Xmas & Cocos

Quand on fait des grandes navigations, par grandes j’entends longues, je n’ai pas la fatuité de penser qu’elles sont grandes de par une quelconque maîtrise des éléments marins ou ma seule présence, donc quand on navigue longtemps et qu’on arrive à terre, c’est à chaque fois comme si c’était la fin du voyage, et puis non, très vite il faut regarder la météo, préparer à nouveau le bateau et de quoi bouffer, faire la route, la prochaine étape est une autre fin de voyage, partir c’est mourir un peu, je pense qu’arriver aussi c’est mourir un peu, en même temps on meurt chaque jour un peu plus, bon.

Cette fois on revient d’avoir passé 2 semaines au pays, c’était bien de voir les vignes en septembre et la cueillette du raisin, j’en ai goûté un grain au bord d’un chemin, d’une délicioseté surlecultante, d’un goût ! d’un sucré ! je ne sais pas ce qu’en disent les œnologues mais je crois que 2023 sera une super bonne année si je me fie à ce seul grain, bref, nous revoilà à Darwin, Cap de Miol n’a pas coulé dans la marina (on nous avait demandé de laisser un jeu de clés à la capitainerie au cas où un incendie à bord se déclencherait ou en cas de coulage, les Australiens ont vraiment l’air de craindre ce genre de trucs, à croire que leurs marinas ne sont pas fiables), le bateau est prêt, on fait des courses et on quitte Darwin le 22 septembre, on a 4500 NM à faire jusqu’aux Seychelles mais il est prévu quelques arrêts, Asmore Reef au besoin, Christmas Island et les Cocos Keeling Islands ça c’est certain, à débattre pour les Chagos, on part au près avec 12 nœuds de vent, on avance à 6,5 grâce à un petit courant dans le cul bienvenu, on gîte un peu, c’est fou comme on perd vite l’habitude d’être sur un truc qui bouge mais au moins ça ne bouge pas bézef, les douaniers ont fouillé le bateau de fond en comble avant de nous laisser partir, ils cherchaient des armes ou de la drogue, 2 douaniers nous ont demandé d’un air sévère de rester dans le cockpit pendant que les 2 autres soulevaient les matelas et les planchers avec des lampes torches pour y voir, mais ils ont beau fouiller partout il y a des endroits qu’ils ne connaissent pas et où on aurait pu planquer tout ce qu’on veut, mais bon, on aurait bien trop peur pour jouer à ça, on est tellement plus serein quand on n’a rien à se reprocher, quand on est partis le capitaine se demandait s’il valait mieux avoir une arme à feu à bord pour dissuader d’éventuels pirates ou aucune arme pour ne pas se faire gauler par une douane, on a opté pour la seconde solution parce qu’il y a plus de douaniers que de pirates sur terre, et vraiment pas grand monde sur mer.

La mer est calme, moi aussi, le capitaine, lui, est malade, fiévreux, fébrile, yeux rouges et toussotements, il a chopé froid dans l’avion avec la clim’ ou c’est son voisin qui toussait qui lui a refilé on ne sait quoi, il râle qu’il est vieux parce que ça fait le 3eme jour qu’il est dans cet état et avant ça ne durait que 2 jours (avant c’était mieux, tout le monde le sait), ça ne l’empêche pas de manœuvrer sous un soleil de plomb, juste il laisse exhaler un soupir fatigué de temps à autre, il va dormir un peu tandis que je veille, je n’ai pas grand chose à faire, la preuve j’écris, on tire des bords :

Pour l’heure nous naviguons sur la mer de Timor, ça ressemble furieusement à la mer d’Arafura, pas de fond, couleur vert d’eau, pas de stress, ça finit par être si calme qu’on affale pour mettre le moteur, quitte à avancer à moins de 4 nœuds, autant être au cap plutôt que de continuer à tirer des bords comme des héros de la mer, des durs, des purs, ou des cons, c’est selon, on garde la GV et quand le vent adonne un peu on déroule le génois, ça nous fait parfois piquer une pointe à 6 nœuds et puis ça retombe, d’après la couleur du GRIB on n’est pas prêt d’avoir du vent, le capitaine m’avait prévenue que c’était fréquent ce temps là dans la mer de Timor.

le fichier météo prévoit pétole

Samedi 23 septembre
Hier soir j’ai mis des huiles essentielles sur la poitrine et la gorge du capitaine mais ça lui a fait l’effet d’une brûlure sur la peau, il s’est redressé sur sa couchette comme un ressort en vociférant, c’est l’enfer ! Il voulait un gant de toilette pour passer de l’eau fraîche dessus, le malheureux, tout en lui expliquant que les huiles essentielles ne sont pas hydrosolubles mais liposolubles (et craignant plus pour ma peau que pour la sienne) j’imbibai un coton d’huile d’olive et le lui tartinai en essayant habilement de détourner son attention par des propos pseudo-scientifiques, il se recoucha (c’est pour aller avec le temps du passé simple que je viens de décider d’utiliser histoire de changer un brin) (mais en fait je n’aime pas tant que ça le passé simple, c’est un peu ampoulé), j’allai le voir un peu plus tard et le feu semblait éteint, ce matin il m’a avoué que ça lui avait fait beaucoup de bien et qu’il allait mieux, ceci étant, avec la chaleur ambiante et celle dégagée par le moteur, quand il sort de la cabine il est brûlant, ça retombe un peu quand il s’aère, il n’est pas bien vaillant … et malgré tout il a voulu que je dorme cette nuit et m’a dit d’arrêter de mettre mon réveil toutes les heures, en fait ça le réveille aussi et on est deux à se lever, c’est ballot, bref j’ai dormi comme une souche.

Le vent remonte à 6/8 nœuds, toujours au près, on éteint le moteur et on met le pilote en mode vent, vent qui adonne et refuse à son gré, le bateau zigzague, et en plus on avance à moins de 5 nœuds, on n’est pas rendus … on voit des bancs de poissons qui s’ébattent, je pense qu’ils s’amusent et mangent de la friture qui nage en surface, le capitaine pense qu’ils essaient d’échapper à un gros poisson qui les chasse, j’aime cette diversité d’imagination selon sa façon d’être, c’est tellement parlant, qui vit sa vie comme un jeu et qui comme un combat …

vous en pensez quoi vous ?

Le capitaine m’a réclamé des huiles essentielles, précisant, pour limiter le côté positif, ne me brûle pas comme hier c’était l’enfer, à savoir qu’il n’a aucune brûlure sur la peau, pas plus que de rougeur, je mets de l’huile d’olive au creux de ma main et compte 2 gouttes de chaque, il s’inquiète, y’en aura assez pour que ça fasse effet ? je lui fais sentir le creux de mes mains après lui avoir étalé la précieuse mixture sur son torse fébrile (je pourrais écrire ce que je veux, son torse glabre et maigrichon, son torse velu et frissonnant de fièvre… quoi d’autre … son poitrail palpitant de vie … oh, son torse bodybuildé, pourquoi pas, un beau torse oint de péplum ou de calendrier des pompiers), donc il renifle le creux de mes mains :

– ça sent bon hein ?

moue :

– ça débouche le nez…

Non, il ne dira pas que ça sent bon, je ne sais pas ce qu’il risque en cas de positive attitude mais visiblement il y a un truc, au lieu de me laver les mains je les ai essuyées sur moi pour profiter que ça sente si bon, en pleine mer ce n’est pas si souvent la fête des narines (c’est jamais, l’odorat n’est pas un sens de pleine mer, sauf quand on cuisine) (ou si un oiseau a chié sur les panneaux solaires).

Dimanche 24, enfin le vent tourne sud-ouest après 8h, le capitaine, encore fiévreux mais qui va tout de même un peu mieux, hisse la GV qu’il avait affalée en pleine nuit puisqu’alors on avait si peu de vent, et de face pour faire bonne mesure, un pile petit vent d’Ouest, on a encore passé la nuit au moteur, là on a entre 7 et 10 nœuds, on avance entre 4,5 et 6 mais on avance à la voile, gloria, à part nous, il ne se passe rien … mais si, un avion de la border force australienne passe à ras du mas et nous appelle à la VHF pour des vérifications, c’était l’animation du jour.

Lundi 25
On n’a toujours pas remis le moteur, vent entre 4 et 10, au travers donc on avance, entre 3,5 et 5, quelques pointes à 5,5 qui mettent le capitaine en joie, il va beaucoup mieux et se baigne en se faisant tirer par le bateau :

moi j’aime pas ça

Au petit matin on a croisé un bateau militaire qui n’était pas sur l’AIS, comme les border forces australiennes nous ont demandé de les appeler si on note quelque chose de louche, je dis

– si ça se trouve c’est un navire militaire chinois ? Ou nord-coréen ?

– haha

– faut peut être appeler les border forces pour leur dire … oh, mais si ça se trouve qu’on les appelle ça va déclencher une guerre mondiale !

– HAHAHA ! Ça serait marrant ça ! (il est franchement hilare à cette idée)
Drôlement marrant.

le capitaine a collé l’autocollant parce que je pense que ça lui fera un souvenir de l’Australie, les souvenirs sont extrêmement rares et discrets dans le bateau : une raie en bois sculpté grande comme une main collée tête en bas alors on ne voit pas trop bien ce que c’est (Marquises), un autocollant de dauphin stylisé posé à l’envers sur le tableau électrique alors faut savoir que c’est un dauphin (Tahiti), un petit cœur en rafia tressé accroché sur une loupiote de la couchette avant que personne ne peut voir et c’est tout, sinon c’est que des ramassent poussière et c’est pas feng shui, le capitaine ne le sait pas mais il est à fond dans le feng-shui current

On alterne un peu de vent qui va et vient avec moteur, il fait super chaud, le capitaine va s’allonger sur une couchette où passe un peu d’air, en s’y dirigeant il me prévient, si tu vas prendre une douche tu me dis !, hier j’ai pris ma douche sans le lui dire et sans m’attacher, il n’a pas aimé, je ferais quoi, moi, sans toi ? je ne sais jamais s’il se moque ou s’il m’avoue que ma présence sert à quelque chose (si ça se trouve j’aurais bien besoin d’un psy finalement).

Pas de vent, pas de voile, moteur, on voit bien les dauphins qui jouent avec le bateau, j’ai eu une sacrée chance, je suis sortie pour voir si j’apercevais un bateau annoncé à 8 miles sur bâbord à l’AIS et j’ai vu les dauphins, il y en a eu une bonne dizaine et ils sont restés presque 10 minutes avec nous, une belle journée.

je ne m’en lasse pas

Pendant ce temps là le capitaine récupérait :

on devine sa silhouette confiante et endormie à gauche … et on voit qu’il n’y a vraiment pas de vent
c’est fichtrement beau la nuit qui descend sur une mer sans vent

Mardi 26, moteur, moteur, moteur, on décide de s’arrêter à Ashmore Reef pour attendre du vent, le capitaine prévoit de caréner mais il se remet à peine de sa crève et je ne trouve pas que ça soit le moment, il pense au bateau, je pense à lui, en attendant il remet du gasoil dans le réservoir, faire ça en pleine nav ça montre à quel point il n’y a pas de mer et pas de vent :

je peux vous dire que c’est un sacré bordel d’aller chercher les bidons de gasoil au fond du coffre arrière, de les sortir, de transvaser et de tout ranger après

Quand on arrive à Ashmore Reef, c’est comme à Minerva Reef sur la route de la Nouvelle Zélande : une cuvette posée sur la mer, sauf qu’à Minerva on avait un grand vent et il y avait plusieurs autres voiliers qui s’y étaient réfugiés, et ici pas un pète et pas un péquenot, on est vraiment paumés de chez paumé, tu vois la dune ?

– La quoi ?

– La dune !

La dune ? ! crotte, la fièvre est remontée ! le capitaine tend le doigt, ah ouaaaaiiiis !

Il y a une langue de sable au milieu de l’eau ! Terre ! crié je

Des oiseaux viennent survoler le bateau en tournant la tête pour voir ce qui se passe par ici, pan ! Pan ! fait le capitaine, on dirait que ça lui plairait une chasse aux canards !

On nous appelle à la VHF, c’est Cap York, on le voit qui arrive dans notre dos, un navire militaire, ils viennent même nous montrer quelle bouée prendre dans le mouillage, top 👍 y’a plus qu’à attendre le vent.

noble canot s’il en fut

Jeudi 28, 10h40, entre 5 et 8 nœuds de vent ce qui n’est guère, mais on lève le camp parce que ça ne va pas tarder à remonter qu’ils disent, hier le capitaine a caréné le bateau et moi j’ai bossé et refait des crêpes, on a 1030 miles à faire, on n’est pas rendus, on a bien fait de partir parce que très vite le vent est monté à 10/12 et on a mis le spi, on avance à 6 nœuds, vent à 145, si ça se maintient on sera à Xmas dans une semaine,

– tranquille ! que je dis au capitaine

– pour le moment

– on peut quand même dire qu’à l’instant T on est tranquille (allez, fais un petit effort)

– … ouuuuuais … (même là il hésite à abonder)

Pourvu que ça dure, mon souhait est exaucé puisque ça monte même à 14/15 avec des pointes à 17/18, on avance à plus de 7, pointes à plus de 8, sur une mer à peine houleuse, parfait, si seulement c’était tout le temps pareil.

par ici les couchers de soleil sont rouges, le soleil une boule feu sur la ligne d’horizon
et la lune à l’Est, on est gâtés

Vendredi, Samedi, même contexte, sous spi, le vent monte ou descend, adonne ou refuse, on empanne de temps en temps, ça occupe, c’est calme, c’est bien, on a tout de même fait 150 NM dans les dernières 24h, ça fait du 6,25 de moyenne, le spi c’est bien, le courant aussi parce que depuis hier soir on a entre 1 à 1,5 nœud de courant portant et qu’il n’y a pas bézef de vent, des plages à 10/12 et d’autres à 14/16 (quand même).
Les empannages sous spi se passent sans un mot plus haut que l’autre, aucun stress et je sais ce qu’il y a à faire, parfois le capitaine lance un ordre, reprends de la balancine, brasse, reprends du barber, il finit par un parfait ! et un sourire, la vie est un long fleuve tranquille.

Dimanche 1er octobre, on a dû affaler et mettre le moteur à 5h du mat’ et après une journée de pétole on a pu à nouveau hisser les voiles sur le coup de 17h, c’est reparti avec 10/12 nœuds de vent à 70 degrés, on file à 7,5 sous GV et génois.

Comme ça ne bouge pas beaucoup, on fait de la gym tous les jours ! Le capitaine m’a dit tu es courageuse ! en me voyant faire des abdos, je suis motivée que je lui ai répondu, et pour être certaine qu’il saisisse mon allusion, j’ai ajouté

– je ne veux pas devenir un boudin et que tu ne m’aimes plus
Il a souri en regardant par terre, de ce sourire qui lui plisse le coin des yeux et qui me fait fondre pour tout dire et je crois qu’il a marmonné que lui non plus ne veut pas devenir un boudin avant de faire quelques séries, il faut dire qu’on n’a pas souvent l’occasion de faire des séances : soit le bateau bouge trop en nav, soit on est au mouillage et le cockpit est rempli de ce que bricole le capitaine, soit il pleut à verse et le cockpit est trempé, soit je bosse et le capitaine bricole, il va falloir tout recommencer quand on rentrera de notre périple.

Mardi 3
On voulait du vent, on en a, après avoir affalé le spi avant-hier en fin de journée, on a d’abord eu du vent de 15 nœuds à 70 degrés donc ça secouait un peu, puis ça a adonné progressivement et depuis hier on a du vent a 125/130 degrés qui est passé de 17/18 à 20/25 nœuds, et une mer formée de travers, heureusement qu’on navigue depuis quelques jours car on est amarinés, hier soir, et comme quoi on ne cesse jamais d’être naïfs, pensant que nous étions à l’abri d’une grosse vague et comme il fait très lourd, nous avions laissé le capot sous l’annexe et un autre sous le vent ouverts (oui, je dis bien sous le vent, comme quoi ça ne risque rien), ça ne faisait pas 5 minutes que j’avais demandé au capitaine si on ne ferait pas mieux de fermer et qu’il avait répondu d’une moue qui soupesait le bénéfice/risque, noooon, ça craint pas, qu’une vague a déferlé sur le pont et a rempli le bateau depuis les deux capots grands ouverts, celui sous le vent autant que l’autre, ça criait merde dans tous les sens pendant que nous saisissions tout ce que nous avions sous la main susceptible d’absorber l’eau de mer, c’est râlant parce qu’il faudra soulever tous les planchers pour éponger ce qui est passé dessous, quelle bande d’abrutis, j’avais proposé au capitaine de prendre un ris parce que ça secouait beaucoup (cuisiner dans ces conditions c’est crevant) (j’ai l’impression d’être une hôtesse de l’air qui balade son chariot dans des turbulences) et qu’on n’avait pas besoin de naviguer à plus de 11 nœuds, mais il m’avait répondu qu’avec seulement 22 nœuds de vent pas besoin, résultat à 4h du mat’ on n’avait quasi pas dormi tellement ça bougeait, il a pris un ris et on a battu tous les records parce qu’on a fait du 10,5 de moyenne cette nuit, il faut dire qu’en plus du vent on a 2 nœuds de courant dans le cul alors ça aide, à cette vitesse on va gagner 1 jour et arriver demain au lieu de jeudi, ça c’est le genre de nav qui plaît au capitaine, moi je dois dire qu’entre naviguer entre 8 et 15 nœuds sous spi sur une mer calme et avec 25 nœuds à 120 degrés et une mer agitée de travers, ça repositionne le spi en haut du podium.

je peux vous dire que ça valse en cuisine

Le drapeau français a morflé, j’ai demandé au capitaine de ne surtout pas le jeter quand il va le changer, et de me le dédicacer, visiblement il se demande si je blague, j’ai insisté afin qu’il comprenne que c’est vraiment important pour moi, en plus il a de la chance, je pourrais préférer une Maserati Quattroporte à un vieux drapeau méconnaissable, je ne coûte pas cher (je ne vois même pas à quoi ressemble cette caisse mais j’en ai entendu le plus grand bien).

c’est pas très patriotique

4 octobre, la mer est grise comme le ciel, on n’est plus qu’à 15 NM de Xmas, on avance bien et la mer est plus calme, c’est surtout qu’on est à 140 du vent alors les vagues sont plus arrière et ça secoue moins, parfois le génois claque parce qu’une vague nous fait abattre, le capitaine voudrait tangonner le génois

– Pour les 15 miles qui restent à faire ?!

– ça fait encore 3 heures de nav jusqu’au point de mouillage !
je ne dis rien mais pense très fort qu’on s’en fouuuuuuut, 3 heures en regard de 12 jours qu’est-ce qu’on s’en fout, il a dû l’entendre car il est parti s’allonger sans tangonner.

Je guette pour quand on verra la terre, bon sang ça y est je la vois, elle est dans la brume, terre terre terre !


Mon téléphone est passé à l’heure locale, 2h1/2 de moins qu’à Darwin, comme on suit à peu près le soleil on se décalait au fur et à mesure à la louche, par exemple ce matin on a pris le petit déjeuner à 10h de l’heure qui s’affichait sur nos montres, mais en fait il était 7h30, c’est un peu plus marin comme horaire. Ce ne sont pas des poissons qui nous accueillent ici mais des oiseaux, plein d’oiseaux !

L’île Christmas abrite plusieurs espèces d’oiseaux endémiques comme le ninoxe de Christmas, le carpophage de Wharton, le Zostérops de Christmas, le fou d’Abbott et Collocalia natalis, arf arf arf ! blague mise à part, je pense que ce sont des fous

Bon, nous nous attendions à un mouillage cosy mais nous nous retrouvons près de l’usine de phosphate et à côté d’un énorme ponton et d’un cargo, well well, appelons les Border Force sur le 16, rendez-vous sur la plage, accueil hyper sympathique, après avoir tout de même vérifié nos passeports et les papiers du bateau, le gars de la biosécurité qui ressemble à un des Deschiens nous dit que tout a été fait à Mackay donc il n’a plus rien à faire, on voit grave le mec qui est payé à ne rien foutre et qui le tient pour un acquis social, un des douaniers nous donne un plan de l’île et nous explique où sont les supermarchés, la station de gasoil et le resto sympa du coin, nous faisons un tour de reconnaissance et rentrons au bateau manger un morceau puis nous coucher, fourbus.

on est tout proche de l’Indonésie, mais on n’ira pas, faut faire des choix
un ponton énorme pour une si petite île
on est dans baie de Flying Fish Cove

Comme à chaque arrivée après plusieurs jours de navigation, il faut refaire le plein d’eau, mais ici point de marina pour faire les pleins depuis un ponton comme des nantis, on doit faire des allers retours en annexe avec nos bidons et nos bouteilles vides pour les remplir à un robinet public, et puis ensuite plein de gasoil, nous voilà sur la route avec chacun 4 bidons de gasoil de 20 litres à remplir, au bout de 3 minutes une voiture s’arrête pour nous emmener, même pas besoin de faire du stop, une fois nos bidons remplis à la station je demande à un gars qui fait le plein de son bateau à moteur (sur une remorque) s’il retourne près du ponton et s’il pourra nous emmener nous et nos bidons, oui bien sûr avec plaisir qu’il peut, il vit sur cette île depuis 16 ans et travaille dans l’écologie, est marié à la principale de l’école et a 2 enfants de 10 et 8 ans, élever des enfants ici est génial parce que c’est hyper sécuritaire et cool, 2000 habitants et tout le monde se connaît, pas de vandalisme ni de serial killer, je lui demande si ça prépare les enfants à vivre dans le monde normal, il sourit et me dit qu’il ne le croit pas, mais est-ce un mal … ça prend son temps, la journée y passe et le lendemain on cherche une laundry, à la capitainerie ils ont dit au capitaine qu’il n’y en a pas, moi j’ai demandé à une vendeuse du supermarché chinois qui parle un anglais aussi mauvais que le mien et ne comprend pas plus mon accent que je ne comprends le sien, mais mon oreille a saisi qu’il y a peut-être quelque chose en face d’un lodge dont le nom termine par tree, en regardant sur la carte je vois le Mango Tree Lodge, alors nous voilà partis avec nos sacs de linge dans un caddie que j’ai emprunté au supermarché pour marcher une bonne demi-heure sous un soleil de plomb en poussant le caddie comme Zézète épouse X, arrivés au fameux lodge, aucune laundry en vue mais une dame qui s’affaire avec un plumeau sur un balcon, je l’interpelle et lui demande s’ils font laundry, qu’on vient du bateau et qu’on aurait besoin de laver notre linge, elle ne comprend pas ce que je lui raconte mais le capitaine ne dit que 2 mots washing machine et tout s’éclaire, elle m’explique alors que sa boss n’est pas là et nous fait signe de la suivre dans une buanderie pour utiliser une machine mais c’est un secret, elle vient des Philippines et ira en Europe avec son mari l’an prochain, je lui dis que si elle veut bien manger il faut aller en Italie et en France, on peut laver et sécher notre linge, je lui demande combien on lui doit mais elle ne veut surtout pas, c’est un service qu’ils proposent aux clients du lodge, nous on n’est pas clients mais on a une bonne tête.

Maeva, le bateau de Jonathan et Cécile que nous avions vu à Nouméa puis à Darwin arrive, ça fait plaisir, nous avons une vie sociale pendant 2 jours à s’inviter les uns les autres à manger sur un bateau ou l’autre et à boire de la bière et du vin 🍷 et on ne dira jamais assez à quel point ça fait du bien, on passe un vrai bon moment, on leur dit qu’on voulait louer une voiture pour visiter l’île mais il n’y a plus de voiture dispo, ce qui est étonnant vu la masse de touristes qu’il n’y a pas, je ne sais pas comment Jonathan se débrouille mais une nana de l’office de tourisme lui prête carrément la sienne et nous embarquons tous les 4 à bord d’un vieux pickup rouillé, au moins on n’aura pas peur de l’abîmer, et nous partons à la découverte de cette île surtout connue pour ses crabes rouges, et comme la migration des crabes rouges commence, il y a déjà pas mal de routes fermées, on se met en quête d’en voir, on en verra ! mais si peu qu’à mon avis il ne s’agit que de quelques pauvres hères égarés …

Chaque année, au début de la saison des pluies, des millions, des mi-llions ! de crabes rouges (Gecarcoidea natalis) traversent la petite île pour se reproduire et pondre leurs œufs dans la mer. Ces larves ainsi libérées, servent de festin aux requins-baleine et aux raies manta, 14 espèces de crabes et environ 45 millions de crabes rouges endémiques vivent sur Christmas Island.

Nous on n’en a pas vu beaucoup, mais en pleine migration ça donne ça :

ça fait très oiseaux d’Hitchcock … en plus freaky

Ici les religions se côtoient, les bouddhistes représentent 16,8 % de la population, les musulmans 14,7 %, les catholiques 7,1 %, d’autres pratiquent diverses religions ou aucune 61,4 %, le matin et le soir on entend les prières du muezzin au mégaphone, sur la route on visite 2 temples taoïstes, tout ce monde se côtoie dans une sérénité exemplaire…

Le seul endroit de l’île où on peut avoir de la connexion wifi, c’est à coté de la banque derrière la poste et c’est gratuit, par contre uniquement aux heures d’ouverture de la banque, et les panneaux d’informations sont des tableaux noirs sur lesquels on écrit à la craie, la véritable écologie est presqu’ici (mais rien n’est jamais parfait, l’usine de phosphate fait plutôt tache dans le décor)

Nous avons également vu le centre de rétention pour immigrés le plus grand et plus high-tech de l’Australie, d’une capacité de 1 200 détenus, blindé de caméras de vidéo-surveillance, micros, portes électriques, grillages électrifiés, détecteurs de mouvements, surveillance par micro-ondes, bornes d’identification des détenus et sa pièce de surveillance à distance, un quartier pour bébés de huit bâtiments … L’île Christmas est depuis surnommée l’île de la détention, ou l’île prison. Le camp est parfois comparé à celui de Guantanamo. Avec Cécile on n’a pas voulu prendre de photos, j’aurais eu l’impression d’être un des automobilistes dans Dupont la joie, quand dans les bouchons de la route des vacances il y a un accident …

Et puis nous nous sommes arrêtés sur la côte Sud et ses geysers d’eau, on se serait crus sous des brumisateurs !

Le soir on mange au resto du coin mais curieusement il n’y a que nous d’attablés, ce n’est pas très fréquenté le samedi soir et pour manger c’est plat unique en barquette à emporter, curry indien, épicé à en avoir le trou de balle qui pleure dès la première bouchée, ils sont fous les indonésiens, je ne mange pas tout par frousse de faire des trous dans mes muqueuses alors je le take away parce que ça peut toujours servir en mer, sur le chemin la sauce piment coule sur mon tee-shirt et mon bermuda, j’ai eu beau laver ce n’est pas parti, ça ne partira jamais, ça doit être le piment qui colore.

c’est ce teeshirt là que j’ai flingué, je suis dègue, je l’aimais trop

On repart le lendemain, dimanche 8 octobre, des dizaines et même des centaines d’oiseaux nous accompagnent, certains s’aventurent dangereusement près de la girouette, le capitaine crie pour les chasser, saleté d’oiseaux ! c’est juste magnifique, un véritable show :

Il fait beau et chaud, peu de vent sous le vent de l’île bien que nous ayons eu de belles rafales dans tous les sens en hissant la GV :

le tracé c’était pour rester face au vent, ça vous donne une idée !


Avant-hier et hier nous avons fait le plein de courses parce que jusqu’aux Seychelles il n’y aura quasi rien, peut-être quelques fruits aux Cocos et encore, heureusement qu’un avion est arrivé la nuit d’avant avec des œufs, des fruits et des légumes car il n’y avait plus un œuf ni une pomme ou une banane, la bouffe est hors de prix pire que partout ailleurs, une petite laitue iceberg 11 AUD, 1 AUD l’œuf, on en a eu pour une fortune et en plus en viande et poisson ils ne vendent que du congelé et comme on n’a pas de congélateur j’ai acheté quelques boites de bœuf braisé et de poulet au bacon, je ne sais pas ce que ça va donner, je me suis dit que ça agrémenterait le riz de temps en temps, ça me rappelle qu’il doit rester une boîte de tripes quelque part, bon sang je parie que le capitaine va vouloir que je pèche !

Lundi 9, c’est plutôt peinard, selon les périodes de la journée ou de la nuit on a entre 13 et 25 nœuds, à 120 degrés en gros, mer idem, de temps en temps ça éclabousse un peu mais sans plus, GV + génois, le capitaine est tenté par le gennaker mais bon, on avance à 6,5 c’est pas mal, l’océan indien est clément, pour l’instant ! temporise comme d’habitude le capitaine, finalement on met le gennak, ça nous fait aller à 1 nœud de plus, on retombe dans la moyenne, faut pas faire moins de 7 si on veut arriver de jour aux Cocos

Mardi 10
On a affalé le gennak sur le coup de 19h hier, vent 23/25 qui avait refusé, on a passé la nuit sous GV et génois, vent 20 de travers, mer agitée de 3/4 arrière, ce matin vent à nouveau 23/25, mer hachée a dit le capitaine, il a pris un ris tandis que je faisais griller des tartines à la poêle, on en profite, on a encore 2 jours de pain, ensuite ça sera crêpes pour lui et semoule ou porridge pour moi, pas que j’aime pas les crêpes, mais c’est plutôt long à faire alors quand je mange de la semoule, les crêpes durent plus longtemps, c’est mon côté feignant.

Nous parlons peu, des fois je raconte ma vie au capitaine, des trucs que je sais pertinemment lui avoir déjà raconté et que je sais tout aussi pertinemment qu’il ne s’en souvient pas l’once d’un début parce qu’il ne m’écoute que d’une moitié d’oreille les bons jours, ou alors je lui pose des questions sur sa vie à lui ou sur la voile, ça ça lui ouvre les conduits auditifs, hier quand je réglais le génois je voulais me perfectionner alors je lui ai dit que je ne savais pas trop quand est-ce que je dois changer le point de tire ou agir sur l’écoute, il m’a dit de regarder les penons, ce qui n’a pas du tout répondu à ma question, bon, j’ai réglé autant le point de tire que l’écoute comme d’hab et au bout du compte les penons n’étaient pas parfaitement horizontaux, comme d’hab, le capitaine a fini par dire que c’était bien comme ça, bon, c’est comme ça que je fais quand je règle le génois toute seule, les penons parfaits ça dure jamais, sinon on gîte pas mal alors pour faire pipi assise c’est chiant parce que les fesses sont de travers mais le pipi coule droit, on s’en fiche plein les fesses, à se demander à quoi pensent ceux qui font les aménagements des bateaux.

Au bout de 70 heures de nav’, soit moins de 3 jours, ce qui démontre une bonne moyenne c’est pour ça que je précise, on est mouillés devant Direction Island, une des îles des Cocos, tranquille bien qu’on ait eu du vent à 20/22 pour remonter la GV afin de lâcher les 2 ris qu’on avait pris et l’affaler dans la foulée, et bien également qu’on ait dû surveiller les fonds pour ne pas se planter vu que c’était marée basse et plein de patates de corail, des pointes noires viennent tourner autour du bateau, des fois qu’on balancerait de la bouffe, je ne crois plus que c’est pour nous dire bonjour, c’est dommage :

l’eau est juste un miracle

On s’évertue sans résultat à appeler la police fédérale sur le canal 16 jusqu’à ce que Basile et Jeremy du voilier Ulmo passent en annexe et nous rappelle ce que nous avaient dit les Border Forces à Xmas, à savoir qu’il fallait les appeler sur le 20, c’est moche de vieillir, on les appelle et ils ne tardent pas à venir nous poser quelques questions d’usage, a t’on des armes à feu à bord, des animaux, des plantes, a t’on l’intention d’emmener de la bouffe du bateau à terre, a t’on des penchants criminels, nous répondons non partout, je ne suis pas certaine que quiconque réponde autre chose, montrons nos passeports, on nous donne une petite documentation sur le lieu en nous indiquant qu’on pourra avoir du wifi sur Home Island, quand ils sont partis on met l’annexe à l’eau et on fonce sur Home Island, vent de 25 nœuds et vagues de face, presque 30 minutes de trajet, on y arrive trempés avec de l’eau plein l’annexe, on passe payer le droit de mouiller pour 3 nuits, soit 30 AUD, passons au petit supermarché dans lequel, ô joie, nous trouvons des poires, un ananas et des super belles mandarines, achetons de la data pour passer quelques messages en restant au pied de l’antenne car dès qu’on s’en éloigne on ne capte plus rien, et prenons des renseignements pour aller jusqu’à West Island en ferry demain matin, va falloir se lever à 5h pour avoir le temps de se préparer et revenir ici en annexe, c’est quand qu’on dort s’il vous plaît ? Quand on sera vieux !

On arrive à l’heure pour prendre le ferry de 7 heures :

Nous arrivons au ponton

Et ensuite il faut prendre un bus pour aller jusqu’à la ville de cette île de 6.23 km², l’archipel faisant lui 14 km² dans un lagon de moins de 110 km², un vrai timbre-poste dans l’océan indien.

A l’aller comme au retour, le ferry est rempli d’ados en uniforme de collège et de travailleurs, la majeure partie des femmes porte le hidjab, les gens sont très posés, je trouve cet endroit complètement dingue, toute cette organisation humaine au milieu de nulle part

Le soir on retrouve Cécile et Jo de Maeva, on ne se reverra pas car ils filent sur La Réunion alors que nous irons sur les Seychelles, on fait la fête avec des steaks, on n’est pas prêts de remanger de la viande, avant de partir, le lendemain on fait un saut sur Direction Island, on voit les souvenirs laissés par des navigateurs

Et puis demain on reprend la route…

Cap de Miol et Maeva

A little bit more for the best of you !

  • L’île Christmas a une superficie de 135km2 pour une population de 1 843 résidents en 2016, son isolement géographique et le peu de perturbation humaine qu’elle connaît ont conduit à un niveau élevé et rare d’endémisme parmi sa flore et sa faune, ce qui présente un intérêt certain pour les zoologistes et les botanistes, elle doit son nom au capitaine William Mynors qui l’a nommée le jour de Noël 1643, depuis le 1er octobre 1958, la souveraineté de l’ile a été transférée de la Grande-Bretagne à l’Australie pour 2800000£ à titre de compensation pour la perte des revenus tirés des phosphates.
  • L’archipel de Cocos Keeling est constitué de deux atolls coralliens plats, 27 îles coralliennes, d’une superficie de 14,2km2, une altitude maximale de 5m et couvertes de cocotiers. Seules les iles de West Island et Home Island sont habitées par une population de 600 habitants. Les îles ont été découvertes en 1609 par le capitaine britannique William Keeling (d’où leur nom), mais aucune colonie ne s’est établie avant le début du 19e siècle, l’archipel n’a jamais suscité d’intérêt jusqu’au début des années 1820, lorsqu’une famille, les Clunie-Ross, y débarque avec des Malais pour exploiter les cocotiers, c’est l’abondance de cocotiers qui a permis l’exploitation de cocoteraies et a donné son nom actuel aux îles. Les Britanniques ont annexé les îles en 1857 et, pendant le siècle suivant, elles ont été administrées depuis Ceylan ou Singapour. Le territoire a été transféré à l’Australie en 1955.
  • Dupont Lajoie est un (excellent) film français réalisé par Yves Boisset en 1974 et sorti en 1975 avec Jean Carmet, Isabelle Huppert, le superbe Jean Bouise, Jean-Pierre Marielle, Henri Garcin, Jacques Villeret, Robert Castel, Michel Peyrelon …

L’immensité australienne

l’Australie peut être considérée soit comme le plus petit continent, soit comme la plus grande île du monde

Prenez votre temps, il y a pas mal de lecture pour rattraper mon retard, alors on commence tout de suite : il nous faut aller de Mackay à Darwin, soit contourner 1/5ème de l’Australie, ça en fait des miles nautiques, mais nous allons faire aussi un peu de tourisme en navigant de mouillage en mouillage d’une île à l’autre derrière la grande barrière, le but étant de découvrir les Whitsunday, c’est toujours la capitaine qui se rencarde et me dit par où on va passer, je suis toujours d’accord, on s’en va toutes voiles dehors au portant, ce qui est une image car justement on se la joue feignant avec le génois seul, pas la peine de mettre la GV et de tangonner le génois pour de si courtes distances, comme je dis au capitaine on n’est pas des chevaux.

Pour la photo je n’ai pas du tout tracé notre parcours, c’est ma première fois sur Keynote sur ma tablette et pas sur mon PC sous Windows et PowerPoint, alors je rame un peu, mais au moins ça vous donne une idée du trajet

Le 18 juillet, date mémorable à inscrire d’une pierre blanche sur vos tablettes comme disait maman, le capitaine fait sa petite sieste en me laissant aux commandes, je lui ai dit, en jetant un œil (averti) sur Navionics, qu’il allait falloir empanner tôt ou tard, ouais mais pas tout de suite, d’accord mais je vois bien qu’on s’écarte de plus en plus de notre cap et que si j’attends trop ça va nous faire finir au travers, et vu la mer qu’il y a, ça sera moins rigolo, je prends mon courage à 2 mains et y vais pour mon premier empannage seule depuis le départ – on a que le génois alors c’est pas de jeu me direz-vous mais ! c’est pas si facile car il y a 26/29 noeuds de vent et je n’ai pas la GV pour le déventer, je ne veux surtout pas réveiller qui vous savez en manœuvrant, encore moins qu’il assiste à ma manœuvre, au secours, bon, je roule le génois à moitié pour qu’il passe entre son étai et celui de trinquette, c’est le capitaine qui dit qu’il n’y a pas besoin de l’enrouler complètement sinon je l’aurais fait, vous pensez bien, j’abats progressivement, prudence prudence, c’est trop progressif, beaucoup trop, le génois bat de l’aile et ça fait un boucan d’enfer, au lieu d’abattre encore plus franchement je continue à y aller pas à pas, je mets un temps fou, finis par dérouler le génois du bon côté en tirant la langue, toute cette hésitation s’est faite ressentir jusqu’à la moelle de chaque os du capitaine qui arrive grognon comme un gamin qu’on oblige à retourner à l’école en plein jeu de billes, je prends les devants en confessant que je sais que j’ai empanné trop tard (ce que je ne lui dis pas c’est que sous le coup de l’émotion je sens mes bras et mes cuisses qui tremblent), il enfonce le clou, c’est bien trop tard et on aura du chemin en plus ! en même temps on n’aura que 1,8 miles à faire de plus ai-je calculé sur Navionics avec le compas, c’est pas la mer à boire, et puis on peut y aller direct on n’aura plus besoin de réempanner lui fais-je miroiter, il clame que de toutes façons on n’en aurait pas eu besoin (je le sais parfaitement, mais on peut toujours essayer), je lui rappelle néanmoins que j’ai empanné toute seule, quêtant, si ce n’est une caresse, un sourire, un mot, ça ne l’émeut aucunement, j’ai merdé, j’ai mis beaucoup trop de temps pour changer de cap, je le lui avoue puisque faute avouée est à moitié pardonnée (des clous), j’aurais dû y aller franco de 30 degrés direct, mais tu le sais enfin isabelle ! Ouais, maintenant que je l’ai fait je le sais, c’est bien ancré lui assuré-je, pour l’heure on navigue au travers et les vagues mouillent le bateau comme prévu, le capitaine n’a pas envie de se faire chahuter, il laisse tomber le mouillage envisagé et abat pour filer directement au portant sur le mouillage suivant, 10 miles de plus c’est peanuts, on se pose tranquillou, la prochaine fois j’enroulerai complètement le génois et pi c’est tout.

On voit très bien là où j’ai empanné magistralement, et au lieu d’aller sur Goldsmith Island (avec la marque bleue) après le passage dans Hillsborough Channel, on a continué sur Thomas Island :
On dirait pas, mais quand on se prend ça en travers ça mouille, c’est pour ça que le capitaine a mis un vêtement de pluie, ça veut tout dire
Le mouillage de Thomas Island, bien protégé, je vous le conseille 😉

19 juillet nous arrivons allègrement à Shaw Island, le vent ne manque pas, en passant Burning Point on voit 3 catas qui sont mouillés, on se demande où on va pouvoir se mettre pour être tranquille quand justement l’un s’en va alors que nous arrivons, et bin tiens on va aller prendre sa place, toujours du vent, ça va de 15 à 25 et il varie de direction comme (trop) souvent dans les mouillages, le capitaine me laisse la barre au ralenti et s’en va le nez au vent à l’avant du bateau pour descendre l’ancre, j’attends benoîtement qu’il me fasse signe d’arrêter le bateau pour lâcher la pioche, il est loin le temps où je flippais en arrivant dans un mouillage paisible, mal va m’en prendre mais attendez, au lieu de ça il est toujours debout et me fait signe d’aller à gauche, un cueing visuel qu’on appelle ça en fitness, je pousse la barre, et là paf une rafale, je me fais direct embarquer par le vent qui nous pousse à droite
Hurlement.


Le capitaine revient dans le cockpit énervé comme un chien à qui on a chipé son os, il jappe à mes oreilles, fait faire demi-tour au bateau en braillant que j’allais me foutre sur le cata, m’enfin j’aurais réagi s’il y avait eu péril en la demeure, mais je ne dis rien parce que sinon il n’est pas prêt d’enrayer son disque, il repart à l’avant descendre l’ancre, furax, on finit par mouiller, il me crie d’avancer et on peut sentir à 10 lieues à la ronde que ça lui coûte de me solliciter :

– vers où ?

– avancer !!! Ça veut dire vers l’avant !!!

D’accooooooord, j’avance, je ne sais pas pourquoi je dois avancer donc je garde la barre droite puisqu’il veut que j’aille vers l’avant, mais le vent pousse le bateau d’un côté alors on part à gauche, puis de l’autre alors on part à droite, mais c’est toujours vers l’avant puisque la barre est droite et que l’avant c’est l’étrave, je m’en fous à un point qui lui ferait de la peine s’il le savait, j’obéis juste à son vers l’avant

– Point mort !!! (Tu m’étonnes)

Je mets le point mort, il finit par me demander de venir l’aider, haha aurait-on besoin de l’aide d’une aussi mauvaise équipière, je viens, l’aide pour protéger la coque de la main de fer et c’est fait en 10 secondes, je repars à l’arrière sans le regarder, j’ai juste envie de tomber dans un abîme sans fin où plus jamais personne ne m’engueulera pour une broutille, il y a eu une rafale quand on était au ralenti et ça a embarqué le bateau, où est le problème qu’il a fallu ensuite recommencer, mais où est le problème ?! Que le marin qui ne s’est jamais fait embarquer par une rafale au mouillage me jette la première bouteille de rhum !

Fidèle à lui-même qui se repent de ses emportements, il arrive derrière moi un peu plus tard et, penaud, m’entoure de ses bras

– pardon d’avoir crié

– ….

– …

– Ça sert à quoi de crier ?

Je lui ai déjà expliqué, et vous le savez, encore et encore, qu’à part stresser moi et bousiller l’ambiance, ça ne sert à rien du tout, il le sait mais il crie, une habitude, une sale manie (Monsieur et Madame Teuzmanie ont un fils, comment s’appelle t’il) (Gédéon), je ne lui dis pas que ça me donne envie de me laisser tomber en arrière dans l’eau et de sombrer, d’oublier les cris, d’oublier la vie, il hausserait les épaules, il dirait que je suis bien une fille, juste une fille, qu’il ne comprend pas les filles, le soir il a mal au ventre :

– C’est parce que je t’ai énervé dis-je avec un grand sourire

– Ouais ! Mais toi t’as pas mal ! … … (il descend la descente qui s’appelle descente même quand on la monte) … toi t’as mal au coeur …
Oui.

Mais avant ça, l’après-midi on a essayé le nouveau moteur, lui toujours ronchon avec l’œil bas et lourd qui pèse comme un couvercle, moi triste comme une équipière sur qui un capitaine a crié (y’a pas pire, capitaines du monde entier, sachez le), il marche mais il fume (le moteur), c’est un 2 temps au lieu d’un 4 temps (j’espère que j’ai bien retenu) donc il y a de l’huile dans l’essence comme dans les mobs de mon adolescence, et le réservoir est à côté du moteur, 20 litres, quand on arrive sur la plage il n’y a pas de fond alors on doit tirer l’annexe et ces 20 litres ça pèse, on le fait sans un mot, avant de s’arrêter de concert dans un râle épuisé, nos coudes tout distendus par l’effort

– Fait chier ! En plus c’est marée montante … dit-il d’un ton hargneux des plus rebutant (si même la marée est contre lui, où va le monde)

– Ah non, j’ai vu sur Navionics qu’elle sera basse à 17h34 (espérons que ça va lui mettre du baume au cœur)

– Ouais, à Mackay, pas ici ! (mon cul)

– Non, j’ai regardé sur une île juste avant celle là donc …

Il ne m’écoute plus et est parti, il se retourne a peine

– Assieds toi sur l’annexe !

Il dit qu’il ne veut pas que je marche pieds nus ici, tu parles, il a envie de rester seul pour cuver sa rage pendant que je garde l’annexe, il argumente en s’éloignant, c’est l’Australie vous comprenez, il y a des crocodiles et des tas de bestioles dangereuses, des mygales, des veuves noires et des tarentules qui viennent jusque dans les maisons se planquer dans les chiottes, l’horreur quand ça te remonte sur la cuisse pendant que tu fais pipi, je m’assieds sur l’annexe bien que ça soit visible que la mer descend, on pourrait se croire en Bretagne avec cette marée basse très longue qui dénude la vase, je vois le capitaine arrêté au loin devant un panneau puis qui marche le long de la plage, tandis que l’eau se retire et que la marée continue de descendre, toute une vie émerge et grouille, des Bernard l’Ermite et des autres qui leur ressemblent mais ont une longue antenne qui balaie l’avant de leur minuscule coquille et une espèce de plume de paon qui dépassent derrière, et puis je vois passer une espèce de moucan ou de tenard (mouette-canard) qui court sur ses petites pattes et a un long bec très rouge, le capitaine revient et me tire de ce spectacle pour tirer l’annexe jusqu’à l’eau avant que ça ne descende encore plus, aucun commentaire sur les horaires de marée, le nouveau moteur a du mal à repartir, le capitaine déverse son trop-plein de haine sur ce fichu moteur et se rassérène finalement quand celui-ci se met à ronronner tout en nous enfumant (vent de dos), le soir venu, le capitaine m’a détristée, il sait très bien me détrister. Très bien.

On n’avait pas été bien loin
Un peu rouleur ce joli mouillage

20 juillet, on continue, le bateau roule (de roulis), la position debout est on ne peut plus instable, le capitaine passe près de moi, je saute à sa perpendiculaire en mettant les bras en croix pour le laisser passer :

– Qu’est-ce que tu fais ?

– L’acrobate ! Le clown !

– Aaah je croyais que tu faisais le gendarme

De la vision des choses, on ne le dira jamais assez, en plus je serais presque vexée, où est-ce qu’on a vu que je pouvais même de loin avoir le début d’un comportement de gendarme ?!

Nous nous posons à Whitehaven beach, ze place to bi du coin, c’est touristique et il y a une douzaine de bateaux mouillés, le ciel est couvert et quand on n’est pas à l’abri du vent on met sa petite laine, il y a un peu de people qui finit par remonter sur le traine-couillons à moteur, quand tout le monde est parti la plage est à nous, c’est le luxe, les couillons c’est comme les cons et l’enfer, c’est les autres, le sable est plus fin que fin, il crisse sous les pas, c’est le sable le plus fin du monde, plus fin que de la farine, encore un cadeau du ciel.

On se caille un peu je dois dire
Mettez le son ! (La trace de pas en haut à👆 gauche de l’image me rappelle le jeu du kadélioscope de Denise Fabre) (ça nous rajeunit pas)

Quand on rentre au bateau, ça roule toujours autant, ça va pas le faire pour roupiller, il fait bientôt nuit mais on a juste le temps de filer sur l’île en face (le coin est truffé d’îles) sur une bouée pour être tranquilles, tu parles, de 2h30 à 5h du matin le capitaine se lève et se relève, s’échine à bricoler l’amarrage parce qu’on cogne dans la bouée, le vent a tourné et nous pousse dans un sens mais le courant est contraire qui nous pousse dans l’autre, on rebondit sur la bouée comme un battant sur sa cloche, finalement je me lève aussi parce que pas possible de dormir avec ce boucan, qu’est-ce que c’est que ce cirque capitaine ! à nous deux on réussit à hisser la bouée hors de l’eau et on l’attache en l’air au bateau, on peut se rendormir et on le fait jusqu’à 9h.

21 juillet Sawmill Bay, superbe mouillage, et le lendemain, rando, c’est bon de marcher et de botaniser un peu, comme on change de mouillage tous les jours on n’a pas vraiment de temps pour visiter, en même temps la plupart des îles sont désertes et se ressemblent, mais bon, quand on peut ça fait plaize.

Il faut toujours grimper sur les îles :

mais arrivés en haut, ça vaut le coup d’œil à chaque fois, jamais déçus !

Je trie mes récoltes en revenant au bateau :

Propre et rangé le bateau !

Ensuite Airlie beach, petite bourgade balnéaire, il y a plein de bateaux qui naviguent dans le coin, c’est week-end et l’australien fait prendre l’air à son sailing vessel où à son hors-bord de pêche, le temps est couvert, frais, venteux, il pleut régulièrement, je me suis pris une vague dans le dos en manœuvrant et j’arrive transie au mouillage, les gars du coin sont torse nu sur leurs bateaux, i sont fous les australiens (et tout rouge sous l’assaut des éléments). Comme ici on a une bonne connexion, j’en profite pour travailler puisque vu le temps pourri nous sommes astreints à rester sur le bateau, le lendemain il flotte toujours mais il faut aller faire des courses pour remplir le frigo alors on y va sous la flotte après avoir écopé l’annexe, on est trempés, vent, pluie, froid, ici c’est l’hiver en même temps.

Du people au mouillage, du vent, du roulis, de la pluie
Des temps comme ça, ça donne de ces ciels et de ces lumières !

Puis direction Cap Gloucester, c’est venté et on se tape un passage très serrage-de-cul avec moins de 3 mètres de fond (sur la photo il y a encore 8 mètres mais ça remonte vite)

Le lendemain c’est encore pluvieux, c’est fou ce qu’on a comme flotte depuis qu’on est arrivés en Australie, on part sous un arc-en-ciel ciel pour Upstart Bay à 47 NM

La journée est sublime, on voit une baleine sauteuse au loin et j’ai même le temps d’aller prendre mon téléphone pour la filmer !

On passe devant Guthalungra (c’est mon iPhone qui le dit, sans ça je ne l’aurais jamais su) et ses empilements de roches incroyables :

Arrivés à Upstart Bay on mouille et on remouille parce qu’il y a des cailloux et que l’ancre ne tient pas, la 3eme est la bonne, et vous remarquerez que tout se passe dans la sérénité sinon je vous l’aurais dit, parfois les manœuvres sont orchestrées comme de véritables ballets chorégraphiés, ça glisse tout seul, c’est le genre de truc quand je le dis au capitaine il me répond que je me moque, sûrement pas, ça serait blasphématoire au possible.

Le jour d’après on se lève dès potron-minet car on a 69 NM à faire et on veut arriver de jour à Magnetic Island, sur Horseshoe Bay précisément (ça c’est pas mon iPhone mais le capitaine qui sait), on alterne génois tangonné et spi, une belle nav bien occupée, je n’ai pas vu ce qui était magnétique et c’est pas faute d’avoir cherché, avant d’aller le lendemain sur le mouillage de Lucinda via Orpheus Island (et ça je l’ai pompé sur le journal de bord du capitaine), là on mouille près du ponton et des barges à côté d’une usine, ce n’est pas très bucolique comme décor, en plus le ponton laisse passer la houle, le jour tombe et on ne va pas plus loin car il n’y a pas de fond, on passe une nuit pourrie tellement ça roule.

Pas très bucolique, certes, mais ça fait une superbe photo (c’est un ponton qui amène le sucre fabriqué par l’usine qui est une usine de canne à sucre)
Très rouleur
C’est fou parce que c’est quand même beau vous ne trouvez pas ?

En s’engageant le lendemain dans Hinchinbrook Channel, on voit un joli petit mouillage à peine plus loin, ça nous apprendra à mouiller trop tôt et à lire de traviole les avis sur ce mouillage parce que ça parlait d’un troquet sympa ce qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille car près du ponton il n’y avait pas plus de troquet sympa que de curé dans une mosquée.

Mangrove Island le 30 juillet, un peu le clou de la tournée, on emprunte Hinchinbrook Channel depuis le Sud à Lucinda jusqu’au Nord à Cardwell :

on va naviguer entre l’île Hinchinbrook et le continent
L’île Hinchinbrook (aussi appelée Pouandai par le peuple aborigène Biyaygiri) est située dans la région de la Cassowary Coast et l’état du Queensland, un peu de géo ne nuit pas
Et i fait pas chaud

On dirait un décor de théâtre planté là, comme si on avait posé des rangées de panneaux peints les uns derrière les autres pour donner de la profondeur à la scène :

Parfois on croit qu’un arbre flotte à la surface, et puis non :

Je ne vous dis pas ce que c’est, regardez la vidéo 😉

Quand on en sort : 5 noeuds de vent, 5 mètres de fond, on avance à 5 noeuds (on a mis le moteur + GV car au près serré), on déjeune peinards parce que ça relève presque d’une balade en barque le long du canal du midi, je fais un café pour le capitaine en le prévenant qu’il est chaud parce qu’il est frais, c’est Ionesco qui serait content.


On continue jusqu’à Maurilyan Harbour, il est 18 heures, la nuit tombe mais le vent et la pluie, eux, se sont levés, et là, étonnement, les bateaux sont mouillés cul au vent, c’est dingue ça, mais pourquoi ? c’est à cause du courant isabelle, et bien le courant doit y aller parce que le vent y va fort de son côté, en plus il n’y a pas de fond et plein de bateaux sont déjà mouillés, poïpoïpoï comment qu’on va faire, où qu’on va se mettre dis donc, on tournicote dans le mouillage pour aviser et on se pose pas trop loin d’un des voiliers dont le gars arrive aussi sec sur son pont en piaillant, on va finir par l’emboutir au changement de marée qu’il nous explique en anglais et très fort pour nous faire peur mais on voit bien que c’est lui qui a peur, on ne sait jamais dans ce genre de cas si on a affaire à un gars timoré genre qui prend un virage dans une bagnole électrique comme s’il était au volant d’un semi-remorque, à un qui ne veut pas de voisin et aimerait que tous les mouillages lui soient privatisés, ou à un marin sérieux qui connaît son affaire, il nous dit encore que faut pas rester là avec force gestes comme pour chasser les mouches, on s’en rend vite compte parce que le courant nous a déjà bien poussés vers lui, on lui fait un geste d’apaisement ok man, et on relève l’ancre pour aller un peu plus loin mais ça nous fait le même coup avec une bouée jaune, si on reste là on va s’entortiller autour aussi sûr que je ne sais plus où sont rangés les filtres à huile, 3eme tentative, le capitaine m’interpelle en urgence

– mais pourquoi tu mets la marche avant ?!

– parce que le courant me fait reculer et qu’il n’y a plus que 3 mètres de fond !

– ah ! c’est bieng ! ( liesse en nos cœurs)
On relève encore l’ancre et finalement on se pose dans le port au plus près de la digue, justement l’endroit que voulait éviter le capitaine, tout ça pour ne dormir que quelques heures et repartir quand il fait encore nuit, on a de la route jusqu’à Cairns.

Un gamin de 6 mois qui joue sur un télécran ? Non ! Nos errances dans ce mouillage, c’était rigolo
Mouillés dans le port, donc

Depuis notre arrivée, on trouve quand même que l’Australie, c’est humide …

Au moins, les cirés servent à quelque chose…
Faut pas se fier à l’éclaircie

Cairns ! Ça c’est le genre d’arrivée dont on ne peut que se rappeler ! La baie est gigantesque, pas de fond, l’eau a une couleur cuivrée kaki clair absolument sublime et unique

devant, le temps est couvert n’est-il pas

On arrive dans le chenal comme la cavalerie avec 25/30 noeuds au près, pluie diluvienne, marée basse, dès qu’on s’approche trop des bouées qui le délimitent, le fond remonte à 3 mètres, des cargos nous croisent ou nous doublent et on fait bien gaffe de s’écarter au maximum sans déborder du chenal, c’est interminable et Cairns est encore loin :

Loin et sous la flotte (et j’ai zoomé)

Je m’inquiète de savoir où et quand on pourra affaler, le capitaine trouve toujours qu’on aura l’espace donc le temps, je suis en général moins optimiste et en plus je déteste le faire à toute berzingue avec l’œil rivé sur le sondeur, une main sur la barre pour garder le bateau face au vent et l’autre à la drisse de GV pour la laisser filer pendant que le capitaine me crie alternativement choque ! doucement !!! face au vent ! lofe ! abats !! attends ! mais choque !! et que ça m’essouffle rien que de vous le raconter, mais bon, avant de prendre le coude du chenal qui va vers la marina on arrive à le faire, du moins en partie, le capitaine aurait aimé qu’on remonte la GV en entier avant d’affaler pour lâcher le ris, faut pas rêver, on n’a pas l’espace, on affale avec le ris et on verra plus tard.
On se pointe la gueule enfarinée à la marina, amarrage sans encombre (si), nous avions fort civilement fait une demande de réservation par mail, à la suite duquel il nous avait été demandé d’envoyer les clauses d’assurance du bateau, nous avions bien évidemment obtempéré et on nous avait répondu on ne sait pas trop quoi en anglais et aussi en nous expliquant qu’on ne voudrait pas de nous, ce n’est pas ça qui avait ébranlé le capitaine, donc il va à la capitainerie avec son sac jaune et son sourire dans sa bonne gueule, revient 1 heure après, le dit sourire figé comme une sauce gélatine au fond d’un plat : les cons, ils ne veulent pas de nous, s’il n’est pas explicitement écrit noir sur blanc dans les clauses d’assurance que si jamais le bateau coule dans la marina l’assurance paiera pour l’enlever, on n’a pas le droit de rester … c’est pour ça que la marina est aux 3/4 vide et que le mouillage en face est blindé de monde, bon, c’est sûr que d’être à la marina c’est plus facile pour aller se balader, faire les courses et laver le bateau, mais bon, le capitaine qui sait y faire a décroché le droit de faire le plein d’eau alors on le fait et on lave le bateau à grande eau avant de filer au mouillage de l’autre côté du chenal, chenal qui parait beaucoup plus large quand il faut le traverser comme on traverserait une autoroute à pied plutôt que quand on se faisait doubler par un cargo, en fait ce mouillage est dans un fleuve qui charrie de la vase et dans lequel il y a un courant très puissant, que ça soit à marée montante ou descendante, il n’y a que le sens qui change, on mouille avec le sens du courant contraire à celui du vent, ce qui est une belle chienlit et on doit s’y reprendre à deux fois parce qu’on ne sait pas ce que ça va donner une fois l’ancre posée, où est-ce que le bateau va s’immobiliser et qu’est-ce que ça peut donner quand le courant va s’inverser ? Ça sera marrant d’ailleurs parce qu’on verra tous les cas de figure possibles, on se retrouvera côte à côte avec un bateau qui était pourtant mouillé loin de nous, on verra parfois les lumières de Cairns par le capot de la cuisine et d’autres par celui des toilettes qui sont à l’opposé, le côté vraiment moins fun ça sera pour prendre la douche sur la jupe, en temps normal le bateau est face au vent donc on est à l’abri du vent pour se doucher, là on se prendra le vent en pleine poire et en plus il fait moche, frisquet il flotte un crachin très breton, faut être motivé pour se laver.

le mouillage est près du chenal comme je vous l’ai dit, et pour aller à terre, on le traverse à la perpendiculaire (je filme depuis le capot de la cuisine)

On attendait une éclaircie pour aller à terre :

La voilà ! Go !

On doit donc prendre l’annexe pour aller visiter Cairns, quand je dis visiter c’est un grand mot, il nous faut trouver un lavomatic et un supermarché, mais bon, on visitera un peu quand même, on regarde bien à droite et à gauche avant de traverser le chenal, moteur de l’annexe à fond pour éviter les ferries et cargos qui vont et viennent en faisant de la grosse vague (les gougniafiés !), nous attachons l’annexe et partons à la découverte de Cairns avec nos sacs de linge sale dans chaque main.

On y arrive à marée basse, c’est clair et net
Dedans c’est vert et joli

Et on continue déjà car on a encore beaucoup de miles à faire pour contourner cette immensité Australienne, le 2 août on s’arrête pour passer la nuit à Low islets, 20/25 noeuds, de la houle, et il faut attraper une bouée, je suis à la barre et c’est le capitaine qui doit l’attraper avec la gaffe, aujourd’hui je vais lui montrer de quel bois je suis faite et le laisser baba devant tant de maîtrise, je me répète mon plan presqu’en bougeant les lèvres : il y a du vent donc il faut que je laisse assez de gaz pour ne pas me faire embarquer et il suffira que je mette un bon coup de marche arrière pile devant la bouée pour arrêter le bateau afin que le capitaine la cueille du bout des doigts, gonflée à bloc j’arrive sur la bouée, le capitaine gueule

– tu arrives comme une balle ! Arrête le bateau !

C’était mon plan, il me coupe l’herbe sous le pied dis donc, allez hop marche arrière, il se penche et attrape la bouée, je crois que c’est gagné quand il se met à braire, il l’a lâchée, j’ai mis trop de gaz pour la marche arrière et le bateau a reculé

– on a perdu la gaffe enculé (e ?) !

– Oh regarde ! elle flotte ! (une putain de chance)

En miaulant comme un chat qui se coince la queue dans une porte, il me prend la barre des mains et m’envoie sur la jupe, approche le bateau à reculons, accroupie et me tenant d’une main, j’allonge mon bras libre et récupère la gaffe, il nous faudra encore 2 essais avant de réussir à choper la bouée, je tente de ramener le capitaine à de meilleurs sentiments envers ma personne :

– tu vois bien, j’apprends à chaque fois, petit à petit je maîtriserai de mieux en mieux le moteur, déjà là ça va de mieux en mieux quand même !

– C’est ça … (air las)

Il a fallu s’y reprendre et récupérer la gaffe
Un joli petit mouillage

3 août, le temps s’est dégagé, on part tôt pour Hope Island, la lune est levée :

Arrivée avec 30 noeuds de vent, glurps, sur bouée, glurps again, mais tenez-vous bien ! bon dosage moteur on la prend du premier coup, je répète : bouée du premier coup avec 30 noeuds et moi à la barre, qu’est-ce qu’on dit ? bin rien, c’est normal, c’est même le minimum, on ne va pas non plus s’attendre à un encouragement et puis quoi encore, ça bouge un peu mais ça ne roule pas, tant mieux parce que dans la soirée on a 35 noeuds établis, ça va encore forcir dans la nuit, on se lève à 6 heures, on a 65 NM à faire pour Lizard Island, on ne chôme pas (RAS, je ne m’étale pas)

À chaque fois le capitaine se demande si on va être protégé et la plupart du temps, on l’est, ici on passe une nuit super tranquille – c’est Hope Island sur la photo, et ça serait un comble qu’on ne puisse pas espérer un mouillage tranquille avec un nom pareil

5 août, lever 4 heures, 83 NM à faire, encore une baleine sauteuse (on a vu beaucoup de baleines, même des qui ne sautaient pas mais nageaient tout près de nous en faisant jaillir leur geyser de flotte) 2 cargos croisés, 1 autre qui nous appelle à la VHF car il va nous doubler, on est en plein dans un rail, c’est moi qui réponds et je reste muette face à ce que baragouine incompréhensiblement Tasman Spirit, je bondis dans le cockpit pour demander au capitaine s’il a compris puisqu’il y a un haut-parleur dans le cockpit, on pense qu’il nous prévient qu’il va nous doubler par un côté mais bon, lequel, on a du vent, 1 ris à la GV + génois tangonné et on fait des pointes à 12/13 noeuds, c’est dire que ça souffle, donc une éventuelle manœuvre prendrait un certain temps et Tasman Spirit arrive plein pot (suspense)

Ça avance plutôt bien

Je reprends la VHF, we are french and we didn’t understood, can you repeat slowly please, ah ! On comprend ce coup ci qu’il va nous doubler par starboard,

– c’est quel côté starboard ?!

– je ne sais plus si c’est bâbord ou tribord !

C’est bien la question.

On crie autant pour s’entendre que pressés par l’urgence, doit-on empanner pronto ou pas, je dévale dans le carré, ouvre un équipé et fouille dans les bouquins pour trouver le dico anglais/français, le feuillette aussi vite que possible avec mon index humidifié pour accrocher les feuilles,

– starboard ! J’ai ! C’est tribord !
et saute sur la VHF, ok for starboard, en même temps on s’en doutait vu son cap en arrivant près de nous, heureusement parce qu’on a pas besoin d’empanner, il y a d’autres cargos sur l’AIS mais on s’en fout, ils sont plus loin et on sort du rail avant qu’ils nous approchent, je préfère, le mouillage dans lequel on se pose est sauvage et beau, une fois le bateau rangé le capitaine me dit que je suis héroïque

– pffff ! n’importe quoi !

– mais si, tu fais tout bien et tu me supportes, tu es héroïque
J’en reviens pas dites donc, et je n’arrive plus à me rappeler pour quelle raison il a bien pu me dire ça, c’est ballot.

Sinon, une autre fois, un autre cargo nous a appelé pour nous demander s’il devait passer sur notre green board ou notre red board, et ça c’était vachement bien parce que green c’est tribord et red c’est bâbord, il devait être entraîné à causer avec des frenchies.

Tasman Spirit qui nous double par starbobard, le capitaine l’a ensuite appelé pour le remercier de son call comme on dit maintenant

En passant le Cap Melville il y a 40 noeuds (j’exagère, on a 39,7), au près bon plein ça déménage, le capitaine barre et s’éclate,

Passage du Cap Melville …
… au point N°6

On mouille un peu plus loin, à Flinders Island où tout est d’un calme, on n’en revient pas,

Pour être calme, c’est calme

Le jour suivant encore une étape de 65 NM jusqu’à Morris Island (quand je vous dis que c’est immense l’Australie)

Nous mîmes pied à terre et fîmes le tour de cette petite île, certes petite mais avec un reef très grand qui nous a bien protégé de la houle

7 août, de Morris Island à Cap Weymouth ça nous fait 60 NM, 25 noeuds et plus en rafale, je surveille tout ça tandis que le capitaine fait une sieste, tout d’un coup c’est n’importe quoi, le vent tourne et j’abats pour récupérer le coup mais le vent se fout de ma gueule, bordel j’abats et j’abats encore, on dirait que le vent tourne autour du bateau, la voix du capitaine s’élève du fond de sa couchette, qu’est-ce qui se passe ?!

– je sais pas, le vent tourne et ça n’arrête pas !
Soudain je me rends compte qu’au lieu d’abattre je lofais, je crois bien que j’ai besoin de dormir, il faut dire que c’est assez crevant ces navigations sans se poser plus de quelques heures, on se lève tôt, on navigue, on manœuvre, on mange, on dort et rebelote, en plus j’arrive pas à faire la sieste moi,

– ah c’est bon, j’ai corrigé, tu peux te rendormir !
La loose.

L’Australie est immense, vous le savez maintenant, mais humide comme je vous ai dit, et venteuse pour couronner le tout ! On notera habilement que la mer de Corail n’est jamais profonde à l’intérieur de la grande barrière

8 août vers le cap suivant, à savoir le cap Grenville à Margaret Bay, 50 NM
On longe le continent et malgré nos espérances il n’y a pas plus d’internet que de beurre au cul (expression du capitaine qui m’a mise en joie)
2 ris + trinquette quand le vent est passé à 35, encore des cargos, on calcule à quelle heure le cargo qui descend vers nous à 14 noeuds nous croisera, ça me rappelle les devoirs d’école, un train qui part de Paris et l’autre de Marseille, qui aurait cru que ça me servirait un jour sans même bosser à la SNCF.

Ça galope

9 août, Escape River, comme son nom l’indique on va mouiller dans une rivière, on y arrive au portant sous 30 noeuds de vent, avec 2 ris et le génois roulé et on avance quand même à 8 noeuds, c’est le courant qui nous pousse, le capitaine me fait fermer les écoutilles et mettre le gilet de sauvetage, ça se rétrécit et les fonds remontent, les vagues et le courant risquent de nous faire valser, et

– si on touche le fond ça va nous faire tout drôle ! Tiens toi isabelle !

Toucher le fond à cette vitesse ça serait pire que moyen , mais il faut bien avancer alors on avance, à un moment donné on n’a que 2,3 mètres de fond et on fonce toujours en klaxonnant à 8 noeuds sans pouvoir ralentir, on se regarde en serrant les mâchoires comme si ça pouvait arranger nos affaires, quand ça remonte à 3 on se marre, on a eu chaud aux fesses, on est encore une fois seul au mouillage mais ô surprise, plus tard un voilier vient mouiller un peu plus loin, c’est le premier que l’on voit depuis Cairns.

Le 10 on repart d’Escape River aux Laudes ou quasi, pour aller sur Seisia avec le passage du Cap York et du détroit de Torres … le DÉTROIT DE TORRES ! Ça fait tellement longtemps que j’en entends parler, quand les gens demandaient au capitaine c’est quoi la suite du programme il répondait invariablement la grande barrière de corail, l’Australie, détroit de Torres avec le regard perdu dans le vide comme s’il s’y voyait, ça m’est devenu mythique, alors aujourd’hui attention ça sent le mythe.

Pour s’y rendre on passe par le passage d’Albany, tout étroit entre 2 petites îles, pas de vagues, courant qui nous pousse, on marche à plus de 10 noeuds avec l’impression de se traîner, on n’en revient pas, ça fait attraction Disneyland en plein,

Passage d’Albany en vue
ce que ça donne sur Navionics

Et, enfin, on arrive au fameux détroit de Torres, on se prend des risées à 40 au travers, on prend un second ris, je prends des photos et demande plusieurs fois si c’est bien là, si on est bien en train de le passer, pas que je le loupe, si c’était bien ça et qu’on l’a passé, oui isabelle, oui oui oui !

C’est bien là
Le phare du Cap York (10° 41′ 14,32″ S, 142° 31′ 53,46″ E), au bout de la péninsule, point le plus septentrional de l’Australie, on y était

Même avec les jumelles on n’arrive pas à voir la Papouasie Nouvelle Guinée de l’autre côté du Détroit, mais bon, elle est tout de même à 80 NM, ça fait loin pour la voir, on n’y a pas mis les pattes parce que ça craint (piraterie contre des navires dans les eaux côtières, en particulier dans la baie de Milne et sa capitale, Alotau – fraudes liées aux cartes de crédit et aux guichets automatiques bancaires – détournements de voiture qui se produisent à Port Moresby et le long de l’autoroute entre Lae et l’aéroport Lae Nadzab – barrages routiers illégaux et agressions si on ne paye pas – agressions sexuelles, y compris viols collectifs – attaques contre des randonneurs, tensions interethniques qui provoquent des actes de violence… et serpents venimeux pour couronner le tout, le genre d’endroit où envoyer son emmerdeur de voisin qui tond sa pelouse un dimanche à 6h)

On notera que tout ce temps là nous naviguions le long des côtes du Queensland

Ce n’est pas qu’on est déjà las, mais faut bien continuer alors on enchaîne jusqu’à Seisia pour y mouiller, c’est tout petit le mouillage et il y a 3 bateaux, 1 voilier et 2 locaux à moteur, il n’y a pas de fond derrière ni devant ni des côtés, il va falloir se poser au milieu du triangle formé par ces 3 bateaux, au delà il n’y a pas de fond (je sais que je répète mais il faut bien cerner le contexte) :

il ne faut pas se fier à l’idée qu’on pourrait s’en faire, le diamètre du cercle dans lequel il est possible de mouiller est en gros délimité par ces 3 bateaux

Je suis à la barre et le capitaine à l’étrave, comme d’hab, on mouille, je pousse un gros soupir car une fois l’ancre ancrée on peut se détendre, mais le capitaine n’est pas content car le reef derrière nous n’est pas suffisamment loin à son goût, il a des doutes (il met la barre de la perfection très haut), on remonte l’ancre à mon grand dam et le vent aussi remonte, 30 noeuds, flûte, le capitaine me dit d’aller à droite mais à droite il y a le monocoque alors j’y vais mollo, le capitaine hurle de plus en plus fort À DROITE !! Mouif, c’est vague à droite, il veut aller où exactement, je dois être un peu conne parce que je me doute bien à l’entendre qu’on glisse sur la mauvaise pente mais que faire, je continue légèrement à droite pour lui faire plaisir mais trop peu visiblement parce qu’il revient presque en courant dans le cockpit en aboyant que je l’écoute pas, il me prend la barre, fait une marche arrière brutale comme si un boulet de canon arrivait sur le cockpit, recommence la manœuvre en allant se coller au monocoque (qui est vide et c’est tant mieux, ça nous évite des explications fumeuses avec eux) tout en criant encore et encore que je ne l’écoute pas, que je ne lui OBÉIS pas

je file à l’intérieur pour ne plus l’entendre, et il me balance

– et pas la peine de faire ta crise !

Je me retiens mais j’ai bien envie de lui demander c’est qui qui pique sa crise, respiration, respiration, ooooooohmmmmm, respiration, faire écran, s’isoler, ooooohmmmm …

– alors je le fais puisque tu ne veux pas m’aider et que tu ne m’écoutes pas et que tu ne vas pas à droite quand je te dis d’aller à droite !!!

Je reviens d’un saut dans le cockpit, ohm de mes couilles,

– mais ça veut dire quoi à droite ? Toi tu savais où tu voulais aller mais tu ne m’as pas dit où ! À droite c’est quoi ? À 10 degrés ? 30 ? 90 ? Pourquoi tu ne m’as pas dit d’aller à 10 mètres du bateau par exemple ? Ça c’est précis !

– T’as eu peur d’aller à droite et c’est tout ! T’as eu peur du bateau et tu ne m’écoutes pas ! (c’est pas faux)

On mouille l’ancre sans plus un mot, sans échanger un seul regard, nos âmes sont lourdes comme le temps, le grain annoncé par les rafales arrive, le capitaine marmonne qu’on rangera le bateau quand ça sera passé alors je rentre mais il reste sous la pluie pour ranger tout seul pendant que je cuisine le potiron derrière mes lunettes de soleil pour planquer mes yeux rougis

Plus tard le capitaine s’excuse, il n’aurait pas dû crier, il a gâché notre passage dans le détroit de Torres qu’il me dit,

– mais si tu m’avais dit d’aller au cul du bateau et que le vent me pousserait donc que ça ne craignait rien, j’aurais su qu’il fallait aller carrément à droite

– je suis un con, je ne suis pas pédagogue, j’aurais dû te dire qu’on recommençait la manœuvre et c’est tout, la prochaine fois je ferai comme ça, bon, on boit une bière pour fêter notre passage ?

On se partage une bière, il est désolé de voir mes yeux rouges, je suis désolée qu’il soit désolé, que de désolation, mais ça passe et puis voilà, à chaque fois j’apprends, ça va bien finir par être parfait à chaque fois bordel. Je songe de plus en plus sérieusement à investir dans un appareil pour communiquer en navigation, ça doit bien exister, une espèce de casque talkie-walkie pour lui demander où tu veux que j’aille exactement et qu’il me réponde précisément, histoire de huiler les rouages, bordel !

Enfin, ici on a de l’internet (ça console, c’est dingue) mais ça rame, on se croirait presque aux Gambier quand on avait de la 2G, mais à part cette modernité relative, Seisia c’est mort, il y règne une ambiance de désœuvrement pittoresque, des ados passent leur journée debout dans le sable à balancer mollement dans la mer un hameçon au bout d’une canne, des gars sont allongés pendant des heures à l’ombre du ponton, des pickups passent en envolant une poussière rouge qui retombe comme la vie qu’ils avaient mis le temps de leur passage pour aller voir le fameux Cap York, la station service est déserte et me fait penser à Bagdad Café :

Le supermarket
Et ses préconisations

Nous devons faire le plein d’eau et de nourriture, on balance les bidons dans l’annexe et faisons un premier voyage jusqu’à un terrain de camping qui possède un robinet à cet effet, revenons en les portant à bout de bras, 20 litres par bidon alors un seul aller-retour et on est naze, le capitaine veut changer de méthode, il va voir sur le ponton et bingo, il y a un robinet, donc on retourne vider nos bidons pleins dans les réservoirs du bateau et on revient avec les bidons vides sous le ponton, à marée basse, l’idée c’est de garer l’annexe là pour n’avoir qu’à monter par l’échelle avec les bidons vides et les redescendre pleins par le même chemin, je suis dubitative … on s’approche avec prudence entre les piliers du ponton mais les vagues nous poussent sur un pilier ou un autre, la surface des piliers est pleine de coquillages coupants, on attache l’annexe tant bien que mal et le capitaine me dit de rester dans l’annexe pour empêcher les vagues de la claquer sur un pilier et que les coques ne la déchirent, je me met debout dedans avec les mains sur un pilier et je me coupe les doigts, les essuie sur mon bermuda pour ne pas tâcher l’annexe, dieu m’en garde, pendant que je m’amuse à repousser l’annexe tout en évitant de faire du steak haché de mes doigts, le capitaine remplit les bidons et les descend tant bien que mal sur l’échelle, on réussit à les mettre dans l’annexe sans dégât et à sortir de dessous du ponton sans la déchirer, un vrai coup de bol. Je ne suis pas du tout certaine que de faire des allers-retours de cette sorte soit plus économique en temps et en énergie que de sortir le déssalinisateur du coffre arrière pour faire de l’eau, mais j’dis ça, j’dis rien.

Et puis courses, mangé dans le boui-boui du camping, pris le café au boui-boui d’art à côté qui fait du café et du thé où, chance, et je dois dire que la chance me sourit souvent, c’est là qu’on me renseigne sur les plantes de la médecine Bush du nord de la péninsule, le nord de l’Australie est peu habité et plutôt sauvage, pas de pharmacies à tous les coins de rues, pas beaucoup de rues à vrai dire, à se demander si c’est possible de choisir de venir vivre ici.

C’était vachement bon

Le 12 août on part de Seisia pour le Cap Wessel sur Marchinbar Island, 350 NM

Ça fait un bail qu’on n’a pas navigué de nuit, 160 degrés du vent, 20 noeuds, risées à 27/28, génois tangonné, soleil, easy … puis 15 noeuds, on avance à 7,5/8 … nous ne sommes pas encore dans la mer d’Arafura mais toujours dans Endeavour Strait, pas de fond, pas de vagues, easy easy easy ! Je fais part au capitaine de ma joie, ne rêve pas isabelle, tu verras quand on sera dans la mer, il sait mettre l’ambiance y’a pas à dire.

Le capitaine regarde où on en est avec ses doigts
Avant aujourd’hui, je ne savais même pas qu’il existait une mer Arafura

Entrons dans la mer d’Arafura à 14h35 et ça bouge tout de suite plus mais bon, rien à voir avec Baranquilla quand on naviguait au large de la Colombie.
Moins de 11 mètres de fond, les vagues ne sont pas hautes mais se suivent très serrées, et les fonds restent très hauts, on navigue plein ouest … pas plus de 60 mètres de fond au plus profond là où nous passons, c’est fou, c’est une grande piscine.

Le 14 août à 17h on mouille à Two Island Bay sur Marchinbar Island, ce qui nous permet de dormir tout notre saoul, seuls au mouillage, à part quelques cargos vus sur la ligne d’horizon, nous n’avons vu qu’un seul voilier, un seul ! depuis plusieurs jours, le nord de l’Australie n’est pas ce qu’on appelle une région de villégiature balnéaire…

Le capitaine nettoie la coque et on y reste un jour de plus pour qu’il fasse aussi la carène harnaché de son équipement de plongée, un travail de forçat à chaque fois, de mon côté je bosse, j’ai du retard avec tout ce qu’on a navigué et qui ne laisse vraiment pas le loisir pour autre chose.

Au scotch-brit
On va se dégourdir les mollets sur l’île, Cap de Miol est seul au mouillage
C’est un peu habité
On s’est demandé si ce n’était pas des traces de crocodile, j’ai bien regardé autour de moi pendant la balade (plus tard on m’a dit que non quand j’ai montré la photo alors je vous le dis)

Jeudi 17 on lève l’ancre à 17h pour Cap Crocker à 254 NM, grand largue jusqu’à 19h puis génois tangonné, cap au 273, on avance à 6 noeuds avec un vent de 12/15, le vendredi on a un courant de face de 0,5 noeud et avec un vent de 10 on n’avance plus qu’à 4,5, du coup, pour gagner du temps, le samedi au lieu de s’arrêter sur Cap Crocker on continue pour aller mouiller entre Smith Point et Black Point.

Il fait bien plus beau et bien plus chaud depuis qu’on a passé le détroit de Torrès

Dernière ligne droite pour Darwin dimanche 20 août, 135 NM, une rigolade, 25/30 noeuds, pointes à 32/33 au cap de Cobourg Peninsula, 1 ris sous GV, pas de génois car on va trop vite, on n’a que 130 NM à faire, le capitaine dit qu’on aurait dû mettre que le génois mais c’est trop tard.

Toujours pas de fond !

Il faut lofer alors on met le génois avec 2 ris pour équilibrer le gréement, le capitaine parle de le tangonner (on est à 140 du vent alors quand une vague fait abattre le bateau un tant soit peu, le génois claque) mais quoi m’exclamé je, dans moins de 13 miles on lofe encore alors le temps de monter tout le bastringue il sera presque temps de le démonter, le capitaine laisse tomber et j’en suis fort aise, on n’est pas en régate, merde.

Une fois le cap contourné, le vent descend, la mer se calme, on a 2 noeuds de courant de face, ça sent les embruns plein le nez, on croirait que c’est Noël et que ma tante Michèle et maman ouvrent les Marennes d’Oléron dans la cuisine en s’enfilant un verre de blanc, la mer est verte, l’atmosphère pleine de particules d’humidité qui étirent les couleurs comme un coup de pinceau, c’est unique, ça me fait toujours des émotions intenses, ces lieux improbables qui ne se mettent à exister que parce que je les découvre.

Quand on lofe encore pour passer la cap Don, on se fait dépaler à dache (sic) à cause du courant, en plus on est au près, si jusqu’ici vous ne connaissiez pas l’expression dépaler à dache, vous êtes comme moi, on en apprend tous les jours aux côtés du capitaine.
On tire des bords et puis le courant combiné au vent nous font prendre le bon cap, ça y est, on est dans le golfe Van Diemen,

Plus tard le vent tombe, on met le moteur et on avance à 8 noeuds avec le courant, on voit des marmites un peu partout, le voilier suédois qui était à 8 miles devant nous ce matin est à 6 miles derrière nous, on aura rarement atomisé quelqu’un comme ça.
Et plus que 5 noeuds, la mer frissonne comme à notre départ de Nouméa, je dis au capitaine que le vent c’est comme l’énergie qui court au niveau de la peau des êtres vivants, tout ce que je lui raconte à ce niveau là l’interpelle comme des évidences, le fait de l’énoncer lui en fait prendre conscience.
Le soir le ciel est rouge sang et la virgule de la lune brille avant toutes les étoiles, on ne parle jamais dans ces moments de grâce, mais c’est comme une prière …

Le capitaine me laisse dormir, quand il me réveille c’est pour accoster au ponton avant l’écluse de la marina de Cullen Bay, je bondis de ma couchette et cours partout les yeux pleins de sommeil pour mettre les amarres et les pare-battages, heureusement maintenant que j’ai l’habitude je le fais vite (et bien, surtout)

Darwin !

Le ponton est petit et il y a plusieurs bateaux qui sont même amarrés les uns aux autres par manque de place, des gars viennent nous dire de partir et d’aller mouiller plus loin, qu’on nous appellera à la VHF quand ça sera notre tour, malgré son charme légendaire le capitaine n’arrive à rien, l’australien est insensible au charme capitainérien, on s’en va mouiller plus loin, échange à la VHF avec un autre voilier au mouillage, il faudra retourner au ponton à 13h30 et s’amarrer contre eux, ok, on y retourne à l’heure dite, c’est marée basse et le chenal d’entrée est très étroit et très peu profond, on passe de justesse.

On voit que nous sommes allés au ponton, ressortis pour aller mouiller, revenus au ponton devant l’écluse pour entrer dans Cullen Bay Marina

Et on s’amarre pour attendre les douanes et la bio-sécurité car ici, même si on a déjà passé la bio-sécurité en arrivant en Australie, il faut recommencer car nous allons dans une marina fermée après avoir passé l’écluse, il ne faut pas apporter des coquilles collées sur le bateau ou dans les conduits, après une fouille du bateau et de nombreuses questions qui remplissent une fois de plus de nombreuses feuilles de papier avec les réponses identiques à celles que nous donnâmes moult fois, un gars saute à l’eau avec des bouteilles de liquide rose qu’il injecte dans la sortie des chiottes et du lavabo, on doit attendre 10 heures que ça fasse effet avant de pouvoir entrer dans la marina, nous passons la nuit au ponton.

Le lendemain, écluse ! Ça rappellerait un peu Panama sauf qu’il n’y a qu’une écluse, qu’elle est toute petite, que c’est le capitaine et moi qui gérons les amarres et que c’est fait en 10 minutes, on se dirige vers notre place attitrée, pas de vent, on se gare et on s’amarre d’autant plus facilement qu’au passage le capitaine a reconnu Maeva, un voilier qui était avec nous à Nouméa, on leur a fait signe bonjour et Cécile et Jonathan ont accouru pour nous aider à amarrer … le capitaine n’aime pas l’aide, saute ! Qu’il me crie tandis que je lance l’amarre à Cecile, je finis par sauter pour lui faire plaisir et Cécile me dit en douce qu’elle a le même sur son bateau, on se bidonnera comme deux gamines quand on se racontera nos capitaines le soir où on prendra l’apéro ensemble, on est soeurs de capitaine, elle me raconte des anecdotes et m’avoue que lorsqu’il crie ça la bloque complètement et qu’elle n’est plus bonne à rien, que son capitaine aussi crie plus fort quand il y a d’autres bateaux donc des témoins, les deux capitaines tendent l’oreille pour tenter de percevoir ce qui nous fait rire à ce point mais ils en sont pour leurs frais, ça nous aura fait du bien de partager ça.
Ils nous racontent aussi l’aventure d’un gars arrivé après eux, il avait un bateau en panne d’essence et avait réussi à se faire tracter jusqu’au ponton avant l’écluse de Cullen Bay, bateau avec pont en teck : la bio sécurité visite son bateau et voit une termite, ils ont l’œil, et plus tard quand ils reviennent avec un produit pour éradiquer les termites, le gars leur dit que c’est bon, qu’il a lavé le bateau, la bio sécu s’exclame, quoi ?!?! Il a balancé une termite à la flotte ?!?! Qui va aller se reproduire et envahir l’Australie d’une nouvelle race toxique ?!?! Ils ont fichu le mec dehors et l’ont banni à vie de l’Australie, interdiction d’y remettre les pieds, ça ne plaisante pas !

La marina est bien tranquille et ça fait du bien …

On le voit bien d’ici

Nous verrons peu Darwin mais tout de même, après avoir discuté avec le gars du poste à gasoil de la marina pendant que le capitaine faisait le plein, celui-ci m’ayant dit que c’est vrai qu’il y a des crocodiles partout, qu’on ne les voit pas mais que eux nous voient (ponctué d’un hochement de tête à la mine grave), que si on veut les voir il faut aller sur les plages la nuit avec une lampe torche et on verra leurs yeux cruels briller, j’ai dit au capitaine qu’on ne pouvait pas partir d’ici sans voir des crocodiles alors on a pris nos mini-vélos pour se balader dans Darwin et on a été voir les crocodiles, des vrais, vivants et tout et tout, à part eux, un soir en rentrant à la marina après avoir été faire quelques courses à perpète (encore une marina avec des bistrots et des magasins de souvenirs mais pas de supérette ni de boulangerie), j’ai vu une chauve-souris de là bas … pas une roussette hein, une chauve-souris avec des ailes immenses qui avaient l’air d’être faites en cuir de vache, Batman qui m’est passé à ras de la tête, j’ai accéléré le pas je peux vous le dire.

Son centre ville (c’est pas que c’est désert, c’est qu’il fait tellement chaud que tout le monde est à l’intérieur des bistrots climatisés)
Sa grande roue
Un trop chouette cinéma
… pour avertis
ses drôles d’oiseaux
et ses crocodiles

Nous laissons Cap de Miol à la marina pour 2 semaines car nous devons faire un aller-retour en France, j’ai des paperasses à signer et le capitaine a une vie en France + 3 jours de voyage aller et 3 retour, quand on reviendra ça sera ravitaillement et on repartira pour 4500 NM jusqu’aux Seychelles avec 2 arrêts de prévu sur la route.

On a volé dans un A380 !

Un tout petit plus parce que c’était déjà long :

  • Une marmite = un tourbillon, un vortex d’eau
  • voilà les chauve-souris australiennes (appelées renards volants) :

L’immensité australienne

l’Australie peut être considérée soit comme le plus petit continent, soit comme la plus grande île du monde

Prenez votre temps, il y a pas mal de lecture pour rattraper mon retard, alors on commence tout de suite : il nous faut aller de Mackay à Darwin, soit contourner 1/5ème de l’Australie, ça en fait des miles nautiques, mais nous allons faire aussi un peu de tourisme en navigant de mouillage en mouillage d’une île à l’autre derrière la grande barrière, le but étant de découvrir les Whitsunday, c’est toujours la capitaine qui se rencarde et me dit par où on va passer, je suis toujours d’accord, on s’en va toutes voiles dehors au portant, ce qui est une image car justement on se la joue feignant avec le génois seul, pas la peine de mettre la GV et de tangonner le génois pour de si courtes distances, comme je dis au capitaine on n’est pas des chevaux.

Pour la photo je n’ai pas du tout tracé notre parcours, c’est ma première fois sur Keynote sur ma tablette et pas sur mon PC sous Windows et PowerPoint, alors je rame un peu, mais au moins ça vous donne une idée du trajet

Le 18 juillet, date mémorable à inscrire d’une pierre blanche sur vos tablettes comme disait maman, le capitaine fait sa petite sieste en me laissant aux commandes, je lui ai dit, en jetant un œil (averti) sur Navionics, qu’il allait falloir empanner tôt ou tard, ouais mais pas tout de suite, d’accord mais je vois bien qu’on s’écarte de plus en plus de notre cap et que si j’attends trop ça va nous faire finir au travers, et vu la mer qu’il y a, ça sera moins rigolo, je prends mon courage à 2 mains et y vais pour mon premier empannage seule depuis le départ – on a que le génois alors c’est pas de jeu me direz-vous mais ! c’est pas si facile car il y a 26/29 noeuds de vent et je n’ai pas la GV pour le déventer, je ne veux surtout pas réveiller qui vous savez en manœuvrant, encore moins qu’il assiste à ma manœuvre, au secours, bon, je roule le génois à moitié pour qu’il passe entre son étai et celui de trinquette, c’est le capitaine qui dit qu’il n’y a pas besoin de l’enrouler complètement sinon je l’aurais fait, vous pensez bien, j’abats progressivement, prudence prudence, c’est trop progressif, beaucoup trop, le génois bat de l’aile et ça fait un boucan d’enfer, au lieu d’abattre encore plus franchement je continue à y aller pas à pas, je mets un temps fou, finis par dérouler le génois du bon côté en tirant la langue, toute cette hésitation s’est faite ressentir jusqu’à la moelle de chaque os du capitaine qui arrive grognon comme un gamin qu’on oblige à retourner à l’école en plein jeu de billes, je prends les devants en confessant que je sais que j’ai empanné trop tard (ce que je ne lui dis pas c’est que sous le coup de l’émotion je sens mes bras et mes cuisses qui tremblent), il enfonce le clou, c’est bien trop tard et on aura du chemin en plus ! en même temps on n’aura que 1,8 miles à faire de plus ai-je calculé sur Navionics avec le compas, c’est pas la mer à boire, et puis on peut y aller direct on n’aura plus besoin de réempanner lui fais-je miroiter, il clame que de toutes façons on n’en aurait pas eu besoin (je le sais parfaitement, mais on peut toujours essayer), je lui rappelle néanmoins que j’ai empanné toute seule, quêtant, si ce n’est une caresse, un sourire, un mot, ça ne l’émeut aucunement, j’ai merdé, j’ai mis beaucoup trop de temps pour changer de cap, je le lui avoue puisque faute avouée est à moitié pardonnée (des clous), j’aurais dû y aller franco de 30 degrés direct, mais tu le sais enfin isabelle ! Ouais, maintenant que je l’ai fait je le sais, c’est bien ancré lui assuré-je, pour l’heure on navigue au travers et les vagues mouillent le bateau comme prévu, le capitaine n’a pas envie de se faire chahuter, il laisse tomber le mouillage envisagé et abat pour filer directement au portant sur le mouillage suivant, 10 miles de plus c’est peanuts, on se pose tranquillou, la prochaine fois j’enroulerai complètement le génois et pi c’est tout.

On voit très bien là où j’ai empanné magistralement, et au lieu d’aller sur Goldsmith Island (avec la marque bleue) après le passage dans Hillsborough Channel, on a continué sur Thomas Island :
On dirait pas, mais quand on se prend ça en travers ça mouille, c’est pour ça que le capitaine a mis un vêtement de pluie, ça veut tout dire
Le mouillage de Thomas Island, bien protégé, je vous le conseille 😉

19 juillet nous arrivons allègrement à Shaw Island, le vent ne manque pas, en passant Burning Point on voit 3 catas qui sont mouillés, on se demande où on va pouvoir se mettre pour être tranquille quand justement l’un s’en va alors que nous arrivons, et bin tiens on va aller prendre sa place, toujours du vent, ça va de 15 à 25 et il varie de direction comme (trop) souvent dans les mouillages, le capitaine me laisse la barre au ralenti et s’en va le nez au vent à l’avant du bateau pour descendre l’ancre, j’attends benoîtement qu’il me fasse signe d’arrêter le bateau pour lâcher la pioche, il est loin le temps où je flippais en arrivant dans un mouillage paisible, mal va m’en prendre mais attendez, au lieu de ça il est toujours debout et me fait signe d’aller à gauche, un cueing visuel qu’on appelle ça en fitness, je pousse la barre, et là paf une rafale, je me fais direct embarquer par le vent qui nous pousse à droite
Hurlement.


Le capitaine revient dans le cockpit énervé comme un chien à qui on a chipé son os, il jappe à mes oreilles, fait faire demi-tour au bateau en braillant que j’allais me foutre sur le cata, m’enfin j’aurais réagi s’il y avait eu péril en la demeure, mais je ne dis rien parce que sinon il n’est pas prêt d’enrayer son disque, il repart à l’avant descendre l’ancre, furax, on finit par mouiller, il me crie d’avancer et on peut sentir à 10 lieues à la ronde que ça lui coûte de me solliciter :

– vers où ?

– avancer !!! Ça veut dire vers l’avant !!!

D’accooooooord, j’avance, je ne sais pas pourquoi je dois avancer donc je garde la barre droite puisqu’il veut que j’aille vers l’avant, mais le vent pousse le bateau d’un côté alors on part à gauche, puis de l’autre alors on part à droite, mais c’est toujours vers l’avant puisque la barre est droite et que l’avant c’est l’étrave, je m’en fous à un point qui lui ferait de la peine s’il le savait, j’obéis juste à son vers l’avant

– Point mort !!! (Tu m’étonnes)

Je mets le point mort, il finit par me demander de venir l’aider, haha aurait-on besoin de l’aide d’une aussi mauvaise équipière, je viens, l’aide pour protéger la coque de la main de fer et c’est fait en 10 secondes, je repars à l’arrière sans le regarder, j’ai juste envie de tomber dans un abîme sans fin où plus jamais personne ne m’engueulera pour une broutille, il y a eu une rafale quand on était au ralenti et ça a embarqué le bateau, où est le problème qu’il a fallu ensuite recommencer, mais où est le problème ?! Que le marin qui ne s’est jamais fait embarquer par une rafale au mouillage me jette la première bouteille de rhum !

Fidèle à lui-même qui se repent de ses emportements, il arrive derrière moi un peu plus tard et, penaud, m’entoure de ses bras

– pardon d’avoir crié

– ….

– …

– Ça sert à quoi de crier ?

Je lui ai déjà expliqué, et vous le savez, encore et encore, qu’à part stresser moi et bousiller l’ambiance, ça ne sert à rien du tout, il le sait mais il crie, une habitude, une sale manie (Monsieur et Madame Teuzmanie ont un fils, comment s’appelle t’il) (Gédéon), je ne lui dis pas que ça me donne envie de me laisser tomber en arrière dans l’eau et de sombrer, d’oublier les cris, d’oublier la vie, il hausserait les épaules, il dirait que je suis bien une fille, juste une fille, qu’il ne comprend pas les filles, le soir il a mal au ventre :

– C’est parce que je t’ai énervé dis-je avec un grand sourire

– Ouais ! Mais toi t’as pas mal ! … … (il descend la descente qui s’appelle descente même quand on la monte) … toi t’as mal au coeur …
Oui.

Mais avant ça, l’après-midi on a essayé le nouveau moteur, lui toujours ronchon avec l’œil bas et lourd qui pèse comme un couvercle, moi triste comme une équipière sur qui un capitaine a crié (y’a pas pire, capitaines du monde entier, sachez le), il marche mais il fume (le moteur), c’est un 2 temps au lieu d’un 4 temps (j’espère que j’ai bien retenu) donc il y a de l’huile dans l’essence comme dans les mobs de mon adolescence, et le réservoir est à côté du moteur, 20 litres, quand on arrive sur la plage il n’y a pas de fond alors on doit tirer l’annexe et ces 20 litres ça pèse, on le fait sans un mot, avant de s’arrêter de concert dans un râle épuisé, nos coudes tout distendus par l’effort

– Fait chier ! En plus c’est marée montante … dit-il d’un ton hargneux des plus rebutant (si même la marée est contre lui, où va le monde)

– Ah non, j’ai vu sur Navionics qu’elle sera basse à 17h34 (espérons que ça va lui mettre du baume au cœur)

– Ouais, à Mackay, pas ici ! (mon cul)

– Non, j’ai regardé sur une île juste avant celle là donc …

Il ne m’écoute plus et est parti, il se retourne a peine

– Assieds toi sur l’annexe !

Il dit qu’il ne veut pas que je marche pieds nus ici, tu parles, il a envie de rester seul pour cuver sa rage pendant que je garde l’annexe, il argumente en s’éloignant, c’est l’Australie vous comprenez, il y a des crocodiles et des tas de bestioles dangereuses, des mygales, des veuves noires et des tarentules qui viennent jusque dans les maisons se planquer dans les chiottes, l’horreur quand ça te remonte sur la cuisse pendant que tu fais pipi, je m’assieds sur l’annexe bien que ça soit visible que la mer descend, on pourrait se croire en Bretagne avec cette marée basse très longue qui dénude la vase, je vois le capitaine arrêté au loin devant un panneau puis qui marche le long de la plage, tandis que l’eau se retire et que la marée continue de descendre, toute une vie émerge et grouille, des Bernard l’Ermite et des autres qui leur ressemblent mais ont une longue antenne qui balaie l’avant de leur minuscule coquille et une espèce de plume de paon qui dépassent derrière, et puis je vois passer une espèce de moucan ou de tenard (mouette-canard) qui court sur ses petites pattes et a un long bec très rouge, le capitaine revient et me tire de ce spectacle pour tirer l’annexe jusqu’à l’eau avant que ça ne descende encore plus, aucun commentaire sur les horaires de marée, le nouveau moteur a du mal à repartir, le capitaine déverse son trop-plein de haine sur ce fichu moteur et se rassérène finalement quand celui-ci se met à ronronner tout en nous enfumant (vent de dos), le soir venu, le capitaine m’a détristée, il sait très bien me détrister. Très bien.

On n’avait pas été bien loin
Un peu rouleur ce joli mouillage

20 juillet, on continue, le bateau roule (de roulis), la position debout est on ne peut plus instable, le capitaine passe près de moi, je saute à sa perpendiculaire en mettant les bras en croix pour le laisser passer :

– Qu’est-ce que tu fais ?

– L’acrobate ! Le clown !

– Aaah je croyais que tu faisais le gendarme

De la vision des choses, on ne le dira jamais assez, en plus je serais presque vexée, où est-ce qu’on a vu que je pouvais même de loin avoir le début d’un comportement de gendarme ?!

Nous nous posons à Whitehaven beach, ze place to bi du coin, c’est touristique et il y a une douzaine de bateaux mouillés, le ciel est couvert et quand on n’est pas à l’abri du vent on met sa petite laine, il y a un peu de people qui finit par remonter sur le traine-couillons à moteur, quand tout le monde est parti la plage est à nous, c’est le luxe, les couillons c’est comme les cons et l’enfer, c’est les autres, le sable est plus fin que fin, il crisse sous les pas, c’est le sable le plus fin du monde, plus fin que de la farine, encore un cadeau du ciel.

On se caille un peu je dois dire
Mettez le son ! (La trace de pas en haut à👆 gauche de l’image me rappelle le jeu du kadélioscope de Denise Fabre) (ça nous rajeunit pas)

Quand on rentre au bateau, ça roule toujours autant, ça va pas le faire pour roupiller, il fait bientôt nuit mais on a juste le temps de filer sur l’île en face (le coin est truffé d’îles) sur une bouée pour être tranquilles, tu parles, de 2h30 à 5h du matin le capitaine se lève et se relève, s’échine à bricoler l’amarrage parce qu’on cogne dans la bouée, le vent a tourné et nous pousse dans un sens mais le courant est contraire qui nous pousse dans l’autre, on rebondit sur la bouée comme un battant sur sa cloche, finalement je me lève aussi parce que pas possible de dormir avec ce boucan, qu’est-ce que c’est que ce cirque capitaine ! à nous deux on réussit à hisser la bouée hors de l’eau et on l’attache en l’air au bateau, on peut se rendormir et on le fait jusqu’à 9h.

21 juillet Sawmill Bay, superbe mouillage, et le lendemain, rando, c’est bon de marcher et de botaniser un peu, comme on change de mouillage tous les jours on n’a pas vraiment de temps pour visiter, en même temps la plupart des îles sont désertes et se ressemblent, mais bon, quand on peut ça fait plaize.

Il faut toujours grimper sur les îles :

mais arrivés en haut, ça vaut le coup d’œil à chaque fois, jamais déçus !

Je trie mes récoltes en revenant au bateau :

Propre et rangé le bateau !

Ensuite Airlie beach, petite bourgade balnéaire, il y a plein de bateaux qui naviguent dans le coin, c’est week-end et l’australien fait prendre l’air à son sailing vessel où à son hors-bord de pêche, le temps est couvert, frais, venteux, il pleut régulièrement, je me suis pris une vague dans le dos en manœuvrant et j’arrive transie au mouillage, les gars du coin sont torse nu sur leurs bateaux, i sont fous les australiens (et tout rouge sous l’assaut des éléments). Comme ici on a une bonne connexion, j’en profite pour travailler puisque vu le temps pourri nous sommes astreints à rester sur le bateau, le lendemain il flotte toujours mais il faut aller faire des courses pour remplir le frigo alors on y va sous la flotte après avoir écopé l’annexe, on est trempés, vent, pluie, froid, ici c’est l’hiver en même temps.

Du people au mouillage, du vent, du roulis, de la pluie
Des temps comme ça, ça donne de ces ciels et de ces lumières !

Puis direction Cap Gloucester, c’est venté et on se tape un passage très serrage-de-cul avec moins de 3 mètres de fond (sur la photo il y a encore 8 mètres mais ça remonte vite)

Le lendemain c’est encore pluvieux, c’est fou ce qu’on a comme flotte depuis qu’on est arrivés en Australie, on part sous un arc-en-ciel ciel pour Upstart Bay à 47 NM

La journée est sublime, on voit une baleine sauteuse au loin et j’ai même le temps d’aller prendre mon téléphone pour la filmer !

On passe devant Guthalungra (c’est mon iPhone qui le dit, sans ça je ne l’aurais jamais su) et ses empilements de roches incroyables :

Arrivés à Upstart Bay on mouille et on remouille parce qu’il y a des cailloux et que l’ancre ne tient pas, la 3eme est la bonne, et vous remarquerez que tout se passe dans la sérénité sinon je vous l’aurais dit, parfois les manœuvres sont orchestrées comme de véritables ballets chorégraphiés, ça glisse tout seul, c’est le genre de truc quand je le dis au capitaine il me répond que je me moque, sûrement pas, ça serait blasphématoire au possible.

Le jour d’après on se lève dès potron-minet car on a 69 NM à faire et on veut arriver de jour à Magnetic Island, sur Horseshoe Bay précisément (ça c’est pas mon iPhone mais le capitaine qui sait), on alterne génois tangonné et spi, une belle nav bien occupée, je n’ai pas vu ce qui était magnétique et c’est pas faute d’avoir cherché, avant d’aller le lendemain sur le mouillage de Lucinda via Orpheus Island (et ça je l’ai pompé sur le journal de bord du capitaine), là on mouille près du ponton et des barges à côté d’une usine, ce n’est pas très bucolique comme décor, en plus le ponton laisse passer la houle, le jour tombe et on ne va pas plus loin car il n’y a pas de fond, on passe une nuit pourrie tellement ça roule.

Pas très bucolique, certes, mais ça fait une superbe photo (c’est un ponton qui amène le sucre fabriqué par l’usine qui est une usine de canne à sucre)
Très rouleur
C’est fou parce que c’est quand même beau vous ne trouvez pas ?

En s’engageant le lendemain dans Hinchinbrook Channel, on voit un joli petit mouillage à peine plus loin, ça nous apprendra à mouiller trop tôt et à lire de traviole les avis sur ce mouillage parce que ça parlait d’un troquet sympa ce qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille car près du ponton il n’y avait pas plus de troquet sympa que de curé dans une mosquée.

Mangrove Island le 30 juillet, un peu le clou de la tournée, on emprunte Hinchinbrook Channel depuis le Sud à Lucinda jusqu’au Nord à Cardwell :

on va naviguer entre l’île Hinchinbrook et le continent
L’île Hinchinbrook (aussi appelée Pouandai par le peuple aborigène Biyaygiri) est située dans la région de la Cassowary Coast et l’état du Queensland, un peu de géo ne nuit pas
Et i fait pas chaud

On dirait un décor de théâtre planté là, comme si on avait posé des rangées de panneaux peints les uns derrière les autres pour donner de la profondeur à la scène :

Parfois on croit qu’un arbre flotte à la surface, et puis non :

Je ne vous dis pas ce que c’est, regardez la vidéo 😉

Quand on en sort : 5 noeuds de vent, 5 mètres de fond, on avance à 5 noeuds (on a mis le moteur + GV car au près serré), on déjeune peinards parce que ça relève presque d’une balade en barque le long du canal du midi, je fais un café pour le capitaine en le prévenant qu’il est chaud parce qu’il est frais, c’est Ionesco qui serait content.


On continue jusqu’à Maurilyan Harbour, il est 18 heures, la nuit tombe mais le vent et la pluie, eux, se sont levés, et là, étonnement, les bateaux sont mouillés cul au vent, c’est dingue ça, mais pourquoi ? c’est à cause du courant isabelle, et bien le courant doit y aller parce que le vent y va fort de son côté, en plus il n’y a pas de fond et plein de bateaux sont déjà mouillés, poïpoïpoï comment qu’on va faire, où qu’on va se mettre dis donc, on tournicote dans le mouillage pour aviser et on se pose pas trop loin d’un des voiliers dont le gars arrive aussi sec sur son pont en piaillant, on va finir par l’emboutir au changement de marée qu’il nous explique en anglais et très fort pour nous faire peur mais on voit bien que c’est lui qui a peur, on ne sait jamais dans ce genre de cas si on a affaire à un gars timoré genre qui prend un virage dans une bagnole électrique comme s’il était au volant d’un semi-remorque, à un qui ne veut pas de voisin et aimerait que tous les mouillages lui soient privatisés, ou à un marin sérieux qui connaît son affaire, il nous dit encore que faut pas rester là avec force gestes comme pour chasser les mouches, on s’en rend vite compte parce que le courant nous a déjà bien poussés vers lui, on lui fait un geste d’apaisement ok man, et on relève l’ancre pour aller un peu plus loin mais ça nous fait le même coup avec une bouée jaune, si on reste là on va s’entortiller autour aussi sûr que je ne sais plus où sont rangés les filtres à huile, 3eme tentative, le capitaine m’interpelle en urgence

– mais pourquoi tu mets la marche avant ?!

– parce que le courant me fait reculer et qu’il n’y a plus que 3 mètres de fond !

– ah ! c’est bieng ! ( liesse en nos cœurs)
On relève encore l’ancre et finalement on se pose dans le port au plus près de la digue, justement l’endroit que voulait éviter le capitaine, tout ça pour ne dormir que quelques heures et repartir quand il fait encore nuit, on a de la route jusqu’à Cairns.

Un gamin de 6 mois qui joue sur un télécran ? Non ! Nos errances dans ce mouillage, c’était rigolo
Mouillés dans le port, donc

Depuis notre arrivée, on trouve quand même que l’Australie, c’est humide …

Au moins, les cirés servent à quelque chose…
Faut pas se fier à l’éclaircie

Cairns ! Ça c’est le genre d’arrivée dont on ne peut que se rappeler ! La baie est gigantesque, pas de fond, l’eau a une couleur cuivrée kaki clair absolument sublime et unique

devant, le temps est couvert n’est-il pas

On arrive dans le chenal comme la cavalerie avec 25/30 noeuds au près, pluie diluvienne, marée basse, dès qu’on s’approche trop des bouées qui le délimitent, le fond remonte à 3 mètres, des cargos nous croisent ou nous doublent et on fait bien gaffe de s’écarter au maximum sans déborder du chenal, c’est interminable et Cairns est encore loin :

Loin et sous la flotte (et j’ai zoomé)

Je m’inquiète de savoir où et quand on pourra affaler, le capitaine trouve toujours qu’on aura l’espace donc le temps, je suis en général moins optimiste et en plus je déteste le faire à toute berzingue avec l’œil rivé sur le sondeur, une main sur la barre pour garder le bateau face au vent et l’autre à la drisse de GV pour la laisser filer pendant que le capitaine me crie alternativement choque ! doucement !!! face au vent ! lofe ! abats !! attends ! mais choque !! et que ça m’essouffle rien que de vous le raconter, mais bon, avant de prendre le coude du chenal qui va vers la marina on arrive à le faire, du moins en partie, le capitaine aurait aimé qu’on remonte la GV en entier avant d’affaler pour lâcher le ris, faut pas rêver, on n’a pas l’espace, on affale avec le ris et on verra plus tard.
On se pointe la gueule enfarinée à la marina, amarrage sans encombre (si), nous avions fort civilement fait une demande de réservation par mail, à la suite duquel il nous avait été demandé d’envoyer les clauses d’assurance du bateau, nous avions bien évidemment obtempéré et on nous avait répondu on ne sait pas trop quoi en anglais et aussi en nous expliquant qu’on ne voudrait pas de nous, ce n’est pas ça qui avait ébranlé le capitaine, donc il va à la capitainerie avec son sac jaune et son sourire dans sa bonne gueule, revient 1 heure après, le dit sourire figé comme une sauce gélatine au fond d’un plat : les cons, ils ne veulent pas de nous, s’il n’est pas explicitement écrit noir sur blanc dans les clauses d’assurance que si jamais le bateau coule dans la marina l’assurance paiera pour l’enlever, on n’a pas le droit de rester … c’est pour ça que la marina est aux 3/4 vide et que le mouillage en face est blindé de monde, bon, c’est sûr que d’être à la marina c’est plus facile pour aller se balader, faire les courses et laver le bateau, mais bon, le capitaine qui sait y faire a décroché le droit de faire le plein d’eau alors on le fait et on lave le bateau à grande eau avant de filer au mouillage de l’autre côté du chenal, chenal qui parait beaucoup plus large quand il faut le traverser comme on traverserait une autoroute à pied plutôt que quand on se faisait doubler par un cargo, en fait ce mouillage est dans un fleuve qui charrie de la vase et dans lequel il y a un courant très puissant, que ça soit à marée montante ou descendante, il n’y a que le sens qui change, on mouille avec le sens du courant contraire à celui du vent, ce qui est une belle chienlit et on doit s’y reprendre à deux fois parce qu’on ne sait pas ce que ça va donner une fois l’ancre posée, où est-ce que le bateau va s’immobiliser et qu’est-ce que ça peut donner quand le courant va s’inverser ? Ça sera marrant d’ailleurs parce qu’on verra tous les cas de figure possibles, on se retrouvera côte à côte avec un bateau qui était pourtant mouillé loin de nous, on verra parfois les lumières de Cairns par le capot de la cuisine et d’autres par celui des toilettes qui sont à l’opposé, le côté vraiment moins fun ça sera pour prendre la douche sur la jupe, en temps normal le bateau est face au vent donc on est à l’abri du vent pour se doucher, là on se prendra le vent en pleine poire et en plus il fait moche, frisquet il flotte un crachin très breton, faut être motivé pour se laver.

le mouillage est près du chenal comme je vous l’ai dit, et pour aller à terre, on le traverse à la perpendiculaire (je filme depuis le capot de la cuisine)

On attendait une éclaircie pour aller à terre :

La voilà ! Go !

On doit donc prendre l’annexe pour aller visiter Cairns, quand je dis visiter c’est un grand mot, il nous faut trouver un lavomatic et un supermarché, mais bon, on visitera un peu quand même, on regarde bien à droite et à gauche avant de traverser le chenal, moteur de l’annexe à fond pour éviter les ferries et cargos qui vont et viennent en faisant de la grosse vague (les gougniafiés !), nous attachons l’annexe et partons à la découverte de Cairns avec nos sacs de linge sale dans chaque main.

On y arrive à marée basse, c’est clair et net
Dedans c’est vert et joli

Et on continue déjà car on a encore beaucoup de miles à faire pour contourner cette immensité Australienne, le 2 août on s’arrête pour passer la nuit à Low islets, 20/25 noeuds, de la houle, et il faut attraper une bouée, je suis à la barre et c’est le capitaine qui doit l’attraper avec la gaffe, aujourd’hui je vais lui montrer de quel bois je suis faite et le laisser baba devant tant de maîtrise, je me répète mon plan presqu’en bougeant les lèvres : il y a du vent donc il faut que je laisse assez de gaz pour ne pas me faire embarquer et il suffira que je mette un bon coup de marche arrière pile devant la bouée pour arrêter le bateau afin que le capitaine la cueille du bout des doigts, gonflée à bloc j’arrive sur la bouée, le capitaine gueule

– tu arrives comme une balle ! Arrête le bateau !

C’était mon plan, il me coupe l’herbe sous le pied dis donc, allez hop marche arrière, il se penche et attrape la bouée, je crois que c’est gagné quand il se met à braire, il l’a lâchée, j’ai mis trop de gaz pour la marche arrière et le bateau a reculé

– on a perdu la gaffe enculé (e ?) !

– Oh regarde ! elle flotte ! (une putain de chance)

En miaulant comme un chat qui se coince la queue dans une porte, il me prend la barre des mains et m’envoie sur la jupe, approche le bateau à reculons, accroupie et me tenant d’une main, j’allonge mon bras libre et récupère la gaffe, il nous faudra encore 2 essais avant de réussir à choper la bouée, je tente de ramener le capitaine à de meilleurs sentiments envers ma personne :

– tu vois bien, j’apprends à chaque fois, petit à petit je maîtriserai de mieux en mieux le moteur, déjà là ça va de mieux en mieux quand même !

– C’est ça … (air las)

Il a fallu s’y reprendre et récupérer la gaffe
Un joli petit mouillage

3 août, le temps s’est dégagé, on part tôt pour Hope Island, la lune est levée :

Arrivée avec 30 noeuds de vent, glurps, sur bouée, glurps again, mais tenez-vous bien ! bon dosage moteur on la prend du premier coup, je répète : bouée du premier coup avec 30 noeuds et moi à la barre, qu’est-ce qu’on dit ? bin rien, c’est normal, c’est même le minimum, on ne va pas non plus s’attendre à un encouragement et puis quoi encore, ça bouge un peu mais ça ne roule pas, tant mieux parce que dans la soirée on a 35 noeuds établis, ça va encore forcir dans la nuit, on se lève à 6 heures, on a 65 NM à faire pour Lizard Island, on ne chôme pas (RAS, je ne m’étale pas)

À chaque fois le capitaine se demande si on va être protégé et la plupart du temps, on l’est, ici on passe une nuit super tranquille – c’est Hope Island sur la photo, et ça serait un comble qu’on ne puisse pas espérer un mouillage tranquille avec un nom pareil

5 août, lever 4 heures, 83 NM à faire, encore une baleine sauteuse (on a vu beaucoup de baleines, même des qui ne sautaient pas mais nageaient tout près de nous en faisant jaillir leur geyser de flotte) 2 cargos croisés, 1 autre qui nous appelle à la VHF car il va nous doubler, on est en plein dans un rail, c’est moi qui réponds et je reste muette face à ce que baragouine incompréhensiblement Tasman Spirit, je bondis dans le cockpit pour demander au capitaine s’il a compris puisqu’il y a un haut-parleur dans le cockpit, on pense qu’il nous prévient qu’il va nous doubler par un côté mais bon, lequel, on a du vent, 1 ris à la GV + génois tangonné et on fait des pointes à 12/13 noeuds, c’est dire que ça souffle, donc une éventuelle manœuvre prendrait un certain temps et Tasman Spirit arrive plein pot (suspense)

Ça avance plutôt bien

Je reprends la VHF, we are french and we didn’t understood, can you repeat slowly please, ah ! On comprend ce coup ci qu’il va nous doubler par starboard,

– c’est quel côté starboard ?!

– je ne sais plus si c’est bâbord ou tribord !

C’est bien la question.

On crie autant pour s’entendre que pressés par l’urgence, doit-on empanner pronto ou pas, je dévale dans le carré, ouvre un équipé et fouille dans les bouquins pour trouver le dico anglais/français, le feuillette aussi vite que possible avec mon index humidifié pour accrocher les feuilles,

– starboard ! J’ai ! C’est tribord !
et saute sur la VHF, ok for starboard, en même temps on s’en doutait vu son cap en arrivant près de nous, heureusement parce qu’on a pas besoin d’empanner, il y a d’autres cargos sur l’AIS mais on s’en fout, ils sont plus loin et on sort du rail avant qu’ils nous approchent, je préfère, le mouillage dans lequel on se pose est sauvage et beau, une fois le bateau rangé le capitaine me dit que je suis héroïque

– pffff ! n’importe quoi !

– mais si, tu fais tout bien et tu me supportes, tu es héroïque
J’en reviens pas dites donc, et je n’arrive plus à me rappeler pour quelle raison il a bien pu me dire ça, c’est ballot.

Sinon, une autre fois, un autre cargo nous a appelé pour nous demander s’il devait passer sur notre green board ou notre red board, et ça c’était vachement bien parce que green c’est tribord et red c’est bâbord, il devait être entraîné à causer avec des frenchies.

Tasman Spirit qui nous double par starbobard, le capitaine l’a ensuite appelé pour le remercier de son call comme on dit maintenant

En passant le Cap Melville il y a 40 noeuds (j’exagère, on a 39,7), au près bon plein ça déménage, le capitaine barre et s’éclate,

Passage du Cap Melville …
… au point N°6

On mouille un peu plus loin, à Flinders Island où tout est d’un calme, on n’en revient pas,

Pour être calme, c’est calme

Le jour suivant encore une étape de 65 NM jusqu’à Morris Island (quand je vous dis que c’est immense l’Australie)

Nous mîmes pied à terre et fîmes le tour de cette petite île, certes petite mais avec un reef très grand qui nous a bien protégé de la houle

7 août, de Morris Island à Cap Weymouth ça nous fait 60 NM, 25 noeuds et plus en rafale, je surveille tout ça tandis que le capitaine fait une sieste, tout d’un coup c’est n’importe quoi, le vent tourne et j’abats pour récupérer le coup mais le vent se fout de ma gueule, bordel j’abats et j’abats encore, on dirait que le vent tourne autour du bateau, la voix du capitaine s’élève du fond de sa couchette, qu’est-ce qui se passe ?!

– je sais pas, le vent tourne et ça n’arrête pas !
Soudain je me rends compte qu’au lieu d’abattre je lofais, je crois bien que j’ai besoin de dormir, il faut dire que c’est assez crevant ces navigations sans se poser plus de quelques heures, on se lève tôt, on navigue, on manœuvre, on mange, on dort et rebelote, en plus j’arrive pas à faire la sieste moi,

– ah c’est bon, j’ai corrigé, tu peux te rendormir !
La loose.

L’Australie est immense, vous le savez maintenant, mais humide comme je vous ai dit, et venteuse pour couronner le tout ! On notera habilement que la mer de Corail n’est jamais profonde à l’intérieur de la grande barrière

8 août vers le cap suivant, à savoir le cap Grenville à Margaret Bay, 50 NM
On longe le continent et malgré nos espérances il n’y a pas plus d’internet que de beurre au cul (expression du capitaine qui m’a mise en joie)
2 ris + trinquette quand le vent est passé à 35, encore des cargos, on calcule à quelle heure le cargo qui descend vers nous à 14 noeuds nous croisera, ça me rappelle les devoirs d’école, un train qui part de Paris et l’autre de Marseille, qui aurait cru que ça me servirait un jour sans même bosser à la SNCF.

Ça galope

9 août, Escape River, comme son nom l’indique on va mouiller dans une rivière, on y arrive au portant sous 30 noeuds de vent, avec 2 ris et le génois roulé et on avance quand même à 8 noeuds, c’est le courant qui nous pousse, le capitaine me fait fermer les écoutilles et mettre le gilet de sauvetage, ça se rétrécit et les fonds remontent, les vagues et le courant risquent de nous faire valser, et

– si on touche le fond ça va nous faire tout drôle ! Tiens toi isabelle !

Toucher le fond à cette vitesse ça serait pire que moyen , mais il faut bien avancer alors on avance, à un moment donné on n’a que 2,3 mètres de fond et on fonce toujours en klaxonnant à 8 noeuds sans pouvoir ralentir, on se regarde en serrant les mâchoires comme si ça pouvait arranger nos affaires, quand ça remonte à 3 on se marre, on a eu chaud aux fesses, on est encore une fois seul au mouillage mais ô surprise, plus tard un voilier vient mouiller un peu plus loin, c’est le premier que l’on voit depuis Cairns.

Le 10 on repart d’Escape River aux Laudes ou quasi, pour aller sur Seisia avec le passage du Cap York et du détroit de Torres … le DÉTROIT DE TORRES ! Ça fait tellement longtemps que j’en entends parler, quand les gens demandaient au capitaine c’est quoi la suite du programme il répondait invariablement la grande barrière de corail, l’Australie, détroit de Torres avec le regard perdu dans le vide comme s’il s’y voyait, ça m’est devenu mythique, alors aujourd’hui attention ça sent le mythe.

Pour s’y rendre on passe par le passage d’Albany, tout étroit entre 2 petites îles, pas de vagues, courant qui nous pousse, on marche à plus de 10 noeuds avec l’impression de se traîner, on n’en revient pas, ça fait attraction Disneyland en plein,

Passage d’Albany en vue
ce que ça donne sur Navionics

Et, enfin, on arrive au fameux détroit de Torres, on se prend des risées à 40 au travers, on prend un second ris, je prends des photos et demande plusieurs fois si c’est bien là, si on est bien en train de le passer, pas que je le loupe, si c’était bien ça et qu’on l’a passé, oui isabelle, oui oui oui !

C’est bien là
Le phare du Cap York (10° 41′ 14,32″ S, 142° 31′ 53,46″ E), au bout de la péninsule, point le plus septentrional de l’Australie, on y était

Même avec les jumelles on n’arrive pas à voir la Papouasie Nouvelle Guinée de l’autre côté du Détroit, mais bon, elle est tout de même à 80 NM, ça fait loin pour la voir, on n’y a pas mis les pattes parce que ça craint (piraterie contre des navires dans les eaux côtières, en particulier dans la baie de Milne et sa capitale, Alotau – fraudes liées aux cartes de crédit et aux guichets automatiques bancaires – détournements de voiture qui se produisent à Port Moresby et le long de l’autoroute entre Lae et l’aéroport Lae Nadzab – barrages routiers illégaux et agressions si on ne paye pas – agressions sexuelles, y compris viols collectifs – attaques contre des randonneurs, tensions interethniques qui provoquent des actes de violence… et serpents venimeux pour couronner le tout, le genre d’endroit où envoyer son emmerdeur de voisin qui tond sa pelouse un dimanche à 6h)

On notera que tout ce temps là nous naviguions le long des côtes du Queensland

Ce n’est pas qu’on est déjà las, mais faut bien continuer alors on enchaîne jusqu’à Seisia pour y mouiller, c’est tout petit le mouillage et il y a 3 bateaux, 1 voilier et 2 locaux à moteur, il n’y a pas de fond derrière ni devant ni des côtés, il va falloir se poser au milieu du triangle formé par ces 3 bateaux, au delà il n’y a pas de fond (je sais que je répète mais il faut bien cerner le contexte) :

il ne faut pas se fier à l’idée qu’on pourrait s’en faire, le diamètre du cercle dans lequel il est possible de mouiller est en gros délimité par ces 3 bateaux

Je suis à la barre et le capitaine à l’étrave, comme d’hab, on mouille, je pousse un gros soupir car une fois l’ancre ancrée on peut se détendre, mais le capitaine n’est pas content car le reef derrière nous n’est pas suffisamment loin à son goût, il a des doutes (il met la barre de la perfection très haut), on remonte l’ancre à mon grand dam et le vent aussi remonte, 30 noeuds, flûte, le capitaine me dit d’aller à droite mais à droite il y a le monocoque alors j’y vais mollo, le capitaine hurle de plus en plus fort À DROITE !! Mouif, c’est vague à droite, il veut aller où exactement, je dois être un peu conne parce que je me doute bien à l’entendre qu’on glisse sur la mauvaise pente mais que faire, je continue légèrement à droite pour lui faire plaisir mais trop peu visiblement parce qu’il revient presque en courant dans le cockpit en aboyant que je l’écoute pas, il me prend la barre, fait une marche arrière brutale comme si un boulet de canon arrivait sur le cockpit, recommence la manœuvre en allant se coller au monocoque (qui est vide et c’est tant mieux, ça nous évite des explications fumeuses avec eux) tout en criant encore et encore que je ne l’écoute pas, que je ne lui OBÉIS pas

je file à l’intérieur pour ne plus l’entendre, et il me balance

– et pas la peine de faire ta crise !

Je me retiens mais j’ai bien envie de lui demander c’est qui qui pique sa crise, respiration, respiration, ooooooohmmmmm, respiration, faire écran, s’isoler, ooooohmmmm …

– alors je le fais puisque tu ne veux pas m’aider et que tu ne m’écoutes pas et que tu ne vas pas à droite quand je te dis d’aller à droite !!!

Je reviens d’un saut dans le cockpit, ohm de mes couilles,

– mais ça veut dire quoi à droite ? Toi tu savais où tu voulais aller mais tu ne m’as pas dit où ! À droite c’est quoi ? À 10 degrés ? 30 ? 90 ? Pourquoi tu ne m’as pas dit d’aller à 10 mètres du bateau par exemple ? Ça c’est précis !

– T’as eu peur d’aller à droite et c’est tout ! T’as eu peur du bateau et tu ne m’écoutes pas ! (c’est pas faux)

On mouille l’ancre sans plus un mot, sans échanger un seul regard, nos âmes sont lourdes comme le temps, le grain annoncé par les rafales arrive, le capitaine marmonne qu’on rangera le bateau quand ça sera passé alors je rentre mais il reste sous la pluie pour ranger tout seul pendant que je cuisine le potiron derrière mes lunettes de soleil pour planquer mes yeux rougis

Plus tard le capitaine s’excuse, il n’aurait pas dû crier, il a gâché notre passage dans le détroit de Torres qu’il me dit,

– mais si tu m’avais dit d’aller au cul du bateau et que le vent me pousserait donc que ça ne craignait rien, j’aurais su qu’il fallait aller carrément à droite

– je suis un con, je ne suis pas pédagogue, j’aurais dû te dire qu’on recommençait la manœuvre et c’est tout, la prochaine fois je ferai comme ça, bon, on boit une bière pour fêter notre passage ?

On se partage une bière, il est désolé de voir mes yeux rouges, je suis désolée qu’il soit désolé, que de désolation, mais ça passe et puis voilà, à chaque fois j’apprends, ça va bien finir par être parfait à chaque fois bordel. Je songe de plus en plus sérieusement à investir dans un appareil pour communiquer en navigation, ça doit bien exister, une espèce de casque talkie-walkie pour lui demander où tu veux que j’aille exactement et qu’il me réponde précisément, histoire de huiler les rouages, bordel !

Enfin, ici on a de l’internet (ça console, c’est dingue) mais ça rame, on se croirait presque aux Gambier quand on avait de la 2G, mais à part cette modernité relative, Seisia c’est mort, il y règne une ambiance de désœuvrement pittoresque, des ados passent leur journée debout dans le sable à balancer mollement dans la mer un hameçon au bout d’une canne, des gars sont allongés pendant des heures à l’ombre du ponton, des pickups passent en envolant une poussière rouge qui retombe comme la vie qu’ils avaient mis le temps de leur passage pour aller voir le fameux Cap York, la station service est déserte et me fait penser à Bagdad Café :

Le supermarket
Et ses préconisations

Nous devons faire le plein d’eau et de nourriture, on balance les bidons dans l’annexe et faisons un premier voyage jusqu’à un terrain de camping qui possède un robinet à cet effet, revenons en les portant à bout de bras, 20 litres par bidon alors un seul aller-retour et on est naze, le capitaine veut changer de méthode, il va voir sur le ponton et bingo, il y a un robinet, donc on retourne vider nos bidons pleins dans les réservoirs du bateau et on revient avec les bidons vides sous le ponton, à marée basse, l’idée c’est de garer l’annexe là pour n’avoir qu’à monter par l’échelle avec les bidons vides et les redescendre pleins par le même chemin, je suis dubitative … on s’approche avec prudence entre les piliers du ponton mais les vagues nous poussent sur un pilier ou un autre, la surface des piliers est pleine de coquillages coupants, on attache l’annexe tant bien que mal et le capitaine me dit de rester dans l’annexe pour empêcher les vagues de la claquer sur un pilier et que les coques ne la déchirent, je me met debout dedans avec les mains sur un pilier et je me coupe les doigts, les essuie sur mon bermuda pour ne pas tâcher l’annexe, dieu m’en garde, pendant que je m’amuse à repousser l’annexe tout en évitant de faire du steak haché de mes doigts, le capitaine remplit les bidons et les descend tant bien que mal sur l’échelle, on réussit à les mettre dans l’annexe sans dégât et à sortir de dessous du ponton sans la déchirer, un vrai coup de bol. Je ne suis pas du tout certaine que de faire des allers-retours de cette sorte soit plus économique en temps et en énergie que de sortir le déssalinisateur du coffre arrière pour faire de l’eau, mais j’dis ça, j’dis rien.

Et puis courses, mangé dans le boui-boui du camping, pris le café au boui-boui d’art à côté qui fait du café et du thé où, chance, et je dois dire que la chance me sourit souvent, c’est là qu’on me renseigne sur les plantes de la médecine Bush du nord de la péninsule, le nord de l’Australie est peu habité et plutôt sauvage, pas de pharmacies à tous les coins de rues, pas beaucoup de rues à vrai dire, à se demander si c’est possible de choisir de venir vivre ici.

C’était vachement bon

Le 12 août on part de Seisia pour le Cap Wessel sur Marchinbar Island, 350 NM

Ça fait un bail qu’on n’a pas navigué de nuit, 160 degrés du vent, 20 noeuds, risées à 27/28, génois tangonné, soleil, easy … puis 15 noeuds, on avance à 7,5/8 … nous ne sommes pas encore dans la mer d’Arafura mais toujours dans Endeavour Strait, pas de fond, pas de vagues, easy easy easy ! Je fais part au capitaine de ma joie, ne rêve pas isabelle, tu verras quand on sera dans la mer, il sait mettre l’ambiance y’a pas à dire.

Le capitaine regarde où on en est avec ses doigts
Avant aujourd’hui, je ne savais même pas qu’il existait une mer Arafura

Entrons dans la mer d’Arafura à 14h35 et ça bouge tout de suite plus mais bon, rien à voir avec Baranquilla quand on naviguait au large de la Colombie.
Moins de 11 mètres de fond, les vagues ne sont pas hautes mais se suivent très serrées, et les fonds restent très hauts, on navigue plein ouest … pas plus de 60 mètres de fond au plus profond là où nous passons, c’est fou, c’est une grande piscine.

Le 14 août à 17h on mouille à Two Island Bay sur Marchinbar Island, ce qui nous permet de dormir tout notre saoul, seuls au mouillage, à part quelques cargos vus sur la ligne d’horizon, nous n’avons vu qu’un seul voilier, un seul ! depuis plusieurs jours, le nord de l’Australie n’est pas ce qu’on appelle une région de villégiature balnéaire…

Le capitaine nettoie la coque et on y reste un jour de plus pour qu’il fasse aussi la carène harnaché de son équipement de plongée, un travail de forçat à chaque fois, de mon côté je bosse, j’ai du retard avec tout ce qu’on a navigué et qui ne laisse vraiment pas le loisir pour autre chose.

Au scotch-brit
On va se dégourdir les mollets sur l’île, Cap de Miol est seul au mouillage
C’est un peu habité
On s’est demandé si ce n’était pas des traces de crocodile, j’ai bien regardé autour de moi pendant la balade (plus tard on m’a dit que non quand j’ai montré la photo alors je vous le dis)

Jeudi 17 on lève l’ancre à 17h pour Cap Crocker à 254 NM, grand largue jusqu’à 19h puis génois tangonné, cap au 273, on avance à 6 noeuds avec un vent de 12/15, le vendredi on a un courant de face de 0,5 noeud et avec un vent de 10 on n’avance plus qu’à 4,5, du coup, pour gagner du temps, le samedi au lieu de s’arrêter sur Cap Crocker on continue pour aller mouiller entre Smith Point et Black Point.

Il fait bien plus beau et bien plus chaud depuis qu’on a passé le détroit de Torrès

Dernière ligne droite pour Darwin dimanche 20 août, 135 NM, une rigolade, 25/30 noeuds, pointes à 32/33 au cap de Cobourg Peninsula, 1 ris sous GV, pas de génois car on va trop vite, on n’a que 130 NM à faire, le capitaine dit qu’on aurait dû mettre que le génois mais c’est trop tard.

Toujours pas de fond !

Il faut lofer alors on met le génois avec 2 ris pour équilibrer le gréement, le capitaine parle de le tangonner (on est à 140 du vent alors quand une vague fait abattre le bateau un tant soit peu, le génois claque) mais quoi m’exclamé je, dans moins de 13 miles on lofe encore alors le temps de monter tout le bastringue il sera presque temps de le démonter, le capitaine laisse tomber et j’en suis fort aise, on n’est pas en régate, merde.

Une fois le cap contourné, le vent descend, la mer se calme, on a 2 noeuds de courant de face, ça sent les embruns plein le nez, on croirait que c’est Noël et que ma tante Michèle et maman ouvrent les Marennes d’Oléron dans la cuisine en s’enfilant un verre de blanc, la mer est verte, l’atmosphère pleine de particules d’humidité qui étirent les couleurs comme un coup de pinceau, c’est unique, ça me fait toujours des émotions intenses, ces lieux improbables qui ne se mettent à exister que parce que je les découvre.

Quand on lofe encore pour passer la cap Don, on se fait dépaler à dache (sic) à cause du courant, en plus on est au près, si jusqu’ici vous ne connaissiez pas l’expression dépaler à dache, vous êtes comme moi, on en apprend tous les jours aux côtés du capitaine.
On tire des bords et puis le courant combiné au vent nous font prendre le bon cap, ça y est, on est dans le golfe Van Diemen,

Plus tard le vent tombe, on met le moteur et on avance à 8 noeuds avec le courant, on voit des marmites un peu partout, le voilier suédois qui était à 8 miles devant nous ce matin est à 6 miles derrière nous, on aura rarement atomisé quelqu’un comme ça.
Et plus que 5 noeuds, la mer frissonne comme à notre départ de Nouméa, je dis au capitaine que le vent c’est comme l’énergie qui court au niveau de la peau des êtres vivants, tout ce que je lui raconte à ce niveau là l’interpelle comme des évidences, le fait de l’énoncer lui en fait prendre conscience.
Le soir le ciel est rouge sang et la virgule de la lune brille avant toutes les étoiles, on ne parle jamais dans ces moments de grâce, mais c’est comme une prière …

Le capitaine me laisse dormir, quand il me réveille c’est pour accoster au ponton avant l’écluse de la marina de Cullen Bay, je bondis de ma couchette et cours partout les yeux pleins de sommeil pour mettre les amarres et les pare-battages, heureusement maintenant que j’ai l’habitude je le fais vite (et bien, surtout)

Darwin !

Le ponton est petit et il y a plusieurs bateaux qui sont même amarrés les uns aux autres par manque de place, des gars viennent nous dire de partir et d’aller mouiller plus loin, qu’on nous appellera à la VHF quand ça sera notre tour, malgré son charme légendaire le capitaine n’arrive à rien, l’australien est insensible au charme capitainérien, on s’en va mouiller plus loin, échange à la VHF avec un autre voilier au mouillage, il faudra retourner au ponton à 13h30 et s’amarrer contre eux, ok, on y retourne à l’heure dite, c’est marée basse et le chenal d’entrée est très étroit et très peu profond, on passe de justesse.

On voit que nous sommes allés au ponton, ressortis pour aller mouiller, revenus au ponton devant l’écluse pour entrer dans Cullen Bay Marina

Et on s’amarre pour attendre les douanes et la bio-sécurité car ici, même si on a déjà passé la bio-sécurité en arrivant en Australie, il faut recommencer car nous allons dans une marina fermée après avoir passé l’écluse, il ne faut pas apporter des coquilles collées sur le bateau ou dans les conduits, après une fouille du bateau et de nombreuses questions qui remplissent une fois de plus de nombreuses feuilles de papier avec les réponses identiques à celles que nous donnâmes moult fois, un gars saute à l’eau avec des bouteilles de liquide rose qu’il injecte dans la sortie des chiottes et du lavabo, on doit attendre 10 heures que ça fasse effet avant de pouvoir entrer dans la marina, nous passons la nuit au ponton.

Le lendemain, écluse ! Ça rappellerait un peu Panama sauf qu’il n’y a qu’une écluse, qu’elle est toute petite, que c’est le capitaine et moi qui gérons les amarres et que c’est fait en 10 minutes, on se dirige vers notre place attitrée, pas de vent, on se gare et on s’amarre d’autant plus facilement qu’au passage le capitaine a reconnu Maeva, un voilier qui était avec nous à Nouméa, on leur a fait signe bonjour et Cécile et Jonathan ont accouru pour nous aider à amarrer … le capitaine n’aime pas l’aide, saute ! Qu’il me crie tandis que je lance l’amarre à Cecile, je finis par sauter pour lui faire plaisir et Cécile me dit en douce qu’elle a le même sur son bateau, on se bidonnera comme deux gamines quand on se racontera nos capitaines le soir où on prendra l’apéro ensemble, on est soeurs de capitaine, elle me raconte des anecdotes et m’avoue que lorsqu’il crie ça la bloque complètement et qu’elle n’est plus bonne à rien, que son capitaine aussi crie plus fort quand il y a d’autres bateaux donc des témoins, les deux capitaines tendent l’oreille pour tenter de percevoir ce qui nous fait rire à ce point mais ils en sont pour leurs frais, ça nous aura fait du bien de partager ça.
Ils nous racontent aussi l’aventure d’un gars arrivé après eux, il avait un bateau en panne d’essence et avait réussi à se faire tracter jusqu’au ponton avant l’écluse de Cullen Bay, bateau avec pont en teck : la bio sécurité visite son bateau et voit une termite, ils ont l’œil, et plus tard quand ils reviennent avec un produit pour éradiquer les termites, le gars leur dit que c’est bon, qu’il a lavé le bateau, la bio sécu s’exclame, quoi ?!?! Il a balancé une termite à la flotte ?!?! Qui va aller se reproduire et envahir l’Australie d’une nouvelle race toxique ?!?! Ils ont fichu le mec dehors et l’ont banni à vie de l’Australie, interdiction d’y remettre les pieds, ça ne plaisante pas !

La marina est bien tranquille et ça fait du bien …

On le voit bien d’ici

Nous verrons peu Darwin mais tout de même, après avoir discuté avec le gars du poste à gasoil de la marina pendant que le capitaine faisait le plein, celui-ci m’ayant dit que c’est vrai qu’il y a des crocodiles partout, qu’on ne les voit pas mais que eux nous voient (ponctué d’un hochement de tête à la mine grave), que si on veut les voir il faut aller sur les plages la nuit avec une lampe torche et on verra leurs yeux cruels briller, j’ai dit au capitaine qu’on ne pouvait pas partir d’ici sans voir des crocodiles alors on a pris nos mini-vélos pour se balader dans Darwin et on a été voir les crocodiles, des vrais, vivants et tout et tout, à part eux, un soir en rentrant à la marina après avoir été faire quelques courses à perpète (encore une marina avec des bistrots et des magasins de souvenirs mais pas de supérette ni de boulangerie), j’ai vu une chauve-souris de là bas … pas une roussette hein, une chauve-souris avec des ailes immenses qui avaient l’air d’être faites en cuir de vache, Batman qui m’est passé à ras de la tête, j’ai accéléré le pas je peux vous le dire.

Son centre ville (c’est pas que c’est désert, c’est qu’il fait tellement chaud que tout le monde est à l’intérieur des bistrots climatisés)
Sa grande roue
Un trop chouette cinéma
… pour avertis
ses drôles d’oiseaux
et ses crocodiles

Nous laissons Cap de Miol à la marina pour 2 semaines car nous devons faire un aller-retour en France, j’ai des paperasses à signer et le capitaine a une vie en France + 3 jours de voyage aller et 3 retour, quand on reviendra ça sera ravitaillement et on repartira pour 4500 NM jusqu’aux Seychelles avec 2 arrêts de prévu sur la route.

On a volé dans un A380 !

Un tout petit plus parce que c’était déjà long :

  • Une marmite = un tourbillon, un vortex d’eau
  • voilà les chauve-souris australiennes (appelées renards volants) :

Vers l’Australie

Cette fois ci c’est la bonne

Replaçons le contexte parce que ce que je vais vous narrer remonte à un tantinet, et encore heureux que je puisse publier parce que par là où on passe c’est très loin d’être évident, bref, je vous renvoie à début juillet, quand nous quittâmes Nouméa pour de bon, assoyez vous et laissez vous prendre par le vent de l’aventure (si on veut)

On va naviguer parallèlement au tropique du Capricorne, plein ouest

Debout 6 heures en ce 6 juillet, le capitaine veut s’arrêter aux Chesterfields, il y a 500 miles à faire, si on fait du 7 noeuds de moyenne ça fait 3 jours et ça nous ferait arriver au matin, si on tombe à 6 noeuds ça fait 3 jours 3/4, la nuit serait déjà là et il faudrait passer une nuit de plus en mer parce que c’est un mouillage délicat qu’il faut aborder en plein jour pour y voir clair, ça ne le tente pas, en même temps le vent fait ce qu’il veut et il n’existe pas encore de bouton pour programmer ce qu’on souhaiterait, je me demande si un jour l’être humain n’y arrivera pas quand on voit tout ce qu’on voit et qu’on sait ce tout qu’on sait …m’enfin, se lever à 6 heures quand on est sûr de rien …bon, debout.

On sort par la passe ouest, à savoir la passe de Uitoe, cap au 292, pas de vent, alors moteur … c’est mal barré pour arriver dans 3 jours aux Chesterfields… quoique, motivé, le capitaine pousse les gaz pour avancer à 7 noeuds, il espère du vent pour midi et continuer sur cette belle moyenne, l’avantage pour l’instant c’est qu’il n’y a pas de vagues pour nous ralentir ni pour nous rendre malades.
Longue houle de sud-est, mer d’argent, la houle se brise sur le reef, c’est l’avantage qu’il n’y ait pas de vent, on assiste à un spectacle merveilleux.

Je regarde de tous mes yeux, on pourrait se moquer et me dire que je n’en ai que deux comme les copains, mais c’est le regard qu’on porte aux choses et aux gens qui détermine le nombre d’yeux qu’on utilise, et il y a des yeux invisibles qui incrustent ce qu’on regarde en argentique dans le cerveau, cette fois on quitte vraiment la Kanaky, et je me rends compte que je m’y étais drôlement attachée, en même temps je m’attache à presque tout (je réfléchis pour voir à quoi je ne me suis pas attachée, c’est simple, c’est là où on n’est pas restés, dès qu’on reste quelque part, je m’attache)

une fois sortis du lagon, la mer est un lac

Plus tard le vent monte à 2,5 noeuds, la mer frissonne …


et puis 4,5 : des frissons partout !


à 7 noeuds, ça frise carrément, on assiste en direct-live à un cours pour connaître la force du vent en regardant la mer :


Le capitaine hisse la GV tout seul il ne veut pas de mon aide, il n’a que ça à faire et ce n’est pas avec 7 noeuds de vent qu’on risque grand-chose, en plus il trouve toujours qu’il a pris de la brioche et qu’il faut qu’il se dépense pour ne pas lâcher l’affaire, je le laisse se dépenser.

15h30, 5 à 7 noeuds de vent à 100 degrés, bâbord amure, on voit toujours la Kanaky, ce n’est pas qu’on n’avance pas, c’est qu’elle est grande.

Le soir on a 7/8 noeuds, on envoie le spi, parfois le vent pass à 12/13 et on avance à 6, c’est la gagne, mais le lendemain matin, 4/5 noeuds, on avance à moins de 3 … parfois à moins de 2 😳… si on avait seulement 200 miles à faire on mettrait le moteur qu’on se dit, mais il nous en reste 850 jusqu’en Australie, il vaut mieux être prudents et économiser la gazoline, vu notre vitesse et notre cap on décide d’aller directement sur Mackay sans s’arrêter aux Chesterfields qui rallongerait notre route de 50 miles et on n’en a pas besoin quand on voit ce non-vent et puis bon, une île de plus ou de moins après tout (la manière d’envisager les îles dépend de l’instant T) (je ne sais pas pourquoi on ne dit pas l’instant I) …

c’est mou

Et tant qu’on y est ça tombe encore, moins de 3 noeuds, et pis : ça refuse, on affale le spi et on essaie le génois … ça tombe encore, moins de 2 … on affale tout et moteur, doucement pour économiser la gazoline, on croise les doigts pour que le vent remonte, le GRIB le dit mais le GRIB est comme tout le monde, il n’a pas toujours raison, le capitaine se demande s’il n’y a pas une tornade qui nous arrive dessus en voyant un nuage au loin, il prend une douche sur la jupe et va se coucher, il a réglé le spi plusieurs fois cette nuit et est en dette de sommeil, il me laisse seule avec la tornade en vue, j’espère que ce ne sont que des traînées de pluie, ce le sont, le capitaine est un peu comme moi on dirait, la fatigue lui fait voir les choses un peu en pire.
Un avion de la marine nationale passe à ras du bateau, un falcon ! dit le capitaine, réveillé pour le coup, à peine le temps de se demander quel est ce sifflement que l’avion rase Cap de Miol dans un vacarme assourdissant, on devait vérifier sur internet si c’était bien un Falcon et puis on a oublié.
Au menu du soir, ça occupe de faire à manger : pâtes d’avoine et pak choï, le capitaine tire une de ces tronches à cette annonce, qu’est-ce que je vais encore lui faire avaler, j’ajoute dans un cri de liesse saucisse ! il se détend, il aime la saucisse, en plus on dirait des vraies pâtes dit-il en goûtant l’avoine, tout va bien.

Jour 3, samedi 8 juillet – 15/18 noeuds au travers puis 22/23, on prend un ris, la mer se creuse, peu agitée à agitée, on voulait du vent, on en a, pas pour longtemps.

Voyez comme le vent change la mer !

Jour 4, dimanche 9 – entre 2 et 8 noeuds au travers, après la nuit au moteur – plein d’oiseaux ! on a tout le temps de les regarder … et puis c’est facile de cuisiner parce que ça ne bouge pas, j’avais fait des courses sympas à Nouméa, y’a pas à dire, rien ne vaut la France pour la bouffe, voyons voir un peu ce que ça donne : salade d’épinard au poulet et croûtons faits maison (donc dans du beurre, le capitaine trouve que c’est bon, tu penses), salade de pommes de terre au saumon fumé, pâtes bolognaise sans tomates (l’acidité de la tomate ne lui réussit pas), alors je mets beaucoup d’oignons, riz au curry et lait de coco + crevettes, jambon et écrasé de pommes de terre, plat récessif s’il en est, confit de potiron, sauté de pak-choï etc etc … il se régale,

– je me régale dis !
Ça me fait plaisir.

Jour 5 / lundi 10 – sous spi, 13/14 noeuds, on avance à 5,5/6 en se déroutant un peu mais au moins on avance, le capitaine aimerait arriver jeudi et il nous reste 470 miles, faut pas traîner – le ciel ressemble à un champ de coton

J’ai mal à la tête depuis 3 jours, le capitaine me demande souvent si ça va et essaie de trouver une cause, c’est ce que tu as mangé ? Tu fais de l’hypertension ? Tu n’as pas assez bu ? Pas assez dormi ? Ça serait pas les gass d’échappement ? bin non on n’est plus au moteur depuis plus de 24h, tu as attrapé froid ? avec un petit sourire de commisération qui soulagerait la misère du monde à lui tout seul, c’est quand même pas de chance d’avoir mal au crâne pour une fois que la nav’ est plutôt cool ! Coolitude relative, le vent est instable, adonne ou refuse, le capitaine n’arrête pas de régler le spi (si ça se trouve c’est le spi qui me donne mal au crâne, voire l’idée même du spi), m’oubliant moi et mon mal de tête, il se met à tripoter les données du pilote parce qu’il trouve toujours qu’il ne réagit pas assez vite, il voudrait que le pilote anticipe

– mais comment veux-tu qu’une machine anticipe ? Comment elle ferait pour savoir les aléas des vagues et du vent ?

– Si ! elle doit enregistrer tout ce qui se passe et en tirer des conclusions pour anticiper !

C’est le genre de truc qui le met à cran, la question c’est est-ce que c’est possible un pilote qui anticiperait à ce point là ? c’est le cerveau du capitaine qu’il faudrait greffer au pilote, mais bon, comme d’hab quand il tripote les boutons du pilote sous spi, le bateau part sans y être invité, cette fois c’est au lof, je saute sur la barre en même temps que le capitaine qui, plus rapide que moi, récupère le bateau et me demande si j’ai eu peur, non réponds je, j’étais prête parce qu’à chaque fois que tu tripatouilles le pilote ça fait comme ça, tu vois, je fais mieux que le pilote, j’anticipe ! il rit.

Comme je m’instruis à sa source d’abondance, je demande au capitaine comment faire pour affaler le spi quand on est seul, il n’a pas trop envie de causer mais j’insiste, et là il me livre son astuce, prenez note : il faut glisser une écoute entre la GV et la bôme, ok ok … ouais ouais ouais …

– mais ? une fois que l’écoute est au winch et le spi bordé on ne peut plus l’enlever pour la passer sous la GV ! (Voyez comme je suis)(de suivre et non d’être, quoique)

– ébé tu en attaches une autre !

– aaaah !

– pourquoi tu voudrais affaler toute seule ?

Ça m’ennuie de le lui dire mais il faut bien :

– Au cas où tu tomberais à l’eau sous spi

– Mais tu te fais pas chier, tu coupes la drisse, l’écoute, le bras !

– ah bon ? J’y avais pensé mais je ne voulais pas te récupérer en te disant que tu n’as plus de spi !

– mais on s’en fout !

j’attends 3 secondes

– il vaut mieux que je les coupe dans quel ordre ?

Discussion, a t’on une chance de récupérer le spi si on coupe la drisse en premier (je sais bien qu’il voudrait garder son spi malgré tout)

– mais surtout, il faut faire gaffe que les bouts ne s’emmêlent pas en dessous

Ouais, je ne perdrais pas mon temps à vérifier ça plutôt que d’aller le repêcher, encore qu’il ne faudrait pas que les bouts s’entortillent dans l’hélice, on ne le dira jamais assez, si tu tombes à l’eau t’es foutu, pince-moi autant que pince-mi.

Jour 6 mardi 11 / re sous spi, avec 15 noeuds ça va, mais quand ça monte à 20/23 c’est tout de suite moins rigolo parce que quand le vent monte le bateau part au lof, le spi se met à claquer et le bateau à gîter, le capitaine saute sur la barre pour abattre fissa, quand je lui demande des explications sur le réglage du spi il s’exclame qu’il ne faut surtout pas lofer

– sinon ton spi il couche le bateau !

– naaaaaan ?! (Il veut me ficher la trouille)

– Bien sûr que si ! 150 m2 de voile ça te couche le bateau !

Autant vous dire que tintin pour réussir à faire une sieste, je serais à un doigt d’avoir à nouveau mal au crâne …

Le soir on affale pour être peinard la nuit, je baiserais les pieds du capitaine si je me laissais aller, génois tangonné, bien inspirés car le vent monte soudain à 25 noeuds, puis 27/28, ça se met à flotter et on finit même par prendre un ris, si on avait dû affaler le spi là dessous merci – la surveillance est de rigueur parce qu’on arrive près de la grande barrière de corail, il commence à y avoir du trafic, on a vu 3 cargos et 1 bateau de passagers rien qu’aujourd’hui, ça augmente les probabilités d’en encastrer un, on traverse le rail des cargos, il y en a un sur l’AIS, il est encore à 14 miles mais il avance vite ! Ça tient me bien réveillée, au moins maintenant je sais que même si le cargo semble très proche sur l’AIS, pas besoin de réveiller le capitaine en fanfare, on a tout le temps de voir venir, n’empêche que je suis bien contente de sortir du rail des cargos.

Quart de nuit
on traverse un rail de cargos

Jour 7 / mercredi 12
Ce n’est pas parce que maintenant on est à l’intérieur de la barrière de corail qu’on est arrivés, on a encore de la route mais ça devrait aller pronto avec 23/25 noeuds en vent arrière, génois tangonné, on se résous à prendre 2 ris à la GV et 1 ris au génois, on va trop vite alors il faut ralentir pour arriver demain matin

c’est ce qu’on appelle la mer du vent

Spectacle de bienvenue, une horde de dauphins vient jouer avec le bateau et dans les vagues, ils se laissent porter par les vagues comme des bodyboarders et font des sauts de dingue, on est debout sur l’étrave avec le capitaine, parfois une grosse vague soulève le bateau qui monte vers le ciel, et déferle devant l’étrave, d’une beauté à pleurer, la mer est verte, on voit qu’on a passé la barrière de corail et que les fonds ne sont plus aussi profonds, à l’heure où je vous écris on n’a que 77 mètres de fond, ce n’est pas du tout la même mer qu’au grand large mais ça bouge autant, les vagues sont serrées entre elles.
Je raconte au capitaine que cette nuit, même si ma raison me disait que les cargos étaient loin, je faisais des calculs pour voir s’il y avait des risques, parce qu’en regardant l’AIS ils paraissaient tellement proches, n’importe qui me dirait mais ouiiiii, c’est tellement ça ! moi aussi ça me fait ça, toi être humain, moi être humain, nous se comprendre !

Le capitaine : t’as qu’à changer d’échelle et ça s’éloignera
Voilà voilà, moi être humain, toi marin, de pied en cap (de miol).

Quand il a traversé l’Atlantique en 82 avec son pote Henri, ils n’avaient ni GPS, ni pilote automatique (enfin ils en avaient un pourri qui ne marchait que par petit temps et selon son bon vouloir) et encore moins d’AIS, ils ont barré la plupart du temps à mains nues, et toujours au sextant et à la caboche pour faire les calculs sans se tromper, ça me semble totalement infaisable, il faut être zinzin,

– Je pense que c’est grâce au pilote automatique qu’il y a plus de monde qui fait des grandes traversées maintenant, dis-je, convaincue

– plutôt le GPS je dirais

Où l’on voit que ça lui avait plus coûté de se demander où ils se trouvaient sur la planète que de barrer.

Comme je n’ai pas beaucoup dormi la nuit précédente, je le préviens que je vais m’allonger, à peine me suis-je jetée comme une perdue sur la couchette que le capitaine hurle en tapant sur la casquette du cockpit isaaaaaa ! Baleiiiiine ! Je bondis, baleine ! Je remonte la descente fesses à l’air pour ne pas manquer ça, et je la vois, énorme, gigantesque, diplodocueste, qui saute hors de l’eau en venant vers nous et fait jaillir des monstrueuses gerbes d’eau en retombant dans l’eau, et qui saute encore, elle avance à une vitesse folle, quelle puissance ! Tout de même ma gorge se serre parce que si jamais elle joue au poisson volant et vient sauter dans le bateau, on sera mal, je prends mon portable mais une vague fait basculer le bateau et la bôme coupe ma prise, elle continue son chemin et ses bonds, un jour j’investirai dans un appareil photo de pro avec un téléobjectif de pro que je grefferai sur mon front pour avoir des photos de pro instantanées (à ce moment de mon récit je dois avouer que je n’ai toujours pas utilisé ma pseudo go-pro parce que je n’arrive pas à l’attacher et je n’ai pas trop étudié le mode d’emploi, mais je vais m’y mettre)

Comme on ne voit rien je vous ai fait un arrêt sur image quand elle commence à sortir de l’eau, quelle poisse que cette vague qui m’a fait rater ma prise de vue !

17h47 de Nouméa : Terre ! On voit la terre ! A peine mais c’est elle, pour fêter ça je prépare une tisane et pendant que nous la sirotons dans le cockpit je vois une immense gerbe d’eau à l’horizon, baleine ! Baleine ?… rien ne se passe, et puis si, on la voit qui saute à la verticale, l’horizon c’est loin mais elle est tellement énorme qu’on la voit comme un cargo, et puis juste derrière le bateau passe la queue d’une autre, ton appareil ! Ton appareil ! Mais on aura beau guetter encore 1 heure, le spectacle est terminé
25/28 noeuds, 3 ris dans la GV et génois roulé, on avance encore à plus de 7 noeuds, on a 1 noeud de courant portant, ça nous pousse.

Nuit, déjà, nuit, encore, nous veillons car il y a des cargos partout, le jour n’est pas encore levé, je me réveille car le bateau est secoué dans tous les sens, le capitaine manœuvre comme un damné dans le cockpit, on passe sous un grain et il n’y a plus d’air, par contre la mer est bien agitée, les vagues claquent sur la jupe parce qu’on n’avance plus et que ce n’est pas facile de manœuvrer quand le bateau n’avance pas, une fois bien rincés par le grain, le vent remonte et on peut continuer vers l’entrée du chenal en laissant la horde de cargos derrière nous, le jour pointe et je fais le petit déjeuner, des œufs, des crêpes, quand on ne dort pas assez il faut manger !


On approche de Mackay

Direction marina de Mackay, on va aller sur le ponton d’accueil qui est aussi le ponton de gasoil, avant nous y arrivons au ralenti, ça vaut mieux, le ponton est perpendiculaire au vent, voilà le choix qui se présente : soit d’être écartés du ponton par le vent si on se gare ponton à bâbord, soit d’êtres poussés sur le ponton par le vent si on se gare ponton à tribord, le capitaine ne veut pas abîmer la bateau, on (il) choisit de s’amarrer par bâbord, il veut que je barre pour aller lui-même mettre les amarres, je refuse catégoriquement, avec ce vent je serais fichue d’aller me foutre contre la digue, le capitaine me couvre de recommandations et s’approche du quai, je tiens la garde bien serrée dans ma petite main et j’attends que le bateau soit assez prêt du quai pour sauter, saute ! Saute isabelle ! j’attends encore, mais SAUTE ! SAUUUUTE !!! là d’accord, je peux, je saute, manque de m’étaler de tout mon long tellement le quai est bas par rapport à d’habitude, c’est le poste de gasoil qui récupère ma chute, le capitaine crie déjà que je dois mettre la garde sur telle bitte, je cours bras tendus mais c’est déjà trop tard, déjà le bateau a avancé, bordel il va finir dans le mur, je galope vers une autre bitte pendant que le capitaine gueule va à l’avant ! alors je balance la garde autour de la bitte la plus proche et fonce vers l’avant , à l’arrière ! Va à l’arrière ! Vite ! demi-tour en faisant crisser les pneus, j’attache l’amarre arrière, ça grommelle à bord, le capitaine finit par sauter sur le quai et nous finissons d’amarrer le bateau, je le préviens qu’il est trop loin du quai et qu’on ne pourra pas remonter à bord, comment on va faire ?! on se met à tirer sur les amarres pour le rapprocher suffisamment et ça demande de l’huile de coude parce que le vent est fort, c’est bon on peut remonter à bord, le capitaine me tombe dessus et me fait la leçon sur l’amarrage, je lui dis que tout va très vite et qu’il me donne des ordres auxquels je n’ai pas le temps de répondre avant qu’il m’en donne d’autres, que ça va plus vite d’ordonner que de faire et que j’ai perdu du temps à presque me casser la gueule sur le quai et que pourquoi râler puisqu’on est amarrés, on peut se calmer, non ?

Le GPS nous positionne bien au ponton de gasoil, les zigouiguis jaunes c’est quand on a affalé la GV, remonté l’hydrogénérateur et mis les pare battages et les amarres, ça prend son temps et on a attendu d’être au calme pour faire tout ça

Il se rend à la capitainerie pour prévenir de notre arrivée et revient, on doit attendre la douane et la bio-sécurité, un autre voilier, Champagne, vient s’amarrer de l’autre côté du quai, trop facile pour eux parce que le capitaine s’en occupe après qu’on lui ai lancé les amarres, ils mettent des pare-battages tout le long de leur tribord tellement le vent les colle au quai, puis ils attendent, comme nous.
La nana de la bio-sécurité passe nous prévenir qu’elle nous laisse déjeuner avant de faire sa visite, afin qu’on mange ce qui nous reste au lieu de jeter, je lui demande si il faudra jeter ce qui est cuit, flûte, en Australie ils nous font jeter même les légumes cuits, j’ai gâché du bon gaz pour rien, en plus elles sont dégueulasses ces endives cuites, je les balance et je fais des œufs, sinon ça sera poubelle, les œufs aussi ils les balancent.
Elle revient plus tard et inspecte tous les placards et le frigo, clame à plusieurs reprises que le bateau est drôlement propre même dans les coins (je récupère des points auprès du capitaine) et puis deux nanas de la douane se pointent, l’une d’elles râle parce qu’il n’y a pas de marche pour monter sur le bateau et qu’il faut lever la jambe bien haut et se tirer à bout de bras pour se hisser (alors tu vois bien comme c’est haut que je te l’avais dit !), les deux douanières comme celle de la bio-sécurité sont de sacrés gabarits, 1m80 tranquille et 80 kilos tranquille, je me demande si les australiens ne mangeraient pas trop de bœuf aux hormones, paperasses dans tous les sens, signatures, consignes en tous genres, le capitaine retourne à la capitainerie et revient avec des badges et une place attitrée, tu crois que t’es tranquille mais t’es jamais tranquille, maintenant il faut aller se garer à notre place, c’est pas de pot on sera amarrés sur notre tribord donc il faut changer les pare-battages et les amarres de côté, pendant que le capitaine barre prudemment vers la dite place, je mets tout de l’autre côté, le capitaine a choisi une place pour que le vent nous éloigne aussi du catway, il n’a pas envie d’entendre toute la nuit le bateau couiner contre les pare-bat’ écrasés contre le catway … on approche de notre place, le capitaine insiste pour que je prenne la barre, même pas en rêve

– Nan mais t’as vu ! La place est toute étroite entre le catway et le gros bateau à moteur !

Dont le moteur énorme dépasse loin derrière, un coup à s’encastrer dedans. Mais ça serait mal connaître le capitaine, qui réussit comme un chef à se glisser juste dans la place, il faut sécuriser vite car le vent nous pousse sur le gros bateau à moteur, j’ai sauté sur le quai et passé la garde de travers sur la bitte au milieu du catway parce que je vais trop vite parce qu’on me crie déjà d’aller à l’avant, pendant que j’attache l’amarre avant on (on !) me crie d’ALLER DERRIÈRE alors je me dépêche et cours derrière parce que le vent pousse le cul du bateau vers l’énorme moteur sus-décrit, le capitaine a sauté sur le catway et me donne des ordres dans tous les sens, râle que je n’ai pas assez tendu l’amarre avant, ça fait un peu trop pour moi alors j’ose

– ah mais ça commence à bien faire ! Merde ! tu me fais chier !!! (Putain ça soulage)

Je remonte à bord à la recherche d’un couteau pour lui crever un œil (mais non enfin ! ne croyez pas tout ce que je vous raconte ! je remonte à bord pour le fuir lui et ses ordres et ses reproches, je le fuis !), il se renfrogne et décide de ne plus rien me demander puisque c’est comme ça, il peut très bien raccourcir l’amarre avant tout seul pour rapprocher le bateau du catway puisque je suis trop conne pour l’avoir fait comme il faut et qu’il faut bien me montrer comment on fait les choses parfaitement, il tire sur l’amarre, et ah, tiens, il ne se passe rien … bon …il tire plus fort … rien … qu’à cela ne tienne, il s’arc-boute et veut ramener le bateau de toutes ses forces … que dalle, le vent souffle trop fort, il n’y arrive pas plus que moi et moi ? Est-ce que je crie et tempête et fais de grands signes à l’encontre du ciel qui m’est témoin ? voix du capitaine qui me parvient :

– passe la marche avant et avance le bateau (il ne crie plus et oserais presque le s’il te plaît) (c’est encore un peu tôt pour lui)

Je m’exécute et ensemble nous réussissons à amarrer le bateau comme le veut le capitaine, à savoir parfaitement, on est coincés bien serrés entre le bateau à moteur et le catway, mais là on peut souffler, le capitaine est tout contrit comme à chaque fois qu’il perd son calme et que j’en fais les frais, il arrive près de moi, me dit qu’il est désolé, qu’il était inquiet parce qu’il avait peur que je me fasse mal en sautant sur le catway (mais prends moi pour une brêle !) que j’ai bien fait tout comme il fallait, qu’il est désolé de m’avoir fait de la peine parce qu’il voit bien que ça me fait de la peine, bon, ce n’est pas grave après tout, et je n’aurais rien à vous raconter sans ces épisodes épiques, parce qu’en live c’est vraiment épique.
On range le bateau et on s’en va poser le pied en Australie.

Mackay, Australie donc, en plein hiver, il fait assez doux dans la journée mais le vent est frisquet et on supporte grandement une polaire, les nuits sont plutôt fraîches et on a même mis 2 couvertures une fois parce qu’on avait froid, à part ça que dire de Mackay … pas grand chose, on loue une voiture pour aller faire des courses parce qu’il n’y a rien près de la marina, même pas une boulangerie, et en priorité trouver une carte SIM avec de la data, j’ai lu que c’était Telstra le mieux donc on cherche un magasin Telstra, il y en a deux, dans 2 zones commerciales, au premier magasin ils nous disent de revenir dans deux heures et notent mon nom sur une liste, impatient le capitaine me drive dans l’autre, là c’est une liste en attente de 3 jours, on revient dare-dare dans le premier pour l’heure prévue, c’est bon, ça nous a fait visiter Mackay : pas vraiment de centre-ville, du moins comme nous les connaissons en France, une église sans âme, des rues désertes parsemées de pavillons en bois derrière des carrés de pelouse, des zones commerciales interminables et des centres commerciaux énormes et remplis de monde, beaucoup d’hommes avec des grandes barbes et des ventres qui leur empêchent de voir quand ils font pipi, beaucoup de femmes en surpoids, presque toutes en leggings, tee-shirts et savates, très peu voire pas d’élégance, ce n’est pas moi qui relève le niveau encore que j’aie passé mon bermuda rose qui plaît bien au capitaine parce qu’il est près du corps, le capitaine aime le moulant qui dessine les formes alors que j’aime être à l’aise et déteste ce qui engonce, je comprends la mode australienne si tant est que ce soit une mode, c’est plutôt un way of life qui me fait grave penser à l’Amérique, les gens sont simples et directs, pas de chichis, les bistrots et terrasses qui nourrissent le peuple de fish and chips et de hamburgers sont pleins, ce premier contact me fait dire que l’Australien de base est brut de décoffrage, ça nous sera confirmé plus tard au fil de nos rencontres quand nous papoterons avec des groupes de jeunes français venus travailler dans les mines de fer Australiennes ou dans les fermes pour des récoltes diverses, ou encore comme serveurs dans des bistrots, c’est clair, c’est brut…
Nous n’avions pas l’intention de rester à Mackay et rien ne nous y retient, le frigo étant rempli nous quittons la marina pour commencer une longue remontée le long de la côte Australienne, à l’intérieur de la barrière de corail.

De Nouméa à Mackay
La marina de Mackay la nuit c’est bien joli

Ne perdons pas les saines habitudes ! voilà un petit plus pour les non-marins :

  • L’état de la mer est la description de la surface de la mer soumise à l’influence du vent et de la houle. La terminologie associée a été normalisée par les services de météorologie maritime pour fournir aux navires et aux installations situées en mer une information qui puisse être utilisable. Pour l’instant je ne suis allée que jusqu’à la mer forte et je peux dire que ça me suffit.
  • Il est dit de la mentalité australienne que l’Australien est très optimiste et plein de bonne volonté, que les Aussies sont de nature plutôt avenante, qu’ils parlent facilement à tout le monde, ne volent pas, ne se regardent pas de travers, ne s’énervent pas sur les autres et ne passent pas leurs journées à critiquer le voisin ( mais qui fait ça ?!). Il est également dit que les australiens sont passionnés par le sport, bon, on n’a pas dû voir les mêmes …

On repasse à Nouméa

notre route, très grosso modo

Avant tout, je sais, j’ai du retard sur mes publications mais j’ai des excuses, 1) j’ai eu plein de boulot et 2) pas de connexion, et en plus entretemps je suis rentrée 2 semaines en France pour des paperasses, avec les trajets ça fait 3 semaines, ça ne va pas s’arranger ces prochaines semaines parce que les distances à naviguer vont être longues, que je n’aurai guère de connexion non plus, mais je vous raconterai tout sans faute, soyez patients et ne vous inquiétez pas pour nous (soit on sera morts et ça ne sera plus la peine de s’inquiéter, soit on sera en vie et ça sera déjà pas mal) ( ce qu’il faut éviter c’est le capitaine mort et moi en vie en sursis).

regarder le coucher de soleil ça occupe

Alors, pour retourner à Nouméa chercher ce sacré moteur, on avait quasiment 500 miles à faire, plus ou moins au près, il a fallu en prendre son parti, dès le 1er jour ça a donné le ton avec un vent à 18/20 et des risées 23/25, le hic c’est qu’on naviguait au près bon plein avec les vagues du vent donc ça secouait pas mal à bord, tribord amure qui fait que le bateau gîtait avec la cuisine en haut ce qui n’est pas des plus simples pour cuisiner car tout manque de finir sur ma pomme, mais j’avais cuisiné des plats d’avance par prudence, cette fameuse prudence qui est mère de sûreté.

Toujours ce premier jour, le capitaine dort, je vois qu’on arrive sous un gros nuage et me dit flûte, c’est bien ma veine qu’il roupille juste quand le vent forcit et change de direction, on a 25/28 nœuds, toujours au près bon plein, mais on n’est plus au cap, on est trop sud car on suit le vent puisque le pilote automatique est en mode vent, j’attends de voir ce que ça donne (j’attends toujours de voir ce que ça donne parce que je n’aime pas, mais pas du tout, manœuvrer pour rien), je me dis que c’est pas plus mal d’aller plus sud parce qu’ensuite on pourra abattre un peu et ça sera plus confort … mais voilà que je me souviens avec autant de soudaineté que d’inquiétude d’un des réveils de sieste du capitaine qui avait râlé que je n’avais pas corrigé le cap pendant son sommeil, comme dit le proverbe Chinois, la première fois c’est une erreur, la seconde c’est qu’on le fait exprès,  je me précipite pour abattre et retrouver le cap, il faut alors régler les voiles sous la pluie, beh oui, je descends le chariot, je choque un peu GV et génois, j’aurais presque l’impression d’être un marin, mais ce qui m’étonne c’est que je n’entends pas piailler isabelle ! Qu’est-ce que tu fais ?! c’est suffisamment incroyable pour le notifier. Bon, pas longtemps plus tard on sort du nuage, le vent revient comme si de rien n’était et on revient au cap et au près, il faut à nouveau régler les voiles alors hop, je remonte le chariot et borde GV et génois, aaah cette fois ça y est isabeeeelle ! Qu’est-ce que tu fais ?!

Bien fière de moi je dois dire, je lui fais le topo face à son grand corps debout mais encore vacillant de sommeil et son sourcil froncé de celui qui fouille dans ce que je raconte pour comprendre ce qui s’est passé et surtout où se trouve la faille, putain de faille, je déglutis parce que ma superbe s’étiole devant son sourcil qui se fronce de plus en plus jusqu’à rejoindre son nez, on dirait de la pâte à modeler qui dégouline :

– Mais il fallait rester cap au Sud ! Fallait pas corriger le cap !

Des fois je pourrais me jeter à l’eau de désespoir.

S’ensuivent des explications de part et d’autre, je me défends en arguant que ça a duré si peu de temps que ça n’aurait pas pu infléchir notre route au point de changer notre allure de manière durable et agréable, il termine par (il aime avoir le dernier mot)

– ouais mais tu t’es fatiguée pour rien

– ça me fait manœuvrer et c’est pas plus mal (moi aussi)

the night is falling (je m’entraîne, les Aussies ils parlent anglais)

Sur cette route on a eu des moments calmes qui m’ont réconciliée avec les traversées mais une partie de la traversée a ressemblé à ce premier jour, du vent, et comme je dis au capitaine c’est tant mieux comme ça on avance, du près, du près bon plein ou du travers, des vagues, du tangage, certains bords en bâbord amure, la plupart en tribord amure, sommeil entrecoupé par le bateau qui saute, une vague qui claque, un réglage de voile (autant dire qu’il y a eu des jours avec douche et des jours sans), on pensait être plus à l’abri en longeant la côte de la Nouvelle Calédonie, que dalle, même pour finir en contournant le cap sud par le canal de Havannah pour aller sur Nouméa, le vent a suivi, on a eu du près serré, on a tiré des bords tandis que d’autres bateaux traçaient tout droit, voiles affalées et au moteur, des fois c’est bien aussi voiles affalées et au moteur, mais pas très digne si on y pense,

nous on a tiré des bords jusqu’au bout (sauf dans le canal de Woodin carrément coupé de tout vent et de vagues, il y a juste un courant fort).

Petit dèj dans le canal de Woodin, on en profite parce que c’est calme
arrivée toute vapeur sur Nouméa, on avançait à plus de 8 nœuds

Mais voilà que le capitaine a une de ses lubies en arrivant, il veut tout de suite faire le plein de gasoil puisqu’on va passer devant le ponton de gasoil, bon, avec moi aux commandes, bon, il me prévient que le vent va nous éloigner du ponton désiré, bon, le capitaine me dit de mettre les gaz et d’y aller à 45 degrés, j’aime pas mettre les gaz pour me garer mais je commence quand même à avoir compris certains trucs, notamment que quand le vent nous pousse, si on ne met pas de gaz on n’y arrive jamais, alors je mets des gaz et suis les ordres du capitaine, et croyez moi si vous voulez mais on se gare comme des pros sous le regard de la nana de la pompe qui nous applaudit et s’exclame qu’elle admire le capitaine tellement pédagogue alors que d’habitude elle ne fait qu’entendre gueuler sur les bateaux, le capitaine a ce petit sourire de charmeur satisfait qui me donnerait envie de le baffer si je m’écoutais, je lui casse le coup en riant et en disant à la nana qu’elle n’a qu’à naviguer quelques jours avec lui pour voir toute l’étendue de sa pédagogie, j’ajoute que ça me rassure grandement de savoir que ça crie sur les autres bateaux, pour repartir c’est moins cool, l’espace est fort petit et il y a des bateaux partout, pour éviter de me crier dessus (à juste titre, entendons nous bien) et garder son aura auprès de sa nouvelle groupie, il préfère prendre la barre et nous allons nous garer tranquillement à notre place sans un mot plus haut que l’autre, Nouméa here we are.

Ça m’a fait plaisir de revoir Nouméa, c’est fou comme on prend vite des habitudes, comme on se sent chez soi dès qu’on reconnaît un endroit, on a mangé un morceau au Bout du Monde et ils avaient mis du chauffage, c’est l’hiver ici et les soirées étaient carrément frisquettes.

Y’avait pas un rat, pourtant c’était un jeudi

Un soir on a bu l’apéro sur le catamaran Kumbaya avec Hubert, Juliette et leurs 4 enfants Louise, Agathe, Paul et Berthille, ils ont participé à une émission sur TF1, vacances au soleil famille nombreuse ou un truc comme ça, ils sont partis en 2020, là ils arrivent de Nouvelle Zélande, ils ont eu un temps de chiotte avec des vagues, Juliette me dit qu’elle en avait ras le bol et qu’elle avait hâte d’arriver, je l’assure de toute ma compassion, même leur petit Paul a été malade pour la première fois depuis qu’ils naviguent, Hubert nous dit que le catamaran c’est pire que le monocoque parce que la vague touche la première coque et dévie le bateau et bam ! elle s’enquille sur la seconde coque et là c’est franchement brutal, rien n’est parfait, ça cause boutique sérieux entre les deux hommes, le capitaine est en train de parler de notre déssalinisateur :

– C’est quelle marque ? (Hubert)

– Rain man

– Aaaah …et il compte les allumettes à toute vitesse ?

Flottement chez le capitaine, je préviens Hubert :

– Il n’est pas cinéphile

On se marre, regard de noyé chez le capitaine, on l’a perdu, il a bien dû voir quelques films dans sa vie, des jours où le club de voile devait être en grève ou en inventaire, le fait est que toute conversation traitant de séries ou de films le laisse dépourvu, il faut en hâte revenir à la mer, à la voile, aux régates, aux marins et aux courses au large (moi ça me fait du bien parfois de parler avec des gens normaux).

ici on est comme à la maison

Et puis le capitaine récupère le moteur, passe un temps fou à trouver la place pour ranger les désormais deux moteurs dans le grand coffre du cockpit déjà plein jusqu’à la gueule, mais il y arrive, il arriverait à rentrer un cube dans un trou cylindrique (il aurait pu sauver Apollo 13) (il ne comprendrait pas, n’insistez pas) on fait le plein d’eau, des courses de bon manger car oui ! à Nouméa on trouve du vrai bon jambon, de vrais bons fromages, du vrai bon pain, après le Vanuatu Nouméa c’est la Terre Promise, l’abondance, le paradis, j’ai l’intention de nous faire péter la panse sur le trajet pour l’Australie qu’on se le dise !

Mais avant de partir et de se taper sur le ventre, il faut caréner le bateau mais l’eau de la marina est tellement dégueulasse que le faire ici risquerait de filer des amibes par les trous de narine au capitaine, alors on s’éloigne pour aller sur un ponton dans un coin plus propre, il n’y a pas beaucoup de vent, il me laisse aux commandes pour sortir de notre place, aller jusqu’à l’autre ponton et m’y garer, je lui avoue que les manœuvres de port me stressent, il me rétorque que lui aussi et que justement il faut que j’en profite quand il n’y a pas de vent, j’en profite avec cette joie sereine que personne ne songerait à me dénier, le capitaine enfile sa tenue de G.I-Joe et plonge, 3 heures plus tard et le bateau propre comme un sou neuf, nous rejoignons notre place initiale, moi toujours à la barre, on ne change pas une équipe qui gagne, le capitaine me corrigeant quand il voit que je suis mal emmanchée, deux nanas arrivent en courant pour nous aider à amarrer, ah les braves dames, j’arrive tout en douceur le long du catway et elles s’exclament que bravo et que je n’aurais pas eu besoin d’elles, je leur dis que je dois tout au capitaine, elles ne me croient pas, vous et moi on sait que si.

On est prêts pour l’Australie, on part demain, 950 miles à faire, pas un pète de vent, on verra bien.

Les étoiles du marin, c’est cadeau

Oui, vous y avez droit, on ne lâche rien !

  • Rappel pour ceux qui n’étaient pas là :
  • C’est quoi les Aussies : le surnom de l’Australie est OZ , cela est dû à la prononciation anglaise des 2 lettres “O” et “Z” qui se disent “ozie” qui est la prononciation du mot “aussie”.  Aussie est le nom utilisé pour appeler les australiens.

Chez les Ni-van

(2 épisodes en 1 car je n’ai pas pu mettre en ligne avant 😉)

C’est parti pour Port Vila sur l’île Efata, 125 NM au portant, easy, le soir nous avons droit à un coucher de soleil sublime, en prime un lever de lune qui se lève derrière une île, nuit de peu de sommeil pour surveiller les bateaux éventuels, RAS, nous arrivons au matin dans la baie Mele la tête dans le seau, le choc des civilisations ! Après Port Résolution, tout ici semble excessif, c’est New York, si ça clignotait on pourrait se croire à Broadway

bon, ok, c’est pas Broadway, mais quand on compare de là où on vient !
Rien n’égale une paire de lunettes de soleil pour être présentable en toute circonstance !

Nous prenons une bouée et filons au bureau de la marina, Joséphine nous explique tout ce dont nous avons besoin de savoir en français, une aubaine, la douche et les toilettes sont ceux du bistrot de la marina, pourquoi en faire plus puisque ça existe déjà, et puis le capitaine me demande si ça ne me dérange pas qu’on passe chez Toyota qui vend des moteurs Yamaha pour les annexe (la concurrence ne fait pas rage), ce qui serait bien car nous éviterait de retourner sur Nouméa pour quérir un de ceux qui doivent arriver à la fin du mois… il me fait rire le capitaine, quand il veut quelque chose il demande si ça ne me dérange pas, high strategy, alors on va chez Toyota car ça ne me dérange pas et ici il fait drôlement chaud, on se traîne en montant la colline plutôt raide, pourtant on n’est pas beaucoup plus haut en latitude que Nouméa, mais on sent bien la différence.

Cap de Miol derrière les barbelés (c’est le beau bateau, pas le moche)

On arrive chez Toyot’ en nage, english spoken, le capitaine veut un moteur enduro 2 temps avec une tige courte, ils n’ont pas … ah ! les moteurs 2 temps ou 4 temps ! bon, le capitaine m’avait expliqué les différences et le pourquoi de son choix, j’avais écouté avec attention mais rien retenu malgré une ferme volonté et sa remarque sur le fait que j’avais dû apprendre ça au lycée (ça m’étonnerait) et le soir, la bourde, la bévue,  l’erreur de débutante, je lui redemande pourquoi ce modèle précis, histoire de nourrir la conversation, il me rappelle me l’avoir déjà expliqué de son ton de surgé qui m’aurait vu fumer un oinj aux sanitaires, cette fois ci croyez moi que j’ai retenu dans les grandes lignes pour ne plus lui poser la question, je me suis inscrit en lettres de feu dans la cervelle de ne plus JAMAIS lui poser de questions sur les moteurs à explosion, je vais peut-être même prendre un cours particulier sur le sujet pour être béton, une fois je lui ai quand même dit que s’il retenait du premier coup qu’en ajoutant Huang Bai et Zhi Mu à LIU WEI DI HUANG WAN on obtient ZHI BAI DI HUANG WAN, ce qui a le bon goût de traiter la Chaleur/Vide, je voudrais bien tout retenir du premier coup ce qu’il me raconte, il a ronchonné un truc inaudible, mais bon si ça se trouve on va devoir repasser à Nouméa, ça semble inévitable parce que les 2 temps ne sont plus vendus que dans les pays pauvres qui n’ont pas encore compris que ça pollue et qui pourraient bien faire des efforts pour avoir les moyens d’acheter des 4 temps tout de même, les pauvres se plaignent mais que font ils pour s’en sortir, on se demande ce qu’ils peuvent bien foutre, je me suis étonnée auprès de mon héros paré de toutes les vertus qu’il achète un 2 temps alors (un 2 temps de pauvre qui pollue, on est d’accord), mais c’est que c’est aussi une question de poids, si on a un moteur 4 temps plus puissant il sera plus lourd et fera couler l’annexe ou presque, donc 2 temps, 8 chevaux, tige courte, yamaha enduro, c’est sa quête.

l’objet de son désir, chacun son truc

On passe ensuite au marché, pfiouuuu quelle vie ! Quelle ambiance ! Je suis sous le charme de Port Vila !

On peut y manger pour 3 francs 6 sous à de grandes tables avec des voisins avec qui on papote, il y a une rangée de boxes avec dans chacun une gazinière devant laquelle s’agitent 2 ou 3 femmes qui font la tambouille ou la vaisselle, on peut choisir entre poulet, blanquette ou poisson plein d’arêtes avec la tête et la queue (blanquette, c’te blague) accompagné de riz, manioc et taro, ça tient au ventre grave, un peu indigeste car pas assez cuit, un peu plus de gras et de cartilage que de viande mais la sauce est parfaite avec le riz, comme dirait le capitaine on mange local.

La cantine !

Le lendemain on a loué une voiture pour visiter l’île et passer donner le bonjour au directeur de l’alliance française, une connaissance de connaissance du capitaine qui a promis de passer donner le bonjour, un petit coin de France dans Port Vila, une ambiance vaguement provençale avec ses chaises de jardin en fer forgé, des livres plein les étagères qui courent tout autour d’une grande salle, une télé qui diffuse les infos françaises (ça scotche le capitaine) et un café qui vend du café et des croissants, ça ferait presque envie mais ça tombe sur les fesses alors non, après les politesses d’usage il faut bien remplir la conversation, ça serait un peu raide de dire qu’et bien voilà voilà c’est pas tout mais on a de la route, on sent bien le flottement, alors je me lance, un vrai bouche-trou mondain, et demande à George, puisque c’est son prénom, combien il y a d’adhérents, 450 je crois, à 20 balles la cotisation c’est ridicule comme chiffre, je lui demande alors s’il reçoit des subventions, bien évidemment que ça marche comme ça, des projets, des animations, soit autant de subventions, peinardos le George, et bien moi je dis que c’est vraiment un bon job que de bosser dans une alliance française, si vous voyagez à l’étranger, renseignez vous pour savoir s’il y en a une là où vous allez parce que ça m’a semblé comme une ambassade si t’es perdue et puis on a beau dire, entendre parler sa langue maternelle au bout du monde ça fait toujours plèze comme disent les djeunsses.

petite balade à Efata
Il y a des décos de Noël dans les cimetières, j’adore

Puis découverte de l’île, nous déjeunons d’un pique-nique de chips de manioc et de patates douces, en profitons pour faire l’observation de la nature et de la végétation locale bien entendu, j’engrange, j’engrange …

En dehors de Port Vila, on voit vite que le reste de l’île est pauvre et peu touristique, même si nous avons discuté avec un couple d’Australiens venu en goguette pour la semaine et que nous avons croisé quelques blancs en short à poches, ça ne doit pas faire grosse recette pourtant, où que nous allions dans les endroits les plus reculés, nous voyons des panneaux top up here pour Digicel ou Vodafone, genre on peut venir jusqu’ici sans être coupé du reste du monde.

Quand des enfants nous voient passer à la sortie des écoles nous avons droit à de grands signes amicaux, des interpellations, ils sont adorables et il y en a des troupeaux entiers, c’est fou le nombre d’enfants que nous voyons, nous apprendrons au fur et à mesure que même s’il semble que tous vont à l’école au vu des rangs qu’ils forment, ce n’est pas la réalité, beaucoup d’enfants n’y vont pas et sont astreints aux travaux des champs, seuls ceux qui reviennent de l’école en uniforme sont visibles au bord de la route…

Paradoxalement, à Port Havannah, nous buvons un café dans l’hôtel le plus luxueux où nous avons posé le pied depuis notre départ, je crois que les hôtels de Bora-Bora devaient l’être bien plus, mais nous n’avons pas fréquenté ces hauts lieux…

En fait de café, j’ai pris un cocktail sans alcool qui se révèle être quasi du coca-cola (je l’ai joué un peu snob en commandant un cocktail) – au loin, la silhouette de qui vous savez, la mer lui manque dès qu’il pose le pied à terre

Ca fait drôle de côtoyer ce luxe et cette pauvreté aux portes l’une de l’autre, comment ne pas créer de jalousie, d’incompréhension, de frustration, de révolte, de révolution … après, on s’étonne …

de retour à Port Vila le soir venu

Dès le jour suivant, nous levons l’ancre, faisons une halte pour la nuit à Port Havannah devant le fameux hôtel pour riches, ok d’accord me direz-vous, mais comment se passent les nav dans ce coin ? imaginez : allongée sur le pont, une tequila sunrise à votre main aux ongles rose fuchsia assorti à vos lunettes de soleil en cœur, des mules à pompons roses inutiles mais si parfaites à vos pieds pédicurés et un collier de coquillages entre vos seins nus, un string à petits pois dans les fesses, ou, selon votre sexe ou vos aspirations, ne genrons pas, debout à la barre, votre torse athlétique bronzé au-dessus d’un short fort seyant sur vos jolies jambes bottées de ces bottes de marin bleues tellement sexy car montant jusque sous le genou, tout aussi inutiles par ce temps sec et radieux, une casquette blanche à visière pour ombrer votre regard aiguisé qui scrute la surface de l’eau et guette la moindre risée … vous y êtes ? et bien vous n’y êtes pas du tout, les nav ici c’est pas Hollywood. Les alizées soufflent souvent à 20 nœuds, l’idéal en soi, et quand on navigue sous le vent des îles, on pourrait aspirer à ce tableau idyllique décrit avec tant de brio, mais z’on n’a pas le temps d’aspirer, le vent tourne et des rafales de 30 nœuds nous prennent par surprise au près toutes voiles dehors et font gîter le bateau à en avoir les chandeliers qui trempent dans l’eau (pour les néophytes, Dieu aie pitié de vous, nous n’allumons pas de chandelles dans le bateau mais c’est le nom de parties du bastingage, cependant je ne pense pas que l’expression tenir la chandelle vienne de là), nous sommes hirsutes de vent et d’embruns, nos shorts et teeshirts ont beau sentir un vieux fond de lessive on sait qu’ils ne sont pas si propres quand on voit le si peu d’eau dans lesquels ils baignent 20 minutes dans les lavomatiques, vous aurez compris, ce n’est pas la distance à parcourir qui rend les nav aisées ou non.

NB : le capitaine est très sexy en short et en bottes quand il manœuvre sous la flotte mais je n’ai pas encore osé lui exprimer mon émoi parce que quand il manœuvre ce n’est pas le moment et après ça ne l’est plus, c’est comme pour les chiens, si vous les engueulez juste quand ils viennent de faire une bêtise ils comprennent, si c’est deux heures après ils se demandent ce qui vous prend.

Pensez à emporter la panoplie si vous allez naviguer

Et nous voilà qui continuons vers l’île Epi, précisément à Lameh Bay à 22 NM de Port Havannah, la baie est fort jolie mais le ponton du village est carrément défoncé, je ne sais pas s’il peut encore servir à faire accoster un quelconque cargo qui amènerait des vivres ou du matériel, le village est mignon, il y a même une High School :

ça bosse

Et puis en revenant vers la plage où nous attend l’annexe, nous apercevons une case peinte avec goût, nous nous approchons … un restaurant dis donc ! une jeune femme toute timide vient vers nous en se tordant les mains, d’une voie mélodieuse et douce elle nous propose d’entrer dans son restaurant tout décoré de coquillages sur un sol de coraux ratissés bien net, il y a des nappes blanches en tissu sur les tables et des serviettes en tissu, les nappes sont taillées dans des draps blancs et ne sont pas repassées, mais tout est propre, et l’intention de bien faire est telle qu’il est tout bonnement impossible de ne pas avoir envie de déjeuner ici, nous déjeunons ici…

La jeune femme nous propose le menu : poulet et riz, suivi d’une oeillade désolée car c’est tout, c’est  le plat du jour que je suppute être le plat de l’année, mais voilà qu’un sourire de soulagement passe sur son visage car après réflexion elle a autre chose à nous proposer ! de la citronnade ! va pour 2 verres de citronnade, qu’à cela ne tienne, deux chiens nous ont suivis et attendent en haletant devant l’entrée du restaurant, espérant vraisemblablement que nous leur jetterons un os, té crési comme dirait le capitaine, nous sommes servis aussitôt assis, à peine avons-nous terminé nos agapes qu’une volée de lycéennes prend place à la seconde table tandis qu’une dame qui porte un énorme trousseau de clés à la main et arbore un air supérieur attend avec une mimique agacée qu’on vienne lui proposer de s’installer, ça doit être l’institutrice dis-je au capitaine, voire la directrice de la High School vu comme elle balance le trousseau à bout de bras tel une menace, c’est fou ce qu’un trousseau de clés peut donner de l’importance et l’arrogance qui va avec, une autre dame sort en courant de la cuisine pour nous tendre un post it avec le détail de notre repas, 750 vatus, une misère, nous payons et cédons la place, je dis au capitaine que je me demande où est-ce que la jeune femme a pris ces belles idées pour créer son restaurant, peut-être dans des magazines ? mais il n’y a aucun magazine ici ! t’as vu des magazines toi ? (le capitaine est doué d’un esprit pénétrant) alors elle a peut-être fait des études à Port Vila ou ailleurs et vu des restaurants avec des nappes, je cherche, le capitaine opine, c’est pas le genre de questions qu’il se pose alors je lui en fais profiter, non mais quelle intelligence pour reproduire ce minuscule univers d’harmonie, quelle chance pour nous de découvrir de tels endroits et de telles personnes, j’adore j’adore j’adore.

Une vraie pub pour Jean-Paul Gautier ( il a été chez le coiffeur à Nouméa et il est revenu en faisant la gueule, la coiffeuse l’a ratiboisé et ça lui donne un petit air militaire qu’il n’apprécie que modérément mais la barbe compense)

Le mouillage suivant se situe à Malekula, tout d’abord à Gaspar Bay dans les Maskelynes qui font partie de Malekula (c’est compliqué)

on s’y engage mollo car il n’y a pas de fond dans la majeure partie de la baie, c’est toujours la même chose, sans carte et sans préparation, on pourrait croire que tout est navigable, illusion ! nous suivons une route sinueuse qui trouve sa voie là où il y a un maximum de profondeur, à droite comme à gauche nous longeons des palétuviers qui émergent de l’eau et mouillons au plus près du rivage, ce qui revient à le faire en plein milieu de la baie, le reste étant sous 1 mètre d’eau voire moins, annexe, balade le long des palétuviers, nous sommes seuls, pas un seul clapot dans cette baie hyper protégée, c’est dans ce genre de baie qu’on dort le mieux au monde, je recommande à toutes les personnes insomniaques de tester cette thérapie.

Puis île Malekula, nous mouillons à Port Sandwich, autant dire tout à côté, où se trouve le voilier Tao que nous avions vu à Nouméa, Marie-Claude et Bernard partagent leur vie entre Nouméa et Port Sandwich où ils ont sympathisé avec Rock et Noëlle chez qui nous sommes invités pour boire le thé, j’apporte un brownie au chocolat dont je me rappelle l’existence dans un coffre du bateau, ce n’est pas moi qui l’ai fait mais Vandamme ou Papy Brossard, mon cadeau est très apprécié, Noëlle a préparé des infusions de citronnelle et nous papotons à propos de culture et de cuisine, à un moment j’aiguille la conversation sur le passage du condominium à l’indépendance et aux changements qu’ils ont constatés, le sujet effare Noëlle qui n’en sait fichtre rien et m’envoie vers Rock qui n’en sait pas plus, visiblement ils n’ont pas été marqués par quoi que ce soit et leur vie n’a pas été chamboulée par ce fait, ils ont 5 enfants qui tous ont fait des études et travaillent à Port Vila ou à l’étranger, ils disent que ça va devenir un problème parce que les enfants veulent tous faire des études et aller travailler en ville dans un bureau et alors qui fera les travaux des champs, c’est pour cela que certains parents ne mettent pas leurs enfants à l’école, il serait temps de revaloriser les études agricoles parce que le savoir se perd, même ici, c’est dingue …

Un petit coup de crayon et le capitaine ne ressemble plus à un militaire, c’est magique, et le brownie je vois que c’est St Michel, je ne savais pas que St Michel faisait des brownies ! c’est Bernard à côté du capitaine, il fait toute la conversation, je ne sais pas si le capitaine écoute tout

Marie-Claude me fait visiter le jardin qu’elle cultive sur les terres de Rock et Noëlle en échange de ce qu’elle et Bernard apportent sur leur bateau, à savoir des sacs de 25 kilos de riz, des centaines de mètres de cordages, des dizaines de pots de peinture, des sacs entiers de teeshirts et autres vêtements, ils font le tour des commerces et demandent des dons pour le Vanuatu, et certains commerçants donnent, c’est chouette, Bernard et Marie-Claude arrivent avec leur bateau plein jusqu’à la gueule, donnent le tout à Rock et Noëlle qui redistribuent aux habitants de l’île … je ne sais pas trop comment ils distribuent parce qu’en même temps ils tiennent un magasin, mais bon, c’est l’histoire qu’on nous raconte … bon, nous on a l’air bien con avec nos sachets de riz de 1 kilo et nos bouteilles d’huile, on ne peut rien en faire parce que c’est impossible de croiser quelqu’un qu’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam (ni des lèvres ni des dents) (Béru) et de lui donner un sac de riz sans raison, nous n’avons vu personne mendier, je dis au capitaine que ça serait d’une maladresse crasse, et dans les quelques magasins où nous sommes allés, il y a justement du riz, de l’huile et des boîtes en quantités, on n’attend vraiment pas après nous … par contre si j’avais des bonbons, ça j’en distribuerais ! on a lu qu’il ne faut pas en apporter parce que ça craint les bonbons, qu’il vaut mieux apporter des cahiers et des crayons, soit, mais en passant dans les écoles on a vu plein de cahiers et de crayons, des tas énormes de cahiers tout neuf, par contre on n’a pas vu de touristes distribuant des bonbons à tous ces enfants, alors un conseil si vous y allez, apportez des bonbons et des sucettes pour en distribuer à tous ces enfants qui vous feront la fête mais ne réclameront jamais rien de vous qu’un échange et un sourire, ce n’est pas un bonbon tous les tremblements de terre qui leur ruineront les dents, faut un peu se détendre avec ça.

visite du jardin, la dame au fond bûche dur

Yacinte est le guérisseur du village, j’en déduis qu’il y a des villages comme Port Résolution qui n’ont pas de guérisseur, et d’autres comme Port Sandwich qui en ont un. Yacinte est parti du village quelques temps et lorsqu’il est revenu, il avait appris à soigner et à cultiver certaines plantes médicinales. L’aubaine me dis-je. Mais non. Ici, les femmes cultivent leur propre jardin et les hommes le leur, et les uns et les autres ne vont jamais dans le jardin de l’autre, pour le coup c‘est un jardin secret. Et Yacinte est pire que tout le monde réuni, son jardin est interdit, verboten, forbidden, запрещённый, 违 碍,  prohibido,   j’en serai pour mes frais et repartirai avec les flacons d’Huiles Essentielles que je voulais lui offrir tant pis pour lui, mais Marie-Claude et Noëlle ne sont pas avares de partager leurs connaissances avec moi (j’aime les femmes aussi parce qu’elles ne thésaurisent pas leur savoir comme beaucoup d’hommes), de mon côté je raconte un peu de ce que j’ai appris sur la médecine Kanak à Marie-Claude, par exemple que pour faire venir un bébé la femme doit délier une liane de banian en demandant au bébé de dénouer le cordon pour descendre, Clarisse qui n’avait pas le temps de le faire avait demandé à sa mère et à sa tante de le faire pour elle, et le bébé était venu (ça ancre bien les croyances, mais c’est chouette ce genre de croyance, c’est joli comme tout) nous sommes ravies de notre échange.

Les fleurs séchées de l’hibiscus piment ou hibiscus dormant – Malvaviscus arboreus- sont utilisées pour traiter les affections respiratoires et entrent dans la confection de sirop pour traiter la toux.bL’écorce riche en mucilage est utilisée pour traiter les maux d’estomac, diarrhées et dysenteries et en cataplasme pour calmer les piqûres d’insectes et les affections cutanées.
Le Barringtonia edulis est appelé « navele » dans les îles du Pacifique, « cut nut » en anglais, et « vellier » en français. L’écorce et les feuilles du Barringtonia edulis sont utilisées en pharmacopée traditionnelle pour diverses pathologies : l’écorce dans le traitement des maux d’estomac et la gonorrhée ; les feuilles pour soigner les otites ; la sève de l’écorce pour la toux, les infections urinaires et l’empoisonnement à la ciguatera. L’amande du fruit est comestible.
Les vertus anti-inflammatoires, antioxydantes et antibactériennes du poivre -Piper Nigrum – sont bien connues depuis l’antiquité et par la Médecine Chinoise et Ayurvédique, c’est la pipérine – l’alcaloïde d’où provient le côté piquant du poivre – qui lui confère ses propriétés médicinales. 

Le vanillier – Vanilla planifolia – est une orchidée grimpante, la vanille est un antidépresseur et un antistress naturel. Comme le chocolat, elle apaise, calme, relaxe et détend l’organisme et le cerveau.

Ce côté secret gardé des plantes par le guérisseur me fait penser à la France du 18ème siècle, quand les médecins et les botanistes ont normalisé la construction d’un savoir savant sur le monde végétal tout en renforçant le monopôle masculin de ce savoir savant puisque les sciences étaient réservées presque  exclusivement aux garçons, alors que les femmes avaient construit des savoirs sur les propriétés des plantes fondés sur l’observation et sur la transmission parce que ce sont elles qui soignaient leur famille, malgré cela les femmes étaient exclues de la médecine et de la botanique … en sortira t’on jamais de ces luttes d’ego, pffff …

En partant Noëlle me donne des oranges amères dans un panier tressé, c’est cool parce que le matin nous sommes allés au marché pour trouver des fruits et des légumes, 6 kilomètres sous une chaleur tropicale à boire sans jamais pisser une goutte, et ne sommes revenus qu’avec 2 pamplemousses en tout et pour tout, les cyclones qui ont balayé le Vanuatu au mois de mars ont dévasté les cultures de bananes, c’est là que j’ai appris, on apprend tous les jours, que les bananiers ne sont pas des arbres mais des herbes, ils ne donnent qu’un seul régime qu’ils mettent 9 à 12 mois à produire, comme quoi il vaut mieux cultiver des ananas dans les zones cycloniques.

Le marché de Malekula, à 3 kms de Port Sandwich
On s’est abrités de la pluie sous l’auvent de la banque nationale (si, c’est pas une prison, c’est la banque nationale)
Encore un ponton qui a mal à la tête

La prochaine île est Ambrym, à 39 NM de là … que ce soit en longeant les îles ou quand nous circulons à l’intérieur, je note que les forêts sont recouvertes de liseron comme d’une bâche, les arbres sont littéralement ensevelis sous cette invasion, le liseron dévore monstrueusement le paysage, il étouffe la végétation indigène sur une étendue absolument impossible à maîtriser, d’après mes recherches personne ne s’en soucie et j’ai pourtant l’impression que ça va devenir un problème parce que d’évidence ça bouleverse l’écosystème, ou alors je m’appelle Albert …

non mais c’est dingue

Nous mouillons devant le village de Ranon  et y allons en annexe, faisons des bornes à pince pour visiter l’île tout en espérant trouver des légumes frais mais tintin, par contre nous tombons sur la clinique de l’île ou comment saisir l’importance de la prévention :

la « clinique » d’Ambrym
…qui fait également office de pharmaciey’a comme un petit air d’abandon

Puis cap sur l’île Pentecôte, de loin nous entendons les tamtams et de fait, lorsque nous mettons pied à terre, un groupe de jeunes gens tame-tame à tout crin :

De l’autre côté de la route se trouve le Nakamal, c’est l’endroit de sociabilisation par excellence, et celui dans lequel on boit le kava, ah ! le kava !

Aujourd’hui il existe des bars à Kava aux US, en Australie, en Nouvelle Calédonie et un peu partout dans le monde, mais les vrais nakamals c’est ici et nulle part ailleurs !

Un homme jeune et un autre plus âgé, carrément vieux en fait, s’approchent et nous convient à entrer dans le Nakamal, je suis émue comme une vierge s’avançant à l’autel pour prendre époux, j’espère qu’on ne va pas m’obliger à boire de kava, je sais que ça ne me réussira pas, les gens qui en ont bu m’ont dit que c’est dégueulasse, ça encore ça passerait, j’ai l’habitude avec les décoctions chinoises, mais surtout c’est que ça fait des engourdissements autour de la bouche, j’aime pas, et aussi c’est une drogue douce qui détend, tu parles, dans drogue douce il y a drogue, on voit qu’ils ne connaissent pas les effets paradoxaux, j’y pénètre, tout est brouillardeux tellement c’est enfumé, je distingue comme un banc qui fait tout le tour de l’espace sur lequel sont vautrés quelques hommes au regard avachi,  les deux gars m’accompagnent jusqu’au centre où se trouve une espèce de table basse entourée de palmes séchées et posées à la verticale qui en font le tour, le vieux baragouine des trucs en bislama que le jeune me traduit grosse modo en anglais, je comprends que je suis devant le lit du chef qui est mort il y a peu et qu’on avait laissé sur ce lit jusqu’à ce matin (on porte la poisse), qu’il va y avoir un nouveau chef et  … aaah on me tapote sur l’épaule, c’est le capitaine, j’ai envie de le chasser comme une mouche et de lui demander de ne pas interrompre ces gens quelle impolitesse enfin quoi !  il insiste lourdement, isa ! isa ! nan mais quelle outrecuidance,

– Oui ! quoi isa ?!

– Il faut que tu sortes, tu n’as pas le droit d’être ici ! c’est interdit aux femmes blanches … (il se tourne vers un grand gaillard à l’air sinistre) c’est lui qui me l’a dit, c’est le nouveau chef, il faut que tu sortes

Je ne me le fais pas dire deux fois et file sous le regard interloqué de mes 2 accompagnants qui vont vraisemblablement se faire passer un savon, le capitaine reste à l’intérieur et je le vois discuter dans la fumée, peut-être marchande t’il pour que j’aie la vie sauve, peut-être ira-t-il jusqu’à l’échanger contre Cap de Miol, je ne le saurai jamais, aucun indigène ne me course avec une lance et des plumes, c’est lui qui sort seul, je suis tirée d’affaire.

Nous nous enfonçons alors plus avant dans le village histoire de voir si nous trouvons des fruits et des légumes, ça prend un temps fou par ici de tenter de quérir ces précieuses denrées, un homme vient vers nous, la quarante-soixantaine (quarante en mauvais état ou soixante en bon état), petit, assez athlétique sous sa chemise propre à manches courtes, pas un pète de graisse, la mâchoire volontaire et le regard vif, il nous demande ce que nous voulons et le lui disons, il nous accompagne jusqu’au magasin du village dans lequel je réveille une jeune femme qui se dresse d’un bond en me faisant un grand sourire, chouette une occupation pour la distraire, en anglais approximatif elle m’explique qu’à part le riz, l’huile, les boites de conserve et les cannettes de coca, elle n’a rien d’autre, mais que si je reviens demain elle pourra demander à la communauté du village qu’on veuille bien lui en donner pour qu’elle nous les vende, tant pis car nous ne resterons pas jusqu’à demain, je la salue, mais Cheffry (c’est le nom de l’homme à la chemise à manches courtes) (le capitaine lui a fait répéter) nous intime de le suivre, harangue un jeune homme d’une dix-septzaine qui grimpe pieds nus jusqu’en haut d’une immense pamplemoussier et en balance une bonne dizaine à nos pieds, il est d’une habileté hallucinante et saute d’une branche à l’autre, nous clamons que nous en avons assez, le capitaine sort un billet de 1000 vatus qu’il donne à l’homme, celui-ci le plie et le glisse soigneusement dans la poche de sa chemise d’un air comblé (au marché, le pamplemousse est à 20 vatus)  le jeune est descendu et nous regarde, j’ai une grosse tablette de chocolat dans mon sac et la lui tend, tout le monde est content, nous repartons.

– Je ne sais pas si celui qui t’a dit que je devais sortir du Nakamal était le nouveau chef, mais Cheffry il a tout d’un chef ! (il dirige les autres et empoche le pognon, la base) (ce n’est pas une critique, c’est factuel)

où l’on voit que le capitaine peut faire preuve de souplesse

Le mouillage suivant est prévu à l’île Maewo dans la baie Asanvari, mais il s’avère très délicat et nous voyons que c’est rouleur en plus d’être inhabité, nous remontons aussitôt la GV et filons directement sur l’île Aoba, à Vahine Bay, sur la route le capitaine fait une réparation de fortune parce qu’une attache du lazy a lâché.

Nous ne mouillons pas devant le village de Lolowai car c’est juste impossible, de toutes façons il faut l’annexe pour aller à terre, cette fois le chemin est juste un peu plus long mais spectaculaire …

C’est drôle mais l’accueil n’est pas le même sur toutes les iles, ici les gens ont du mal à répondre à notre salut, 3 hommes jeunes et désœuvrés nous ignorent dédaigneusement, nous partons à la découverte de l’île néanmoins, plus ou moins à la recherche d’un marché et d’éventuels légumes, un morceau de viande ne serait pas de refus mais que nenni, en revenant sur nos pas une fois arrivés au bout de la route (de la piste), que voyons nous sous un grand auvent en dur ? une grande table avec des grosses gamelles et des gens qui ont l’air de manger assis sur des tabourets, un resto ? nous allons voir …je demande à la dame debout derrière la table si on peut acheter à manger, non, la nourriture n’est pas à vendre, je comprends que c’est une espèce d’armée du salut pour indigents, je voudrais bien lui acheter du poulet et des légumes cuisinés puisqu’il y en a, mais non, bon, nous repartons mais n’avons pas fait 200m que j’entends une voix qui nous interpelle, nous nous arrêtons, une seconde dame arrive vers nous en courant avec 2 boîtes de fast-food dans les mains, essoufflée elle nous dit que c’est pour nous, je lui demande how much mais elle secoue la tête, it’s free, je comprends qu’ils n’ont pas le droit de vendre mais tout à fait celui de donner, ayant peur de priver quelque nécessiteux de sa pitance je lui conjure de garder les plats pour des gens qui en ont besoin (l’avantage de mon pitoyable anglais c’est qu’il est aussi compréhensible que le sien, nous nous comprenons donc fort bien) (keep it for people who need to eat !), mais ils en ont plus qu’il n’en faut et ça serait perdu, le capitaine refuse haut et fort, la dame insiste, le capitaine aussi, je tranche en lui prenant les plats des mains tout en disant au capitaine que là on va finir par la vexer, il se coite et obtempère, nous remercions vivement la dame et nous en retournons au bateau, c’est tellement adorable, ça me touche à un point pas possible, d’un côté il existe des restos luxueux qui vendent un plat plus cher que ce que certains gagnent en 1 mois, de l’autre des gens qui n’ont rien nous donnent à manger, dans quel monde préférer vivre dites moi … le capitaine écoute patiemment mes dires, j’aimerais bien vivre ici au milieu de ces gens, mais on doit se faire chier me remarque-t-il (son argument fétiche)

la banque de Lolowai
un beau moteur de 250 chevaux abandonné sur cette épave, quelle tristesse !

Et après ça, direction vers l’île Espiritu Santo, à Luganville, l’autre grande ville du Vanuatu, elle se trouve au sud-est de Santo (on dit Santo), ça paraît étrange parce que ce n’est pas abrité des alizées (dans l’hémisphère nord, ils soufflent du nord-est vers le sud-ouest, dans l’hémisphère sud du sud-est vers le nord-ouest), mais voilà, elle est protégée par l’île Aore …

C’est là que nous allons faire notre clearance de sortie, alors annexe pour un bon bout de chemin parce que les customs c’est loin du mouillage, c’est vrai qu’il nous faudrait un moteur plus puissant pour aller plus vite mais ce n’est pas encore fait, le capitaine a cependant tranché : nous allons retourner sur Nouméa pour aller chercher ce fichu moteur neuf et on sera tranquille (vu que celui de 250 chevaux ci-dessus ne peut pas faire l’affaire, c’est ballot).

Il n’est écrit nulle part dans le ciel que l’on peut toujours trouver ce dont on a besoin au moment où on le souhaite, les customs sont en réunion aujourd’hui, il faudra revenir demain, on revient demain, en taxi cette fois, hier on s’est fait tremper parce que dans le canal y’avait d’la vague, il nous faut nous rendre au bout de la cour inhospitalière dans un bâtiment immense et quasi vide, nous finissons par trouver le gars qui doit s’occuper de notre sortie, il a un bureau minuscule derrière une vitre en verre avec un hygiaphone, c’est plein de trucs empilés et il partage cet espace (si je puis dire) avec un autre individu, nous attendons dans une salle d’attente immense, carrefour de couloirs larges qui partent dans tous les sens, cet immeuble, lui, n’en a aucun … bon, il nous faut payer des droits et trouver à qui payer avant de revenir avec la facture acquittée et dûment tamponnée, nous partons à la recherche de quelqu’un mais ne trouvons que des petits bureaux vides derrière des vitres dans des couloirs qui résonnent comme des gymnases, guidée par une voix au micro je tombe sur une salle remplie de monde qui suit une formation ou je ne sais quoi, en tous cas il y a un diaporama, un micro et du café, le capitaine erre je ne sais où dans ce dédale, pourvu qu’il pense à émietter du pain pour retrouver son chemin, je m’adresse à une femme pour lui demander où et à qui on peut payer, s’il vous plaît on veut juste donner de l’argent, elle m’accompagne jusqu’à un bureau habité d’un monsieur à l’air tout à fait important et lui explique notre cas, le capitaine arrive pile pour payer mais là, problème pour avoir la facture, et sans facture acquittée tout le dispositif se bloque, on nous laisse poireauter dans un couloir qui pourrait abriter un bon quart des réfugiés ukrainiens, nous ne savons que faire, et puis Françoise déboule et vient à notre secours : ici il n’y a pas d’imprimante, il faut aller au service facturation pour faire imprimer notre facture, c’est dans quel bureau ? elle se gausse et nous embarque dans sa voiture pour faire quelques kilomètres jusqu’aux services ad hoc (elle me répond que ce sont les chinois qui ont construit l’immeuble dans lequel elle travaille), attendre notre tour, faire imprimer la facture et revenir, retourner chez le douanier récupérer nos passeports et la clearance de sortie, ensuite nous allons à l’immigration paumée plus loin que nous trouvons grâce à Google Maps faire tamponner nos passeports, une fois tout cela fait il est midi, que serait un tour du monde à la voile sans ces épisodes improbables, ni plus ni moins que d’une tristesse abyssale ! nous avons bien gagné d’aller faire un tour au marché.

la rue principale de Luganville
le marché avec des ignames, du taro, du manioc
ce ne sont pas des boxes à chevaux mais derrière chaque paire de volets il y a une cuisinière, on a choisi l’omelette plutôt que le poisson pas préparé, on est nareux

Avant de repartir sur Nouméa, en espérant que le moteur désiré sera bien disponible, nous faisons une escale sur la côte Ouest de Malekula, à Metenovor Bay

Il y a un lagon à visiter alors nous mettons l’annexe à l’eau, c’est dimanche, une nuée d’enfants endimanchés se ruent à notre rencontre avec des cris de joie, les filles en robe blanche, elles se tortillent quand je leur en fais compliment, les garçons en chemise blanche et short bleu marine rient de voir les filles se tortiller, tous sont fascinés par mes tatouages et trouvent l’annexe magnifique, ça me fait rire parce que l’annexe est moins remarquable que leurs barques de pêche qui ont des moteurs avec lesquels nous ne rivaliserons jamais, je me demande d’ailleurs avec quel argent ils peuvent acheter ce type de matériel, si c’est avec la vente de leur pêche et de pamplemousses, il faut quelques générations de labeur pour amasser une telle somme, nous demandons l’autorisation qui nous est accordée d’aller visiter le lagon en annexe, les enfants nous disent aurevoir avec des sauts et de grands signes de la main et repartent comme ils sont venus, en courant, sautant et criant de joie, à part l’homme à qui nous avons demandé l’autorisation nous ne voyons aucun adulte, c’est jour de repos.

Et on s’en retourne donc demain sur Nouméa plutôt que de filer directement sur l’Australie …

la nuit tombe sur notre dernier mouillage au Vanuatu

Et c’est pour qui le bonus ?

  • Les habitants du Vanuatu sont appelés officiellement des Ni-Vanuatu – ou Vanuatais en français -mais quand on a la classe on dit Ni-Van
  • Le bananier pousse ainsi : une branche feuillue sort de son rhizome, les feuilles s’enroulent les unes sur les autres pour former un faux tronc. Lorsqu’il y a 20 à 30 feuilles un bourgeon floral apparait. C’est à partir de ce bourgeon que va se constituer le régime de banane. C’est une plante hermaphrodite qui se suffit à elle-même pour croitre. Le régime de banane est constitué d’une fleur mâle en bout de tige (la popote) et d’une multitude de fleurs femelles, qui deviendront le fruit.Un plant de bananier est exploité pendant environ 5 ans. Au bout d’un an environ une fleur se forme supportant le régime. Celui-ci met 4 mois à grossir avant récolte. A la récolte, le régime est coupé et le « tronc » est sectionné à la base des feuilles (environ à mi-hauteur). Le tout reste au sol pour éviter ou limiter l’apparition de mauvaises herbes et ainsi en pourrissant cela enrichir le sol. Le reste du tronc permet un transfert de sève au nouveau rejet par gravitation. On prélève un rejet pour faire un nouveau bananier.
  • Le kava ou kava-kava ou kawa-kawa, ou poivrier enivrant – piper methysticum – est consommé depuis des milliers d’années par les indigènes des îles du Pacifique Sud.  Kava signifie amer, son nom tourne autour de cette notion d’amertume. C’est intéressant parce qu’en Pharmacopée Traditionnelle Chinoise, la saveur amère est utilisée pour faire descendre la Chaleur qui agite les gens. Le kava se consommait uniquement à la tombée de la nuit, au moment où le monde des hommes et des ancêtres se rejoignaient. Le moment du kava était aussi une sorte prière afin de demander une bonne récolte, la venue d’un enfant, une bonne santé. Sous l’emprise du kava, certains buveurs rêvaient éveillés et partageaient leur vision. On disait que les ancêtres s’exprimaient au travers d’eux. Traditionnellement, la mixture est réalisée à partir de la racine. Les hommes la mâchent avant de la recracher sur une feuille de bananier. Après l’avoir laissée reposer au soleil, on obtient une pâte qui sera filtrée avec de l’eau et consommée dans une demi noix de coco, la shell. Le kava se boit d’un trait et le résidu en bouche doit être recraché. Le buveur crache à terre, ou en l’air, la première ou la dernière gorgée, selon l’île et la coutume. Mais quel que soit le détail du rite, cet acte a pour symbole de mettre en relation l’intérieur avec le dehors. Un mouvement du breuvage de l’intérieur vers l’extérieur concrétise l’accord total entre l’être et la nature. Au vu de son caractère sacré, les femmes n’étaient pas autorisées à en consommer dans les tribus du Pacifique mais maintenant elles ont le droit d’en boire, aussi il y a un laisser-aller qui va de mal en pis, c’est Marie-Claude qui m’a renseignée sur ce fait qu’elle a constaté au fur et à mesure de ces dernières années. Le kava n’a fait l’objet d’essais cliniques qu’à partir des années 1990. Son efficacité contre l’anxiété a notamment été démontrée grâce à une méta analyse publiée en 2003 par l’indépendante collaboration Cochrane. En 2005, une nouvelle méta analyse allemande, concernant un extrait de kava particulier, le WS1490, a montré que des extraits pouvaient être considérés comme « des alternatives aux benzodiazépines, aux inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) et à d’autres antidépresseurs dans le traitement des troubles anxieux non psychotiques ». Mais le kava présente aussi de sérieux effets secondaires. Au début des années 2000, plusieurs patients traités au kava ont présenté des dommages au foie, parfois très graves. Conséquence : la même année, plusieurs pays interdisaient la consommation de kava et de ses extraits. C’était le cas de l’Espagne, du Portugal, du Royaume-Uni, du Canada, de l’Australie et de la France… Cette éventuelle toxicité serait due, selon certains chercheurs, non pas à la plante elle-même mais au produit que les allemands fabriquaient, ils auraient utilisé les feuilles alors qu’il ne faut prendre que les racines. Malgré tout, les exportations de kava sont en constante augmentation, il y a un boom des bars à kava aux Etats-Unis, et cela fait monter le prix, certains craignent que les Ni-vans ne se tournent vers l’alcool car le marché local va s’effondrer à ce tarif (il est passé de 400 à 1000 vatus le kilo).

J’ai récolté des tonnes de données sur les utilisations médicinales des plantes du Vanuatu, un travail énorme !

  • Un peu d’histoire : au début du 17 ème siècle, le Portugais Fernandez de QUEIROS part du Pérou et croit avoir découvert le continent Austral qu’il appelle « Australia del Espirito Santo ». En 1768, Antoine de Bougainville quitte la France pour effectuer un voyage d’exploration : il découvre les îles de Pentecôte, Aoba et Aurora (Maevo) qu’il appelle Les Grandes Cyclades. Le Britannique Cook y aborde le 16 juillet 1774 et en dresse un relevé. Il leur donne le nom de Nouvelles Hébrides, qui restera en vigueur jusqu’à l’indépendance en 1980. La plupart des îles gardent le nom donné à cette époque : Tanna, Erromango, Ambrym. En 1789 arrive le célèbre mutin du Bounty, William Bligh. Il découvre d’autres îles et revient en 1792 confirmer ses découvertes. Le commerce du bois de santal, florissant au début du 19 ème siècle, cesse en 1868 pour laisser la place aux blackbirds, recruteurs de main d’œuvre pour les industries de canne à sucre de Fidji et du Queensland, les mines de nickel de Nouvelle-Calédonie, et les plantations de cocotiers des Samoa occidentales. Les premiers missionnaires presbytériens arrivent au Vanuatu en 1839, suivis en 1860 par les Anglicans et en 1887 par les Catholiques. Les infections apportées par les navires (choléra, petite vérole, grippe, pneumonie, fièvre jaune, dysenterie ) provoquent des épidémies dans la population, faisant passer leur nombre d’environ un million au début du 19 ème siècle à 41.000 habitants en 1935.  Les premiers colons débarquent d’Europe en 1854. Alors que les Britanniques sont négligés par leur pays d’origine, les Français sont quant à eux soutenus par la France, et prospèrent. En 1882, John Higginson, spéculateur terrien français d’origine irlandaise, fonde la Compagnie Calédonienne des Nouvelles-Hébrides (CCNH). Il acquiert plus de 20 % des terres exploitées par les Britanniques et les chefs locaux. En 1894, rebaptisée Société Française des Nouvelles-Hébrides (SFNH), la Compagnie possède 55 % des terres cultivables du Vanuatu. Pour mettre fin à la rivalité existant entre les deux communautés, les deux puissances coloniales créent en 1887 une Commission navale mixte, reconduite sous la forme d’un condominium franco-britannique. Le 27 février 1906, le Condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides est créé en réponse à l’expansionnisme germanique dans la région. Ces accords établissent une influence égale entre les deux pouvoirs coloniaux, sans souveraineté exclusive. Les Français et les Britanniques ont des droits égaux tandis que les Ni-Vanuatu n’ont aucun Etat officiel. Chaque communauté a des services propres. Il existe deux polices, deux services de santé, deux systèmes éducatifs (ce qui est toujours le cas) deux monnaies et deux systèmes pénitentiaires. Du début des années 60 jusqu’à l’indépendance en 1980, des luttes intestines font rage (j’ai pas le courage de tout raconter, c’est trop compliqué), la République du Vanuatu devient indépendante le 30 juillet. Le nouvel Etat adopte un régime de type démocratique parlementaire. La réalité du pouvoir est détenue par le Premier ministre. Les langues officielles reconnues par la Constitution sont le bishlamar, l’anglais et le français. L’économie est essentiellement agricole. Bien que 95 % du territoire soit impropre à la culture en raison du relief montagneux, l’agriculture occupe 70 % de la population active, et représente plus de 75 % des exportations : copra (55,72 %, les principaux marchés de copra sont les Pays-Bas, la Belgique et la France), kava (19,58 %), bois (17,44 %), bœuf (12,42 %, essentiellement vers le Japon), cacao (6,5 %). Le tourisme, qui emploie 3 % de la population active reste peu développé avec environ 100 000 touristes par an.

Où je découvre le Vanuatu avec le capitaine

(le point rouge c’est là où ‘il y a eu un séisme) ( il y a en souvent) (ça fait autant d’alertes tsunami)

Avant d’arriver sur la première île du Vanuatu, à savoir Tanna parce qu’on veut y voir un truc très spécial, il faut y aller, nous partons donc la fleur aux dents sur le coup de 9h du mat’ (pas mal hein), 150 miles, une paille … sauf qu’on se les tape au près bon plein avec 25 nœuds de vent, le bateau tangue et c’est brutal, impossible de s’allonger dans le carré car on décolle de la couchette, le capitaine et moi sommes allongés tels deux gisants sur la couchette arrière, un traversin entre nos deux corps pour éviter de se rouler l’un sur l’autre, t’avoueras que c’est pas de chance, on n’a pas faim, mais alors pas faim du tout, pourtant nous savons qu’il nous faut manger pour ne pas être malade alors on suçote des biscottes allongés en foutant des miettes plein le plumard, parfois l’un ou l’autre s’assoupit quelques minutes avant d’être réveillé en fanfare par un choc carabiné, parfois l’un ou l’autre a le courage d’aller voir dehors s’il n’y aurait pas un cargo pile là où on passe, t’avoueras encore que ça serait la guigne, la nuit n’en finit pas …

en vrai c’est beaucoup moins joli que mon très joli dessin, et ça éclabousse tout

L’idée c’est d’aller à Lenakel, pas qu’on ait envie particulièrement de passer par là, mais on n’a pas trop le choix pour faire la clearance car oui, il ne faut pas oublier cette satanée clearance, le capitaine a fait tous les papiers et les a envoyés par mail en demandant s’il était possible s’il vous plaît respectueusement de faire la clearance à Port Résolution puisque c’est là que nous voulons aller merci de votre compréhension, il n’a pas eu de réponse, l’idée, donc, est de ne pas transgresser les us et d’aller à Lenakel, y arriver assez tôt pour avoir le temps de faire les paperasses afin de filer de suite à Port Résolution parce qu’il est de notoriété que le mouillage de Lenakel est pourri, entendez par là qu’il est rouleur et ventilé et je dois dire que parfois on en a marre que ça ballotte, c’est rien de le dire. On y arrive quand le jour est levé, il y a des reefs avec des vagues qui déferlent et il faut faire bien gaffe, je n’ai pas pris de photos parce que j’étais ce qu’on appelle décalquée, genre tu penses à rien, juste bonne à faire une chose à la fois, et encore, on met l’annexe à l’eau et on file vers le quai où est amarré un petit cargo, on voit de suite que le quai n’est absolument, mais ce qu’on appelle ab-so-lu-ment pas pensé pour les plaisanciers, on doit escalader un bout de mur visqueux pour atteindre de la pointe d’un pied une marche d’escalier poisseuse, Edmond Dantès qui s’évaderait du château d’If en patinant sur les algues (on se rappellera son réel plan judicieux) , le capitaine ne cesse de me mettre en garde attention ça glisse, fais attention isabelle, mets ton pied là, ça glisse, ta main plutôt ici, heureusement qu’il n’est pas comme ça dans toutes les situations.

Brève présentation afin que vous sachiez où on met les pieds avant que je ne vous emmène plus avant – un condominium c’est un immeuble en copropriété dans un pays anglo-saxon – en droit, c’est l’autorité suprême c’est-à-dire au-dessus de tout, exercée au sein d’un même territoire par diverses puissances (autorité, suprême, tout ce que j’aime)

Le hic avec ce condominium, c’est que certains parlent plutôt anglais, d’autres plutôt français, ça dépend s’ils sont allés dans une école ou une autre, sinon ils parlent le bislama ou  bichelamar, qui est un pidgin (langue véhiculaire faite à base d’anglais et de langues d’Extrême-Orient), et il y a en plus 117 autres langues vernaculaires ( = propres au pays) parlées seulement par 275 000 personnes, ce qui revient à dire qu’en moyenne il n’y a que 2350 personnes pour parler une même langue, Françoise nous racontera qu’elle pouvait parler avec sa mère mais pas avec son père car elle ne connaissait pas sa langue, ils pouvaient juste échanger un peu en bislama, bref, on demande à droite et à gauche si quelqu’un sait où se trouvent les customs, on nous fronce-sourcille en guise de réponse, nous signifiant par-là, probablement, qu’on ne capte rien de rien, et puis nous voyons une bicoque avec un panneau office de tourisme, dieu existe, dieu pourvoit, je ne le dirai jamais assez, le gars derrière son comptoir a fait des études à Nouméa et parle français, alléluia, il téléphone au gars des customs qui viendra avec sa bagnole tout à l’heure, on a le temps d’aller chercher des sous à un distributeur ou dans une banque ? oui on a le temps, il faut juste surveiller si on voit passer la caisse du douanier (j’ai enfin compris que les customs ce sont les douanes, customs est un faux-ami car ça ressemble à customer, le client, alors quand je pensais qu’on demandait aux gens où se trouvaient les clients, je n’étais pas étonnée qu’ils ne le sachent jamais, des clients de quoi ? En même temps, ils ne savent jamais non plus où se trouvent les douanes, je ne suis pas plus avancée d’avoir compris le truc, j’ai juste l’air moins con) (je ne l’ai pas dit au capitaine, ne vendez pas la mèche)

le marché de Lenakel

On se fait expliquer où trouver un ATM (partout où je suis allée dans le monde, on demande où on peut trouver un èye-ti-ème et tout le monde sait de quoi on parle), il y en a 2, aucun ne fonctionne, à la banque on nous renvoie aux distributeurs, et de retour aux distributeurs, ça ne fonctionne pas plus, on y croit alors on fait quelques allers-retours, je guette toutes les voitures pour voir si le custom passe, on nous apprend qu’il y a une panne d’internet alors on peut se brosser pour retirer des Vatus, soit la monnaie locale. Mais dieu existe, dieu pourvoit, et le capitaine est en l’occurrence l’épée de dieu, son glaive, sa machette, son couteau-suisse : il a des dollars américains sur lui et peut les changer dans un Western Union, je l’attends sur le trottoir parce qu’à l’intérieur il fait une chaleur de gueux et, comme vous le savez, quand je ne dors pas et que je ne mange pas assez, je tombe dans les pommes, on va éviter. Et je fais bien car je vois passer un gros pick-up de mégalo flanqué d’un imposant autocollant des customs, alors je lui fais un grand signe dont il se contrefiche et lui court derrière avec mes sabots en plastique, le douanier se gare et descend de sa voiture, il est immense et large et moustachu et noir et chauve avec des petits yeux qui me regardent comme une merde, c’est pas gagné de réussir à faire nos paperasses vite fait, je lui chante mon petit couplet que hello Sir (je caresse dans le sens du poil) we  arrived this morning in the sailing vessel just here (signe du doigt l’appui) and we want to do the clearance please, il me répond en anglais qu’il faut retourner au bateau et qu’on sera appelé à la VHF, je lui demande si on devra lui donner du pognon, genre I must give you money ? (je ne sais pas si j‘aurais dû dire « do I must give you money ? » ou autre forme interrogative, je suis un drame, ma frangine va être effondrée) et là il me regarde comme si je voulais le corrompre, ses petits yeux enfouis dans son visage moite de chaud me fusillent, je voudrais lui dire que je voulais juste savoir si la clearance a un coût, je cherche encore les mots, mais il a tourné les talons et m’a plantée là, je vais éviter de tout raconter au capitaine si jamais on nous laisse poireauter 2 jours ici pour me punir d’avoir voulu suborner un officiel, il faut filtrer ce que l’on dit, le monde est rempli d’incompréhension en tous genres … je retrouve le capitaine et lui transmets qu’il faut retourner au bateau attendre qu’on nous appelle à la VHF, mais d’abord on passe acheter une carte SIM Digicel, la boutique c’est un container rouge, une nana m’installe une carte SIM en m’expliquant le système local, c’est dingue que ça ne soit pas le même partout, un des plus compliqués c’était en Nouvelle Calédonie, quand je voulais recharger ma carte, déjà il fallait que l’application fonctionne, ensuite ça m’envoyait un code par mail, il fallait que j’appelle un numéro de téléphone et que je tape le code que j’avais reçu, enfin tous les jours il fallait que j’envoie IMD par SMS sinon ça se coupait, et le gars qui a inventé ça a été payé, bref, la nana me donne 3 numéros à appeler pour faire ceci ou cela, je lui redemande 2 fois et finit par le lui faire écrire sur bout de papier, je réclame une facture, elle me regarde interloquée, pourquoi pas une locomotive, elle ne doit même pas savoir de quoi il s’agit.

On repart donc sur le bateau, en manquant de se faire aplatir entre le petit cargo et le quai quand on reprend l’annexe,  et on nous appelle 1 heure plus tard : il faut revenir sur le quai, les papiers se font debout à côté du pick-up de Roméo qui est venu s’occuper de nous, il est bien plus gentil que l’autre de ce matin, une fois reparti puis revenu avec le bon tampon à appliquer sur les papiers, il nous enjoint d’aller à l’immigration, peut-il nous y emmener lui proposé je, non, il faut prendre un taxi, soit. Nous trouvons un taxi devant le marché, il y a des taxis devant tous les marchés du monde.

à gauche, les locks du conducteur qui trafique sous son volant pour démarrer sa chiotte

Chouette taxi, très couleur locale, on serait dans un film qu’on trouverait ça cliché, le conducteur bidouille sous son volant pendant 5 bonnes minutes avant de réussir à le démarrer mais c’est parti, c’est cool, on va voir du paysage, quand la route monte il donne des petits coups de frein secs, ce qui est surprenant car les freins sont plutôt destinés à la descente crois-je bien, on comprend vite qu’ils ne marchent pas terrible les freins, le pacifiste rasta me donne l’impression de craindre que sa chignole ne se mette à dévaler en marche arrière, je suis contente d’arriver, il faut finir la route en montant à pied une piste raide et défoncée jusqu’au bureau de l’immigration, comme je marche le nez en l’air je vol-plane et me vautre dans la terre, ça me cochonne tout mon bermuda et mon tee-shirt, j’arrive sale comme un peigne et en boitillant dans le bureau, il y a des jours où on est moins à son avantage que d’autres…

Un peu de Lenakel

Une fois les papiers faits en bonne et due forme, on rentre en stop, le premier pick-up qui passe nous prend, un autre fonctionnaire de je ne sais plus quoi, tu vois, dis-je au capitaine, c’est pour ça qu’il faut prendre les gens en stop quand on a une voiture, comme ça on est pris quand nous on en fait, c’est la loi du Karma, il sourit en haussant les sourcils d’un air on ne peut plus dubitatif, c’est tout lui la dubitation.

Il est 14 heures, on arrivera de nuit à Port Résolution mais on y va, sachant qu’on sera au près et qu’on va encore se faire secouer mais ici ça roule trop alors aucun intérêt de rester, donc hisse et ho. Le capitaine part faire un somme quand la nuit tombe en me confiant la bonne marche du navire si je puis dire, il pleut d’une bruine toute bretonne alors je reste à la table à carte avec la télécommande du pilote en main, à chaque risée, et les risées se suivent, le bateau gite et lofe (giter fait lofer, le capitaine m’a expliqué pourquoi, euuuuh, une histoire de couple de rappel peut-être ? Archimède quelque part dans l’histoire ? …bon, il suffit de retenir l’essentiel : giter fait lofer) (pour les néophytes, et bien que j’expliquasse différents concepts au fil de mes articles, giter = pencher et lofer = se rapprocher du vent), je corrige le cap, en plus on longe la côte, je ne veux pas finir comme Bright Star, rappelez vous de Bright Star, le catamaran de Franz, le copain de Sylvain et Isabelle d’Oxygen que nous avions rencontrés au Tuamotu et avec qui nous avions passé un très chouette 15 août ! Et bien Franz est retourné vivre en Australie après avoir fracassé son cata sur un reef, on ne sait pas s’il était endormi ou bourré, toujours est-il … Quand le capitaine émerge, et je dois dire que j’admire qu’il soit capable de roupiller comme un enfant quand on a du vent, des vagues et de la gite ainsi que nous en avons, il regarde notre trace sur Navionics et s’exclame

– Tu t’es débrouillée comme un chef !

Je ne sais jamais s’il se fout de ma gueule, il me félicite sur le même ton que si j’avais réussi à empiler des cubes.

L’arrivée se révèle un peu tendue dans la baie de Port Résolution, il fait nuit noire, l’entrée de la baie est étroite et il n’y a pas beaucoup de fond, pour affaler on y va dare-dare, je suis à la barre pendant que le capitaine fignole le rangement de la GV, mais où tu vas ?!  il m’a demandé d’aller vers les autres bateaux dont on voit les feux de mouillage, et je vais carrément à la perpendiculaire, ça cafouille dans ma caboche, je suis perdue, il me reprend d’urgence la barre et corrige le cap, je comprendrai plus tard qu’il y avait des lumières sur la côte et que je les avais confondues avec les feux de mouillage des bateaux, oublié le tu t’es débrouillée comme un chef … on dîne et on se couche sans se faire prier, que celui qui n’a jamais péché me jette la première pierre.

Le lendemain nous sommes d’attaque, annexe à l’eau, on s’arrête près d’un bateau français pour leur dire bonjour, Bernard, Alice et leur petite Léonie, ils ne sont pas passés par Lenakel pour la clearance, comme nous ils avaient envoyé un mail, on ne leur avait pas répondu non plus mais, forts de leur démarche, ils sont venus directement ici car ils avaient appris qu’un gars des customs vient 2 fois par semaine à Port Résolution faire les papiers pour les bateaux arrivés directement ici, bon bon bon, on dirait qu’on n’est pas malins,

– et pour l’immigration vous faites comment ?

– ah là, il faudra tout de même aller à Lenakel, on va voir si on peut nous trouver une bagnole

Ah ! pas si malins, il n’y a pas de loueur de bagnole dans le coin !

On continue pour aller à terre, à droite il y a une plage avec des pirogues et une ou deux annexes, à gauche une plage vide, le capitaine choisit celle de gauche, c’est un aventurier, moi j’aurais choisi celle où il y a déjà du monde, pas par facilité mais par déduction (par facilité). On slalome dans les cailloux et on tire l’annexe au sec, la vue est belle :

oh la belle vue, les plus sagaces sauront reconnaître Cap de Miol

On déambule sur la plage pour trouver un chemin, nous finissons par en deviner un qui s’enfonce vers l’intérieur et nous nous y engageons, sans trop savoir où nous allons … c’est la jungle, des bouts de chemin s’en vont d’un côté ou d’un autre, nous revenons sur nos pas, tentons les uns ou les autres,

Captain in the jungle

je commence à croire que nous allons nous perdre bel et bien, je me dis qu’on pourra toujours retrouver la mer, c’est comme une boussole, mais à force d’errer de droite et de gauche, on arrive sur un chemin plus large et on tombe sur un gars qui nous fait signe de le suivre, je lui dis que nous voulons aller voir le volcan (we want to go to the vulcano) (c’est ça le truc spécial qu’on est venu faire ici !) et il répond qu’il faut aller voir Stanly, on a gagné notre journée ! que je dis au capitaine, qui me répond qu’il le savait, il l’a lu sur un des sites de navigateurs, Navily je pense, quand on veut voir le volcan il faut trouver Stanly, ça s’écrit peut-être Stanley mais ça se dit Stanly.

Nous entrons dans Port Résolution, du nom du navire de James Cook (encore lui), on pourrait penser qu’il a découvert le Vanuatu mais que non point, c’est le Portugais P. Fernandes de Queirós qui a découvert une partie de l’archipel en 1606, puis d’autres îles par Bougainville en 1768, et enfin Cook en 1774 en a dressé un relevé et lui a attribué le nom de Nouvelles-Hébrides.… des enfants jouent et nous font des signes, des petits garçons hauts comme 3 pommes traversent un chemin la morve au nez, la machette à la main, le regard qui se veut être celui d’un dur, je leur fais des petits coucous de la main, regrette de n’avoir pas de bonbons à leur donner, et puis Stanly arrive, un homme plutôt petit, je ne saurais dire s’il a plutôt 30 ou 40 ans, mince sans être sec, en bermuda et torse nu, il tiraille les poils de sa barbichette l’air ennuyé, nous parlementons car c’est lui le préposé au volcan et le capitaine voudrait y aller aujourd’hui, mais on n’a pas réservé pensé je, ce n’est pas ça qui dérange Stanly :

– Il y a eu un mort ce matin dans le village et c’est moi qui dois m’occuper de tout (il l’a dit en anglais, j’ai compris mais je vous le fais en français, merci de votre compréhension compassion)

Je lui affirme que je comprends et demande si quelqu’un d’autre peut s’occuper de cette affaire, il tiraille sa barbichette avec encore plus de frénésie :

– C’est que c’est le conducteur qui amène les gens voir le volcan qui est mort

Ah crotte. Tintin pour le volcan. Je me garde d’exprimer notre manque de chance et prends un air affligé de circonstance, c’est moche pour le monsieur mais en même temps on ne le connaissait pas, la mort des inconnus a moins de réalité, toujours en triturant ses poils au menton, Stanly prend un téléphone portable dans sa poche pour tenter de trouver un autre conducteur, nous explique qu’il faudra trouver aussi une autre voiture, on devine à voir l’environnement qu’il n’y en a pas à tous les coins de rue, il nous renvoie dans notre bateau en nous promettant qu’il passera nous voir vers midi pour nous dire s’il a trouvé ce qu’il faut, il faudra payer 22000 Vatus (en gros 170 €), les prix sont internationaux ici comme ailleurs, y’a pas de raison.

Nous voulons retourner à la plage où nous avons laissé l’annexe mais tournons en rond dans ce village très étendu, un véritable labyrinthe, des enfants nous déboulent dans les pattes, yacht club ? yacht club ? on répond que oui sans savoir ce qu’ils veulent, ils nous emmènent jusqu’au yacht club dévasté, le capitaine me dit qu’il en avait entendu parler.

l’intérieur du yacht club, quelle tristesse, ça devait être pittoresque de boire un pot ici

Je leur demande où est la plage, et puis where is the beach, ils sont trop petits et ne connaissent ni l’anglais ni le français, ils se marrent comme des fillettes à un anniversaire, et puis une plus grande arrive, elle comprend, nous montre un chemin, on retombe sur la plage avec notre annexe presqu’aussitôt, c’est là qu’on voit qu’on avait fait un sacré détour à l’aller !

A midi, Stanly, cochon qui s’en dédie, passe en pirogue nous prévenir que ça sera possible demain, le lendemain nous nous pointons sur la plage de droite, arrivée directe au bled, c’est Werry qui nous accueille et comme on poireaute un bon bout de temps, je papote avec lui, il me fait goûter des navelles, me montre les arbres qu’il a lui-même plantés près de chez lui, me raconte qu’ici on se soigne en famille avec les plantes de l’île, que chaque famille a des connaissances spécifiques, si on a mal à la tête on va voir telle famille, si c’est mal au ventre c’est une autre, il n’y a pas de guérisseur, la santé de tous est une affaire de la communauté. Le véhicule qui doit nous emmener au volcan nous interrompt, merci Werry.

visitez Lenakel !

Nous pensons, au démarrage, que la piste chaotique va bientôt rejoindre une route plus traditionnelle, mais visiblement la tradition ici ce sont justement les pistes ravinées…

c’est la route principale

… qu’à cela ne tienne, nous en avons vu d’autres, quand soudain le pick-up tourne à 90 degrés et s’arrête devant un hôtel tout ce qu’il y a de plus hôtel où attendent quelques dizaines de personnes et d’autres pick-up, c’est quoi cette histoire ? nous ne sommes pas les seuls à aller voir le volcan ?! ils sortent d’où tous ces gens, mais ils sortent d’où ces acrobates avec leurs costumes de papier ?

Il y a 2 groupes, on nous envoie rondement vers celui où une jeune femme explique en français les règles de sécurité au bord du volcan, dit que ça gronde et que ça tremble et qu’il ne faut pas courir au bord du cratère, l’autre groupe est anglais, vous v’nez d’où ? je demande, ils viennent ici pour voir le volcan, dorment dans cet hôtel et repartent ensuite, d’autres retournent directement à l’aéroport, ils pensent déjà aux 2 heures de piste qui les attendent encore avec des mimiques de condamnés, on croit arriver dans l’île du bout du monde et on tombe sur une attraction touristique, c’est dingue, on nous fait signer une décharge comme en Amérique et remonter en voiture pour continuer vers le volcan en procession, je me crois dans le Pic de Dante, je n’en reviens pas.

à la queue leu leu

On nous débarque sur un parking et on monte en file indienne sur le chemin balisé jusqu’au cratère qu’on entend gronder …

la même coupe de cheveux exactement

Le  volcan Yasur sur l’île de Tanna est le plus accessible des volcans en activité dans le monde, il doit son nom, en langue locale, au dieu qui est à l’origine de la création de l’archipel du Vanuatu.

Il y a des excursions quotidiennes pour les personnes qui viennent le voir du monde entier, nous attendons que la nuit tombe pour mieux voir les projections de magma, le vent souffle et il fait frisquet, je sors mon bonnet.

on est au vent, ça évite de se prendre les bouffées de souffre dans les narines et de voir les gens tomber comme des mouches

Le sol est meuble et je ne me risquerais pas à aller le voir de trop près mais je m’avance tout de même …

ça gronde et ça vibre sous les pieds, c’est encore mieux que Disneyland

Plus la nuit tombe, plus on voit mieux

Le capitaine est au bord du gouffre

Il est l’heure de rentrer, le spectacle est terminé, on repart avec nos lampes frontales, un autre pick-up nous ramène à Port Résolution, je dis au capitaine que la route fait partie intégrante de l’aventure, il me demande si j’ai aimé, tu penses, j’ai adoré !

Demain on change d’île.

ils ont des super belles poules à Port Résolution

And now, here it is more and more especially for U !

  • Dans le Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas, Edmond Dantès prend la place de son ami décédé dans le sac mortuaire et est jeté à la mer par les gardes de la prison (il ne patine donc point sur les algues d’une escalier en pierre, mais dans une autre version il aurait tout a fait pu). Ce récit d’évasion a donné lieu à une épreuve de nage en mer de 5 km qui se déroule tous les ans à Marseille : le Défi de Monte-Cristo.
  • La loi du Karma : est une loi universelle qui peut se résumer au proverbe on récolte ce que l’on sème. Elle met en avant l’idée selon laquelle chaque action entraîne une réaction. Ainsi, l’énergie (pensée, action) que nous mettons dans le monde a une répercussion, immédiate ou future. On parle également de la loi de cause à effet. Notre vie entière est régie par un système d’action-réaction ou de cause à effet. D’après les croyances hindoues, tout ce qui nous arrive a lieu en raison des actions passées et les actions du présent affectent les vies futures. La loi du karma nous permet de comprendre que notre vie actuelle est à 100 % le résultat de nos actions, paroles et pensées précédentes. Elle nous rappelle par ailleurs que chaque action que nous entreprenons est comme une petite graine que nous mettons sous terre. Elle finira par pousser et, tout comme dans la nature, certaines graines murissent plus rapidement que d’autres. Ainsi, l’effet de certains de nos actes peut être rapide et pour d’autres pourraient prendre des décennies, voire des vies. Mais, une chose est certaine, ils nous reviendront et nous devrons faire face au résultat. D’après la loi du karma, l’énergie revient à nous tel qu’elle a été mise en œuvre. À l’image de la balle de tennis qui rebondit une fois lancée contre un mur, ce principe stipule que chaque action, parole ou pensée nous revient soit en mal soit en bien. Chez les hindous, chaque vraie bonne action engendre le dharma et chaque mauvaise actionne une dette karmique. Si nous voulons donc avoir un bon karma (la paix, l’amour, l’harmonie, la prospérité, etc.,), nous devons agir en conséquence.
  • Pourquoi le bateau lofe à la gîte (vous me direz si vous avez retenu quelque chose, ou même simplement compris ce que le capitaine a tenté vainement de m’expliquer) (ça me ferait chialer si je devai apprendre ça pour une interro) : https://www.culture-maritime.com/fr/page-he5_cours.xhtml
  • L’inénarrable Pic de Dante, avec l’incommensurable Pierce Brosnan, Dante’s Peak, à ne pas confondre avec la chanson Don’t speak de No Doubt : https://youtu.be/js_9broS1NI – et la chanson si vous êtes un nostalgique de 1995, aaaaah 1995 ! https://youtu.be/1leInEAlbjY

De la loyauté, des prières & de la sorcellerie

C’est samedi, bon sang ce que ça passe, on s’en retourne à l’anse Majic de la baie de Prony pour dormir tranquillou avant de continuer le dimanche sur Lifou, une des îles Loyauté, on en a en gros pour une vingtaine d’heures alors pas besoin de partir tôt, on se rend sur avec un bon vent au portant, ça réconcilie avec la plaisance et c’est fou ce que ça me soulage, la photo d’en haut c’est Lifou au petit matin, comme vous le constatez c’est tout plat, quand on voit une île on a l’impression qu’on est presque arrivé mais c’est trompeur, souvent il y a encore un bon bout de chemin à faire, surtout si on doit en faire le tour. Lifou c’est Drehu en langue drehu, et l’origine du nom de Loyalty Islands remonte aux navires de commerce britanniques qui ont découvert fin du XVIIIe siècle des insulaires honnêtes et amicaux, le ton était donné.

je vous ai mis le parcours en rouge, je vous mâche le boulot (en vrai, on a serré plus près de l’île, on évite le chemin inutile)

Nous arrivons enfin dans la marina de , toute petite la marina, et pas profonde, nous avançons avec l’œil rivé sur le sondeur, il y a longtemps que nous n’avons pas râclé le fond et ce n’est pas aujourd’hui que nous allons réitérer ce genre d’exploit nous sommes-nous promis en notre for intérieur chacun de son côté, on nous a indiqué une place il y a 2 jours par mail parce qu’aujourd’hui c’est lundi mais c’est Pentecôte, tout est fermé, no body à la capitainerie, heureusement une nana qui habite sur un bateau voisin nous file un badge pour nous permettre de sortir du ponton afin, entre autres, de se rendre aux sanitaires … les sanitaires ! bon, le WC passe encore, il est relativement récent, je lui file un petit coup de nettoye et puis ça va, mais la douche, la douche ! elle n’a jamais dû voir d’éponge, la vasque est crasseuse, vaseuse, poisseuse, je me lave sur la pointe des pieds que je désinfecte ou quasi une fois revenue au bateau, une fois cette précaution prise je range je lave j’essuie (à l’occasion je pique aussi, à la machiiii-neuh), le capitaine s’en va faire un tour, ici la nuit tombe tôt, elle est déjà répandue partout quand il revient, un peu dépité, mais pourquoi ce faciès désappointé ô capitaine ?

– biiiiiin, c’est que je suis parti pour trouver un resto mais ….

Mais il n’a trouvé qu’un snack chinois et il a réservé car c’est MON ANNIVERSAIRE !

le snack chinois de Wé, ouvert les jours fériés, ouvert le soir, j’irai allumer un cierge

C’est tellement gentil d’y avoir pensé (en même temps il est entraîné depuis moult, c’est le même jour que sa maman), je commande des crevettes et du riz, le capitaine un Pad Thaï (jubilation contenue) et, incroyable, ils ont du vin, une petite bouteille comme dans les avions dis donc, du pays d’Oc, à se croire à la maison, ça fait l’affaire, je n’aurais jamais cru trouver un resto quel qu’il soit sur cette île quand je vois comme on a ramé sur le Caillou ! Après avoir fêté dignement l’évènement nous nous couchons tôt, demain on fait le tour de l’île donc il faudra tomber de la couchette dès l’aube pour rentabiliser la location de la voiture, le capitaine est très à cheval sur la rentabilité.

Aussitôt tombés de notre couchette, route vers le Nord, baie du Santal, la grande baie côte Ouest, du santal mesdames messieurs, oui, du santal ! je veux voir les forêts de santals ! rien que d’y penser j’ai son odeur voluptueuse qui m’envahit, mmmmmmh du santal ! Dès le découverte de Lifou (attribuée au navigateur français Jules Dumont-d’Urville en 1827 qui a établi une cartographie complète des îles Loyauté en 1840) l’appât du bois de Santal a attiré des trafiquants, mais loin de nous l’idée de trafiquer quoi que ce soit, d’autant que pour couper un arbre il faut l’accord des chefferies et des clans gardiens de la terre, ça ne rigole pas, le grand chef Ukeinessöti Sihaze a validé la coupe de bois de santal vert par un acte coutumier avec une condition : que le bois soit vendu à une usine de santal basée à Lifou, il n’a pas perdu le nord. La bonne nouvelle c’est que pour un arbre coupé, l’exploitant doit en planter trois, il faut quand même attendre 25 à 30 ans pour que l’arbre atteigne sa maturité, il ne faut donc pas couper à tout va, déjà qu’il a pénurie et que des chimistes travaillent sur des molécules de substitution comme le Sandalore ou le Polysantol… je vous le dis parce que quand on utilise une goutte d’Huile Essentielle de Santal, on ne sait rien de tout ça, on est au bout de la chaîne sans se douter … doutons nous, doutons nous !

Le Santal désigne certains bois appartenant principalement au genre Santalum, de la famille des Santalacées. Ces espèces d’arbres poussent naturellement en Inde, au Népal, en Australie, en Nouvelle-Calédonie, au Vanuatu et à Hawaii.

Outre le fait que la Maison Chanel utilise les essences du santal dans ses parfums et soutient depuis 2009 la filière néo-calédonienne, ce bois a des vertus thérapeutiques qui se révèlent un tantinet moins glamour, à savoir une action contre les hémorroïdes (ainsi que les varices et tous les troubles de la circulation sanguine et lymphatique). Il est également antalgique et anxiolytique. Bien. Mais encore ? Son parfum pénétrant et boisé sert il à autre chose si tant est que les odeurs aient un effet sur les êtres (si oui tapez 1, si non tapez 2) ? … et bien sachez que, après avoir apaisé les douleurs hémorroïdaires et calmé l’esprit, il ouvre le cœur à l’amour et aide à la méditation comme c’est le cas dans la tradition bouddhiste depuis des millénaires, et cela va encore plus loin : le Bois de Santal possède des vibrations spirituelles très fortes, on le brûle lors de rituels à la Pleine Lune en le mélangeant avec de l’encens naturel Tibétain (ou Frank Incense).

L’encens du Bois de Santal, quant à lui, est l’un des plus puissants dans le monde ésotérique. Il apporte la chance et la fortune, conjure le mauvais sort et brise la malchance surtout si on le combine avec de la lavande, on l’utilise dans les rituels de sorcellerie liés à la protection, à la guérison et lors d’exorcismes (faudra que j’essaie avec le capitaine, sors de ce corps Florence Arthaud !)

Si ça vous dit un peu de magie, voilà un rituel qui ne mange pas de pain : faites un vœu, puis écrivez le sur un copeau de Bois de Santal, et brûlez le dans un encensoir (ou un chaudron si vous êtes piqué.e de sorcellerie et disposez de tous les accessoires liés à cette noble pratique). Restez là surtout car il faut regarder le bois brûler tout en visualisant le dit vœu (conseil pratique, écrivez un vœu concis sur un petit morceau de bois, sinon vous en avez pour des plombes), et partagez moi vos succès et insuccès surtout, que l’on puisse valider ou non ce rituel.

Enfin, et parce que ce sujet me goûte, je vous livre encore ces deux pépites : les graines de Bois de Santal aident à augmenter son propre niveau spirituel quand elles sont portées en collier et enfin, répandre de la poudre de Bois de Santal dans une pièce disperse les mauvaises ondes et les esprits malfaisants, vous êtes parés (j’ai l’air de me moquer mais pas du tout, c’est très sérieux et ça n’empêche pas de plaisanter)

« S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort »

du talentueux Pierre Desproges
Le cap Aimé Martin au Nord de la baie du Santal

On roule, et au passage nous nous arrêtons à la Pointe d’Easo et là, surprise ! nous voilà à Lourdes, accueillis par cette sculpture … comment dire …

Ma curiosité piquée, nous suivons le chemin indiqué et arrivons à l’église Notre Dame de Lourdes, qui l’eût cru car ce lieu a été tabou et inaccessible pendant des siècles, mais un projet de phare inabouti et une installation d’un poste militaire supprimé en 1870 plus tard, une voie était tracée, le Père Fabre en a profité pour y fonder un sanctuaire et faire venir une statue de la Vierge qu’il a fallu hisser et tirer par des sentiers rocailleux et escarpés jusque là :

2,5 mètres et 2 tonnes la pucelle

Après cet arrêt marial et la lecture de ces prières, nous remontons tout au Nord et arrivons aux falaises de Jokin, c’est là que nous rencontrons Clarisse.

Elle est femme de chef (j’apprendrai plus tard de Christiane et sa petite moue de dédain, qu’il ne s’agit en fait que d’un petit chef), n’empêche que petit ou pas, Clarisse nous prévient de ne pas passer par la chefferie sans elle, sinon il pourrait nous arriver des bricoles, nous savons que les kanak ne sont plus cannibales, mais on ne va pas aller chatouiller un chef non plus (des fois j’ai lu que kanak était variable, d’autres fois invariables, alors je l’accorde ou pas, c’est selon). J’évoque avec elle les soins de la famille, parce que jusqu’ici j’ai entendu un peu de tout, j’attends toujours de rencontrer un guérisseur qui m’en raconte parce que jusqu’ici la règle c’est le silence (tout doit rester secret, c’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle cette médecine Kanak n’est pas reconnue, en plus chacun y va de ses propres recettes, ça ne facilite pas les choses), ou alors ça sent un peu l’entourloupe si je puis me permettre :

Clarisse éclate de rire, me réponds que les zoreilles croient ce genre de truc mais que ce sont les tantes qui soignent les membres de la famille et pas des guérisseurs, que les recettes de transmettent entre les femmes qui connaissent les plantes, elle-même demande conseil aux vieilles femmes et finit par connaître ce dont elle a besoin pour traiter les maux classiques de sa famille, par exemple pour soigner le muguet des enfants elle prend 3 feuilles de noni qu’elle découpe, passe au feu, roule et fait infuser, et pour en passer le mauvais goût, 3 feuilles de fougère qu’elle infuse également, elle me montre une plante de son jardin dont elle utilise le jus pour les problèmes d’oreille (on dirait du lis des bois tacheté, Clintonia Umballulata, mais je ne l’affirme pas), elle se sert également de l’huile du coco germé pour les plaies (l’huile à l’intérieur de la noix tombée de l’arbre et où pousse un nouveau coco), me parle de l’utilité des cosses d’un arbre dont elle ne connaît pas le nom, je lui suggère le flamboyant mais elle ne sait pas. Elle-même a eu recours à des plantes médicinales, notamment pour être fertile, on ne lui a pas demandé son avis et on lui en a fait boire, mais elle a hissé le drapeau blanc au bout de 6 enfants, elle me parle du jus des banians que l’on fait boire aux femmes et aux hommes aussi pour les rendre fertiles, elle ne veut plus d’enfant, je lui demande si elle a une contraception, oui, elle a demandé à son gynécologue de lui prescrire le même mode de contraception que celui qu’il prescrit à sa femme, alors il a arrêté de lui prescrire la pilule et a changé pour un stérilet aux hormones … elle me dit que lorsqu’elle prend des plantes, c’est pour faire son devoir envers la médecine kanak après avoir fait son devoir envers la médecine des blancs …en fait, la médecine pour les kanak, c’est un mélange de coutumes et de modernité avec une lutte entre les deux, Clarisse me dit qu’il est souvent plus facile de recourir à des médicaments que de prendre sa voiture pour aller chercher je ne sais quelle fougère dans la forêt, que lorsqu’une femme revient de l’hôpital avec un traitement médicamenteux, le guérisseur (ah ! donc il y en a !) (il y en a de moins en moins et ils sont de moins en moins bons, tout se perd, on m’a dit que c’est pareil pour les grands chefs, ils ne sont plus aussi grands) lui intime de ne pas les prendre et lui donne des plantes en échange, c’est comme ça notamment qu’une dame diabétique a eu une gangrène … je raconte à Clarisse que le fils d’une amie fait actuellement un remplacement à l’hôpital de Nouméa, il est radiologue et a dit à sa mère qu’il n’a jamais vu ailleurs des radios avec des problèmes aussi avancés, Clarisse me répond que beaucoup de personnes n’avouent pas quand ça ne va pas, car la maladie est vue comme une punition, elles ont honte et se cachent, et ne se soignent donc pas … au final, il y a 4 médecines :

  • La médecine des maux de tous les jours : des pratiques familiales aident à se maintenir en forme et les bobos sont soignés par la pharmacopée familiale. Les blessures qui se voient (fracture ouverte ou plaie purulente par exemple) sont considérées comme étant moins graves que les blessures invisibles (mal de tête, douleur au ventre…)
  • La médecine des blancs ou maladies du docteur : c’est la médecine occidentale, arrivée avec les colons. De nombreuses nouvelles maladies ont été introduites lors des vagues de colonisation (lèpre, tuberculose…). Certaines maladies n’ont pas de nom en langues kanak. Par exemple, le mot cancer n’existe pas dans les langues locales. C’est le mot blessure qui est utilisé pour nommer cette maladie. Les malades qui consultent les médecins occidentaux en attendent une guérison rapide (en métropole aussi) (et je vois la même chose avec la Médecine Traditionnelle Chinoise).
  • La médecine pour réparer une faute : les malades y ont recours lorsque des symptômes perdurent et que la médecine occidentale semble inefficace. Le terme malheur est préféré à celui de maladie lorsqu’une personne est confrontée à des pathologies longues où les traitements sont inefficaces. Les kanak attribuent ces malheurs à une faute originelle commise par le malade. Cela peut être une transgression, un comportement irrespectueux envers un oncle, un chef ou un vieux, un oubli ou un geste défaillant lors d’un rituel (faut pas se louper). La maladie est perçue comme le signe d’une sanction de la part des esprits des ancêtres qui font un rappel à l’ordre. Dans son parcours de soin, le malade doit alors identifier la faute originelle, puis la réparer et obtenir le pardon du clan lésé (les ancêtres et leurs descendants) pour améliorer son état de santé. Alors ça, c’est le genre de truc qui me fout en rogne : au lieu d’avouer leur incompétence devant un cas, les soignants lui renvoient la balle en le culpabilisant, c’est malhonnête et honteux, ça se fait couramment chez nous aussi, ne serait-ce que les toubibs qui disent que le problème est dans la tête quand un traitement n’a rien donné, vraiment on n’est pas encore bien loin de ce genre d’ânerie …
  • La médecine pour désenvoûter : elle intervient pour contrer des malheurs provoqués par la jalousie d’un tiers ou liés à une faute grave comme l’intrusion, volontaire ou non, dans un lieu tabou. Un ancêtre malveillant envahit le corps du malade et peut le conduire à la folie, voire la mort. Seuls des spécialistes ont la capacité d’identifier l’origine du mal et désenvoûter le malade. Dans les grandes chefferies du Nord et des îles Loyauté, les grands chefs sont souvent entourés de spécialistes de la guerre rituelle qui punissent tous ceux qui menacent leur autorité ou leur manquent de respect. Je voudrais bien voir ce qu’ils appellent manquer de respect, a priori élever un avis contraire est pris comme manque de respect, comment faire évoluer les choses en ce cas !

Clarisse m’avoue qu’elle a découvert la Lumière et qu’elle prie Dieu, qu’elle ne croit plus aux superstitions kanak, moi ça me paraît passer d’une superstition à une autre, mais bon, on peut penser que le progrès passe par là … Avant de se quitter, elle tient à nous faire visiter la Case du Chef, être accompagnée d’elle nous sert de laisser-passer, je suis hyper émue de pénétrer dans la hutte, je dirai plusieurs fois hutte, elle me reprendra à chaque fois, c’est une case, pas une hutte.

Clarisse nous a donné une papaye et nous avons mangé de l’igname que les sujets ont offert au chef comme le veut la coutume je ne me lasse pas de changer la tête du capitaine 😄

L’entrée à droite est pour le chef et la femme du chef, l’entrée de gauche pour les manants :

Il faut toujours faire du feu pour que la case ne pourrisse pas avec l’humidité, ça fume encore mais il va falloir faire quelque chose Clarisse ! Le poteau central représente le chef et les soutiens les sujets, il y a toute une symbolique très complexe pour chaque partie de la case (je vous épargne le sujet)

du beau boulot !

La case fait office de lieu de cérémonies, de lieu de vie ou encore elle sert de local annexe, elle est ronde pour favoriser la discussion, Clarisse me dit que lors du dernier cyclone, tout le monde s’est réfugié dans la case qui n’a pas bougé alors que les autres maisons ont été détruites en tout ou partie, le vent n’a pas de prise sur ces cases … visiblement la case sert aussi à étendre le linge quand il pleut dehors, je ne sais pas comment le prennent les ancêtres depuis l’au-delà mais ça risque de filer une bonne et longue maladie à je ne sais qui (à moi peut-être si d’aucuns pensent que je me gausse)

tous les beaux tissus sont des cadeaux pour la coutume, c’est pratique la coutume

Après avoir quitté Clarisse, nous finissons le tour de l’île, passons par la baie des tortues,

voyons des églises un chouïa mégalos

et puis des cases presque partout, ici on sent la tradition à plein nez, Christiane nous expliquera qu’il y a de plus en plus de cases qui ne sont pas entretenues parce que les jeunes s’en vont et il n’y a plus de bras pour entretenir le feu à l’intérieur, ci-dessous un petit florilège de cases, belles ou en déconfiture, un établi comme on en voit souvent et qui servent à vendre des bananes ou des ignames au bord de la route, des cimetières pleins de couleurs et puis Louis ! que nous avons pris en stop et qui a pris la pose pour que je le photographie :

Parfois des barbelés interdisent d’aller sur une plage ou le bord d’une falaise, même dans des endroits indiqués comme touristiques

Nous allons déjà laisser Lifou derrière nous, je peux dire que ce pays Kanak m’a fascinée, son histoire, ses coutumes, ses plantes, ses secrets, ses femmes, je suis conquise, quelle chance d’être passée par là ! … maintenant, direction le Vanuatu, je suis prévenue, on va devoir faire du près, heureusement ça n’est pas loin, 150 NM de Wé jusqu’à Lenakel, une paille !

une carcasse de voiture transformée en jardinière, une nouvelle vie !

A little bit more pour les fanatiques :

  • Anecdote à propos du cannibalisme kanak : En novembre 1856, Le Messager de Tahiti publie la lettre d’un colon installé à Kanala où il est le seul Blanc. Il écrit à un ami : « Mon cher docteur, je suis au milieu des sauvages, il est si rare de voir entrer ici un navire, que je puis me regarder complètement en dehors de la civilisation… Ils sont anthropophages, et j’ai assisté à plusieurs festins de chair humaine. Quand une tribu est en guerre, elle envoie en cadeau à une tribu son alliée les deux ou trois premiers prisonniers qu’elle fait ; le chef reçoit ce cadeau avec pompe, rassemble tout son monde, leur fait voir les captifs, leur fait un discours avec une volubilité à perdre haleine. Le discours fini, les danses commencent, accompagnées de hurlements et de cris épouvantables. Ils m’ont envoyé chercher plusieurs fois pour assister à leurs festins […] Le chef aliki leur distribue les membres du mort. Un de ces Indiens, prenant un des mollets, me dit que ce morceau est le plus délicat de tout individu. Pour remplacer le couteau, qui leur manque, ils se servent d’une feuille de roseau, avec laquelle ils enlèvent de belles tranches, les mettent entre deux feuilles de bananiers, et les font cuire sur la braise. Ils m’ont offert plusieurs fois de partager leur repas, me disant que c’était excellent ; je leur ai fait comprendre qui les Oui-Oui ne mangent pas leurs semblables. Oui-Oui, c’est le nom qu’ils nous donnent. »
  • Dans cette médecine kanak il y a des devins, des voyants et des guérisseurs : le devin pratique la technique divinatoire. C’est toujours un homme. Il est l’héritier d’une tradition qui se transmet au sein du clan et communique avec les ancêtres par des rites et du matériel de cérémonie contenu dans un panier. Il est également le prêtre et le guérisseur de son groupe. Le voyant (peut être aussi guérisseur) est une personne qui a un don de voyance. Cela peut être un homme ou une femme. Son don n’est pas forcément hérité et a pu être contracté au cours d’un événement. Le voyant établit son diagnostic en faisant des rêves, en interrogeant le malade et sa famille, en récitant sa généalogie et en communiquant avec les ancêtres. Le voyant propose un traitement s’il est aussi guérisseur. Les guérisseurs ont le droit de soigner. Ils proposent des traitements et pratiquent des rituels pour soigner à la fois le corps, l’esprit et les conflits. Leurs connaissances proviennent d’un héritage oral séculaire au sein des clans. Ils sont réputés par le bouche-à-oreille lorsque leurs remèdes sont efficaces Chaque guérisseur possède son propre savoir-faire, sa propre pharmacopée et sa spécialité. Certains fabriquent les médicaments d’autres communiquent aussi avec les esprits (voyant ou devin), certains ont des aptitudes pour la petite chirurgie : soigner des fractures ou l’extraire un bout d’os ou de corail dans le corps , d’autres jettent un sort. Le traitement par la magie est pratiqué à l’aide de petits paquets ficelés, les waceng, contenant des plantes spéciales, une pierre, des phanères (poils, cheveux, cils, ongles) ou un os.
  • Pourquoi la MTK, Médecine Traditionnelle Kanak, n’est pas reconnue légalement : La société kanak est une société initiatique : certaines choses ne peuvent circuler que dans un cercle étroit d’initiés. Les groupes, segmentés en tribus, clans, lignages, ont des connaissances, des savoir-faire qui leur appartiennent en propre, liés souvent à un ancêtre spécifique. Et, à l’intérieur des groupes, certaines personnes, hommes ou femmes, ont acquis des pouvoirs, la notoriété venant avec les résultats obtenus. Les savoirs ne sont pas tous concentrés entre les mains des mêmes individus. Et la recette de telle ou telle médecine, qui est la propriété d’un groupe, ne peut pas être transmise au public. Dans certaines croyances, le secret sur les médicaments est aussi lié au fait qu’une divulgation de certains savoirs ferait disparaître leur efficacité. De plus, l’usage des tradicaments est en principe soumis à une autorisation coutumière et c’est un remède secret – doublement interdit par le droit français car les seuls produits de soins licites sont les médicaments autorisés (csp, art. L5121-8) et le droit interdit les remèdes secrets dont la composition exacte est inconnue.

Quelques utilisations médicinales kanak de cette luxuriante végétation !

  • Le Santal, déjà évoqué plus haut – Santalum austro-caledonlcum : le jus des feuilles écrasées est utilisé en massages légers sur les hématomes et les contusions. Dilué et bu il procure un soulagement respiratoire mis à profit dans les affections broncho-pulmonaires. Une plaque d’écorce interne et odorante grande comme une paume et prise à la base du tronc, râpée et macérée dans un litre d’eau froide pendant quelques minutes fait le même effet. Il s’y ajouterait une action aphrodisiaque qui est également recherchée dans les onctions parfumées à l’essence de Santal. La cuisson rend le Santal antiseptique. Les écorces grattées cuites avec du coco râpé font une pommade qui apaise les démangeaisons de la bourbouille des enfants et l’empêche de se surinfecter . Il faut cuire le mélange dans un morceau de feuille de bananier, au four.
  • Le faux-tabacArgusia argentea : si on demande un remède contre la gratte, presque toujours on vous indique le faux-tabac. Il en existe beaucoup d’autres, mais le faux-tabac est le plus populaire, son action consiste à calmer les démangeaisons qui valent son nom à un empoisonnement causé par les poissons (ciguatera). Il n’élimine pas les toxines et aide seulement à supporter la crise (qui se résoudrait aussi bien sans lui). Son écorce en infusion est tonique. Ses fruits sont toxiques, provoquant des vomissements et de la diarrhée.
  • La fougère arborescente, déjà vue dans d’autres articles – Cyathea intermedia : en MTK, ses bourgeons sont consommés comme contraceptifs
  • Le Méamoru – Plectranthus Parviflorus : pour les Kanak, c’est le symbole de la vie. Dans la région du centre de la Grande Terre, les femmes soignent les maladies des yeux et purgent les bébés après décoction de ses feuilles et de sa tige.
  • Le palétuvier – Rhizophora mucronata :  la décoction de son écorce est employée pour soigner la lèpre.
  • Les Impatiens cultivées dans les jardins – Impatiens walleriana ou Balsamine de Waller seraient utilisées en décoction pour faciliter les accouchements. En shampooing, l’infusion de leurs feuilles favoriserait la croissance des cheveux.
  • J’avais d’abord déguisé le capitaine en pirate, mais il n’avait pas l’air gentil, alors j’avais changé pour une tête gentille 😄

Où il est question de bagne, de tsunami & de magie

Donc le fort Teramba, bon, a priori on se dit qu’on va visiter un vieux fort et puis voilà, et bam ! la claque, on ne peut pas comprendre l’enchaînement de ce qui s’est passé ici sans connaître ces faits … assoyez vous et prenez votre temps pour lire cette histoire, ça vaut vraiment celle de Jean Valjean …

Transportons nous du temps où les individus ayant échappé à la peine de mort étaient condamnés aux galères et aux fers, sautons directement en 1810 quand ces condamnations furent muées à la peine des travaux forcés à accomplir dans les bagnes situés dans les villes portuaires de Brest, Marseille, Toulon, Rochefort ou autre, vous y êtes ?  Okaye, mais déjà le temps a passé, déjà c’est la surpopulation et déjà la dégradation des conditions de vie dans ces établissements, aussi Napoléon III se voit il contraint d’adopter, le 30 mai 1854, la loi dite de la transportation, loi qui ordonne d’envoyer les condamnés à la peine de travaux forcés dans les bagnes situés outre-mer.

Une tête pas commode le Petit (surnom donné par Victor Hugo qui avait placé sa confiance en lui pour les élections présidentielles de 1848 et qui s’est estimé trahi par celui qu’on appelait aussi Badinguet)

Je me demande quelle tête il avait le matin quand sa moustache tombait sur les côtés, m’est avis qu’Eugénie ne devait pas le trouver très glam …

Bon, au départ on envoie tout ce joli petit monde en Guyane, mais le climat décime presqu’autant les gardiens que les bagnards, alors même si La Nouvelle Calédonie n’est pas la Terre Promise, et parce qu’on y a besoin de bras pour les travaux les plus pénibles de la colonisation comme la construction de routes et de ports, le 2 septembre 1863 la Nouvelle Calédonie devient la nouvelle terre d’exil (diantre, c’était il y a seulement 160 ans).

Et puis il faut bien la peupler cette colonie, tout en gardant séparé l’ivraie du bon grain de la Mère Patrie, alors idée : les condamnés à plus de 8 ans de travaux forcés seront tenus de résider dans la colonie pendant un temps égal à leur condamnation, ensuite advienne que pourra, et pour les peines supérieures, la résidence deviendra définitive, tant pis pour eux. Cependant, et comme il faut toujours agiter une carotte sous le nez de l’âne, pour les plus méritants il sera possible de leur obtenir un emploi dans les administrations locales ou pour le compte de particuliers, ou de leur octroyer une concession de terre pour s’y refaire une existence … merci qui ? merci Napo !

Alors oui, on peut toujours rétorquer à cela qu’il ne fallait pas outrepasser la loi qui n’est pas faite pour les chiens, mais précisons les choses : les bagnards étaient pour près de la moitié accusés de vol, 14% des pour contrebande de tabac, 13% pour contrebande de sel, et 5% pour vagabondage, on voit à quel point ceux-là représentaient un danger pour la société, et comme disait justement Jean Valjean « à Londres, 4 vols sur 5 ont pour cause immédiate la faim », il n’y avait pas qu’à Londres, bref, toute cette sale engeance valait bien de faire un voyage de 3 à 6 mois enfermés dans des cages sur les bateaux qui les embarquaient pour ce bagne… (à midi, le capitaine, qui lit les infos paisiblement sauf quand il s’agit de rugby, m’annonce soudain à voix haute et claire que le parlement va durcir les peines contre les squatteurs, pourquoi cette nouvelle plutôt qu’un truc sympathique, ça …je me suis mise à postillonner aussitôt de toute ma verve que vraiment, le monde ne change pas !)

Mais revenons à nos bagnards : pour grossir les rangs de cette manne de main d’œuvre gratuite, on se met à y envoyer aussi des déportés politiques (notamment Louise Michel qui osa porter des pantalons alors que la loi l’interdisait aux femmes, même si ce n’est pas pour cette raison qu’elle y fut envoyée) et des relégués (récidivistes de petits délits), et puis l’état, en leur payant le voyage, va favoriser la venue des femmes et autres membres de la famille des transportés, et même de femmes acceptant d’épouser un condamné célibataire, elles vont être plusieurs centaines à venir peupler cette colonie, quel courage les filles !  la population actuelle compte, par la force des choses, pas mal de bagnards dans ses ancêtres.

A compter de 1896, pour privilégier la venue de colons libres, le gouverneur Paul Feuillet décide de fermer ce qu’il appelle « le robinet d’eau sale » (ça vaut tranquille le karcher de Nicolas Sarkozy mais ça a fait moins de foin à l’époque). Les derniers forçats finissent de purger leur peine et le bagne ferme progressivement et définitivement ses portes entre 1924 et 1931.

le fort Teremba restauré, ces cellules et s guillotine … et la superbe vue depuis le haut de la tour

Au total entre 1864 et 1897, ce sont près de 31 000 condamnés qui ont été envoyés en Nouvelle-Calédonie. 94% d’entre ont été condamnés à plus de 8 ans de travaux forcés et sont donc tenus de rester à vie en Nouvelle Calédonie comme vu plus haut, et comme on octroie aux plus méritants une concession de terre pour y développer de l’agriculture et de l’élevage, ça fait pas mal de monde puisque la plupart de ces bougres n’étaient pas d’odieux criminels comme on l’a vu aussi… Or, et c’est là que le bât blesse, le plus souvent ces terres sont soudoyées aux Kanaks qui sont repoussés de plus en plus loin sur leur territoire, et puis, annus horribilis, une sécheresse exceptionnelle va amener l’administration à autoriser le pacage sur un domaine plus étalé mais non clos qui fait que le bétail va causer des ravages dans les cultures de tarots et d’ignames considérés comme sacrés et qui nourrissent les kanaks. Cela va aboutir à sentiment d’injustice grandissant et conduire les Kanaks à se soulever lors de la révolte de 1878 sous l’impulsion de l’emblématique de chef Ataï de la tribu de Komalé. C’est la totale : attaques sanguinaires, massacres de colons et de population locale, destruction de stations d’élevage et de commerces de brousse tenus par des européens, tribus rayées de la carte et leurs terres confisquées, la désolation, tout cela va aboutir à une profonde défiance entre les deux communautés, imprégner les mémoires, nourrir la rancune, et tisser la toile des évènements futurs …

A la lecture de ce panneau, le capitaine me dit tu vois bien isabelle, sans cette main d’œuvre il y a des travaux qui n’auraient pas pu être réalisés !

– M’enfin ! m’étranglé je, si on avait proposé à ces pauvres gens de l’argent pour venir s’installer ici alors qu’ils crevaient de faim en France ils seraient venus ! c’était pour avoir de la main d’œuvre gratos et c’est tout !

PS : à ma grande peine, je me demande si c’est vrai, parce que j’ai vu et je verrai plus tard des îles sur lesquelles d’anciens travaux réalisés ne sont jamais entretenus et s’effondrent, ou en fait rien n’est entretenu, je le disais justement ce matin au capitaine alors que nous marchions sur une piste pour trouver un marché (on est mardi, il était fermé le marché, on devrait le savoir depuis le temps, une autre fois on a fait 6 kilomètres pour rapporter 2 pamplemousses, le marché était ouvert mais il n’y avait que quelques pamplemousses et des bouteilles de citronnade maison, aujourd’hui, là où on est  on ne compte pas en distance mais en temps, on a marché 2 heures pour trouver un pain mou et sans sel, j’étais contente, nous ne sommes pas revenus bredouilles), je lui disais donc que je finis par me demander si au bout du compte il n’y a pas des gens qu’il faut obliger à faire certains travaux sous la menace, sinon ça ne se fait jamais, le capitaine n’a pas répondu, il avait suffisamment chaud comme ça pour ne pas entamer tout un débat (rien que moi, déjà, ça m’est déjà arrivé que ça soit sous la menace que je finisse par faire ce qu’il y avait à faire).

La couleur rouge brique de cette terre est due à la latérite qui se forme par l’altération d’une roche contenant du fer

Mais pour l’heure d’aujourd’hui, nous sommes toujours en Nouvelle Calédonie, après la brousse et la savane de la côte Ouest et du Nord, la forêt humide de la côte Est, nous descendons vers le sud rouge et son maquis minier, arrêt dans une pizzeria, on a même du mal à y croire qu’il existe ici une véritable pizzeria et qu’on soit tombés dessus (le capitaine est aux anges) (moi aussi, ils ont du kombucha artisanal dis donc !), causerie avec le tôlier, un zoreille installé depuis 25 ans et qui n’a toujours pas le droit de vote (pour satisfaire aux exigences des indépendantistes, le droit de vote est restreint aux citoyens résidant de longue date et de manière continue en Nouvelle-Calédonie, et exclut les personnes installées après 1994), il nous raconte un peu la vie ici, nous dit que pour vivre dans la brousse il faut avoir toujours un fusil dans son 4X4 et un chien, le choisir méchant, le chien. Ce qui confirme que la profonde défiance n’est pas totalement dépassée, en tous cas pas pour tout le monde…mais bon, d’un côté on entend toutes ces histoires, de l’autre on croise plein de kanaks super gentils, enfin, quand on en croise …

… parce que sur la route du sud, on n’en croise guère non plus, heureusement si, un qui arrête son pick-up pour nous prévenir que nous ne sommes pas sur la bonne route et que la barrière va fermer et nous coincer pour la nuit, nous nous sommes engagés sur une piste qui mène à des mines, par bonheur la barrière est encore ouverte quand nous y arrivons, nous n’aurons pas à dormir dans voiture, en plus j’ai une bonne nouvelle, j’ai trouvé un hôtel à 30 bornes, soit une bonne heure de route vu la vitesse à laquelle nous roulons … 3 heures plus tard, la capitaine coupe enfin le contact, je l’applaudis, il a patiemment slalomé sur cette route plus trouée que la cervelle d’un mafioso victime d’un contrat, les automobilistes d’ici disent que ce sont des nids d’autruche plutôt que des nids de poule et que la route c’est leur cauchemar. On le comprend.

On a longé l’usine du sud, Vale Nouvelle-Calédonie, qui extrait et produit du nickel et du cobalt – l’abondance des ressources du sous-sol de Nouvelle-Calédonie a permis l’extraction de cuivre, de plomb, de cobalt, de fer, de manganèse ou de chrome, aujourd’hui presque toutes stoppées, l’économie néo-calédonienne est surtout fondée sur le nickel, qui représente environ un quart des réserves mondiales, y’a de quoi voir venir.

C’est papa qui aurait été content de la voir !

Le lendemain, rando dans la forêt tropicale bourrée d’espèces endémiques autour de Port Boisé, fantastique végétation, sublime rando, pas difficile pour un sou mais avec des gués pour distraire le marcheur, parfait !

Le capitaine a un sac étanche, je lui ai refilé mon portable, c’est si vite arrivé de riper sur un caillou !

Et puis en repartant sur Nouméa, nous passons par Yaté et le parc de la Rivière Bleue. Nous passons le long de la forêt noyée, mystérieuse, des bras tendus vers le ciel en appel désespéré, on dirait les damnés de la terre, le capitaine s’effare tu as trop d’imagination isabelle ! est-il possible d’en avoir trop ? (les âmes damnées sont, dans cette réalité rationnelle qui est celle du capitaine, des chênes gomme morts, noyés par un lac artificiel il y a 60 ans)

Ça me rappelle dans une rue de Christchurch, on voit ce truc, le capitaine

– Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

– Une étagère géante !

– C’est un parking enfin, isabelle !

Alors pourquoi il demande ?

Je rentre de cette expé avec une foule impressionnante de données et de recherches à mener, quelle abondance de végétaux et d’utilisations médicinales, une mine d’or, j’en apprendrai aussi beaucoup à Lifou, une des îles Loyauté, mais pour l’instant c’est retour à Nouméa, la radio répète inlassablement les interdictions de baignade à cause des requins,

cette année un touriste australien a succombé à des morsures de requin en se baignant tranquillou à la Baie des Citrons, ça a fait du bruit parce qu’en général les requins s’attaquent aux pêcheurs sous-marins mais pas aux touristes qui barbotent, ça, ça fait très dents de la mer, c’est mauvais pour le maigre tourisme, en plus la Baie des Citrons c’est vraiment LA baie touristique, la poisse quand ça vous tient ça ne lâche pas,  il y a eu 3 autres attaques sans décès + encore 1 mort à Poum, un homme de 40 ans qui pratiquait la chasse sous-marine, déjà que je ne suis pas fanatique des activités aquatiques, mais là c’est clair que je ne mettrai pas un orteil dans l’eau, pas envie de croiser un requin-bouledogue ni un requin-tigre, il est expressément demandé aux navigateurs de ne pas balancer de nourriture dans le lagon, évidemment, sauf si je voulais occire le capitaine d’un crime parfait en jetant une carcasse de poulet ou des squelettes de maquereau en boîte par-dessus bord tandis qu’il peine à nettoyer la coque en surnageant vaille que vaille, je ne m’aventurerais pas à attirer les requins en gaffant aussi monumentalement, on sait se tenir morbleu !

C’est pour cette raison très évidente que, pour m’intéresser aux vertus des plantes aquatiques et peut-être à celles des coraux, qui sait, je m’en vais d’un pas ferme me renseigner à l’aquarium des lagons plutôt que de m’immerger dans un piège où je serais réduite ni plus ni moins à un rôle de gruyère pour attraper des rats.

Et là … magie !

Magie !

Magie !

C’est le naturaliste et médecin de la Marine, Jean-André Peysonnel qui a découvert en 1727 que les coraux sont des animaux et non des végétaux, il y a 350 espèces de coraux durs recensés en Kanaky. Et puis j’irai aussi au jardin botanique, je remercie au passage tous les botanistes du monde de tous temps et tous les créateurs de jardins botaniques en général et Michel Corbasson en particulier, qui est à l’initiative de ce parc qui contient une des dernières forêts sèches du coin, je récolte avec enthousiasme ce que d’autres ont semé avant d’ensemencer à mon tour.

Une dernière pour la route :

Magie !

Revoilà le week-end, un autre, pas toujours le même, nous décidons d’aller voir l’île des Pins, comme il n’y a pas besoin de se bousculer nous faisons un arrêt dans la baie de Prony, à l’anse Magique, il y a des bouées, ça faisait longtemps, émotion parce que j’ai un peu oublié comment m’y prendre, le capitaine attrape la bouée avec la gaffe mais le bateau avance poussé par le vent qui souffle allègrement, je cours à l’avant lui prêter main forte mais on lâche la gaffe parce que ça tire vraiment trop, hurlement à faire s’affaisser les falaises alentour, putain la gaffe ! heureusement elle est coincée dans la corde de la bouée et ne coule donc pas, je n’aurai pas besoin de m’immoler par le feu pour me faire pardonner (se positionner d’emblée en coupable pour ne pas exciter l’adversaire véhément), le capitaine va manœuvrer, s’en approche en marche arrière pour que je puisse la récupérer sur la jupe, gagné, y’a plus qu’à retenter la chose, cette fois nous voilà amarrés sans embrouille, tranquilles pour la nuit, on est tout seul.

Arrivée à l’île des Pins

Le lendemain, direction île des Pins à 34 NM (soit 62.5 kms), nous mouillons baie de Kuto devant le village de Kuto, village se résumant à ce qu’il y a de plus succinct, fait rare il y a un hôtel sur la plage, quelques personnes déambulent sur le sable, nous sommes le seul voilier amarré là, bientôt rejoint par 3 autres, autant dire que c’est la foule.

On nous a prévenus que l’île des Pins c’est touristique, certaines personnes m’ont même déconseillé d’y aller, comprenez, c’est touristique, c’est bon pour les clampins, ce à quoi je réponds qu’en général, quand c’est touristique c’est que ça vaut le coup, je ne vois pas pourquoi j’éviterais soigneusement les beaux endroits pour me distinguer, ce raisonnement me fait rire, ceux qui se croient détenteurs de la vérité ou du bon goût en évitant ce qui plaît au plus grand nombre sans même s’en faire une idée propre, quel intérêt ? j’aime me faire mon idée propre, le capitaine aussi. Donc nous voulons aller à terre pour nous faire notre propre idée et pour cela mettons l’annexe à l’eau, c’est toujours un binz parce qu’elle est sur le pont du bateau, il faut la détacher, y accrocher la drisse de spi, je mouline le winch pour soulever l’annexe comme un pendu au bout de sa corde, le capitaine la pousse pour la passer par-dessus le bastingage, puis je la laisse descendre jusqu’à ce qu’elle touche l’eau, là le capitaine la retourne avant de détacher la drisse de spi, ce qui se fait aisément par petit vent mais qui est incomparablement plus jubilatoire dès qu’il y a du vent car l’annexe s’envole, bouge dans tous les sens au risque d’éborgner le capitaine, parfois je galope à sa rescousse pour réussir à détacher la drisse de spi, enfin l’annexe tombe à plat sur l’eau, on peut respirer (une fois on a voulu faire autrement et balancer simplement l’annexe par-dessus bord sans utiliser la drisse de spi, pourquoi se compliquer la vie, elle est tombée à l’envers sur la flotte, on avait l’air malin tiens) ensuite, car ce n’est pas fini, il faut descendre le moteur de l’annexe au bout d’une corde et il pèse son poids, c’est le capitaine qui s’y colle tandis que j’ai déjà sauté dans l’annexe pour attraper le moteur à bout de bras, le guider à sa place en visant comme il faut, fixer le moteur, descendre les rames au cas où … des fois rien que l’idée d’aller à terre me fatigue, parce qu’en revenant il faut en plus remonter tout le fourbi, une vie d’aventure je vous dis … Mais quand on veut visiter, pas le choix, et c’est ce qu’on veut faire à cette fameuse île des Pins en louant dès aujourd’hui une voiture, un scooter ou des vélos pour demain, alors annexe à l’eau, on s’y affaire, une sirène hurlante retentit dans le ciel clair, je demande au capitaine s’il sait ce que ça veut dire, non il ne sait pas, je me marre et rétorque que j’espère que ce n’est pas une alerte tsunami, nous montons dans l’annexe et passons devant un autre voilier qui nous fait des signes pour nous demander si on sait ce que veut dire cette sirène, un jeune garçon s’exclame qu’il espère que ce n’est pas une alerte tsunami, on se marre de concert, même pas peur, le capitaine et moi rejoignons un ponton, accostons, je vois au loin une estafette de flics, leur fais signe et cours vers eux avant qu’ils ne s’en aillent pour m’enquérir de cette sirène, pendant que le capitaine accroche l’annexe sérieusement, je ne pense pas qu’il sache faire autrement. Et c’est bien me diront tous les marins. Quand c’est moi qui l’attache je lui demande toujours conseil parce que s’il n’y met pas son grain de sel, à coup sûr il repassera après moi ou me dira que j’aurais plutôt dû faire comme si ou comme ça, je ne suis pas contrariante, une chose est certaine c’est que maintenant je sais attacher l’annexe à la perfection, je pourrais même faire un tuto … j’arrive vers un flic en bel uniforme propre et repassé, c’est pas tout le monde par ici le côté propre et repassé, c’était quoi la sirène ?

-Alerte tsunami ! montez là-dedans ! on va vous déposer à l’hôtel et ils vous amèneront en sécurité à l’aéroport avec leur navette ! vite !

Ma mâchoire tombe, bin crotte alors ! manquait plus que ça ! dans quel monde on vit ?! je me retourne vers le capitaine qui finit d’attacher l’annexe au loin, revient vers le flic :

-Mais ! et les autres personnes dans les autres bateaux ? qui va les prévenir ? qui va les emmener à l’aéroport ?

Il hausse les épaules en écartant les bras, genre qu’on ne peut jamais empêcher les dommages collatéraux et qu’il n’y peut rien, m’enjoint de monter pronto dans son estafette, l’autre flic au volant s’excite et brame en tendant son portable vers nous :

-Vite ! Il y a eu un second séisme ! magnitude 7.7 ! grouillez vous !

Ma gorge s’assèche aussitôt comme une éponge dans un micro-ondes, le capitaine arrive, aussi posé que le Pape sur son balcon quand il y a foule un lundi de Pâques, je lui explique qu’il faut qu’on monte dans l’estafette pour se faire emmener à l’aéroport où on sera en sécurité, en même temps ça va à toute vitesse dans ma tête, j’imagine un tsunami embarquer tout sur son passage, je me demande si j’ai le temps d’aller chercher mes affaires dans le bateau, bon sang ! mon ordi et tout mon boulot ! et tous mes bouquins ! pas le temps de penser plus avant, le capitaine a haussé les épaules :

-Aaaaah pas question, on retourne au bateau ! je ne vais pas laisser le bateau !

Le flic dit qu’on fait comme on veut et me demande ce que je veux faire, je le regarde, le capitaine me dit que si je veux aller à l’aéroport je n’ai qu’à y aller, mais que lui retourne au bateau, je le regarde, ma tête va de  l’un à l’autre et de l’autre à l’un, j’ai une tendance naturelle à obéir à l’uniforme mais j’imagine le capitaine tout seul dans le bateau se faire embarquer par le tsunami, je suis tiraillée, le bateau ok, mais les humains ? et je réitère comme un disque rayé

-Mais qui va prévenir les autres gens des autres bateaux ?

Le flic n’en a cure, chacun son job et les vaches seront bien gardées, l’autre au volant s’excite de plus belle et veut y aller, le premier nous répète qu’on fait ce qu’on veut, le capitaine lui explique qu’on va lever l’ancre et filer plus au large, me demande une nouvelle fois ce que je veux faire, évidemment que je reste avec lui, je mourrais d’inquiétude et de honte sinon, l’imaginer seul dans cette galère me fait peine, à la vie, à la mort, on saute dans l’annexe et retournons plein pot vers le bateau, ce qui n’est jamais très rapide car on n’a qu’un moteur de 4ch, en longeant le premier bateau on ralentit et je leur dis pour les 2 séismes au sud des îles Loyauté et le risque de tsunami, qu’il faut filer au large parce qu’il n’est plus temps d’aller à terre pour avoir une navette d’hôtel car visiblement il n’y a plus personne à terre et plus de navette, l’hôtel et la plage sont déjà déserts, à peine nous nous éloignons qu’ils sont en train de relever l’ancre, nous passons au deuxième bateau, là où le jeune homme riait d’une alerte au tsunami, je répète mes explications, ça lève l’ancre alors que nous n’avons même pas fini de parler, le troisième bateau est loin, j’adjure le capitaine d’aller vers eux, la VHF a relayé l’alerte mais ils nous ont vu discuter avec les flics et nous attendent sur le pont, une main en visière, pour avoir plus d’infos, ils sont loin mais nous y allons, je répète mon couplet une troisième fois, quand nous arrivons à Cap de Miol les 3 autres bateaux sont déjà loin, le capitaine remonte le moteur de l’annexe à toute berzingue pendant que j’allume les appareils de nav, vite ! avec le palpitant à 200, vite ! je regarde sur internet, un tsunami peut faire jusqu’à du 800km/h, vite ! l’alerte tsunami est relayée sur tous les sites locaux, vite vite vite ! on lève l’ancre, vite, et puis enfin on s’éloigne, le capitane me rassure, no stress isabelle, là où on est on ne risque rien, nous sommes protégés par le lagon et l’île des Pins, en plus il suffit d’avoir une trentaine de mètres d’eau sous le bateau pour que le tsunami, si tsunami il y a, passe en dessous du bateau ni plus ni moins qu’une autre vague,

– t’es sûr ?

– mais oui, c’est être près du rivage qui est dangereux

Plus on s’éloigne, plus il y a de vent et de vagues, il faut remonter l’annexe avant qu’elle ne passe cul par-dessus tête, déjà que ce n’est pas simple au mouillage mais en pleine nav’ c’est héroïque, on bataille mais ça occupe l’esprit c’est bien, sinon j’ai des images de tous les films catastrophe que j’ai vu dans ma vie qui défilent, surtout l’image de la vague gigantesque dans Deep Impact, quelle idée d’avoir regardé ces imbécilités, j’ai le ventre qui se tord, alors je me dis que ça ne sert à rien de stresser, que si je dois stresser ça sera une fois que le tsunami sera là, avant ça ne sert à rien qu’à me donner mal au ventre, si je dois mourir aujourd’hui voilà et je n’y peux rien, y’a qu’à attendre et on verra, curieusement, penser ça m’apaise instantanément …

Le capitaine appelle le COS NC (Centre d’Organisation et de Secours de Nouvelle Calédonie) à la VHF, ils nous voient sur la carte grâce à l’AIS, ils confirment qu’on fait ce qu’il y a de mieux à faire, soit s’éloigner du rivage,  les 3 autres bateaux sont loin devant nous mais le capitaine décide soudainement de retourner plus près de la terre pour capter internet et avoir des infos, je bredouille que ce n’est peut-être pas très prudent, mais il me dit que vu le temps passé depuis les 2 séismes à 350 kms de nous on l’aurait vu passer depuis un bail le tsunami, il m’affirme qu’il n’y a plus rien à craindre, peu de temps après on entend la sirène à terre et la VHF confirme que l’alerte est passée … les autres bateaux reviennent à leur tour, on se fait des signes complices pour se dire que tout va bien, c’est facile une fois l’alerte passée de se détendre mais personne n’en menait large sur le moment… la vie, brièvement suspendue, reprend son cours, nous remettons l’annexe à l’eau et allons à terre pour mener à bien notre projet, hélas,, le peu de véhicules disponibles à la location sont tous loués, voilà une belle occasion de sortir les mini-vélos du fin fond du coffre où ils végètent afin de visiter les coins les plus touristiques donc les plus fameux de cette belle île des Pins, nous ne serons pas venus jusqu’ici pour des prunes.

D’un côté la baie de Kuto, de l’autre celle de Kanumera

Grâce à un couple qui nous prend en stop nous et les vélos pour nous avancer de 5 kilomètres, nous ne ferons que 35 kms le premier jour avec ces vélos de poupée Barbie, et 25 le lendemain, je ne serai plus que l’ombre de moi-même, mais nous serons passés par le marché de Vao et la piscine naturelle d’Oro, pour un lieu très touristique ça va, il y a peut-être une cinquantaine de personnes, avec le capitaine on se trouve un endroit calme et je peux même prendre des photos où on dirait que nous sommes seuls.

Parce que ça c’est une plage touristique ! vous voyez la différence ? là d’accord, j’éviterais d’y aller, mais à l’île des Pins, tu parles (c’est la plage de Copacabana à Rio de Janeiro, Brésil, quand le Pape y était, et pas une plage en Chine comme on l’a vu sur les réseaux sociaux, je m’étais doutée que c’était une fake-news parce que les Chinois ne sont pas plage pour un sou et se méfient terriblement du soleil)

(j’avais mis une photo de la plage de Copacabana blindée de monde mais PicRights Europe GmbH m’a fait un courrier et si je voulais la laisser il fallait que je paie 430 € alors j’ai retiré la photo)

Il faut beaucoup pédaler pour avancer avec ces petites roues, le capitaine a le jarret tonique pour ce faire
On a pique-niqué là, je souris mais je suis au bout de ma vie

Pour faire marcher le commerce local, au marché de Vao le capitaine s’offre un café en poudre (un sacrifice de taille pour ce grand amateur de café) et pour moi un thé Lipton, et nous papotons avec les dames, je leur demande comment elles ont vécu cette alerte tsunami …

Il n’y a pas grand chose à acheter au marché de Vao … mais à qui appartient cette noble nuque au 1er plan ?

D’ici on n’entend pas les sirènes, ce sont les enfants qui ont été avertis dans les écoles et sont allés prévenir leurs parents dans les champs, le lieu de refuge est une maison en hauteur, une dame me dit qu’elle était trop fatiguée pour s’y rendre et qu’elle a regardé son chien : comme celui-ci roupillait tout son saoul, elle en a conclu qu’il n’y avait pas de risque et s’est assise dans son fauteuil, son histoire fait rire toute l’assemblée.

Après ce week-end fort en émotion, nous retournons à Nouméa car il nous faut faire des courses avant de lever l’ancre pour l’île de Lifou et le Vanuatu, nous sommes prévenus qu’il n’y a quasiment pas de magasins au Vanuatu, que c’est pauvre de chez pauvre et que les habitants attendent les bateaux pour recevoir des dons, donc nous achetons des kilos de riz, de pâtes, des bouteilles d’huile, des allumettes et des cahiers d’écolier, à donner lors de notre passage (c’est ce qui se dit sur internet, bon, nous on fait ce qui se dit), j’ai aussi acheté des trucs inutiles de fille, à savoir du vernis à ongle et des colifichets, il n’y a pas que la bouffe dans la vie … Nous quittons Nouméa, probablement pour toujours, et faisons un petit détour par le phare Amédée, aussi incontournable que l’île des Pins !

Le capitaine s’apprête à descendre l’ancre, on ne mouille pas loin de l’îlot, c’est l’îlot qui est tout petit !
On le visite !
J’ai presque eu le vertige de monter toutes ces marches
Cap de Miol vu du haut du phare Amédée

Une fois en haut du phare, je tombe incidemment sur un jeune homme en train de faire une demande en mariage à la jeune femme à côté de lui, il lit un mot qu’il a écrit pour l’occasion et lui demande d’un ton scolaire, en butant sur sa lecture, de l’aider à devenir un homme meilleur en l’épousant, précise au passage que c’est déjà la deuxième fois qu’il lui demande, je trouve ça mignon mais la fille regarde par terre et fait non de la tête, non non non, il s’évertue à lire son mot tandis qu’elle persiste à secouer la tête en regardant ses tongs, et puis elle file, il la suit, les bras ballants et son mot à la main, on ne peut pas dire oui pour ne pas faire de peine …

En redescendant, je vois cette monstruosité dans la boutique du phare ! énorme ! j’adore ! j’appelle le capitaine, tu vas pas acheter ça quand même ?! aaaah comme c’est dommage que je n’aie pas d’argent sur moi, je serais capable de le ramener au bateau comme un trophée, la honte du marin par excellence, ça me fait encore rire quand on revient au bateau.

L’eau est si claire que l’on voit les poissons et les tortues sans même se mettre à l’eau !

Ne manquez pas le prochain épisode surtout !

Bye Nouméa

Pour les gourmands uniquement :

  • le Phare de l’îlot Amédée représente le premier Phare métallique de France et se distingue par son histoire unique. En 1861, suite aux nombreux naufrages de navires entrant dans le lagon de la Nouvelle-Calédonie, Paris ordonna la construction d’un Phare, Monsieur RIGOLET, ingénieur français issu des ateliers EIFFEL commença la construction de ce véritable monument, aux Buttes Chaumont en 1862. Néanmoins, selon les clauses du contrat, Monsieur RIGOLET demanda à ce que le Phare soit monté à l’extérieur de ses ateliers en France. Durant 2 ans, le Phare Amédée domina Paris de ses 56 mètres. Enfin, il fut démantelé en 1265 pièces pour un poids total de 387 953 kilos, et fut transporté de la Seine au port du Havre et ensuite vers sa destination finale, la Nouvelle-Calédonie. Après 10 mois d’intense labeur des militaires et travailleurs locaux, le Phare fut érigé sur l’ïlot Amédée. Sa première illumination fut le 15 novembre 1865, jour de la Saint Eugénie, du même nom que l’Impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III. son rayonnement marque l’entrée de la passe de Boulari, l’une des 3 seules entrées naturelles du lagon. Avec une hauteur de 56 mètres, le Phare Amédée domine cette petite île de 400 mètres de long et de 270 mètres de large, située à 24 kilomètres de Nouméa. Pour admirer l’époustouflant panorama, les plus courageux graviront les 247 marches du superbe escalier de fonte qui conduit au sommet de la tour. De l’autre côté de l’hémisphère sud, plus précisément aux Roches-Douvres, le frère jumeau du Phare Amédée protège les navigateurs de la Manche. construit 2 ans après celui du Phare Amédée, il fut la star de l’exposition Universelle de Paris sur le champs de Mars en 1867. Le Phare Amédée est de ce fait une attraction unique dans le Pacifique Sud et l’un des plus grands phares du Monde, dans le plus grand lagon du monde.
le jumeau d’Amédée
  • Ataï est le grand chef kanak de Komalé, près de La Foa. En 1878, il mène l’insurrection kanak contre les colonisateurs français. Après des victoires importantes qui inquiètent l’administration coloniale de la Troisième République, il est tué par un auxiliaire kanak missionné par les colons français.

En Kanaky

La Nouvelle Calédonie m’intéresse particulièrement parce que la famille, jadis, a failli aller y vivre, papa ayant reçu une proposition de job, cela devait être au début des années 70 (le XXème) (siècle, pas arrondissement), à la grande époque de la métallurgie, finalement il a renoncé mais je me demande ce que je serais devenue si nous y avions été, la visiter va me faire passer dans un trou de ver, je vais me voir vivre une autre vie, c’est rigolo, enfin, j’en ai planifié le tour et on va voir ce qu’on va voir.

Outre la botanique et la médecine kanak que je viens découvrir, dont je vous parlerai le moment venu, c’est sur cette culture et ses coutumes mystérieuses, empreintes de magie et de superstitions, que je souhaite en apprendre, nous prenons la route, le capitaine rempli de cette équanimité qui est sienne (quand je ne le fais pas chier) et moi d’impatience.

Avant de vous y emmener, je précise que la Nouvelle Calédonie ce n’est pas une simple île mais plusieurs, l’île principale, appelée Grande Terre, est une bande de 500 kilomètres de long sur une cinquantaine de large, d’où la nécessité d’une voiture parce qu’en bateau et à pinces ça prendrait des semaines et des semaines, les autres îles de ce territoire étant les îles Loyauté à l’Est (Ouvéa, Lifou, Tiga, Maré), l’île des Pins au Sud et les Belep au Nord. Et je vous prierai de savoir que son lagon est le plus grand lagon fermé du monde, ça vous pose une île tout de même, on se dit que ça doit attirer le chaland un truc pareil.

Elle doit son nom au navigateur britannique James Cook qui l’a découverte en 1774 et l’a baptisée New Caledonia en raison de la ressemblance entre le relief montagneux de la Grande Terre et son Écosse natale, je ne connais pas l’Ecosse mais j’ai du mal à voir la ressemblance (j’ai vu toute la série Outlander pendant le confinement).  Ce James Cook quand-même, quel bonhomme, pas une seule île visitée qui n’aie baptisé une île ou un simple rocher de son nom, quand on pense que, parce qu’il a, en toute innocence le pauvre, multiplié les bourdes et porté atteinte à leurs tabous, les Hawaïens l’ont fait passer de statut d’idole à celui de menu du soir  du 14 février 1779, ils l’ont proprement massacré et dévoré en ne laissant que quelques os qui furent récupérés et  confiés par ses hommes à cet océan Pacifique qu’il avait fini de conquérir, quel misérable trépas, RIP Jimmy (aaah tristesse que cette prière en 3 lettres qui a envahi les réseaux sociaux, la pensée hâtive avant de passer à autre chose, RIP, une pelletée de terre, et au suivant !)

Mais revenons à Grande Terre que l’on l’appelle aussi le Caillou, surnom employé par les descendants des colons de l’île et les métropolitains, c’est la petite dimension de l’archipel et sa riche teneur en nickel qui lui ont valu cette appellation. Et puis, le meilleur pour la fin, son autre nom, ultime s’il en est, est Kanaky, qui a vraiment toute une longue histoire que je vais apprendre au fil de mes découvertes (alors certes, si j’étais un peu plus calée en histoire, je l’aurais su d’emblée, mais voilà) (à propos d’histoire, La Nouvelle-Calédonie est française depuis le 24 septembre 1853 quand l’amiral Fébvrier-Despointes a pris possession de l’île au nom de la France, la Grande-Bretagne l’ayant délaissée. Pris possession, pas gêné le gars, je viens je prends, pas très urbain tout ça) (on va croire que je suis indépendantiste)

Pour faire bonne mesure, voici son drapeau, toute une histoire :

Voilà que nous voilà sortis de Nouméa et que nous roulons depuis quelques dizaines de  kilomètres mais comment dire … puis-je avouer que nous sommes déçus, voilà c’est fait : nous sommes déçus, c’est terrible, mais pour l‘instant, le paysage n’est pas à la hauteur de la Nouvelle Zélande, du moins nous le trouvons moins à notre goût, et moins au goût de même des gens d’ici, d’une personne en tous cas, l’adjointe de mairie d’un bled où tu dois t’ennuyer à périr comme la plupart des bleds que nous avons vus, et je dis bien bleds, pas que vous pensiez qu’il existe des villes en dehors de Nouméa, cette adjointe donc s’est extasiée sur la Nouvelle Zélande en précisant que c’est tellement plus beau qu’ici, bon, elle m’a avoué ne pas y être allée mais que c’était son rêve, enfin tout de même, c’est dire que ce n’est pas comparable, la capitaine dira qu’on devient difficile, enfin ne nous emballons pas, nous n’en sommes qu’au début, et justement, lorsque nous arrivons à Boulouparis c’est la fête, tu penses qu’on s’arrête, une fête locale c’est à voir, c’est même LA fête, la grosse teuf, celle du Cerf et de la Crevette, cette improbable association animalière m’interroge, ça me fait penser à la fête de la marmotte dans le film un jour sans fin avec l’excellent Bill Murray, nous débarquons dans une sorte de fête foraine, un monde de dingue, à se demander d’où viennent tous ces gens puisque depuis que nous sommes sortis de Nouméa nous n’avons vu quasiment personne, nous déambulons entre les stands d’art local, de saucisson de cerfs, de jeux pour les enfants dont une pêche aux canards, des terrains sont dédiés à des jeux de forces ou d’adresse pour les plus grands, un groupe de vieilles dames jouent sous un chapiteau

– Je te parie qu’elles jouent au bingo !

– Au quoi ?

– Au bingo !

– Connais pas …

– Tu n’as jamais lu Lucky Luke ?

Une voix s’écrie justement bingo ! c’est ballot que je n’aie pas eu le temps de parier avec le capitaine, j’aurais pu gagner un chapeau de broussard comme les cow-boys du coin, le capitaine en a un super beau mais il l’a acheté en Australie il y a moult, la qualité est incomparable avec celle de son précieux couvre-chef qui lui donne un bel air d’Indiana Jones je vous prie, il fait la moue devant ceux d’ici, la comparaison est source de tourment, il aurait pleuré d’être obligé de passer à la caisse pour un tel galure suite à un pari débile. On apprendra qu’il est venu 12000 personnes sur 2 jours et qu’ils ont vendu entre 3 et 5 tonnes de crevettes, cette approximation à la louche étant surprenante en soi pour tout esprit cartésien payant taxes et impôts rubis sur l’ongle.

Plus tard nous passons par les gorges de Moindou, je dois dire que si j’avais vécu en NC, c’est là que je serais venue habiter, c’est beau, c’est vert, il y a des vaches, des grands arbres et de l’eau, c’est tranquille au possible, on se demande pourquoi j’étais déçue, sale gamine capricieuse trop gâtée, nous sommes hélas arrêtés par une inondation de route, notre voiture ne passe pas, demi-tour.

C’est un long week-end, celui du 8 mai, le peu de snacks pour le moins sommaires sont tous fermés, heureusement j’avais emporté des amandes et des raisins secs, et comme il est dit que Dieu pourvoit, nous trouvons une station-service qui vend quelques menues denrées,  notre choix se fixe sur du pain blanc et mou et du jambon aux nitrites, sinon c’est bonbons et gâteaux, improvisons un pique-nique dans un coin chouette, le soir le seul endroit où nous trouvons à dormir est LE hôtel chic de NC à Bourail, Madeleine à l’accueil nous explique que tout est en général réservé pour les week-ends et qu’il n’y a plus que chez eux qu’il y a de la place (vu le prix, tu m’étonnes), du coup on dort dans un lit king size et on dîne royalement, ce qui est pris est pris

le chouette coin pour pique-niquer, tranquille je vous dis

Le lendemain nous passons à Voh, je voudrais voir le trou bleu et le cœur de Yann Arthus-Bertrand, mais ce qui est dingue c’est qu’ici rien n’est fléché et sur Maps tout est approximatif, on tourne en rond un bout de temp et quand on trouve le chemin pour y aller il est midi et le soleil tape tellement qu’on laisse tomber les 2h30 de rando sans l’ombre d’un arbre, on préfère enchaîner dans la bagnole avec la clim’ sur Kaala-Gomen, joie parce que c’est là qu’on trouve un max de Niaoulis, ses feuilles contiennent du goménol, on les utilise pour faire de l’Huile Essentielle, les calédoniens utilisent les feuilles de cet arbre en décoction pour assainir la maison par ses vapeurs et aussi en inhalation pour les débuts de grippe, moi-même je la recommande, souvent en la combinant avec d’autres H.E.  en fonction des symptômes, ceci même si l’odeur n’est vraiment pas terrible. L’arbre est plutôt dingue, la première fois que j’en ai vu un je ne savais pas que c’était un niaouli et j’ai cru que c’était un arbre malade, on dirait que son tronc est fait en couches grossières de papier mâché et qu’il est mou, c’est incroyable qu’un si gros arbre puisse paraître aussi mou, il y a des niaoulis un peu partout, notamment dans les grandes plaines de la côte ouest (où nous sommes), sachez aussi que Kaala-Gomen a été célèbre en son temps pour une raison fort peu botanique, à savoir ses conserves de bœuf, le bœuf Ouaco comme on dit ici mais les militaires qui en ont bouffé plus souvent qu’à leur tour pendant la Première Guerre mondiale l’appelaient du singe, depuis qu’on navigue on a vu du corned-beef dans tous les supermarchés de toutes les îles, le capitaine m’a défendu d’en acheter, il en a assez avalé pour le restant de ses jours (personne ne sait combien), c’est pour ça que nous, ça reste limité aux sardines, maquereaux et thon, à force le corned-beef me ferait presque rêver, un bon corned-beef-mayo y’a pas de honte !

Le cœur de Voh est une clairière naturelle formée par la mangrove, c’est Yann Arthus-Bertrand qui l’a rendu célèbre en utilisant une photo de ce cœur pour la couverture de son livre la terre vue du ciel, mais pour bien le voir il faut le survoler en ULM, c’était fermé lors de notre passage, quand je vous dis qu’on ne voit personne, si on y va à pied, on le voit pas si bien parce qu’on n’est pas assez haut pardi, maintenant vous saurez qu’il se trouve en Nouvelle Calédonie

J’ai pris ci-contre cette photo sur Tripadvisor pour vous montrer une vue qui ne donne pas forcément envie de se taper 2h30 de rando raide sous un soleil de plomb :

Et idem pour le trou bleu, soit il faut le survoler, soit faire 3h30 de navigation pour atteindre le Ligthouse Reef qui est le petit atoll où il se trouve avec ses 300 m de diamètre et plus de 120 m de profondeur, ça fait loin, on oublie.

Et bien entendu :

Les fameux Niaoulis !
Un tronc de plus près, son écorce est aussi utilisée pour la fabrication des cases dans les tribus

Donc si, il y a des choses à voir par ici, même si le moindre truc est donné comme étant une attraction touristique, la Chapelle Ste Anne par exemple, bon, il s’agit d’une mini chapelle pas jolie pour un sou, un cube de béton mal entretenu, mais comme elle existe et que, en toute objectivité objective, il n’y a quand-même pas grand-chose à voir dans le coin, elle est survendue dans les guides, ça j’avoue qu’ils savent vendre même un virage sur la route ces fameux guides, mais à Koumac, aaaah Koumac ! Il y a une grotte à visiter, alors nous la visitons, quelle expérience hallucinante ! En plus on a un pot d’enfer parce qu’on a toute la grotte pour nous, ça restera un des souvenirs les plus forts de ma vie bien que, dedans il faisait plutôt lourd et moite, on ne respirait pas très bien, mais bon, et puis à un moment je me suis retournée et j’ai vu que sans lumière frontale il faisait une nuit plus noire que les nuits les plus noires que l’on puisse imaginer, je me suis dit que si les lampes ne fonctionnaient plus, on serait dans un noir si absolu que ça m’a donné envie de voir le jour de toute urgence, j’ai pris sur moi (je suis impressionnable, le capitaine n’a pas bronché quand je lui ai dit pour le coup des lampes)

le capitaine est resté minéral

Quand il faut dormir, nous le faisons où cela est possible, cette fois chez l’habitant, des zoreilles, ce qui me fait vous apprendre qu’au niveau tourisme, la NC est vraiment en bas de l’échelle, d’une part parce que la concurrence est rude avec des destinations bien plus attractives comme les Maldives, les Fidji, Seychelles, Maurice, la République Dominicaine et beaucoup d’autres, mais d’autre part à cause de la NC elle-même :  le prix des billets d’avion est élevé, c’est l’une des destinations les moins compétitives du monde avec des produits au rapport qualité-prix pour le moins médiocre (euphémisme, tout coûte une blinde), on constate un manque cruel d’animation et l’offre hôtelière est réduite à sa plus simple expression, et si on ajoute les conséquences néfastes des différents mouvements sociaux et les soubresauts politiques qui agitent couramment le pays et  ternissent l’image de la Nouvelle-Calédonie, le décor est planté… Nous sommes dimanche soir, pas de restos dans le coin qui pourtant est la ville de Koumac quoi, les rares snacks sont fermés, et l’habitant chez qui nous dormons ne propose pas de repas, nous finissons par trouver un hôtel fermé mais qui propose des pizzas à emporter, un étonnant miracle en soi, nous discutons avec les employées pendant que la pizzaiolette s’échine à nous concocter notre commande, charmantes et drôles les dames, elles nous expliquent que l’hôtel fonctionne avec des travailleurs la semaine mais qu’il est vide les week-ends, pourtant il ressemble à quelque chose qui pourrait tout à fait convenir à des touristes en goguette, mais dans le nombre de touristes qu’avance la NC, une bonne partie sont en fait des voyageurs d’affaire du secteur minier et métallurgique, une autre bonne partie en réalité des gens qui viennent en visite dans leur famille ou chez des amis, en majorité des métropolitains, en même temps, si on n’aime pas les lieux trop touristiques, ici on est servi. Nous emportons notre pizza, bien heureux d’avoir trouvé à manger, l’économisons de manière à en avoir pour le petit-déjeuner du lendemain, première fois de ma vie que je mange de la pizza au petit-dèj, j’espère la dernière, pourtant je suis connue pour pouvoir avaler tout ce qui me tombe sous la main au petit-dèj.

Une fois sustentés de cette royale sorte, nous reprenons notre route et continuons de rouler sur cet axe dont il est difficile de sortir car nous n’avons pas de 4X4 pour nous engager sur les pistes, il faudrait sortir du littoral pour trouver des restes de la forêt sèche mais voilà … une kanake que nous prenons en stop nous explique que dès qu’il pleut la terre devient collante au point d’empêcher d’avancer, on s’enfonce et on plante la voiture dans une espèce de sable mouvant, elle nous déconseille fortement et confirme ce que nous avions entendu, alors on roule sur cette route, il n’y a rien que de la brousse, le terme n’est pas de moi mais d’ici, c’est la brousse, les habitants des broussards, avec, de temps en temps, une ville, c’est-à-dire un endroit où trônent une église, un OPT, une école, une espèce d’immense chapiteau en béton qui fait office de lieu de sociabilisation (c’est pas des blagues, je l’ai lu sur un panneau), un non moins immense terrain de foot ou de tout ce qu’on veut envahi par de hautes herbes, le tout incroyablement désertique, et puis, très espacées les unes des autres, des maisons qui sont en réalité des constructions plus ou moins solides, qui vont d’amas de tôles peintes ou rouillées, c’est selon, à des bâtisses en parpaings plus ou moins fignolées, c’est selon aussi, tout ça entouré de grands jardins parfaitement tondus pour la plupart et agrémentés de plantes et de fleurs et ornés, très souvent, de carcasses de bagnoles et de divers tas d’immondices variés, planches, pneus, barils, chaises ou tiroirs abandonnés, nous passons par tous les villages, tous identiques, et entre eux la savane, des cascades, de la terre rouge, il faut attendre d’arriver sur la côte Est pour trouver la forêt humide et ses kaoris géants, des araucarias, palmiers, cocotiers, des fougères arborescentes immenses, des orchidées et la mythique Amborella Trichopoda donnée pour être l’ancêtre de toutes les fleurs de la planète, j’avoue qu’il y a des coins magnifiques à voir en Nouvelle Calédonie, malgré mon manque d’entrain du début, en plus au niveau botanique, c’est Byzance ! (il a été répertorié 3261 espèces de végétaux vasculaires dont 76 % d’espèces endémiques, ce qui classe la Nouvelle Calédonie au troisième rang mondial de l’endémisme après Hawaï avec 89 % et la Nouvelle-Zélande avec 82 %, autant dire que les botanistes ont du boulot, mais je vous en dirai plus long plus tard).

quelques images, on ne voit jamais personne

On avance, le temps se gâte, couvert avec des averses de pluie, il se fait assez tard pour ici (plus de 15h, la plupart des commerces ferment vers 15h30) et le capitaine commence à s’énerver parce que Maps lui indique qu’on va devoir prendre un ferry et que ça va sûrement être trop tard alors qu’est-ce qu’on va faire dans ce trou toute la nuit je te le demande isabelle, je fouine fébrilement dans mes documents mais ne vois rien à ce sujet, que répondre au capitaine qui va me dire à coup sûr que j’ai mal préparé mon affaire, comme on est faible quand on est dans son tort (Marcel Pagnol, le château de ma mère), heureusement pour ma pomme ce n’est pas un ferry que l’on doit prendre mais le bac de la Ouaïème qui traverse le fleuve du même nom et qui fonctionne jour et nuit, on papote avec le conducteur du bac, il aime bien son job, il voit passer des tas de gens, nous pouvons continuer sur Hienghène pour voir la poule.

La poule de Hienghène, j’ai lu plein de trucs sur la Nouvelle Calédonie, parfois en diagonale, et je ne sais pas vous, mais moi j’ai tendance à saisir une idée comme une balle au bond et à partir aussitôt dans des divagations aussi spontanées que fantaisistes, tout dépend de ce que j’ai vécu et qui a imprégné ma mémoire récente, cette fois je m’attends à voir une poule posée dans une belle cage dorée tapissée d’une moquette à poils aussi épaisse que celle du tableau de bord d’un routier sentimental, nourrie et dorlotée, grasse et emplumée comme la tête de Mistinguett, et qui prédit le temps qu’il va faire, il y a bien eu un poulpe qui pronostiquait des résultats de matchs de foot, je partage ma pensée avec le capitaine qui tourne vers moi sa tête d’interloqué qui se demande si je me fous de sa gueule

– mais comment veux tu qu’une poule donne la météo ?!

– je ne sais pas moi, elle peut se tourner vers la mer s’il va faire beau ou vers la terre s’il va pleuvoir ? ou pondre quand il va faire beau et rien s’il va faire moche ? ou …

– mais n’importe quoi ! pourquoi tu penses à des trucs pareils ?

– je l’ai lu quelque part !

– mais ce n’est pas une vraie poule !

Vous voulez que je vous dise ? déjà que le capitaine manque cruellement de pensée magique, mais aussi que c’est à cause de cette histoire du cerf et de la crevette, ça m’a fait penser au film de la marmotte qui dit si le printemps sera beau ou pas, je reste persuadée qu’elle indique le temps qu’il fera, les gens à qui j’ose poser la question une fois arrivés à Hienghène me regardent comme si je fouettais la gnôle qui arrache à 100 pas

donc c’est un rocher la poule

Je ne suis pas si cruche, j’avais bien lu un truc quelque part (leur photo est moins parlante que la mienne) :

Mistinguett toute emplumée

Plus loin, en passant par Poindimié, le capitaine se demande si on pourrait y amener le bateau, il a vu qu’il y a peu de fond, la passe est délicate, il se tâte, un pêcheur lui propose de l’emmener dans son bateau pour vérifier le fond, les voilà partis, ça serait le moment idéal pour me sauver si j’avais été enlevée par un pirate,

au bout du compte on n’y viendra pas en bateau

comme je suis là de mon plein gré je fais quelques jolies photos de la baie en attendant son retour, il se demandera longtemps pourquoi je l’ai accueilli en lui disant tu vois je ne me suis pas sauvée, en même temps cette histoire de poule ajoutée à tout le reste fait qu’il ne cherche plus à comprendre depuis belle lurette.

Je vous mets ma préférée

On revient sur la côte Ouest et on se retrouve à dormir chez un autre habitant, des caldoches cette fois, qui ont une ferme pas très loin de La Foa avec une route carrossable pour y accéder, nous passons la soirée avec Jean-Louis et Annick, une authentique leçon d’histoire de la NC et des évènements comme on dit couramment ici. Au cours de la soirée j’évoque le cannabis parce que j’en ai vu, Jean-Louis explique que c’est un véritable fléau, notamment parce que le cannabis récolté en Nouvelle-Calédonie est bien plus nocif du fait de sa haute teneur en T.H.C. de sa faible teneur en cannabidiol car il pousse sur des sols miniers chargés de métaux lourds tels que le nickel et le chrome. La cannabis est un fléau par ici, les jeunes commencent à fumer de plus en plus tôt et le nombre de cas de schizophrénie et de psychoses est 2 fois plus élevé qu’en métropole.

du cannabis
du ricin commun

Il y a du ricin un peu partout, alors si on fait pousser du cannabis au milieu du ricin, ça ne se remarque guère … Le cannabis est arrivé en Nouvelle Calédonie à partir de 1950 ou 1970 selon les sources, il a été cultivé dans le respect de la nature par les anciens mélanésiens qui ont rapidement adopté cette plante en tant que source médicamenteuse et relaxante, avec la vision que si cette plante pousse sur la terre elle est bel et bien destinée aux humains (moi je dis pareil pour le bon vin). Longtemps elle a été cultivée abondamment et on en trouvait comme on voulait dans les champs maraîchers ou même au bord des routes, jusqu’à ce que les autorités françaises commencent à faire le ménage. Cela n’empêche nullement sa culture de prospérer aujourd’hui de manière moins ostentatoire, mais l’état d’esprit a changé et est passé de l’esprit hippie et reggae à celui de source de revenus facile et rapide, ça doit être ça la véritable décadence …

Je profite de cette soirée et de la générosité de nos hôtes pour m’enquérir au sujet de cette obscure organisation des clans, des tribus, de la coutume … c’est complexe mais je vais tâcher de vous expliquer les grandes lignes : la société kanake est structurée autour d’une organisation coutumière avec des clans, des tribus, des districts coutumiers regroupés en aires coutumières, tout cela géré par des chefs, des petits-chefs, des conseils de chefs de clans et des sénats coutumiers, le clan étant une entité composée de familles ou de sous-clans. Ouf !

pour vous donner une idée du casse-têteIl existe 341 tribus, 57 districts et 8 aires coutumières

Un arrêté (n°147 du 24 décembre 1867) confère à la tribu une existence légale et lui donne un droit de propriété sur le sol des réserves. Une grande partie des tribus a été créée au début du XXème siècle par le biais de la délimitation des réserves qui leur ont été affectées. Dans un grand nombre de cas, les tribus créées ne correspondaient pas à des réalités coutumières mais à la volonté du pouvoir local de regrouper les kanaks sur une même zone. Ces réserves autochtones sont inaliénables, incessibles, insaisissables et incommutables. A ce sujet, je me permets de penser que c’est pour cette raison que pour certains kanaks, ne faire que passer sur un chemin qui fait partie de leurs terres est mal pris. Mais rien n’indique en général que tel ou tel endroit est privé, il nous arrive de nous faire refouler par un kanak à l’air pas commode, parce que tel bout de chemin ou de plage est privé, en fait le droit kanak considère qu’un espace foncier est approprié à partir du moment où il est défriché, autrement dit où il passe de l’état de brousse à celui d’espace cultivé et donc habité, et c’est pour cela que nous voyons autant d’espaces entretenus, c’est ce que m’avait dit le capitaine quand j’avais manifesté mon étonnement parce que les « jardins » étaient bien mieux entretenus que les habitations, et il avait raison.

les tribus sont fléchéessur la cote Est, on voit régulièrement des panneaux « TRAVERSEES DE TRIBUS » pour ralentir sur la route, ça me fait poiler

Nous avons aussi entendu dire que dans certains mouillages, certains kanaks coupent les chaînes des ancres car pour eux la mer leur appartient. Shocking ! parce que pour le droit français, le rivage est considéré comme propriété de l’État, il peut faire l’objet de concessions sous certaines conditions, mais ne peut être approprié de façon privée, c’est d’ailleurs en connaissance de ce fait que certains estivants étalent leur serviette sur des plages privées et payantes sans débourser un centime, parce qu’ils savent que le rivage ne peut pas être privé, j’ai déjà vu des scènes épiques lors desquelles des vacanciers gardaient leurs fesses posées devant les transats sans s’émouvoir des garçons de plage qui s’évertuaient à tenter de les faire déguerpir.  Pour les kanaks, cette notion n’a pas de sens : les limites terrestres étant celles qui séparent des chefferies voisines, celles-ci se prolongent jusqu’au récif-barrière dans la mer et c’est tout. Il vaut vraiment mieux s’annoncer et faire la coutume si on ne veut pas dériver au large, amarres cisaillées, pendant la nuit …

Mais qu’est-ce donc que cette coutume : lorsqu’on veut être accueilli dans une tribu, il faut faire la coutume, c’est à dire offrir un manou (morceau de tissu dans lequel on glisse un petit cadeau dit symbolique, c’est-à-dire un billet de 500 ou 1000 francs Pacifique, et un paquet de riz ou de tabac qui remplacent l’igname ou les monnaies kanakes d’autrefois) (cette ancienne monnaie était faite d’un brin de laine sur lequel on enfilait des os de roussette – une chauve-souris – des coquillages et parfois, des dents de baleine ou des antennes de langouste et qui s’offrait lors des naissances, des mariages et des deuils, ça on peut dire que c’était vraiment symbolique, les choses changent)

je suis allée acheter des beaux tissus avec l’argent du capitaine pour faire la coutume

Les coutumes se pratiquent en diverses occasions et de manières différentes : coutumes de mariage, de deuil, d’arrivée, ce sont des rituels qui définissent les devoirs et les obligations vis-à-vis de la communauté, mais aussi leur lien à la terre et au sacré. Celle que l’on pratique en tant que visiteur invité dans une tribu sert à se présenter, et à montrer respect et humilité envers les hôtes qui nous accueillent sur leurs terres, ou, ainsi que nous venons de le voir, sur leur portion de mer.

Ce système a bien des avantages de liens sociaux, mais il a aussi bien des inconvénients … Annick me raconte entre autres que lors de la naissance du premier enfant, si c’est un garçon, la maman le donne à son oncle utérin, après des recherches sur ce sujet qui m’effare de prime abord, il s’agit d’un juste échange à leurs yeux, la mère donne son enfant à sa propre famille puisque sa famille l’a donnée en mariage à une autre famille. Notons que l’on donne l’enfant si c’est un garçon en échange d’une fille qu’on a mariée, on repassera au niveau équité, mais c’est la coutume … Quoique désormais, il y a de plus en plus de jeunes femmes qui refusent de céder à cette coutume, et j’entendrai beaucoup de débats sur RRB ou Djiido, les 2 radios principales de NC, RRB étant Radio Rythme Bleu, à l’origine celle de Jacques Lafleur, donc loyaliste, et Djiido la radio des indépendantistes : le poids des coutumes pèse de plus en plus sur les jeunes kanaks en général, et sur les femmes en particulier … Je vous mets l’article 60 de la charte du peuple Kanak qui expose que

« La femme est l’être sacré qui donne la vie. Une fille ou une femme a pour symbole végétal et naturel, le taro d’eau, le cocotier et l’eau. Elle est source de vie et de fertilité. Elle est la source de nouvelles alliances et le lien entre les clans et entre les générations. Elle est la valeur absolue pour la paix et la prospérité. »

Mais comme dans l’immense majorité des sociétés humaines, malgré les beaux discours, les lois et coutumes sont faites par les hommes au détriment des femmes. L’histoire du féminisme kanak est très intéressante, je vous mets un lien vers un excellent article si ça vous dit : https://www.cairn.info/revue-mouvements-2017-3-page-55.htm

une Maison de la femme à Poum, tout au Nord de l’île

Une autre fois, j’ai échangé avec une prof de collège et son mari, un policier à la retraite, ceux-ci me disaient que les tribus ne se mélangent pas, que par exemple les tribus du Nord ne vont jamais dans les tribus du Sud et vice-versa et que même pour les tribus voisines, à part aux mariages et aux enterrements, chacun reste chez soi, cette prof m’expliquait aussi qu’elle appelle les élèves par leurs prénoms pour ne pas faire de référence aux tribus en classe, qu’on la prévenait si tel ou tel garçon était fils de chef ou de petit-chef, qu’il fallait prendre des précautions, là aussi, où est la justice ? Je sais bien que chez nous c’est pareil, si un enfant est celui d’une personnalité, le traitement ne sera souvent pas le même, c’est tout autant injuste … et en discutant encore avec une Zoreille, Emeline, qui vit en NC depuis 9 ans et a trouvé une espèce de rêve hippie dans son organisation de vie dans une tribu, celle-ci avait commencé à me parler avec emphase de la spiritualité de ces tribus, bon, je lui ai dit que justement, pour des gens sensés être en contact avec la Terre et la Nature, ça laissait grave à désirer quand on voit des décharges sauvages et la pollution genre canettes ou bouteilles de soda qui traînent et j’en passe, là elle a fait volte-face et m’a dit qu’il y a une hypocrisie phénoménale avec ces coutumes et cette spiritualité affichées mais qui ne sont qu’une façade pour beaucoup, le monde est vraiment plein de croyants non pratiquants … ce que je trouve intéressant, c’est justement de voir ce qui en est en réalité, pas simplement ce qu’on nous montre dans les guides, la jolie coutume pour touristes en veine d’authenticité, ça va être la même chose avec la médecine mais je vous raconterai dans un autre article.

Avant notre départ, Jean-Louis (loyaliste pur et dur qui pense que la colonisation n’a eu que des bienfaits, sans elle ça serait la chienlit, qui a tort qui a raison) nous fait visiter sa ferme, il a une biche dans un champ qui se révèle, à ma grande surprise, être un cerf : pour que les bois ne poussent pas, il faut castrer un cerf avant l’âge de 7 mois et le tour est joué, ça évite les bagarres, en NC ils ont le même problème qu’en NZ, trop de cerfs qui sont devenus nuisibles, mais Jean-Louis a un faible pour les cerfs et s’en sert comme animal de compagnie. Son job c’est l’élevage de porcelets, il a plusieurs truies et un vérat énorme qui vient vers nous en courant, drôlement leste pour un si gros cochon ! Même pour lui (Jean-Louis, pas le cochon) La Niña a été problématique, avec des pluies diluviennes les porcelets se sont retrouvés noyés dans la boue… (pour info marrante, le cochon et le sanglier peuvent s’accoupler et le résultat donne le cochonglier ou sanglochon)

Pour vous donner une idée, il m’arrivait à mi-cuisses !

Quand nous les quittons, nous allons visiter le Fort de Teremba, ancien bagne de la Nouvelle Calédonie … encore une sacrée tranche d’histoire de l’humanité que je vais découvrir …

Les cimetières sont accueillants, ça fait envie

En savoir plus ? c’est facile, il suffit de lire !

  • Livre « La Nouvelle Calédonie, un destin peu commun » de Jean-Christophe Gay
  • Kanak viendrait du polynésien où il signifie tout simplement homme. Il désigne aujourd’hui les populations mélanésiennes de Nouvelle-Calédonie, c’est-à-dire la population présente sur cet archipel océanien depuis des milliers d’années, et qui représente environ 40% des habitants de l’archipel, d’après le recensement de 2014, basé sur les déclarations des habitants. La Mélanésie regroupe la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les îles Salomon, le Vanuatu, la Nouvelle-Calédonie, et les îles Fidji. L’arrivée du mot kanak en Nouvelle-Calédonie et son intégration dans le langage courant relève d’un parcours complexe et remonte à l’époque de la colonisation, qui commence à la fin du XVIIIe siècle. A cette époque se développent dans le Pacifique des langues assez particulières, nées de la communication entre les populations locales et ceux qui étaient régulièrement en contact avec elles : les colons et explorateurs, les chasseurs de baleines, les santaliers, qui faisaient le commerce du bois de santal, et les pirates. Ces langues dites « véhiculaires », ont été regroupées sous l’appellation pidgin. En Nouvelle-Calédonie, le pidgin qui était parlé, ressemblait à une sorte d’anglais mêlé de mots venus d’Europe, de Chine, et d’autres régions du Pacifique. Ce pidgin, va permettre au mot kanak d’arriver en Nouvelle-Calédonie. C’est à l’époque de l’implantation d’une colonie pénitentiaire à partir de 1853, que le terme kanak est francisé, intégré au français, sous l’orthographe canaque. Le terme canaque va prendre rapidement une connotation très péjorative et insultante dans le français parlé sur l’archipel. Rappelons qu’un groupe de Mélanésiens sera envoyé à Paris pour l’exposition coloniale de 1931 et exhibé comme des animaux au Bois de Boulogne. Malgré l’histoire stigmatisante du mot « kanak », ou peut-être grâce à elle, le mot a repris une force inattendue à partir des années 1970, au moment où le mouvement indépendantiste s’est forgé, théoriquement et politiquement sous la houlette, notamment, de Jean-Marie Tjibaou. En décidant de s’approprier le terme kanak, moyennant un changement d’orthographe (de « canaque » à « kanak »), la génération indépendantiste crée une revendication identitaire commune et nouvelle. 
  • Le mot caldoche (provenant, d’une part, de Calédonie et, d’autre part, du suffixe péjoratif -oche) est un mot créé vers 1960 par les enfants kanaks, probablement de l’île Lifou, lorsqu’ils voulaient s’insulter entre eux. Ce mot servait à désigner par dérision les descendants des Européens de la Nouvelle-Calédonie qui, à tort ou à raison, étaient réputés pour être forts en gueule.
  • Zoreilles est le terme péjoratif pour parler des Métropolitains. Trois explications possibles à ce surnom : 1) à cause de leurs oreilles qui deviennent toutes rouges au soleil, 2) les Français, comprenant mal la langue des autochtones, faisaient constamment répéter et passaient ainsi pour être durs d’oreille, 3) nom donné aux chasseurs d’esclaves, payés au nombre de fugitifs rattrapés qu’ils tuaient, rapportant leurs oreilles comme preuve pour se faire payer.
  • Amborella trichopoda : cette fleur, contemporaine des dinosaures et qui poussait déjà il y a 125 millions d’années, est endémique des forêts pluvieuses de Nouvelle -Calédonie. Elle est considérée sur la base des analyses génomiques comme la plante à fleurs la plus ancienne sur terre (XVIème Congrès de Botanique – St Louis, Missouri, USA, Août 1999), les chercheurs sont parvenus à déterminer sa datation grâce à une technique avancée de biologie moléculaire. Ce sont les empreintes génétiques de la plante qui ont révélé son long passé, jusque-là  elle n’entrait dans aucune famille.