille puisque le capitaine dort et qu’il en fait bien assez, le temps passe et les lumières ne bougent pas, étonnant, je n’ai jamais vu de cargos arrêtés en pleine mer en pleine nuit, mais qui suis-je pour croire que j’aurais tout vu, le capitaine ouvre un œil et me demande ce qui se passe, je lui explique ce que je vois en émettant la possibilité que ça soit des lumières de Ste Hélène ? mais nous en sommes encore à plus de 30 NM, ça serait incroyable tout de même, et puis si, ce sont les lumières de Ste Hélène, celles de l’aéroport, la nuit est si claire qu’on les croirait à portée de main, quand le jour se lève, plus de doutes, terre ! s’écrie le capitaine en rigolant comme à chaque fois que l’on aperçoit enfin une terre, on a mis 11 jours depuis Cape Town :

c’est tout petit et paumé

Tout petit, paumé et drôlement austère dis donc, Napoléon n’a pas dû se marrer tous les jours …

Mais accueil bien sympa de la part des dauphins !

Ah, ouf ! c’est habité :

On mouille près de Jamestown, devant une falaise plutôt que devant la ville même, le capitaine pense qu’ici on sera mieux protégés de la houle plutôt importante qui fait que nous avons des doutes quant au confort du mouillage, le gars du bateau d’à-côté nous fait des grands signes, on ne comprend pas ce qu’il veut alors il saute dans son annexe et vient nous dire que lui ça fait quelques semaines qu’il est là (ah ouais ? quelques semaines ? dans ce trou ?) et nous dit que lorsqu’on mouille ici on dérape, donc que, même si cela est interdit, il faut aller accrocher un cordage à un corps-mort qui gît par 15 mètres de fond un peu plus loin en plus d’avoir jeté l’ancre. Le capitaine ne se le fait pas dire deux fois, enfile tenue de plongée et bouteille pour s’exécuter, déjà qu’il était crevé, moi j’aurais voulu qu’il mange et qu’il dorme avant d’y aller, mais lui préfère le faire de suite, il est du bois dont on fait les vrais capitaines.

nous avons tournicoté avant que le capitaine décide de jeter la pioche
On est mouillé là où il y a la croix rouge, le quai de débarquement se trouve là où il y a la croix jaune, et on voit Jamestown encaissé dans la vallée

Pour aller à terre, pas besoin de mettre l’annexe à l’eau car il n’est pas possible de l’amarrer à un ponton, il faut appeler Kenny à la VHF, Kenny qui vient nous chercher avec son taxi-boat, sauf que Kenny aurait voulu que le capitaine jette l’ancre au plus près possible du quai de débarquement (croix jaune) mais que le capitaine l’a envoyé bouler pour se mettre devant la falaise (croix rouge), bon, du coup Kenny est obligé de venir nous chercher à perpète pour le même prix, à savoir 1 livre anglaise par personne et par voyage, ce qui n’est pas donné et peut bien justifier que Kenny se déplace d’après le capitaine, moi je n’aurais pas osé, j’aurais obéi à Kenny sans poser de question, va vraiment falloir que je réfléchisse à cette histoire d’obéissance à qui et pourquoi, comme ça roule c’est pas évident de sauter du bateau dans le taxi-boat de Kenny mais on y arrive sans se ramasser.

on se fait conduite au quai de débarquement comme des riches

Arrivés au quai, il y a des cordes pour s’accrocher et sauter dessus, cette idée de cordes est pire que tout car elles se balancent par le haut tandis que le bateau roule par le bas, notons que ce sont des cordes à nœuds, comme si ça pouvait arranger les affaires, mais qui peut bien être payé pour pondre de telles idées, on choisit de s’en passer et sautons sur le quai, naviguer impose de savoir sauter, vaut mieux le savoir.

un investissement notoire

Kenny nous fera faire des aller-retours à terre plusieurs fois durant ces quelques jours passés à Sainte Hélène, avec une persévérance dans le tirage-de-gueule digne d’éloges, on nous confirmera cette propension innée à tirer la gueule et on nous conseillera de lui offrir de menus présents pour le dérider, à savoir de la bière et des clopes, nous obtempérerons et finirons par lui décrocher un thanks assorti de l’esquisse d’un sourire du coin droit de la bouche, Kenny ou la joie de vivre, un phénomène, il essaiera de nous manipuler en prétendant que le maître de port va nous appeler pour nous engueuler et nous contraindre à changer de mouillage, mais le capitaine qui n’est pas né de la dernière pluie passera voir lui-même le maître de port qui remontera les bretelles à Kenny parce qu’on a le droit de mouiller où on veut et que Kenny est obligé de trimballer les plaisanciers, que cela lui plaise ou non, ça valait bien des bibines et des clopes pour se faire pardonner, le capitaine ne culpabilisait pas, moi si.

Erigé presqu’en statue sur le quai, pieds écartés, Nicolas que nous avions eu à la VHF en arrivant nous y attend, presqu’en nous ouvrant les bras, c’est lui qui va s’occuper de la clearance et il est venu nous chercher en voiture, la chance ! ça sera plus simple que de demander aux passants où ça se trouve, on grimpe dans son gros pickup pour faire … 150 mètres ! on dirait que Nicolas n’aime pas marcher, il nous fait asseoir dans son bureau où crachote un ventilateur poussif pour remplir autant de paperasses que partout ailleurs et nous faire attendre la nana de l’immigration qui est à l’aéroport, on est samedi et c’est le samedi que l’avion hebdomadaire atterrit, grosse journée, on perd 2 litres d’eau rien qu’en restant assis, nous sommes bien remontés en latitude et la chaleur ici est plombante, une fois fait on s’en va faire un tour dans Jamestown :

Obligé, on va boire le thé dans ce pittoresque salon aux murs couverts de portraits de Napo, je commande des scones, si t’as pas mangé de scones à 63 ans, t’a raté ta vie, bon, pas de quoi se taper le cul par terre dirait le capitaine, cependant j’aurai réussi ma vie, peut-être pas les meilleurs scones du monde mais je n’ai aucun point de comparaison :

c’est les deux trucs ronds, et le beurre c’est de la margarine, mais si t’en mets pas dessus tu t’étouffes

et puis, par dessus tout, à Jamestown il y a un escalier, quoi un escalier, qu’est-ce que vous en avez à battre me direz vous, ouaye, un escalier :

alors, vous vous attendiez à ça ?

L’échelle de Jacob (Jacob’s Ladder) est un escalier classé Grade 1, soit un des monuments historiques les plus importants au Royaume-Uni, cet escalier est tout ce qui reste d’un funiculaire incliné qui a été construit au début des années 1800, entre la paire de rails sur lesquels roulaient les voitures qui transportaient des marchandises de Jamestown au fort, il y avait cet escalier pour les piétons, 700 marches, dont il ne reste plus que 699, sur une inclinaison variant de 39 à 41 degrés, le capitaine me dit qu’on va le gravir et ça me tord les boyaux rien qu’à l’idée,

– c’est trop raide ! ça va me filer le vertige ! le monter ça va, mais le descendre !!!

– mais non !

et vas-y de mais si et de mais non, il n’a pas envie d’y aller tout seul alors il pense que ça va me guérir du vertige s’il insiste lourdement, je rejette le problème au lendemain, aujourd’hui je suis claquée ! argumenté je, ok, demain alors affirme t’il péremptoirement pour éviter que je ne me défile, ça m’arrive de croire que le ciel entend mes prières les plus improbables, le lendemain l’escalier de la mort est fermé pour travaux, le projet du capitaine passe à la trappe.

Je l’avais repéré dès notre arrivée en bateau ce fichu escalier :

vous le voyez ?
là ! il est là !

Je ne sais pas si Sainte Hélène serait aussi réputée et recevrait nombre de touristes si elle n’avait pas accueilli Napoléon Bonaparte, on peut même carrément dire que sa notoriété a pris sa source en 1814 quand, après une série de défaites militaires, Napoléon abdique, les alliés l’exilent à l’Île d’Elbe mais il a vite fait de se mettre tout le monde dans la poche et de s’évader, s’ensuit le fameux épisode des Cent Jours quand Napoléon reprend le pouvoir jusqu’à la défaite de Waterloo, morne plaine s’il en est, il abdique une seconde et dernière fois car les Anglais s’assurent qu’il ne tentera pas une nouvelle évasion en l’envoyant pourrir à Sainte Hélène, là bas toute intrigue sera impossible, et Napoléon sera très vite oublié avait à l’époque, et à juste titre, estimé le Premier Ministre Britannique. Deux mois de traversée et six ans plus tard, Napoléon y décédera, end of the scene.

Avec le capitaine on s’en va voir où il a vécu et est passé de vie à trépas, quand même, c’est quelque chose d’être ici.

À son arrivée, comme Longwood House n’était pas apte à le recevoir, on a installé momentanément Napoléon dans la demeure des Briars où, malgré les restrictions anglaises, Napoléon avait pu emporter un peu de mobilier et de vaisselle issus des palais impériaux, ainsi que des tableaux et souvenirs de sa famille.

la demeure des Briars, ça a dû lui paraître un peu étroit
j’espère qu’il aimait le vert

Après une période de travaux, la (sommaire pour un Empereur) demeure de Longwood est enfin prête à accueillir Napoléon le 10 décembre 1815 :

Elle se situe dans la partie Est de l’île, sur un plateau venteux et pauvre en végétation pour une surveillance plus aisée (pour les touristes on a mis des plantations depuis), Napoléon se plaindra souvent de l’humidité permanente de l’île, il s’y ennuie et déprime, ne peut se promener librement que dans un périmètre restreint et sous la surveillance de plusieurs militaires britanniques, sa correspondance est ouverte, dans les premiers temps, il dicte ses mémoires à ses compagnons, puis ceux-ci le quittent peu à peu pour retourner en Europe, l’amitié a ce genre de limites qu’on se lasse visiblement de Sainte Hélène.

D’autres personnes sont envoyées pour lui tenir compagnie, c’est délicat de leur part, parmi eux un esclave noir, Toby, qui deviendra un ami.

Les dernières années de la vie de Napoléon sont vécues au rythme de ses lectures, cloitré dans la maison.

Il mourra sur l’île de Sainte-Hélène le 5 mai 1821.

son trench et son galure

Le 10 mai, Napoléon est enterré dans une vallée proche de Longwood, la vallée du Géranium. Son corps repose sous une dalle funéraire sans inscription, car les Anglais refusent que soit gravé le nom de Napoléon. En 1840, le roi Louis-Philippe organise le retour de la dépouille de Napoléon à Paris, désormais déposée dans un tombeau sous le Dôme des Invalides.

Sur un mur entier sont encadrées les pages du testament de Napoléon, en voici une, si nous on avait écrit aussi mal quand on écrivait à la plume, on se serait fait taper sur les doigts !

On peut dire qu’on s’est promené en France avec le capitaine car la maison de Longwood, le domaine de la Tombe et le pavillon des Briars (augmenté d’un terrain le jouxtant grâce à un don de M. Michel Dancoisne-Martineau), sont désormais la propriété  du ministère des Affaires étrangères, le pavillon des Briars ayant été offert à la France par les descendants des Balcombe en 1959, Longwood et la Tombe achetés par la France et non offerts par la reine Victoria comme on peut le lire parfois.

Mais il n’y a pas que Napoléon à Sainte Hélène, outre que le roi des Zoulous Dinuzulu kaCetshwayo a, lui aussi,  été exilé à Sainte-Hélène de 1890 à 1897, il y a tout bonnement Sainte Hélène !

Sainte Hélène et ses paysages de collines verdoyantes :

Ses nuages et son vent qui couche les arbres sur la côte au vent :

Ses paysages arides du sud :

et de Sandy Bay :

Au retour de notre tour de l’île, du haut de la falaise, on voit Cap de Miol qui roule dans le mouillage, c’est sans conteste le mouillage le plus rouleur que nous ayons jamais fait, à côté Funchal c’est de la gnognote, on a fêté l’anniversaire du capitaine le 10 avril, du moins avais-je prévu de le faire après avoir investi dans un verre absolument génial glané dans la boutique de Gifts of London de Jamestown (il était en vitrine et je l’avais repéré, je suis allé quérir l’objet de mon désir quand le capitaine a eu le dos tourné, ça devait faire des années lumière qu’il était là, comme les deux vendeuses que j’ai réveillées en entrant dans leur antre, le verre était tout poussiéreux avec un moustique crevé dedans, une des deux vieilles dames, tout autant poussiéreuse, m’a collé le verre dans son carton tel quel, 15£, on ne se mouche pas du coude), donc j’avais mis une bouteille de blanc que le capitaine affectionne au frais, un Viognier, un vin de potes à lui, il en avait mis quelques bouteilles en fond de cale quand nous sommes partis de France et il n’en reste plus que 2 alors il l’économise, bref, le mouillage roulait tellement qu’on se serait cru en mer quand il n’y a pas de vent mais que le reste d’une mer de 25 nœuds fait rouler le bateau, on était barbouillés, on n’a pas ouvert le vin et le verre n’a pas servi, je le ressortirai l’an prochain si je ne suis pas mangée par les cochons d’ici là.

c’est flou car j’ai zoomé à mort

On redescend sur Jamestown, les routes sont raides par ici

Donc, et vous êtes témoin, une île splendide, mais au bout de 6 jours on s’en va, tant qu’à se faire chahuter au mouillage, autant naviguer, alors on continue.

Vous l’attendiez, le voici le voilà le ptiplus

  • Pour la petite histoire qui souvent est la plus belle : Antommarchi, le médecin personnel de Napoléon à Longwood, à défaut d’avoir pu soigner son illustre patient avait profité de son séjour forcé dans l’île pour en étudier la flore. Dans un ouvrage paru en 1825, il évoque les English Weeping Willow (saules pleureurs anglais) qui ombragent la tombe de Napoléon, et bien des souches de ces saules ont été apportés en 1838 par un baleinier en Nouvelle-Zélande et ornent désormais un cimetière français près de Christchurch, et c’est depuis la mort de Napoléon que le saule pleureur est souvent associé à un arbre de tombeau.
  • Vous vous souvenez ?
  • Il existe au moins 186 tableaux de Napoléon Bonaparte, c’est clair que rien qu’à Ste Hélène j’en ai vu bien plus, tous ne doivent pas être répertoriés ici : https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/tableaux/
  • L’écriture à la plume : il n’y avait pas d’encriers à l’école au début, chaque élève devait apporter le sien. Pour empêcher l’encre de couler sur le trajet, ces encriers portatifs, en plomb, en verre ou en corne, étaient fermés avec des couvercles vissés ou des bouchons en liège. Comme cela n’évitait pas toujours les catastrophes, un inspecteur lorrain suggéra que ce soit l’école qui fournisse l’encre et que des « encriers scolaires » soient fixés aux pupitres. Cette idée simple se généralisa très vite. Ces encriers fixes encastrés dans les tables étaient d’abord de petits gobelets en plomb ou en étain, puis les matières se multiplièrent : porcelaine, faïence, verre, bakélite ou terre cuite. Au début, les tables portaient seulement un encrier central, entre les deux élèves. Mais, comme celui qui était à droite ne pouvait pas l’atteindre facilement (sauf s’il était gaucher), on incrusta finalement deux encriers par table. Il n’a disparu des écoles que dans les années 1970, les stylos Bic ayant été autorisés en 1965. Tous les grands-parents d’aujourd’hui en ont utilisé dans leur enfance, j’en fais partie !
  • le meilleur pour la fin : le verre !
le capitaine a pris la pose

Capetown et tellement plus …

Je vous remets le contexte, nous venons de passer le Cap de Bonne Espérance en cette pleine nuit du 12 au 13 mars : on pourrait tout à fait s’arrêter à False Bay puisque nous y sommes, mais non, selon le choix du capitaine qui m’explique toujours que c’est mieux comme il dit, il n’y a pas d’intérêt, soit, en plus comme ça on échappera à un possible coup de vent de Cape Doctor et quand on sait ce que nous a raconté John de Broadsword … figurez vous qu’ils y sont arrivés la gueule enfarinée toutes voiles dehors et que Cape Doctor s’est mis à souffler plein pot en les poussant sur les rochers, et dans la manœuvre pour s’en sortir ils ont pété leur bôme qui, en prime, leur a explosé une vitre, oh my god !

Afin que vous n’attendiez pas la fin de cet article pour avoir votre lanterne bien éclairée, je vous précise d’emblée que Cape Doctor est un vent frais du sud-est qui souffle de septembre à fin mars avec des rafales pouvant aller jusqu’à 150 km/h, d’ailleurs le 9 avril 2024, le vent a carrément fait basculer un camion et une caravane dans le vide par-dessus la barrière de sécurité d’un viaduc de la ville, ils ont été soufflés par ces bourrasques très violentes … Il tire son nom de ce qu’il est dit qu’il nettoie l’air de ses microbes et de sa pollution, certains appellent ça une croyance avec un soupçon de goguenardise, mais il fait vraiment baisser le taux de pollution, pour les microbes je ne sais pas mais sûrement que ça dégage les moustiques qui sont porteurs de différentes cochonneries comme le capitaine en a tristement fait l’expérience, toujours est-il que Cape Town est une des villes les plus ventées du monde. 

Pour voir le camion soufflé par une rafale ce fameux 9 avril (nous avions déjà quitté Capetown et y avons échappé) : https://x.com/DisasterTrackHQ/status/1777005026478608507

Nous continuons notre route et dormons un peu à tour de rôle, quelques heures et otaries plus tard nous longeons Capetown et le capitaine s’extasie 

– regarde ! Table Mountain !

– Quoi table mountain ? C’est connu ?

– Mais c’est mythique ! 

J’en apprends tous les jours, je le prends en photo avec Table Moutain en fond, on dit tèbeul-mountène, il cache grave sa joie sur la photo mais il faut dire qu’on est crevés.

Il fait frisquet, il a mis une doudoune
Oh ça donne l’idée au capitaine de me prendre en photo à son tour, j’exprime ma joie toutes dents dehors !

On affale et on s’avance dans le chenal vers la marina que nous avons appelée sans succès à la VHF, tout comme port-contrôle, à croire que personne n’en a rien à ficher de rien, et pourtant il va bien falloir que quelqu’un décroche parce que pour accéder à la marina il faut demander à lever le pont, l’odeur en arrivant est odieuse, infecte, ignominieuse, il y a des ribambelles d’otaries posées ici et là et des gros oiseaux, ça pue que c’est un véritable enfer comme dit le capitaine dans les situations qui le dépassent, nous arrivons en nous bouchant le nez près de la marina, il y a des gens sur les quais qui nous regardent, je leur fais des signes coucou tout en préparant les pare-battages et les amarres, des gars sur un bateau à moteur arrivent près de nous et nous crient qu’ils demandent à lever le pont pour que nous puissions entrer, on lève nos pouces, signe universel qui exprime la compréhension voire l’adhésion, et on les suit, ils nous accompagnent jusqu’à notre place dans la marina, d’autres gars sur le ponton nous aident à nous amarrer, j’aime ces accueils qui m’évitent de courir dans tous les sens comme une poule à qui on a coupé le cou, welcome au Cap !

Le capitaine s’en va faire la clearance tandis que je range le bateau, il revient un peu plus tard avec des badges magnétiques nous permettant d’aller et venir dans la marina et d’utiliser les sanitaires, nous nous préparons à aller visiter le coin, retrouver la civilisation et un supermarché quand 2 policiers débarquent sur le bateau, c’est la meilleure ça, 2 grands gaillards aux sourcils froncés qui nous abreuvent d’un anglais beaucoup trop élaboré pour que nous affichions autre chose que des mines dépassées, quand ils comprennent que nous ne captons rien ils ralentissent leur débit et nous expliquent qu’ils sont là parce que les gars de la plate-forme qui nous ont suivi sur Umkhuseli ont averti la police que nous avions enfreint la loi, j’espère qu’on ne va pas tâter de la prison Sudaf ? Nous expliquons aux policiers que nous les avons appelés à la VHF mais que personne ne répondait, et les policiers nous rétorquent que c’est Umkhuseli qui a tenté à moult reprises de nous joindre et que nous n’avons pas eu la décence de leur répondre … on se regarde avec le capitaine, les yeux comme des ronds de flanc, ne serait-ce point que la VHF est en panne ? Nous exprimons notre pensée aux policiers qui croient visiblement à une diversion de notre part pour éviter une grosse amende, ou pire, faisons des essais avec eux, essais également avec la VHF portable puisque nous leur affirmons avoir tenté de les joindre avec elle, mais pour être certains que la VHF est vraiment en panne, l’un d’eux va chercher un appareil pour vérifier, à se demander s’ils ne sont pas aussi électriciens et plombiers … le verdict tombe, la VHF est en panne, c’est pour ça que personne d’ici ne nous répondait non plus quand nous sommes arrivés. Les policiers se détendent et nous en sommes pour une leçon de navigation à savoir qu’il faudra mieux regarder les cartes et ne pas naviguer là où c’est écrit qu’il ne faut pas naviguer, nous hochons la tête d’un air contrit, ils en rajoutent une couche en nous vantant les mérites de Navtex qui dit tout ce qui se passe en mer, par exemple si un cargo perd des containers en mer on est prévenus afin d’éviter la zone, quand ils voient que le capitaine élude mais que je les regarde comme s’ils avaient inventé la potion de la jeunesse éternelle, leur attention se focalise sur moi et s’ils avaient un bon de commande sur eux c’est clair que je signerais de suite, on se quitte bons amis, moi en leur assurant que nous allons nous procurer Navtex et le capitaine qu’il va changer la VHF, pas d’amende cette fois, excitée comme si j’avais bouffé dix cachets de cortisone je dis au capitaine qu’il faut absolument acquérir ce Navtex, il refroidit mes élans  d’un je connais, ça ne vaut pas le coup, ça t’envoie des petits papiers comme des fax, je ne sais même pas si ça existe encore , en plus on a mieux (il en rajoute, à croire qu’il a la trouille que je lui en achète un pour son anniversaire), ah bon, pourtant personne ne nous prévient si un cargo perd ses containers mais je ne voudrais pas le froisser en insistant, ça y est nous pouvons aller visiter le coin … on débarque à Disneyland, ou presque ! 

Des jolies maisons de dessins animés, des restos blindés de monde, des magasins avec des tee-shirts, des chaussettes ou des magnets Capetown et South Africa, de la musique et des lumières, des troupes de danseurs et de chanteurs qui font l’animation, on dirait une promo pour le Roi Lion, avec le capitaine on se dégote une table pour deux dans le plus branchouille des restos, on ne peut même pas se parler tellement c’est bruyant, avec la mer c’est l’alternance du Yin et du Yang, qu’on me donne le bruit pour que j’aime le silence, qu’on me donne le silence pour que j’aime le bruiiiiit 🎶

On constate rapidement qu’ici le temps est super variable, parfois on supporte largement une polaire et même un ciré par dessus, et d’autres on se liquéfie en simple robe d’été, le capitaine n’ayant jamais testé cette dernière tenue pour sa part, il se liquéfie en teeshirt I survived the wild coast, c’est comme ça qu’on appelle la côte du sud-est de l’Afrique du Sud, qui s’étend globalement entre East London et Port Edward, la classe, je n’ai toujours pas eu l’occasion de mettre le mien.

En vrai il ne frime pas du tout le capitaine

Le jour suivant, le capitaine décide de faire un saut au Royal Yacht Club, pour un marin ça serait pire que venir à Capetown en touriste lambda sans même faire un tour à Robben Island ni monter en haut de la Table Mountain, il faut faire au moins ça quoi !

Nous décidons d’y aller à pied, marcher est un bonheur indicible après quelques jours de navigation, je sens mes jambes qui me disent merci en sanglotant tellement elles apprécient, alors nous marchons d’un bon pas en suivant les indications sur le téléphone du capitaine, ça nous fait voir Capetown,

et puis nous arrivons près d’un énorme pont avec des routes et des échangeurs, et je distingue, au-delà du pont, comme des cabanes de bidonville, mais c’en sont ! me rende-je compte, et puis des drôles de gens, quand on y regarde en fait ils sont sales, habillés de guenilles, ils nous crient je ne sais quoi de loin en levant le poing, je déglutis,

– C’est par là ! me dit justement le capitaine en tendant l’index vers le bidonville

– Nan mais tu rigoles ? Tu veux nous faire passer par là ?! Mais c’est hors de question ! 

Il essaie de me faire changer d’avis mais rien à faire, donc on continue en marchant sous le pont au lieu de le traverser, c’est à peine mieux, crado, ça pue, des gens hirsutes et sales qui déambulent mais nous évitent, heureusement il y a plein de voitures qui passent, ce qui d’ailleurs résonne affreusement sous le pont, je me dis que personne n’oserait s’attaquer à nous avec le risque (faible) (inexistant ?) qu’une voiture s’arrête, je serre le cul en maudissant aussi bien le capitaine que le Royal Yacht Club, l’Afrique du Sud est le pays le plus meurtrier au monde, c’est le site spécialisé dans le données sur les voyages, The Swiftest, qui a publié un classement des 50 pays les plus dangereux et selon ce classement, l’Afrique du Sud occupe la première place des pays les plus dangereux, Singapour est considérée comme étant l’état le plus sûr, prenez note au cas où, je n’en mène pas large.

Nous finissons par arriver entiers devant des grillages et un portillon à ouverture magnétique gardé par des nanas vigiles, le capitaine explique que nous voulons aller au RYC et que nous sommes amarrés à la marina V&A (pour Victoria et Albert), le charme du capitaine, un brin caricatural quand il déploie tous ses efforts, fait son effet et la vigile nous ouvre le portillon, nous marchons encore pendant bien 20 minutes le long de milliers de containers derrière des barbelés

pas bucolique pour un rond

et y arrivons, autre vigile, il parle français car il est congolais à la base et il est tout content d’avoir l’opportunité de parler avec nous, il nous fait remplir un questionnaire sur une tablette et prendre en photo par webcam + scanner nos passeports pour avoir le droit d’entrer, ça ne plaisante pas, mais comme nous serons obligés de venir faire notre clearance de sortie ici quand nous quitterons le pays, nous obtempérons gracieusement puis nous entrons, pour avoir de la coupe y’a d’la coupe, pour des médailles y’a d’la médaille, et pour les bateaux y’a du gréement … on va voir les bateaux, on boit un verre, le soir tombe et il faut  rentrer, le vigile n’en revient pas que nous soyons venus à pied, il s’exclame que le coin est super dangereux et nous interdit de repartir à pied, le capitaine évite mon regard lourd de reproche, je commande un Uber et nous rentrons à la marina.

le RYC

Il faut bien travailler alors pendant que je travaille le capitaine se débrouille pour trouver une nouvelle VHF et l’installer, ça prend son temps, le capitaine hésite, que faire avec la vieille VHF, la jeter ou tenter de la faire réparer ? et puis aussi revenir avec 2 billets pour demain, direction Robben Island ! inscrite au patrimoine de l’UNESCO depuis 1999 et utilisée, selon les époques, comme léproserie, hôpital psychiatrique, poste militaire et bien entendu comme prison, celle où fut détenu Nelson Mandela, j’avais bien insisté auprès du capitaine pour ne pas faire l’impasse parce que je le connais, quand il est à terre il a déjà envie de reprendre la mer, bon, il a acheté les billets et c’est trop gentil.

On ne peut y aller qu’en prenant le ferry dédié, nous repassons dans le chenal où nous sommes arrivés en bateau et profitons du spectacle pestilentiel des otaries au passage, 30 minutes et 7 kilomètres dans la baie de Capetown plus tard nous débarquons et sommes dirigés vers des bus, surprise, je ne pensais pas que c’était aussi encadré que cela, nous sommes environ 300 à avoir débarqué et ceux qui nous précédaient attendent sur le quai pour monter dans notre ferry et retourner à Capetown, Disneyland je vous dis, après un petit tour en bus pour nous raconter en anglais quelques anecdotes sur la prison, un gars qui fait tranquille 150 kilos nous accueille à la porte de la prison et c’est parti pour la visite guidée ladies and gentlemen !

Je me suis débrouillée pour prendre des photos en évitant les gens, mais comme on voit sur l’une des images, nous sommes tout un troupeau à la queue leu leu

Les conditions de vie de cette prison étaient du même niveau que celles des bagnes, inhumaines, en ce qui concerne Nelson Mandela, il était réveillé à 5h30, un seau d’eau froide pour la toilette et un bol de porridge dans la cour avant de passer la journée à casser des cailloux dans une carrière de calcaire, petite pause pour le repas frugal du midi, à 16h le droit de faire sa toilette puis retour en cellule, couvre-feu à 20h mais la cellule reste éclairée toute la nuit, les étés trop chauds et les hivers trop froids, 27 ans à ce régime, ça use un homme … mais pas Mandela.

Voici un petit extrait des commentaires du monsieur qui nous a raconté l’histoire de la prison de Robben Island où il avait lui-même été incarcéré

Le lendemain, le capitaine va louer une voiture et trouver quelqu’un susceptible de réparer la vieille VHF, quand il revient il est tout content de me dire que le gars a tout de suite trouvé le problème et qu’elle sera réparée pour après-demain, dommage d’en avoir acheté une neuve et d’avoir refait tous les branchements, maintenant c’est fait et il ne va pas tout refaire dans l’autre sens, il va falloir s’habituer à la nouvelle … il a aussi trouver quelqu’un pour réparer le lazy et y mettre une nouvelle fermeture éclair, ça sera fait dans 3 jours, alors qu’à Richards Bay ça n’a pas été faisable en 2 mois, on a bien fait de s’arrêter ici.

des otaries viennent s’ébattre jusque dans la marina, ça me file des hauts le cœur quand elles passent à côté du bateau, à côté les putois c’est des rigolos

Le jour suivant, il fait beau, nous avons convenu, après des recherches sur internet, de gravir Table Mountain par la rando de Platteklip Gorge, donnée pour difficile mais pas vertigineuse, il y aurait bien le téléphérique mais je préfère de loin marcher que de me retrouver dans une cabine tenue par un filin au dessus du vide. Lorsque nous nous garons au pied de la rando, le gars qui surveille nous dit que la journée va être trop chaude pour faire l’aller-retour à pied, il nous le déconseille, il doit nous prendre pour des vieux, c’est pas possible ! Nous nous rions de son commentaire déplacé et entamons une longue, longue, interminable montée de marches en pierres et en cailloux, jamais de plat pour reposer les quadriceps ni les mollets, chaque pas est une marche, chaque marche est un pas, avec le soleil qui nous tape dessus, quand je dis tape c’est parce que ça tape comme un marteau sur la tête d’un clou, pas d’ombre, parfois si quand même au détour d’un rocher ou sous la branche d’un arbrisseau famélique, il m’arrive souvent de manger une bouchée de barre énergétique dont les calories se consument aussi vite qu’une allumette enflammée, on boit souvent et on ne fait jamais pipi, et on grimpe et on s’évapore et on grimpe et on s’évapore et on grimpe … heureusement la vue est belle et il y a la satisfaction d’arriver en haut, fierté, je ne sais plus comment je m’appelle mais je fais bonne figure, un certain standing à tenir, le capitaine me dit que lui ça va, je me demande s’il frime mais il n’a pas l’air, c’est juste moi qui ne vaut pas grand chose on dirait, pffff … 

Des marches dès le départ :

Et jusqu’à l’arrivée :

tout du long

Nous nous dirigeons vers le téléphérique pour aller voir la vue de là bas quand je tombe sur la merveille des merveilles, l’emblème de l’Afrique du Sud, un massif de Proteas !!

la chaaaaance !!
quelle beauté !
non mais quelle beauté !!

Nous arrivons près du téléphérique, il y a un monde fou qui déambule en tongs en buvant du soda à la paille, frais comme des gardons les gens, quand je pense dans quel état je suis …

la vue du Cap depuis le sommet de Table Mountain

Nous trouvons un endroit pour nous asseoir et manger les sandwiches que nous avons apportés, renonçons à prendre un café au vu du monde, le capitaine me demande si je veux redescendre en téléphérique ou à pied,

– À pied bien entendu !

– T’es sûre ?

– Pourquoi, tu veux prendre le téléphérique ?

– Non non !

Je me demande si l’un et l’autre ne tâtons pas du terrain pour céder à celui qui voudrait prendre le téléphérique pour descendre, mais aucun des deux n’avoue,

– Alors à pied !

– J’ai mangé et me suis reposée, pas de problème !

Nous repartons gaiement, en plus la descente c’est fastoche, voyez par vous-même :

si si , c’est bien le chemin à emprunter, on voit même le capitane qui m’attend un peu plus bas

Redescendre ces hautes marches pendant 2 heures en subissant la chaleur du soleil + celle de la réverbération sur les pierres, finit par être un calvaire, je suis un zombie quand j’arrive en bas, à chacun de mes pas mon pied tombe au sol comme une enclume, je veux mourir, on arrive devant la voiture et je supplie le capitaine de m’ouvrir et de mettre la clim’ à fond,

– Ouuuuh nan, c’est pas bon ça, tu vas attraper un coup de froid !

Une envie de le taper jusqu’à ce qu’il ne bouge plus dans une flaque de sang me prend aux tripes, je hurle :

– Mais l’urgence c’est que je me rafraîchisse !!! Je me sens mal de chaud !!! Ouvre et met cette putain de clim’ !!!

Il voit que je ne plaisante pas et s’exécute sans aller plus avant dans sa leçon sur comment éviter un coup de froid quand on est en nage, j’envoie valser mes pompes et mes chaussettes, m’étale comme une bouse sur le siège et pose bruyamment mes pieds sur le tableau de bord avec la clim qui souffle à fond dessus, ce que je voudrais c’est qu’on me verse des seaux de glace de la tête aux pieds, il déteste quand je pose mes pieds sur le tableau de bord mais n’ose rien me dire, il a raison, on propose à un jeune gars qui nous avait doublé dans la descente  s’il veut qu’on le ramène sur Capetown et il saisit l’aubaine, c’est un étudiant en ingénierie qui a perdu toute sa famille emportée par le Covid, il a une bourse d’études et est logé sur le campus et m’assure qu’il n’aura aucun problème pour trouver du travail par ici, quand nous arrivons enfin à la marina je peux à peine marcher, je crains grave pour demain, et j’ai raison, le lendemain mes cuisses ne sont que tendinites brûlantes, au point que je ne sens même pas mes pauvres pieds décédés, les cuisses l’emportent haut la main, le capitaine n’en a cure car nous devons aller voir False Bay et le Cap de Bonne Espérance de l’intérieur puisque nous n’avons rien vu en y passant de nuit, soit,

– mais je te préviens, je ne sors pas de la voiture !

J’en descends tout de même pour prendre des photos ou filmer, nous nous demandons, avec le capitaine, pourquoi ce nom de False Bay, la fausse baie, et tombons d’accord sur le fait qu’elle est tellement immense que ça n’est presque plus une baie, c’est carrément un bras de mer, mais rien ne dit que nous ayons vu juste :

en tous cas c’est grand

Puis nous arrivons au tant désiré Cape of Good Hope, il faut payer pour entrer dans la parc national de la Pointe du Cap, bon, mais je dois dire que voir ça vaut son pesant d’or !

Voilà ce phare qui nous a éclairé lors de notre passage en mer :

y’a pas à dire, ça a de la gueule

Je précise que le funiculaire qui permet d’y arriver est en panne et que je me suis coltiné les marches à pinces, c’est héroïque quand on sait à quel point j’ai mal, mais le capitaine ne sent rien et je vois dans son œil qu’il doute de l’ampleur du désastre.

rien que pour arriver là il a déjà fallu monter plein de marches… AU SECOURS !!

Quand on est tout en haut, la vue plongeante est éboursiflante :

En me tournant vers la droite c’est tout aussi beau ! j’avais mis cette photo sur Facebook et plusieurs personnes ont suggéré que c’était un montage, c’est dire à quel point c’est magnifique, on voit les entrées maritimes en terre :

Quand on redescend on comprend qu’il n’est pas possible d’accoster sur le rivage de Cape of Good Hope :

On fait comme les touristes qui pullulent, bien qu’ils n’apparaissent presque pas sur mes photos savamment cadrées, on pose devant le panneau pour la postérité !

sauras tu reconnaître le visage de cet explorateur marin qui se superpose sur celui du capitaine ?
et ma pomme … on dirait que j’ai les cheveux attachés mais pas du tout …

… en fait je suis allée il y a 2 jours chez un coiffeur du Cap parce que je m’étais trouvée moche sur une photo que le capitaine avait prise, grossière erreur, la coiffeuse m’a ratiboisé la tronche donc en plus d’avoir les cuisses endolories j’ai l’âme en peine, le capitaine, dans sa grande mansuétude, semble vouloir me garder comme équipière bien qu’il m’ait donné un avis plus que mitigé sur le résultat, heureusement que j’ai réussi à obtenir de la coiffeuse qu’elle me laisse une frange, mais bon, c’est pour ça que je ne la ramène pas trop avec mes cuisses et que je souris vaillamment, vivement que ça repousse …on notera par ailleurs qu’il est écrit sur le panneau que c’est le point le plus sud-ouest et pas le plus sud du continent Africain, et comme vous me lisez avec attention vous savez maintenant que le plus sud c’est le cap des aiguilles 😉

Nous revenons au Cap par la Chapman’s Peak Drive, une route panoramique en corniche qui longe la côte entre Hout Bay et Noordhoek, superbes paysages et vue imprenable sur Chapman’s Peak, la montagne qui donne son nom à cette route :

En arrivant au Cap, le soleil allume la lune et illumine Table Mountain :

c’est fichtrement beau

Je ne sais pas comment je réussis encore à marcher pour rejoindre le bateau, le capitaine pense que je fais du cinoche, je lui assure que j’ai une tendinite de tous les diables et que je connais parce que j’en ai déjà eu des comme ça, il ne me croit pas parce que la brûlure court tout le long du fémur et que, d’après lui, quand on a une tendinite du quadriceps on a mal au niveau du genou, je rectifie, c’est possible, mais il n’y a pas qu’un tendon qui tient le quadriceps en haut et un autre en bas avec les faisceaux qui se balancent le long de l’os, il y a obligatoirement un tendon tout du long pour tenir le muscle en place, il ne veut pas me croire, c’est comme si je ne le croyais pas quand il me dit qu’il faut se mettre face au vent pour hisser la GV, je suis carrément obligée de lui prouver ce que j’avance en lui mettant sous le nez un dessin d’anatomie du quadriceps pour qu’il accepte du bout des lèvres à consentir que je sais ce que je dis et que j’ai une tendinite à pleurer quand je dois marcher, et je sais que j’en ai pour au moins 3 ou 4 jours, il ne me reste qu’à prendre des antidouleurs que nous avons dans la trousse à pharmacie, en espérant que ça suffira, je me souviendrai de Platteklip Gorge.

de l’apprentissage de l’anatomie appliquée par la douleur
mais non

On ne va pas s’arrêter pour si peu et le jour suivant nous repartons encore pour aller visiter le coin de Stellenbosch, on nous en a promis monts et merveilles, Stellenbosch ce sont des vignobles à perte de vue, première route des vins d’Afrique du Sud créée en 1971, principal centre de production viticole de l’Afrique du Sud,1 milliard de litres de vin par an, normalement quand on y va c’est pour déguster des vins mais ce n’est pas du tout le genre du capitaine alors je me demande même pourquoi on y va, bon, on y va, il se met vite à pleuvoir et nous roulons souvent dans les nuages ce qui nous prive des vues promises … nous passons à côté des vignobles qui portent presque tous un nom à consonante française : La Petite et la Grande Provence, Bourgogne, La Bri, Mont Rochelle, Dieu Donné, Plaisir de Merle, Chamonix…c’est rigolo, on se croitait à la maison, et nous longeons des propriétés magnifiques qui font restaurant, souvent gastronomique, lodge, dégustation de vins évidemment. Je dois dire que lors de notre séjour j’ai eu l’opportunité de goûter quelques vins d’Afrique du Sud et bien je les ai trouvés excellents, moi qui pensais qu’il n’y avait qu’en France que l’on savait faire du vin, j’en suis revenue !

la région de Stellenbosch, ce ne sont pas mes photos qui seront utilisées sur les dépliants (ça se dit encore « dépliants » ?)

Par contre, en revenant sur Capetown, la claque, le coup de massue … nous roulons pendant des kilomètres le long de Langa, le township le plus ancien d’Afrique du Sud, et le long de celui de Gugulethu …

des kilomètres et des kilomètres comme ça

Langa a été créé en 1927 afin de permettre à la ville du Cap de disposer d’un lieu officiel légal de résidence, exclusif et à bon marché pour loger les populations noires du Cap, plus de 52000 habitants recensés en 2011, issus de la communauté bantou à plus de 99%, il a vite été surpeuplé donc il y en a eu d’autres qui ont été créés comme Gugulethu qui abrite plus de 98000 habitants … il y a des dizaines et des dizaines de townships en Afrique du Sud, le plus grand est celui de Soweto, plus de 1 million 270 milles habitants en 2011 ! … L’Afrique du Sud est un pays riche,  extrêmement riche en ressources, premier pays extracteur d’or et de platine et l’un des premiers pour le diamant et l’argent, et pourtant c’est le pays le plus inégalitaire de la planète … quelle aberration, comment est-ce possible de voir autant de misère dans ce pays si riche qui se dit la nation arc-en-ciel (notion inventée par l’archevêque Desmond Tutu afin de désigner son rêve de voir construire une société sud-africaine post-raciale et façon métaphorique de penser la cohabitation des groupes, non par leur fusion mais juste par leur juxtaposition)… tu parles !

Revenons sur une note plus optimiste, l’Afrique du Sud c’est aussi le pays du thé rooibos, je ne peux pas vous laisser sans vous en toucher un mot, donc le rooibos, ou Aspalathus linearis, est un arbuste dont les jeunes branches sont souvent rougeâtres, et dont les feuilles ressemblent à des aiguilles. Au printemps, le rooibos se décore de fleurs jaunes. Ce qui est dingue c’est que cet arbuste ne pousse qu’à l’état sauvage ou ne peut être cultivé que dans une seule région du monde : le Cederberg, une zone montagneuse accidentée située à deux heures de route au nord-est du Cap, qui présente le climat, le sol et les conditions propices à la croissance saine du buisson rouge. Nombreux sont les agriculteurs qui ont essayé de cultiver le rooibos ailleurs mais, jusqu’à présent, personne n’a réussi. En Afrique du Sud, le rooibos est plus qu’une simple boisson, c’est un mode de vie. Riche en antioxydants, cette infusion est inextricablement liée à la culture et à l’histoire du pays. Les peuples Khoï et San, parfois désignés collectivement sous le nom de Khoïsan, ont été les premiers à déterminer les innombrables propriétés médicinales de la plante, à la transformer en infusion et à la présenter à leurs colons néerlandais. Bien que peu d’études scientifiques aient été menées sur l’infusion de rooibos, il a été constaté qu’elle pouvait renforcer la santé cardiaque, réduire le risque de cancer et être bénéfique pour les personnes souffrant de diabète. Des preuves anecdotiques indiquent également qu’elle soulagerait notamment les coliques des nourrissons et contribuerait à atténuer les maux de tête, les éruptions cutanées, l’eczéma, les brûlures mineures et les troubles du sommeil. Par le passé, les peuples Khoï et San cueillaient les aiguilles du buisson rouge, les mélangeaient avec de la graisse animale et l’utilisaient sur leur peau comme une pommade anti-âge ou anti-inflammatoire.

Un peu de l’histoire et quelques dates de cette monumentale Afrique du Sud que nous allons quitter pour filer sur Ste Hélène :

Les Néerlandais ont fondé la colonie du Cap en 1652 pour y installer une escale de la Compagnie des Indes Orientales. Les Boers, descendants des premiers colons, ont poursuivi leur expansion qui les a menés en 1775 à rencontrer les populations Bantous. Après une série de conflits Anglo-Boers et Bantous-Boers, le traité de Paris de 1814 (ce traité consacrait la victoire des Alliés – Grande-Bretagne, Autriche, Prusse, Russie – sur la France napoléonienne, avec redistribution de frontières et de conquêtes antérieures diverses …le genre d’arrangement qui fait le lit des guerres futures), ce traité de Paris là, donc, car il y en a eu une tripotée des traités de Paris, a attribué la colonie aux Britanniques qui ont aboli l’esclavage en 1833. Les Boers, mécontents d’être privés d’une main d’œuvre aussi nécessaire que bon marché, ont alors migré vers le Transvaal et le Natal (aujourd’hui connu sous le nom de KwaZulu-Natal dans lequel nous étions avec le capitaine avant Noël). Après la découverte d’or et de diamants sur ces territoires, les Britanniques leur ont déclaré la guerre en 1899 et remporté la victoire en 1902.

L’Union sud-africaine est née en 1910, avec 5 millions d’habitants (aujourd’hui elle en compte 62 millions) (pour comparaison, la France compte 68 millions d’habitants alors que l’Afrique du Sud est 2.2 fois plus grande que la France).

En 1911, les Afrikaners et les Britanniques ont mis en place les premières lois de l’Apartheid, mot qui signifie développement séparé. Les mouvements de résistance de l’élite noire se sont organisés dès 1912 et l’African National Congress (ANC) a pris son nom en 1923.

1er juillet 1949 : les mariages interraciaux sont interdits par la loi

27 avril 1950 : des zones urbaines d’habituation sont définies pour chaque « race »

22 juin 1950 : la population sud-africaine est classifiée en quatre groupes : Blancs, Noirs, Métis et Indiens

5 octobre 1953 : une ségrégation raciale est instaurée dans les aménagements public

21 mars 1960 : massacre de Shaperville, township situé à quelques dizaines de kilomètres de Johannesburg, des Sud-Africains manifestent pacifiquement pour revendiquer leurs droits et protester contre les restrictions de déplacement imposées aux Noirs, la police les charge et abat froidement (souvent dans le dos) 69 personnes

12 juin 1964 : Nelson Mandela, accusé d’actes de sabotage, de destruction de biens et d’entretenir des liens avec le communisme, est condamné à la prison à vie

16-22 juin 1976 : massacre de Soweto : pour protester contre l’introduction de l’afrikaans comme langue officielle d’enseignement à l’école, des milliers d’élèves Noirs manifestent dans les rues du township de Soweto, la police ouvre le feu sur la foule, faisant 500 morts estimés

2 février 1990 : élection du président Frederik Klerk qui annonce dès l’année suivante la légalisation de l’A.N.C. et des autres mouvements anti-apartheid ainsi que la libération de Nelson Mandela qui sort le poing levé de prison le 11 février après avoir passé 27 ans derrière les barreaux

9 mai 1994 : Nelson Mandela est élu président de la République après avoir obtenu le prix Nobel de la paix avec le président De Klerk en octobre 1993

Aujourd’hui le président est Matamela Cyril Ramaphosa, né en 1952 à Johannesbourg dans le Western Native Township, dans une famille modeste originaire du Venda, d’un père policier et d’une mère au foyer. Alors qu’il était encore enfant, le quartier avait été rasé et sa famille relogée à Soweto.

La branche Corruption Watch de l’ONG Transparency international de lutte contre la corruption a écrit dans son rapport de 2022 : « L’Afrique du Sud rejoint désormais les pays du monde où la corruption semble non seulement enracinée, mais capable de s’étendre » … comme dirait le capitaine, ils ne sont pas sortis de l’auberge.

Mais z’aussi :

  • Le Navtex Pro Plus de Nasa Marine est un système de diffusion internationale des renseignements de sécurité maritime relevant du SMDSM (Système Mondial de Détresse et de Sécurité en Mer)
  • De la violence en Afrique du Sud en 2023 : selon les statistiques officielles, 31,9 % de la population était au chômage, et 32,7 % des jeunes de 15 à 24 ans n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation. 82 % des élèves de quatrième année d’élémentaire n’étaient pas en capacité de comprendre ce qu’ils lisaient dans quelque langue que ce soit. Les registres de la police faisaient état de 6 945 meurtres commis entre juillet et septembre, soit une moyenne de 75 personnes tuées chaque jour. Le niveau de violence liée au genre demeurait élevé. Selon les statistiques sur la criminalité, 13 090 infractions sexuelles ont été signalées entre juillet et septembre avec 881 femmes tuées. Source : Amnesty International https://www.amnesty.org/fr/location/africa/southern-africa/south-africa/report-south-africa/

Bonne Espérance

Pleine lune sur Zululand Yacht Club

On s’en revient donc retrouver Cap de Miol à Richards Bay, une crainte nous habite, on nous a prévenus qu’ici les bateaux et les voiles sont envahis de poussière de charbon et que, même, ce qu’il faudrait faire, c’est enlever les voiles pour les ranger à l’abri sinon on ne trouve plus que désolation et crasse, on a carrément eu la flemme de le faire mais peut-être allons nous nous en mordre les doigts, effectivement nous posons nos sacs sur quasi des cendres, il va falloir tout laver après une nuit sans dormir dans l’avion mais lors de laquelle, ô joie, j’ai pu rattraper un certain retard de cinéma, j’aurai vu Oppenheimer comme tout le monde (j’aime cette expression normalisante contre toute évidence).

c’est crado

On ouvre le bateau, cette fichue poussière s’est infiltrée partout, on pose nos vestes et on attaque le nettoyage, le frigo est vide et sur le coup de 15h nos ventres gargouillent, le snack du yacht club est fermé à cette heure-ci mais je suis prévoyante, j’avais acheté quelques trucs à l’aéroport de Johannesburg, un gros (gros d’aéroport, pas gros de fait-maison) sandwich au pain complet et des fruits, le capitaine avait pris un ridicule petit sandouiche en pain de mie blanc et l’a mangé il y a belle lurette, ça ne tient pas au ventre l’avais-je prévenu, mais il pense toujours à sa ligne quand il n’a pas faim comme si ça allait durer toujours, là il regrette, je lui donne les fruits et il reste un paquet de sablés de Noël jalousement conservé pour les jours de vaches maigres, une fois maigrement sustentés nous reprenons ce travail ingrat mais nécessaire, rangeons nos sacs, la nuit tombée nous filons manger au snack du ZYC (Zululand Yacht Club) puis dormir comme des marmottes.

On a intérêt à fermer les bateaux sinon les singes viennent tout chiper

Avant de continuer notre longue route autour de ce monde qui est nôtre, nôtre étant une façon de dire, le monde ne nous appartient pas et je le laisse à celui qui l’a créé, qu’il se démerde, nous avons encore du bricolage à faire, comme l’a dit Paul avec une mine affligée, c’est sans fin, mais on commence par le plus important : installer STARLINK ! Ouiiiiiii ! nous avons rapporté dans nos bagages une antenne et un routeur Starlink, jusque là nous hésitions par crainte que cela ne fonctionne pas en mer et que nous ne puissions pas télécharger de GRIB (soit chronique d’une mort annoncée) mais à force de discuter avec d’autres navigateurs qui ont sauté le pas, nous nous sommes décidés et passons à internet par satellite, il paraît qu’on a internet en plein océan aussi bien que sur terre et que ça peut même être plus rapide que la fibre, nous sommes en émoi car avons résilié l’abonnement Iridium mais Starlink sera-t-il fiable par 30 nœuds de vent et les vagues qui vont avec et le roulis et le tangage qui en découlent ? En tous cas, sur terre ça fonctionne parfaitement.

le capitaine sait tout faire, là je ne sais plus ce qu’il fabrique mais il le fait parfaitement comme tout ce qu’il fait, être capitaine ne s’improvise pas, vous saurez bien
c’est toujours le bordel quand on bricole, on voit le routeur Starlink posé sur la table du carré

Puis je remonte le capitaine au mât afin qu’il finisse de réparer les barres de flèche, ce qu’il avait entamé à Noël, nous retendons les haubans en tournant les ridoirs dans l’autre sens, il ajoute des taquets pour laisser le frein de bôme en place et mettre une retenue de bôme en plus au besoin, change les écoutes de GV et de génois, et puis voilà qu’il faut sortir le bateau pour le caréner.

Pas simple.

On devait le sortir le lundi mais le vent était vraiment trop fort alors on a repoussé sa sortie à mercredi sauf que mercredi la marée ne sera pas aussi haute et Cap de Miol risque de râcler le fond parce que voilà, ici il n’y a pas de fond et on va sortir Cap de Miol non pas avec des sangles mais on va le poser sur un charriot, je vous explique : le charriot va descendre dans l’eau, on devra avancer le bateau dessus, le fixer au dit charriot qui ressortira de l’eau et le tour sera joué. Bon. Il faut le faire quand la marée est presque haute pour que la mer ne commence pas à redescendre pendant la manœuvre en laissant le bateau planté comme un imbécile, c’est parti et je suis drôlement contente parce que Gilou, un français qui bricole son bateau ici, est monté à bord pour nous aider parce qu’il va falloir que nous amarrions le bateau au charriot avant de sortir le tout de l’eau, sinon il tombera comme un oisillon du nid…

On y va, mais on a beau y aller, on sent bien que Cap de Miol touche le fond et bascule un peu sur le côté, on recule pour recommencer, pas mieux, alors on sort comme ça parce que la marée est déjà descendante et si on ne sort pas aujourd’hui il faudra attendre 2 semaines pour avoir de nouveau une marée suffisamment haute, c’est la panique à bord parce que le poids du bateau qui s’incline pèse sur le balcon et les chandeliers et que ça risque de tout péter, alors on bourre à la va-comme-je-te-pousse un maximum de pare battages entre la coque et le charriot et puis on prie, c’est pas cher et au cas où, on ne va pas s’en priver (je ne sais plus si je vous l’ai déjà dit mais un truc qui m’avait marquée à l’école, c’était le pari de Pascal, ça avait planté une graine dans ma cervelle) (j’ai retenu pas mal de choses inutiles en fait).

On réussit à le sortir et il n’y a pas de temps à perdre car il faudra absolument le remettre à l’eau après-demain pour que le marnage de la marée soit suffisant, sinon on sera coincé plusieurs jours en l’air, merci bien.

On voit bien qu’il penche à droite, on fera avec, le capitaine avait attaché l’échelle, il craint pour ma vie
les pare bat’ sont tout écrabouillés, déjà qu’ils avaient triste mine …en même temps, des fois on voit des bateaux avec des pare bat’ nickels, tu vois que c’est pour faire joli mais que ça ne navigue jamais 😄

Qui a déjà caréné un bateau sait que le faire en un jour est une gageure, le capitaine a embauché un gars du coin pour l’aider et ils ont déjà commencé à passer le bateau au karcher afin qu’il sèche cette nuit pour passer l’antifouling demain, ce qu’ils font hardis petits, et le surlendemain au point du jour nous nous préparons à remettre Cap de Miol tout propre à l’eau, pari tenu, même si un Suisse d’un autre bateau fait la remarque qu’au prix où ça coûte l’antifouling, il ne voudrait pas le faire si vite, c’est cher alors il faut prendre son temps, faut bien avoir un avis, le capitaine avait tranché, il n’a pas envie de prendre racine ici et il est comme les femmes, ce qu’il veut, Dieu le veut … tout le monde est sur les dents parce que la marée haute est plus basse qu’avant-hier et on avait déjà touché le fond, le charriot descend lentement, c’est Gilou qui est monté avec le capitaine et moi je les regarde faire, s’il y a une boulette c’est pas moi qui prendrai, j’ai le cœur léger.

Pourvu que ça marche parce que sinon, je ne sais pas ce que ça peut donner, on dirait que Cap de Miol s’est posé sur la quille, glurps,

Le charriot descend encore un peu, mais Cap de Miol ne part pas, Gilou et le capitaine le repoussent … sans succès, re-glurps

Rien à faire, le bateau est coincé, mince !

Mais le capitaine a de la ressource, je le vois s’agiter de loin, et puis je capte : dans son improbable anglais, il a réussi à faire comprendre aux Sud-Af’ qu’il voulait faire basculer le bateau, il prend la balancine, l’attache à un cordage et envoie ça à un gars sur la rive à qui il crie d’entourer la corde autour de l’arbre mais visiblement ils ne se comprennent pas, je fonce sur la rive et vient en aide au gars, à nous deux nous entourons la balancine autour de l’arbre et accrochons le cordage pendant que Gilou tourne frénétiquement le winch à l’autre bout pour faire gîter le bateau…

Et ça marche ! Cap de Miol est libéré, les Sud-Af’ regardent le capitaine avec respect, m’est avis qu’il est entré dans la légende.

Gilou a flingué le winch en winchant comme un damné, mais c’était un vieux winch il faut dire, le capitaine n’a pas moufté.

Le soir nous mangeons au ZYC à la bougie, c’est souvent qu’il y a des coupures d’électricité en Afrique du Sud, on s’y fait et on mange ce qu’il y a : hamburger/frites, ça doit être le plat le plus consommé de la planète (du coup j’ai regardé sur internet, selon les pays le plat le plus consommé au monde est la frite, la pizza ou les pâtes, le burger fait partie du top five)

Il est temps de quitter Richards Bay pour contourner l’Afrique du Sud et passer le Cap de Bonne Espérance, aussi nommé le Cap des Tempêtes, et on va s’y employer a priori par sauts de puce car il faut attendre un vent portant pour ne pas se faire brasser, et comme le vent tourne beaucoup par ici, il faut faire des escales quand le vent tourne au sud pour attendre qu’il tourne à nouveau au Nord-Est ou peu s’en faut, et on ne sait jamais combien de temps ça peut prendre, le capitaine a prévu de s’arrêter à East London pour commencer.

Samedi 2 mars, on sort du chenal à 17h05, on ne s’était pas donné d’heure pour ne pas reprendre la mer déprimés par notre incapacité à respecter un horaire, vent de 30 nœuds et vagues dans la gueule, le bateau saute et tape, parfait pour une reprise en douceur, ce qui me console c’est que je me souviens de tout, même si j’avoue avoir eu 1/4 de seconde le regard dans le vague quand le capitaine m’a crié d’ouvrir la bastaque, hop ni vue ni connue j’ai ouvert la bastaque, il n’a même pas eu le temps de voir mon hésitation, nous voilà partis pour le dernier tiers de notre expé autour du monde, la nuit arrive vite, on a pris notre cap, vent à 140 degrés, 23/25 nœuds, vagues de travers qui nous barbouillent, il faut bien manger alors on chipote des pâtes au beurre, pendant cette laborieuse mastication on se prend une bonne claque avec une vague qui vient taper un grand coup dans la coque et tout de suite après une énorme, E-NORME vague couche presque le bateau et déferle dedans, ça fait drôle, sur le qui-vive on se met debout pour tenter de voir ce qui se passe mais on ne distingue rien de rien, la nuit est noire et on se demande si d’autres vagues comme celle là vont suivre, ça n’aide pas à faire passer les nouilles, et puis non, et dans la foulée un BIIIIIP d’alarme retentit, prends la barre ! hurle le capitaine qui fonce couper le pilote, voilà bien notre chance, avec le courant et les vagues la barre est hyper dure, j’ai les pieds écartés au max pour rester debout et tenir la barre, bordel j’espère qu’il ne va pas falloir barrer jusqu’à East London ! le BIIIIIP continue, qu’est-ce qui se passe ? m’époumoné je tandis que le bip se tait

– c’est rien, c’est le convertisseur, je l’ai éteint !

Et il a remis le pilote, ouf. C’est Starlink qui fonctionne sur 220V alors on a laissé le convertisseur allumé mais on va tellement vite que l’hydrogénérateur charge comme une bête et que visiblement le convertisseur recevait trop de jus, c’est la meilleure, avec le courant des aiguilles on avance à plus de 9 nœuds.

On se remet doucement dans le bain, d’autant plus facilement que le dimanche soir on n’a plus de vent et 1 seul petit nœud de courant, le capitaine s’exaspère, on ne va pas assez vite, sur les cartes i disent qu’on devrait avoir 3,5 nœuds de courant ! je suggère qu’il y a peut-être un effet de marée ? D’autres courants qui perturbent celui des aiguilles ? Il veut savoir et se penche encore et encore sur les cartes, en vain, le marin est peu de chose en regard des éléments, on doit mettre le moteur quelques heures avant de retrouver du vent.

Lundi idem (vent, puis pas de vent et ainsi de suite) et puis mardi on arrive plein pot dans le chenal d’East London, le temps est couvert et je suis soulagée parce que sur le routage ils annoncent des orages avant d’arriver et en général ça secoue … mais visiblement on l’échappe belle… pour l’instant ajoute comme toujours le capitaine quand je me réjouis d’éviter le pire.

On s’engage dans Buffalo River où il y a plus ou moins une espèce de marina, quelques places sur un ponton paraît-il, sinon il faut se mettre sur une bouée et pas le choix car on ne peut pas jeter l’ancre, on voit quelques bateaux au loin devant un pont, le capitaine est à la barre et nous cherchons une place … crotte de bique ! Il n’y a quasiment pas de bouée de libre et si on veut s’y mettre cela revient à faire un créneau avec un semi-remorque entre deux embarcations parce que les bateaux sont à la queue leu leu et pas de place au ponton mais ah si ! On en voit une mais ah non ! Il y a une annexe attachée à la seule place possible, et fort enviable, car qui dit ponton dit pas besoin d’annexe, dit liberté, dit moins-se-faire-chier, le capitaine grogne en s’éloignant, que faire d’autre ? … ô chance, un gars arrive en courant sur le ponton et nous crie qu’il va enlever son annexe, et d’autres arrivent et tous nous font signe de revenir et qu’ils vont nous aider à nous amarrer, Dieu les bénissent, hop je m’active, pare-bat, amarres, me prépare à sauter avec deux amarres en main, garde et amarre avant puisqu’on y va en marche arrière et qu’il faudra bien arrêter le bateau, je sais exactement ce que je vais faire, remonté comme un coucou le moussaillon, le capitaine s’approche du ponton, je saute hardiment mais les gars me volent la vedette en me prenant aussitôt les amarres des mains pour faire leur affaire, le capitaine leur crie mais non ! parce que ce n’est pas comme il veut, moi j’aurais fait comme il veut donc comme il m’a appris mais je vois que les gars amarrent intelligemment et je les laisse agir en faisant des signes au capitaine pour qu’il la ferme et remercie amplement tout ce monde là, finalement les gars s’éloignent en courant parce que l’orage éclate et le capitaine leur crie de loin un sanque-you-verimeuche tandis que le ciel se déverse d’un grand coup sur nous, je fonce m’abriter mais le capitaine s’en va amarrer à sa manière sans attendre, quand il revient il n’a plus un poil de sec et je lui partage mon point de vue, à savoir que l’amarrage des gars m’a paru bien intelligent et il avoue ouais, on voit qu’ils connaissent leur affaire, et il ajoute tu t’es bien démerdée, ça fait plaize.

Le beau temps est revenu sur Buffalo River
Le ponton est sommaire et ce petit escalier n’est pas du tout stable quand ça roule

Le beau temps est revenu et on s’en va prendre la température du coin au BRYC, le Buffalo River Yacht Club … syyyyympa au possible, pas mal de monde, ça discute, ça donne des tuyaux, ça demande d’où tu viens et toi, tout ça en buvant de la bière, on papote avec un frère et sa sœur, lui c’est Jésus et elle on dirait un angelot, ils sont allemands et très jeunes et viennent de trouver un embarquement sur Africain Queen qui est amarré de l’autre côté de la rivière et qui rallie Capetown demain, ça va être leur première nav, ils ne vont pas être déçus je crois …

le capitaine se fait toujours des amis

Je rentre préparer le repas au bateau en laissant le capitaine deviser gaiement, et à son retour, il me prévient :

– Changement de programme ! On va filer directement sur Capetown

– Ah bon ? (désolation) Mais je croyais que tu voulais voir Mossel Bay … et Knysna qu’il paraît que c’est tellement beau ! (comme je tourne bien mes phrases quand je parle)

– Ouais … j’ai discuté avec le skipper d’un bateau du coin, il m’a dit que là bas tu sais quand tu peux rentrer mais jamais quand tu peux repartir à cause de la houle qui est tellement forte, il a fait du surf à 26 nœuds en entrant dans la passe la dernière fois !

– Naaaaaan ?! 26 nœuds ??? C’est pas des blagues ?

– Nan ! Il a pris une photo du pilote et il me l’a montrée ! 26 nœuds !!

Ça me file des frissons dans les mollets rien que d’y penser, j’opte aussitôt pour l’autre solution…

– Mais on va avoir quel temps si on va direct à Capetown ?

– Ça ira, on aura un peu de près mais ça ne sera pas fort donc ça ira, il faut partir le 9 si on veut y aller sans escale.

Bon.

On n’ira pas cette fois

Ici c’est loin de tout alors il faut prendre un taxi pour aller faire des courses et le mieux c’est UBER et c’est vrai que c’est génialement pratique, en plus il suffit de laisser un bon pourboire et on a une note de 5/5, j’aime avoir de bonnes notes, ça nous fait visiter le bled, et puis on déjeune  au resto de Buffalo River, super bon et pas cher, on remplit les réservoirs et les bouteilles avec l’eau de la rivière qui est jaunasse, t’es sûr qu’elle est potable ?! Bien sûr qu’il me répond mais je me demande s’il n’a pas la cagne de sortir le déssalinisateur …

On range, on boit une dernière bière au BRYC et j’écris un mot dans le livre d’or, j’ai bricolé un logo avec une tête de mule mais il y a encore du boulot, quand je reviens au bateau j’apprends que Serge est mort aujourd’hui, 8 mars 2024, mon ami Serge, quel déchirement, quelle tristesse indicible, le capitaine me prend dans ses bras pour me consoler, je me retiens de pleurer plus pour ne pas l’emmerder parce que je sais qu’à un moment donné on ne sait plus quoi faire contre la tristesse des autres, je ne voudrais pas que le capitaine se sente con à force de me voir pleurer et de ne rien pouvoir y faire, ça s’appelle l’empathie, je fais des crêpes pour le voyage en reniflant.

Bon, toujours est-il que le 9 mars on quitte East London, on est dans le chenal et on vient à peine de monter la GV quand on nous appelle sur la VHF en nous demandant de ne pas sortir du chenal sans avoir montrer nos billets d’avion … bon sang ! On n’a pas besoin de visa pour l’Afrique du Sud mais si on reste plus de 3 mois sans avertir qui de droit on doit payer une amende … or nous sommes arrivés en Afrique du Sud il y a 3 mois en gros, mais nous étions rentrés en France donc à notre retour c’était reparti pour 3 mois, pourquoi on nous emmerde avec ça alors ? qui c’est qui nous réclame de voir nos billets d’avion ? … on affale, on retrouve des captures d’écran des dits billets, le gars nous épelle son adresse mail pour qu’on les lui envoie mais on n’y comprend rien, il finit par nous donner son numéro de portable pour qu’on les lui fasse suivre sur WhatsApp mais il ne reçoit pas notre message, pendant ce temps là je fais des aller-retours au moteur dans le chenal et le capitaine se désespère, et puis soudain un bateau à moteur s’approche de nous et un gars me crie qu’on peut partir et que c’est tout bon et on entend des explications houleuses entre lui et celui qui nous réclamait nos billets d’avion parce que tout avait été vu à notre arrivée et qu’est-ce que c’était que cet excès de zèle, on renvoie la GV, il est midi et demie et on a perdu plus de 2 heures, je vais finir par croire que c’est écrit dans le ciel.

C’est reparti pour que ça bouge avec une mer très cassante et que ça file pronto avec le courant des aiguilles, puis moteur quand plus de vent, puis du près quand ça tourne, puis moteur, puis portant and so on …

Le lundi je vois un drôle de bateau au loin, en plus il ne bouge pas, je dis au capitaine que c’est bizarre un bateau immobile plus haut que large, il me répond que ça doit être un navire de guerre ou genre, en tous cas ça ne ressemble pas à ce qu’on a déjà vu … mais si ! on a déjà vu ça ! dans le coin de Curaçao si mes souvenirs sont bons, je file agrandir la carte sur Navionics et bingo,

– c’est une plate-forme !

– c’est bien isabelle ! (il aime bien quand je prends des initiatives intelligentes)

– c’est écrit qu’on n’a pas le droit de naviguer à moins de 2 miles près d’elle, on fait quoi ?

Il hausse les épaules, qui c’est qui va venir voir où est-ce qu’on passe n’est-ce pas ? En plus on est plein-cul sous génois tangonné, on ne vas pas manœuvrer juste pour s’écarter un peu de la plate-forme, et au moins comme ça on pourra la voir, alors ouais, pour la voir on la voit bien, et puis on entend aussi un bateau qui nous arrive dessus en abusant grave de sa corne de brume, ça nous explose les oreilles, ils sont cons ou quoi ?

On regarde son nom sur l’AIS, c’est Umkhuseli, le capitaine l’appelle à la VHF, pas de réponse, ils sont gonflés les mecs, ils nous foncent carrément dessus et je commence à me demander sérieux si on ne va pas se faire aborder par des pirates, la meilleure de l’année, on empanne la GV ce qui fait qu’on se retrouve avec génois tangonné et GV du même côté, au moins la manœuvre est rapide, on s’éloigne un tantinet et on réempanne à peine plus loin pour reprendre notre cap, Umkhuseli nous emboîte le pas, on essaie à nouveau de l’avoir à la VHF, rien, nada, des clous,

– mais t’es sûr qu’elle marche la VHF ?

– bin ouais, elle marchait quand on est parti d’East London alors pourquoi elle marcherait plus ?

Par acquis de conscience, le capitaine prend la VHF portable et appelle, appelle encore, quand ce n’est pas lui qui appelle il me demande d’essayer encore, on finit par laisser tomber, Umkhuseli nous colle toujours au train.

Et il finit par nous laisser et s’éloigne, non mais, on a râlé parce qu’ils ne nous avaient pas appelés ni répondu à nos appels, mais on se rend bien compte qu’ils nous ont suivi jusqu’à ce qu’on sorte de la zone de navigation interdite, c’est mal de notre part, ooooh comme c’est mal, nous continuons notre petit bonhomme de chemin et comme nous ne sommes pas loin des côtes, nous ne sommes non plus pas loin des rails de cargos, il y a pas mal de monde sur l’AIS, il va falloir ouvrir l’œil, c’est pas cette nuit qu’on va pouvoir dormir à poings fermés.

Le soir venu, le capitaine se couche, le pauvre il a bien le droit de se reposer, je suis assise à la table à carte, le nez et l’index respectivement collés à l’AIS et sur la télécommande du pilote, si je garde un cap un peu plus Nord je vais devoir slalomer entre les cargos alors mon choix est vite fait, je vais plus au Sud pour raser le rail des cargos par en bas, jusqu’ici tout va bien mais le capitaine qui ne dormait que d’un œil se lève (des fois je me dis qu’il est omniscient et devine jusqu’à mes fautes les plus anodines), il refuse net de continuer au Sud, on empanne et nous voilà partis pour traverser le rail de cargos …

… tandis qu’il y en a 5 qui arrivent et que le vent tombe, merde, on n’avance pas, donc on n’est pas manœuvrant, je me sens comme si j’étais à poil en pleine nuit pluvieuse au milieu de l’autoroute à agiter la flamme d’un briquet pour me signaler aux automobilistes, bordel, on va se faire faire couper en 2 par un de ces montres qui avancent à 15 nœuds.

Le capitaine est tout détendu, visiblement ça l’amuse de slalomer entre les cargos dans le rail tandis que je vomirais presque mon gratin de pâtes de trouille (un gratin tatin parce que je le fais à la poêle alors c’est le dessous qui grille, mais c’est pas mauvais), il en profite pour me donner une leçon de nav’ en m’indiquant les lumières rouges ou vertes ou blanches que l’on voit :

– regarde, on va passer devant celui là, pour l’instant on ne voit que sa lumière verte … attends un peu … toujours la verte … aaah on commence à voir, oui ! on voit aussi la rouge maintenant, donc on est pile face à lui, tu vois ?

Oui je vois ! oui ça me rappelle mes cours de permis bateau ! (mais si on pouvait se dépêcher un peu)

Ensemble on regarde les lumières des différents cargos pour savoir lesquels vont passer devant nous ou derrière nous, finalement je me rends compte qu’on a plus de temps que je ne pensais, je me détends mais je suis bien contente quand on arrive de l’autre côté du rail.

Pour être plus tranquille le reste de la nuit, le capitaine me dit qu’on va se caler dans la zone d’exclusion juste au-dessus du rail de cargos, je regarde la carte et m’étrangle :

– c’est une zone de breakers ! c’est vraiment tomber de Charybde en Scilla !

Mais le capitaine se fout ouvertement de ma gueule, bien sûr que non il n’y aura pas de déferlante avec ce peu de vent car oui, les breakers sont des vagues déferlantes et ici les fonds remontent et le courant aidant ça peut donner des déferlantes, mais pas aujourd’hui isabelle ! Dieu l’entende.

Et Dieu l’entend car plus un pète de vent, on finit par mettre le moteur, le lendemain matin ça remonte à 24 nœuds, on hisse et c’est parti pour du près, c’est bien, ça entretient la forme, nous sommes le 12 mars et c’est un grand jour, car c’est aujourd’hui que nous allons passer le Cap des Aiguilles et c’est quelque chose ! C’est le point le plus méridional du continent africain, le point de rencontre officiel entre l’océan Indien et l’océan Atlantique, en face, il ne reste que l’Antarctique et sa banquise.

Parce qu’on parle toujours de Bonne Espérance, mais le vrai Cap important c’est celui des Aiguilles me dit le capitaine, oui, je veux bien, mais tout de même celui qui est connu c’est Bonne Espérance, c’est lui qui est mythique, d’ailleurs je lui demande pourquoi c’est ainsi, alors en fait c’est Bartolomeu Dias, un explorateur portugais, qui  a été le premier Occidental à franchir en 1488 ce qu’il appela sur le moment le Cap des Tempêtes parce que sa caravelle l’avait passé au terme d’une tempête de 13 jours, il avait suivi la côte depuis la Namibie et quand on navigue dans ce sens, le Cap de Bonne Espérance marque le point où l’on commence à voyager plus vers l’Est que vers le Sud ce qui revêt une importance notoire pour les navigateurs (le cap a été rebaptisé par le roi du Portugal Jean II en Cap de Bonne Espérance  car les Portugais avaient désormais bon espoir d’arriver bientôt aux Indes).

Nous le passons sur le coup de midi, au près, comme des grands.

Bon, ça me fait quelque chose je dois dire, c’est pas tout le monde qui passe par là, on continue notre route en tirant des bords, sur un bord ça va mais sur l’autre le bateau saute sur les vagues, c’était pas la peine de passer dans l’Atlantique ! s’exclame le capitaine, car c’est vrai ! nous venons de quitter l’océan Indien tant redouté ! et pourtant rien ne change … je vais essayer de dormir un poil parce que les nuits sont courtes et nous ne dormons que par tranches, mais impossible, une espèce d’orage avec vent qui tourne, j’entends le capitaine qui manœuvre alors je me relève pour l’aider, et puis ça tombe alors moteur, ça remonte un peu plus tard, voile, ça occupe, le capitaine va dormir à son tour, et soudain je comprends enfin à quoi correspond le bouchon noir sorti de l’eau quand j’avais crié au capitaine lofe ! Y’a un truc noir devant nous ! Parce que j’ai vu d’autres trucs bizarres, par exemple des palmes de plongeurs plus loin, mais que faisaient des plongeurs si loin de la côte et sans sécu, ça n’était pas possible ! … je file voir si le capitaine dort déjà pour lui faire part de la merveille : des otaries ! c’est ça que je voyais ! là je viens de comprendre parce qu’il y en a qui sautent hors de l’eau ! c’est blindé d’otaries !! et le bouchon noir de tout à l’heure c’était la tête d’une otarie qui nous regardait ! le capitaine sourit de me voir aussi emballée, si je m’attendais à ça dis donc ! Des otaries !

Nous passons Bonne Espérance le 13 mars à 3h30 et ne voyons que son phare dans la nuit, ça m’émeut à mort parce que je pense à tous les navigateurs qui l’ont passé et je le passe à mon tour, je ne sais pas à quoi c’est comparable … peut-être à marcher sur la lune … Bonne Espérance !

Et pour mourir moins bête le jour où :

South Africa

Bien bien bien, je vais vous raconter ce que j’ai vu en Afrique du Sud, et je dis bien ce que JE ai vu, parce que quand on compare nos souvenirs avec le capitaine, il y a toujours des différences, vous verrez qu’un jour il dira même que les orages entre les Seychelles et Mayotte c’était rien, tout perd de son intensité avec le temps chez lui, et même pendant le temps des choses, on dirait que ses émotions sont sous contrôle, ou alors c’est que c’est un non-émotif, ça existe je vous ferais dire, on est primaire ou secondaire, passif ou actif, émotif ou non-émotif, bref, l’Afrique du Sud c’est … oh vous allez voir par vous-mêmes après tout !

Bon, les premiers jours, Afrique du Sud ou pas, arriver c’est toujours dormir, ranger et laver le bateau, réparer les bricoles les plus urgentes, faire des courses (ici avec le taxi de Natasha pour nous driver parce qu’il est déconseillé de prendre on ne sait pas quel taxi) … et là, chance ! Woolworths est implanté chez les Sud-af, et Woolworths c’est fruits et légumes de qualité à profusion, on ne peut pas savoir à quel point ça compte quand on n’a qu’à prendre sa bagnole pour aller au supermarché du coin et s’approvisionner, moi j’ai envie de brûler un cierge quand je vois de l’abondance à ce point là, donc je fais allègrement le plein de fruits et de légumes et là paf le capitaine me dit qu’il a loué une voiture et qu’on part demain matin visiter ce beau pays, je saute sur mon PC et je cherche où je veux aller, lui il pense au Parc Kruger, mais 20 000 km² ! combien de temps faut-il pour visiter 20 000 km² ? et ça se trouve à 540 kms de Richards Bay, pourquoi pas sur la lune, polalaaaaa, je n’ai pas envie de me farcir autant de bornes, et pourquoi aller si loin alors que bien plus près il y a le parc Hluhluwe Imfolozi (prononcer chlouchlouwé-im’folozi) à environ 70 kilomètres de distance ? Je trouve un lodge près de cette réserve, le réserve, et une fois fait, avec un grand sourire à la con je dis au capitaine qu’il y a un parc encore mieux que le Kruger à deux pas et que je trouve ça plus malin de prendre du temps pour profiter comme il faut d’un seul endroit plutôt que de faire des kilomètres pour rien, qu’on va déjà aller voir ce parc et qu’on pourra toujours aller plus loin ensuite si ça nous dit, il opine, n’a pas envie de chercher de son côté, mais on peut sentir dans l’air ambiant que j’ai intérêt à ce que ça soit un choix judicieux… nous partons le lendemain, en emportant quelques fruits de mes acquisitions.

Dès notre sortie de Richards Bay, nous roulons entre de vastes plantations d’eucalyptus qui me rappellent celles de Nouvelle Zélande, c’est dingue, et voilà en gros l’histoire ici : les mines, à leurs débuts, et comme vous le savez, étaient creusées dans des tunnels qui demandaient des poutres en bois, et le boom de l’or, qui est l’une des richesses de ce pays, a provoqué une forte demande de bois pour les mines, les maisons, les wagons de transports et les traverses de chemin de fer. Le bois a d’abord été tiré des forêts abondantes de l’Est de l’Afrique du Sud et puis, comme cette source était naturellement limitée, des plantations d’arbres et notamment d’eucalyptus, ont été établies. La communauté de Sabokwe à Richards Bay, est aujourd’hui complètement entourée de ces plantations d’eucalyptus. Les paysans s’inquiètent parce qu’ils n’ont plus assez de terres et ne peuvent pas cultiver assez d’aliments pour vivre et les jeunes pensent, à juste titre, que leurs parents n’auront plus de terre à leur transmettre. Un autre problème est que ces plantations consomment beaucoup d’eau, ce qui est aussi grave que l’indisponibilité de terres puisque l’eau arrose les eucalyptus au détriment de leurs champs… Cette communauté vit maintenant au milieu d’un désert créé par l’industrie des plantations. C’est marrant parce qu’actuellement j’entends beaucoup d’intellectuels menacer l’humanité du pire avec l’émergence de l’intelligence artificielle, mais pas se plaindre tout bonnement de l’intelligence humaine qui se débrouille fort bien toute seule pour faire foirer tant de choses.

On roule, et je serre les fesses :

Richards Bay, qui se trouve dans le KwaZulu-Natal, est un port en eau profonde qui a été créé pendant les années 1970. Si une partie du trafic concerne la zone industrielle bordant le port, la majeure partie consiste en l’exportation du charbon venant du Transvaal et fait de Richards Bay le plus important port d’Afrique en volume et un des principaux du monde pour l’exportation du charbon. Les destinataires du charbon embarqué à Richards Bay sont majoritairement asiatiques (Chine, Corée du Sud et Japon), le plus souvent pour la production d’électricité dans des centrales thermiques.  

Une fois sortis de cette immensité eucalyptusienne, nous découvrons le Kwazulu-Natal, nom dont l’origine vient de KwaZulu, qui signifie pays des Zoulous ou lieu du peuple du ciel (c’est beau hein), et de Natal, ainsi baptisé par Vasco de Gama qui naviguait au large de ses côtes durant la période de Noël 1497, Natal signifiant Noël en Portugais, CQFD.

On aurait dû mettre environ 1h30 pour arriver au lodge, mais le GPS nous envoie au diable vauvert et on se retrouve au bout de deux bonnes heures devant des clôtures élevées avec des portes grillagées infranchissables, le capitaine commence à voir orange, une étincelle et il passera au rouge direct, je suis toute tassée sur moi-même et lui explique avec des trémolos dans la voix que je ne pouvais pas deviner que les lodges c’était pire que les prisons ici, et voilà que je distingue un petit panneau avec un numéro de téléphone, sauvés, j’appelle via WhatsApp, encore heureux que nous ayons internet dans ce trou, ô miracle une voix au bout du fil, je finis par comprendre que je dois appuyer sur un bouton quelque part, saute de la voiture mais mets du temps à trouver quelque part et je vois du coin de l’œil que la cervelle du capitaine se met à bouillonner et commence à lui sortir par les oreilles, cette constatation décuple indéniablement mes facultés, je pousse un bouton qui était plutôt nulle part, on me pardonnera, enfin la porte s’ouvre et on se met à rouler avec précaution sur une piste bien défoncée, arrivons sur une patte d’oie : tout droit le chemin s’amenuise, à droite il reste de la même largeur, je préviens le capitaine que le gars m’a dit, certes en anglais, qu’il fallait toujours aller straight, tout droit donc, mais n’était ce point right ? me dit le capitaine qui veut aller à droite quoique je lui dise, soit, nous cahotons cahin-caha vers la droite, la piste est de plus en plus défoncée et mon périnée morfle un bon coup, quand soudain le téléphone sonne, c’est le gars du lodge qui a compris qu’on s’est planté car il ne nous voit pas arriver, je peux vous dire que le capitaine a de la cervelle en réserve parce que vu tout ce qui a dû s’évaporer depuis le temps qu’il bout, il n’en aurait plus une goutte, il demi-tourne en pestant contre mon choix hasardeux, il aurait dû s’en occuper lui-même, que m’a t’il fait confiance, nous nous retrouvons sur la bonne portion de piste, et au détour du premier virage …

Gloria ! (pour les marins c’est café chaud, sucre et rhum, fais moi un gloria, femme !)

En un coup de baguette magique, j’ai retrouvé du crédit auprès du capitaine, et puis

et des impalas, en veux-tu en voilà !

Nous nous attardons sur la route, nous ébahissons, nous extasions de ahaaaa ! et de ohoooh ! le téléphone sonne, c’est le gars du lodge qui se demande où on est fourrés, il répète straight ahead ! c’est pas compliqué à comprendre merde, il poireaute à une autre porte et nous l’ouvre quand nous arrivons, nous lui partageons notre émoi, le suivons jusqu’au lodge qu’il nous fait visiter, il s’appelle Martin (on dit Ma’tiiine) et nous attend demain matin à 5h pour s’en aller voir les hippopotames et découvrir la flore locale, youpi.

les installations communes (c’est beaaaaauuu)

Et on habite une tente ! je quête des compliments auprès du capitaine, c’est bien dis ? j’ai bien choisi hein ? tu te rends compte, une girafe au premier tournant, des gazelles (je ne savais pas encore que c’étaient des impalas) et on est dans une tente ! t’es content hein ? oui, il est content, oui il sourit, mais oui il est même très content et oui j’ai très bien choisi.

tout le confort, c’est super bien aménagé, et il fait aussi chaud et lourd dedans que dehors, c’est l’aventure !

Le capitaine est tout de belle humeur et le soir nous dînons à la table d’hôtes, très copieux et très bon, seuls avec un couple d’allemands qui vient visiter la maman de monsieur pour Noël car elle est venue vivre en Afrique du Sud il y a moult. Nous nous couchons tôt et nous faisons littéralement bouffer par les moustiques, sommes réveillés aux premières lueurs de l’aube par toute la vie qui règne en ce lieu, ça serait mesquin de s’en plaindre, et arrivons la tête dans le seau pour suivre Martin et sa canne, hop.

Je prends des notes comme je peux en trottant sur les talons du capitaine et de Martin, ce n’est jamais facile de tout comprendre avec un guide qui parle anglais, et quand je dis anglais, c’est avec l’accent d’ici en bonus, Martin est Afrikaner (Sud-africain blanc d’origine néerlandaise, française, allemande ou scandinave.)…

le capitaine a un nouveau copain

Nous passons devant un marula (Scelerocarya birrea), le prunier d’Afrique aussi appelé arbre-éléphant car ces derniers sont amateurs de leurs fruits, à partir desquels on élabore la liqueur Amarula.

On voit bien ses petits fruits jaunes

 

Et à côté d’un Magic Guarri (Eucla divinorum), il suffit d’en accrocher une branche au-dessus de la porte d’entrée de sa maison pour repousser et éloigner les mauvais esprits et les sorcières, on s’en sert également comme baguette de sourcier et comme médicament contre tout un tas de maux comme la constipation, les douleurs abdominales, les convulsions, la diarrhée, le mal de dents ou d’oreille, c’est vraiment magic.

Celui là est impressionnant par ses épines incroyables ! il s’agit d’un arbre à fièvre (Acacia xanthophloea) :

Son nom vient du fait que les voyageurs qui s’asseyaient sous son ombre devenaient rapidement fiévreux, on a compris plus tard que l’arbre n’y était pour rien mais que les responsables étaient les moustiques qui profitaient de leur pause pour ravager la peau de ces pauvres voyageurs. On s’en sert comme bois de chauffage ou pour faire du charbon de bois, les feuilles comme fourrage pour le bétail, et son écorce est utilisée à des fins médicinales mais je n’ai toujours pas trouvé lesquelles (je cherche).

Et celui là ! Martin l’a appelé finger cactus, il s’agit d’une euphorbe antivénérienne qui, comme de nombreuses Euphorbiacées, montre la présence d’un latex blanc à la cassure, sa sève est toxique alors les locaux balancent un sac de sève dans l’eau pour tuer les poissons et ensuite ils les récupèrent et les mangent, sauf la tête qui est devenue toxique. Il faut éviter de se toucher les yeux après avoir touché la sève car c’est très irritant pour les yeux et on peut même devenir aveugle.

Nous continuons notre promenade instructive et Martin nous arrête pour écouter le chant d’un oiseau :

C’est le chant du Suicide Bird ! ça fait cette espèce de bip qui n’arrête jamais, au point qu’il donne envie à ceux qui l’entendent de se suicider (je viens de le faire entendre au capitaine qui ne se souvenait même plus de cet oiseau, alors si vous devez croire quelqu’un dans nos souvenirs communs, c’est moi)

Nous arrivons près de la rivière où voir les fameux hippopotames pour qui nous nous sommes levés si tôt, Martin nous prévient, ce sont eux les plus agressifs et dangereux des animaux d’Afrique, ils défendent leur espace coûte que coûte, leur nom vient du Grec et signifie cheval de rivière, mais l’hippopotame ne sait pas nager, ni flotter, ni respirer sous l’eau, c’est un réflexe qui le pousse à la surface de l’eau pour qu’il ne se noie pas en dormant, et s’il passe son temps dans l’eau, c’est parce que sa peau est extrêmement sensible et se dessèche facilement, voire brûle au soleil.  La probabilité de mourir dans une rencontre homme-hippopotame est de 86,7 %, avec un lion 75 % et un requin 25%, sa morsure est 3 fois plus puissante que celle d’un lion et il peut courir à plus de 30 km/h sur plusieurs centaines de mètres, on se le tient pour dit et c’est sans un bruit que nous nous approchons d’eux et nous accroupissons sous les feuillages :

Nous passons un long moment à les regarder, prêts à fuir s’il prenait à l’un d’eux l’envie de nous faire passer de vie à trépas, j’ai repéré un arbre pour m’y réfugier au cas où, en espérant qu’il ne soit pas toxique ni plein d’épines grosses comme des baïonnettes, il y en a au moins un qui nous a repérés…

l’œil était dans la tombe …

En se levant pour partir, le capitaine pousse un petit cri, aïïïïïïeeeeuuuh ! et tape son pantalon au niveau de la cheville, il vient de se faire piquer, Martin s’écrie tout bas une mouche tsé-tsé ! bin flûte alors, on est vraiment dans un drôle de pays où on trouve des trucs comme dans les films, manquerait plus que le capitaine devienne narcoleptique, nous partons en silence.

Revenus de cette balade matinale et après un solide petit-déjeuner, nous filons visiter la réserve d’Hluhluwe Imfolozi, nous y passerons deux jours complètement fous, nous verrons des dizaines de rhinocéros, je raconterai à Martin que nous avons vu une mère et son petit, il me répondra qu’heureusement pour nous nous ne sommes pas passés entre les deux car une mère rhinocéros attaque si on passe entre elle et son petit, et la carrosserie de la voiture n’aurait jamais tenu le choc !

Là, on a attendu longtemps que les buffles aient terminé leurs ablutions, j’ai fermement retenu le capitaine qui, s’impatientant, voulait passer au milieu d’eux, mais bien sûûûûr

Une Sophie ! Quelle grâce !

Bon, nous n’avons pas vu de lion mais plusieurs lionnes, est-ce que ça compte autant ? A priori non quand on en parle avec d’autres personnes qui viennent du parc Kruger et qui ont vu, elles, le fameux roi, bon, de loin avec des jumelles, mais le roi quoi, il arrive qu’on évoque la reine des animaux pour parler des lionnes de façon poétique, mais en Bretagne, la reine des animaux c’est la vache alors que partout dans le monde, le roi des animaux c’est le lion.

Et puis des dizaines et des dizaines de zèbres, en voilà quelques uns :

Et d’impalas

Et alors c’est rigolo, mais le capitaine il est hyper fan des phacochères !

Nous prenions le chemin du retour à regret et le capitaine était fort triste car il aurait voulu voir un éléphant et puis pas d’éléphant, bon l’avais-je tancé, on ne peut pas tout avoir non plus (qu’est-ce que c’est que ce grand garçon gâté !) et puis, au détour d’un virage :

le capitaine est né sous une bonne étoile

On est resté pas mal de temps à côté de lui, à le regarder manger les arbres – ça mange entre 150 et 180 kilogrammes de nourriture en saison sèche (feuilles, écorce, brindilles, arbustes et buissons, fruits), et entre 200 et 260 kilogrammes en saison des pluies, et ça boit jusqu’à 140 litres d’eau par jour, mais tu ne te rends compte ! me suis-je exclamée auprès du capitaine qui trouve que ce n’est pas tant, il te bouffe ton jardin en jour !

Et puis on l’a doublé, tout plaisir a une fin, encore et puis un peu plus loin le capitaine a stoppé la voiture, en est sorti pour aller pisser en contrebas pendant que je regardais le mammouth traverser le pont vers la voiture arrêtée (et moi dedans) en agitant les oreilles, ah, le mammouth agite les oreilles, voyons voir, qu’est-ce qu’il a dit Martin quand un éléphant agite les oreilles ? ah ! c’est qu’il va charger ! à savoir que ça court à 40km/h ces bestioles, encore plus vite que les hippos, sur votre écran il paraît petit, mais dans la vraie réalité il était énorme, je me demande pendant combien de temps ça peut pisser un homme pour que ça dure si longtemps ?! mais grouille !! que je lui crie au capitaine qui revient d’un pas posé vers la voiture, viiiiite !! il agite les oreilles !! le capitaine accélère un poil son pas auguste, monte l’air de rien, prend son temps pour remettre le contact, on pourrait croire qu’il me nargue, si ça cale on est mort, et peuht-peuht-peuht la caisse démarre, on s’éloigne, et seulement là je recommence à respirer.

oui, je sais, à le revoir il n’a pas l’air belliqueux pour un sou et doit juste chasser les mouches avec ses oreilles, mais sur le coup je n’en menais pas large je vous prie de me croire !

Nous rentrons à la marina et très vite vient le temps de préparer notre départ pour la France, on va prendre l’avion, de la gnognote à côté de Auckland-Paris qui nous avait pris 65 heures, le capitaine a dit qu’il y a des trucs à rapporter et il faut bien penser à tout, à pourquoi et à comment, il excelle dans cet exercice et calcule tout ce qu’il y a à faire derrière son front plissé par le poids de la cogitation, le 24 décembre arrive et, une fois mon sac bouclé avec 3 fois rien dedans parce que moi je n’ai rien à ramener de spécial, je m’occupe à réfléchir à ce que je pourrais bien préparer comme réveillon avec ce qui nous reste dans le frigo, il doit bien y avoir une croûte de fromage à fondre sur une tomate, du vin en soute, un reste de rhum ? tandis que je m’emploie à imaginer un réveillon de folie et à me prévoir une activité ludique en ce jour de fête, le capitaine m’appelle, il faut que je le monte au mât pour qu’il démonte l’anémomètre afin de le rapporter en France pour le faire réviser parce qu’il débloque de temps à autres et nous n’avons pas envie de tomber en panne de pilote comme cela nous est déjà arrivé, tu repasseras pour l’activité ludique, je le monte au mât, il démonte l’anémo, je le redescends, mais au passage il a noté qu’il manque une vis sur une barre de flèche, il faut intervenir, voilà le plan : on va dévisser les ridoirs pour donner du mou aux haubans et je vais le remonter au mât pour qu’il puisse bricoler dieu sait quoi sur la barre de flèche, le jour descend déjà, m’est avis que c’est râpé pour l’apéro.

bricolage de Nativité

Quand je le redescends, il fait quasi nuit, on se met à dévisser les ridoirs à deux tellement c’est dur, un qui le tient avec une clé plate et l’autre qui le dévisse avec la clé à molette, on doit mettre des gants pour ne pas se massacrer les mains, lampe frontale pour y voir, il est je ne sais pas quelle heure quand c’est fait, le capitaine emballe du matos dans son sac de plongée qui va peser une tonne, je peux faire une croix sur le réveillon, après tout ici ça n’est vraiment pas leur truc, à part quelques décos dans le centre commercial de Richards Bay, ailleurs rien ne signale que c’est Noël, rien ! j’en viendrais presque à regretter le petit supermarché près de la maison que j’habitais plus jeune et dans lequel trainaient encore en plein mois de juin les guirlandes de Noël toutes empoussiérées, après tout ce n’est qu’une date n’est-ce pas, nous partageons un repas frugal en vidant un fond de bouteille de rouge local, joyeux Noël ! et zou au dodo, demain on se lève tôt pour prendre notre avion, on va laisser Cap de Miol pour 7 semaines.

transit à Johannesburg, le capitaine dit « jobou » comme il parait qu’on dit ici

Une fois en France, quelques jours après notre retour, le capitaine me montre son mollet et ça m’affole, je m’exclame que c’est sûr qu’une araignée lui a pondu des trucs dedans, c’est déjà arrivé à d’autres et on me l’a raconté, c’est horrible parce qu’il va pourrir sur pattes, finir comme Jeff Goldblum dans La Mouche, son toubib lui file des antibios mais au bout de 2 jours, non seulement pas d’amélioration mais des boutons lui poussent un peu partout, la transformation a commencé, il va muter ! je le conjure par le Saint Sacrement d’aller consulter dans un centre de maladies tropicales, il y en a un à Montpellier, le capitaine se moque, même pas peur, je lui brandis la menace d’une septicémie parce qu’il ne me croira pas si je lui parle de la mouche, finalement la raison l’emporte et il s’y rend sans rendez-vous et tombe par chance sur le professeur qui s’occupe du service et qui d’emblée sait ce qui se passe, ça arrive tout le temps quand on va dans les réserves, le capitaine a été piqué par on ne sait trop quoi, peut-être une tique, un truc qui a piqué un animal contaminé et a ensuite contaminé le capitaine en le piquant à son tour, je pense à la mouche tsé-tsé mais le capitaine est persuadé que c’est une tique, qu’on n’a jamais vu sur lui mais bon lui fais-je remarqué, en tous cas le professeur lui file des antibios et cette fois là ça guérit lentement, encore aujourd’hui il en garde les stigmates, du coup on lui a fait des examens afin de voir s’il n’aurait pas en plus chopé des autres trucs comme le palu, quand je pense que naïvement on ne se protège plus des moustiques tellement on en a vu depuis que nous sommes partis, et bien on a tort et on fera un peu plus gaffe à notre retour.

à gauche le mollet du capitaine sur la voie rassurante de la guérison, à droite Jeff Goldblum muté en mouche, le capitaine l’a échappé belle.

Sur internet il est dit que les araignées ne peuvent tout simplement pas pondre sous la peau puisqu’elles sont dépourvues d’organes perforateurs … ouais, bon.

Il nous reste à voir 3 précisions d’importance :

  • Le lion, roi des animaux : le grade de roi des forêts offert au lion remonte au bestiaire antique écrit en grec au II e ou III e siècle de notre ère à Alexandrie, puis traduit en latin au IV e siècle. Le lion est le premier animal décrit, ce qui lui confère sa place de roi des animaux.
  • Les impalas sont des petites antilopes qui vivent dans les savanes de l’est et du sud de l’Afrique – Les antilopes sont un groupe de la famille des bovidés qui se décline en sous-groupes, dont les gazelles. Par conséquent, les gazelles sont toujours des antilopes. En revanche, l’inverse n’est pas vrai, pour preuve, les impalas.
  • Un ridoir est un dispositif permettant de fixer un câble à une partie fixe avec la possibilité de régler la tension dudit câble.

L’Afrique du Sud par le canal du Mozambique (de sinistre réputation )

Donc 30 novembre, debout 6h, il fait déjà chaud, on s’en va affronter le canal du Mozambique, mais on s’arrête aussitôt que partis pour nettoyer la roue à aube parce que le pilote n’affiche pas la vitesse surface, et sans la vitesse surface, ça fait zigzaguer le bateau, on s’en passe volontiers. Le capitaine a beau faire vite, on sort du lagon il est déjà 11h, c’est une véritable malédiction de partir toujours plus tard que prévu, je ne sais pas lequel de nous deux a offensé Chronos, mais la question se pose.

Je précise, avant d’aller plus avant, que la roue à aube évoquée n’a rien à voir avec celles des navires d’antan, lesquelles vous ont aussi immanquablement que spontanément sautées à l’esprit :

nous, c’est pour la sonde de vitesse

Bref, nous voilà partis, cap au 227 (en fait je ne sais toujours pas si on dit cap 227 ou cap AU 227, il faudrait que je me concentre plus quand ça parle marin) vers l’île de Bazaruto au Mozambique où nous mouillerons « pour se protéger d’un fort vent de Sud-Est prévu le mercredi 6 décembre » – ça, je l’ai piqué sur le journal de bord du capitaine parce que j’ai pas tout compris, il y a des histoires de courants portants et de courants contraires qui n’iront pas dans le même sens que nous ou que le sens du vent, c’est compliqué, ce que j’ai retenu par contre c’est que c’est dangereux ces vents et ces courants qui ne vont pas dans le même sens, le capitaine m’a expliqué qu’il y a un courant qui descend du Nord vers le Sud le long des côtes de l’Afrique du Sud qui, lorsqu’il rencontre des vents violents qui remontent de l’Antarctique, crée des vagues monstrueuses, voire des vagues scélérates pouvant atteindre des hauteurs de 30 mètres 😱. En plus de ça il y a des courants locaux, le capitaine a bien fait de me ficher la trouille pour s’amuser à peu de frais, que le personnel s’amuse ! sans compter que, pour faire bonne mesure, d’autres m’ont grassement balancé sur le canal du Mozambique, oulaaah c’est dangereux là-bas, oulaaah c’est plein d’orages imprévisibles et violents ! Et même un thonier de La Digue, qui a passé 30 ans sur la mer, nous a affirmé que le pire de tout ce qu’il avait vécu s’était passé dans le canal du Mozambique, j’allais proprement détaler jambes à mon cou et laisser le capitaine en plan quand il m’a stoppée en m’assurant qu’il n’y avait rien à craindre en cette saison et je suis ainsi faite que j’ai toujours la faiblesse de le croire, en même temps je doute qu’il veuille abréger sa vie en sacrifiant Cap de Miol dans une vague plus haute que l’échafaudage de l’opéra Garnier (je voulais mettre un monument de Paris mais y’a pas, ils sont tous plus hauts, pour l’échafaudage c’est vrai, il fait 30 mètres de haut, même qu’il sera encore là durant les J.O, où va la France bon dieu !)

c’est le bordel

Mais, pour l’heure, vent entre 18 et 20 nœuds à 140/150 degrés, le ciel est parsemé de grains, le capitaine qui, pourrait-on croire, abuse du comique de répétition, veut mettre le spi et ça me tord direct les tripes que je n’ai pas bien vaillantes, je mets ça sur le dos des gambas que j’ai mangées dans un boui-boui improbable qui faisait des tarifs parisiens, on était les seuls clients mais à mon avis on leur a fait la semaine de CA quand on sait que le mahorais de base gagne 3140€ par an, ça fait 8€ par jour, et bien ils ont gagné 10 fois ce que gagne un mahorais de base pour du manger pas frais ou, éventualité, trop souvent recongelé, alors je dis au capitaine que je ne suis pas chaude-chaude pour mettre le spi avec ce qu’on a subi avant d’arriver, les orages et tout et tout, é pis mes intestins en vrac, le capitaine finit par accepter de mettre génois tangonné, mais ça lui coûte, avant t’avais pas peur ! Évidemment qu’avant j’avais pas peur, je n’avais jamais vécu un empannage sauvage dans un orage avec la GV bloquée par le frein de bôme et un vent de 40 nœuds dans tous les sens, maintenant je me méfie … on tangonne et le vent tombe à 12/13, le capitaine se fait violence pour ne pas m’abreuver de reproches, m’assaisonner de griefs, m’engluer de réprobation,

– tu m’en veux ?

– naaaan …. Mais tu vieillis ! Avant t’avais pas peur !

Prends ça dans les dents, en même temps il n’est pas payé pour être délicat.

Finalement, une fois le vent tombé plus de débat, on affale et moteur, et vlan ça remonte, aussitôt le capitaine renvoie de la toile, c’est juste un autre grain aussi prévisible qu’une grève SNCF pendant les vacances de Noël, le vent passe de 140 à 50 degrés, de 2 à 12 nœuds, et vas-y que je t’adonne et que je te refuse et que le capitaine n’arrête plus de régler les voiles tandis que je me demande pourquoi il n’économise pas sa précieuse énergie en gardant juste le moteur (dépense toi, tu seras rilax) (ça me rappelle maman qui me disait pleure, tu pisseras moins), et ça continue, le vent passe de 130 bâbord à 130 tribord, une fois de face, l’autre plein cul, ça tombe, ça remonte, le capitaine affale, envoie, recommence, jusqu’à ce que le vent retombe tout à fait, moteur, il pose enfin son cul, il est crevé mais il ne sera pas dit qu’il n’aura pas fait tout ce qui était humainement possible, pendant ce temps là j’ai préparé du bon manger qui tient au corps, ça le requinque après tous ces efforts.

une mer désordonnée ça donne ça en visu

Et le foutoir dure, l’océan indien est à la hauteur de sa réputation, mer désordonnée, courants un coup portant, un coup à contre, grains, vent capricieux qui passe de pétole à 30 nœuds et re-pétole, scrongneugneu de macarelle maugrée le capitaine, on ne va pas assez vite et on va se faire branler dans le canal du Mozambique, il faut changer les plans,

– on va aller sur Mada* et on s’arrêtera à Morombe ou à Tuléar et après y’aura plus qu’à filer plein ouest jusqu’à Richards Bay, et ça sera au portant !

on préfère éviter d’aller dans le rouge = vent à contre du courant et à 25 nœuds établis, du coup compter 30 nœuds facile /* Mada = Madagascar

Voilà qui me dit bien, en attendant c’est reparti pour hisser, affaler, rehisser et réaffaler, rouler, dérouler, rouler, dérouler, quand le vent monte un tant soit peu espérer que ça va durer, et quand il tombe espérer qu’il va remonter, quand on n’avance plus qu’à 3 nœuds en tirant des bords on affale pour de bon, moteur, on tire plein sud avec le peu de vent en pleine poire, c’est pas qu’on est des dégonflés, mais faut pas pousser non plus.

Dès les premières lueurs matinales autant que suivantes, le capitaine charge un nouveau GRIB, le fort coup de vent annoncé n’est plus, alors après avoir hissé les voiles et tiré un bord de près vers l’Est avant le petit déjeuner, hop on vire, direction Bazaruto, et après le déjeuner on va carrément plus ouest, cap 257 pour rejoindre la côte africaine et la longer jusqu’à Bazaruto tel que le propose le routage de Predict Wind que le capitaine a réussi à faire fonctionner avec brio, que ferais-je sans lui.

voilà comment ça se présente les routages, on est même prévenus là où il y aura des orages, on n’arrête pas le progrès

Dimanche, courant du Nord + vent du sud = mer hyper merdique, maintenant j’ai bien compris le principe, donc on navigue au près avec les vagues de face qui arrêtent carrément le bateau, c’est arrêt buffet à chaque fois ! se lamente le capitaine, le jour et une bonne partie de la nuit passent encore à manœuvrer sans cesse, le vent adonnant ou refusant, montant ou descendant, lundi matin c’est clair et net : plus de vent, alors moteur et basta, le capitaine qui a vaguement somnolé, mais surtout manœuvré dans le cockpit tout ce temps là, s’en va s’effondrer dans la cabine bâbord et dort comme un bébé, rassuré qu’il est me sachant aux commandes (arf arf arf).

Mardi 5 décembre, très peu de vent, bon, de face, bon, mais ô divine chance, on bénéficie d’un courant portant de 3 nœuds, alors même si on n’avance qu’à 3 nœuds en surface, en fond on fait du 6, ouf !

ah c’est 2.8, au temps pour moi !
le capitaine taffe

Nous arrivons à Bazaruto le jour de la St Nicolas, j’aimerais bien avoir de la connexion pour faire un message à mon frangin puisque c’est sa fête, mais faut pas rêver, c’est archi paumé par ici mais on va être à l’abri de ce fameux coup de vent du sud alors je bénis ce lieu,

où il est impossible d’aller tout droit parce que c’est infesté de bancs de sable !

c’est dingue comme on voit bien les bancs de sable vu du ciel
et en vrai

On se pose devant un village, quelques toits, quelques gens le long de la plage et quelques bateaux :

Il n’est pas besoin de sortir de St Cyr pour comprendre qu’il ne sera pas possible de faire de clearance dans le coin, et nous ne savons pas comment réagit le Mozambique quand on débarque sur son sol sans clearance d’entrée, Mozambique, soit dit en passant, dans lequel le crime, les enlèvements contre rançon et le terrorisme sont légion, ici ça n’a rien à voir, a priori, mais il est de notoriété que la police de Maputo réclame des bakchichs aux plaisanciers pour rester dans les mouillages et on peut se demander comment ça se passe à Bazaruto, justement un gros zodiac avec des autocollants Afrika Parks passe nous voir pour nous dire qu’ici nous sommes en sécurité mais que nous devons rester sur notre bateau, nous sommes dans une réserve marine, celui qui nous parle ajoute que la police ne viendra pas nous réclamer de l’argent et deux gars vêtu d’une chemise et d’un pantalon beige et coiffés d’une casquette ajoutent que la police c’est eux et personne d’autre, nous voilà prévenus, je précise que comprendre l’anglais avec l’accent mozambicain a été on ne peut plus sportif et nous a occupés un bon bout de temps, c’était l’animation du jour.

Le lendemain matin, les pêcheurs nous réveillent tôt en partant avec des moteurs qu’ils ont dû récupérer sur des tracteurs Paterson, c’est pas possible autrement,

tandis que d’autres y vont en solo à la voile, que dis-je, à la bâche de chantier :

à moins que ça ne soit un gigantesque sac poubelle

Samedi 9 décembre 5 heures du matin, le vent a tourné et s’est calmé, nous quittons Bazaruto pour Richards Bay directement, sans passer par la case Maputo, on devrait avoir le vent pour nous afin de tracer, nous longeons la côte sous spi,

les boites à œufs vides nous servent pour caler les capots

et une bande de dauphins vient jouer avec nous !

on ne s’en lasse pas

Puis le vent monte et refuse puisqu’il n’en fait qu’à sa tête par ici, et bien que le capitaine ait réglé le spi, quand le bateau lofe le spi se dégonfle et claque, pour bien faire il faudrait abattre plus vite que ne le fait le pilote automatique, le capitaine me colle à la barre malgré un freinage des 4 fers appuyé, m’encourage en m’assurant que je barre mieux que le pilote mais ça me file mal au crâne, barrer sous spi à 120 degrés d’un vent à 18 nœuds c’est pas mon truc, en plus ça me file envie de faire pipi,

– j’ai envie de faire pipi !

Le capitaine remet le pilote en se foutant de moi, peu de temps après le vent refuse encore, on affale le spi, GV + génois, vent à 16/18, 110 degrés du vent, on avance à plus de 8 car le courant du Nord nous pousse, c’est parfait.

Dimanche, après une nuit calme et deux heures de moteur au petit matin, GV et génois, environ 4 en vitesse surface et 7 en fond, 14h le vent monte à 14/15, à 110 degrés, on avance à plus de neuf sur une mer tranquille, qui a dit que le canal du Mozambique c’est dangereux ?

Lundi me fait mentir à propos de ce que j’ai dit hier, vent, courant, vagues, houles diverses et variées, c’est pas la oije, je suis en train de préparer à manger quand le capitaine descend et dit sur un ton des plus graves

– c’est pas dangereux pour l’instant

Je me suis calée entre le frigo et la gazinière pour ne pas dégager à chaque vague, je blêmis, pourquoi ?? ça va devenir dangereux plus tard ?! moi je m’en fiche de valser s’il n’y a rien à craindre, mais j’aime pas quand c’est dangereux, j’ai pas signé pour ça !

– euuuuuh nan … nan nan c’est bon, mais il a sa tête de quand il se rend compte trop tard qu’il a fait une boulette, je ne ferme quasiment pas l’œil de la nuit.

Nuit et jour suivants fatigant, ça valse et ça claque et ça tape, je vois passer un papillon dites, un papillon ? 🦋 ? en pleine mer ? c’est le vent qui l’a poussé jusqu’à nous ou quoi ? et le soir venu le vent nous apporte des machins volants drôlement bizarres, un hybride de libellule et de papillon aux ailes rondes et transparentes avec un gros corps, beuârk, le capitaine les occit sans pitié à grands coups de torchon et j’apprends que le verbe occire est inusité au présent et je me demande bien pourquoi, quelle idée, on sent que l’Afrique n’est pas loin.

Mardi 12, ça y est, on longe l’Afrique du Sud et on voit sa côte, je suis contente parce qu’on devrait arriver aujourd’hui à Richards Bay, je dis au capitaine

– on arrivera aujourd’hui à Richards Bay !

il me répond

– on verra bieng

Il ne vend jamais la peau de l’ours.

Depuis ce matin on tire des bords au près, le vent est passé à 25 nœuds et ce n’était pas prévu, le vent c’est comme la bourse, tu sais pas quand ça va monter ni quand ça va redescendre, ça le fait sourire (ce vent vient du Sud et il est beaucoup plus frais, avant-hier il venait du Nord et il était chaud et hyper humide et nous aussi on était tous humides), trinquette et 1 ris, puis 2, il l’a écrit sur son journal de bord :

on écrit comme des cochons parce que ça bouge !

Et on boit la coupe jusqu’à la lie :

Un requin passe le long du bateau, pas un requin de récif, un vrai requin des dents de la mer, je file le dire au capitaine qui me dit que oui, ici c’est farci de gros requins, il était gris clair alors ça devait être un requin blanc, pfiouuuu c’est dangerous par ici !

Et puis on arrive à Richards Bay, c’est pas les Tuam’ c’est clair :

on nous a prévenus qu’avec les poussières de charbon ici, les bateaux sont crado comme tout en 2 temps 3 mouvements

On affale une fois protégés du vent dans le chenal :

et le temps de mettre les amarres et les pare battages, on fait quelques allées et venues

Il faut aller se mettre au quai et attendre les douanes et l’immigration à bord, vu l’heure c’est certain qu’on va y passer la nuit,

on y passe la nuit et on dort comme des sonneurs à l’abri du vent et des vagues, c’est bon comme on n’a pas idée

Le lendemain matin, après une bonne nuit et un bon petit dèj, le capitaine finit par s’énerver à force d’appeler sans succès le 16 et le 12 sur la VHF, et comme il perd patience assez vite on va dire, il jette son sac sur une épaule et m’annonce qu’il va aller directement à l’immigration et aux douanes et ça sera fait, on a autre chose à foutre quoi, moi je pense qu’il ferait mieux d’attendre sur le bateau mais c’est comme pour le spi, l’un veut l’envoyer de suite tandis que l’autre veut temporiser, il ne m’écoute pas plus dans ce cas que dans l’autre et ça ne fait pas 10 minutes qu’il est parti qu’une nana en costume officiel et tronche acrimonieuse sensée intimer le respect dû à sa fonction m’interpelle depuis le quai, elle désire parler avec le capitaine. Je lui explique avec précaution que le brave capitaine est parti à la recherche de l’immigration et des douanes, tollé ! indignation ! de qui se moque ce capitaine d’avoir osé poser le pied sur le sol sud-af’ sans s’être fait tamponné dûment le passeport !! je prends une mine contrite, dit à la douairière, euh pardon, à la douanière, que je vais appeler le capitaine grâce à l’iridium, l’appelle au moins 10 fois sans réponse, la douanière appelle une certaine Natasha en me demandant si je la connais, bin non c’est quoi cette question, comme si je pouvais connaître quelqu’un ici, elle s’en va mais reviendra me sourcil-fronce-t-elle avec un index comminatoire, quand le capitaine se pointe peu de temps après je lui raconte l’affaire et le retiens sur le bateau car il serait prêt à repartir, attendre ne fait pas partie de son registre, et voilà qu’un mec se pointe, Eric, un taxi, il parle vite et on met un temps fou à le comprendre, il vient de la part de Natasha pour nous emmener à l’immigration, on se regarde avec le capitaine parce qu’on trouve ça trop bizarre, c’est qui cette Natasha, le capitaine s’apprête à le suivre, je m’insurge

– et si les douanes reviennent et que tu n’es encore une fois pas là ?!

Mais si ça se trouve on va nous laisser pourrir à ce quai un bout de temps pour nous punir de son insubordination, pfffff !

Nous prenons note du numéro du taxi que nous renvoyons et à qui nous promettons de le rappeler quand les douaniers seront passés, douaniers qui reviennent en renfort en plein déjeuner, qui c’est qui devra tout réchauffer, ils tancent le capitaine qui se répand en excuses anglo-gestuelles excessives, je crains qu’il ne passe pour suspect à leurs yeux et que le bateau voire nous-mêmes se fassions fouiller de fond en comble, mais ils s’arrêtent avant le toucher rectal et on fait les paperasses, ils s’en vont en précisant que Natasha va nous envoyer un taxi pour aller à l’immigration, et le visage du capitaine s’illumine :

– aaaaah ! ça doit être le pognon que j’ai filé en m’inscrivant à l’association !

Le capitaine nous a inscrit auprès de l’association de bénévoles OSASA qui est chargée d’accueillir les voiliers pour leur faciliter les formalités d’entrée, donc Eric en lien avec l’assoc’ se repointe et nous emmène à l’immigration, ça ferme à 16h, il est 15h57, je ne vous dis pas la tête de la nana à l’accueil qui s’occupe de nous et ne réussit à fermer le bureau qu’à 16h12 après avoir promptement bouclé les formalités et tamponné nos passeports. Lourde de reproches accablants.

De retour au quai, nous rencontrons Natasha qui nous y attend, totalement survoltée par la péripétie de l’année, à savoir que le capitaine, étant parti du bateau sans attendre la douane, aurait pu avoir une amende, finir en taule ou agressé sur la route, se perdre ou que sais-je encore de tous les dangers qui auraient parsemés sa route, quelques longues explications et un énorme soulagement de part et d’autre plus tard, nous retournons à bord, toujours à quai.

Là où il y a des parasols c’est un très bon resto et on y mange pour 3 fois rien !

Le lendemain matin c’est un singe qui me réveille, il est tranquillement assis à table et me regarde comme si j’allais le frapper, pschiiiiiit ! il file sans demander son reste et nous à la marina du Zululand Yacht Club, les pontons sont vétustes mais l’accueil charmant, on se fait bouffer par les moustiques et on va prendre une douche chaude !

A propos de cette souscription à OSASA pour la très modique somme de 300 ou 400 rands (en gros 15 ou 20 €, on ne sait plus) : moi j’ai trouvé ça chouette et ça l’aurait été beaucoup plus si le capitaine m’avait prévenue et que nous étions entrés en contact avec Natasha en arrivant, ça se serait passé comme sur des roulettes parce que visiblement tout le monde connaît ce circuit et ça simplifie les démarches. Mais le capitaine pense que ça ne vaut pas la peine et qu’on n’en a pas pour son argent, vous avez les deux avis, il ne vous reste qu’à choisir le vôtre !

le bar du Zululand Yacht Club, ze plaisse tou bi

And now, the best for the bravest among you ! (les sud af’ parlent anglais, faut vraiment que je m’y mette au lieu d’utiliser toujours Google Translate)

  • Le Canal du Mozambique est un bras de mer situé dans l’océan Indien occidental, le canal du Mozambique, c’est un ample détroit qui s’étire sur environ 1 600 kilomètres du nord au sud. Sa largeur (419 kilomètres dans sa partie la plus étroite) et ses eaux profondes (jusqu’à 3 200 mètres) en font un corridor maritime d’importance. L’histoire du Canal du Mozambique remonte à l’Antiquité, lorsque les marins arabes et indiens ont commencé à explorer cette région riche en ressources marines. Pendant des siècles, le Canal du Mozambique a été une route commerciale vitale pour les échanges entre l’Afrique de l’Est, l’Inde, le Moyen-Orient et l’Europe. Les marchands ont transporté des épices, des tissus, de l’ivoire, de l’or et des esclaves à travers cette voie maritime. Les Arabes ont également fondé des colonies sur la côte de l’Afrique de l’Est, notamment à Zanzibar, qui est devenue un important centre commercial et culturel. Au XVIe siècle, les Européens ont commencé à explorer le Canal du Mozambique et à établir des colonies sur la côte africaine. Les Portugais ont pris le contrôle de la région et ont utilisé le canal pour échanger des produits entre leur colonie de Goa, en Inde, et les côtes africaines. Les Français, les Britanniques et les Hollandais ont également établi des colonies sur la côte de l’Afrique de l’Est. Au XIXe siècle, le commerce des esclaves a été interdit, ce qui a conduit à un déclin économique de la région. Les colonies européennes ont alors commencé à exploiter les ressources naturelles de la région, notamment l’ivoire, les épices et les minéraux. L’exploitation des ressources naturelles a également conduit à la déforestation et à l’érosion des sols, ce qui a eu des conséquences néfastes sur l’environnement. Aujourd’hui, le Canal du Mozambique est toujours une voie maritime importante pour le commerce mondial. Il est également une zone de pêche importante et abrite une riche biodiversité marine, y compris des espèces rares comme les dugongs et les requins-baleines. Cependant, la région est menacée par le changement climatique, la surpêche et la pollution, ce qui souligne la nécessité de protéger cette zone vitale pour l’économie mondiale et l’environnement.
  • Chronos, à ne pas confondre avec Cronos le Titan, est le Dieu du temps, la personnification des heures du jour et de la nuit.
  • Les Vagues Scélérates sont des vagues qui apparaissent soudainement et qui peuvent atteindre des hauteurs de plus de 30 mètres, alors que la plupart des navires sont conçus pour affronter des vagues de 15 mètres. Une grosse tempête génère des vagues d’environ 12 m. Dans la houle, la vague scélérate emprunte son énergie dans celle contenue dans ses voisines, on parle de modulation d’amplitude, ou d’empilement par focalisation des fréquences. La vague scélérate est la combinaison de plusieurs vagues ordinaires.
  • La plus ancienne marque de tracteur : en 1892, les premiers tracteurs à essence au pétrole apparaissent : le Fröhlich et le Paterson.
  • Boire la coupe jusqu’à la lie : souffrir jusqu’au bout un mal ou une douleur ; subir une humiliation complète ; supporter une épreuve pénible jusqu’à son terme.
  • A propos de l’OSASA : suite aux confinements de 2020, l’Afrique du Sud avait été fermée aux yachts. Réalisant les problèmes, trois skippers sud-africains, Peter Sherlock, John Franklin et Jenny Crickmore-Thompson sont intervenus et ont inlassablement fait pression sur les principales autorités gouvernementales. Cela a abouti, en octobre 2020, à une directive autorisant l’entrée de petites embarcations en Afrique du Sud pour une période de 6 semaines pour des raisons humanitaires, via l’avis Maritime Notice 50. Au cours des 2 mois suivants, ce MN50 a permis le dédouanement de plus de 80 yachts, à la fois des visiteurs internationaux et des Sud-Africains locaux de retour de l’étranger. Le projet s’est prolongé après la période initiale, les petites embarcations étant toujours autorisées à entrer en Afrique du Sud alors que les niveaux de confinement se soient assouplis, à condition qu’elles respectent toutes les réglementations relatives au covid.  Pendant ce temps, il est devenu de plus en plus évident qu’il y avait un besoin clair d’un organisme de liaison pour travailler avec le gouvernement au nom des communautés de croisière hauturière et côtière ; pour les aider à comprendre le monde des yachts, ses besoins, ses limites et la contribution financière que cette industrie peut apporter à une économie. Il est également devenu évident qu’aucun organisme national en Afrique Australe ne représentait pleinement les skippers de haute mer et leurs conditions uniques. Soutenus par South African Sailing, les clubs nautiques côtiers, les marinas, SABBEX et l’industrie maritime, Peter, Jenny et John ont officiellement fondé l’OSASA, l’Ocean Sailing Association of Southern Africa. 

Mayotte, terre de France ! (depuis 1841)

à 8 000 km de la France (c’est dire qu’on n’est pas encore rentrés) entre le Mozambique et Madagascar

On devait partir le dimanche 19 novembre mais le capitaine a dit qu’on n’aurait pas de vent alors le samedi matin courses au galop, rangement du bateau poïpoïpoï, on est parti samedi vers 15h, au près pour descendre la côte Est de Mahé, magnifique, et puis cap au 232 droit sur Mayotte, vent à 18/20, 90 degrés bâbord amure, on fonce.

c’est la route qu’on a fait pour de vrai, c‘est le capitaine qui fait les petits points sur Navionics
ça bougeait pas mal …
… mais on est habitués

Nous sommes partis essorés, au sens propre du terme, il a fait tellement chaud et humide qu’on buvait 4 à 5 litres par jour aussitôt transpirés et qu’on se réveillait la nuit avec l’impression de vivre dans un inhalateur géant avec impossibilité  de lever le nez pour avoir de l’air frais, les corps exsudent, se liquéfient, ça use, j’ai vu des nanas qui bossent dans un pressing un jour où la clim’ fonctionnait à peine en crachotant, la sueur ruisselait de leur front comme si on essorait une éponge.

Ce n’est pas parce que nous naviguons que le beau temps dure, il ne dure pas, très vite grains, rafales aussi violentes qu’inattendues en direction, entre 2 grains le vent adonne, le capitaine dit qu’il faudrait mettre le spi, je ne relève même pas mais quoi, le spi ? Avec les grains et des rafales soudaines à plus de 30 nœuds ?! Il a peut-être noté mon manque d’enthousiasme, toujours est-il l’idée est proprement enterrée, des fois je me demande s’il ne me lance pas juste un défi, pour voir, c’est tout vu.

ça balance

Nuit, orages, vent dans tous les sens, on ne dort guère, le dimanche on est crevés mais on avance bien, à partir du moment où on galope le capitaine est content, nuit suivante, un bordel sans nom, orages, éclairs, tonnerre, pluie diluvienne, vent capricieux, rafales à plus de 35 qui nous font empanner sauvagement, GV et foc à contre, oui GV, vous avez bien lu, parce que nous, le frein de bôme on s’en sert comme bloqueur de bôme, justement pour éviter les empannages sauvages … bon, j’avais dit au capitaine en début de soirée que ça serait bien qu’on prenne un second ris pour la nuit afin d’avoir l’esprit un peu plus tranquille, en plus John de Broadsword (c’est le nom du bateau de John, John n’est pas un nobliaux) nous a prévenu que des orages étaient prévus, lui et Lucy naviguent quelque part devant nous.

– oooooh isabelle (pas content), je sais que toi tu aimes quand c’est (signe des mains pour dire calmos) mais j’ai pas envie d’avancer à 5 nœuds sous trinquette, 7 ok mais pas 5 !

– ah moi aussi je préfère, mais on ne choisit pas

On venait de finir les pâtes et j’allais chercher du yaourt (à la grecque, le capitaine qui en est friand m’a dit que celui-là était une vraie tuerie, je l’ai goûté du coup et c’est vrai que ça m’aurait presque fait aimer le yaourt), on avançait au près, le vent est monté à 40 d’un coup et le bateau s’est mis à gîter sévère, accroche-toi ! Passe-moi la commande ! je suis déjà accrochée et en train d’abattre en appuyant sur le bon bouton, mais rien ne se passe, je tends la commande au capitaine qui pense que je n’ai pas assez abattu et fait une tête de quand est-ce qu’elle saura faire tout comme il faut, il appuie sur le bouton, encore et encore, rien, ça serait pas la commande qui débloque ? BAAAAAM !!! tout à coup on empanne, on ne sait pas si une bourrasque est venue d’on ne sait où, ou si c’est la télécommande qui a finalement abattu de toutes nos sollicitations en une seule fois,

– le foc est à contre ! que je vois et que je crie

– mais non, c’est la grand-voile !

Juste ciel je n’ai pas encore la berlue ? Je vois bel et bien le foc gonflé à contre mais bloqué sur l’étai de trinquette, il se réveille

– merde le foc est à contre ! il faut l’enrouler !

Le capitaine a pris la barre et use de toutes ses forces pour lofer, enfin je crois, en fait je ne saurais dire ce qu’il y fait, je suis archi larguée, la pluie nous fouette et nos fringues dégoulinent de flotte, on ne distingue rien de rien, encore en plein jour on peut avoir une idée avec la position du soleil mais là, que dalle, je m’arc-boute sur la corde de l’enrouleur avec autant de chance de réussir à en faire quelque chose que de gagner au loto (ça me fait penser que j’ai joué avant de prendre la mer, si ça se trouve à l’heure où je vous parle je suis millionnaire),

– fais-le au winch !!

Ah ouais ? Alors qu’il m’a moult fois expliqué en épelant presque chaque mot pour les inscrire en lettres de feu dans ma cervelle qu’il NE FAUT JA-MAIS enrouler le génois au winch sinon on ne sent pas si quelque chose bloque et que c’est le meilleur moyen de tout casser ?

Mais je ne me le fais pas répéter, c’est la seule solution, je passe aussitôt le bout au self-telling et je mouline, le capitaine regrette déjà ce conseil, dans la tempête il a certains élans spontanés mais sa raison revient au galop, il me crie NON ! PAS AU WINCH ! Trop tard mon vieux, sinon on n’est pas sortis de l’auberge, avec ce génois et cette GV gonflés à contre le bateau contre gîte et je suppute que cela puisse déranger la manœuvre, aaaah je réussis à faire que le génois se libère de l’étai de trinquette,

– pas au winch !!! Laisse moi faire !

Bin voyons ! la confiance règne !

– non ! reste à la barre et je m’en occupe !

On n’a pas le choix parce qu’on ne peut pas le déventer derrière la GV et avec encore 36 nœuds de vent vas-y pour enrouler à la mano, si on commence à débattre maintenant on va perdre un temps fou alors je finis d’enrouler au winch, ça calme un peu le jeu, de son côté le capitaine a lâché la barre pour changer le chariot de côté, ça y est on réempanne, on est trempés et on grelotte alors on prend le temps de virer nos fringues et de passer un ciré avant de prendre un second ris et de mettre la trinquette, le bateau a repris son cap, je ne sais pas si l’adrénaline débouche la tuyauterie mais si oui, j’ai l’aorte et les carotides aussi propres qu’une évacuation d’évier passée à la soude caustique.

Vous avez vu « les choses de la vie ? » : on voit l’accident de voiture au ralenti, on a tout le temps de distinguer l’enchaînement des faits, les expressions des visages, tous les détails, et puis l’accident passe ensuite à vitesse normale, on ne distingue plus rien, ça va trop vite, bim bam boum et la voiture s’arrête … et bien c’était pareil cette nuit-là, quand je raconte, les mots prennent du temps, mais quand on y était, c’était bim bam boum on court dans tous les sens, on crie on manœuvre on fait sans réfléchir on fait bim bam boum c’est fini et il n’y a plus que l’adrénaline qui témoigne encore, le capitaine a mangé son yaourt.

Rebelote plus tard dans la nuit, orage, coup de vent violent, gîte qui fait tomber ce qui n’est pas suffisamment calé, on était couchés et le capitaine arrive à poil dans le cockpit comme une fusée tandis que je saute dans mon short et mes chaussures de pont, il se fait rincer par la pluie qui tombe à verse, il est pieds nus arc-bouté à la barre pour contrer la direction du vent, bon sang il va glisser comme un pet sur une toile cirée, je me jette à 4 pattes à ses pieds avec ses godasses, enfile tes chaussures ! et malgré l’intensité du moment ça me fait marrer car je me sens ridicule, que dis-je, je le suis, ridicule, il ne m’entend même pas, relâche le frein de bôme, bordel on a encore empanné avec ce vent, je l’entends maudire le frein de bôme qui pourtant nous a bien servi jusque-là, je me note de faire gaffe pour ne pas subir un jour le même sort, passer d’une seconde à l’autre du statut d’objet aimé à celui de bon à jeter, j’obéis à ses ordres sans fichtre savoir où on se trouve, il fait noir comme dans une mine désaffectée, il pleut des hallebardes, on ne voit plus rien avec ces lunettes sans essuie-glace, et sans lunettes il faut coller son nez sur le panneau du pilote pour comprendre ce qui se passe, et encore, quand je dis, totalement interloquée, que le vent est passé à 130 degrés de l’autre côté (ne me demandez pas lequel, je n’en sais rien), il me crie mais ne tiens pas compte de ça !!! alors je ne sais même plus de quoi je dois tenir compte si je l’ai jamais su un jour, je change le chariot de côté tandis que le capitaine barre toujours, on réempanne, PADAM ! bonjour les précautions, je remets le chariot tel qu’il était, le capitaine a retrouvé le cap, il fait une tête chagrine, il pense que c’est sa faute si on a empanné, moi je pense que c’est la faute des orages et du vent, mais il sait des choses que je ne sais pas et ça je le sais (ouah, on dirait du Gabin)

Plus tard, il reconnaîtra qu’il ne sait même pas si on virait ou on empannait dans ce merdier, et nous aurons confirmation que dans ce coin, le vent change radicalement et instantanément de direction comme un politique retourne sa veste (j’ai failli mettre « Rachida Dati » mais y’a pas qu’elle hein)

Lundi c’est plus calme, l’après-midi le vent tombe entre 5 et 10 et adonne, on compte 3 houles qui se croisent, autant dire qu’on est ballotés, on affale et on met le moteur, on ne va pas plus vite mais au moins ça ne bousille pas le gréement et ça économise le nerf irritabilophile du capitaine…

On en profite pour ouvrir les capots quand il ne pleut pas, ça empeste le poisson pourri sous l’annexe, on se croirait devant un stand de poissons fumés de marché chinois, ça filerait presque la gerbe, le capitaine dit que ça sent l’oiseau mais il a une dent contre eux, par contre ça ne m’étonnerait pas que ça soit cette odeur puissante qui fait qu’une ribambelle d’oiseaux  nous suit depuis ce matin, j’espère qu’aucun n’aura l’idée de vouloir se poser sur les panneaux solaires au risque de se prendre un coup de gaffe sur la tronche, l’amour des bêtes du capitaine s’étant étiolé au fil des bouses qu’il a nettoyées en pestant comme une concierge qui voit passer des mômes en bottes crottées alors qu’elle vient de finir de passer la serpillière dans les escaliers.

on a des chouettos couchers de soleil quand on n’est pas sous un orage

Une partie de la nuit au moteur et puis génois seul, avec 15/18 nœuds de vent on avance à 6/6,5 et on a la cagne de mettre la GV nuitamment, des fois le capitaine est humain, son niveau de perfectionnisme variant en fonction de son état de forme, mais bon, il faut qu’il soit vraiment crevé, je l’ai déjà vu faire des réglages, si pointus qu’ils me semblaient superflus, avec un mal de tête qui lui donnait la nausée, c’est dire que les épisodes orageux l’ont bien tanné.

Mardi matin ça va bien, on a entre 15 et 20 nœuds au travers, génois et GV, la mer est enfin plus rangée et ça fait du bien, dès que le vent adonne un tant soit peu le capitaine pense au gennaker, je lui rappelle que le GRIB prévient que le vent va forcir et qu’on va avoir des rafales, on est entré dans la zone nord de Madagascar et il l’a même noté sur son journal de bord

– ouais mais ça c’est demaing !

– déjà aujourd’hui, va voir sur le GRIB

On reste comme ça pour l’instant.

il est joli comme ça (soupir)

L’après-midi le capitaine fait une sieste dans le cockpit, le vent est stable, peu de temps après son réveil le vent passe à 25, on prend un ris, et puis il voit le ciel, se décide à enrouler le génois et mettre la trinquette, les orages ont été formateurs dirait on, à peine a-t-on fini que voilà un grain, vent à 30, pluie, on prend un second ris, la mer est forte, houle de travers, et des grosses vagues de 3/4 avant ou de 3/4 arrière mouillent le bateau, ça dure, je fais cuire des pâtes avec une extrême précaution parce que le bateau roule et tangue et la casserole danse sur le feu, comme on ne peut pas ouvrir le moindre capot tellement ça mouille, il fait une chaleur humide digne d’un hammam, je sors dans le cockpit pour m’aérer, le capitaine s’enquiert de mon état

– ça va ?

– oui oui !

Je me racle la gorge

– tu ne penses pas qu’on pourrait prendre un troisième ris ?

Je suis la prudence même, des éclairs zèbrent le ciel, devant nous de gros nuages noirs menacent, je n’ai aucune envie de revivre les épisodes d’empannages sauvages autant que nocturnes, en plus le capitaine m’a dit qu’on était un peu chargé (c’est pas qu’on a bu, c’est qu’on a un peu trop de surface de voile)

Il regimbe, j’avance ce pion d’être un peu trop chargé que je tiens de sa bouche même, et puis une énorme vague soulève le bateau, déferle à moitié dedans,

– ooooh que j’aime pas ça !

– moi non plus j’aime pas ça hausse t’il des épaules

Il descend devant la table à carte, 33 nœuds de vent, on serait au portant qu’on s’en ficherait comme de la taille de chaussures du Roi Charles, le pauvre, mais au travers… il cède, on prend le 3eme ris avant de manger pour être peinards, il bougonne qu’on n’avance plus qu’à 7 et quelques au lieu de 8 et quelques et qu’on navigue comme des octogénaires, je fais écran, on passe la nuit comme ça ce qui nous permet de dormir un peu quand c’est plus calme, dès que le vent remonte et que le bateau saute on est réveillés, à 6 heures du mat’  le capitaine lâche deux ris parce qu’on a plus que 20 nœuds, je pense qu’il est un peu rapide et oui, avant même de prendre le petit déjeuner le vent repasse à 30 et on reprend 1 ris, depuis on navigue avec 2 ris et trinquette, on avance entre 8 et 9, ça il aime, on a reçu un mail de John sur Broadsword, il est à 70 NM devant nous, il a aussi passé hier et la nuit dernière with 3 reefs and staysail, heureusement parce que si jamais il n’avait pris que 2 ris, le capitaine m’aurait fait un caca nerveux.

Plus tard le vent descend à 20/22 , 1 seul ris et génois, on avance à 9/10 avec 1,5 nœuds de courant portant, comme dit le capitaine ça envoie ! ou encore ça glisse tout seul ! tandis que je m’exclame on bombe ! (il aime bien cette expression, il s’en resservira plus tard en me disant c’est toi ça !). Puis ça varie, on prend et on lâche des ris, une fois trinquette, une fois génois, en fin d’après-midi c’est simple, c’est génois et GV déployés pour avancer à seulement 4 nœuds avec 12 nœuds de vent, et plouf ça tombe complet, comme prévu sur le GRIB, on affale et moteur, dans la nuit il y a des étoiles au-dessus de nous et au loin derrière c’est nuages noirs dans le ciel de mi-lune et éclairs, je préfère être là où on est.

Jeudi 23, en forme après avoir dormi 9 heures, 9 heures ! Le capitaine m’a laissée récupérer et s’est occupé de faire la nuit, de toutes façons il trouve que le coup de mettre le réveil un coup lui un coup moi ça n’est pas terrible parce que ça sonne quand on roupille ou bien on se lève quand ce n’est pas notre tour, je suis d’accord, il m’a dit qu’il gérait et je ne me suis pas fait prier.

Le soleil tape ce matin, et quand je dis tape c’est parce que sa chaleur vous tape comme un coup de fer à repasser, je mets des tauds pour nous en protéger, on prend le petit dej, au loin on croit voir une silhouette d’île mais on ne sait jamais de loin … un bel oiseau blanc, genre frégate mais blanc et la pointe des ailes noires, bec blanc, passe en rasant les flots en quête de poisson à se mettre sous la dent (je continue à me demander comment font les oiseaux pour déchiqueter leur proie sur l’eau), je me questionne à voix haute

– je me demande si les poissons peuvent voir leurs prédateurs quand ce sont les oiseaux ?

Pause

– en plus ils ont les yeux sur les côtés …(Dieu est à la source des inégalités)

Moue du capitaine qui exprime une méconnaissance totale du sujet, qui va peut-être même jusqu’à un inintérêt des plus profonds.

– Parce que les oiseaux, ce sont les extra-terrestres pour les poissons … les extra-merestres plutôt … poursuis je dans mon élan

Sourire avec sourcils en point d’interrogation

– si ça se trouve il y a plein d’extra-terrestres autour de nous mais on ne les voit pas avec nos yeux

– T’es sûre que t’as assez dormi ?

Je ne dis rien mais ça se tient grave comme raisonnement. Je trouve. Des fois, quand je lui tiens certains raisonnements de mon cru, il demande t’as bu l’apéro ? il me fait rire.

vous voyez Mayotte sous les nuages ?

À 10h45 locale, on voit Mayotte sous les nuages, à 11h on nous appelle sur la VHF, en français, on ne dira jamais assez à quel point c’est bon de comprendre les questions marmonnées à la VHF par des types qui ont tellement l’habitude de répéter les mêmes choses qu’ils ne prennent plus la peine d’articuler.

– On dirait qu’il y a 2 îles !

– Mais y’a, 2 îles (c’est pour ça) … Nous on va sur la petite, à Dzaoudzi.

Il y a la sécheresse sur Mayotte mais quand on arrive un gros grain arrive aussi, il y a quelques siècles, si on était arrivés avec la pluie, on nous aurait déifiés et donné à boire et à manger,  donc gros vent, on se grouille de tout fermer avant la pluie, le capitaine saucissonne la GV avec un bout parce que la fermeture éclair du lazy est cassée à cause des orages qui la fracassait contre la bôme,

si ça, ça n’apporte pas de la pluie, je m’appelle Albert

et puis ça passe, pas une goutte d’eau, on se serait fait pendre par nos propres sujets à peine gravis sur la plus haute marche, on a eu chaud (vous pouvez m’appeler Albert).

On longe la côte, c’est habité mais il n’y a pas que du pavillon dirait on ….

Nous arrivons au mouillage de Dzaoudzi, il y a foule,

Broadsword est mouillé à l’écart mais ça ne tente pas le capitaine qui nous fait faire un tour dans le mouillage et opte pour aller de l’autre côté de l’île,

quasi pas un chat,

on mouille là mais je dis au capitaine que si ça se trouve c’est pas pour rien qu’il n’y a pas un chat, on met l’annexe à l’eau et on va vers la plage à la rame, direction un ponton flottant, un gars qui nage comme un pro avec des lunettes de natation et un beau mouvement de crawl sort la tête de l’eau, on lui fait signe pour le prévenir qu’on l’a vu et qu’on ne va pas lui passer dessus, il s’arrête et on papote, nous dans l’annexe et lui en surnageant, on est sur un terrain militaire et on n’a pas le droit de débarquer (voilà voilà) mais on joue les innocents avec des grands yeux embués de navigateurs qui en ont bavé et qu’on ne peut humainement pas envoyer se faire voir, gagné, il nous dit que c’est bon pour aujourd’hui parce que si on va sur la plage publique un peu plus loin on se fera voler l’annexe, mais qu’il faudra faire autrement les prochaines fois, nous remercions le légionnaire avec un respect mâtiné de dévotion, un autre nous accueille sur la plage avec une mine de chien de garde, on lui assène notre petit couplet en ajoutant que le nageur nous a autorisé à débarquer et comme le nageur c’est le chef on nous laisse passer,  quand on revient plus tard c’est une nana légionnaire qui nous ouvre le portail en précisant qu’elle a reçu des consignes nous concernant, à savoir qu’il fallait qu’elle nous ouvre, il s’agit en une école de formation pour les légionnaires et ceux-là cassent l’image du légionnaire aussi sanguinaire que bas de plafond, lol (je déteste le lol, c’est la première et la dernière fois que je l’utilise).

Alors ! Mayotte !

Il nous faut faire la clearance d’entrée, donc le lendemain matin nous prenons l’annexe, cette fois avec son moteur, pour faire le tour de l’îlot de Dzaoudzi et débarquer sur un ponton surveillé, visiblement le seul endroit de l’île où l’on est certain de ne pas se faire piquer son annexe et c’est d’ailleurs pour cela qu’il y en a plein, le capitaine hèle un autre arrivant dans une annexe et lui demande s’il sait où on peut trouver le maître de port pour faire la clearance, le brave homme n’en sait fichtre rien et tend subitement un index vers un autre ponton, soulagé de se débarrasser de nous :

– lui là ! Il sait ! c’est le maître de port !

Alors vite on file vite sur le ponton d’en face en faisant des signes au gars, il vient vers nous, j’attrape le bord du ponton et lève la tête vers lui pour lui dire

– il paraît que vous êtes le maître de port ?

– ah non ! Je suis le capitaine de port

– c’est bien, vous êtes monté en grade !

Mais il rigole moyen et m’explique que le capitaine de port c’est un officier d’état alors qu’un maître de port c’est un employé privé dans une marina, chargé de dire où vont se garer les bateaux, on sent un léger mépris de caste, et puis le gars commence à nous raconter des tas de trucs sur Mayotte, son fonctionnement et les aberrations qui vont avec, quand on lui demande de signer notre clearance d’entrée il nous oppose un refus net, ce n’est pas son job, lui, ce qui lui prend son temps, c’est la surveillance de l’immigration clandestine car, chaque jour, environ 80 migrants accostent clandestinement sur l’île à bord de petites embarcations motorisées en provenance des Comores, à seulement 70km de Mayotte. L’Etat a positionné des radars de détection mais les patrouilles nautiques et la surveillance aérienne n’y font rien, je ne suis pas certaine que ce brave capitaine de port y fasse grand chose non plus.

– on nous avait dit d’appeler le canal 9 sur la VHF mais ça ne répond jamais explique le capitaine

– oui ! Je sais ! c’est son boulot mais il ne fout jamais rien !

Et de nous décrire les luttes intestines de cette île de branleurs, il nous quitte en nous indiquant où trouver le gars qui nous signera la clearance s’il le veut bien parce qu’il ne le fait jamais, mais que ça n’est pas lui qui fera le boulot des autres bien qu’il détienne dans sa sacoche (qu’il tapote d’une main pour appuyer ses dires) tout ce qu’il faudrait pour le faire mais qu’il ne le fera pas qu’on se le dise,  et s’en va retrouver John et Lucy de Broadsword pour les emmener faire des courses et déjeuner avec eux, on sent le gars débordé de boulot comme il a très longuement pris le temps de nous expliquer, toujours sur tous les fronts et que c’est pour ça qu’il ne fera pas le boulot des autres, on a bien compris, il est sympa et marrant comme tout, je ne saurais, par contre, qualifier son efficacité.

On gare notre annexe tant bien que mal au milieu des autres et filons prendre la barge pour Mamoudzou où se trouve la CCI, CCI où nous devrions trouver le fameux tire-au-flanc qui devrait nous signer cette clearance, trouvons l’immeuble de la CCI qui trône dans Mamoudzou comme un trophée sur le bureau d’un éduc spé qui s’est farci le marathon de sa vie,

mais un gars nous explique que le bureau de celui que nous cherchons se trouve dans un container juste à côté de la sortie de la barge que nous avons prise, demi-tour, qu’est-ce qu’on a été balancer un gars dans un container sur le trottoir alors que l’immeuble de la CCI est si grand, on trouve le container en question et le gars qui va avec, qui nous regarde comme si on débarquait de Mars avec notre demande de clearance qu’on aurait dû faire sur internet ou aller voir le maître de port de la marina où nous ne sommes pas, parce que ce n’est pas son boulot,

– ouais mais on a appelé sur le 9 pour avoir des infos et personne ne répond jamais

– ah … elle est en colère la VHF

Il ne répond plus à la VHF parce que le capitaine de port l’appelle plusieurs fois par jour pour râler qu’il ne répond pas aux plaisanciers alors que c’est son job,

– Non, c’est pas à moi de le faire

– Bon, on fait quoi alors ?

– Bon …je vais vous la faire alors (la mauvaise grâce incarnée)

Il se met devant son bel ordinateur posé sur un bureau vierge de tout dossier, va sur le site de la CCI en commentant qu’il ne sait pas où se trouve le papier de clearance d’entrée à imprimer, se plaint pendant 10 minutes qu’il ne l’a jamais fait et que ça le fait chier, finalement le trouve et nous l’imprime, heureux comme un gamin qui a réussi à l’arrache un puzzle de 4 pièces, nous le donne à remplir et nous explique qu’il faut aller à l’aéroport pour faire tamponner le papier par la PAF (police de l’air des frontières) qui s’occupe de l’immigration, et qu’une fois le papier tamponné on le photographie et on lui envoie par mail, je ne relève pas mais si c’est à lui qu’il faut renvoyer le papier c’est bien lui qui s’occupe des clearances ?

Pour partir il faudra faire le même trimballage, alors pour éviter de nous voir revenir il nous imprime de suite la clearance de sortie, ça lui évitera de chercher une seconde fois, on n’est pas des chevaux.

On reverra le capitaine de port en allant faire le plein de gasoil, il nous dira, l’air émerveillé, que nous sommes les premiers plaisanciers à qui l’autre aura fait la clearance d’entrée.

Quand nous repartirons et passerons à la douane pour faire tamponner la clearance de sortie, le douanier nous dira qu’avant ils tamponnaient mais plus maintenant, on aura beau lui demander, à plusieurs reprises, le pourquoi de la chose, la seule réponse que nous obtiendrons sera avant on le faisait, maintenant on ne le fait plus, le gars qui n’a qu’un seul neurone qui lui sert à répéter ce qu’on lui a appris, épatant. Quand y’a pas de solution, y’a pas de problème, démerde toi avec la douane de ton prochain port. (J’en profite pour rappeler qu’à l’impératif il n’y a pas de s pour les verbes du 1er groupe)

il fait presque nuit quand on s’en retourne à Dzaoudzi et je ne suis pas devin, mais je pense qu’on va s’en prendre sur le coin de l’œil encore une fois

Faire pipi pour une nana à Mamoudzou à l’heure où je vous écris n’est pas chose aisée : la sécheresse a induit des coupures d’eau, donc pas de toilettes dans les petits bistrots qui n’ont pas plus envie de prévoir de l’eau de mer dans des bouteilles ou autre astuce du genre, que l’autre de faire des clearances. J’ai demandé à notre source de savoirs, à savoir le fameux capitaine de port, par quel miracle cette île entourée d’eau de mer n’était pas capable d’en dessaler comme toutes les autres îles où nous sommes passés, mais ô merveille des merveilles, oui il y a une usine pour dessaler l’eau de mer, cependant les concepteurs n’ont pas tenu compte du marnage local, donc à marée basse le tuyau pompe de la vase qui bouche tout, résultat ça passe plus de temps à déboucher qu’à dessaler, donc grosse sécheresse avec des manifestations et des tags EAU SECOURS un peu partout … Macron a dit qu’il allait débloquer 150 millions d’euros supplémentaires pour Mayotte mais si c’est pour construire quelques beaux immeubles pour fonctionnaires planqués, ça n’aidera en rien les mahorais, quand on visitera l’île nous verrons des tas de bidonvilles, même en plein Mamoudzou, on y est passé à pied mais je n’ai pas pris de photos parce que ça aurait été franchement du voyeurisme indécent, mais c’est un choc …

Donc, le tour de Mayotte, pour ce faire on s’en va louer une voiture, la nana qui nous la loue la voiture nous annonce avec une détermination insistante qu’il ne faut pas aller se balader dans le sud parce qu’il y a des violences et les voitures se font caillasser, après deux secondes de pause, elle ajoute  que dans le Nord ce n’est pas une bonne idée non plus parce qu’il y a des violences aussi de la part de manifestants qui dénoncent la violence, faudrait qu’on m’explique la logique du raisonnement, je lui demande avec ironie :

– mais si on reste dans le quartier, c’est bon ?

Elle est ravie de me répondre que oui, si on limite notre balade à Mamoudzou et sa zone commerciale, tout ira bien, elle n’a pas l’air de capter que louer une voiture pour tournicoter autour du pâté de maisons est débile, le capitaine n’a pas l’intention d’obéir, ça se voit à la tête qu’il fait en la toisant, celle du grand scientifique droit dans ses bottes qui se fout de la tronche d’un chamane d’Amoraleza, c’est comme ça qu’on visite le nord.

le nord
les baies, c’est toujours plus beau

Arrive le moment de visiter le sud qui est verboten ! Archtung bicyclette ! comme on disait en cours d’allemand mais je n’ai jamais su pourquoi, peut-être une remarque fameuse d’un film culte que je ne connais pas, ça me fait penser quand j’enseignais au CREPS et que chaque année je réussissais à placer un mégateuf excellent qui tombait à plat jusqu’au jour où, enfin, il y en a un qui a réagi en se mettant à secouer la tête tout en chantant Bohemian Rhapsody (c’est un quizz, répondez en mettant votre réponse en commentaire et vous gagnerez une belle photo du capitaine).

Bref, je m’égare, le capitaine qui n’a peur de rien me dit haut et fort que la nana exagère parce qu’au nord tout s’est bien passé, on va aller au sud ! je me permets un avis mesuré, si on ne croit plus les gens qui sont censés connaître le coin,  où va-t-on,  mais n’insiste pas car ma prudence passe souvent à ses yeux pour de la pleutrerie, en plus je m’en fous c’est pas moi qui ai laissé l’empreinte de ma carte bancaire en caution pour payer le caillassage de bagnole si on va dans le sud, je lui précise juste que j’espère que, si cela devait arriver, la pierre ne viendra pas exploser ma vitre pour finir dans ma gueule, cette évocation fait quand même tiquer le capitaine qui serait autant responsable que le lanceur de pierre après tout, et où ça nous mène quand on est responsable … nous arrivons au rond-point fatidique, le capitaine met le cligno pour sortir à la prochaine direction Sud, tic tac, tic tac… un barrage dites donc ! Un camion militaire et des soldats qui empêchent de passer, le capitaine abdique, continue sur le rond-point et prend la sortie Mamoudzou,

– C’est ce qu’avait dit la nana, que les routes du sud sont barrées

– ouais

Le sujet est clos, on verra sur infos outre-mer qu’il y a eu un camion de l’armée incendié et que ça a fighté sévère, le capitaine a rendu la voiture dans l’état où on la lui avait louée et a récupéré sa caution.

Ce qui met le plus de beauté sur cette île ce sont ses femmes vêtues de leur Salouva aux couleurs éclatantes, quelques fois avec des paillettes et des fleurs brodées dignes des plus belles cérémonies, des femmes d’une élégance racée, certaines ont les traits extrêmement fins avec les pommettes hautes, une peau sombre lisse comme du papier de soie, les yeux noirs en amandes ornés de cils de biche, un corps élancé et souple, des beautés époustouflantes, je dis au capitaine que si j’avais une agence de mannequins, je viendrais recruter à Mayotte.

superbes

Nous changeons de mouillage pour l’îlot Bandrélé car le capitaine veut plonger dans la passe du même nom mais zaussi dans celle en S, tout un programme, ayant de mon côté plus ou moins définitivement abandonné l’idée de plonger sous-marinement avec bouteille, il va y aller avec John et Lucy, moi je resterai au bateau pour bosser, vive le travail qui me tire une belle épine du pied.

on se pose devant l’îlot Bandrélé

Parfois c’est long tout seul sur un bateau (pensée émue pour les marins qui font des tours du monde en solitaire, je ne sais pas comment ils font), et c’est encore plus long quand John et Lucy rentrent dans leur bateau pour me préciser que John est trop fatigué de la plongée du matin pour faire celle de la passe en S, le capitaine est resté là-bas pour la faire, il rentrera tard et je ne pourrai m’empêcher de penser à comment je retourne à Dzaoudzi au moteur pour rentrer en avion en France si jamais le capitaine clapote en plongée (j’ai honte) (mais c’est humain).

la passe en S vue du ciel

J’ai oublié de vous raconter : nous prîmes un apéro sur ce magnifique monocoque qu’est Broadsword (ça veut dire glaive en anglais, la classe), avec John et Lucy, tellement adorables, et c’est vrai que la plupart des navigateurs que nous avons rencontrés sont juste adorables, comme si la mer créait des liens d’adorabilité, dans le lot on a seulement vu un seul con, et sa femme ne l’était pas du tout mais elle avait des sacrés tics faciaux quand il ouvrait sa bouche, donc bien que John et Lucy ne parlent pas du tout français sauf pour dire bonnjou’ ! en se marrant, et bien que le capitaine et moi n’ayons en rien progressé en anglais mais sachions dire hello sans rire, nous avons passé une formidable soirée, et Lucy m’a avoué que pendant les orages dans la traversée des Seychelles à Mayotte, elle était assise par terre dans le carré et elle pleurait, je l’ai remerciée de tout cœur de savoir que je ne suis pas la seule à avoir la trouille … et de me dire que moi je n’avais pas pleuré, ce qui m’a fait remonter d’un cran dans ma propre estime et c’est pas rien.

Le mont Choungui est un sommet du Sud de l’île de Grande Terre à Mayotte culminant à 593 mètres d’altitude, à cheval sur les communes de Kani-Kéli et Chirongui

Il est déjà temps de quitter Mayotte, on a de la route, nous avions judicieusement profité de la voiture pour faire des courses et remplir le frigo avant de partir pour l’Afrique du Sud, 1400 NM à faire jusqu’à Richard’s Bay mais on s’arrêtera sur la route parce que la météo nous y obligera me dit le capitaine les yeux rivés sur les différents GRIB qu’il a téléchargé et les guides nautiques qu’il a lu, en anglais s’il vous plaît, ce qui est un tour de force, on ne peut pas vraiment dire qu’on capte ce qu’on lit dans les très grandes lignes, parfois il me demande de lire aussi et j’ai l’impression de loucher à suivre des yeux des phrases que je ne comprends pas, il me demande si je sais ce que ça veut dire, il est mignon, par quel miracle de la science infuse le pourrais je ? en plus quand je lui réponds quelque chose parce que je suis polie et que je trouve toujours un truc à répondre, fut ce n’importe quoi, il me rétorque avec ardeur que ce n’est pas ça et me fait une traduction sûrement plus valable que la mienne, vous aurez compris qu’on n’est pas sortis de l’auberge (expression chère au capitaine qu’il emploie à tours de bras quand il lit les infos), on s’en va donc un peu à la vas-y que j’te pousse emprunter le canal du Mozambique, qui vivra verra …

le capitaine verrouille la baille à mouillage (ah tiens, j’ai oublié d’enlever la drisse de spi de l’annexe pour la soulever afin d’avoir de l’air quand on est au mouillage, il a dû s’en occuper en revenant dans le cockpit, en même temps je faisais des crêpes, je suis toute excusée)

Jeudi 30 novembre, en route mauvaise troupe !

On y sera resté une semaine, c’est déjà ça

Aussi bon qu’un carré de chocolat à la fin du repas :

  • Impératif : énoncé de la règle par l’Académie Française : la terminaison est en «e» pour tous les verbes du 1er groupe conjugués à la 2e personne du singulier au présent de l’impératif (ex: chante, mange, etc.) Le verbe aller, quant à lui, est un irrégulier du 3e groupe. Il se terminera toujours par un «a» (« va »). Il y a cependant une exception : pour faciliter la prononciation, on ajoute un «s » quand ces formes sont suivies des pronoms adverbiaux «en» et «y». On les lie alors par un trait d’union au verbe. Exemples : «Vas-y », «manges-en». Néanmoins, si « en » et «y » dépendent d’un infinitif et pas directement du verbe conjugué à l’impératif, on ne met pas de «s» ni de trait d’union. Exemples : « Va en chercher », « ose y aller ». Bref, en l’absence des pronoms adverbiaux « en » ou « y », les verbes du premier groupe ainsi que le verbe « aller » ne prennent jamais de «s». (Pour rappel : les verbes du premier groupe sont tous ceux qui se terminent par « er», sauf aller, qui suit pour sa part la même règle à l’impératif.)
  • Le Salouva est le vêtement de la femme mahoraise par excellence. Il se compose de 2 parties : une grande pièce de tissu cousue sur un côté que la femme enfile et attache, la plupart du temps, au-dessus de la poitrine, et le Kishali, châle porté sur la tête ou sur les épaules. Cette tenue n’est pas considérée comme ayant une connotation religieuse, mais reste tout de même une tenue souvent portée dans un sens religieux comme culturel. Plus souvent portée par les femmes adultes, le Salouva n’est plus aussi souvent porté qu’avant. Cela s’explique par l’arrivé de l’occidentalisation sur l’île. Il est en quelque sorte devenu la « Tenue du Vendredi ». La tenue est souvent accompagnée d’accessoires tels que le masque de beauté Msindzano,qui est obtenu en mélangeant dans l’eau le koalin (argile blanche) avec de la poudre de bois de santal obtenu en frottant ce bois sur une pierre de corail. Il sert également à purifier la peau et à se protéger du soleil.
  • Amoraleza est une communauté chamanique créée il y a plus de trente ans au cœur des montagnes andalouses de l’Alpujarra.
  • Mayotte en quelques mots : le 25 avril 1841, sous le règne de Louis-Philippe Ier, le dernier sultan de Mayotte Andriantsoly, menacé par les royaumes voisins, a vendu son île au royaume de France en échange de sa protection. En 1848, l’île a intégré la République française. La population mahoraise est issue d’un métissage entre les populations d’origine bantoue et les différentes vagues d’immigration, principalement malgache. L’île se caractérise par une très forte densité : 511 habitants au km², faisant de Mayotte la seconde île la plus peuplée du sud-ouest de l’Océan Indien, après l’île Maurice. La population est de plus en plus concentrée autour d’un pôle urbain, Mamoudzou, chef lieu de l’île qui absorbe plus de 53 000 habitants (28% de la population totale). La natalité élevée et l’immigration, essentiellement clandestine, en provenance des îles voisines, sont à l’origine de cette croissance démographique très importante : le taux d’accroissement annuel moyen enregistré entre les deux derniers recensements est de 3.1 %. La population mahoraise est jeune : 55 % de la population totale a moins de 20 ans, pourcentage le plus élevé de tous les territoires français. L’île compterait 55 000 clandestins. Ces immigrés clandestins proviennent principalement des Comores, en particulier de l’île d’Anjouan, mais aussi de Madagascar et d’Afrique continentale. Les autorités françaises ont décidé d’accroître la répression de cette immigration clandestine et de renforcer les moyens matériels dévolus à la surveillance des côtes de Mayotte. La religion musulmane, implantée à Mayotte depuis le XVème  siècle, occupe une place majeure dans l’organisation de la société. 95 % des Mahorais sont d’obédience musulmane et de rite sunnite, mais leur pratique de l’islam est modérée. L’économie de Mayotte demeure quant à elle fragile. Si le tertiaire se développe au détriment de l’agriculture traditionnelle, le chômage demeure très important. L’île dépend ainsi beaucoup des subventions publiques et ses infrastructures demeurent peu développées.
  • J’ai toujours pas gagné au loto

Est-ce que les Seychelles ça vaut le coup ?

Me revoilà, nous n’avons pas coulé en pleine tempête et je n’ai pas été noyée par le capitaine un jour d’agacement ultime ou lors d’une quelconque partie de PMT (Palmes- Masque-Tuba pour les non-initiés dont je faisais partie il y a peu) mais nous étions rentrés en France pour 7 semaines, moi pour travailler, le capitaine pour faire à sa guise tandis que j’étais scotchée dans mon bureau le pied au plancher, je pense qu’il avait envie de voir d’autres têtes que la mienne, ce que je comprends, et qui me dévaste en partie, la plus conne car la plus amoureuse, l’autre partie étant un exemplaire exemple de droiture, de grandeur, de générosité, d’aspirations hautes zé saintes et j’en passe, mais voilà, la bataille est rude entre les deux, je voudrais le capitaine pour moi seule tout en voulant lui éviter la lassitude, c’est cornélien, je souffre (si), bref, nous avons retrouvé Cap de Miol hier, en Afrique du Sud où nous étions arrivés comme prévu, mais je vais vous raconter comment nous y sommes arrivés, rentrés hier donc, le bateau dé-gueu-lasse, plein de poussière de charbon apportée par le vent, et puis nos sacs à défaire avec tout le bricolage que le capitaine a rapporté de France alors qu’il paraît qu’on trouve tout ici et à pas cher, au bout d’un voyage de 24 heures sans quasi dormir, on a tout lavé, tout rangé et ça va être reparti mon kiki, my god j’espère que je saurai encore naviguer, j’ai le temps de réviser car on va sortir le bateau pour le caréner, mais quand j’y pense ça me coince le kiki (pour moi le kiki c’est la zone gorge-estomac, je précise vu comme d’autres me regardent quand je dis ça)

Je vous rafraîchis la mémoire en vous rappelant que nous venions d’arriver aux Seychelles, donc le sujet du jour c’est : est-ce que ça vaut le coup les Seychelles ?

on dirait que oui ?

Comme d’habitude, nous visitons, Victoria en l’occurrence, par la force des choses, les choses étant les paperasses de clearance, l’immigration et la douane, nous demandons poliment à des passants où se trouvent les bureaux de l’immigration et nous atterrissons dans des bureaux d’état civil et d’immigration où l’incompréhension ruisselle des visages auprès de qui nous nous enquérons,  jusqu’à ce qu’une nana percute et nous indique qu’il faut aller à l’immigration maritime à New Port, nous avons mis 3 bons quarts d’heure pour arriver jusqu’ici sous une chaleur de gueux, le long d’une route tellement fréquentée qu’on aurait cru une autoroute, avec des bas-côtés pas du tout prévus pour les piétons, ça nous a étourdi sévère en arrivant de tous ces jours de mer… Nous nous attardons encore un peu pour profiter du bain de climatisation qui nous requinque, reprenons notre chemin en sens inverse, bifurquons pour arriver au nouveau port dans lequel des thoniers déversent des tonnes et des tonnes de thons depuis des filets gigantesques, c’est incroyable de vider les océans comme ça, on nous interpelle, pas le droit de passer comme ça où c’est qu’on va donc se prendre des tonnes de thons sur la gueule, on nous fait passer par tout un dédale loin d’eux, prendre un badge visiteur, trouver ce qu’on cherche au diable vauvert et nous voilà devant le bureau d’immigration à 15h, comme ça ferme à 16h on a tout bon en toute logique, mais la porte est close avec un panneau qui indique un numéro de téléphone, nous n’avons pas de carte SIM locale alors allons frapper chez les douaniers qui nous reconnaissent puisqu’ils sont venus hier sur le bateau, ils appellent le gars de l’immigration qui ne reviendra pas avant demain matin, faudra revenir, bon, ça nous fera marcher hein, tant qu’à faire on fait les papiers pour les douanes, le gars nous demande au moins 5 fois les papiers qu’on lui a déjà donnés et qu’il a sous le nez, je finis pas me demander s’il sait lire, finalement il nous envoie payer une taxe dans un bureau à l’autre bout du quai, où on nous explique qu’il faut passer à la SMSA en ville et revenir ensuite chez lui parce qu’il faut demander une autorisation de naviguer dans les îles des Seychelles et payer une taxe en disant combien de jours on veut rester et attention ⚠️ si on reste plus de 30 jours et qu’on ne prévient pas il faut payer une taxe d’importation qui coûte bonbon, on rencontrera un couple d’écossais, John et Lucy et leur bateau Broadsword, ils sont rentrés 6 semaines chez eux en laissant leur bateau à Victoria sans faire la moindre démarche et ça leur a coûté 3000 € d’avoir dépassé les 30 jours, comment que tu fais la gueule si t’étais pas au courant … enfin bref, il faudra ensuite retourner au bureau des encaissements pour leur payer la taxe à eux et pas à la SMSA, mais la SMSA nous dira de payer directement chez eux, ça sent la magouille à plein nez, à se demander quelles caisses occultes se remplissent de toutes ces taxes.

Ça vous paraît compliqué ? c’est parce que ça l’est.

ça nous fait découvrir Victoria
et son marché

On a bien compris qu’il faudra revenir demain, en attendant on s’en va quérir une carte SIM locale avec de la data … 115 € les 25 Go ! Puis supermarché, constatons que les prix de la bouffe sont à l’allant des taxes et de l’internet, ça ferait presque passer Tahiti pour des rigolos avec leurs ananas à 6 €,  en sortant on comprend vite que l’orage qui commence à gronder va nous tomber dessus comme des vermicelles sur un donuts américain, on arrive trempés à tordre au bateau, nous tous rafraîchis et le pain imbouffable.

Nous restons quelques jours à Victoria pour que je puisse bosser puisqu’en navigation c’est mort,  tandis que le capitaine bricole, je visite un petit jardin de plantes médicinales tout en sachant que j’en trouverai plus sur l’île de la Digue.

Bwamalgas

Euphorbia tithymaloides

Traitement des indigestions et douleurs abdominales

Gro bonm

Plectrnathus amboinicus

Traitement de la toux et des rhumes

Vilakwa

Centella asiatica

En bain ou/ en infusion contre l’impétigo

Je vois aussi du gingembre, de la citronnelle, du patchouli, du faux basilic (qui est une plante envahissante qui infeste la Nouvelle Calédonie au point qu’il est interdit d’en avoir, ici on l’utilise contre les gaz intestinaux) … je finis par croire que la plante médicinale la plus utilisée au monde c’est le gingembre … bien que la menthe le soit aussi … et la sauge ! et la lavande !

Et donc, le 6 novembre on fait le plein de gasoil après avoir zigzagué entre les bancs de sable et manœuvré fingers in the nose, et zou, direction la Digue, 5 nœuds de vent et de la houle, c’est pas le plus fun, ça bouchonne comme le dit si bien le capitaine, imaginez un bouchon qui se dandine dans un jacuzzi et vous aurez une belle idée, et puis hop, ça monte, 10, 12, 14 nœuds, la gagne, on hisse l’une et on déroule l’autre, vent de travers, houle de 3/4 avant, et puis petit à petit ça refuse et on se retrouve au près, 10 nœuds, voiles bordées, on ne va pas bien vite mais on va et la houle nous remue bien, je m’assoupis dans le cockpit parce que la chaleur est écrasante…

c’est tout droit, fastoche

Quand je me réveille le ciel est gris et le capitaine en bas devant la table à carte, je suis encore dans le gaz sévère quand le bateau se met à gîter brutalement, le capitaine jaillit, le bateau gîte encore plus et l’eau s’engouffre côté bâbord, un grain ! hurle le capitaine mais j’avais compris, on s’agite comme des fourmis qui détalent après un coup de pied dans leur fourmilière :

– je fais quoi ?! j’ouvre la grand-voile ?!

– nan ! on roule le génois !

Mais bien sûûûûûr ! qu’est-ce que tu veux déventer le génois avec la GV quand le vent vient de face espèce d’anchois !

Il a sauté sur la barre et moi sur l’écoute de génois, que je relâche pour pouvoir tirer sur l’enrouleur, que dalle, le vent est trop fort,

– attends, j’abats !

C’est LA bonne idée, mais même pas le temps, voilà le bateau qui bascule d’un coup et va gîter de l’autre côté, avec ce vent il a lofé et on a viré, le génois est gonflé à contre,

– lâche tout !

– je lâche l’écoute de génois à fond ?! (je reformule avant de faire des bêtises)

– OUIIIIII !!!  (il n’aime pas que je reformule, il a l’impression de perdre du temps)

J’ouvre le taquet de l’écoute de génois qui file et se met à battre au vent comme l’hydre de Lerne ivre de colère, les 2 écoutes s’envolent et claquent et s’entortillent, je tire sur la corde de l’enrouleur, c’est trop dur, ça claque trop, peux pas enrouler

– TU PEUX ABATTRE UN PEU PLUS ?!

– OUAIS MAIS JE VOUDRAIS PAS EMPANNER ! …. PRENDS LA BARRE !!!

les écoutes font exactement comme cette fameuse Hydre

Quoâââ ? pour que ça soit moi qui empanne, non mais va te faire !

– NAAAAAAN !!

Il abat un peu plus et j’enroule, hi han, je tire, hi han, j’ahane sous l’effort, mais il crie à nouveau :

– DÉROULE !

– POURQUOI ? (C’est quoi cette lubie ?) (pendant tout ce temps le bateau gîte et roule et tangue, on se rattrape où on peut pour ne pas tomber)

– IL Y A DES PLIS !

– MAIS ?!?! ON S’EN FOUT !!! ON LE DÉROULERA PLUS TARD POUR L’ENROULER COMME IL FAUT !

– NAAAAAN ! DÉROULE !

Je déroule un poil dans ce joyeux foutoir et on enroule à nouveau, il y a plein de plis avec ce vent, rien à faire, je jette un œil au pilote, on a encore 33 nœuds, 33 nœuds au près c’est pas la même limonade qu’au portant, un bateau de pêcheurs passe à côté de nous, la Jolie Séraphine, on leur fait signe que tout est ok, il s’éloigne, ils sont hyper gentils les pêcheurs dis donc …. Une fois le génois enroulé avec ses écoutes en paquet de spaghettis collés, on reprend le cap, 2 ris et trinquette, pas bien longtemps après le vent tombe, normal, on lâche les ris tandis que je scrute l’horizon

– il y a un autre grain qui nous arrive dessus … et là, ça ne serait pas une tornade ?

Il y a une espèce de nuage blanc en tourbillon qui ne me paraît pas clair du tout 🌪️le pompon,

– bah on verra, hein, si c’en est une on n’y peut rien

Il a raison, pas la peine de flipper d’avance ou pour rien, si c’était une tornade elle ne nous est pas passée dessus, dans l’histoire on s’est pris des vagues dans le dos, dans la gueule, de la pluie, on n’a plus un poil de sec, l’avantage qu’il fasse aussi chaud c’est qu’on n’a pas froid et que ça va sécher sur la bête, en plus ici le pressing coûte une blinde, pour le prix de 4 pressings t’as une machine à laver mais on n’a pas la place dans le bateau.

En tous cas on est arrivés à la Digue.

je suis baba devant ces gros cailloux !

Le lendemain matin, annexe, ponton, à peine le pied posé sur la Digue qu’on se fait cueillir par un des gars qui a un panneau, c’est Zorro qu’il se fait appeler, il loue des vélos et ici pour visiter c’est vélo, il doit y avoir de la demande parce que les trottoirs sont remplis de vélos qui attendent le touriste qui débarque du ferry que l’on voit arriver, Zorro nous demande si on est venu en ferry et comme non mais en voilier depuis la France il nous claque un poing 👊 très yeah man et même à moi, ce qui est remarquable parce que souvent on s’adresse au capitaine et le reste n’est que menu fretin dénué de tout intérêt, les mâles parlent aux mâles et les marins aux marins.

Nous allons voir la fameuse anse de la Source d’Argent, vendue comme « parmi les plus belles et plus visitées au monde pour vous accueillir dans un décor féérique »… et c’est vrai :

très visitée

C’est carrément toute l’île qui est féérique, avec ces blocs de granit hallucinants

en bas c’est pas du granit mais mon menton 😉
c’est du granit rose !

Ici il y a des tortues géantes comme aux Galapagos, celles des Seychelles sont aussi appelées tortues éléphantines ou tortues d’Aldabra, du nom de l’atoll où se trouve leur principale colonie (on voulait y aller mais c’est interdit), elles font 300 kilos et sont donc les plus grosses tortues du monde, avant celles des Galapagos ! le capitaine qui n’a décidément peur de rien leur donne à manger, je lui demande si c’est de la salsepareille, il ne sait pas, pourtant la salsepareille c’est ce que mange les schtroumfs 😂

Et puis je prends mon temps dans le jardin de plantes médicinales et les plantations de vanilliers, je déborde d’infos que je mets progressivement en ordre, tout ça prend un temps de dingue, je vous raconterai plus tard.

et c’est souvent comme ça

Le programme du lendemain est arrêté, : Félicité ! Mais on part plus tard que prévu tellement il pleut, en même temps on n’a que 2,8 miles à faire, pas de vent, moteur, les Seychelles c’est chaud et humide et orageux, c’est la latitude qui veut ça, mais ça n’est pas vraiment agréable quand on n’a pas la clim’ …

On mouille devant Félicité, pas le droit d’aller à terre, ou alors si mais il faut payer, c’est ce que le capitaine a cru lire quelque part, cette île c’est 2 hôtels privés, 1500€ la nuit, les gens y arrivent en hélico, le mouillage est  blindé de charters, on en compte 10 quand on y est, chacun avec une dizaine de personnes à bord, ça fait 100 gus qui se baignent et font du paddle devant la vue imprenable des villas avec piscine à débordement de l’hôtel, ça me fait poiler…

On prend l’annexe pour aller voir la Fouche (je ne sais pas pourquoi mais ça me fait penser à Popeye qui montre la coulée du grand Bronze à Bernard) et les Cocos, il y a des vagues, l’annexe saute et je ne me sens pas en sécurité, je suis naze, on dort mal, il fait extrêmement chaud et lourd et il y beaucoup d’averses violentes, je me lève plusieurs fois par nuit pour ouvrir ou fermer les capots, et en journée la chaleur m’écrase comme une mouche sous une enclume, j’ai envie de rentrer au bateau et de dormir en étoile de mer, mais le mouillage est très rouleur et tintin pour se reposer la nuit venue, je ressemble de plus en plus à une pieuvre en décomposition (comme celle qu’on m’avait servie dans le resto de l’île de Sal, depuis je n’ai plus eu le cran de manger du poulpe)

la Fouche
L’ile Coco, ça valait le coup d’y faire un tour !

Jour suivant, on file d’un coup de moteur sur la Grande Sœur car tout est dans un mouchoir de poche, palmes, masque et tuba, plein de poissons dont des bans de poissonnets rayés vertical noir et blanc qui nagent avec nous, ils passent devant mon masque, me frôlent, ça glisse, c’est zen, j’adore !

y’a pas à dire, ça a de la gueule

Ça roule beaucoup ici aussi alors après le déjeuner, ni une ni deux le capitaine me sort on file sur Praslin ! je sens son impatience grandir tandis que je prends tout de même le temps de boire mon thé rooibos sans me brûler la gueule, enfin je passe mon short, allume les instruments, ferme les capots, c’est parti capitaine !

On passe devant le Maria’s Rock, il paraît qu’il y a un bistrot du tonnerre

Donc on arrive à Praslin, baie de Ste Anne, truffée de bouées et panneaux d’interdiction de mouiller, on se décide à aller demander en marche arrière entre deux bateaux de charter sur un ponton, où est-ce qu’on peut se mettre ? ah bin justement on peut se mettre au ponton si on veut, royal, le capitaine va à la capitainerie comme une majorette à son défilé, l’évidence, le pléonasme, et revient dare-dare, affolé comme notre majorette qui aurait perdu son bâton, 100 balles pour passer la nuit sur ce ponton pourri ! de qui se moque t’on, on largue les amarres et allons quelques mètres plus loin pour mouiller gratis non mais … je fais remarquer au capitaine qu’il y a un bateau avec une ancre avant et une ancre arrière à portée de notre longueur de chaîne, ce qui veut dire que si le vent tourne nous on tournera mais pas lui et qu’on risque de jouer au bateau tamponneur, mais le vent ne tournera pas !

– et s’il y a un grain ?

Il en fait fi d’un balayage de la main, dieu l’entende.

Le soir on mange des steaks au prix du caviar, et il y a un peu de déchets et le capitaine me dit de balancer ça à la flotte :

– tu ne crois pas que ça va attirer des bêtes ?

Et je me mets à imiter une espèce de gros phoque qui se traîne à terre avec une tête débile, le capitaine me regarde en se demandant visiblement s’il ne va pas définitivement en rester là, mais je continue mon imitation visqueuse et ça me fait bidonner encore plus, il se lève de table et fuit dans le cockpit en haussant les épaules

– mais tu déconnes jamais ?!

Je crois qu’il ne déconne jamais ou alors ça fait si longtemps qu’il a oublié (ou alors c’est moi qui suis tarée)

Nuit, BRUIT !  KLONGGGGggggg !!! le capitaine est à peine levé que le bateau résonne encore de quelques gggggg, un petit grain, tout petit, mais suffisant pour faire tourner le bateau qui a été se foutre dans le monocoque de Dream Yacht Charter, bordel on est glissé sous son étrave et son ancre raye la coque de Cap de Miol, il faut repousser le bateau et je m’y emploie des mains et des pieds mais le vent nous pousse dessus, heureusement le grain ne dure pas et on s’extirpe de là, on retourne se coucher, no comment, tant que ce n’est pas à mon actif je reste de marbre.

Le lendemain, annexe, ponton, bus pour la vallée de Mai, il fait une chaleur à crever mais sous les cocotiers c’est respirable, on apprend plein de choses.

Je ne vous parlerai que des coco-fesses parce que là aussi, j’en ai tellement à trier et ordonner qu’il va me falloir du temps !

Les coco-fesses, donc, c’est l’emblème des Seychelles, leur pulpe est vendue très chère, notamment en Chine, pour ses supposées vertus aphrodisiaques, il faut mouler la pulpe, la mettre dans de l’alcool fort et boire le tout, cela donne de la force, c’est le mythe. Il est interdit d’exporter leurs graines non vidées, et une récolte annuelle ne comprend que 2000 noix.

un magnifique coco de mer, arbre sur lequel poussent les coco-fesses

11 novembre : nous quittons la baie de Ste Anne pour Curieuse, en faisant le tour de St Pierre tout simplement magnifique :

Et on s’en va mouiller sur Curieuse, on passe le premier mouillage de Laraie Baie qui est archi rouleur (je l’avais bien dit au capitaine vu que la houle arrivait dessus) alors on contourne l’île pour aller sur l’anse St Jose, ça va beaucoup mieux mais il y a plein de patates de corail, je suis à la barre et le capitaine me guide, à droite, à gauche, point mort, avance, ça dure des plombes et finalement il descend l’ancre mais pense qu’on est sur des cailloux, il s’assied et s’exclame

– Bon ! Mayo !

De la mayonnaise, justement je me demandais si je n’allais pas sortir le pot qu’on trimballe depuis Papeete, ce n’est pas certain que la date de péremption ne soit pas dépassée gambergé-je, comment diable a t’il su que je pensais à ça ?

– Masque, tuba !

Aaaaah ! maillot ! Heureusement que j’ai fermé ma gueule, déjà qu’il est énervé que ça ne se passe pas comme il voudrait, il ne faut vraiment pas appuyer sur le bouton avec le genre de remarque débile dont je suis friande…

Voilà qu’il plonge pour aller voir et revient, bon, on relève l’ancre et c’est reparti pour des à droite et à gauche et tout droit et recule et avance, on mouille enfin, le capitaine replonge pour voir si tout est ok, tout est ok, on met les tauds pour se protéger du soleil et de la chaleur, on déjeune et annexe à l’eau pour une petite rando sur Curieuse qui, de 1883 à 1965 a servi de léproserie, je ne sais pas si cette chaleur/humide pouvait  arranger leurs lésions, je suis dans la dubitation la plus absolue à ce sujet.

Comme d’hab, ça grimpe dans les îles, et je préfère que le capitaine ouvre la marche

très joli point de vue
et en redescendant, une petite plage sublime pour nous seuls

On croise des tortues géantes :

Ce qui me fait me demander ce qu’il y a dans cette carapace :

c’est dingue comme bestioleen Chine la tortue est symbole d’Immortalité. Dans la cosmologie chinoise elle est associée au Yin, à l’eau, à l’hiver et au noir. Elle est utilisée en phytothérapie chinoise pour les traitements de la faiblesse dégénérative.

et des centaines de crabes qui se carapatent à notre approche :

Lendemain matin, on décide de nager avant de changer de mouillage, méfiante je m’enquiers

– il y a du courant ?

– à  peine !

Soit, allons y, mais très vite je m’épuise à force de lutter pour ne pas me laisser entraîner par ce courant d’à peine, je réussis à nager jusqu’à la plage avec mes petits bras, il me rejoint en nageant sur le dos, je lui explique que je vais remonter la plage à pied pour me laisser ensuite porter par le courant jusqu’au bateau, il ne veut pas, il faut tracer direct au bateau exige t’il sans m’en donner la raison pour autant, pffff …

– je nage avec toi !

Pfffff !!

Je n’y coupe pas, j’ai droit à une leçon de natation avec palmes, il m’encourage à sa façon :

– Tu nages mal, c’est pour ça que tu te crèves !

Moi j’essaie juste de rentrer au bateau, je l’envoie sur les roses, parfait, je ne te dirai plus rien ! pfffff ….

Une fois arrivée au bateau, crevée, je lui dis que les leçons de natation ce n’est pas pendant que je m’escrime mais au calme et dans un instant dédié, on ne le changera plus, on lève l’ancre pour aller 1,7 miles plus loin et en face, sur Praslin, Baie Chevalier anse Lazio, un des mouillages les plus réputés des Seychelles, le moteur tourne à seulement 1400 tours et on avance à 6,2 nœuds, ça me parait beaucoup, je dis au capitaine qu’on a du jus dans le cul et fonce voir quelle est la vitesse surface : 3,8 !

– tu vois ! on a 2,5 nœuds de courant portant !

– mais non, c’est la roue à aube qui ne tourne pas bien, on n’aurait jamais pu nager avec 2,5 nœuds de courant !

Peut-être. Mais ça m’étonne.

On arrive très vite dans cette fameuse Baie Chevalier, 4 catas, c’est raisonnable, et on file nager le longs des rochers en granit, il y en a plein sous l’eau, on se promène entre eux pour voir les bans de poissons, c’est magique, une véritable cathédrale sous-marine, une tortue passe, elle a l’air de voler en battant des ailes, au fur et mesure de la journée les catas de charters arrivent, 20 au plus fort de la journée, le capitaine remarque qu’on a l’air d’être les seuls tourdumondistes, on n’a vu que des catas de loc’ et des charters depuis que nous sommes aux Seychelles.

une tripotée de catamarans de location dans l’anse Lazio

En fin d’après-midi, quand le soleil brûle moins, nous prenons l’annexe pour aller voir l’anse Georgette un peu plus loin, seulement 2 charters, pas étonnant parce que c’est rouleur, on s’en retourne pronto à l’anse Lazio qui est vraiment paisible.

un dauphin suit l’annexe 🥰

14 novembre, on s’en va sur Silhouette en passant par les cousin-cousine pour les voir de près, mais on manœuvre sans arrêt alors on n’a pas le temps de vraiment voir, je ne peux même plus vous dire si j’ai réussi à prendre en photo le cousin ou la cousine :

en plus la balancine se coince une fois de plus dans une latte de la GV, le capitaine attrape la gaffe et moi je choque la balancine pour qu’il puisse l’attraper et la ramener du bon côté, ça y est elle est du bon côté, je la récupère vite fait avant qu’elle ne reparte,

– MERDEUUUHHH !!!

– Quoi quoi quoi ?

– La gaffe est à l’eau !

J’ai récupéré la balancine avec trop d’ardeur et ça a arraché la gaffe des mains du capitaine… le temps de faire demi-tour, on ne la voit déjà plus avec les vagues, la poisse, je vais à l’étrave et met la main en visière

– tu vois quelque chose ?

– non … non … ah si ! Je la vois ! légèrement sur tribord !

Le capitaine barre dans la direction indiquée et fait un 8 comme pour un exercice d’homme à la mer, il s’assied et me regarde en enlevant ses shoes :

– Tu peux me récupérer avec la gaffe ?

– Attends, quoi ? Tu veux aller à l’eau ?

– Ouais, je vais attraper la gaffe et tu nous récupères

– Mais qu’est-ce que ça change ? Entre repêcher juste la gaffe ou toi avec ? 😳

Parfois une certaine idée de sa logique me dépasse.

J’insiste pour qu’il laisse tomber cette idée saugrenue, il abonde, probablement a t’il la lucidité de se demander si j’arriverais vraiment à le récupérer, il passe à la barre pour reculer le bateau, accroupie sur la jupe je récupère la gaffe, je n’aurai pas à expliquer aux gendarmes que le capitaine s’est perdu corps et âme pour une histoire de gaffe.

Nous ne serons pas seuls

On dégote un magnifique petit mouillage au nord de Silhouette, superbe, ça donne envie de mettre une palme sur l’île, on y va à la nage, trop joli ! et plein de chauves-souris géantes qui traversent le ciel !

C’est pas un oiseau, c’est une chauve-souris

A notre retour sur le bateau, on constate que le côté hyper rouleur de ce mouillage a encore empiré, pas étonnant que des bateaux qui approchent s’en éloignent aussitôt, à 18h, ras le bol, on lève l’ancre pour rejoindre Victoria et mouiller à côté de la marina, il fait toujours aussi chaud et lourd …

Au près, alors au moteur, comme des vieux

On y reste 3 jours, dont un pour faire les paperasses de sortie, attendons la bonne fenêtre météo et, le 18 novembre, nous quittons les Seychelles pour Mayotte

bye

Alors est-ce que les Seychelles ça vaut le coup ? malgré la densité de touristes sur ces toutes petites îles ? on ne dirait pas parce que je cadre bien mes photos mais oui, il y a énormément de touristes dans les lieux les plus sympas, là où on était seuls ou presque, c’était vraiment moins bien, y’a pas à tortiller, mais oui, ça vaut résolument le coup, parce que c’est beau à se mettre à genoux et à remercier le ciel de tant de beauté 🙏

A peine 2 détails parce qu’il est tard à l’heure où je termine :

  • SMSA : Seychelles Maritime Safety Authority
  • Est-ce que le gros cierge a marché : oui ! le capitaine a réussi ! grâce au cierge et à nos prières ! merci à tous !
très bel autel dédié à la Vierge Marie sur l’île de la Digue

2500 NM

en Inde ? en Chine ? à Maurice, aux Seychelles ?


Faites comme moi, prenez un compas, placez la pointe sur les Cocos, faites un rond de 2500 NM de rayon et devinez où on va partir …le capitaine, dans sa bonté, m’a mise au jus, pour l’instant j’en sais plus que vous.

On s’était dit que comme on passerait près des Chagos on s’y arrêterait, d’abord parce que ce n’est pas demain la veille que nous repasserons près des Chagos, mais aussi que ça nous ferait une halte sur la route comme on s’arrête dans un restoroute sur le chemin de retour, on a beau dire, un restoroute c’est encore les vacances, le capitaine avait écrit aux autorités des Chagos il y a plusieurs semaines pour leur demander l’autorisation de s’y arrêter mais on ne recevait pas de réponse, et justement il en a reçu une quand on était à Hmas (moi j’écrivais Xmas mais je l’ai vu écrit Hmas alors je m’aligne), alors cette réponse c’est qu’il fallait payer 100 £ en faisant un virement sur leur compte et que ça prendrait plusieurs semaines avant d’obtenir une réponse favorable ou non, on s’est regardé avec le capitaine, payer 100 £ et savoir qu’on aura le droit de s’y poser, passe encore, mais sans le savoir et en risquant de se faire déloger à coup de pied dans le cul, merci bien, on ne s’y arrêtera pas et c’est tout, à la limite si on a un problème on ira quand même et comme ce n’est pas habité, si on ne prévient pas et qu’on éteint l’AIS on devrait passer inaperçu, mais bon, l’idée c’est qu’on les dédaigne et qu’on se fait les 2515 NM jusqu’aux Seychelles (vous aviez trouvé la bonne réponse ?), soit 4657 kms d’une traite, ça fait une transat, si on fait du 7 nœuds de moyenne ça demandera 15 jours, ceci étant nous sommes sur l’océan indien et sa réputation n’est pas des plus tranquilles, le copain du capitaine qui a fait le tour du monde en 1 an avait commenté son passage ici de « front puissant, mer cassante », ce n’est pas engageant mais quoi, impossible de reculer, je télécharge fébrilement des GRIB qui tous nous donnent un vent d’Est ou d’Est-Sud-Est à 15/20 nœuds, j’aurais brûlé un cierge en faisant une prière qu’on n’aurait pas eu mieux , et de fait, cela fait deux jours que nous naviguons avec ce que le GRIB a prévu, on a bien quelques rafales à 25 mais ça ne fait rien car on est sous génois tangonné et au portant je me ris de 25 nœuds, mais à peine le vent faiblit il, un tant soit peu, un chouïa, que le capitaine parle de spier, je lui ai vertement répondu qu’on navigue peinard donc passerait si c’était pour 3 jours mais vu qu’on en a pour 2 semaines j’ai pas envie de me faire tabasser, et puis crotte quoi, on avance à 7,5 de moyenne, que demande le peuple, il a haussé les épaules,

– on ne se fait pas tabasser à 20 nœuds !

– ouais, pas sous génois tangonné mais sous spi le bateau ballotte dans tous les sens !

Et c’est vrai parce que le génois il est sur étai mais pas le spi, même le capitaine a dit que pour mettre le spi il faut que la mer soit plutôt calme (sinon le bateau roule et emporte le spi qui fait rouler encore plus et on fait culbutos et c’est la gerbe, peut-être que d’aucuns marins vous diraient que même pas mal mais bien sûr, ça serait de la frime et puis c’est tout) et je dois vous dire que bien que nous soyons au portant, la mer n’est pas rangée et on roule bien comme il faut, toujours est-il que pour l’instant on n’a pas mis le spi, et c’est moi qui ai installé le génois tangonné sous la supervision (aiguë) du capitaine, en général c’est lui qui installe et je l’aide en obtempérant à la vitesse de la lumière si j’entends ce qu’il me demande mais parfois il marmonne face au vent et je ne l’entends pas et ça l’énerve de me voir bailler aux corneilles , cette fois c’était le contraire et ça m’a bien plu, quand on reviendra je serai vraiment une équipière efficace, il m’aura fallu un tour du monde pour y arriver, encore heureux, parfois il me laisse aussi empanner la GV ou prendre un ris, la confiance s’établit petit à petit, je ne sais pas si ça vient de moi qui n’en inspire pas d’emblée ou si c’est lui qui ne fait pas confiance facilement en ce qui concerne son bateau, toujours est-il.

On file à 8 nœuds, pas besoin de spi quoi ! et on voit que ça bouge parce que je n’ai pas réussi à avoir une photo nette … et on voit aussi qu’on va quasi plein ouest et qu’il nous reste 2465 NM à tirer

De jour on est tout seul mais la nuit il y a des bateaux de pêcheurs un peu partout, des indonésiens, il y en a qui ont de la lumière mais pas pour la plupart, on les voit à l’AIS, quand on les appelle à la VHF ils ne répondent pas, on se demande avec déglutition s’il n’y en aurait pas qui n’auraient ni lumière ni AIS, on épie la mer à tour de rôle, on dort en pointillés, le jour suivant on voit aussi quelques cargos et pêcheurs, preuve qu’ils ne pêchent pas que la nuit comme j’aurais pu hâtivement le conclure, la nuit encore suivante, bien que nous surveillions presque assidûment (oui, presque, faut pas pousser), aucun bateau, en alerte pour rien donc, sinon y’a pas grand chose à raconter parce que le vent est stable et on file bien, pas besoin de manœuvrer, le capitaine a dit que je me démerde super bien pour la bouffe parce que je lui fais des plats nouveaux presqu’à chaque fois et que c’est toujours bon, maintenant il lui arrive de me demander avec un air gourmand ce que j’ai prévu alors qu’au tout début il se défendait de faire une croisière gastronomique et revendiquait vouloir une nourriture spartiate, un vrai dur, je ne fais rien de gastronomique mais je fais du bon manger parce que sinon ça serait d’un de ces tristes quand les seuls bons moments sont ceux des repas, pour tout dire il y en a certains autres des bons moments, par exemple euuuh … la douche tiens ! Ou quand je me fais un peu bronzer sur le pont pour ne pas être blanche comme un bidet (le bidet ! Quelle invention ! Passée de mode et pourtant, si je m’étais écoutée j’aurais fait un bouquin de photos des chiottes les plus remarquables dans lesquels j’ai eu l’honneur de déposer mon ADN, et dans cette très longue liste il y a les chiottes du Byblos à St Trop, avec 1 bidet à côté de chaque techio pour dame, la classe, dans le genre classe j’en ai utilisé de chouettes à Las Vegas, le luxe, mais celui qui tient le haut du pavé reste encore aujourd’hui un véritable autel dédié à la Vierge Marie, c’était quand même un peu chelou de pisser au milieu des cierges électriques) (un des pires c’est celui où tous les murs et le sol étaient en miroirs, l’horreur intégrale, ça donnait pas envie de pousser), vous vous posez peut-être la question de savoir s’il existe d’autres moments qui agrémentent joliment les grandes traversées, certes, et s’ils peuvent se dérouler par tous les temps comme le fait de manger, et bien oui, par tous les temps, et parfois je ne vous cache pas que c’est acrobatique, à propos d’acrobatique je précise que nous n’avons toujours pas ouvert le Scrabble, ce n’est jamais ça qui tente le capitaine, et puis aussi la gym que nous nous appliquons à faire régulièrement sinon on s’encroûte, avec tout ça les journées passent vite et on a bonne mine.

Mercredi 18 octobre, le vent a faibli et il y a encore une bonne mer alors on roule, le capitaine m’avertit quand il voit une grosse vague qui arrive, tiens toi isabelle ! conseil superfétatoire s’il en est, quand les voiles claquent ça le fait tiquer, parfois le vent remonte sous un nuage mais ça ne dure pas, le drapeau a encore perdu des plumes, il ne restera plus rien à me dédicacer si ça continue !

reconnaissez vous le drapeau français ?

Cette nuit à 3h, j’ai vu que notre cap était vraiment trop au sud, de 30 degrés par rapport à notre route (le pilote automatique est en mode vent donc si le vent tourne ça change notre cap) (je ne fais pas affront aux navigateurs qui me lisent, j’explique pour ceux qui ne savent pas), que faire, attendre pour voir si ça va revenir comme avant ? attendre le jour pour empanner ? … attendre me semble nuitamment la meilleure option afin de retourner dormir et laisser le capitaine faire de même, la petite voix du diablotin me siffle d’aller me recoucher, celle de l’angelot est outrée, se taire ! quel crime de lèse majesté isabelle ! 30 degrés du cap bon sang ! J’allume Navionics pour voir depuis combien de temps ça dure, et bien ça dure depuis trop longtemps c’est certain, je m’ébroue mentalement et vient m’asseoir près du capitaine pour le réveiller en douceur et lui partager ma pensée tandis que l’angelot fait la nique au diablotin (qui prendra sa revanche n’en doutons pas)

– capitaiiiiine ? chuchoté je sur le ton avec lequel on berce un enfant malade

le capitaine ouvre un œil qui se tourne aussitôt vers moi comme celui d’un caméléon, quoi ? prêt à dégainer son colt , je chuchote toujours en lui tapotant légèrement l’épaule

– on est trop sud, il faudrait empanner

Il se retourne d’un mouvement qui s’en fout en me demandant pourquoi je l’ai réveillé pour ça, plus tard ! voilà, c’est pour ça que je ne sais pas toujours quoi faire parce que les mêmes circonstances n’aboutissent pas toujours à une même conclusion, pour ne pas dire jamais, je me jette sur ma couchette le cœur en paix mais tintin pour me rendormir, j’étais trop prête à empanner, ce que nous faisons dès notre réveil et on en profite pour envoyer le spi, maintenant je me marre à chaque fois qu’on envoie le spi parce que je me rappelle d’une fois où je m’en étais occupée (sous la surveillance pénétrante du capitaine), il m’avait posé des questions au fur et à mesure de mon avancée, et maintenant tu fais quoi ? j’avais balayé d’un regard le tangon, la balancine, le hale-bas, le bras et l’écoute, tout étais mis en place, j’avais clamé

– je lance le spi !

Je m’étais mise à craindre qu’il aille jusqu’à vouloir que je le hisse toute seule alors qu’en général il est en pied de mât et moi au winch, mais non, avec une moue narquoise il avait fait le geste de balancer un truc par dessus bord

– comment ça tu « lances » le spi ?

pensant à une simple erreur de vocabulaire

– euuuuh … je l’envoie !

puis voyant sa tête accablée

– aaaah je monte le tangon déjà !

C’était la bonne chose à faire, maintenant à chaque fois qu’on envoie le spi, je le revois faire ce geste de balancer le spi en paquet dans la flotte et ça me fait marrer parce que je visualise la tête qu’il faisait

On a entre 15 et 20 nœuds plein cul, on avance entre 7 et 8, un peu de mer mais finalement on ne balance pas plus que sous génois tangonné, enfin guère plus, on a fait plus du tiers de la route, pourvu que le vent se maintienne, la nuit suivante le vent tombe à 12/14 et adonne, on se retrouve avec un cap trop nord, je me dis que ça va faire comme hier à savoir empanner dès le saut de la couchette, et puis non, le capitaine décrète qu’on prend d’abord le petit dèj et qu’on verra ensuite ce qu’on fait, de toutes façons comme on a le vent plein cul, on doit tirer des bords et on va ou trop nord ou trop sud, on prend le petit dèj et on attend de voir, le vent monte à 22, à 24, je la ramène

– on pourrait empanner et en profiter pour passer en génois tangonné ?

Le capitaine émet le son d’une vieille porte rouillée qui grince sur ses gonds,

– on ira moins vite (et tout le monde sait qu’il faut toujours aller plus vite) regarde il y a seulement 16 nœuds de vent maintenant !

– mais tu vois bien que ça monte progressivement, et puis le bateau zigzague de plus en plus, c’est désagréable

– ça fera pareil sous génois

Mensonge ! Oh le manipulateur qui essaie de m’embobiner !

Finalement le vent s’établit à 20 plutôt qu’à 16, on empanne et génois tangonné, pamdampatchi 🥁

Sinon j’ai ouvert une de ces fameuses boîtes de bœuf cuisiné à la casserole achetées aux Cocos, slurp me régalai je par avance … dé-gueu-lasse, une espèce de gélatine immonde avec exactement 8 petits dés d’une viande vraiment coriace sous la dent alors qu’en ayant trempé si longtemps dans sa boîte elle aurait dû se ramollir un minimum quoi, 3 petits pois et 4 cubes de carottes beaucoup trop ramollis pour le coup, imbouffable

– moi j’aurais pas acheté ça ! (la remarque empathique par excellence)

Et moi j’avais confiance en l’étiquette, c’est pourtant pas compliqué de faire une bonne daube de bœuf et de la mettre en boîte, pourquoi inventer une recette aussi dègue ?! (pour faire du fric isabelle), j’ai posé sur chaque bol de riz 4 petits dés de viande sans la sauce (de merde) et balancé les 98% de la boîte à la mer, j’aurais bien voulu voir la tronche des poissons qui l’ont goûté, à propos de poissons il y a plein de poissons volants ici, on trouve plein de bébés minuscules sur le pont, 5 millimètres voire moins, hier il y en a un qui a atterri à mes pieds et je me suis empressée de le renvoyer à l’eau, il a dû avoir la trouille de sa vie.

Le temps passe, les jours avec lui, on alterne spi et génois tangonné, surprenamment la mer est plus forte que le vent, croisée qui plus est, on est ballotés, mais au bout de quelques jours de mer, ballotés ou non c’est kif-kif, on le remarque à peine, sauf quand c’est vraiment une grosse vague, enfin résultat à un moment le capitaine me crie d’en bas regarde le spi ! quelle idée, bon, je suspends la lecture de mon polar pour regarder le spi, bin mince alors, il est tout entortillé autour de l’étai de génois

– bin mince alors ! il est tout entortillé autour de l’étai de génois !

Le bateau est parti à l’abattée avec une grosse vague, la GV a déventé le spi tandis que le bateau roulait sur l’autre bord et avec ce mouvement de balancier le spi est allé s’enrouler autour de l’étai.

– mais tu l’avais pas senti ?!

– bin non, j’avais bien senti qu’on ralentissait mais comme il y a moins de vent …

– choque l’écoute ! me crie t’il depuis les cabinets, il doit s’en remettre à moi qui, certes, veux bien choquer l’écoute mais dans quel but ? j’arrive en titubant devant le winch (ça roule) et voit le capitaine qui déboule en remontant son short quitte à trébucher, il fonce à l’avant du bateau regarder les dégâts et m’engage en criant à choquer en grand, je m’exécute mais ça n’a pas du tout l’air d’arranger nos affaires, je reborde aussitôt pour éviter que ça n’empire, il revient en aboyant qu’il aurait fallu faire quelque chose tout de suite, je le calme d’un ce n’est pas de ma faute olympien tandis que je débrasse et qu’il reprend le hale-bas, si ça ne marche pas d’un côté on tente de l’autre, c’est de la mienne ! qu’il me balance comme un môme en manque de repartie un peu finaude, m’enfin c’est à cause du vent et des vagues, je me retiens de lui signaler qu’à tout prendre il aurait mieux valu affaler le spi avant que le vent ne monte à 20 et plus mais qui c’est qui garde le spi le plus longtemps possible, bref, on réussit à le détortiller et à l’affaler sans le déchirer, on est seulement en train de le plier dans le cockpit que le capitaine relève le nez comme un chien aux aguets

– y’a plus d’air !

– comment ça y’a plus d’air ? il y a 17 nœuds !

Il serait prêt à renvoyer le spi, dès qu’on descend en dessous de 8 nœuds de moyenne maintenant, il se plaint qu’on se rabale et qu’on navigue comme des vieux, qu’est-ce qui faut pas entendre. En parlant de spi, je lui ai posé des questions sur la taille et le grammage des spis, il en a plusieurs mais il en voudrait un supplémentaire, taillé plus petit pour qu’il gonfle moins en haut afin de tenir jusqu’à 25 nœuds tranquille, bin voyons, ça voudrait dire qu’il garderait le spi jusqu’à 30, brûlons un cierge pour que cette idée soit définitivement éradiquée de sa cervelle monomaniaque.

Et chaque jour apporte son lot de cargos, des machins de 390 mètres de long et 65 de large, certains passent au loin, d’autres bien proches, nuit et jour il faut veiller, en tous cas on est à mi-chemin

Hier c’était pépouze, vent 14/15, GV et génois tangonné, un vrai dimanche, cette nuit sur le coup de 5h, heure des Cocos Keeling, vent à 12 qui est passé à l’Est, notre cap est à 40 degrés trop sud, on empanne et on voit le soleil se lever, avec toujours cette étoile scintillante qui nous indique l’Est tout au long de la nuit, je me demande si c’est Canopus parce que Canopus est la 3ème étoile la plus brillante après le Soleil et Sirius, et comme elle est située à environ 310 millions d’années-lumière du soleil, de loin on ne doit pas la voir bouger des masses …je me suis d’abord demandé si c’était Vénus parce qu’on peut la voir aussi dans l’hémisphère Sud, mais Vénus elle se lève à l’ouest et elle se couche à l’est, donc elle transite durant la nuit, ce qui prouve que ce n’est pas cette fameuse étoile … on en parle avec le capitaine pendant le dîner sur nos genoux dans le cockpit, il éteint sa lampe frontale après le café et on regarde le ciel, on est aux premières loges pour profiter du spectacle.

là c’est la lune à l’ouest, dernier tiers de la nuit, vous savez à quoi on le voit ?

Spi quand on veut avancer parce qu’on se traîne, mer croisée, chahutation, c’est pas le fun, ce qui est fun par contre c’est qu’à force je n’ai plus peur du spi, du moins quand on a ce temps et qu’on ne voit pas de grain à l’horizon. Empannage plus tard, le soir on affale pour passer la nuit tranquille, le lendemain matin le vent est acceptable, on laisse le génois tangonné, le capitaine se recouche après le petit dèj, je m’allonge sur le pont à tribord afin de continuer cette entreprise de brunissage de ma peau, ca ne fait pas 10 minutes que j’en profite quand j’entends ISA ?!

– j’suis là
Bon, flûte, je n’arriverai jamais à bronzer.

ISAAAA ?!?!?!

– JSUIS LÀ !!

Le capitaine surgit dans le cockpit, l’air tout affolé

– je ne te voyais pas ! j’ai regardé partout et je ne t’ai pas vue ! … dis donc ça fait quelque chose !

Je vois très bien ce que ça fait, ça m’est déjà arrivé de croire qu’il était tombé à l’eau !

Arrive midi, l’heure du crime, une claque porte (spéciale dédicace à mes cousins) (midi, et alors, je prends des libertés, l’écrivain fait ce qu’il veut), le capitaine et moi sommes affairés à une occupation qui nous distrait, le temps requis, de notre environnement, quand soudain KLOOONGGGggg, un sacré grand bruit, toutes affaires cessantes, le capitaine se dresse dans le cockpit, MEEEERDE PUTAIIIIN !!! hausse vertigineuse de mon taux d’adrénaline, je relève la tête, quoi quoi quoi ? on a empanné ! Comment Dieu est-ce possible sous pilote, génois tangonné et frein de bôme qui est un bloqueur de bôme vu comme le capitaine s’en sert, ce qui fait que la bôme n’a pas bougé et est toujours sur tribord, est-ce possible d’empanner rainsi ? C’est.
D’ailleurs on le voit avec le génois gonflé à contre (le capitaine me dira plus tard qu’il n’était pas gonflé à contre, et moi je vous dis que je n’ai pas la berlue) je bondis dans la descente pour attraper la commande du pilote tandis que le capitaine a sauté sur la barre en me criant d’appuyer sur stop, je n’ai pas mes lunettes alors je ne vois pas bien le bouton stop et puis si, stop, le capitaine a pris le pouvoir sur les éléments et braille que j’aurais dû appuyer sur le stop dans le cockpit au lieu d’aller chercher la télécommande, comme si j’avais la tête à ça extraite brutalement de ce qu’il me faisait subir, il est magnifique à poil à tenir la barre mais ce n’est pas le sujet, il m’ordonne, j’obéis, relâche le frein de bôme pour aider à passer la voile du bon côté, ok mais le génois est toujours à contre, j’invente pas, on est à la cape ! m’informe le capitaine, ce qui me fait une belle jambe (et prouve que le génois est à contre), je ne sais pas ce qu’il veut faire mais je sais qu’il va falloir faire alors je file fermer les écoutilles pour éviter de foutre des cordages dedans pendant la manœuvre (toujours cette sensation d’être une hôtesse de l’air qui déambule pour vérifier la fermeture des portes avant le décollage) (j’ai peut-être été une hôtesse de l’air dans une autre vie), au passage je cherche désespérément mon short et mon teeshirt des yeux, doux Jésus où est-ce que j’ai bien pu les balancer, ah ! les voilà ! je saute dedans à cloche-pied autant qu’à la hâte,

– mais qu’est-ce que tu fabriques ?!

– je m’habille !

Il ne sera pas dit que je vais aller courir sur le pont les miches à l’air, je ne pense pas que cela me mette à mon avantage bien que je sois consciente qu’autrui puisse être émoustillé par des trucs qui me dépassent (j’ai lu des choses), hop mes shoes et mes lunettes, hop je surgis dans le cockpit, prête à affronter les éléments, on réempanne du bon côté, on sécurise le tout, le capitaine s’approche de moi avec un sourire, qu’est-ce qu’on disait rappelle moi ? il n’est pas dit qu’il ne finira pas une tâche entamée avec tant d’ardeur alors il l’achève ardemment.

Plus tard on prend un ris, le vent est monté, on trouve qu’ici la mer est bien plus forte que ce qui devrait être avec ce vent, peut-être à cause des courants ? Peut-être pour coller à la réputation de l’océan Indien ?
Pour ne pas déranger le capitaine pendant qu’il mange, j’attends la fin du déjeuner pour lui demander

– Comment ça se fait que le bateau n’a pas réempanné tout seul dans la foulée ?

Il me sort son fameux regard qui se demande d’où je sors pour poser ce genre de questions :

– Bin … parce que la grand-voile n’était pas du bon côté !

– Aaaaaah !

Comme tout est simple quand on sait, et donc, pendant que je me rhabillais, il avait passé le chariot à bâbord ce qui avait permis de réempanner ensuite fingers in the nose, on n’a rien cassé et je peux vous dire que le frein de bôme a fait son office, la bôme est restée en place, et je peux vous dire aussi que ça fait bizarre d’être tribord amure avec la bôme à tribord, l’impression que le bateau est hors de contrôle, du moins du mien, le capitaine a tout de suite capté ce qui se passait et fait ce qu’il fallait, j’apprends encore et encore.

Le vent monte et on a du courant de face, la mer est hachurée et bien agitée, c’est pour ça qu’on bouchonne dit le capitaine, et il y a de gros nuages dans le ciel, en même temps où pourraient ils être, le soir en cuisinant capots ouverts, un gros poisson volant atterrit dans le bateau et se met à frétiller comme un fou sur le plancher, à un poil près il tombait dans la poêle et cuisait direct, tout de suite il empuantit le bateau, c’est fou ce que ça peut puer les flying fishes, le capitaine, n’écoutant que son courage et son bon cœur, attrape un bout de PQ pour éviter d’avoir les doigts qui schlinguent toute la nuit, saisit l’animal par la queue et le renvoie d’où il est venu, je ne sais pas s’il est indemne de son saut de l’ange mais encore un qui n’a pas dû comprendre ce qui lui arrivait.

le capitaine prend la température

Aujourd’hui le vent est encore monté, 25/28 établi, et on a eu des grains avec 33 nœuds, finalement on a pris 1 ris1/2 dans le génois et un 2nd dans la GV, on navigue comme des sexas s’est plaint le capitaine, n’empêche que depuis le bateau est nettement moins secoué et j’ai même pris ma douche sur la jupe. Et puisqu’il se plaint qu’on ne va pas assez vite :

– Pourquoi tu as voulu prendre un 2nd ris dans la GV après en avoir pris 1 dans le génois ?

– Pour équilibrer

Certes, mais encore ?

– sinon on lofe

– Ah ouais ? …. (neurones en action) Pourquoi ça fait lofer ?

– le génois il fait abattre le bateau parce qu’il est en avant du plan antidérive et la GV elle le fait lofer puisqu’elle est à l’arrière

– aaaaah ouaaaaaiiiiis

– Je te l’ai déjà dit isabelle

– ah ouais ? … moi j’ai besoin de plusieurs couches pour retenir… et toi tu retiens tout quand on te l’a dit une fois ?

– nan, moi je retiens rien
De cette belle nuance qui est sienne

Alors que revoilà la sous-préfète … (pour nos amis cinéphiles)

Jeudi 26 octobre, depuis hier les grains se succèdent à un rythme lent, ça lave le bateau, on n’a plus qu’un seul ris à la GV, mer toujours confuse et agitée alors sommeil encore en pointillés, plus tard on lâche le dernier ris, on a encore 16 à 20 nœuds

Vendredi 27, le vent est tombé à 10/12 au petit matin, avec la houle et les vagues décousues les voiles et la bôme claquent, après le petit dej on empanne et on envoie le spi, ça bouge toujours autant et la GV claque, on l’affale pour être seulement sous spi, on avance à 4,5, pour couronner le tout on a un courant de 0,8 de face, le bateau bouchonne toujours autant et c’est encore plus désagréable quand on n’avance pas, c’est double peine, on est à peine posés que le vent a tourné, il faut empanner donc affaler le spi, le capitaine constate

– on va se retrouver sans voile …

– on n’a qu’à mettre le génois pendant qu’on change tout de côté ? (je trouve toujours quelque chose à répondre)

– mouaifff ….

– ou alors on met le moteur le temps de renvoyer le spi ?

– mfffff

Bon, on affale, le spi danse et on en mouille une partie dans la manœuvre, je déroule le génois pendant que le capitaine récupère écoute et bras, le génois ne tient pas et claque dans tous les sens, les écoutes se balancent comme des fouets furieux à côté du capitaine, attention à toi ! aussitôt je l’enroule car il ne sert à rien et on met le moteur, on va voir ce que ça donne, on a bien fait, après le vent fait n’imp, passe de 5 à 10 et redescend, passe de 160 à 50 degrés et remonte, 3 jours comme ça soupire le capitaine avec une moue désabusée.

le GRIB n’est pas optimiste quant à la remontée du vent …

Hier en fin d’après-midi, très gros grain qui lave le bateau, comme on a tout fermé c’est une véritable étuve à l’intérieur, faire pipi en est angoissant parce qu’on ne sait pas si on ne sera pas évanoui de chaud avant d’avoir réussi à vider sa vessie, on passe la nuit au moteur et on essuie plusieurs grains, dès qu’il arrête de pleuvoir on ouvre en grand pour ne pas mourir cuits à la vapeur comme des raviolis chinois, ce matin pendant le petit dej le vent remonte à 12/14 de travers, on se doute que c’est l’effet d’un des gros nuages, mais finalement ça dure, la dernière bouchée avalée on déroule le génois puis on monte la GV, alors tenez vous bien : SANS SE METTRE FACE AU VENT 😵, comme il y a toujours de la houle et pas bézèf de vent, le capitaine a un peu lofé, laissé la bôme désaxée pour qu’elle soit grosso modo face au vent, et il l’a hissée là, sous mon ébahissement, c’est super pratique de faire comme ça ! que je me suis dit, me rappelant de certains hissages de GV face au vent avec une mer agitée qui me faisaient regretter d’avoir un estomac, le temps de le faire le vent est déjà retombé à 8, mais il est de travers alors on avance, et puis ça retombe comme c’était monté, le capitaine me dit qu’allez hop on affale et pendant que je remonte le charriot au milieu il lofe, il m’envoie relâcher le frein de bôme et passe le chariot de l’autre côté, je n’y comprends rien, il vire, bon, et puis on se remet au cap sur l’autre amure

– bin ?! on ne devait pas affaler ?

– si mais le vent est remonté quand j’ai manœuvré, et il est passé de 130 à tribord à 120 à bâbord

Ouais, vous vous doutez bien qu’en étant aussi versatile et avec ce ciel rien ne va durer, effectivement le vent retombe doucement

– aaaah là il faudrait mettre le gennaker
Il ne va pas me faire le coup j’espère !

– mais bon, pas la peine, sinon on ne va pas arrêter de manœuvrer
Je ne vous le fais pas dire.
De nouveau plus de vent, de nouveau on affale et moteur, au moins ça occupe, je me demande à voix haute si le fait de faire ce genre de manœuvre ne nous fait pas tomber la moyenne finalement, tut tut tut qu’il me fait avec sa langue en secouant la tête de gauche à droite (ça veut dire non), je n’en suis pas si sûre …
Nous sommes en gros à 5 degrés de latitude Sud,

– ce temps là c’est celui du pot au noir ! s’exclame t’il debout sur le pont, le nez levé vers ce ciel dans les camaïeux de gris
Tiens, je l’avais oublié celui là, il nous reste 230 miles à faire, on mettra un jour de plus que prévu, au moins on n’a plus 1 nœud de courant dans la gueule comme depuis 2 jours, du coup on avance à 5 nœuds au lieu de 4.

Des fois on met le génois, il balance sur son étai comme une grenouillère sur un fil à linge, on l’enroule, une couche nuageuse nous protège de la chaleur cuisante du soleil, c’est bien, finalement le capitaine dit que bon an mal an on avance ! il n’est plus dans la compète, il a juste envie d’arriver un jour.

Dimanche 29
Hier soir la lune était pleine, lumineuse au point que sont reflet sur l’eau était or, on a bien passé deux heures à simplement l’admirer, bien que je rompisse régulièrement le silence …

– Je me demande qui a appelé la lune « lune » … qui a compris pourquoi elle changeait d’apparence chaque jour et que ça formait des cycles et que ça recommençait… et idem pour le soleil … et tous les mots d’ailleurs, c’est fou ce que le langage peut exprimer, des choses, des émotions, des concepts … ça me ramène toujours à la même question, pourquoi tout ça, pourquoi nous, toute cette intelligence, plutôt que rien ?

Avec toutes les questions que je pose au capitaine quand on regarde le ciel, il me dit que je devrais acheter l’astronomie pour les nuls (du coup je viens de le faire en format Kindle, c’est moins encombrant dans le bateau). Pour les autres émanations de mon esprit, il ne pipe mot, il s’en fout pas mal.

Sinon, on est toujours au moteur, peu de vent mais de la houle courte qui fait rouler le bateau, ciel gris, grains, quand on met le génois il bat de l’aile comme un oiseau blessé, le capitaine décide de le tenter tangonné mais problème : quand on a la GV on tangonne au vent, alors là sans GV, on tangonne au vent ou sous le vent ? Je lui donne mon avis puisqu’il me pose la question

– je dirais sous le vent … mais c’est toi le spécialiste et tu as un raisonnement plus élaboré que le mien (tant qu’on parle de voile entendons nous bien, sinon je commence émettre des doutes) (j’en profite pour rappeler que j’ai de l’humour)

– … (front plissé de réflexion) … ouais … je dirais ça aussi … parce que ça sera mieux que ça soit le guindant qui reçoive le vent plutôt que la chute …
Voilà, chez moi c’est intuitif, chez lui élaboré.

On s’exécute, bon, on doit quand même prendre un ris pour qu’il batte moins, le tangon est à tribord, on est quasi plein cul bâbord amure, quand la houle (qui vient de 3/4, bâbord arrière) arrive, on gîte à tribord et hop le génois se gonfle, la houle passe et hop on gîte à bâbord et hop le génois claque, et ainsi de suite, la mer est vraiment chaotique, on avance à peine plus vite si je veux euphémiser, en plus on a 0.5 nœud de courant dans la gueule, tout pour plaire.

c’est mou


On range ce qu’il y a à ranger dans le cockpit tout propre grâce à ces grains, je demande si on range le bras de spi laissé en couilles-de-chat sur une filière à dessein, le capitaine temporise, on va peut-être avoir l’occasion de le renvoyer, à mon tour d’arborer une moue dubitative,

– avec ce qu’annonce le GRIB ?
Son visage manifeste la circonspection la plus totale, sait-on jamais ce que la nature nous réserve, j’ajoute

– et avec les grains qui se succèdent ?
Cet argument a raison de l’écoute de spi on la range et ça m’arrange, affaler le spi en urgence sous la pluie et les rafales alors qu’il ne nous fait avancer qu’à 3 nœuds entre les grains, merci.
On devrait arriver demain.

Mahé

Et oui, cochon qui s’en dédie, on arrive le lendemain matin, on voit île de Mahé devant et à tribord, celle de Praslin :

on la devine dans les nuages

Le capitaine change le drapeau au bout de sa vie pour un neuf, il est temps :

Le port contrôle nous appelle à la VHF, ils nous ont vu arriver, ils nous donnent une position GPS pour mouiller et nous disent de hisser le drapeau jaune, c’est marrant, c’est la première fois qu’on nous donne une position GPS pour aller mouiller !

on longe l’île au cerf

Le capitaine entre le point GPS sur Navionics et on y va, en se disant que bon, ok, mais pas besoin d’être précis au centimètre, et puis en approchant du point, on ne descend pas en dessous de 18 mètres de fond et il y a pas mal de houle, ça voudrait dire qu’il faudrait dérouler beaucoup de chaîne, et quand on passe pile sur le point GPS, il n’y a plus que 13 mètres de fond et très vite le fond repart à 20 mètres, il faut donc mouiller pile au point GPS, bon, je suis à la barre en marche arrière et le capitaine à l’étrave, prêt à appuyer sur le bouton à mon ordre (quel ascendant, je le tiens en mon pouvoir, ça va me monter à la tête), il ne peut pas s’empêcher de me dire par ici ou par là, à droite, à gauche, c’est dingue parce qu’il n’a pas Navionics sous les yeux alors qu’est-ce qu’il en sait, des fois ça m’énerverait presque, alors je fais ce que j’ai à faire et quand je pense qu’on est bons je lui crie vas-y ! 14 mètres ! le temps que l’ancre descende on devrait arriver pile sur les 13 mètres, gagné, on est des chefs, dans ma tête on se croirait dans un film américain quand les gars de la NASA se lèvent pour applaudir à tout rompre l’explosion d’une météorite qui menaçait l’humanité, on appelle les customs à la VHF et ils arrivent pronto sur un bateau pour sauter à notre bord, avec la grosse houle ça n’est pas si simple et les gars ont l’air sportifs comme des dugongs (appelés vaches marines en Nouvelle Calédonie) (quand je l’ai dit au capitaine il m’a répondu que ouais parce qu’ils broutent), ils y arrivent malgré tout et c’est parti pour la valse des papiers, très vite celui qui a l’air d’être le chef et encore plus fatigué que les autres nous déclare qu’il nous laisse tous les papiers, nous écrit une liste de ce qu’il nous faudra lui procurer en nous invitant à passer demain à terre au bureau des douanes et à l’immigration, et d’un signe tout ce monde lève le camp sans jeter le moindre coup d’œil dans le bateau, on serait venu avec des opossums pour envahir les Seychelles qu’ils n’en auraient rien su.

Eden Island, et derrière, Victoria sur l’île Mahé


On relève l’ancre pour aller à la marina d’Eden Island, je les appelle à la VHF pour les prévenir, leur demande de quel côté on sera amarrés malgré les signes de dénégation du capitaine qui doit trouver que ça fait clampin, mais je fais bien car le gars de la marina me dit que c’est à la méditerranéenne, donc sur pendille, heureusement que j’ai demandé parce qu’en général on prépare des pare battages et des amarres des deux côtés et ça n’aurait servi de rien, ma foi ça fait belle lurette qu’on n’a pas été sur pendille et je ne me souviens plus de ce qu’il faut faire, ça sent le cafouillage à plein nez, mais le gars m’a dit qu’ils nous aideront que je dis, soulagée, au capitaine,

– pas besoin ! tu sauteras sur le quai pour amarrer derrière et ensuite tu viendras choper la pendille jusqu’à l’avant pour la mettre au taquet

Bin tiens.

Quand on arrive à la marina, un gars sur un ponton nous fait de grands signes pour nous indiquer notre place, je fais de même pour lui répondre, le capitaine y va en marche arrière, je balance une première amarre au premier gars, une seconde au second, j’arrange les pare battages par rapport au catway, le gars me tend la première pendille en me conseillant de mettre des gants à cause des coquillages qui coupent les doigts, chevaleresque le capitaine enfile des gants et le fait à ma place, nous voilà arrimés sans un cri, sans une larme, très très bon accueil aux Seychelles !

J’ai demandé au capitaine de me dédicacer le drapeau que j’ai posé sur la table avec un marqueur, il devait être en panne d’inspiration car il l’a laissé là plusieurs jours, et puis comme j’insistais il a écrit « de la Nouvelle Zélande aux Seychelles, ça use ! » et signé de son prénom et de Cap de Miol.

– C’est pas une dédicace ça ! quand on demande à un écrivain de dédicacer son bouquin, il demande à qui, sinon ça peut être pour n’importe qui, alors est-ce que tu veux bien me le dédicacer ?

ça le dépasse ce que je lui raconte, mais il prend le marqueur et il ajoute :

avec un cœur ! ça c’est de la dédicace ❤️ !

Encore un effort et vous pourrez retourner à vos occupations :

  • Faire la nique à quelqu’un : se moquer de, narguer quelqu’un – expression vulgaire et populaire venant de l’arabe nikah (faire l’amour) qui donna le mot français forniquer. Au Moyen-Âge, on utilisait faire le niquet pour montrer son mépris à autrui. Rapidement, cette expression se transforme en faire la nique. 
  • Les étoiles observées ne sont pas les mêmes dans l’hémisphère Nord et dans l’hémisphère Sud et c’est bien normal : l’hémisphère Sud dispose de 46 constellations (contre 39 dans le Nord), il est considéré comme le plus riche en étoiles mais on n’y voit pas la Grande ni la Petite Ourse, pas plus que Cassiopée ou Orion, et l’étoile Polaire qui indique le nord n’y est également pas perceptible. En revanche on y voit la Croix du Sud, la plus petite de toutes les constellations. Il s’agit de quatre étoiles formant une croix avec en son centre une cinquième, moins brillante que les autres, c’est la Croix du Sud qui permet de trouver le pôle Sud céleste dans cette partie du globe, elle apparaît sur le drapeau australien pour indiquer l’appartenance du pays à cet hémisphère.
  • Le dugong est un gros animal particulièrement placide, qui peut mesurer 4m de long pour un poids de 500 à 900 kgs. Le corps des dugongs est allongé, avec une tête dans le prolongement du corps, de tout petits yeux, un énorme ventre et des nageoires courtes et arrondies. Ils se nourrissent exclusivement d’herbes marines qu’ils broutent lentement sur le fond au moyen de leur gros museau. Ils en consomment jusqu’à 40kg par jour. Les dugongs sont des mammifères marins : ils ont le sang chaud, respirent de l’air et allaitent leurs petits. Ce sont d’ailleurs les deux énormes mamelles de la femelle, très visibles en période d’allaitement même depuis la surface, qui ont souvent fait prendre ces gros animaux pour des femmes aquatiques, à l’origine de nombreuses légendes de sirènes, d’autant plus qu’il leur arrive de chanter d’une voix aiguë pour communiquer. Leur nom signifie d’ailleurs “dame de la mer” en malais. C’est à cette ressemblance que les dugongs (et les lamantins, leurs cousins de l’Atlantique) doivent le nom de leur ordre dans la classification des biologistes : les “siréniens”. Les siréniens sont des mammifères retournés à la vie aquatique  comme les cétacés (dauphins et baleines) et les pinnipèdes (phoques, otaries et morses), auxquels ils ne sont pas apparentés. Comme les tortues, les dugongs sont des animaux qui vivent au ralenti : les femelles ne sont matures qu’entre 10 et 17 ans, et ne donnent naissance qu’à un seul petit tous les 7 ans ! En contrepartie, dans la nature les adultes ont une espérance de vie très longue, dépassant 70 ans. Le renouvellement de leur population est donc extrêmement faible, et la pêche peut éradiquer complètement l’espèce en quelques années  comme cela a été le cas à l’île Maurice, mais aussi aux Maldives et en de nombreux autres endroits. 
le dugong, une espèce menacée, le braconnage et le tourisme côtier sont ses deux principaux ennemis