une aventure à la voile pour vous faire découvrir les plantes médicinales de la planète destinées aux femmes dans les différentes périodes de leur vie … car même si la pharmacopée Traditionnelle Chinoise est la plus riche et la plus complète de toutes les phytothérapies, il existe partout dans le monde des plantes thérapeutiques à connaître pour s'en servir avec intelligence !
Me revoilà, nous n’avons pas coulé en pleine tempête et je n’ai pas été noyée par le capitaine un jour d’agacement ultime ou lors d’une quelconque partie de PMT (Palmes- Masque-Tuba pour les non-initiés dont je faisais partie il y a peu) mais nous étions rentrés en France pour 7 semaines, moi pour travailler, le capitaine pour faire à sa guise tandis que j’étais scotchée dans mon bureau le pied au plancher, je pense qu’il avait envie de voir d’autres têtes que la mienne, ce que je comprends, et qui me dévaste en partie, la plus conne car la plus amoureuse, l’autre partie étant un exemplaire exemple de droiture, de grandeur, de générosité, d’aspirations hautes zé saintes et j’en passe, mais voilà, la bataille est rude entre les deux, je voudrais le capitaine pour moi seule tout en voulant lui éviter la lassitude, c’est cornélien, je souffre (si), bref, nous avons retrouvé Cap de Miol hier, en Afrique du Sud où nous étions arrivés comme prévu, mais je vais vous raconter comment nous y sommes arrivés, rentrés hier donc, le bateau dé-gueu-lasse, plein de poussière de charbon apportée par le vent, et puis nos sacs à défaire avec tout le bricolage que le capitaine a rapporté de France alors qu’il paraît qu’on trouve tout ici et à pas cher, au bout d’un voyage de 24 heures sans quasi dormir, on a tout lavé, tout rangé et ça va être reparti mon kiki, my god j’espère que je saurai encore naviguer, j’ai le temps de réviser car on va sortir le bateau pour le caréner, mais quand j’y pense ça me coince le kiki (pour moi le kiki c’est la zone gorge-estomac, je précise vu comme d’autres me regardent quand je dis ça)…
Je vous rafraîchis la mémoire en vous rappelant que nous venions d’arriver aux Seychelles, donc le sujet du jour c’est : est-ce que ça vaut le coup les Seychelles ?
on dirait que oui ?
Comme d’habitude, nous visitons, Victoria en l’occurrence, par la force des choses, les choses étant les paperasses de clearance, l’immigration et la douane, nous demandons poliment à des passants où se trouvent les bureaux de l’immigration et nous atterrissons dans des bureaux d’état civil et d’immigration où l’incompréhension ruisselle des visages auprès de qui nous nous enquérons, jusqu’à ce qu’une nana percute et nous indique qu’il faut aller à l’immigration maritime à New Port, nous avons mis 3 bons quarts d’heure pour arriver jusqu’ici sous une chaleur de gueux, le long d’une route tellement fréquentée qu’on aurait cru une autoroute, avec des bas-côtés pas du tout prévus pour les piétons, ça nous a étourdi sévère en arrivant de tous ces jours de mer… Nous nous attardons encore un peu pour profiter du bain de climatisation qui nous requinque, reprenons notre chemin en sens inverse, bifurquons pour arriver au nouveau port dans lequel des thoniers déversent des tonnes et des tonnes de thons depuis des filets gigantesques, c’est incroyable de vider les océans comme ça, on nous interpelle, pas le droit de passer comme ça où c’est qu’on va donc se prendre des tonnes de thons sur la gueule, on nous fait passer par tout un dédale loin d’eux, prendre un badge visiteur, trouver ce qu’on cherche au diable vauvert et nous voilà devant le bureau d’immigration à 15h, comme ça ferme à 16h on a tout bon en toute logique, mais la porte est close avec un panneau qui indique un numéro de téléphone, nous n’avons pas de carte SIM locale alors allons frapper chez les douaniers qui nous reconnaissent puisqu’ils sont venus hier sur le bateau, ils appellent le gars de l’immigration qui ne reviendra pas avant demain matin, faudra revenir, bon, ça nous fera marcher hein, tant qu’à faire on fait les papiers pour les douanes, le gars nous demande au moins 5 fois les papiers qu’on lui a déjà donnés et qu’il a sous le nez, je finis pas me demander s’il sait lire, finalement il nous envoie payer une taxe dans un bureau à l’autre bout du quai, où on nous explique qu’il faut passer à la SMSA en ville et revenir ensuite chez lui parce qu’il faut demander une autorisation de naviguer dans les îles des Seychelles et payer une taxe en disant combien de jours on veut rester et attention ⚠️ si on reste plus de 30 jours et qu’on ne prévient pas il faut payer une taxe d’importation qui coûte bonbon, on rencontrera un couple d’écossais, John et Lucy et leur bateau Broadsword, ils sont rentrés 6 semaines chez eux en laissant leur bateau à Victoria sans faire la moindre démarche et ça leur a coûté 3000 € d’avoir dépassé les 30 jours, comment que tu fais la gueule si t’étais pas au courant … enfin bref, il faudra ensuite retourner au bureau des encaissements pour leur payer la taxe à eux et pas à la SMSA, mais la SMSA nous dira de payer directement chez eux, ça sent la magouille à plein nez, à se demander quelles caisses occultes se remplissent de toutes ces taxes.
Ça vous paraît compliqué ? c’est parce que ça l’est.
ça nous fait découvrir Victoria
et son marché
On a bien compris qu’il faudra revenir demain, en attendant on s’en va quérir une carte SIM locale avec de la data … 115 € les 25 Go ! Puis supermarché, constatons que les prix de la bouffe sont à l’allant des taxes et de l’internet, ça ferait presque passer Tahiti pour des rigolos avec leurs ananas à 6 €, en sortant on comprend vite que l’orage qui commence à gronder va nous tomber dessus comme des vermicelles sur un donuts américain, on arrive trempés à tordre au bateau, nous tous rafraîchis et le pain imbouffable.
Nous restons quelques jours à Victoria pour que je puisse bosser puisqu’en navigation c’est mort, tandis que le capitaine bricole, je visite un petit jardin de plantes médicinales tout en sachant que j’en trouverai plus sur l’île de la Digue.
Bwamalgas
Euphorbia tithymaloides
Traitement des indigestions et douleurs abdominales
Gro bonm
Plectrnathus amboinicus
Traitement de la toux et des rhumes
Vilakwa
Centella asiatica
En bain ou/ en infusion contre l’impétigo
Je vois aussi du gingembre, de la citronnelle, du patchouli, du faux basilic (qui est une plante envahissante qui infeste la Nouvelle Calédonie au point qu’il est interdit d’en avoir, ici on l’utilise contre les gaz intestinaux) … je finis par croire que la plante médicinale la plus utilisée au monde c’est le gingembre … bien que la menthe le soit aussi … et la sauge ! et la lavande !
Et donc, le 6 novembre on fait le plein de gasoil après avoir zigzagué entre les bancs de sable et manœuvré fingers in the nose, et zou, direction la Digue, 5 nœuds de vent et de la houle, c’est pas le plus fun, ça bouchonne comme le dit si bien le capitaine, imaginez un bouchon qui se dandine dans un jacuzzi et vous aurez une belle idée, et puis hop, ça monte, 10, 12, 14 nœuds, la gagne, on hisse l’une et on déroule l’autre, vent de travers, houle de 3/4 avant, et puis petit à petit ça refuse et on se retrouve au près, 10 nœuds, voiles bordées, on ne va pas bien vite mais on va et la houle nous remue bien, je m’assoupis dans le cockpit parce que la chaleur est écrasante…
c’est tout droit, fastoche
Quand je me réveille le ciel est gris et le capitaine en bas devant la table à carte, je suis encore dans le gaz sévère quand le bateau se met à gîter brutalement, le capitaine jaillit, le bateau gîte encore plus et l’eau s’engouffre côté bâbord, un grain ! hurle le capitaine mais j’avais compris, on s’agite comme des fourmis qui détalent après un coup de pied dans leur fourmilière :
– je fais quoi ?! j’ouvre la grand-voile ?!
– nan ! on roule le génois !
Mais bien sûûûûûr ! qu’est-ce que tu veux déventer le génois avec la GV quand le vent vient de face espèce d’anchois !
Il a sauté sur la barre et moi sur l’écoute de génois, que je relâche pour pouvoir tirer sur l’enrouleur, que dalle, le vent est trop fort,
– attends, j’abats !
C’est LA bonne idée, mais même pas le temps, voilà le bateau qui bascule d’un coup et va gîter de l’autre côté, avec ce vent il a lofé et on a viré, le génois est gonflé à contre,
– lâche tout !
– je lâche l’écoute de génois à fond ?! (je reformule avant de faire des bêtises)
– OUIIIIII !!! (il n’aime pas que je reformule, il a l’impression de perdre du temps)
J’ouvre le taquet de l’écoute de génois qui file et se met à battre au vent comme l’hydre de Lerne ivre de colère, les 2 écoutes s’envolent et claquent et s’entortillent, je tire sur la corde de l’enrouleur, c’est trop dur, ça claque trop, peux pas enrouler
– TU PEUX ABATTRE UN PEU PLUS ?!
– OUAIS MAIS JE VOUDRAIS PAS EMPANNER ! …. PRENDS LA BARRE !!!
les écoutes font exactement comme cette fameuse Hydre
Quoâââ ? pour que ça soit moi qui empanne, non mais va te faire !
– NAAAAAAN !!
Il abat un peu plus et j’enroule, hi han, je tire, hi han, j’ahane sous l’effort, mais il crie à nouveau :
– DÉROULE !
– POURQUOI ? (C’est quoi cette lubie ?) (pendant tout ce temps le bateau gîte et roule et tangue, on se rattrape où on peut pour ne pas tomber)
– IL Y A DES PLIS !
– MAIS ?!?! ON S’EN FOUT !!! ON LE DÉROULERA PLUS TARD POUR L’ENROULER COMME IL FAUT !
– NAAAAAN ! DÉROULE !
Je déroule un poil dans ce joyeux foutoir et on enroule à nouveau, il y a plein de plis avec ce vent, rien à faire, je jette un œil au pilote, on a encore 33 nœuds, 33 nœuds au près c’est pas la même limonade qu’au portant, un bateau de pêcheurs passe à côté de nous, la Jolie Séraphine, on leur fait signe que tout est ok, il s’éloigne, ils sont hyper gentils les pêcheurs dis donc …. Une fois le génois enroulé avec ses écoutes en paquet de spaghettis collés, on reprend le cap, 2 ris et trinquette, pas bien longtemps après le vent tombe, normal, on lâche les ris tandis que je scrute l’horizon
– il y a un autre grain qui nous arrive dessus … et là, ça ne serait pas une tornade ?
Il y a une espèce de nuage blanc en tourbillon qui ne me paraît pas clair du tout 🌪️le pompon,
– bah on verra, hein, si c’en est une on n’y peut rien
Il a raison, pas la peine de flipper d’avance ou pour rien, si c’était une tornade elle ne nous est pas passée dessus, dans l’histoire on s’est pris des vagues dans le dos, dans la gueule, de la pluie, on n’a plus un poil de sec, l’avantage qu’il fasse aussi chaud c’est qu’on n’a pas froid et que ça va sécher sur la bête, en plus ici le pressing coûte une blinde, pour le prix de 4 pressings t’as une machine à laver mais on n’a pas la place dans le bateau.
En tous cas on est arrivés à la Digue.
je suis baba devant ces gros cailloux !
Le lendemain matin, annexe, ponton, à peine le pied posé sur la Digue qu’on se fait cueillir par un des gars qui a un panneau, c’est Zorro qu’il se fait appeler, il loue des vélos et ici pour visiter c’est vélo, il doit y avoir de la demande parce que les trottoirs sont remplis de vélos qui attendent le touriste qui débarque du ferry que l’on voit arriver, Zorro nous demande si on est venu en ferry et comme non mais en voilier depuis la France il nous claque un poing 👊 très yeah man et même à moi, ce qui est remarquable parce que souvent on s’adresse au capitaine et le reste n’est que menu fretin dénué de tout intérêt, les mâles parlent aux mâles et les marins aux marins.
Nous allons voir la fameuse anse de la Source d’Argent, vendue comme « parmi les plus belles et plus visitées au monde pour vous accueillir dans un décor féérique »… et c’est vrai :
très visitée
C’est carrément toute l’île qui est féérique, avec ces blocs de granit hallucinants
en bas c’est pas du granit mais mon menton 😉
c’est du granit rose !
Ici il y a des tortues géantes comme aux Galapagos, celles des Seychelles sont aussi appelées tortues éléphantines ou tortues d’Aldabra, du nom de l’atoll où se trouve leur principale colonie (on voulait y aller mais c’est interdit), elles font 300 kilos et sont donc les plus grosses tortues du monde, avant celles des Galapagos ! le capitaine qui n’a décidément peur de rien leur donne à manger, je lui demande si c’est de la salsepareille, il ne sait pas, pourtant la salsepareille c’est ce que mange les schtroumfs 😂
Et puis je prends mon temps dans le jardin de plantes médicinales et les plantations de vanilliers, je déborde d’infos que je mets progressivement en ordre, tout ça prend un temps de dingue, je vous raconterai plus tard.
et c’est souvent comme ça
Le programme du lendemain est arrêté, : Félicité ! Mais on part plus tard que prévu tellement il pleut, en même temps on n’a que 2,8 miles à faire, pas de vent, moteur, les Seychelles c’est chaud et humide et orageux, c’est la latitude qui veut ça, mais ça n’est pas vraiment agréable quand on n’a pas la clim’ …
On mouille devant Félicité, pas le droit d’aller à terre, ou alors si mais il faut payer, c’est ce que le capitaine a cru lire quelque part, cette île c’est 2 hôtels privés, 1500€ la nuit, les gens y arrivent en hélico, le mouillage est blindé de charters, on en compte 10 quand on y est, chacun avec une dizaine de personnes à bord, ça fait 100 gus qui se baignent et font du paddle devant la vue imprenable des villas avec piscine à débordement de l’hôtel, ça me fait poiler…
On prend l’annexe pour aller voir la Fouche (je ne sais pas pourquoi mais ça me fait penser à Popeye qui montre la coulée du grand Bronze à Bernard) et les Cocos, il y a des vagues, l’annexe saute et je ne me sens pas en sécurité, je suis naze, on dort mal, il fait extrêmement chaud et lourd et il y beaucoup d’averses violentes, je me lève plusieurs fois par nuit pour ouvrir ou fermer les capots, et en journée la chaleur m’écrase comme une mouche sous une enclume, j’ai envie de rentrer au bateau et de dormir en étoile de mer, mais le mouillage est très rouleur et tintin pour se reposer la nuit venue, je ressemble de plus en plus à une pieuvre en décomposition (comme celle qu’on m’avait servie dans le resto de l’île de Sal, depuis je n’ai plus eu le cran de manger du poulpe)
la Fouche
L’ile Coco, ça valait le coup d’y faire un tour !
Jour suivant, on file d’un coup de moteur sur la Grande Sœur car tout est dans un mouchoir de poche, palmes, masque et tuba, plein de poissons dont des bans de poissonnets rayés vertical noir et blanc qui nagent avec nous, ils passent devant mon masque, me frôlent, ça glisse, c’est zen, j’adore !
y’a pas à dire, ça a de la gueule
Ça roule beaucoup ici aussi alors après le déjeuner, ni une ni deux le capitaine me sort on file surPraslin ! je sens son impatience grandir tandis que je prends tout de même le temps de boire mon thé rooibos sans me brûler la gueule, enfin je passe mon short, allume les instruments, ferme les capots, c’est parti capitaine !
On passe devant le Maria’s Rock, il paraît qu’il y a un bistrot du tonnerre
Donc on arrive à Praslin, baie de Ste Anne, truffée de bouées et panneaux d’interdiction de mouiller, on se décide à aller demander en marche arrière entre deux bateaux de charter sur un ponton, où est-ce qu’on peut se mettre? ah bin justement on peut se mettre au ponton si on veut, royal, le capitaine va à la capitainerie comme une majorette à son défilé, l’évidence, le pléonasme, et revient dare-dare, affolé comme notre majorette qui aurait perdu son bâton, 100 balles pour passer la nuit sur ce ponton pourri ! de qui se moque t’on, on largue les amarres et allons quelques mètres plus loin pour mouiller gratis non mais … je fais remarquer au capitaine qu’il y a un bateau avec une ancre avant et une ancre arrière à portée de notre longueur de chaîne, ce qui veut dire que si le vent tourne nous on tournera mais pas lui et qu’on risque de jouer au bateau tamponneur, mais le vent ne tournera pas !
– et s’il y a un grain ?
Il en fait fi d’un balayage de la main, dieu l’entende.
Le soir on mange des steaks au prix du caviar, et il y a un peu de déchets et le capitaine me dit de balancer ça à la flotte :
– tu ne crois pas que ça va attirer des bêtes ?
Et je me mets à imiter une espèce de gros phoque qui se traîne à terre avec une tête débile, le capitaine me regarde en se demandant visiblement s’il ne va pas définitivement en rester là, mais je continue mon imitation visqueuse et ça me fait bidonner encore plus, il se lève de table et fuit dans le cockpit en haussant les épaules
– mais tu déconnes jamais ?!
Je crois qu’il ne déconne jamais ou alors ça fait si longtemps qu’il a oublié (ou alors c’est moi qui suis tarée)
Nuit, BRUIT ! KLONGGGGggggg !!! le capitaine est à peine levé que le bateau résonne encore de quelques gggggg, un petit grain, tout petit, mais suffisant pour faire tourner le bateau qui a été se foutre dans le monocoque de Dream Yacht Charter, bordel on est glissé sous son étrave et son ancre raye la coque de Cap de Miol, il faut repousser le bateau et je m’y emploie des mains et des pieds mais le vent nous pousse dessus, heureusement le grain ne dure pas et on s’extirpe de là, on retourne se coucher, no comment, tant que ce n’est pas à mon actif je reste de marbre.
Le lendemain, annexe, ponton, bus pour la vallée de Mai, il fait une chaleur à crever mais sous les cocotiers c’est respirable, on apprend plein de choses.
Je ne vous parlerai que des coco-fesses parce que là aussi, j’en ai tellement à trier et ordonner qu’il va me falloir du temps !
Les coco-fesses, donc, c’est l’emblème des Seychelles, leur pulpe est vendue très chère, notamment en Chine, pour ses supposées vertus aphrodisiaques, il faut mouler la pulpe, la mettre dans de l’alcool fort et boire le tout, cela donne de la force, c’est le mythe. Il est interdit d’exporter leurs graines non vidées, et une récolte annuelle ne comprend que 2000 noix.
un magnifique coco de mer, arbre sur lequel poussent les coco-fesses
11 novembre : nous quittons la baie de Ste Anne pour Curieuse, en faisant le tour de St Pierre tout simplement magnifique :
Et on s’en va mouiller sur Curieuse, on passe le premier mouillage de Laraie Baie qui est archi rouleur (je l’avais bien dit au capitaine vu que la houle arrivait dessus) alors on contourne l’île pour aller sur l’anse St Jose, ça va beaucoup mieux mais il y a plein de patates de corail, je suis à la barre et le capitaine me guide, à droite, à gauche, point mort, avance, ça dure des plombes et finalement il descend l’ancre mais pense qu’on est sur des cailloux, il s’assied et s’exclame
– Bon ! Mayo !
De la mayonnaise, justement je me demandais si je n’allais pas sortir le pot qu’on trimballe depuis Papeete, ce n’est pas certain que la date de péremption ne soit pas dépassée gambergé-je, comment diable a t’il su que je pensais à ça ?
– Masque, tuba !
Aaaaah ! maillot ! Heureusement que j’ai fermé ma gueule, déjà qu’il est énervé que ça ne se passe pas comme il voudrait, il ne faut vraiment pas appuyer sur le bouton avec le genre de remarque débile dont je suis friande…
Voilà qu’il plonge pour aller voir et revient, bon, on relève l’ancre et c’est reparti pour des à droite et à gauche et tout droit et recule et avance, on mouille enfin, le capitaine replonge pour voir si tout est ok, tout est ok, on met les tauds pour se protéger du soleil et de la chaleur, on déjeune et annexe à l’eau pour une petite rando sur Curieuse qui, de 1883 à 1965 a servi de léproserie, je ne sais pas si cette chaleur/humide pouvait arranger leurs lésions, je suis dans la dubitation la plus absolue à ce sujet.
Comme d’hab, ça grimpe dans les îles, et je préfère que le capitaine ouvre la marche
très joli point de vue
et en redescendant, une petite plage sublime pour nous seuls
On croise des tortues géantes :
Ce qui me fait me demander ce qu’il y a dans cette carapace :
c’est dingue comme bestiole … en Chine la tortue est symbole d’Immortalité. Dans la cosmologie chinoise elle est associée au Yin, à l’eau, à l’hiver et au noir. Elle est utilisée en phytothérapie chinoise pour les traitements de la faiblesse dégénérative.
et des centaines de crabes qui se carapatent à notre approche :
Lendemain matin, on décide de nager avant de changer de mouillage, méfiante je m’enquiers
– il y a du courant ?
– à peine !
Soit, allons y, mais très vite je m’épuise à force de lutter pour ne pas me laisser entraîner par ce courant d’à peine, je réussis à nager jusqu’à la plage avec mes petits bras, il me rejoint en nageant sur le dos, je lui explique que je vais remonter la plage à pied pour me laisser ensuite porter par le courant jusqu’au bateau, il ne veut pas, il faut tracer direct au bateau exige t’il sans m’en donner la raison pour autant, pffff …
– je nage avec toi !
Pfffff !!
Je n’y coupe pas, j’ai droit à une leçon de natation avec palmes, il m’encourage à sa façon :
– Tu nages mal, c’est pour ça que tu te crèves !
Moi j’essaie juste de rentrer au bateau, je l’envoie sur les roses, parfait,je ne te dirai plus rien ! pfffff ….
Une fois arrivée au bateau, crevée, je lui dis que les leçons de natation ce n’est pas pendant que je m’escrime mais au calme et dans un instant dédié, on ne le changera plus, on lève l’ancre pour aller 1,7 miles plus loin et en face, sur Praslin, Baie Chevalier anse Lazio, un des mouillages les plus réputés des Seychelles, le moteur tourne à seulement 1400 tours et on avance à 6,2 nœuds, ça me parait beaucoup, je dis au capitaine qu’on a du jus dans le cul et fonce voir quelle est la vitesse surface : 3,8 !
– tu vois ! on a 2,5 nœuds de courant portant !
– mais non, c’est la roue à aube qui ne tourne pas bien, on n’aurait jamais pu nager avec 2,5 nœuds de courant !
Peut-être. Mais ça m’étonne.
On arrive très vite dans cette fameuse Baie Chevalier, 4 catas, c’est raisonnable, et on file nager le longs des rochers en granit, il y en a plein sous l’eau, on se promène entre eux pour voir les bans de poissons, c’est magique, une véritable cathédrale sous-marine, une tortue passe, elle a l’air de voler en battant des ailes, au fur et mesure de la journée les catas de charters arrivent, 20 au plus fort de la journée, le capitaine remarque qu’on a l’air d’être les seuls tourdumondistes, on n’a vu que des catas de loc’ et des charters depuis que nous sommes aux Seychelles.
une tripotée de catamarans de location dans l’anse Lazio
En fin d’après-midi, quand le soleil brûle moins, nous prenons l’annexe pour aller voir l’anse Georgette un peu plus loin, seulement 2 charters, pas étonnant parce que c’est rouleur, on s’en retourne pronto à l’anse Lazio qui est vraiment paisible.
un dauphin suit l’annexe 🥰
14 novembre, on s’en va sur Silhouette en passant par les cousin-cousine pour les voir de près, mais on manœuvre sans arrêt alors on n’a pas le temps de vraiment voir, je ne peux même plus vous dire si j’ai réussi à prendre en photo le cousin ou la cousine :
en plus la balancine se coince une fois de plus dans une latte de la GV, le capitaine attrape la gaffe et moi je choque la balancine pour qu’il puisse l’attraper et la ramener du bon côté, ça y est elle est du bon côté, je la récupère vite fait avant qu’elle ne reparte,
– MERDEUUUHHH !!!
– Quoi quoi quoi ?
– La gaffe est à l’eau !
J’ai récupéré la balancine avec trop d’ardeur et ça a arraché la gaffe des mains du capitaine… le temps de faire demi-tour, on ne la voit déjà plus avec les vagues, la poisse, je vais à l’étrave et met la main en visière
– tu vois quelque chose ?
– non … non … ah si ! Je la vois ! légèrement sur tribord !
Le capitaine barre dans la direction indiquée et fait un 8 comme pour un exercice d’homme à la mer, il s’assied et me regarde en enlevant ses shoes :
– Tu peux me récupérer avec la gaffe ?
– Attends, quoi ? Tu veux aller à l’eau ?
– Ouais, je vais attraper la gaffe et tu nous récupères
– Mais qu’est-ce que ça change ? Entre repêcher juste la gaffe ou toi avec ? 😳
Parfois une certaine idée de sa logique me dépasse.
J’insiste pour qu’il laisse tomber cette idée saugrenue, il abonde, probablement a t’il la lucidité de se demander si j’arriverais vraiment à le récupérer, il passe à la barre pour reculer le bateau, accroupie sur la jupe je récupère la gaffe, je n’aurai pas à expliquer aux gendarmes que le capitaine s’est perdu corps et âme pour une histoire de gaffe.
Nous ne serons pas seuls
On dégote un magnifique petit mouillage au nord de Silhouette, superbe, ça donne envie de mettre une palme sur l’île, on y va à la nage, trop joli ! et plein de chauves-souris géantes qui traversent le ciel !
C’est pas un oiseau, c’est une chauve-souris
A notre retour sur le bateau, on constate que le côté hyper rouleur de ce mouillage a encore empiré, pas étonnant que des bateaux qui approchent s’en éloignent aussitôt, à 18h, ras le bol, on lève l’ancre pour rejoindre Victoria et mouiller à côté de la marina, il fait toujours aussi chaud et lourd …
Au près, alors au moteur, comme des vieux
On y reste 3 jours, dont un pour faire les paperasses de sortie, attendons la bonne fenêtre météo et, le 18 novembre, nous quittons les Seychelles pour Mayotte …
bye
Alors est-ce que les Seychelles ça vaut le coup ? malgré la densité de touristes sur ces toutes petites îles ? on ne dirait pas parce que je cadre bien mes photos mais oui, il y a énormément de touristes dans les lieux les plus sympas, là où on était seuls ou presque, c’était vraiment moins bien, y’a pas à tortiller, mais oui, ça vaut résolument le coup, parce que c’est beau à se mettre à genoux et à remercier le ciel de tant de beauté 🙏
A peine 2 détails parce qu’il est tard à l’heure où je termine :
SMSA : Seychelles Maritime Safety Authority
Est-ce que le gros cierge a marché : oui ! le capitaine a réussi ! grâce au cierge et à nos prières !merci à tous !
très bel autel dédié à la Vierge Marie sur l’île de la Digue
Faites comme moi, prenez un compas, placez la pointe sur les Cocos, faites un rond de 2500 NM de rayon et devinez où on va partir …le capitaine, dans sa bonté, m’a mise au jus, pour l’instant j’en sais plus que vous.
On s’était dit que comme on passerait près des Chagos on s’y arrêterait, d’abord parce que ce n’est pas demain la veille que nous repasserons près des Chagos, mais aussi que ça nous ferait une halte sur la route comme on s’arrête dans un restoroute sur le chemin de retour, on a beau dire, un restoroute c’est encore les vacances, le capitaine avait écrit aux autorités des Chagos il y a plusieurs semaines pour leur demander l’autorisation de s’y arrêter mais on ne recevait pas de réponse, et justement il en a reçu une quand on était à Hmas(moi j’écrivais Xmas mais je l’ai vu écrit Hmas alors je m’aligne), alors cette réponse c’est qu’il fallait payer 100 £ en faisant un virement sur leur compte et que ça prendrait plusieurs semaines avant d’obtenir une réponse favorable ou non, on s’est regardé avec le capitaine, payer 100 £ et savoir qu’on aura le droit de s’y poser, passe encore, mais sans le savoir et en risquant de se faire déloger à coup de pied dans le cul, merci bien, on ne s’y arrêtera pas et c’est tout, à la limite si on a un problème on ira quand même et comme ce n’est pas habité, si on ne prévient pas et qu’on éteint l’AIS on devrait passer inaperçu, mais bon, l’idée c’est qu’on les dédaigne et qu’on se fait les 2515 NM jusqu’aux Seychelles(vous aviez trouvé la bonne réponse ?), soit 4657 kms d’une traite, ça fait une transat, si on fait du 7 nœuds de moyenne ça demandera 15 jours, ceci étant nous sommes sur l’océan indien et sa réputation n’est pas des plus tranquilles, le copain du capitaine qui a fait le tour du monde en 1 an avait commenté son passage ici de « front puissant, mer cassante », ce n’est pas engageant mais quoi, impossible de reculer, je télécharge fébrilement des GRIB qui tous nous donnent un vent d’Est ou d’Est-Sud-Est à 15/20 nœuds, j’aurais brûlé un cierge en faisant une prière qu’on n’aurait pas eu mieux , et de fait, cela fait deux jours que nous naviguons avec ce que le GRIB a prévu, on a bien quelques rafales à 25 mais ça ne fait rien car on est sous génois tangonné et au portant je me ris de 25 nœuds, mais à peine le vent faiblit il, un tant soit peu, un chouïa, que le capitaine parle de spier, je lui ai vertement répondu qu’on navigue peinard donc passerait si c’était pour 3 jours mais vu qu’on en a pour 2 semaines j’ai pas envie de me faire tabasser, et puis crotte quoi, on avance à 7,5 de moyenne, que demande le peuple, il a haussé les épaules,
– on ne se fait pas tabasser à 20 nœuds !
– ouais, pas sous génois tangonné mais sous spi le bateau ballotte dans tous les sens !
Et c’est vrai parce que le génois il est sur étai mais pas le spi, même le capitaine a dit que pour mettre le spi il faut que la mer soit plutôt calme (sinon le bateau roule et emporte le spi qui fait rouler encore plus et on fait culbutos et c’est la gerbe, peut-être que d’aucuns marins vous diraient que même pas mal mais bien sûr, ça serait de la frime et puis c’est tout) et je dois vous dire que bien que nous soyons au portant, la mer n’est pas rangée et on roule bien comme il faut, toujours est-il que pour l’instant on n’a pas mis le spi, et c’est moi qui ai installé le génois tangonné sous la supervision (aiguë) du capitaine, en général c’est lui qui installe et je l’aide en obtempérant à la vitesse de la lumière si j’entends ce qu’il me demande mais parfois il marmonne face au vent et je ne l’entends pas et ça l’énerve de me voir bailler aux corneilles , cette fois c’était le contraire et ça m’a bien plu, quand on reviendra je serai vraiment une équipière efficace, il m’aura fallu un tour du monde pour y arriver, encore heureux, parfois il me laisse aussi empanner la GV ou prendre un ris, la confiance s’établit petit à petit, je ne sais pas si ça vient de moi qui n’en inspire pas d’emblée ou si c’est lui qui ne fait pas confiance facilement en ce qui concerne son bateau, toujours est-il.
On file à 8 nœuds, pas besoin de spi quoi ! et on voit que ça bouge parce que je n’ai pas réussi à avoir une photo nette … et on voit aussi qu’on va quasi plein ouest et qu’il nous reste 2465 NM à tirer
De jour on est tout seul mais la nuit il y a des bateaux de pêcheurs un peu partout, des indonésiens, il y en a qui ont de la lumière mais pas pour la plupart, on les voit à l’AIS, quand on les appelle à la VHF ils ne répondent pas, on se demande avec déglutition s’il n’y en aurait pas qui n’auraient ni lumière ni AIS, on épie la mer à tour de rôle, on dort en pointillés, le jour suivant on voit aussi quelques cargos et pêcheurs, preuve qu’ils ne pêchent pas que la nuit comme j’aurais pu hâtivement le conclure, la nuit encore suivante, bien que nous surveillions presque assidûment (oui, presque, faut pas pousser), aucun bateau, en alerte pour rien donc, sinon y’a pas grand chose à raconter parce que le vent est stable et on file bien, pas besoin de manœuvrer, le capitaine a dit que je me démerde super bien pour la bouffe parce que je lui fais des plats nouveaux presqu’à chaque fois et que c’est toujours bon, maintenant il lui arrive de me demander avec un air gourmand ce que j’ai prévu alors qu’au tout début il se défendait de faire une croisière gastronomique et revendiquait vouloir une nourriture spartiate, un vrai dur, je ne fais rien de gastronomique mais je fais du bon manger parce que sinon ça serait d’un de ces tristes quand les seuls bons moments sont ceux des repas, pour tout dire il y en a certains autres des bons moments, par exemple euuuh … la douche tiens ! Ou quand je me fais un peu bronzer sur le pont pour ne pas être blanche comme un bidet (le bidet ! Quelle invention ! Passée de mode et pourtant, si je m’étais écoutée j’aurais fait un bouquin de photos des chiottes les plus remarquables dans lesquels j’ai eu l’honneur de déposer mon ADN, et dans cette très longue liste il y a les chiottes du Byblos à St Trop, avec 1 bidet à côté de chaque techio pour dame, la classe, dans le genre classe j’en ai utilisé de chouettes à Las Vegas, le luxe, mais celui qui tient le haut du pavé reste encore aujourd’hui un véritable autel dédié à la Vierge Marie, c’était quand même un peu chelou de pisser au milieu des cierges électriques) (un des pires c’est celui où tous les murs et le sol étaient en miroirs, l’horreur intégrale, ça donnait pas envie de pousser), vous vous posez peut-être la question de savoir s’il existe d’autres moments qui agrémentent joliment les grandes traversées, certes, et s’ils peuvent se dérouler par tous les temps comme le fait de manger, et bien oui, par tous les temps, et parfois je ne vous cache pas que c’est acrobatique, à propos d’acrobatique je précise que nous n’avons toujours pas ouvert le Scrabble, ce n’est jamais ça qui tente le capitaine, et puis aussi la gym que nous nous appliquons à faire régulièrement sinon on s’encroûte, avec tout ça les journées passent vite et on a bonne mine.
Mercredi 18 octobre, le vent a faibli et il y a encore une bonne mer alors on roule, le capitaine m’avertit quand il voit une grosse vague qui arrive, tiens toi isabelle ! conseil superfétatoire s’il en est, quand les voiles claquent ça le fait tiquer, parfois le vent remonte sous un nuage mais ça ne dure pas, le drapeau a encore perdu des plumes, il ne restera plus rien à me dédicacer si ça continue !
reconnaissez vous le drapeau français ?
Cette nuit à 3h, j’ai vu que notre cap était vraiment trop au sud, de 30 degrés par rapport à notre route (le pilote automatique est en mode vent donc si le vent tourne ça change notre cap) (je ne fais pas affront aux navigateurs qui me lisent, j’explique pour ceux qui ne savent pas), que faire, attendre pour voir si ça va revenir comme avant ? attendre le jour pour empanner ? … attendre me semble nuitamment la meilleure option afin de retourner dormir et laisser le capitaine faire de même, la petite voix du diablotin me siffle d’aller me recoucher, celle de l’angelot est outrée, se taire ! quel crime de lèse majesté isabelle ! 30 degrés du cap bon sang ! J’allume Navionics pour voir depuis combien de temps ça dure, et bien ça dure depuis trop longtemps c’est certain, je m’ébroue mentalement et vient m’asseoir près du capitaine pour le réveiller en douceur et lui partager ma pensée tandis que l’angelot fait la nique au diablotin (qui prendra sa revanche n’en doutons pas)
– capitaiiiiine ? chuchoté je sur le ton avec lequel on berce un enfant malade
le capitaine ouvre un œil qui se tourne aussitôt vers moi comme celui d’un caméléon, quoi ? prêt à dégainer son colt , je chuchote toujours en lui tapotant légèrement l’épaule
– on est trop sud, il faudrait empanner
Il se retourne d’un mouvement qui s’en fout en me demandant pourquoi je l’ai réveillé pour ça, plus tard ! voilà, c’est pour ça que je ne sais pas toujours quoi faire parce que les mêmes circonstances n’aboutissent pas toujours à une même conclusion, pour ne pas dire jamais, je me jette sur ma couchette le cœur en paix mais tintin pour me rendormir, j’étais trop prête à empanner, ce que nous faisons dès notre réveil et on en profite pour envoyer le spi, maintenant je me marre à chaque fois qu’on envoie le spi parce que je me rappelle d’une fois où je m’en étais occupée (sous la surveillance pénétrante du capitaine), il m’avait posé des questions au fur et à mesure de mon avancée, et maintenant tu fais quoi ? j’avais balayé d’un regard le tangon, la balancine, le hale-bas, le bras et l’écoute, tout étais mis en place, j’avais clamé
– je lance le spi !
Je m’étais mise à craindre qu’il aille jusqu’à vouloir que je le hisse toute seule alors qu’en général il est en pied de mât et moi au winch, mais non, avec une moue narquoise il avait fait le geste de balancer un truc par dessus bord
– comment ça tu « lances » le spi ?
pensant à une simple erreur de vocabulaire
– euuuuh … je l’envoie !
puis voyant sa tête accablée
– aaaah je monte le tangon déjà !
C’était la bonne chose à faire, maintenant à chaque fois qu’on envoie le spi, je le revois faire ce geste de balancer le spi en paquet dans la flotte et ça me fait marrer parce que je visualise la tête qu’il faisait
On a entre 15 et 20 nœuds plein cul, on avance entre 7 et 8, un peu de mer mais finalement on ne balance pas plus que sous génois tangonné, enfin guère plus, on a fait plus du tiers de la route, pourvu que le vent se maintienne, la nuit suivante le vent tombe à 12/14 et adonne, on se retrouve avec un cap trop nord, je me dis que ça va faire comme hier à savoir empanner dès le saut de la couchette, et puis non, le capitaine décrète qu’on prend d’abord le petit dèj et qu’on verra ensuite ce qu’on fait, de toutes façons comme on a le vent plein cul, on doit tirer des bords et on va ou trop nord ou trop sud, on prend le petit dèj et on attend de voir, le vent monte à 22, à 24, je la ramène
– on pourrait empanner et en profiter pour passer en génois tangonné ?
Le capitaine émet le son d’une vieille porte rouillée qui grince sur ses gonds,
– on ira moins vite (et tout le monde sait qu’il faut toujours aller plus vite) regarde il y a seulement 16 nœuds de vent maintenant !
– mais tu vois bien que ça monte progressivement, et puis le bateau zigzague de plus en plus, c’est désagréable
– ça fera pareil sous génois
Mensonge ! Oh le manipulateur qui essaie de m’embobiner !
Finalement le vent s’établit à 20 plutôt qu’à 16, on empanne et génois tangonné, pamdampatchi 🥁
Sinon j’ai ouvert une de ces fameuses boîtes de bœuf cuisiné à la casserole achetées aux Cocos, slurp me régalai je par avance … dé-gueu-lasse, une espèce de gélatine immonde avec exactement 8 petits dés d’une viande vraiment coriace sous la dent alors qu’en ayant trempé si longtemps dans sa boîte elle aurait dû se ramollir un minimum quoi, 3 petits pois et 4 cubes de carottes beaucoup trop ramollis pour le coup, imbouffable
– moi j’aurais pas acheté ça ! (la remarque empathique par excellence)
Et moi j’avais confiance en l’étiquette, c’est pourtant pas compliqué de faire une bonne daube de bœuf et de la mettre en boîte, pourquoi inventer une recette aussi dègue ?! (pour faire du fric isabelle), j’ai posé sur chaque bol de riz 4 petits dés de viande sans la sauce (de merde) et balancé les 98% de la boîte à la mer, j’aurais bien voulu voir la tronche des poissons qui l’ont goûté, à propos de poissons il y a plein de poissons volants ici, on trouve plein de bébés minuscules sur le pont, 5 millimètres voire moins, hier il y en a un qui a atterri à mes pieds et je me suis empressée de le renvoyer à l’eau, il a dû avoir la trouille de sa vie.
Le temps passe, les jours avec lui, on alterne spi et génois tangonné, surprenamment la mer est plus forte que le vent, croisée qui plus est, on est ballotés, mais au bout de quelques jours de mer, ballotés ou non c’est kif-kif, on le remarque à peine, sauf quand c’est vraiment une grosse vague, enfin résultat à un moment le capitaine me crie d’en bas regarde le spi ! quelle idée, bon, je suspends la lecture de mon polar pour regarder le spi, bin mince alors, il est tout entortillé autour de l’étai de génois
– bin mince alors ! il est tout entortillé autour de l’étai de génois !
Le bateau est parti à l’abattée avec une grosse vague, la GV a déventé le spi tandis que le bateau roulait sur l’autre bord et avec ce mouvement de balancier le spi est allé s’enrouler autour de l’étai.
– mais tu l’avais pas senti ?!
– bin non, j’avais bien senti qu’on ralentissait mais comme il y a moins de vent …
– choque l’écoute ! me crie t’il depuis les cabinets, il doit s’en remettre à moi qui, certes, veux bien choquer l’écoute mais dans quel but ? j’arrive en titubant devant le winch (ça roule) et voit le capitaine qui déboule en remontant son short quitte à trébucher, il fonce à l’avant du bateau regarder les dégâts et m’engage en criant à choquer en grand, je m’exécute mais ça n’a pas du tout l’air d’arranger nos affaires, je reborde aussitôt pour éviter que ça n’empire, il revient en aboyant qu’il aurait fallu faire quelque chose tout de suite, je le calme d’un ce n’est pas de ma faute olympien tandis que je débrasse et qu’il reprend le hale-bas, si ça ne marche pas d’un côté on tente de l’autre, c’est de la mienne ! qu’il me balance comme un môme en manque de repartie un peu finaude, m’enfin c’est à cause du vent et des vagues, je me retiens de lui signaler qu’à tout prendre il aurait mieux valu affaler le spi avant que le vent ne monte à 20 et plus mais qui c’est qui garde le spi le plus longtemps possible, bref, on réussit à le détortiller et à l’affaler sans le déchirer, on est seulement en train de le plier dans le cockpit que le capitaine relève le nez comme un chien aux aguets
– y’a plus d’air !
– comment ça y’a plus d’air ? il y a 17 nœuds !
Il serait prêt à renvoyer le spi, dès qu’on descend en dessous de 8 nœuds de moyenne maintenant, il se plaint qu’on se rabale et qu’on navigue comme des vieux, qu’est-ce qui faut pas entendre. En parlant de spi, je lui ai posé des questions sur la taille et le grammage des spis, il en a plusieurs mais il en voudrait un supplémentaire, taillé plus petit pour qu’il gonfle moins en haut afin de tenir jusqu’à 25 nœuds tranquille, bin voyons, ça voudrait dire qu’il garderait le spi jusqu’à 30, brûlons un cierge pour que cette idée soit définitivement éradiquée de sa cervelle monomaniaque.
Et chaque jour apporte son lot de cargos, des machins de 390 mètres de long et 65 de large, certains passent au loin, d’autres bien proches, nuit et jour il faut veiller, en tous cas on est à mi-chemin
Hier c’était pépouze, vent 14/15, GV et génois tangonné, un vrai dimanche, cette nuit sur le coup de 5h, heure des Cocos Keeling, vent à 12 qui est passé à l’Est, notre cap est à 40 degrés trop sud, on empanne et on voit le soleil se lever, avec toujours cette étoile scintillante qui nous indique l’Est tout au long de la nuit, je me demande si c’est Canopus parce que Canopus est la 3ème étoile la plus brillante après le Soleil et Sirius, et comme elle est située à environ 310 millions d’années-lumière du soleil, de loin on ne doit pas la voir bouger des masses …je me suis d’abord demandé si c’était Vénus parce qu’on peut la voir aussi dans l’hémisphère Sud, mais Vénus elle se lève à l’ouest et elle se couche à l’est, donc elle transite durant la nuit, ce qui prouve que ce n’est pas cette fameuse étoile … on en parle avec le capitaine pendant le dîner sur nos genoux dans le cockpit, il éteint sa lampe frontale après le café et on regarde le ciel, on est aux premières loges pour profiter du spectacle.
là c’est la lune à l’ouest, dernier tiers de la nuit, vous savez à quoi on le voit ?
Spi quand on veut avancer parce qu’on se traîne, mer croisée, chahutation, c’est pas le fun, ce qui est fun par contre c’est qu’à force je n’ai plus peur du spi, du moins quand on a ce temps et qu’on ne voit pas de grain à l’horizon. Empannage plus tard, le soir on affale pour passer la nuit tranquille, le lendemain matin le vent est acceptable, on laisse le génois tangonné, le capitaine se recouche après le petit dèj, je m’allonge sur le pont à tribord afin de continuer cette entreprise de brunissage de ma peau, ca ne fait pas 10 minutes que j’en profite quand j’entends ISA ?!
– j’suis là Bon, flûte, je n’arriverai jamais à bronzer.
– ISAAAA ?!?!?!
– JSUIS LÀ !!
Le capitaine surgit dans le cockpit, l’air tout affolé
– je ne te voyais pas ! j’ai regardé partout et je ne t’ai pas vue ! … dis donc ça fait quelque chose !
Je vois très bien ce que ça fait, ça m’est déjà arrivé de croire qu’il était tombé à l’eau !
Arrive midi, l’heure du crime, une claque porte (spéciale dédicace à mes cousins) (midi, et alors, je prends des libertés, l’écrivain fait ce qu’il veut), le capitaine et moi sommes affairés à une occupation qui nous distrait, le temps requis, de notre environnement, quand soudain KLOOONGGGggg, un sacré grand bruit, toutes affaires cessantes, le capitaine se dresse dans le cockpit, MEEEERDE PUTAIIIIN !!! hausse vertigineuse de mon taux d’adrénaline, je relève la tête, quoi quoi quoi ? on a empanné ! Comment Dieu est-ce possible sous pilote, génois tangonné et frein de bôme qui est un bloqueur de bôme vu comme le capitaine s’en sert, ce qui fait que la bôme n’a pas bougé et est toujours sur tribord, est-ce possible d’empanner rainsi ? C’est. D’ailleurs on le voit avec le génois gonflé à contre (le capitaine me dira plus tard qu’il n’était pas gonflé à contre, et moi je vous dis que je n’ai pas la berlue) je bondis dans la descente pour attraper la commande du pilote tandis que le capitaine a sauté sur la barre en me criant d’appuyer sur stop, je n’ai pas mes lunettes alors je ne vois pas bien le bouton stop et puis si, stop, le capitaine a pris le pouvoir sur les éléments et braille que j’aurais dû appuyer sur le stop dans le cockpit au lieu d’aller chercher la télécommande, comme si j’avais la tête à ça extraite brutalement de ce qu’il me faisait subir, il est magnifique à poil à tenir la barre mais ce n’est pas le sujet, il m’ordonne, j’obéis, relâche le frein de bôme pour aider à passer la voile du bon côté, ok mais le génois est toujours à contre, j’invente pas, on est à la cape ! m’informe le capitaine, ce qui me fait une belle jambe (et prouve que le génois est à contre), je ne sais pas ce qu’il veut faire mais je sais qu’il va falloir faire alors je file fermer les écoutilles pour éviter de foutre des cordages dedans pendant la manœuvre (toujours cette sensation d’être une hôtesse de l’air qui déambule pour vérifier la fermeture des portes avant le décollage) (j’ai peut-être été une hôtesse de l’air dans une autre vie), au passage je cherche désespérément mon short et mon teeshirt des yeux, doux Jésus où est-ce que j’ai bien pu les balancer, ah ! les voilà ! je saute dedans à cloche-pied autant qu’à la hâte,
– mais qu’est-ce que tu fabriques ?!
– je m’habille !
Il ne sera pas dit que je vais aller courir sur le pont les miches à l’air, je ne pense pas que cela me mette à mon avantage bien que je sois consciente qu’autrui puisse être émoustillé par des trucs qui me dépassent (j’ai lu des choses), hop mes shoes et mes lunettes, hop je surgis dans le cockpit, prête à affronter les éléments, on réempanne du bon côté, on sécurise le tout, le capitaine s’approche de moi avec un sourire, qu’est-ce qu’on disait rappelle moi ? il n’est pas dit qu’il ne finira pas une tâche entamée avec tant d’ardeur alors il l’achève ardemment.
Plus tard on prend un ris, le vent est monté, on trouve qu’ici la mer est bien plus forte que ce qui devrait être avec ce vent, peut-être à cause des courants ? Peut-être pour coller à la réputation de l’océan Indien ? Pour ne pas déranger le capitaine pendant qu’il mange, j’attends la fin du déjeuner pour lui demander
– Comment ça se fait que le bateau n’a pas réempanné tout seul dans la foulée ?
Il me sort son fameux regard qui se demande d’où je sors pour poser ce genre de questions :
– Bin … parce que la grand-voile n’était pas du bon côté !
– Aaaaaah !
Comme tout est simple quand on sait, et donc, pendant que je me rhabillais, il avait passé le chariot à bâbord ce qui avait permis de réempanner ensuite fingers in the nose, on n’a rien cassé et je peux vous dire que le frein de bôme a fait son office, la bôme est restée en place, et je peux vous dire aussi que ça fait bizarre d’être tribord amure avec la bôme à tribord, l’impression que le bateau est hors de contrôle, du moins du mien, le capitaine a tout de suite capté ce qui se passait et fait ce qu’il fallait, j’apprends encore et encore.
Le vent monte et on a du courant de face, la mer est hachurée et bien agitée, c’est pour ça qu’on bouchonne dit le capitaine, et il y a de gros nuages dans le ciel, en même temps où pourraient ils être, le soir en cuisinant capots ouverts, un gros poisson volant atterrit dans le bateau et se met à frétiller comme un fou sur le plancher, à un poil près il tombait dans la poêle et cuisait direct, tout de suite il empuantit le bateau, c’est fou ce que ça peut puer les flying fishes, le capitaine, n’écoutant que son courage et son bon cœur, attrape un bout de PQ pour éviter d’avoir les doigts qui schlinguent toute la nuit, saisit l’animal par la queue et le renvoie d’où il est venu, je ne sais pas s’il est indemne de son saut de l’ange mais encore un qui n’a pas dû comprendre ce qui lui arrivait.
le capitaine prend la température
Aujourd’hui le vent est encore monté, 25/28 établi, et on a eu des grains avec 33 nœuds, finalement on a pris 1 ris1/2 dans le génois et un 2nd dans la GV, on navigue comme des sexas s’est plaint le capitaine, n’empêche que depuis le bateau est nettement moins secoué et j’ai même pris ma douche sur la jupe. Et puisqu’il se plaint qu’on ne va pas assez vite :
– Pourquoi tu as voulu prendre un 2nd ris dans la GV après en avoir pris 1 dans le génois ?
– Pour équilibrer
Certes, mais encore ?
– sinon on lofe
– Ah ouais ? …. (neurones en action) Pourquoi ça fait lofer ?
– le génois il fait abattre le bateau parce qu’il est en avant du plan antidérive et la GV elle le fait lofer puisqu’elle est à l’arrière
– aaaaah ouaaaaaiiiiis
– Je te l’ai déjà dit isabelle
– ah ouais ? … moi j’ai besoin de plusieurs couches pour retenir… et toi tu retiens tout quand on te l’a dit une fois ?
– nan, moi je retiens rien De cette belle nuance qui est sienne
Alors que revoilà la sous-préfète … (pour nos amis cinéphiles)
Jeudi 26 octobre, depuis hier les grains se succèdent à un rythme lent, ça lave le bateau, on n’a plus qu’un seul ris à la GV, mer toujours confuse et agitée alors sommeil encore en pointillés, plus tard on lâche le dernier ris, on a encore 16 à 20 nœuds
Vendredi 27, le vent est tombé à 10/12 au petit matin, avec la houle et les vagues décousues les voiles et la bôme claquent, après le petit dej on empanne et on envoie le spi, ça bouge toujours autant et la GV claque, on l’affale pour être seulement sous spi, on avance à 4,5, pour couronner le tout on a un courant de 0,8 de face, le bateau bouchonne toujours autant et c’est encore plus désagréable quand on n’avance pas, c’est double peine, on est à peine posés que le vent a tourné, il faut empanner donc affaler le spi, le capitaine constate
– on va se retrouver sans voile …
– on n’a qu’à mettre le génois pendant qu’on change tout de côté ? (je trouve toujours quelque chose à répondre)
– mouaifff ….
– ou alors on met le moteur le temps de renvoyer le spi ?
– mfffff
Bon, on affale, le spi danse et on en mouille une partie dans la manœuvre, je déroule le génois pendant que le capitaine récupère écoute et bras, le génois ne tient pas et claque dans tous les sens, les écoutes se balancent comme des fouets furieux à côté du capitaine, attention à toi ! aussitôt je l’enroule car il ne sert à rien et on met le moteur, on va voir ce que ça donne, on a bien fait, après le vent fait n’imp, passe de 5 à 10 et redescend, passe de 160 à 50 degrés et remonte, 3 jours comme ça soupire le capitaine avec une moue désabusée.
le GRIB n’est pas optimiste quant à la remontée du vent …
Hier en fin d’après-midi, très gros grain qui lave le bateau, comme on a tout fermé c’est une véritable étuve à l’intérieur, faire pipi en est angoissant parce qu’on ne sait pas si on ne sera pas évanoui de chaud avant d’avoir réussi à vider sa vessie, on passe la nuit au moteur et on essuie plusieurs grains, dès qu’il arrête de pleuvoir on ouvre en grand pour ne pas mourir cuits à la vapeur comme des raviolis chinois, ce matin pendant le petit dej le vent remonte à 12/14 de travers, on se doute que c’est l’effet d’un des gros nuages, mais finalement ça dure, la dernière bouchée avalée on déroule le génois puis on monte la GV, alors tenez vous bien : SANS SE METTRE FACE AU VENT 😵, comme il y a toujours de la houle et pas bézèf de vent, le capitaine a un peu lofé, laissé la bôme désaxée pour qu’elle soit grosso modo face au vent, et il l’a hissée là, sous mon ébahissement, c’est super pratique de faire comme ça ! que je me suis dit, me rappelant de certains hissages de GV face au vent avec une mer agitée qui me faisaient regretter d’avoir un estomac, le temps de le faire le vent est déjà retombé à 8, mais il est de travers alors on avance, et puis ça retombe comme c’était monté, le capitaine me dit qu’allez hop on affale et pendant que je remonte le charriot au milieu il lofe, il m’envoie relâcher le frein de bôme et passe le chariot de l’autre côté, je n’y comprends rien, il vire, bon, et puis on se remet au cap sur l’autre amure
– bin ?! on ne devait pas affaler ?
– si mais le vent est remonté quand j’ai manœuvré, et il est passé de 130 à tribord à 120 à bâbord
Ouais, vous vous doutez bien qu’en étant aussi versatile et avec ce ciel rien ne va durer, effectivement le vent retombe doucement
– aaaah là il faudrait mettre le gennaker Il ne va pas me faire le coup j’espère !
– mais bon, pas la peine, sinon on ne va pas arrêter de manœuvrer Je ne vous le fais pas dire. De nouveau plus de vent, de nouveau on affale et moteur, au moins ça occupe, je me demande à voix haute si le fait de faire ce genre de manœuvre ne nous fait pas tomber la moyenne finalement, tut tut tut qu’il me fait avec sa langue en secouant la tête de gauche à droite (ça veut dire non), je n’en suis pas si sûre … Nous sommes en gros à 5 degrés de latitude Sud,
– ce temps là c’est celui du pot au noir ! s’exclame t’il debout sur le pont, le nez levé vers ce ciel dans les camaïeux de gris Tiens, je l’avais oublié celui là, il nous reste 230 miles à faire, on mettra un jour de plus que prévu, au moins on n’a plus 1 nœud de courant dans la gueule comme depuis 2 jours, du coup on avance à 5 nœuds au lieu de 4.
Des fois on met le génois, il balance sur son étai comme une grenouillère sur un fil à linge, on l’enroule, une couche nuageuse nous protège de la chaleur cuisante du soleil, c’est bien, finalement le capitaine dit que bon an mal an on avance ! il n’est plus dans la compète, il a juste envie d’arriver un jour.
Dimanche 29 Hier soir la lune était pleine, lumineuse au point que sont reflet sur l’eau était or, on a bien passé deux heures à simplement l’admirer, bien que je rompisse régulièrement le silence …
– Je me demande qui a appelé la lune « lune » … qui a compris pourquoi elle changeait d’apparence chaque jour et que ça formait des cycles et que ça recommençait… et idem pour le soleil … et tous les mots d’ailleurs, c’est fou ce que le langage peut exprimer, des choses, des émotions, des concepts … ça me ramène toujours à la même question, pourquoi tout ça, pourquoi nous, toute cette intelligence, plutôt que rien ?
Avec toutes les questions que je pose au capitaine quand on regarde le ciel, il me dit que je devrais acheter l’astronomie pour les nuls (du coup je viens de le faire en format Kindle, c’est moins encombrant dans le bateau). Pour les autres émanations de mon esprit, il ne pipe mot, il s’en fout pas mal.
Sinon, on est toujours au moteur, peu de vent mais de la houle courte qui fait rouler le bateau, ciel gris, grains, quand on met le génois il bat de l’aile comme un oiseau blessé, le capitaine décide de le tenter tangonné mais problème : quand on a la GV on tangonne au vent, alors là sans GV, on tangonne au vent ou sous le vent ? Je lui donne mon avis puisqu’il me pose la question
– je dirais sous le vent … mais c’est toi le spécialiste et tu as un raisonnement plus élaboré que le mien (tant qu’on parle de voile entendons nous bien, sinon je commence émettre des doutes)(j’en profite pour rappeler que j’ai de l’humour)
– … (front plissé de réflexion) … ouais … je dirais ça aussi … parce que ça sera mieux que ça soit le guindant qui reçoive le vent plutôt que la chute … Voilà, chez moi c’est intuitif, chez lui élaboré.
On s’exécute, bon, on doit quand même prendre un ris pour qu’il batte moins, le tangon est à tribord, on est quasi plein cul bâbord amure, quand la houle (qui vient de 3/4, bâbord arrière) arrive, on gîte à tribord et hop le génois se gonfle, la houle passe et hop on gîte à bâbord et hop le génois claque, et ainsi de suite, la mer est vraiment chaotique, on avance à peine plus vite si je veux euphémiser, en plus on a 0.5 nœud de courant dans la gueule, tout pour plaire.
c’est mou
On range ce qu’il y a à ranger dans le cockpit tout propre grâce à ces grains, je demande si on range le bras de spi laissé en couilles-de-chat sur une filière à dessein, le capitaine temporise, on va peut-être avoir l’occasion de le renvoyer, à mon tour d’arborer une moue dubitative,
– avec ce qu’annonce le GRIB ? Son visage manifeste la circonspection la plus totale, sait-on jamais ce que la nature nous réserve, j’ajoute
– et avec les grains qui se succèdent ? Cet argument a raison de l’écoute de spi on la range et ça m’arrange, affaler le spi en urgence sous la pluie et les rafales alors qu’il ne nous fait avancer qu’à 3 nœuds entre les grains, merci. On devrait arriver demain.
Mahé
Et oui, cochon qui s’en dédie, on arrive le lendemain matin, on voit île de Mahé devant et à tribord, celle de Praslin :
on la devine dans les nuages
Le capitaine change le drapeau au bout de sa vie pour un neuf, il est temps :
Le port contrôle nous appelle à la VHF, ils nous ont vu arriver, ils nous donnent une position GPS pour mouiller et nous disent de hisser le drapeau jaune, c’est marrant, c’est la première fois qu’on nous donne une position GPS pour aller mouiller !
on longe l’île au cerf
Le capitaine entre le point GPS sur Navionics et on y va, en se disant que bon, ok, mais pas besoin d’être précis au centimètre, et puis en approchant du point, on ne descend pas en dessous de 18 mètres de fond et il y a pas mal de houle, ça voudrait dire qu’il faudrait dérouler beaucoup de chaîne, et quand on passe pile sur le point GPS, il n’y a plus que 13 mètres de fond et très vite le fond repart à 20 mètres, il faut donc mouiller pile au point GPS, bon, je suis à la barre en marche arrière et le capitaine à l’étrave, prêt à appuyer sur le bouton à mon ordre (quel ascendant, je le tiens en mon pouvoir, ça va me monter à la tête), il ne peut pas s’empêcher de me dire par ici ou par là,à droite, à gauche, c’est dingue parce qu’il n’a pas Navionics sous les yeux alors qu’est-ce qu’il en sait, des fois ça m’énerverait presque, alors je fais ce que j’ai à faire et quand je pense qu’on est bons je lui crie vas-y ! 14 mètres ! le temps que l’ancre descende on devrait arriver pile sur les 13 mètres, gagné, on est des chefs, dans ma tête on se croirait dans un film américain quand les gars de la NASA se lèvent pour applaudir à tout rompre l’explosion d’une météorite qui menaçait l’humanité, on appelle les customs à la VHF et ils arrivent pronto sur un bateau pour sauter à notre bord, avec la grosse houle ça n’est pas si simple et les gars ont l’air sportifs comme des dugongs (appelés vaches marines en Nouvelle Calédonie) (quand je l’ai dit au capitaine il m’a répondu que ouais parce qu’ils broutent), ils y arrivent malgré tout et c’est parti pour la valse des papiers, très vite celui qui a l’air d’être le chef et encore plus fatigué que les autres nous déclare qu’il nous laisse tous les papiers, nous écrit une liste de ce qu’il nous faudra lui procurer en nous invitant à passer demain à terre au bureau des douanes et à l’immigration, et d’un signe tout ce monde lève le camp sans jeter le moindre coup d’œil dans le bateau, on serait venu avec des opossums pour envahir les Seychelles qu’ils n’en auraient rien su.
Eden Island, et derrière, Victoria sur l’île Mahé
On relève l’ancre pour aller à la marina d’Eden Island, je les appelle à la VHF pour les prévenir, leur demande de quel côté on sera amarrés malgré les signes de dénégation du capitaine qui doit trouver que ça fait clampin, mais je fais bien car le gars de la marina me dit que c’est à la méditerranéenne, donc sur pendille, heureusement que j’ai demandé parce qu’en général on prépare des pare battages et des amarres des deux côtés et ça n’aurait servi de rien, ma foi ça fait belle lurette qu’on n’a pas été sur pendille et je ne me souviens plus de ce qu’il faut faire, ça sent le cafouillage à plein nez, mais le gars m’a dit qu’ils nous aideront que je dis, soulagée, au capitaine,
– pas besoin ! tu sauteras sur le quai pour amarrer derrière et ensuite tu viendras choper la pendille jusqu’à l’avant pour la mettre au taquet
Bin tiens.
Quand on arrive à la marina, un gars sur un ponton nous fait de grands signes pour nous indiquer notre place, je fais de même pour lui répondre, le capitaine y va en marche arrière, je balance une première amarre au premier gars, une seconde au second, j’arrange les pare battages par rapport au catway, le gars me tend la première pendille en me conseillant de mettre des gants à cause des coquillages qui coupent les doigts, chevaleresque le capitaine enfile des gants et le fait à ma place, nous voilà arrimés sans un cri, sans une larme, très très bon accueil aux Seychelles !
J’ai demandé au capitaine de me dédicacer le drapeau que j’ai posé sur la table avec un marqueur, il devait être en panne d’inspiration car il l’a laissé là plusieurs jours, et puis comme j’insistais il a écrit « de la Nouvelle Zélande aux Seychelles, ça use ! » et signé de son prénom et de Cap de Miol.
– C’est pas une dédicace ça ! quand on demande à un écrivain de dédicacer son bouquin, il demande à qui, sinon ça peut être pour n’importe qui, alors est-ce que tu veux bien me le dédicacer ?
ça le dépasse ce que je lui raconte, mais il prend le marqueur et il ajoute :
avec un cœur !ça c’est de la dédicace ❤️ !
Encore un effort et vous pourrez retourner à vos occupations :
Faire la nique à quelqu’un : se moquer de, narguer quelqu’un – expression vulgaire et populaire venant de l’arabe nikah (faire l’amour) qui donna le mot français forniquer. Au Moyen-Âge, on utilisait faire le niquet pour montrer son mépris à autrui. Rapidement, cette expression se transforme en faire la nique.
Les étoiles observées ne sont pas les mêmes dans l’hémisphère Nord et dans l’hémisphère Sud et c’est bien normal : l’hémisphère Sud dispose de 46 constellations (contre 39 dans le Nord), il est considéré comme le plus riche en étoiles mais on n’y voit pas la Grande ni la Petite Ourse, pas plus que Cassiopée ou Orion, et l’étoile Polaire qui indique le nord n’y est également pas perceptible. En revanche on y voit la Croix du Sud, la plus petite de toutes les constellations. Il s’agit de quatre étoiles formant une croix avec en son centre une cinquième, moins brillante que les autres, c’est la Croix du Sud qui permet de trouver le pôle Sud céleste dans cette partie du globe, elle apparaît sur le drapeau australien pour indiquer l’appartenance du pays à cet hémisphère.
Le dugong est un gros animal particulièrement placide, qui peut mesurer 4m de long pour un poids de 500 à 900 kgs. Le corps des dugongs est allongé, avec une tête dans le prolongement du corps, de tout petits yeux, un énorme ventre et des nageoires courtes et arrondies. Ils se nourrissent exclusivement d’herbes marines qu’ils broutent lentement sur le fond au moyen de leur gros museau. Ils en consomment jusqu’à 40kg par jour. Les dugongs sont des mammifères marins : ils ont le sang chaud, respirent de l’air et allaitent leurs petits. Ce sont d’ailleurs les deux énormes mamelles de la femelle, très visibles en période d’allaitement même depuis la surface, qui ont souvent fait prendre ces gros animaux pour des femmes aquatiques, à l’origine de nombreuses légendes de sirènes, d’autant plus qu’il leur arrive de chanter d’une voix aiguë pour communiquer. Leur nom signifie d’ailleurs “dame de la mer” en malais. C’est à cette ressemblance que les dugongs (et les lamantins, leurs cousins de l’Atlantique) doivent le nom de leur ordre dans la classification des biologistes : les “siréniens”. Les siréniens sont des mammifères retournés à la vie aquatique comme les cétacés (dauphins et baleines) et les pinnipèdes (phoques, otaries et morses), auxquels ils ne sont pas apparentés. Comme les tortues, les dugongs sont des animaux qui vivent au ralenti : les femelles ne sont matures qu’entre 10 et 17 ans, et ne donnent naissance qu’à un seul petit tous les 7 ans ! En contrepartie, dans la nature les adultes ont une espérance de vie très longue, dépassant 70 ans. Le renouvellement de leur population est donc extrêmement faible, et la pêche peut éradiquer complètement l’espèce en quelques années comme cela a été le cas à l’île Maurice, mais aussi aux Maldives et en de nombreux autres endroits.
le dugong, une espèce menacée, le braconnage et le tourisme côtier sont ses deux principaux ennemis
Quand on fait des grandes navigations, par grandes j’entends longues, je n’ai pas la fatuité de penser qu’elles sont grandes de par une quelconque maîtrise des éléments marins ou ma seule présence, donc quand on navigue longtemps et qu’on arrive à terre, c’est à chaque fois comme si c’était la fin du voyage, et puis non, très vite il faut regarder la météo, préparer à nouveau le bateau et de quoi bouffer, faire la route, la prochaine étape est une autre fin de voyage, partir c’est mourir un peu, je pense qu’arriver aussi c’est mourir un peu, en même temps on meurt chaque jour un peu plus, bon.
Cette fois on revient d’avoir passé 2 semaines au pays, c’était bien de voir les vignes en septembre et la cueillette du raisin, j’en ai goûté un grain au bord d’un chemin, d’une délicioseté surlecultante, d’un goût ! d’un sucré ! je ne sais pas ce qu’en disent les œnologues mais je crois que 2023 sera une super bonne année si je me fie à ce seul grain, bref, nous revoilà à Darwin, Cap de Miol n’a pas coulé dans la marina (on nous avait demandé de laisser un jeu de clés à la capitainerie au cas où un incendie à bord se déclencherait ou en cas de coulage, les Australiens ont vraiment l’air de craindre ce genre de trucs, à croire que leurs marinas ne sont pas fiables), le bateau est prêt, on fait des courses et on quitte Darwin le 22 septembre, on a 4500 NM à faire jusqu’aux Seychelles mais il est prévu quelques arrêts, Asmore Reef au besoin, Christmas Island et les Cocos Keeling Islands ça c’est certain, à débattre pour les Chagos, on part au près avec 12 nœuds de vent, on avance à 6,5 grâce à un petit courant dans le cul bienvenu, on gîte un peu, c’est fou comme on perd vite l’habitude d’être sur un truc qui bouge mais au moins ça ne bouge pas bézef, les douaniers ont fouillé le bateau de fond en comble avant de nous laisser partir, ils cherchaient des armes ou de la drogue, 2 douaniers nous ont demandé d’un air sévère de rester dans le cockpit pendant que les 2 autres soulevaient les matelas et les planchers avec des lampes torches pour y voir, mais ils ont beau fouiller partout il y a des endroits qu’ils ne connaissent pas et où on aurait pu planquer tout ce qu’on veut, mais bon, on aurait bien trop peur pour jouer à ça, on est tellement plus serein quand on n’a rien à se reprocher, quand on est partis le capitaine se demandait s’il valait mieux avoir une arme à feu à bord pour dissuader d’éventuels pirates ou aucune arme pour ne pas se faire gauler par une douane, on a opté pour la seconde solution parce qu’il y a plus de douaniers que de pirates sur terre, et vraiment pas grand monde sur mer.
La mer est calme, moi aussi, le capitaine, lui, est malade, fiévreux, fébrile, yeux rouges et toussotements, il a chopé froid dans l’avion avec la clim’ ou c’est son voisin qui toussait qui lui a refilé on ne sait quoi, il râle qu’il est vieux parce que ça fait le 3eme jour qu’il est dans cet état et avant ça ne durait que 2 jours (avant c’était mieux, tout le monde le sait), ça ne l’empêche pas de manœuvrer sous un soleil de plomb, juste il laisse exhaler un soupir fatigué de temps à autre, il va dormir un peu tandis que je veille, je n’ai pas grand chose à faire, la preuve j’écris, on tire des bords :
Pour l’heure nous naviguons sur la mer de Timor, ça ressemble furieusement à la mer d’Arafura, pas de fond, couleur vert d’eau, pas de stress, ça finit par être si calme qu’on affale pour mettre le moteur, quitte à avancer à moins de 4 nœuds, autant être au cap plutôt que de continuer à tirer des bords comme des héros de la mer, des durs, des purs, ou des cons, c’est selon, on garde la GV et quand le vent adonne un peu on déroule le génois, ça nous fait parfois piquer une pointe à 6 nœuds et puis ça retombe, d’après la couleur du GRIB on n’est pas prêt d’avoir du vent, le capitaine m’avait prévenue que c’était fréquent ce temps là dans la mer de Timor.
le fichier météo prévoit pétole
Samedi 23 septembre Hier soir j’ai mis des huiles essentielles sur la poitrine et la gorge du capitaine mais ça lui a fait l’effet d’une brûlure sur la peau, il s’est redressé sur sa couchette comme un ressort en vociférant, c’est l’enfer ! Il voulait un gant de toilette pour passer de l’eau fraîche dessus, le malheureux, tout en lui expliquant que les huiles essentielles ne sont pas hydrosolubles mais liposolubles (et craignant plus pour ma peau que pour la sienne) j’imbibai un coton d’huile d’olive et le lui tartinai en essayant habilement de détourner son attention par des propos pseudo-scientifiques, il se recoucha (c’est pour aller avec le temps du passé simple que je viens de décider d’utiliser histoire de changer un brin)(mais en fait je n’aime pas tant que ça le passé simple, c’est un peu ampoulé), j’allai le voir un peu plus tard et le feu semblait éteint, ce matin il m’a avoué que ça lui avait fait beaucoup de bien et qu’il allait mieux, ceci étant, avec la chaleur ambiante et celle dégagée par le moteur, quand il sort de la cabine il est brûlant, ça retombe un peu quand il s’aère, il n’est pas bien vaillant … et malgré tout il a voulu que je dorme cette nuit et m’a dit d’arrêter de mettre mon réveil toutes les heures, en fait ça le réveille aussi et on est deux à se lever, c’est ballot, bref j’ai dormi comme une souche.
Le vent remonte à 6/8 nœuds, toujours au près, on éteint le moteur et on met le pilote en mode vent, vent qui adonne et refuse à son gré, le bateau zigzague, et en plus on avance à moins de 5 nœuds, on n’est pas rendus … on voit des bancs de poissons qui s’ébattent, je pense qu’ils s’amusent et mangent de la friture qui nage en surface, le capitaine pense qu’ils essaient d’échapper à un gros poisson qui les chasse, j’aime cette diversité d’imagination selon sa façon d’être, c’est tellement parlant, qui vit sa vie comme un jeu et qui comme un combat …
vous en pensez quoi vous ?
Le capitaine m’a réclamé des huiles essentielles, précisant, pour limiter le côté positif, ne me brûle pas comme hier c’était l’enfer, à savoir qu’il n’a aucune brûlure sur la peau, pas plus que de rougeur, je mets de l’huile d’olive au creux de ma main et compte 2 gouttes de chaque, il s’inquiète, y’en aura assez pour que ça fasse effet ? je lui fais sentir le creux de mes mains après lui avoir étalé la précieuse mixture sur son torse fébrile (je pourrais écrire ce que je veux, son torse glabre et maigrichon, son torse velu et frissonnant de fièvre… quoi d’autre … son poitrail palpitant de vie … oh, son torse bodybuildé, pourquoi pas, un beau torse oint de péplum ou de calendrier des pompiers), donc il renifle le creux de mes mains :
– ça sent bon hein ?
moue :
– ça débouche le nez…
Non, il ne dira pas que ça sent bon, je ne sais pas ce qu’il risque en cas de positive attitude mais visiblement il y a un truc, au lieu de me laver les mains je les ai essuyées sur moi pour profiter que ça sente si bon, en pleine mer ce n’est pas si souvent la fête des narines (c’est jamais, l’odorat n’est pas un sens de pleine mer, sauf quand on cuisine) (ou si un oiseau a chié sur les panneaux solaires).
Dimanche 24, enfin le vent tourne sud-ouest après 8h, le capitaine, encore fiévreux mais qui va tout de même un peu mieux, hisse la GV qu’il avait affalée en pleine nuit puisqu’alors on avait si peu de vent, et de face pour faire bonne mesure, un pile petit vent d’Ouest, on a encore passé la nuit au moteur, là on a entre 7 et 10 nœuds, on avance entre 4,5 et 6 mais on avance à la voile, gloria, à part nous, il ne se passe rien … mais si, un avion de la border force australienne passe à ras du mas et nous appelle à la VHF pour des vérifications, c’était l’animation du jour.
Lundi 25 On n’a toujours pas remis le moteur, vent entre 4 et 10, au travers donc on avance, entre 3,5 et 5, quelques pointes à 5,5 qui mettent le capitaine en joie, il va beaucoup mieux et se baigne en se faisant tirer par le bateau :
moi j’aime pas ça
Au petit matin on a croisé un bateau militaire qui n’était pas sur l’AIS, comme les border forces australiennes nous ont demandé de les appeler si on note quelque chose de louche, je dis
– si ça se trouve c’est un navire militaire chinois ? Ou nord-coréen ?
– haha
– faut peut être appeler les border forces pour leur dire … oh, mais si ça se trouve qu’on les appelle ça va déclencher une guerre mondiale !
– HAHAHA ! Ça serait marrant ça ! (il est franchement hilare à cette idée) Drôlement marrant.
le capitaine a collé l’autocollant parce que je pense que ça lui fera un souvenir de l’Australie, les souvenirs sont extrêmement rares et discrets dans le bateau : une raie en bois sculpté grande comme une main collée tête en bas alors on ne voit pas trop bien ce que c’est (Marquises), un autocollant de dauphin stylisé posé à l’envers sur le tableau électrique alors faut savoir que c’est un dauphin (Tahiti), un petit cœur en rafia tressé accroché sur une loupiote de la couchette avant que personne ne peut voir et c’est tout, sinon c’est que des ramassent poussière et c’est pas feng shui, le capitaine ne le sait pas mais il est à fond dans le feng-shui current
On alterne un peu de vent qui va et vient avec moteur, il fait super chaud, le capitaine va s’allonger sur une couchette où passe un peu d’air, en s’y dirigeant il me prévient, si tu vas prendre une douche tu me dis !, hier j’ai pris ma douche sans le lui dire et sans m’attacher, il n’a pas aimé, je ferais quoi, moi, sans toi ? je ne sais jamais s’il se moque ou s’il m’avoue que ma présence sert à quelque chose (si ça se trouve j’aurais bien besoin d’un psy finalement).
Pas de vent, pas de voile, moteur, on voit bien les dauphins qui jouent avec le bateau, j’ai eu une sacrée chance, je suis sortie pour voir si j’apercevais un bateau annoncé à 8 miles sur bâbord à l’AIS et j’ai vu les dauphins, il y en a eu une bonne dizaine et ils sont restés presque 10 minutes avec nous, une belle journée.
je ne m’en lasse pas
Pendant ce temps là le capitaine récupérait :
on devine sa silhouette confiante et endormie à gauche … et on voit qu’il n’y a vraiment pas de vent
c’est fichtrement beau la nuit qui descend sur une mer sans vent
Mardi 26, moteur, moteur, moteur, on décide de s’arrêter à Ashmore Reef pour attendre du vent, le capitaine prévoit de caréner mais il se remet à peine de sa crève et je ne trouve pas que ça soit le moment, il pense au bateau, je pense à lui, en attendant il remet du gasoil dans le réservoir, faire ça en pleine nav ça montre à quel point il n’y a pas de mer et pas de vent :
je peux vous dire que c’est un sacré bordel d’aller chercher les bidons de gasoil au fond du coffre arrière, de les sortir, de transvaser et de tout ranger après
Quand on arrive à Ashmore Reef, c’est comme à Minerva Reef sur la route de la Nouvelle Zélande : une cuvette posée sur la mer, sauf qu’à Minerva on avait un grand vent et il y avait plusieurs autres voiliers qui s’y étaient réfugiés, et ici pas un pète et pas un péquenot, on est vraiment paumés de chez paumé, tu vois la dune ?
– La quoi ?
– La dune !
La dune ? ! crotte, la fièvre est remontée ! le capitaine tend le doigt, ah ouaaaaiiiis !
Il y a une langue de sable au milieu de l’eau ! Terre ! crié je
Des oiseaux viennent survoler le bateau en tournant la tête pour voir ce qui se passe par ici, pan ! Pan ! fait le capitaine, on dirait que ça lui plairait une chasse aux canards !
On nous appelle à la VHF, c’est Cap York, on le voit qui arrive dans notre dos, un navire militaire, ils viennent même nous montrer quelle bouée prendre dans le mouillage, top 👍 y’a plus qu’à attendre le vent.
noble canot s’il en fut
Jeudi 28, 10h40, entre 5 et 8 nœuds de vent ce qui n’est guère, mais on lève le camp parce que ça ne va pas tarder à remonter qu’ils disent, hier le capitaine a caréné le bateau et moi j’ai bossé et refait des crêpes, on a 1030 miles à faire, on n’est pas rendus, on a bien fait de partir parce que très vite le vent est monté à 10/12 et on a mis le spi, on avance à 6 nœuds, vent à 145, si ça se maintient on sera à Xmas dans une semaine,
– tranquille ! que je dis au capitaine
– pour le moment
– on peut quand même dire qu’à l’instant T on est tranquille (allez, fais un petit effort)
– … ouuuuuais … (même là il hésite à abonder)
Pourvu que ça dure, mon souhait est exaucé puisque ça monte même à 14/15 avec des pointes à 17/18, on avance à plus de 7, pointes à plus de 8, sur une mer à peine houleuse, parfait, si seulement c’était tout le temps pareil.
par ici les couchers de soleil sont rouges, le soleil une boule feu sur la ligne d’horizon
et la lune à l’Est, on est gâtés
Vendredi, Samedi, même contexte, sous spi, le vent monte ou descend, adonne ou refuse, on empanne de temps en temps, ça occupe, c’est calme, c’est bien, on a tout de même fait 150 NM dans les dernières 24h, ça fait du 6,25 de moyenne, le spi c’est bien, le courant aussi parce que depuis hier soir on a entre 1 à 1,5 nœud de courant portant et qu’il n’y a pas bézef de vent, des plages à 10/12 et d’autres à 14/16 (quand même). Les empannages sous spi se passent sans un mot plus haut que l’autre, aucun stress et je sais ce qu’il y a à faire, parfois le capitaine lance un ordre, reprends de la balancine, brasse, reprends du barber, il finit par un parfait ! et un sourire, la vie est un long fleuve tranquille.
Dimanche 1er octobre, on a dû affaler et mettre le moteur à 5h du mat’ et après une journée de pétole on a pu à nouveau hisser les voiles sur le coup de 17h, c’est reparti avec 10/12 nœuds de vent à 70 degrés, on file à 7,5 sous GV et génois.
Comme ça ne bouge pas beaucoup, on fait de la gym tous les jours ! Le capitaine m’a dit tu es courageuse ! en me voyant faire des abdos, je suis motivée que je lui ai répondu, et pour être certaine qu’il saisisse mon allusion, j’ai ajouté
– je ne veux pas devenir un boudin et que tu ne m’aimes plus Il a souri en regardant par terre, de ce sourire qui lui plisse le coin des yeux et qui me fait fondre pour tout dire et je crois qu’il a marmonné que lui non plus ne veut pas devenir un boudin avant de faire quelques séries, il faut dire qu’on n’a pas souvent l’occasion de faire des séances : soit le bateau bouge trop en nav, soit on est au mouillage et le cockpit est rempli de ce que bricole le capitaine, soit il pleut à verse et le cockpit est trempé, soit je bosse et le capitaine bricole, il va falloir tout recommencer quand on rentrera de notre périple.
Mardi 3 On voulait du vent, on en a, après avoir affalé le spi avant-hier en fin de journée, on a d’abord eu du vent de 15 nœuds à 70 degrés donc ça secouait un peu, puis ça a adonné progressivement et depuis hier on a du vent a 125/130 degrés qui est passé de 17/18 à 20/25 nœuds, et une mer formée de travers, heureusement qu’on navigue depuis quelques jours car on est amarinés, hier soir, et comme quoi on ne cesse jamais d’être naïfs, pensant que nous étions à l’abri d’une grosse vague et comme il fait très lourd, nous avions laissé le capot sous l’annexe et un autre sous le vent ouverts (oui, je dis bien sous le vent, comme quoi ça ne risque rien), ça ne faisait pas 5 minutes que j’avais demandé au capitaine si on ne ferait pas mieux de fermer et qu’il avait répondu d’une moue qui soupesait le bénéfice/risque, noooon, ça craint pas, qu’une vague a déferlé sur le pont et a rempli le bateau depuis les deux capots grands ouverts, celui sous le vent autant que l’autre, ça criait merde dans tous les sens pendant que nous saisissions tout ce que nous avions sous la main susceptible d’absorber l’eau de mer, c’est râlant parce qu’il faudra soulever tous les planchers pour éponger ce qui est passé dessous, quelle bande d’abrutis, j’avais proposé au capitaine de prendre un ris parce que ça secouait beaucoup (cuisiner dans ces conditions c’est crevant) (j’ai l’impression d’être une hôtesse de l’air qui balade son chariot dans des turbulences) et qu’on n’avait pas besoin de naviguer à plus de 11 nœuds, mais il m’avait répondu qu’avec seulement 22 nœuds de vent pas besoin, résultat à 4h du mat’ on n’avait quasi pas dormi tellement ça bougeait, il a pris un ris et on a battu tous les records parce qu’on a fait du 10,5 de moyenne cette nuit, il faut dire qu’en plus du vent on a 2 nœuds de courant dans le cul alors ça aide, à cette vitesse on va gagner 1 jour et arriver demain au lieu de jeudi, ça c’est le genre de nav qui plaît au capitaine, moi je dois dire qu’entre naviguer entre 8 et 15 nœuds sous spi sur une mer calme et avec 25 nœuds à 120 degrés et une mer agitée de travers, ça repositionne le spi en haut du podium.
je peux vous dire que ça valse en cuisine
Le drapeau français a morflé, j’ai demandé au capitaine de ne surtout pas le jeter quand il va le changer, et de me le dédicacer, visiblement il se demande si je blague, j’ai insisté afin qu’il comprenne que c’est vraiment important pour moi, en plus il a de la chance, je pourrais préférer une Maserati Quattroporte à un vieux drapeau méconnaissable, je ne coûte pas cher (je ne vois même pas à quoi ressemble cette caisse mais j’en ai entendu le plus grand bien).
c’est pas très patriotique
4 octobre, la mer est grise comme le ciel, on n’est plus qu’à 15 NM de Xmas, on avance bien et la mer est plus calme, c’est surtout qu’on est à 140 du vent alors les vagues sont plus arrière et ça secoue moins, parfois le génois claque parce qu’une vague nous fait abattre, le capitaine voudrait tangonner le génois
– Pour les 15 miles qui restent à faire ?!
– ça fait encore 3 heures de nav jusqu’au point de mouillage ! je ne dis rien mais pense très fort qu’on s’en fouuuuuuut, 3 heures en regard de 12 jours qu’est-ce qu’on s’en fout, il a dû l’entendre car il est parti s’allonger sans tangonner.
Je guette pour quand on verra la terre, bon sang ça y est je la vois, elle est dans la brume, terre terre terre !
Mon téléphone est passé à l’heure locale, 2h1/2 de moins qu’à Darwin, comme on suit à peu près le soleil on se décalait au fur et à mesure à la louche, par exemple ce matin on a pris le petit déjeuner à 10h de l’heure qui s’affichait sur nos montres, mais en fait il était 7h30, c’est un peu plus marin comme horaire. Ce ne sont pas des poissons qui nous accueillent ici mais des oiseaux, plein d’oiseaux !
L’île Christmas abrite plusieurs espèces d’oiseaux endémiques comme le ninoxe de Christmas, le carpophage de Wharton, le Zostérops de Christmas, le fou d’Abbott et Collocalia natalis, arf arf arf ! blague mise à part, je pense que ce sont des fous
Bon, nous nous attendions à un mouillage cosy mais nous nous retrouvons près de l’usine de phosphate et à côté d’un énorme ponton et d’un cargo, well well, appelons les Border Force sur le 16, rendez-vous sur la plage, accueil hyper sympathique, après avoir tout de même vérifié nos passeports et les papiers du bateau, le gars de la biosécurité qui ressemble à un des Deschiens nous dit que tout a été fait à Mackay donc il n’a plus rien à faire, on voit grave le mec qui est payé à ne rien foutre et qui le tient pour un acquis social, un des douaniers nous donne un plan de l’île et nous explique où sont les supermarchés, la station de gasoil et le resto sympa du coin, nous faisons un tour de reconnaissance et rentrons au bateau manger un morceau puis nous coucher, fourbus.
on est tout proche de l’Indonésie, mais on n’ira pas, faut faire des choix
un ponton énorme pour une si petite île
on est dansbaie de Flying Fish Cove
Comme à chaque arrivée après plusieurs jours de navigation, il faut refaire le plein d’eau, mais ici point de marina pour faire les pleins depuis un ponton comme des nantis, on doit faire des allers retours en annexe avec nos bidons et nos bouteilles vides pour les remplir à un robinet public, et puis ensuite plein de gasoil, nous voilà sur la route avec chacun 4 bidons de gasoil de 20 litres à remplir, au bout de 3 minutes une voiture s’arrête pour nous emmener, même pas besoin de faire du stop, une fois nos bidons remplis à la station je demande à un gars qui fait le plein de son bateau à moteur (sur une remorque) s’il retourne près du ponton et s’il pourra nous emmener nous et nos bidons, oui bien sûr avec plaisir qu’il peut, il vit sur cette île depuis 16 ans et travaille dans l’écologie, est marié à la principale de l’école et a 2 enfants de 10 et 8 ans, élever des enfants ici est génial parce que c’est hyper sécuritaire et cool, 2000 habitants et tout le monde se connaît, pas de vandalisme ni de serial killer, je lui demande si ça prépare les enfants à vivre dans le monde normal, il sourit et me dit qu’il ne le croit pas, mais est-ce un mal … ça prend son temps, la journée y passe et le lendemain on cherche une laundry, à la capitainerie ils ont dit au capitaine qu’il n’y en a pas, moi j’ai demandé à une vendeuse du supermarché chinois qui parle un anglais aussi mauvais que le mien et ne comprend pas plus mon accent que je ne comprends le sien, mais mon oreille a saisi qu’il y a peut-être quelque chose en face d’un lodge dont le nom termine par tree, en regardant sur la carte je vois le Mango Tree Lodge, alors nous voilà partis avec nos sacs de linge dans un caddie que j’ai emprunté au supermarché pour marcher une bonne demi-heure sous un soleil de plomb en poussant le caddie comme Zézète épouse X, arrivés au fameux lodge, aucune laundry en vue mais une dame qui s’affaire avec un plumeau sur un balcon, je l’interpelle et lui demande s’ils font laundry, qu’on vient du bateau et qu’on aurait besoin de laver notre linge, elle ne comprend pas ce que je lui raconte mais le capitaine ne dit que 2 mots washing machine et tout s’éclaire, elle m’explique alors que sa boss n’est pas là et nous fait signe de la suivre dans une buanderie pour utiliser une machine mais c’est un secret, elle vient des Philippines et ira en Europe avec son mari l’an prochain, je lui dis que si elle veut bien manger il faut aller en Italie et en France, on peut laver et sécher notre linge, je lui demande combien on lui doit mais elle ne veut surtout pas, c’est un service qu’ils proposent aux clients du lodge, nous on n’est pas clients mais on a une bonne tête.
Maeva, le bateau de Jonathan et Cécile que nous avions vu à Nouméa puis à Darwin arrive, ça fait plaisir, nous avons une vie sociale pendant 2 jours à s’inviter les uns les autres à manger sur un bateau ou l’autre et à boire de la bière et du vin 🍷 et on ne dira jamais assez à quel point ça fait du bien, on passe un vrai bon moment, on leur dit qu’on voulait louer une voiture pour visiter l’île mais il n’y a plus de voiture dispo, ce qui est étonnant vu la masse de touristes qu’il n’y a pas, je ne sais pas comment Jonathan se débrouille mais une nana de l’office de tourisme lui prête carrément la sienne et nous embarquons tous les 4 à bord d’un vieux pickup rouillé, au moins on n’aura pas peur de l’abîmer, et nous partons à la découverte de cette île surtout connue pour ses crabes rouges, et comme la migration des crabes rouges commence, il y a déjà pas mal de routes fermées, on se met en quête d’en voir, on en verra ! mais si peu qu’à mon avis il ne s’agit que de quelques pauvres hères égarés …
Chaque année, au début de la saison des pluies, des millions, des mi-llions ! de crabes rouges (Gecarcoidea natalis) traversent la petite île pour se reproduire et pondre leurs œufs dans la mer. Ces larves ainsi libérées, servent de festin aux requins-baleine et aux raies manta, 14 espèces de crabes et environ 45 millions de crabes rouges endémiques vivent sur Christmas Island.
Nous on n’en a pas vu beaucoup, mais en pleine migration ça donne ça :
ça fait très oiseaux d’Hitchcock … en plus freaky
Ici les religions se côtoient, les bouddhistes représentent 16,8 % de la population, les musulmans 14,7 %, les catholiques 7,1 %, d’autres pratiquent diverses religions ou aucune 61,4 %, le matin et le soir on entend les prières du muezzin au mégaphone, sur la route on visite 2 temples taoïstes, tout ce monde se côtoie dans une sérénité exemplaire…
Le seul endroit de l’île où on peut avoir de la connexion wifi, c’est à coté de la banque derrière la poste et c’est gratuit, par contre uniquement aux heures d’ouverture de la banque, et les panneaux d’informations sont des tableaux noirs sur lesquels on écrit à la craie, la véritable écologie est presqu’ici (mais rien n’est jamais parfait, l’usine de phosphate fait plutôt tache dans le décor)
Nous avons également vu le centre de rétention pour immigrés le plus grand et plus high-tech de l’Australie, d’une capacité de 1 200 détenus, blindé de caméras de vidéo-surveillance, micros, portes électriques, grillages électrifiés, détecteurs de mouvements, surveillance par micro-ondes, bornes d’identification des détenus et sa pièce de surveillance à distance, un quartier pour bébés de huit bâtiments … L’île Christmas est depuis surnommée l’île de la détention, ou l’île prison. Le camp est parfois comparé à celui de Guantanamo. Avec Cécile on n’a pas voulu prendre de photos, j’aurais eu l’impression d’être un des automobilistes dans Dupont la joie, quand dans les bouchons de la route des vacances il y a un accident …
Et puis nous nous sommes arrêtés sur la côte Sud et ses geysers d’eau, on se serait crus sous des brumisateurs !
Le soir on mange au resto du coin mais curieusement il n’y a que nous d’attablés, ce n’est pas très fréquenté le samedi soir et pour manger c’est plat unique en barquette à emporter, curry indien, épicé à en avoir le trou de balle qui pleure dès la première bouchée, ils sont fous les indonésiens, je ne mange pas tout par frousse de faire des trous dans mes muqueuses alors je le take away parce que ça peut toujours servir en mer, sur le chemin la sauce piment coule sur mon tee-shirt et mon bermuda, j’ai eu beau laver ce n’est pas parti, ça ne partira jamais, ça doit être le piment qui colore.
c’est ce teeshirt là que j’ai flingué, je suis dègue, je l’aimais trop
On repart le lendemain, dimanche 8 octobre, des dizaines et même des centaines d’oiseaux nous accompagnent, certains s’aventurent dangereusement près de la girouette, le capitaine crie pour les chasser, saleté d’oiseaux ! c’est juste magnifique, un véritable show :
Il fait beau et chaud, peu de vent sous le vent de l’île bien que nous ayons eu de belles rafales dans tous les sens en hissant la GV :
le tracé c’était pour rester face au vent, ça vous donne une idée !
Avant-hier et hier nous avons fait le plein de courses parce que jusqu’aux Seychelles il n’y aura quasi rien, peut-être quelques fruits aux Cocos et encore, heureusement qu’un avion est arrivé la nuit d’avant avec des œufs, des fruits et des légumes car il n’y avait plus un œuf ni une pomme ou une banane, la bouffe est hors de prix pire que partout ailleurs, une petite laitue iceberg 11 AUD, 1 AUD l’œuf, on en a eu pour une fortune et en plus en viande et poisson ils ne vendent que du congelé et comme on n’a pas de congélateur j’ai acheté quelques boites de bœuf braisé et de poulet au bacon, je ne sais pas ce que ça va donner, je me suis dit que ça agrémenterait le riz de temps en temps, ça me rappelle qu’il doit rester une boîte de tripes quelque part, bon sang je parie que le capitaine va vouloir que je pèche !
Lundi 9, c’est plutôt peinard, selon les périodes de la journée ou de la nuit on a entre 13 et 25 nœuds, à 120 degrés en gros, mer idem, de temps en temps ça éclabousse un peu mais sans plus, GV + génois, le capitaine est tenté par le gennaker mais bon, on avance à 6,5 c’est pas mal, l’océan indien est clément, pour l’instant ! temporise comme d’habitude le capitaine, finalement on met le gennak, ça nous fait aller à 1 nœud de plus, on retombe dans la moyenne, faut pas faire moins de 7 si on veut arriver de jour aux Cocos
Mardi 10 On a affalé le gennak sur le coup de 19h hier, vent 23/25 qui avait refusé, on a passé la nuit sous GV et génois, vent 20 de travers, mer agitée de 3/4 arrière, ce matin vent à nouveau 23/25, mer hachée a dit le capitaine, il a pris un ris tandis que je faisais griller des tartines à la poêle, on en profite, on a encore 2 jours de pain, ensuite ça sera crêpes pour lui et semoule ou porridge pour moi, pas que j’aime pas les crêpes, mais c’est plutôt long à faire alors quand je mange de la semoule, les crêpes durent plus longtemps, c’est mon côté feignant.
Nous parlons peu, des fois je raconte ma vie au capitaine, des trucs que je sais pertinemment lui avoir déjà raconté et que je sais tout aussi pertinemment qu’il ne s’en souvient pas l’once d’un début parce qu’il ne m’écoute que d’une moitié d’oreille les bons jours, ou alors je lui pose des questions sur sa vie à lui ou sur la voile, ça ça lui ouvre les conduits auditifs, hier quand je réglais le génois je voulais me perfectionner alors je lui ai dit que je ne savais pas trop quand est-ce que je dois changer le point de tire ou agir sur l’écoute, il m’a dit de regarder les penons, ce qui n’a pas du tout répondu à ma question, bon, j’ai réglé autant le point de tire que l’écoute comme d’hab et au bout du compte les penons n’étaient pas parfaitement horizontaux, comme d’hab, le capitaine a fini par dire que c’était bien comme ça, bon, c’est comme ça que je fais quand je règle le génois toute seule, les penons parfaits ça dure jamais, sinon on gîte pas mal alors pour faire pipi assise c’est chiant parce que les fesses sont de travers mais le pipi coule droit, on s’en fiche plein les fesses, à se demander à quoi pensent ceux qui font les aménagements des bateaux.
Au bout de 70 heures de nav’, soit moins de 3 jours, ce qui démontre une bonne moyenne c’est pour ça que je précise, on est mouillés devant Direction Island, une des îles des Cocos, tranquille bien qu’on ait eu du vent à 20/22 pour remonter la GV afin de lâcher les 2 ris qu’on avait pris et l’affaler dans la foulée, et bien également qu’on ait dû surveiller les fonds pour ne pas se planter vu que c’était marée basse et plein de patates de corail, des pointes noires viennent tourner autour du bateau, des fois qu’on balancerait de la bouffe, je ne crois plus que c’est pour nous dire bonjour, c’est dommage :
l’eau est juste un miracle
On s’évertue sans résultat à appeler la police fédérale sur le canal 16 jusqu’à ce que Basile et Jeremy du voilier Ulmo passent en annexe et nous rappelle ce que nous avaient dit les Border Forces à Xmas, à savoir qu’il fallait les appeler sur le 20, c’est moche de vieillir, on les appelle et ils ne tardent pas à venir nous poser quelques questions d’usage, a t’on des armes à feu à bord, des animaux, des plantes, a t’on l’intention d’emmener de la bouffe du bateau à terre, a t’on des penchants criminels, nous répondons non partout, je ne suis pas certaine que quiconque réponde autre chose, montrons nos passeports, on nous donne une petite documentation sur le lieu en nous indiquant qu’on pourra avoir du wifi sur Home Island, quand ils sont partis on met l’annexe à l’eau et on fonce sur Home Island, vent de 25 nœuds et vagues de face, presque 30 minutes de trajet, on y arrive trempés avec de l’eau plein l’annexe, on passe payer le droit de mouiller pour 3 nuits, soit 30 AUD, passons au petit supermarché dans lequel, ô joie, nous trouvons des poires, un ananas et des super belles mandarines, achetons de la data pour passer quelques messages en restant au pied de l’antenne car dès qu’on s’en éloigne on ne capte plus rien, et prenons des renseignements pour aller jusqu’à West Island en ferry demain matin, va falloir se lever à 5h pour avoir le temps de se préparer et revenir ici en annexe, c’est quand qu’on dort s’il vous plaît ? Quand on sera vieux !
On arrive à l’heure pour prendre le ferry de 7 heures :
Nous arrivons au ponton
Et ensuite il faut prendre un bus pour aller jusqu’à la ville de cette île de 6.23 km², l’archipel faisant lui 14 km² dans un lagon de moins de 110 km², un vrai timbre-poste dans l’océan indien.
A l’aller comme au retour, le ferry est rempli d’ados en uniforme de collège et de travailleurs, la majeure partie des femmes porte le hidjab, les gens sont très posés, je trouve cet endroit complètement dingue, toute cette organisation humaine au milieu de nulle part
Le soir on retrouve Cécile et Jo de Maeva, on ne se reverra pas car ils filent sur La Réunion alors que nous irons sur les Seychelles, on fait la fête avec des steaks, on n’est pas prêts de remanger de la viande, avant de partir, le lendemain on fait un saut sur Direction Island, on voit les souvenirs laissés par des navigateurs
Et puis demain on reprend la route…
Cap de Miol et Maeva
A little bit more for the best of you !
L’île Christmas a une superficie de 135km2 pour une population de 1 843 résidents en 2016, son isolement géographique et le peu de perturbation humaine qu’elle connaît ont conduit à un niveau élevé et rare d’endémisme parmi sa flore et sa faune, ce qui présente un intérêt certain pour les zoologistes et les botanistes, elle doit son nom au capitaine William Mynors qui l’a nommée le jour de Noël 1643, depuis le 1er octobre 1958, la souveraineté de l’ile a été transférée de la Grande-Bretagne à l’Australie pour 2800000£ à titre de compensation pour la perte des revenus tirés des phosphates.
L’archipel de Cocos Keeling est constitué de deux atolls coralliens plats, 27 îles coralliennes, d’une superficie de 14,2km2, une altitude maximale de 5m et couvertes de cocotiers. Seules les iles de West Island et Home Island sont habitées par une population de 600 habitants. Les îles ont été découvertes en 1609 par le capitaine britannique William Keeling (d’où leur nom), mais aucune colonie ne s’est établie avant le début du 19e siècle, l’archipel n’a jamais suscité d’intérêt jusqu’au début des années 1820, lorsqu’une famille, les Clunie-Ross, y débarque avec des Malais pour exploiter les cocotiers, c’est l’abondance de cocotiers qui a permis l’exploitation de cocoteraies et a donné son nom actuel aux îles. Les Britanniques ont annexé les îles en 1857 et, pendant le siècle suivant, elles ont été administrées depuis Ceylan ou Singapour. Le territoire a été transféré à l’Australie en 1955.
Dupont Lajoie est un (excellent) film français réalisé par Yves Boisset en 1974 et sorti en 1975avec Jean Carmet, Isabelle Huppert, le superbe Jean Bouise, Jean-Pierre Marielle, Henri Garcin, Jacques Villeret, Robert Castel, Michel Peyrelon …
l’Australie peut être considérée soit comme le plus petit continent, soit comme la plus grande île du monde
Prenez votre temps, il y a pas mal de lecture pour rattraper mon retard, alors on commence tout de suite : il nous faut aller de Mackay à Darwin, soit contourner 1/5ème de l’Australie, ça en fait des miles nautiques, mais nous allons faire aussi un peu de tourisme en navigant de mouillage en mouillage d’une île à l’autre derrière la grande barrière, le but étant de découvrir les Whitsunday, c’est toujours la capitaine qui se rencarde et me dit par où on va passer, je suis toujours d’accord, on s’en va toutes voiles dehors au portant, ce qui est une image car justement on se la joue feignant avec le génois seul, pas la peine de mettre la GV et de tangonner le génois pour de si courtes distances, comme je dis au capitaine on n’est pas des chevaux.
Pour la photo je n’ai pas du tout tracé notre parcours, c’est ma première fois sur Keynote sur ma tablette et pas sur mon PC sous Windows et PowerPoint, alors je rame un peu, mais au moins ça vous donne une idée du trajet
Le 18 juillet, date mémorable à inscrire d’une pierre blanche sur vos tablettes comme disait maman, le capitaine fait sa petite sieste en me laissant aux commandes, je lui ai dit, en jetant un œil (averti) sur Navionics, qu’il allait falloir empanner tôt ou tard, ouais mais pas tout de suite, d’accord mais je vois bien qu’on s’écarte de plus en plus de notre cap et que si j’attends trop ça va nous faire finir au travers, et vu la mer qu’il y a, ça sera moins rigolo, je prends mon courage à 2 mains et y vais pour mon premier empannage seule depuis le départ – on a que le génois alors c’est pas de jeu me direz-vous mais ! c’est pas si facile car il y a 26/29 noeuds de vent et je n’ai pas la GV pour le déventer, je ne veux surtout pas réveiller qui vous savez en manœuvrant, encore moins qu’il assiste à ma manœuvre, au secours, bon, je roule le génois à moitié pour qu’il passe entre son étai et celui de trinquette, c’est le capitaine qui dit qu’il n’y a pas besoin de l’enrouler complètement sinon je l’aurais fait, vous pensez bien, j’abats progressivement, prudence prudence, c’est trop progressif, beaucoup trop, le génois bat de l’aile et ça fait un boucan d’enfer, au lieu d’abattre encore plus franchement je continue à y aller pas à pas, je mets un temps fou, finis par dérouler le génois du bon côté en tirant la langue, toute cette hésitation s’est faite ressentir jusqu’à la moelle de chaque os du capitaine qui arrive grognon comme un gamin qu’on oblige à retourner à l’école en plein jeu de billes, je prends les devants en confessant que je sais que j’ai empanné trop tard (ce que je ne lui dis pas c’est que sous le coup de l’émotion je sens mes bras et mes cuisses qui tremblent), il enfonce le clou, c’est bien trop tard et on aura du chemin en plus ! en même temps on n’aura que 1,8 miles à faire de plus ai-je calculé sur Navionics avec le compas, c’est pas la mer à boire, et puis on peut y aller direct on n’aura plus besoin de réempanner lui fais-je miroiter, il clame que de toutes façons on n’en aurait pas eu besoin (je le sais parfaitement, mais on peut toujours essayer), je lui rappelle néanmoins que j’ai empanné toute seule, quêtant, si ce n’est une caresse, un sourire, un mot, ça ne l’émeut aucunement, j’ai merdé, j’ai mis beaucoup trop de temps pour changer de cap, je le lui avoue puisque faute avouée est à moitié pardonnée (des clous), j’aurais dû y aller franco de 30 degrés direct, mais tu le sais enfin isabelle ! Ouais, maintenant que je l’ai fait je le sais, c’est bien ancré lui assuré-je, pour l’heure on navigue au travers et les vagues mouillent le bateau comme prévu, le capitaine n’a pas envie de se faire chahuter, il laisse tomber le mouillage envisagé et abat pour filer directement au portant sur le mouillage suivant, 10 miles de plus c’est peanuts, on se pose tranquillou, la prochaine fois j’enroulerai complètement le génois et pi c’est tout.
On voit très bien là où j’ai empanné magistralement, et au lieu d’aller sur Goldsmith Island (avec la marque bleue) après le passage dans Hillsborough Channel, on a continué sur Thomas Island :On dirait pas, mais quand on se prend ça en travers ça mouille, c’est pour ça que le capitaine a mis un vêtement de pluie, ça veut tout direLe mouillage de Thomas Island, bien protégé, je vous le conseille 😉
19 juillet nous arrivons allègrement à Shaw Island, le vent ne manque pas, en passant Burning Point on voit 3 catas qui sont mouillés, on se demande où on va pouvoir se mettre pour être tranquille quand justement l’un s’en va alors que nous arrivons, et bin tiens on va aller prendre sa place, toujours du vent, ça va de 15 à 25 et il varie de direction comme (trop) souvent dans les mouillages, le capitaine me laisse la barre au ralenti et s’en va le nez au vent à l’avant du bateau pour descendre l’ancre, j’attends benoîtement qu’il me fasse signe d’arrêter le bateau pour lâcher la pioche, il est loin le temps où je flippais en arrivant dans un mouillage paisible, mal va m’en prendre mais attendez, au lieu de ça il est toujours debout et me fait signe d’aller à gauche, un cueing visuel qu’on appelle ça en fitness, je pousse la barre, et là paf une rafale, je me fais direct embarquer par le vent qui nous pousse à droite Hurlement.
Le capitaine revient dans le cockpit énervé comme un chien à qui on a chipé son os, il jappe à mes oreilles, fait faire demi-tour au bateau en braillant que j’allais me foutre sur le cata, m’enfin j’aurais réagi s’il y avait eu péril en la demeure, mais je ne dis rien parce que sinon il n’est pas prêt d’enrayer son disque, il repart à l’avant descendre l’ancre, furax, on finit par mouiller, il me crie d’avancer et on peut sentir à 10 lieues à la ronde que ça lui coûte de me solliciter :
– vers où ?
– avancer !!! Ça veut dire vers l’avant !!!
D’accooooooord, j’avance, je ne sais pas pourquoi je dois avancer donc je garde la barre droite puisqu’il veut que j’aille vers l’avant, mais le vent pousse le bateau d’un côté alors on part à gauche, puis de l’autre alors on part à droite, mais c’est toujours vers l’avant puisque la barre est droite et que l’avant c’est l’étrave, je m’en fous à un point qui lui ferait de la peine s’il le savait, j’obéis juste à son vers l’avant
– Point mort !!! (Tu m’étonnes)
Je mets le point mort, il finit par me demander de venir l’aider, haha aurait-on besoin de l’aide d’une aussi mauvaise équipière, je viens, l’aide pour protéger la coque de la main de fer et c’est fait en 10 secondes, je repars à l’arrière sans le regarder, j’ai juste envie de tomber dans un abîme sans fin où plus jamais personne ne m’engueulera pour une broutille, il y a eu une rafale quand on était au ralenti et ça a embarqué le bateau, où est le problème qu’il a fallu ensuite recommencer, mais où est le problème ?! Que le marin qui ne s’est jamais fait embarquer par une rafale au mouillage me jette la première bouteille de rhum !
Fidèle à lui-même qui se repent de ses emportements, il arrive derrière moi un peu plus tard et, penaud, m’entoure de ses bras
– pardon d’avoir crié
– ….
– …
– Ça sert à quoi de crier ?
Je lui ai déjà expliqué, et vous le savez, encore et encore, qu’à part stresser moi et bousiller l’ambiance, ça ne sert à rien du tout, il le sait mais il crie, une habitude, une sale manie (Monsieur et Madame Teuzmanie ont un fils, comment s’appelle t’il) (Gédéon), je ne lui dis pas que ça me donne envie de me laisser tomber en arrière dans l’eau et de sombrer, d’oublier les cris, d’oublier la vie, il hausserait les épaules, il dirait que je suis bien une fille, juste une fille, qu’il ne comprend pas les filles, le soir il a mal au ventre :
– C’est parce que je t’ai énervé dis-je avec un grand sourire
– Ouais ! Mais toi t’as pas mal ! … … (il descend la descente qui s’appelle descente même quand on la monte) … toi t’as mal au coeur … Oui.
Mais avant ça, l’après-midi on a essayé le nouveau moteur, lui toujours ronchon avec l’œil bas et lourd qui pèse comme un couvercle, moi triste comme une équipière sur qui un capitaine a crié (y’a pas pire, capitaines du monde entier, sachez le), il marche mais il fume (le moteur), c’est un 2 temps au lieu d’un 4 temps (j’espère que j’ai bien retenu) donc il y a de l’huile dans l’essence comme dans les mobs de mon adolescence, et le réservoir est à côté du moteur, 20 litres, quand on arrive sur la plage il n’y a pas de fond alors on doit tirer l’annexe et ces 20 litres ça pèse, on le fait sans un mot, avant de s’arrêter de concert dans un râle épuisé, nos coudes tout distendus par l’effort
– Fait chier ! En plus c’est marée montante … dit-il d’un ton hargneux des plus rebutant (si même la marée est contre lui, où va le monde)
– Ah non, j’ai vu sur Navionics qu’elle sera basse à 17h34 (espérons que ça va lui mettre du baume au cœur)
– Ouais, à Mackay, pas ici ! (mon cul)
– Non, j’ai regardé sur une île juste avant celle là donc …
Il ne m’écoute plus et est parti, il se retourne a peine
– Assieds toi sur l’annexe !
Il dit qu’il ne veut pas que je marche pieds nus ici, tu parles, il a envie de rester seul pour cuver sa rage pendant que je garde l’annexe, il argumente en s’éloignant, c’est l’Australie vous comprenez, il y a des crocodiles et des tas de bestioles dangereuses, des mygales, des veuves noires et des tarentules qui viennent jusque dans les maisons se planquer dans les chiottes, l’horreur quand ça te remonte sur la cuisse pendant que tu fais pipi, je m’assieds sur l’annexe bien que ça soit visible que la mer descend, on pourrait se croire en Bretagne avec cette marée basse très longue qui dénude la vase, je vois le capitaine arrêté au loin devant un panneau puis qui marche le long de la plage, tandis que l’eau se retire et que la marée continue de descendre, toute une vie émerge et grouille, des Bernard l’Ermite et des autres qui leur ressemblent mais ont une longue antenne qui balaie l’avant de leur minuscule coquille et une espèce de plume de paon qui dépassent derrière, et puis je vois passer une espèce de moucan ou de tenard (mouette-canard) qui court sur ses petites pattes et a un long bec très rouge, le capitaine revient et me tire de ce spectacle pour tirer l’annexe jusqu’à l’eau avant que ça ne descende encore plus, aucun commentaire sur les horaires de marée, le nouveau moteur a du mal à repartir, le capitaine déverse son trop-plein de haine sur ce fichu moteur et se rassérène finalement quand celui-ci se met à ronronner tout en nous enfumant (vent de dos), le soir venu, le capitaine m’a détristée, il sait très bien me détrister. Très bien.
On n’avait pas été bien loin
Un peu rouleur ce joli mouillage
20 juillet, on continue, le bateau roule (de roulis), la position debout est on ne peut plus instable, le capitaine passe près de moi, je saute à sa perpendiculaire en mettant les bras en croix pour le laisser passer :
– Qu’est-ce que tu fais ?
– L’acrobate ! Le clown !
– Aaah je croyais que tu faisais le gendarme
De la vision des choses, on ne le dira jamais assez, en plus je serais presque vexée, où est-ce qu’on a vu que je pouvais même de loin avoir le début d’un comportement de gendarme ?!
Nous nous posons à Whitehaven beach, ze place to bi du coin, c’est touristique et il y a une douzaine de bateaux mouillés, le ciel est couvert et quand on n’est pas à l’abri du vent on met sa petite laine, il y a un peu de people qui finit par remonter sur le traine-couillons à moteur, quand tout le monde est parti la plage est à nous, c’est le luxe, les couillons c’est comme les cons et l’enfer, c’est les autres, le sable est plus fin que fin, il crisse sous les pas, c’est le sable le plus fin du monde, plus fin que de la farine, encore un cadeau du ciel.
On se caille un peu je dois dire
Mettez le son ! (La trace de pas en haut à👆 gauche de l’image me rappelle le jeu du kadélioscope de Denise Fabre) (ça nous rajeunit pas)
Quand on rentre au bateau, ça roule toujours autant, ça va pas le faire pour roupiller, il fait bientôt nuit mais on a juste le temps de filer sur l’île en face (le coin est truffé d’îles) sur une bouée pour être tranquilles, tu parles, de 2h30 à 5h du matin le capitaine se lève et se relève, s’échine à bricoler l’amarrage parce qu’on cogne dans la bouée, le vent a tourné et nous pousse dans un sens mais le courant est contraire qui nous pousse dans l’autre, on rebondit sur la bouée comme un battant sur sa cloche, finalement je me lève aussi parce que pas possible de dormir avec ce boucan, qu’est-ce que c’est que ce cirque capitaine ! à nous deux on réussit à hisser la bouée hors de l’eau et on l’attache en l’air au bateau, on peut se rendormir et on le fait jusqu’à 9h.
21 juillet Sawmill Bay, superbe mouillage, et le lendemain, rando, c’est bon de marcher et de botaniser un peu, comme on change de mouillage tous les jours on n’a pas vraiment de temps pour visiter, en même temps la plupart des îles sont désertes et se ressemblent, mais bon, quand on peut ça fait plaize.
Il faut toujours grimper sur les îles :
mais arrivés en haut, ça vaut le coup d’œil à chaque fois, jamais déçus !
Je trie mes récoltes en revenant au bateau :
Propre et rangé le bateau !
Ensuite Airlie beach, petite bourgade balnéaire, il y a plein de bateaux qui naviguent dans le coin, c’est week-end et l’australien fait prendre l’air à son sailing vessel où à son hors-bord de pêche, le temps est couvert, frais, venteux, il pleut régulièrement, je me suis pris une vague dans le dos en manœuvrant et j’arrive transie au mouillage, les gars du coin sont torse nu sur leurs bateaux, i sont fous les australiens (et tout rouge sous l’assaut des éléments). Comme ici on a une bonne connexion, j’en profite pour travailler puisque vu le temps pourri nous sommes astreints à rester sur le bateau, le lendemain il flotte toujours mais il faut aller faire des courses pour remplir le frigo alors on y va sous la flotte après avoir écopé l’annexe, on est trempés, vent, pluie, froid, ici c’est l’hiver en même temps.
Du people au mouillage, du vent, du roulis, de la pluie
Des temps comme ça, ça donne de ces ciels et de ces lumières !
Puis direction Cap Gloucester, c’est venté et on se tape un passage très serrage-de-cul avec moins de 3 mètres de fond (sur la photo il y a encore 8 mètres mais ça remonte vite)
Le lendemain c’est encore pluvieux, c’est fou ce qu’on a comme flotte depuis qu’on est arrivés en Australie, on part sous un arc-en-ciel ciel pour Upstart Bay à 47 NM
La journée est sublime, on voit une baleine sauteuse au loin et j’ai même le temps d’aller prendre mon téléphone pour la filmer !
On passe devant Guthalungra (c’est mon iPhone qui le dit, sans ça je ne l’aurais jamais su) et ses empilements de roches incroyables :
Arrivés à Upstart Bay on mouille et on remouille parce qu’il y a des cailloux et que l’ancre ne tient pas, la 3eme est la bonne, et vous remarquerez que tout se passe dans la sérénité sinon je vous l’aurais dit, parfois les manœuvres sont orchestrées comme de véritables ballets chorégraphiés, ça glisse tout seul, c’est le genre de truc quand je le dis au capitaine il me répond que je me moque, sûrement pas, ça serait blasphématoire au possible.
Le jour d’après on se lève dès potron-minet car on a 69 NM à faire et on veut arriver de jour à Magnetic Island, sur Horseshoe Bay précisément (ça c’est pas mon iPhone mais le capitaine qui sait), on alterne génois tangonné et spi, une belle nav bien occupée, je n’ai pas vu ce qui était magnétique et c’est pas faute d’avoir cherché, avant d’aller le lendemain sur le mouillage de Lucinda via Orpheus Island (et ça je l’ai pompé sur le journal de bord du capitaine), là on mouille près du ponton et des barges à côté d’une usine, ce n’est pas très bucolique comme décor, en plus le ponton laisse passer la houle, le jour tombe et on ne va pas plus loin car il n’y a pas de fond, on passe une nuit pourrie tellement ça roule.
Pas très bucolique, certes, mais ça fait une superbe photo (c’est un ponton qui amène le sucre fabriqué par l’usine qui est une usine de canne à sucre)
Très rouleurC’est fou parce que c’est quand même beau vous ne trouvez pas ?
En s’engageant le lendemain dans Hinchinbrook Channel, on voit un joli petit mouillage à peine plus loin, ça nous apprendra à mouiller trop tôt et à lire de traviole les avis sur ce mouillage parce que ça parlait d’un troquet sympa ce qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille car près du ponton il n’y avait pas plus de troquet sympa que de curé dans une mosquée.
Mangrove Island le 30 juillet, un peu le clou de la tournée, on emprunte Hinchinbrook Channel depuis le Sud à Lucinda jusqu’au Nord à Cardwell :
on va naviguer entre l’île Hinchinbrook et le continent
L’île Hinchinbrook (aussi appelée Pouandai par le peuple aborigène Biyaygiri) est située dans la région de la Cassowary Coast et l’état du Queensland, un peu de géo ne nuit pas
Et i fait pas chaud
On dirait un décor de théâtre planté là, comme si on avait posé des rangées de panneaux peints les uns derrière les autres pour donner de la profondeur à la scène :
Parfois on croit qu’un arbre flotte à la surface, et puis non :
Je ne vous dis pas ce que c’est, regardez la vidéo 😉
Quand on en sort : 5 noeuds de vent, 5 mètres de fond, on avance à 5 noeuds (on a mis le moteur + GV car au près serré), on déjeune peinards parce que ça relève presque d’une balade en barque le long du canal du midi, je fais un café pour le capitaine en le prévenant qu’il est chaud parce qu’il est frais, c’est Ionesco qui serait content.
On continue jusqu’à Maurilyan Harbour, il est 18 heures, la nuit tombe mais le vent et la pluie, eux, se sont levés, et là, étonnement, les bateaux sont mouillés cul au vent, c’est dingue ça, mais pourquoi ? c’est à cause du courant isabelle, et bien le courant doit y aller parce que le vent y va fort de son côté, en plus il n’y a pas de fond et plein de bateaux sont déjà mouillés, poïpoïpoï comment qu’on va faire, où qu’on va se mettre dis donc, on tournicote dans le mouillage pour aviser et on se pose pas trop loin d’un des voiliers dont le gars arrive aussi sec sur son pont en piaillant, on va finir par l’emboutir au changement de marée qu’il nous explique en anglais et très fort pour nous faire peur mais on voit bien que c’est lui qui a peur, on ne sait jamais dans ce genre de cas si on a affaire à un gars timoré genre qui prend un virage dans une bagnole électrique comme s’il était au volant d’un semi-remorque, à un qui ne veut pas de voisin et aimerait que tous les mouillages lui soient privatisés, ou à un marin sérieux qui connaît son affaire, il nous dit encore que faut pas rester là avec force gestes comme pour chasser les mouches, on s’en rend vite compte parce que le courant nous a déjà bien poussés vers lui, on lui fait un geste d’apaisement ok man, et on relève l’ancre pour aller un peu plus loin mais ça nous fait le même coup avec une bouée jaune, si on reste là on va s’entortiller autour aussi sûr que je ne sais plus où sont rangés les filtres à huile, 3eme tentative, le capitaine m’interpelle en urgence
– mais pourquoi tu mets la marche avant ?!
– parce que le courant me fait reculer et qu’il n’y a plus que 3 mètres de fond !
– ah ! c’est bieng ! ( liesse en nos cœurs) On relève encore l’ancre et finalement on se pose dans le port au plus près de la digue, justement l’endroit que voulait éviter le capitaine, tout ça pour ne dormir que quelques heures et repartir quand il fait encore nuit, on a de la route jusqu’à Cairns.
Un gamin de 6 mois qui joue sur un télécran ? Non ! Nos errances dans ce mouillage, c’était rigolo
Mouillés dans le port, donc
Depuis notre arrivée, on trouve quand même que l’Australie, c’est humide …
Au moins, les cirés servent à quelque chose…
Faut pas se fier à l’éclaircie
Cairns ! Ça c’est le genre d’arrivée dont on ne peut que se rappeler ! La baie est gigantesque, pas de fond, l’eau a une couleur cuivrée kaki clair absolument sublime et unique
devant, le temps est couvert n’est-il pas
On arrive dans le chenal comme la cavalerie avec 25/30 noeuds au près, pluie diluvienne, marée basse, dès qu’on s’approche trop des bouées qui le délimitent, le fond remonte à 3 mètres, des cargos nous croisent ou nous doublent et on fait bien gaffe de s’écarter au maximum sans déborder du chenal, c’est interminable et Cairns est encore loin :
Loin et sous la flotte (et j’ai zoomé)
Je m’inquiète de savoir où et quand on pourra affaler, le capitaine trouve toujours qu’on aura l’espace donc le temps, je suis en général moins optimiste et en plus je déteste le faire à toute berzingue avec l’œil rivé sur le sondeur, une main sur la barre pour garder le bateau face au vent et l’autre à la drisse de GV pour la laisser filer pendant que le capitaine me crie alternativement choque ! doucement !!! face au vent ! lofe ! abats !! attends ! mais choque !! et que ça m’essouffle rien que de vous le raconter, mais bon, avant de prendre le coude du chenal qui va vers la marina on arrive à le faire, du moins en partie, le capitaine aurait aimé qu’on remonte la GV en entier avant d’affaler pour lâcher le ris, faut pas rêver, on n’a pas l’espace, on affale avec le ris et on verra plus tard. On se pointe la gueule enfarinée à la marina, amarrage sans encombre (si), nous avions fort civilement fait une demande de réservation par mail, à la suite duquel il nous avait été demandé d’envoyer les clauses d’assurance du bateau, nous avions bien évidemment obtempéré et on nous avait répondu on ne sait pas trop quoi en anglais et aussi en nous expliquant qu’on ne voudrait pas de nous, ce n’est pas ça qui avait ébranlé le capitaine, donc il va à la capitainerie avec son sac jaune et son sourire dans sa bonne gueule, revient 1 heure après, le dit sourire figé comme une sauce gélatine au fond d’un plat : les cons, ils ne veulent pas de nous, s’il n’est pas explicitement écrit noir sur blanc dans les clauses d’assurance que si jamais le bateau coule dans la marina l’assurance paiera pour l’enlever, on n’a pas le droit de rester … c’est pour ça que la marina est aux 3/4 vide et que le mouillage en face est blindé de monde, bon, c’est sûr que d’être à la marina c’est plus facile pour aller se balader, faire les courses et laver le bateau, mais bon, le capitaine qui sait y faire a décroché le droit de faire le plein d’eau alors on le fait et on lave le bateau à grande eau avant de filer au mouillage de l’autre côté du chenal, chenal qui parait beaucoup plus large quand il faut le traverser comme on traverserait une autoroute à pied plutôt que quand on se faisait doubler par un cargo, en fait ce mouillage est dans un fleuve qui charrie de la vase et dans lequel il y a un courant très puissant, que ça soit à marée montante ou descendante, il n’y a que le sens qui change, on mouille avec le sens du courant contraire à celui du vent, ce qui est une belle chienlit et on doit s’y reprendre à deux fois parce qu’on ne sait pas ce que ça va donner une fois l’ancre posée, où est-ce que le bateau va s’immobiliser et qu’est-ce que ça peut donner quand le courant va s’inverser ? Ça sera marrant d’ailleurs parce qu’on verra tous les cas de figure possibles, on se retrouvera côte à côte avec un bateau qui était pourtant mouillé loin de nous, on verra parfois les lumières de Cairns par le capot de la cuisine et d’autres par celui des toilettes qui sont à l’opposé, le côté vraiment moins fun ça sera pour prendre la douche sur la jupe, en temps normal le bateau est face au vent donc on est à l’abri du vent pour se doucher, là on se prendra le vent en pleine poire et en plus il fait moche, frisquet il flotte un crachin très breton, faut être motivé pour se laver.
le mouillage est près du chenal comme je vous l’ai dit, et pour aller à terre, on le traverse à la perpendiculaire (je filme depuis le capot de la cuisine)
On attendait une éclaircie pour aller à terre :
La voilà ! Go !
On doit donc prendre l’annexe pour aller visiter Cairns, quand je dis visiter c’est un grand mot, il nous faut trouver un lavomatic et un supermarché, mais bon, on visitera un peu quand même, on regarde bien à droite et à gauche avant de traverser le chenal, moteur de l’annexe à fond pour éviter les ferries et cargos qui vont et viennent en faisant de la grosse vague (les gougniafiés !), nous attachons l’annexe et partons à la découverte de Cairns avec nos sacs de linge sale dans chaque main.
On y arrive à marée basse, c’est clair et net
Dedans c’est vert et joli
Et on continue déjà car on a encore beaucoup de miles à faire pour contourner cette immensité Australienne, le 2 août on s’arrête pour passer la nuit à Low islets, 20/25 noeuds, de la houle, et il faut attraper une bouée, je suis à la barre et c’est le capitaine qui doit l’attraper avec la gaffe, aujourd’hui je vais lui montrer de quel bois je suis faite et le laisser baba devant tant de maîtrise, je me répète mon plan presqu’en bougeant les lèvres : il y a du vent donc il faut que je laisse assez de gaz pour ne pas me faire embarquer et il suffira que je mette un bon coup de marche arrière pile devant la bouée pour arrêter le bateau afin que le capitaine la cueille du bout des doigts, gonflée à bloc j’arrive sur la bouée, le capitaine gueule
– tu arrives comme une balle ! Arrête le bateau !
C’était mon plan, il me coupe l’herbe sous le pied dis donc, allez hop marche arrière, il se penche et attrape la bouée, je crois que c’est gagné quand il se met à braire, il l’a lâchée, j’ai mis trop de gaz pour la marche arrière et le bateau a reculé
– on a perdu la gaffe enculé (e ?) !
– Oh regarde ! elle flotte ! (une putain de chance)
En miaulant comme un chat qui se coince la queue dans une porte, il me prend la barre des mains et m’envoie sur la jupe, approche le bateau à reculons, accroupie et me tenant d’une main, j’allonge mon bras libre et récupère la gaffe, il nous faudra encore 2 essais avant de réussir à choper la bouée, je tente de ramener le capitaine à de meilleurs sentiments envers ma personne :
– tu vois bien, j’apprends à chaque fois, petit à petit je maîtriserai de mieux en mieux le moteur, déjà là ça va de mieux en mieux quand même !
– C’est ça … (air las)
Il a fallu s’y reprendre et récupérer la gaffe
Un joli petit mouillage
3 août, le temps s’est dégagé, on part tôt pour Hope Island, la lune est levée :
Arrivée avec 30 noeuds de vent, glurps, sur bouée, glurps again, mais tenez-vous bien ! bon dosage moteur on la prend du premier coup, je répète : bouée du premier coup avec 30 noeuds et moi à la barre, qu’est-ce qu’on dit ? bin rien, c’est normal, c’est même le minimum, on ne va pas non plus s’attendre à un encouragement et puis quoi encore, ça bouge un peu mais ça ne roule pas, tant mieux parce que dans la soirée on a 35 noeuds établis, ça va encore forcir dans la nuit, on se lève à 6 heures, on a 65 NM à faire pour Lizard Island, on ne chôme pas (RAS, je ne m’étale pas)
À chaque fois le capitaine se demande si on va être protégé et la plupart du temps, on l’est, ici on passe une nuit super tranquille – c’est Hope Island sur la photo, et ça serait un comble qu’on ne puisse pas espérer un mouillage tranquille avec un nom pareil
5 août, lever 4 heures, 83 NM à faire, encore une baleine sauteuse (on a vu beaucoup de baleines, même des qui ne sautaient pas mais nageaient tout près de nous en faisant jaillir leur geyser de flotte) 2 cargos croisés, 1 autre qui nous appelle à la VHF car il va nous doubler, on est en plein dans un rail, c’est moi qui réponds et je reste muette face à ce que baragouine incompréhensiblement Tasman Spirit, je bondis dans le cockpit pour demander au capitaine s’il a compris puisqu’il y a un haut-parleur dans le cockpit, on pense qu’il nous prévient qu’il va nous doubler par un côté mais bon, lequel, on a du vent, 1 ris à la GV + génois tangonné et on fait des pointes à 12/13 noeuds, c’est dire que ça souffle, donc une éventuelle manœuvre prendrait un certain temps et Tasman Spirit arrive plein pot (suspense)
Ça avance plutôt bien
Je reprends la VHF, we are french and we didn’t understood, can you repeat slowly please, ah ! On comprend ce coup ci qu’il va nous doubler par starboard,
– c’est quel côté starboard ?!
– je ne sais plus si c’est bâbord ou tribord !
C’est bien la question.
On crie autant pour s’entendre que pressés par l’urgence, doit-on empanner pronto ou pas, je dévale dans le carré, ouvre un équipé et fouille dans les bouquins pour trouver le dico anglais/français, le feuillette aussi vite que possible avec mon index humidifié pour accrocher les feuilles,
– starboard ! J’ai ! C’est tribord ! et saute sur la VHF, ok for starboard, en même temps on s’en doutait vu son cap en arrivant près de nous, heureusement parce qu’on a pas besoin d’empanner, il y a d’autres cargos sur l’AIS mais on s’en fout, ils sont plus loin et on sort du rail avant qu’ils nous approchent, je préfère, le mouillage dans lequel on se pose est sauvage et beau, une fois le bateau rangé le capitaine me dit que je suis héroïque
– pffff ! n’importe quoi !
– mais si, tu fais tout bien et tu me supportes, tu es héroïque J’en reviens pas dites donc, et je n’arrive plus à me rappeler pour quelle raison il a bien pu me dire ça, c’est ballot.
Sinon, une autre fois, un autre cargo nous a appelé pour nous demander s’il devait passer sur notre green board ou notre red board, et ça c’était vachement bien parce que green c’est tribord et red c’est bâbord, il devait être entraîné à causer avec des frenchies.
Tasman Spirit qui nous double par starbobard, le capitaine l’a ensuite appelé pour le remercier de son call comme on dit maintenant
En passant le Cap Melville il y a 40 noeuds (j’exagère, on a 39,7), au près bon plein ça déménage, le capitaine barre et s’éclate,
Passage du Cap Melville …
… au point N°6
On mouille un peu plus loin, à Flinders Island où tout est d’un calme, on n’en revient pas,
Pour être calme, c’est calme
Le jour suivant encore une étape de 65 NM jusqu’à Morris Island (quand je vous dis que c’est immense l’Australie)
Nous mîmes pied à terre et fîmes le tour de cette petite île, certes petite mais avec un reef très grand qui nous a bien protégé de la houle
7 août, de Morris Island à Cap Weymouth ça nous fait 60 NM, 25 noeuds et plus en rafale, je surveille tout ça tandis que le capitaine fait une sieste, tout d’un coup c’est n’importe quoi, le vent tourne et j’abats pour récupérer le coup mais le vent se fout de ma gueule, bordel j’abats et j’abats encore, on dirait que le vent tourne autour du bateau, la voix du capitaine s’élève du fond de sa couchette, qu’est-ce qui se passe ?!
– je sais pas, le vent tourne et ça n’arrête pas ! Soudain je me rends compte qu’au lieu d’abattre je lofais, je crois bien que j’ai besoin de dormir, il faut dire que c’est assez crevant ces navigations sans se poser plus de quelques heures, on se lève tôt, on navigue, on manœuvre, on mange, on dort et rebelote, en plus j’arrive pas à faire la sieste moi,
– ah c’est bon, j’ai corrigé, tu peux te rendormir ! La loose.
L’Australie est immense, vous le savez maintenant, mais humide comme je vous ai dit, et venteuse pour couronner le tout ! On notera habilement que la mer de Corail n’est jamais profonde à l’intérieur de la grande barrière
8 août vers le cap suivant, à savoir le cap Grenville à Margaret Bay, 50 NM On longe le continent et malgré nos espérances il n’y a pas plus d’internet que de beurre au cul (expression du capitaine qui m’a mise en joie) 2 ris + trinquette quand le vent est passé à 35, encore des cargos, on calcule à quelle heure le cargo qui descend vers nous à 14 noeuds nous croisera, ça me rappelle les devoirs d’école, un train qui part de Paris et l’autre de Marseille, qui aurait cru que ça me servirait un jour sans même bosser à la SNCF.
Ça galope
9 août, EscapeRiver, comme son nom l’indique on va mouiller dans une rivière, on y arrive au portant sous 30 noeuds de vent, avec 2 ris et le génois roulé et on avance quand même à 8 noeuds, c’est le courant qui nous pousse, le capitaine me fait fermer les écoutilles et mettre le gilet de sauvetage, ça se rétrécit et les fonds remontent, les vagues et le courant risquent de nous faire valser, et
– si on touche le fond ça va nous faire tout drôle ! Tiens toi isabelle !
Toucher le fond à cette vitesse ça serait pire que moyen , mais il faut bien avancer alors on avance, à un moment donné on n’a que 2,3 mètres de fond et on fonce toujours en klaxonnant à 8 noeuds sans pouvoir ralentir, on se regarde en serrant les mâchoires comme si ça pouvait arranger nos affaires, quand ça remonte à 3 on se marre, on a eu chaud aux fesses, on est encore une fois seul au mouillage mais ô surprise, plus tard un voilier vient mouiller un peu plus loin, c’est le premier que l’on voit depuis Cairns.
Le 10 on repart d’Escape River aux Laudes ou quasi, pour aller sur Seisia avec le passage du Cap York et du détroit de Torres … le DÉTROIT DE TORRES ! Ça fait tellement longtemps que j’en entends parler, quand les gens demandaient au capitaine c’est quoi la suite du programme il répondait invariablement la grande barrière de corail, l’Australie, détroit de Torres avec le regard perdu dans le vide comme s’il s’y voyait, ça m’est devenu mythique, alors aujourd’hui attention ça sent le mythe.
Pour s’y rendre on passe par le passage d’Albany, tout étroit entre 2 petites îles, pas de vagues, courant qui nous pousse, on marche à plus de 10 noeuds avec l’impression de se traîner, on n’en revient pas, ça fait attraction Disneyland en plein,
Passage d’Albany en vue
ce que ça donne sur Navionics
Et, enfin, on arrive au fameux détroit de Torres, on se prend des risées à 40 au travers, on prend un second ris, je prends des photos et demande plusieurs fois si c’est bien là, si on est bien en train de le passer, pas que je le loupe, si c’était bien ça et qu’on l’a passé, oui isabelle, oui oui oui !
C’est bien là
Le phare du Cap York (10° 41′ 14,32″ S, 142° 31′ 53,46″ E), au bout de la péninsule, point le plus septentrional de l’Australie, on y était
Même avec les jumelles on n’arrive pas à voir la Papouasie Nouvelle Guinée de l’autre côté du Détroit, mais bon, elle est tout de même à 80 NM, ça fait loin pour la voir, on n’y a pas mis les pattes parce que ça craint (piraterie contre des navires dans les eaux côtières, en particulier dans la baie de Milne et sa capitale, Alotau – fraudes liées aux cartes de crédit et aux guichets automatiques bancaires – détournements de voiture qui se produisent à Port Moresby et le long de l’autoroute entre Lae et l’aéroport Lae Nadzab – barrages routiers illégaux et agressions si on ne paye pas – agressions sexuelles, y compris viols collectifs – attaques contre des randonneurs, tensions interethniques qui provoquent des actes de violence… et serpents venimeux pour couronner le tout, le genre d’endroit où envoyer son emmerdeur de voisin qui tond sa pelouse un dimanche à 6h)
On notera que tout ce temps là nous naviguions le long des côtes du Queensland
Ce n’est pas qu’on est déjà las, mais faut bien continuer alors on enchaîne jusqu’à Seisia pour y mouiller, c’est tout petit le mouillage et il y a 3 bateaux, 1 voilier et 2 locaux à moteur, il n’y a pas de fond derrière ni devant ni des côtés, il va falloir se poser au milieu du triangle formé par ces 3 bateaux, au delà il n’y a pas de fond (je sais que je répète mais il faut bien cerner le contexte) :
il ne faut pas se fier à l’idée qu’on pourrait s’en faire, le diamètre du cercle dans lequel il est possible de mouiller est en gros délimité par ces 3 bateaux
Je suis à la barre et le capitaine à l’étrave, comme d’hab, on mouille, je pousse un gros soupir car une fois l’ancre ancrée on peut se détendre, mais le capitaine n’est pas content car le reef derrière nous n’est pas suffisamment loin à son goût, il a des doutes (il met la barre de la perfection très haut), on remonte l’ancre à mon grand dam et le vent aussi remonte, 30 noeuds, flûte, le capitaine me dit d’aller à droite mais à droite il y a le monocoque alors j’y vais mollo, le capitaine hurle de plus en plus fort À DROITE !! Mouif, c’est vague à droite, il veut aller où exactement, je dois être un peu conne parce que je me doute bien à l’entendre qu’on glisse sur la mauvaise pente mais que faire, je continue légèrement à droite pour lui faire plaisir mais trop peu visiblement parce qu’il revient presque en courant dans le cockpit en aboyant que je l’écoute pas, il me prend la barre, fait une marche arrière brutale comme si un boulet de canon arrivait sur le cockpit, recommence la manœuvre en allant se coller au monocoque (qui est vide et c’est tant mieux, ça nous évite des explications fumeuses avec eux) tout en criant encore et encore que je ne l’écoute pas, que je ne lui OBÉIS pas
je file à l’intérieur pour ne plus l’entendre, et il me balance
– et pas la peine de faire ta crise !
Je me retiens mais j’ai bien envie de lui demander c’est qui qui pique sa crise, respiration, respiration, ooooooohmmmmm, respiration, faire écran, s’isoler, ooooohmmmm …
– alors je le fais puisque tu ne veux pas m’aider et que tu ne m’écoutes pas et que tu ne vas pas à droite quand je te dis d’aller à droite !!!
Je reviens d’un saut dans le cockpit, ohm de mes couilles,
– mais ça veut dire quoi à droite ? Toi tu savais où tu voulais aller mais tu ne m’as pas dit où ! À droite c’est quoi ? À 10 degrés ? 30 ? 90 ? Pourquoi tu ne m’as pas dit d’aller à 10 mètres du bateau par exemple ? Ça c’est précis !
– T’as eu peur d’aller à droite et c’est tout ! T’as eu peur du bateau et tu ne m’écoutes pas ! (c’est pas faux)
On mouille l’ancre sans plus un mot, sans échanger un seul regard, nos âmes sont lourdes comme le temps, le grain annoncé par les rafales arrive, le capitaine marmonne qu’on rangera le bateau quand ça sera passé alors je rentre mais il reste sous la pluie pour ranger tout seul pendant que je cuisine le potiron derrière mes lunettes de soleil pour planquer mes yeux rougis
Plus tard le capitaine s’excuse, il n’aurait pas dû crier, il a gâché notre passage dans le détroit de Torres qu’il me dit,
– mais si tu m’avais dit d’aller au cul du bateau et que le vent me pousserait donc que ça ne craignait rien, j’aurais su qu’il fallait aller carrément à droite
– je suis un con, je ne suis pas pédagogue, j’aurais dû te dire qu’on recommençait la manœuvre et c’est tout, la prochaine fois je ferai comme ça, bon, on boit une bière pour fêter notre passage ?
On se partage une bière, il est désolé de voir mes yeux rouges, je suis désolée qu’il soit désolé, que de désolation, mais ça passe et puis voilà, à chaque fois j’apprends, ça va bien finir par être parfait à chaque fois bordel. Je songe de plus en plus sérieusement à investir dans un appareil pour communiquer en navigation, ça doit bien exister, une espèce de casque talkie-walkie pour lui demander où tu veux que j’aille exactement et qu’il me réponde précisément, histoire de huiler les rouages, bordel !
Enfin, ici on a de l’internet (ça console, c’est dingue) mais ça rame, on se croirait presque aux Gambier quand on avait de la 2G, mais à part cette modernité relative, Seisia c’est mort, il y règne une ambiance de désœuvrement pittoresque, des ados passent leur journée debout dans le sable à balancer mollement dans la mer un hameçon au bout d’une canne, des gars sont allongés pendant des heures à l’ombre du ponton, des pickups passent en envolant une poussière rouge qui retombe comme la vie qu’ils avaient mis le temps de leur passage pour aller voir le fameux Cap York, la station service est déserte et me fait penser à Bagdad Café :
Le supermarket
Et ses préconisations
Nous devons faire le plein d’eau et de nourriture, on balance les bidons dans l’annexe et faisons un premier voyage jusqu’à un terrain de camping qui possède un robinet à cet effet, revenons en les portant à bout de bras, 20 litres par bidon alors un seul aller-retour et on est naze, le capitaine veut changer de méthode, il va voir sur le ponton et bingo, il y a un robinet, donc on retourne vider nos bidons pleins dans les réservoirs du bateau et on revient avec les bidons vides sous le ponton, à marée basse, l’idée c’est de garer l’annexe là pour n’avoir qu’à monter par l’échelle avec les bidons vides et les redescendre pleins par le même chemin, je suis dubitative … on s’approche avec prudence entre les piliers du ponton mais les vagues nous poussent sur un pilier ou un autre, la surface des piliers est pleine de coquillages coupants, on attache l’annexe tant bien que mal et le capitaine me dit de rester dans l’annexe pour empêcher les vagues de la claquer sur un pilier et que les coques ne la déchirent, je me met debout dedans avec les mains sur un pilier et je me coupe les doigts, les essuie sur mon bermuda pour ne pas tâcher l’annexe, dieu m’en garde, pendant que je m’amuse à repousser l’annexe tout en évitant de faire du steak haché de mes doigts, le capitaine remplit les bidons et les descend tant bien que mal sur l’échelle, on réussit à les mettre dans l’annexe sans dégât et à sortir de dessous du ponton sans la déchirer, un vrai coup de bol. Je ne suis pas du tout certaine que de faire des allers-retours de cette sorte soit plus économique en temps et en énergie que de sortir le déssalinisateur du coffre arrière pour faire de l’eau, mais j’dis ça, j’dis rien.
Et puis courses, mangé dans le boui-boui du camping, pris le café au boui-boui d’art à côté qui fait du café et du thé où, chance, et je dois dire que la chance me sourit souvent, c’est là qu’on me renseigne sur les plantes de la médecine Bush du nord de la péninsule, le nord de l’Australie est peu habité et plutôt sauvage, pas de pharmacies à tous les coins de rues, pas beaucoup de rues à vrai dire, à se demander si c’est possible de choisir de venir vivre ici.
C’était vachement bon
Le 12 août on part de Seisia pour le Cap Wessel sur Marchinbar Island, 350 NM
Ça fait un bail qu’on n’a pas navigué de nuit, 160 degrés du vent, 20 noeuds, risées à 27/28, génois tangonné, soleil, easy … puis 15 noeuds, on avance à 7,5/8 … nous ne sommes pas encore dans la mer d’Arafura mais toujours dans Endeavour Strait, pas de fond, pas de vagues, easy easy easy ! Je fais part au capitaine de ma joie, ne rêve pas isabelle, tu verras quand on sera dans la mer, il sait mettre l’ambiance y’a pas à dire.
Le capitaine regarde où on en est avec ses doigts
Avant aujourd’hui, je ne savais même pas qu’il existait une mer Arafura
Entrons dans la mer d’Arafura à 14h35 et ça bouge tout de suite plus mais bon, rien à voir avec Baranquilla quand on naviguait au large de la Colombie. Moins de 11 mètres de fond, les vagues ne sont pas hautes mais se suivent très serrées, et les fonds restent très hauts, on navigue plein ouest … pas plus de 60 mètres de fond au plus profond là où nous passons, c’est fou, c’est une grande piscine.
Le 14 août à 17h on mouille à Two Island Bay sur Marchinbar Island, ce qui nous permet de dormir tout notre saoul, seuls au mouillage, à part quelques cargos vus sur la ligne d’horizon, nous n’avons vu qu’un seul voilier, un seul ! depuis plusieurs jours, le nord de l’Australie n’est pas ce qu’on appelle une région de villégiature balnéaire…
Le capitaine nettoie la coque et on y reste un jour de plus pour qu’il fasse aussi la carène harnaché de son équipement de plongée, un travail de forçat à chaque fois, de mon côté je bosse, j’ai du retard avec tout ce qu’on a navigué et qui ne laisse vraiment pas le loisir pour autre chose.
Au scotch-brit
On va se dégourdir les mollets sur l’île, Cap de Miol est seul au mouillage
C’est un peu habité
On s’est demandé si ce n’était pas des traces de crocodile, j’ai bien regardé autour de moi pendant la balade (plus tard on m’a dit que non quand j’ai montré la photo alors je vous le dis)
Jeudi 17 on lève l’ancre à 17h pour Cap Crocker à 254 NM, grand largue jusqu’à 19h puis génois tangonné, cap au 273, on avance à 6 noeuds avec un vent de 12/15, le vendredi on a un courant de face de 0,5 noeud et avec un vent de 10 on n’avance plus qu’à 4,5, du coup, pour gagner du temps, le samedi au lieu de s’arrêter sur Cap Crocker on continue pour aller mouiller entre Smith Point et Black Point.
Il fait bien plus beau et bien plus chaud depuis qu’on a passé le détroit de Torrès
Dernière ligne droite pour Darwin dimanche 20 août, 135 NM, une rigolade, 25/30 noeuds, pointes à 32/33 au cap de Cobourg Peninsula, 1 ris sous GV, pas de génois car on va trop vite, on n’a que 130 NM à faire, le capitaine dit qu’on aurait dû mettre que le génois mais c’est trop tard.
Toujours pas de fond !
Il faut lofer alors on met le génois avec 2 ris pour équilibrer le gréement, le capitaine parle de le tangonner (on est à 140 du vent alors quand une vague fait abattre le bateau un tant soit peu, le génois claque) mais quoi m’exclamé je, dans moins de 13 miles on lofe encore alors le temps de monter tout le bastringue il sera presque temps de le démonter, le capitaine laisse tomber et j’en suis fort aise, on n’est pas en régate, merde.
Une fois le cap contourné, le vent descend, la mer se calme, on a 2 noeuds de courant de face, ça sent les embruns plein le nez, on croirait que c’est Noël et que ma tante Michèle et maman ouvrent les Marennes d’Oléron dans la cuisine en s’enfilant un verre de blanc, la mer est verte, l’atmosphère pleine de particules d’humidité qui étirent les couleurs comme un coup de pinceau, c’est unique, ça me fait toujours des émotions intenses, ces lieux improbables qui ne se mettent à exister que parce que je les découvre.
Quand on lofe encore pour passer la cap Don, on se fait dépaler à dache (sic) à cause du courant, en plus on est au près, si jusqu’ici vous ne connaissiez pas l’expression dépaler à dache, vous êtes comme moi, on en apprend tous les jours aux côtés du capitaine. On tire des bords et puis le courant combiné au vent nous font prendre le bon cap, ça y est, on est dans le golfe Van Diemen,
Plus tard le vent tombe, on met le moteur et on avance à 8 noeuds avec le courant, on voit des marmites un peu partout, le voilier suédois qui était à 8 miles devant nous ce matin est à 6 miles derrière nous, on aura rarement atomisé quelqu’un comme ça. Et plus que 5 noeuds, la mer frissonne comme à notre départ de Nouméa, je dis au capitaine que le vent c’est comme l’énergie qui court au niveau de la peau des êtres vivants, tout ce que je lui raconte à ce niveau là l’interpelle comme des évidences, le fait de l’énoncer lui en fait prendre conscience. Le soir le ciel est rouge sang et la virgule de la lune brille avant toutes les étoiles, on ne parle jamais dans ces moments de grâce, mais c’est comme une prière …
Le capitaine me laisse dormir, quand il me réveille c’est pour accoster au ponton avant l’écluse de la marina de Cullen Bay, je bondis de ma couchette et cours partout les yeux pleins de sommeil pour mettre les amarres et les pare-battages, heureusement maintenant que j’ai l’habitude je le fais vite (et bien, surtout)
Darwin !
Le ponton est petit et il y a plusieurs bateaux qui sont même amarrés les uns aux autres par manque de place, des gars viennent nous dire de partir et d’aller mouiller plus loin, qu’on nous appellera à la VHF quand ça sera notre tour, malgré son charme légendaire le capitaine n’arrive à rien, l’australien est insensible au charme capitainérien, on s’en va mouiller plus loin, échange à la VHF avec un autre voilier au mouillage, il faudra retourner au ponton à 13h30 et s’amarrer contre eux, ok, on y retourne à l’heure dite, c’est marée basse et le chenal d’entrée est très étroit et très peu profond, on passe de justesse.
On voit que nous sommes allés au ponton, ressortis pour aller mouiller, revenus au ponton devant l’écluse pour entrer dans Cullen Bay Marina
Et on s’amarre pour attendre les douanes et la bio-sécurité car ici, même si on a déjà passé la bio-sécurité en arrivant en Australie, il faut recommencer car nous allons dans une marina fermée après avoir passé l’écluse, il ne faut pas apporter des coquilles collées sur le bateau ou dans les conduits, après une fouille du bateau et de nombreuses questions qui remplissent une fois de plus de nombreuses feuilles de papier avec les réponses identiques à celles que nous donnâmes moult fois, un gars saute à l’eau avec des bouteilles de liquide rose qu’il injecte dans la sortie des chiottes et du lavabo, on doit attendre 10 heures que ça fasse effet avant de pouvoir entrer dans la marina, nous passons la nuit au ponton.
Le lendemain, écluse ! Ça rappellerait un peu Panama sauf qu’il n’y a qu’une écluse, qu’elle est toute petite, que c’est le capitaine et moi qui gérons les amarres et que c’est fait en 10 minutes, on se dirige vers notre place attitrée, pas de vent, on se gare et on s’amarre d’autant plus facilement qu’au passage le capitaine a reconnu Maeva, un voilier qui était avec nous à Nouméa, on leur a fait signe bonjour et Cécile et Jonathan ont accouru pour nous aider à amarrer … le capitaine n’aime pas l’aide, saute ! Qu’il me crie tandis que je lance l’amarre à Cecile, je finis par sauter pour lui faire plaisir et Cécile me dit en douce qu’elle a le même sur son bateau, on se bidonnera comme deux gamines quand on se racontera nos capitaines le soir où on prendra l’apéro ensemble, on est soeurs de capitaine, elle me raconte des anecdotes et m’avoue que lorsqu’il crie ça la bloque complètement et qu’elle n’est plus bonne à rien, que son capitaine aussi crie plus fort quand il y a d’autres bateaux donc des témoins, les deux capitaines tendent l’oreille pour tenter de percevoir ce qui nous fait rire à ce point mais ils en sont pour leurs frais, ça nous aura fait du bien de partager ça. Ils nous racontent aussi l’aventure d’un gars arrivé après eux, il avait un bateau en panne d’essence et avait réussi à se faire tracter jusqu’au ponton avant l’écluse de Cullen Bay, bateau avec pont en teck : la bio sécurité visite son bateau et voit une termite, ils ont l’œil, et plus tard quand ils reviennent avec un produit pour éradiquer les termites, le gars leur dit que c’est bon, qu’il a lavé le bateau, la bio sécu s’exclame, quoi ?!?! Il a balancé une termite à la flotte ?!?! Qui va aller se reproduire et envahir l’Australie d’une nouvelle race toxique ?!?! Ils ont fichu le mec dehors et l’ont banni à vie de l’Australie, interdiction d’y remettre les pieds, ça ne plaisante pas !
La marina est bien tranquille et ça fait du bien …
On le voit bien d’ici
Nous verrons peu Darwin mais tout de même, après avoir discuté avec le gars du poste à gasoil de la marina pendant que le capitaine faisait le plein, celui-ci m’ayant dit que c’est vrai qu’il y a des crocodiles partout, qu’on ne les voit pas mais que eux nous voient (ponctué d’un hochement de tête à la mine grave), que si on veut les voir il faut aller sur les plages la nuit avec une lampe torche et on verra leurs yeux cruels briller, j’ai dit au capitaine qu’on ne pouvait pas partir d’ici sans voir des crocodiles alors on a pris nos mini-vélos pour se balader dans Darwin et on a été voir les crocodiles, des vrais, vivants et tout et tout, à part eux, un soir en rentrant à la marina après avoir été faire quelques courses à perpète (encore une marina avec des bistrots et des magasins de souvenirs mais pas de supérette ni de boulangerie), j’ai vu une chauve-souris de là bas … pas une roussette hein, une chauve-souris avec des ailes immenses qui avaient l’air d’être faites en cuir de vache, Batman qui m’est passé à ras de la tête, j’ai accéléré le pas je peux vous le dire.
Son centre ville (c’est pas que c’est désert, c’est qu’il fait tellement chaud que tout le monde est à l’intérieur des bistrots climatisés)
Sa grande roue
Un trop chouette cinéma …
… pour avertis
ses drôles d’oiseaux
et ses crocodiles
Nous laissons Cap de Miol à la marina pour 2 semaines car nous devons faire un aller-retour en France, j’ai des paperasses à signer et le capitaine a une vie en France + 3 jours de voyage aller et 3 retour, quand on reviendra ça sera ravitaillement et on repartira pour 4500 NM jusqu’aux Seychelles avec 2 arrêts de prévu sur la route.
On a volé dans un A380 !
Un tout petit plus parce que c’était déjà long :
Une marmite = un tourbillon, un vortex d’eau
voilà les chauve-souris australiennes (appelées renards volants) :
l’Australie peut être considérée soit comme le plus petit continent, soit comme la plus grande île du monde
Prenez votre temps, il y a pas mal de lecture pour rattraper mon retard, alors on commence tout de suite : il nous faut aller de Mackay à Darwin, soit contourner 1/5ème de l’Australie, ça en fait des miles nautiques, mais nous allons faire aussi un peu de tourisme en navigant de mouillage en mouillage d’une île à l’autre derrière la grande barrière, le but étant de découvrir les Whitsunday, c’est toujours la capitaine qui se rencarde et me dit par où on va passer, je suis toujours d’accord, on s’en va toutes voiles dehors au portant, ce qui est une image car justement on se la joue feignant avec le génois seul, pas la peine de mettre la GV et de tangonner le génois pour de si courtes distances, comme je dis au capitaine on n’est pas des chevaux.
Pour la photo je n’ai pas du tout tracé notre parcours, c’est ma première fois sur Keynote sur ma tablette et pas sur mon PC sous Windows et PowerPoint, alors je rame un peu, mais au moins ça vous donne une idée du trajet
Le 18 juillet, date mémorable à inscrire d’une pierre blanche sur vos tablettes comme disait maman, le capitaine fait sa petite sieste en me laissant aux commandes, je lui ai dit, en jetant un œil (averti) sur Navionics, qu’il allait falloir empanner tôt ou tard, ouais mais pas tout de suite, d’accord mais je vois bien qu’on s’écarte de plus en plus de notre cap et que si j’attends trop ça va nous faire finir au travers, et vu la mer qu’il y a, ça sera moins rigolo, je prends mon courage à 2 mains et y vais pour mon premier empannage seule depuis le départ – on a que le génois alors c’est pas de jeu me direz-vous mais ! c’est pas si facile car il y a 26/29 noeuds de vent et je n’ai pas la GV pour le déventer, je ne veux surtout pas réveiller qui vous savez en manœuvrant, encore moins qu’il assiste à ma manœuvre, au secours, bon, je roule le génois à moitié pour qu’il passe entre son étai et celui de trinquette, c’est le capitaine qui dit qu’il n’y a pas besoin de l’enrouler complètement sinon je l’aurais fait, vous pensez bien, j’abats progressivement, prudence prudence, c’est trop progressif, beaucoup trop, le génois bat de l’aile et ça fait un boucan d’enfer, au lieu d’abattre encore plus franchement je continue à y aller pas à pas, je mets un temps fou, finis par dérouler le génois du bon côté en tirant la langue, toute cette hésitation s’est faite ressentir jusqu’à la moelle de chaque os du capitaine qui arrive grognon comme un gamin qu’on oblige à retourner à l’école en plein jeu de billes, je prends les devants en confessant que je sais que j’ai empanné trop tard (ce que je ne lui dis pas c’est que sous le coup de l’émotion je sens mes bras et mes cuisses qui tremblent), il enfonce le clou, c’est bien trop tard et on aura du chemin en plus ! en même temps on n’aura que 1,8 miles à faire de plus ai-je calculé sur Navionics avec le compas, c’est pas la mer à boire, et puis on peut y aller direct on n’aura plus besoin de réempanner lui fais-je miroiter, il clame que de toutes façons on n’en aurait pas eu besoin (je le sais parfaitement, mais on peut toujours essayer), je lui rappelle néanmoins que j’ai empanné toute seule, quêtant, si ce n’est une caresse, un sourire, un mot, ça ne l’émeut aucunement, j’ai merdé, j’ai mis beaucoup trop de temps pour changer de cap, je le lui avoue puisque faute avouée est à moitié pardonnée (des clous), j’aurais dû y aller franco de 30 degrés direct, mais tu le sais enfin isabelle ! Ouais, maintenant que je l’ai fait je le sais, c’est bien ancré lui assuré-je, pour l’heure on navigue au travers et les vagues mouillent le bateau comme prévu, le capitaine n’a pas envie de se faire chahuter, il laisse tomber le mouillage envisagé et abat pour filer directement au portant sur le mouillage suivant, 10 miles de plus c’est peanuts, on se pose tranquillou, la prochaine fois j’enroulerai complètement le génois et pi c’est tout.
On voit très bien là où j’ai empanné magistralement, et au lieu d’aller sur Goldsmith Island (avec la marque bleue) après le passage dans Hillsborough Channel, on a continué sur Thomas Island :On dirait pas, mais quand on se prend ça en travers ça mouille, c’est pour ça que le capitaine a mis un vêtement de pluie, ça veut tout direLe mouillage de Thomas Island, bien protégé, je vous le conseille 😉
19 juillet nous arrivons allègrement à Shaw Island, le vent ne manque pas, en passant Burning Point on voit 3 catas qui sont mouillés, on se demande où on va pouvoir se mettre pour être tranquille quand justement l’un s’en va alors que nous arrivons, et bin tiens on va aller prendre sa place, toujours du vent, ça va de 15 à 25 et il varie de direction comme (trop) souvent dans les mouillages, le capitaine me laisse la barre au ralenti et s’en va le nez au vent à l’avant du bateau pour descendre l’ancre, j’attends benoîtement qu’il me fasse signe d’arrêter le bateau pour lâcher la pioche, il est loin le temps où je flippais en arrivant dans un mouillage paisible, mal va m’en prendre mais attendez, au lieu de ça il est toujours debout et me fait signe d’aller à gauche, un cueing visuel qu’on appelle ça en fitness, je pousse la barre, et là paf une rafale, je me fais direct embarquer par le vent qui nous pousse à droite Hurlement.
Le capitaine revient dans le cockpit énervé comme un chien à qui on a chipé son os, il jappe à mes oreilles, fait faire demi-tour au bateau en braillant que j’allais me foutre sur le cata, m’enfin j’aurais réagi s’il y avait eu péril en la demeure, mais je ne dis rien parce que sinon il n’est pas prêt d’enrayer son disque, il repart à l’avant descendre l’ancre, furax, on finit par mouiller, il me crie d’avancer et on peut sentir à 10 lieues à la ronde que ça lui coûte de me solliciter :
– vers où ?
– avancer !!! Ça veut dire vers l’avant !!!
D’accooooooord, j’avance, je ne sais pas pourquoi je dois avancer donc je garde la barre droite puisqu’il veut que j’aille vers l’avant, mais le vent pousse le bateau d’un côté alors on part à gauche, puis de l’autre alors on part à droite, mais c’est toujours vers l’avant puisque la barre est droite et que l’avant c’est l’étrave, je m’en fous à un point qui lui ferait de la peine s’il le savait, j’obéis juste à son vers l’avant
– Point mort !!! (Tu m’étonnes)
Je mets le point mort, il finit par me demander de venir l’aider, haha aurait-on besoin de l’aide d’une aussi mauvaise équipière, je viens, l’aide pour protéger la coque de la main de fer et c’est fait en 10 secondes, je repars à l’arrière sans le regarder, j’ai juste envie de tomber dans un abîme sans fin où plus jamais personne ne m’engueulera pour une broutille, il y a eu une rafale quand on était au ralenti et ça a embarqué le bateau, où est le problème qu’il a fallu ensuite recommencer, mais où est le problème ?! Que le marin qui ne s’est jamais fait embarquer par une rafale au mouillage me jette la première bouteille de rhum !
Fidèle à lui-même qui se repent de ses emportements, il arrive derrière moi un peu plus tard et, penaud, m’entoure de ses bras
– pardon d’avoir crié
– ….
– …
– Ça sert à quoi de crier ?
Je lui ai déjà expliqué, et vous le savez, encore et encore, qu’à part stresser moi et bousiller l’ambiance, ça ne sert à rien du tout, il le sait mais il crie, une habitude, une sale manie (Monsieur et Madame Teuzmanie ont un fils, comment s’appelle t’il) (Gédéon), je ne lui dis pas que ça me donne envie de me laisser tomber en arrière dans l’eau et de sombrer, d’oublier les cris, d’oublier la vie, il hausserait les épaules, il dirait que je suis bien une fille, juste une fille, qu’il ne comprend pas les filles, le soir il a mal au ventre :
– C’est parce que je t’ai énervé dis-je avec un grand sourire
– Ouais ! Mais toi t’as pas mal ! … … (il descend la descente qui s’appelle descente même quand on la monte) … toi t’as mal au coeur … Oui.
Mais avant ça, l’après-midi on a essayé le nouveau moteur, lui toujours ronchon avec l’œil bas et lourd qui pèse comme un couvercle, moi triste comme une équipière sur qui un capitaine a crié (y’a pas pire, capitaines du monde entier, sachez le), il marche mais il fume (le moteur), c’est un 2 temps au lieu d’un 4 temps (j’espère que j’ai bien retenu) donc il y a de l’huile dans l’essence comme dans les mobs de mon adolescence, et le réservoir est à côté du moteur, 20 litres, quand on arrive sur la plage il n’y a pas de fond alors on doit tirer l’annexe et ces 20 litres ça pèse, on le fait sans un mot, avant de s’arrêter de concert dans un râle épuisé, nos coudes tout distendus par l’effort
– Fait chier ! En plus c’est marée montante … dit-il d’un ton hargneux des plus rebutant (si même la marée est contre lui, où va le monde)
– Ah non, j’ai vu sur Navionics qu’elle sera basse à 17h34 (espérons que ça va lui mettre du baume au cœur)
– Ouais, à Mackay, pas ici ! (mon cul)
– Non, j’ai regardé sur une île juste avant celle là donc …
Il ne m’écoute plus et est parti, il se retourne a peine
– Assieds toi sur l’annexe !
Il dit qu’il ne veut pas que je marche pieds nus ici, tu parles, il a envie de rester seul pour cuver sa rage pendant que je garde l’annexe, il argumente en s’éloignant, c’est l’Australie vous comprenez, il y a des crocodiles et des tas de bestioles dangereuses, des mygales, des veuves noires et des tarentules qui viennent jusque dans les maisons se planquer dans les chiottes, l’horreur quand ça te remonte sur la cuisse pendant que tu fais pipi, je m’assieds sur l’annexe bien que ça soit visible que la mer descend, on pourrait se croire en Bretagne avec cette marée basse très longue qui dénude la vase, je vois le capitaine arrêté au loin devant un panneau puis qui marche le long de la plage, tandis que l’eau se retire et que la marée continue de descendre, toute une vie émerge et grouille, des Bernard l’Ermite et des autres qui leur ressemblent mais ont une longue antenne qui balaie l’avant de leur minuscule coquille et une espèce de plume de paon qui dépassent derrière, et puis je vois passer une espèce de moucan ou de tenard (mouette-canard) qui court sur ses petites pattes et a un long bec très rouge, le capitaine revient et me tire de ce spectacle pour tirer l’annexe jusqu’à l’eau avant que ça ne descende encore plus, aucun commentaire sur les horaires de marée, le nouveau moteur a du mal à repartir, le capitaine déverse son trop-plein de haine sur ce fichu moteur et se rassérène finalement quand celui-ci se met à ronronner tout en nous enfumant (vent de dos), le soir venu, le capitaine m’a détristée, il sait très bien me détrister. Très bien.
On n’avait pas été bien loin
Un peu rouleur ce joli mouillage
20 juillet, on continue, le bateau roule (de roulis), la position debout est on ne peut plus instable, le capitaine passe près de moi, je saute à sa perpendiculaire en mettant les bras en croix pour le laisser passer :
– Qu’est-ce que tu fais ?
– L’acrobate ! Le clown !
– Aaah je croyais que tu faisais le gendarme
De la vision des choses, on ne le dira jamais assez, en plus je serais presque vexée, où est-ce qu’on a vu que je pouvais même de loin avoir le début d’un comportement de gendarme ?!
Nous nous posons à Whitehaven beach, ze place to bi du coin, c’est touristique et il y a une douzaine de bateaux mouillés, le ciel est couvert et quand on n’est pas à l’abri du vent on met sa petite laine, il y a un peu de people qui finit par remonter sur le traine-couillons à moteur, quand tout le monde est parti la plage est à nous, c’est le luxe, les couillons c’est comme les cons et l’enfer, c’est les autres, le sable est plus fin que fin, il crisse sous les pas, c’est le sable le plus fin du monde, plus fin que de la farine, encore un cadeau du ciel.
On se caille un peu je dois dire
Mettez le son ! (La trace de pas en haut à👆 gauche de l’image me rappelle le jeu du kadélioscope de Denise Fabre) (ça nous rajeunit pas)
Quand on rentre au bateau, ça roule toujours autant, ça va pas le faire pour roupiller, il fait bientôt nuit mais on a juste le temps de filer sur l’île en face (le coin est truffé d’îles) sur une bouée pour être tranquilles, tu parles, de 2h30 à 5h du matin le capitaine se lève et se relève, s’échine à bricoler l’amarrage parce qu’on cogne dans la bouée, le vent a tourné et nous pousse dans un sens mais le courant est contraire qui nous pousse dans l’autre, on rebondit sur la bouée comme un battant sur sa cloche, finalement je me lève aussi parce que pas possible de dormir avec ce boucan, qu’est-ce que c’est que ce cirque capitaine ! à nous deux on réussit à hisser la bouée hors de l’eau et on l’attache en l’air au bateau, on peut se rendormir et on le fait jusqu’à 9h.
21 juillet Sawmill Bay, superbe mouillage, et le lendemain, rando, c’est bon de marcher et de botaniser un peu, comme on change de mouillage tous les jours on n’a pas vraiment de temps pour visiter, en même temps la plupart des îles sont désertes et se ressemblent, mais bon, quand on peut ça fait plaize.
Il faut toujours grimper sur les îles :
mais arrivés en haut, ça vaut le coup d’œil à chaque fois, jamais déçus !
Je trie mes récoltes en revenant au bateau :
Propre et rangé le bateau !
Ensuite Airlie beach, petite bourgade balnéaire, il y a plein de bateaux qui naviguent dans le coin, c’est week-end et l’australien fait prendre l’air à son sailing vessel où à son hors-bord de pêche, le temps est couvert, frais, venteux, il pleut régulièrement, je me suis pris une vague dans le dos en manœuvrant et j’arrive transie au mouillage, les gars du coin sont torse nu sur leurs bateaux, i sont fous les australiens (et tout rouge sous l’assaut des éléments). Comme ici on a une bonne connexion, j’en profite pour travailler puisque vu le temps pourri nous sommes astreints à rester sur le bateau, le lendemain il flotte toujours mais il faut aller faire des courses pour remplir le frigo alors on y va sous la flotte après avoir écopé l’annexe, on est trempés, vent, pluie, froid, ici c’est l’hiver en même temps.
Du people au mouillage, du vent, du roulis, de la pluie
Des temps comme ça, ça donne de ces ciels et de ces lumières !
Puis direction Cap Gloucester, c’est venté et on se tape un passage très serrage-de-cul avec moins de 3 mètres de fond (sur la photo il y a encore 8 mètres mais ça remonte vite)
Le lendemain c’est encore pluvieux, c’est fou ce qu’on a comme flotte depuis qu’on est arrivés en Australie, on part sous un arc-en-ciel ciel pour Upstart Bay à 47 NM
La journée est sublime, on voit une baleine sauteuse au loin et j’ai même le temps d’aller prendre mon téléphone pour la filmer !
On passe devant Guthalungra (c’est mon iPhone qui le dit, sans ça je ne l’aurais jamais su) et ses empilements de roches incroyables :
Arrivés à Upstart Bay on mouille et on remouille parce qu’il y a des cailloux et que l’ancre ne tient pas, la 3eme est la bonne, et vous remarquerez que tout se passe dans la sérénité sinon je vous l’aurais dit, parfois les manœuvres sont orchestrées comme de véritables ballets chorégraphiés, ça glisse tout seul, c’est le genre de truc quand je le dis au capitaine il me répond que je me moque, sûrement pas, ça serait blasphématoire au possible.
Le jour d’après on se lève dès potron-minet car on a 69 NM à faire et on veut arriver de jour à Magnetic Island, sur Horseshoe Bay précisément (ça c’est pas mon iPhone mais le capitaine qui sait), on alterne génois tangonné et spi, une belle nav bien occupée, je n’ai pas vu ce qui était magnétique et c’est pas faute d’avoir cherché, avant d’aller le lendemain sur le mouillage de Lucinda via Orpheus Island (et ça je l’ai pompé sur le journal de bord du capitaine), là on mouille près du ponton et des barges à côté d’une usine, ce n’est pas très bucolique comme décor, en plus le ponton laisse passer la houle, le jour tombe et on ne va pas plus loin car il n’y a pas de fond, on passe une nuit pourrie tellement ça roule.
Pas très bucolique, certes, mais ça fait une superbe photo (c’est un ponton qui amène le sucre fabriqué par l’usine qui est une usine de canne à sucre)
Très rouleurC’est fou parce que c’est quand même beau vous ne trouvez pas ?
En s’engageant le lendemain dans Hinchinbrook Channel, on voit un joli petit mouillage à peine plus loin, ça nous apprendra à mouiller trop tôt et à lire de traviole les avis sur ce mouillage parce que ça parlait d’un troquet sympa ce qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille car près du ponton il n’y avait pas plus de troquet sympa que de curé dans une mosquée.
Mangrove Island le 30 juillet, un peu le clou de la tournée, on emprunte Hinchinbrook Channel depuis le Sud à Lucinda jusqu’au Nord à Cardwell :
on va naviguer entre l’île Hinchinbrook et le continent
L’île Hinchinbrook (aussi appelée Pouandai par le peuple aborigène Biyaygiri) est située dans la région de la Cassowary Coast et l’état du Queensland, un peu de géo ne nuit pas
Et i fait pas chaud
On dirait un décor de théâtre planté là, comme si on avait posé des rangées de panneaux peints les uns derrière les autres pour donner de la profondeur à la scène :
Parfois on croit qu’un arbre flotte à la surface, et puis non :
Je ne vous dis pas ce que c’est, regardez la vidéo 😉
Quand on en sort : 5 noeuds de vent, 5 mètres de fond, on avance à 5 noeuds (on a mis le moteur + GV car au près serré), on déjeune peinards parce que ça relève presque d’une balade en barque le long du canal du midi, je fais un café pour le capitaine en le prévenant qu’il est chaud parce qu’il est frais, c’est Ionesco qui serait content.
On continue jusqu’à Maurilyan Harbour, il est 18 heures, la nuit tombe mais le vent et la pluie, eux, se sont levés, et là, étonnement, les bateaux sont mouillés cul au vent, c’est dingue ça, mais pourquoi ? c’est à cause du courant isabelle, et bien le courant doit y aller parce que le vent y va fort de son côté, en plus il n’y a pas de fond et plein de bateaux sont déjà mouillés, poïpoïpoï comment qu’on va faire, où qu’on va se mettre dis donc, on tournicote dans le mouillage pour aviser et on se pose pas trop loin d’un des voiliers dont le gars arrive aussi sec sur son pont en piaillant, on va finir par l’emboutir au changement de marée qu’il nous explique en anglais et très fort pour nous faire peur mais on voit bien que c’est lui qui a peur, on ne sait jamais dans ce genre de cas si on a affaire à un gars timoré genre qui prend un virage dans une bagnole électrique comme s’il était au volant d’un semi-remorque, à un qui ne veut pas de voisin et aimerait que tous les mouillages lui soient privatisés, ou à un marin sérieux qui connaît son affaire, il nous dit encore que faut pas rester là avec force gestes comme pour chasser les mouches, on s’en rend vite compte parce que le courant nous a déjà bien poussés vers lui, on lui fait un geste d’apaisement ok man, et on relève l’ancre pour aller un peu plus loin mais ça nous fait le même coup avec une bouée jaune, si on reste là on va s’entortiller autour aussi sûr que je ne sais plus où sont rangés les filtres à huile, 3eme tentative, le capitaine m’interpelle en urgence
– mais pourquoi tu mets la marche avant ?!
– parce que le courant me fait reculer et qu’il n’y a plus que 3 mètres de fond !
– ah ! c’est bieng ! ( liesse en nos cœurs) On relève encore l’ancre et finalement on se pose dans le port au plus près de la digue, justement l’endroit que voulait éviter le capitaine, tout ça pour ne dormir que quelques heures et repartir quand il fait encore nuit, on a de la route jusqu’à Cairns.
Un gamin de 6 mois qui joue sur un télécran ? Non ! Nos errances dans ce mouillage, c’était rigolo
Mouillés dans le port, donc
Depuis notre arrivée, on trouve quand même que l’Australie, c’est humide …
Au moins, les cirés servent à quelque chose…
Faut pas se fier à l’éclaircie
Cairns ! Ça c’est le genre d’arrivée dont on ne peut que se rappeler ! La baie est gigantesque, pas de fond, l’eau a une couleur cuivrée kaki clair absolument sublime et unique
devant, le temps est couvert n’est-il pas
On arrive dans le chenal comme la cavalerie avec 25/30 noeuds au près, pluie diluvienne, marée basse, dès qu’on s’approche trop des bouées qui le délimitent, le fond remonte à 3 mètres, des cargos nous croisent ou nous doublent et on fait bien gaffe de s’écarter au maximum sans déborder du chenal, c’est interminable et Cairns est encore loin :
Loin et sous la flotte (et j’ai zoomé)
Je m’inquiète de savoir où et quand on pourra affaler, le capitaine trouve toujours qu’on aura l’espace donc le temps, je suis en général moins optimiste et en plus je déteste le faire à toute berzingue avec l’œil rivé sur le sondeur, une main sur la barre pour garder le bateau face au vent et l’autre à la drisse de GV pour la laisser filer pendant que le capitaine me crie alternativement choque ! doucement !!! face au vent ! lofe ! abats !! attends ! mais choque !! et que ça m’essouffle rien que de vous le raconter, mais bon, avant de prendre le coude du chenal qui va vers la marina on arrive à le faire, du moins en partie, le capitaine aurait aimé qu’on remonte la GV en entier avant d’affaler pour lâcher le ris, faut pas rêver, on n’a pas l’espace, on affale avec le ris et on verra plus tard. On se pointe la gueule enfarinée à la marina, amarrage sans encombre (si), nous avions fort civilement fait une demande de réservation par mail, à la suite duquel il nous avait été demandé d’envoyer les clauses d’assurance du bateau, nous avions bien évidemment obtempéré et on nous avait répondu on ne sait pas trop quoi en anglais et aussi en nous expliquant qu’on ne voudrait pas de nous, ce n’est pas ça qui avait ébranlé le capitaine, donc il va à la capitainerie avec son sac jaune et son sourire dans sa bonne gueule, revient 1 heure après, le dit sourire figé comme une sauce gélatine au fond d’un plat : les cons, ils ne veulent pas de nous, s’il n’est pas explicitement écrit noir sur blanc dans les clauses d’assurance que si jamais le bateau coule dans la marina l’assurance paiera pour l’enlever, on n’a pas le droit de rester … c’est pour ça que la marina est aux 3/4 vide et que le mouillage en face est blindé de monde, bon, c’est sûr que d’être à la marina c’est plus facile pour aller se balader, faire les courses et laver le bateau, mais bon, le capitaine qui sait y faire a décroché le droit de faire le plein d’eau alors on le fait et on lave le bateau à grande eau avant de filer au mouillage de l’autre côté du chenal, chenal qui parait beaucoup plus large quand il faut le traverser comme on traverserait une autoroute à pied plutôt que quand on se faisait doubler par un cargo, en fait ce mouillage est dans un fleuve qui charrie de la vase et dans lequel il y a un courant très puissant, que ça soit à marée montante ou descendante, il n’y a que le sens qui change, on mouille avec le sens du courant contraire à celui du vent, ce qui est une belle chienlit et on doit s’y reprendre à deux fois parce qu’on ne sait pas ce que ça va donner une fois l’ancre posée, où est-ce que le bateau va s’immobiliser et qu’est-ce que ça peut donner quand le courant va s’inverser ? Ça sera marrant d’ailleurs parce qu’on verra tous les cas de figure possibles, on se retrouvera côte à côte avec un bateau qui était pourtant mouillé loin de nous, on verra parfois les lumières de Cairns par le capot de la cuisine et d’autres par celui des toilettes qui sont à l’opposé, le côté vraiment moins fun ça sera pour prendre la douche sur la jupe, en temps normal le bateau est face au vent donc on est à l’abri du vent pour se doucher, là on se prendra le vent en pleine poire et en plus il fait moche, frisquet il flotte un crachin très breton, faut être motivé pour se laver.
le mouillage est près du chenal comme je vous l’ai dit, et pour aller à terre, on le traverse à la perpendiculaire (je filme depuis le capot de la cuisine)
On attendait une éclaircie pour aller à terre :
La voilà ! Go !
On doit donc prendre l’annexe pour aller visiter Cairns, quand je dis visiter c’est un grand mot, il nous faut trouver un lavomatic et un supermarché, mais bon, on visitera un peu quand même, on regarde bien à droite et à gauche avant de traverser le chenal, moteur de l’annexe à fond pour éviter les ferries et cargos qui vont et viennent en faisant de la grosse vague (les gougniafiés !), nous attachons l’annexe et partons à la découverte de Cairns avec nos sacs de linge sale dans chaque main.
On y arrive à marée basse, c’est clair et net
Dedans c’est vert et joli
Et on continue déjà car on a encore beaucoup de miles à faire pour contourner cette immensité Australienne, le 2 août on s’arrête pour passer la nuit à Low islets, 20/25 noeuds, de la houle, et il faut attraper une bouée, je suis à la barre et c’est le capitaine qui doit l’attraper avec la gaffe, aujourd’hui je vais lui montrer de quel bois je suis faite et le laisser baba devant tant de maîtrise, je me répète mon plan presqu’en bougeant les lèvres : il y a du vent donc il faut que je laisse assez de gaz pour ne pas me faire embarquer et il suffira que je mette un bon coup de marche arrière pile devant la bouée pour arrêter le bateau afin que le capitaine la cueille du bout des doigts, gonflée à bloc j’arrive sur la bouée, le capitaine gueule
– tu arrives comme une balle ! Arrête le bateau !
C’était mon plan, il me coupe l’herbe sous le pied dis donc, allez hop marche arrière, il se penche et attrape la bouée, je crois que c’est gagné quand il se met à braire, il l’a lâchée, j’ai mis trop de gaz pour la marche arrière et le bateau a reculé
– on a perdu la gaffe enculé (e ?) !
– Oh regarde ! elle flotte ! (une putain de chance)
En miaulant comme un chat qui se coince la queue dans une porte, il me prend la barre des mains et m’envoie sur la jupe, approche le bateau à reculons, accroupie et me tenant d’une main, j’allonge mon bras libre et récupère la gaffe, il nous faudra encore 2 essais avant de réussir à choper la bouée, je tente de ramener le capitaine à de meilleurs sentiments envers ma personne :
– tu vois bien, j’apprends à chaque fois, petit à petit je maîtriserai de mieux en mieux le moteur, déjà là ça va de mieux en mieux quand même !
– C’est ça … (air las)
Il a fallu s’y reprendre et récupérer la gaffe
Un joli petit mouillage
3 août, le temps s’est dégagé, on part tôt pour Hope Island, la lune est levée :
Arrivée avec 30 noeuds de vent, glurps, sur bouée, glurps again, mais tenez-vous bien ! bon dosage moteur on la prend du premier coup, je répète : bouée du premier coup avec 30 noeuds et moi à la barre, qu’est-ce qu’on dit ? bin rien, c’est normal, c’est même le minimum, on ne va pas non plus s’attendre à un encouragement et puis quoi encore, ça bouge un peu mais ça ne roule pas, tant mieux parce que dans la soirée on a 35 noeuds établis, ça va encore forcir dans la nuit, on se lève à 6 heures, on a 65 NM à faire pour Lizard Island, on ne chôme pas (RAS, je ne m’étale pas)
À chaque fois le capitaine se demande si on va être protégé et la plupart du temps, on l’est, ici on passe une nuit super tranquille – c’est Hope Island sur la photo, et ça serait un comble qu’on ne puisse pas espérer un mouillage tranquille avec un nom pareil
5 août, lever 4 heures, 83 NM à faire, encore une baleine sauteuse (on a vu beaucoup de baleines, même des qui ne sautaient pas mais nageaient tout près de nous en faisant jaillir leur geyser de flotte) 2 cargos croisés, 1 autre qui nous appelle à la VHF car il va nous doubler, on est en plein dans un rail, c’est moi qui réponds et je reste muette face à ce que baragouine incompréhensiblement Tasman Spirit, je bondis dans le cockpit pour demander au capitaine s’il a compris puisqu’il y a un haut-parleur dans le cockpit, on pense qu’il nous prévient qu’il va nous doubler par un côté mais bon, lequel, on a du vent, 1 ris à la GV + génois tangonné et on fait des pointes à 12/13 noeuds, c’est dire que ça souffle, donc une éventuelle manœuvre prendrait un certain temps et Tasman Spirit arrive plein pot (suspense)
Ça avance plutôt bien
Je reprends la VHF, we are french and we didn’t understood, can you repeat slowly please, ah ! On comprend ce coup ci qu’il va nous doubler par starboard,
– c’est quel côté starboard ?!
– je ne sais plus si c’est bâbord ou tribord !
C’est bien la question.
On crie autant pour s’entendre que pressés par l’urgence, doit-on empanner pronto ou pas, je dévale dans le carré, ouvre un équipé et fouille dans les bouquins pour trouver le dico anglais/français, le feuillette aussi vite que possible avec mon index humidifié pour accrocher les feuilles,
– starboard ! J’ai ! C’est tribord ! et saute sur la VHF, ok for starboard, en même temps on s’en doutait vu son cap en arrivant près de nous, heureusement parce qu’on a pas besoin d’empanner, il y a d’autres cargos sur l’AIS mais on s’en fout, ils sont plus loin et on sort du rail avant qu’ils nous approchent, je préfère, le mouillage dans lequel on se pose est sauvage et beau, une fois le bateau rangé le capitaine me dit que je suis héroïque
– pffff ! n’importe quoi !
– mais si, tu fais tout bien et tu me supportes, tu es héroïque J’en reviens pas dites donc, et je n’arrive plus à me rappeler pour quelle raison il a bien pu me dire ça, c’est ballot.
Sinon, une autre fois, un autre cargo nous a appelé pour nous demander s’il devait passer sur notre green board ou notre red board, et ça c’était vachement bien parce que green c’est tribord et red c’est bâbord, il devait être entraîné à causer avec des frenchies.
Tasman Spirit qui nous double par starbobard, le capitaine l’a ensuite appelé pour le remercier de son call comme on dit maintenant
En passant le Cap Melville il y a 40 noeuds (j’exagère, on a 39,7), au près bon plein ça déménage, le capitaine barre et s’éclate,
Passage du Cap Melville …
… au point N°6
On mouille un peu plus loin, à Flinders Island où tout est d’un calme, on n’en revient pas,
Pour être calme, c’est calme
Le jour suivant encore une étape de 65 NM jusqu’à Morris Island (quand je vous dis que c’est immense l’Australie)
Nous mîmes pied à terre et fîmes le tour de cette petite île, certes petite mais avec un reef très grand qui nous a bien protégé de la houle
7 août, de Morris Island à Cap Weymouth ça nous fait 60 NM, 25 noeuds et plus en rafale, je surveille tout ça tandis que le capitaine fait une sieste, tout d’un coup c’est n’importe quoi, le vent tourne et j’abats pour récupérer le coup mais le vent se fout de ma gueule, bordel j’abats et j’abats encore, on dirait que le vent tourne autour du bateau, la voix du capitaine s’élève du fond de sa couchette, qu’est-ce qui se passe ?!
– je sais pas, le vent tourne et ça n’arrête pas ! Soudain je me rends compte qu’au lieu d’abattre je lofais, je crois bien que j’ai besoin de dormir, il faut dire que c’est assez crevant ces navigations sans se poser plus de quelques heures, on se lève tôt, on navigue, on manœuvre, on mange, on dort et rebelote, en plus j’arrive pas à faire la sieste moi,
– ah c’est bon, j’ai corrigé, tu peux te rendormir ! La loose.
L’Australie est immense, vous le savez maintenant, mais humide comme je vous ai dit, et venteuse pour couronner le tout ! On notera habilement que la mer de Corail n’est jamais profonde à l’intérieur de la grande barrière
8 août vers le cap suivant, à savoir le cap Grenville à Margaret Bay, 50 NM On longe le continent et malgré nos espérances il n’y a pas plus d’internet que de beurre au cul (expression du capitaine qui m’a mise en joie) 2 ris + trinquette quand le vent est passé à 35, encore des cargos, on calcule à quelle heure le cargo qui descend vers nous à 14 noeuds nous croisera, ça me rappelle les devoirs d’école, un train qui part de Paris et l’autre de Marseille, qui aurait cru que ça me servirait un jour sans même bosser à la SNCF.
Ça galope
9 août, EscapeRiver, comme son nom l’indique on va mouiller dans une rivière, on y arrive au portant sous 30 noeuds de vent, avec 2 ris et le génois roulé et on avance quand même à 8 noeuds, c’est le courant qui nous pousse, le capitaine me fait fermer les écoutilles et mettre le gilet de sauvetage, ça se rétrécit et les fonds remontent, les vagues et le courant risquent de nous faire valser, et
– si on touche le fond ça va nous faire tout drôle ! Tiens toi isabelle !
Toucher le fond à cette vitesse ça serait pire que moyen , mais il faut bien avancer alors on avance, à un moment donné on n’a que 2,3 mètres de fond et on fonce toujours en klaxonnant à 8 noeuds sans pouvoir ralentir, on se regarde en serrant les mâchoires comme si ça pouvait arranger nos affaires, quand ça remonte à 3 on se marre, on a eu chaud aux fesses, on est encore une fois seul au mouillage mais ô surprise, plus tard un voilier vient mouiller un peu plus loin, c’est le premier que l’on voit depuis Cairns.
Le 10 on repart d’Escape River aux Laudes ou quasi, pour aller sur Seisia avec le passage du Cap York et du détroit de Torres … le DÉTROIT DE TORRES ! Ça fait tellement longtemps que j’en entends parler, quand les gens demandaient au capitaine c’est quoi la suite du programme il répondait invariablement la grande barrière de corail, l’Australie, détroit de Torres avec le regard perdu dans le vide comme s’il s’y voyait, ça m’est devenu mythique, alors aujourd’hui attention ça sent le mythe.
Pour s’y rendre on passe par le passage d’Albany, tout étroit entre 2 petites îles, pas de vagues, courant qui nous pousse, on marche à plus de 10 noeuds avec l’impression de se traîner, on n’en revient pas, ça fait attraction Disneyland en plein,
Passage d’Albany en vue
ce que ça donne sur Navionics
Et, enfin, on arrive au fameux détroit de Torres, on se prend des risées à 40 au travers, on prend un second ris, je prends des photos et demande plusieurs fois si c’est bien là, si on est bien en train de le passer, pas que je le loupe, si c’était bien ça et qu’on l’a passé, oui isabelle, oui oui oui !
C’est bien là
Le phare du Cap York (10° 41′ 14,32″ S, 142° 31′ 53,46″ E), au bout de la péninsule, point le plus septentrional de l’Australie, on y était
Même avec les jumelles on n’arrive pas à voir la Papouasie Nouvelle Guinée de l’autre côté du Détroit, mais bon, elle est tout de même à 80 NM, ça fait loin pour la voir, on n’y a pas mis les pattes parce que ça craint (piraterie contre des navires dans les eaux côtières, en particulier dans la baie de Milne et sa capitale, Alotau – fraudes liées aux cartes de crédit et aux guichets automatiques bancaires – détournements de voiture qui se produisent à Port Moresby et le long de l’autoroute entre Lae et l’aéroport Lae Nadzab – barrages routiers illégaux et agressions si on ne paye pas – agressions sexuelles, y compris viols collectifs – attaques contre des randonneurs, tensions interethniques qui provoquent des actes de violence… et serpents venimeux pour couronner le tout, le genre d’endroit où envoyer son emmerdeur de voisin qui tond sa pelouse un dimanche à 6h)
On notera que tout ce temps là nous naviguions le long des côtes du Queensland
Ce n’est pas qu’on est déjà las, mais faut bien continuer alors on enchaîne jusqu’à Seisia pour y mouiller, c’est tout petit le mouillage et il y a 3 bateaux, 1 voilier et 2 locaux à moteur, il n’y a pas de fond derrière ni devant ni des côtés, il va falloir se poser au milieu du triangle formé par ces 3 bateaux, au delà il n’y a pas de fond (je sais que je répète mais il faut bien cerner le contexte) :
il ne faut pas se fier à l’idée qu’on pourrait s’en faire, le diamètre du cercle dans lequel il est possible de mouiller est en gros délimité par ces 3 bateaux
Je suis à la barre et le capitaine à l’étrave, comme d’hab, on mouille, je pousse un gros soupir car une fois l’ancre ancrée on peut se détendre, mais le capitaine n’est pas content car le reef derrière nous n’est pas suffisamment loin à son goût, il a des doutes (il met la barre de la perfection très haut), on remonte l’ancre à mon grand dam et le vent aussi remonte, 30 noeuds, flûte, le capitaine me dit d’aller à droite mais à droite il y a le monocoque alors j’y vais mollo, le capitaine hurle de plus en plus fort À DROITE !! Mouif, c’est vague à droite, il veut aller où exactement, je dois être un peu conne parce que je me doute bien à l’entendre qu’on glisse sur la mauvaise pente mais que faire, je continue légèrement à droite pour lui faire plaisir mais trop peu visiblement parce qu’il revient presque en courant dans le cockpit en aboyant que je l’écoute pas, il me prend la barre, fait une marche arrière brutale comme si un boulet de canon arrivait sur le cockpit, recommence la manœuvre en allant se coller au monocoque (qui est vide et c’est tant mieux, ça nous évite des explications fumeuses avec eux) tout en criant encore et encore que je ne l’écoute pas, que je ne lui OBÉIS pas
je file à l’intérieur pour ne plus l’entendre, et il me balance
– et pas la peine de faire ta crise !
Je me retiens mais j’ai bien envie de lui demander c’est qui qui pique sa crise, respiration, respiration, ooooooohmmmmm, respiration, faire écran, s’isoler, ooooohmmmm …
– alors je le fais puisque tu ne veux pas m’aider et que tu ne m’écoutes pas et que tu ne vas pas à droite quand je te dis d’aller à droite !!!
Je reviens d’un saut dans le cockpit, ohm de mes couilles,
– mais ça veut dire quoi à droite ? Toi tu savais où tu voulais aller mais tu ne m’as pas dit où ! À droite c’est quoi ? À 10 degrés ? 30 ? 90 ? Pourquoi tu ne m’as pas dit d’aller à 10 mètres du bateau par exemple ? Ça c’est précis !
– T’as eu peur d’aller à droite et c’est tout ! T’as eu peur du bateau et tu ne m’écoutes pas ! (c’est pas faux)
On mouille l’ancre sans plus un mot, sans échanger un seul regard, nos âmes sont lourdes comme le temps, le grain annoncé par les rafales arrive, le capitaine marmonne qu’on rangera le bateau quand ça sera passé alors je rentre mais il reste sous la pluie pour ranger tout seul pendant que je cuisine le potiron derrière mes lunettes de soleil pour planquer mes yeux rougis
Plus tard le capitaine s’excuse, il n’aurait pas dû crier, il a gâché notre passage dans le détroit de Torres qu’il me dit,
– mais si tu m’avais dit d’aller au cul du bateau et que le vent me pousserait donc que ça ne craignait rien, j’aurais su qu’il fallait aller carrément à droite
– je suis un con, je ne suis pas pédagogue, j’aurais dû te dire qu’on recommençait la manœuvre et c’est tout, la prochaine fois je ferai comme ça, bon, on boit une bière pour fêter notre passage ?
On se partage une bière, il est désolé de voir mes yeux rouges, je suis désolée qu’il soit désolé, que de désolation, mais ça passe et puis voilà, à chaque fois j’apprends, ça va bien finir par être parfait à chaque fois bordel. Je songe de plus en plus sérieusement à investir dans un appareil pour communiquer en navigation, ça doit bien exister, une espèce de casque talkie-walkie pour lui demander où tu veux que j’aille exactement et qu’il me réponde précisément, histoire de huiler les rouages, bordel !
Enfin, ici on a de l’internet (ça console, c’est dingue) mais ça rame, on se croirait presque aux Gambier quand on avait de la 2G, mais à part cette modernité relative, Seisia c’est mort, il y règne une ambiance de désœuvrement pittoresque, des ados passent leur journée debout dans le sable à balancer mollement dans la mer un hameçon au bout d’une canne, des gars sont allongés pendant des heures à l’ombre du ponton, des pickups passent en envolant une poussière rouge qui retombe comme la vie qu’ils avaient mis le temps de leur passage pour aller voir le fameux Cap York, la station service est déserte et me fait penser à Bagdad Café :
Le supermarket
Et ses préconisations
Nous devons faire le plein d’eau et de nourriture, on balance les bidons dans l’annexe et faisons un premier voyage jusqu’à un terrain de camping qui possède un robinet à cet effet, revenons en les portant à bout de bras, 20 litres par bidon alors un seul aller-retour et on est naze, le capitaine veut changer de méthode, il va voir sur le ponton et bingo, il y a un robinet, donc on retourne vider nos bidons pleins dans les réservoirs du bateau et on revient avec les bidons vides sous le ponton, à marée basse, l’idée c’est de garer l’annexe là pour n’avoir qu’à monter par l’échelle avec les bidons vides et les redescendre pleins par le même chemin, je suis dubitative … on s’approche avec prudence entre les piliers du ponton mais les vagues nous poussent sur un pilier ou un autre, la surface des piliers est pleine de coquillages coupants, on attache l’annexe tant bien que mal et le capitaine me dit de rester dans l’annexe pour empêcher les vagues de la claquer sur un pilier et que les coques ne la déchirent, je me met debout dedans avec les mains sur un pilier et je me coupe les doigts, les essuie sur mon bermuda pour ne pas tâcher l’annexe, dieu m’en garde, pendant que je m’amuse à repousser l’annexe tout en évitant de faire du steak haché de mes doigts, le capitaine remplit les bidons et les descend tant bien que mal sur l’échelle, on réussit à les mettre dans l’annexe sans dégât et à sortir de dessous du ponton sans la déchirer, un vrai coup de bol. Je ne suis pas du tout certaine que de faire des allers-retours de cette sorte soit plus économique en temps et en énergie que de sortir le déssalinisateur du coffre arrière pour faire de l’eau, mais j’dis ça, j’dis rien.
Et puis courses, mangé dans le boui-boui du camping, pris le café au boui-boui d’art à côté qui fait du café et du thé où, chance, et je dois dire que la chance me sourit souvent, c’est là qu’on me renseigne sur les plantes de la médecine Bush du nord de la péninsule, le nord de l’Australie est peu habité et plutôt sauvage, pas de pharmacies à tous les coins de rues, pas beaucoup de rues à vrai dire, à se demander si c’est possible de choisir de venir vivre ici.
C’était vachement bon
Le 12 août on part de Seisia pour le Cap Wessel sur Marchinbar Island, 350 NM
Ça fait un bail qu’on n’a pas navigué de nuit, 160 degrés du vent, 20 noeuds, risées à 27/28, génois tangonné, soleil, easy … puis 15 noeuds, on avance à 7,5/8 … nous ne sommes pas encore dans la mer d’Arafura mais toujours dans Endeavour Strait, pas de fond, pas de vagues, easy easy easy ! Je fais part au capitaine de ma joie, ne rêve pas isabelle, tu verras quand on sera dans la mer, il sait mettre l’ambiance y’a pas à dire.
Le capitaine regarde où on en est avec ses doigts
Avant aujourd’hui, je ne savais même pas qu’il existait une mer Arafura
Entrons dans la mer d’Arafura à 14h35 et ça bouge tout de suite plus mais bon, rien à voir avec Baranquilla quand on naviguait au large de la Colombie. Moins de 11 mètres de fond, les vagues ne sont pas hautes mais se suivent très serrées, et les fonds restent très hauts, on navigue plein ouest … pas plus de 60 mètres de fond au plus profond là où nous passons, c’est fou, c’est une grande piscine.
Le 14 août à 17h on mouille à Two Island Bay sur Marchinbar Island, ce qui nous permet de dormir tout notre saoul, seuls au mouillage, à part quelques cargos vus sur la ligne d’horizon, nous n’avons vu qu’un seul voilier, un seul ! depuis plusieurs jours, le nord de l’Australie n’est pas ce qu’on appelle une région de villégiature balnéaire…
Le capitaine nettoie la coque et on y reste un jour de plus pour qu’il fasse aussi la carène harnaché de son équipement de plongée, un travail de forçat à chaque fois, de mon côté je bosse, j’ai du retard avec tout ce qu’on a navigué et qui ne laisse vraiment pas le loisir pour autre chose.
Au scotch-brit
On va se dégourdir les mollets sur l’île, Cap de Miol est seul au mouillage
C’est un peu habité
On s’est demandé si ce n’était pas des traces de crocodile, j’ai bien regardé autour de moi pendant la balade (plus tard on m’a dit que non quand j’ai montré la photo alors je vous le dis)
Jeudi 17 on lève l’ancre à 17h pour Cap Crocker à 254 NM, grand largue jusqu’à 19h puis génois tangonné, cap au 273, on avance à 6 noeuds avec un vent de 12/15, le vendredi on a un courant de face de 0,5 noeud et avec un vent de 10 on n’avance plus qu’à 4,5, du coup, pour gagner du temps, le samedi au lieu de s’arrêter sur Cap Crocker on continue pour aller mouiller entre Smith Point et Black Point.
Il fait bien plus beau et bien plus chaud depuis qu’on a passé le détroit de Torrès
Dernière ligne droite pour Darwin dimanche 20 août, 135 NM, une rigolade, 25/30 noeuds, pointes à 32/33 au cap de Cobourg Peninsula, 1 ris sous GV, pas de génois car on va trop vite, on n’a que 130 NM à faire, le capitaine dit qu’on aurait dû mettre que le génois mais c’est trop tard.
Toujours pas de fond !
Il faut lofer alors on met le génois avec 2 ris pour équilibrer le gréement, le capitaine parle de le tangonner (on est à 140 du vent alors quand une vague fait abattre le bateau un tant soit peu, le génois claque) mais quoi m’exclamé je, dans moins de 13 miles on lofe encore alors le temps de monter tout le bastringue il sera presque temps de le démonter, le capitaine laisse tomber et j’en suis fort aise, on n’est pas en régate, merde.
Une fois le cap contourné, le vent descend, la mer se calme, on a 2 noeuds de courant de face, ça sent les embruns plein le nez, on croirait que c’est Noël et que ma tante Michèle et maman ouvrent les Marennes d’Oléron dans la cuisine en s’enfilant un verre de blanc, la mer est verte, l’atmosphère pleine de particules d’humidité qui étirent les couleurs comme un coup de pinceau, c’est unique, ça me fait toujours des émotions intenses, ces lieux improbables qui ne se mettent à exister que parce que je les découvre.
Quand on lofe encore pour passer la cap Don, on se fait dépaler à dache (sic) à cause du courant, en plus on est au près, si jusqu’ici vous ne connaissiez pas l’expression dépaler à dache, vous êtes comme moi, on en apprend tous les jours aux côtés du capitaine. On tire des bords et puis le courant combiné au vent nous font prendre le bon cap, ça y est, on est dans le golfe Van Diemen,
Plus tard le vent tombe, on met le moteur et on avance à 8 noeuds avec le courant, on voit des marmites un peu partout, le voilier suédois qui était à 8 miles devant nous ce matin est à 6 miles derrière nous, on aura rarement atomisé quelqu’un comme ça. Et plus que 5 noeuds, la mer frissonne comme à notre départ de Nouméa, je dis au capitaine que le vent c’est comme l’énergie qui court au niveau de la peau des êtres vivants, tout ce que je lui raconte à ce niveau là l’interpelle comme des évidences, le fait de l’énoncer lui en fait prendre conscience. Le soir le ciel est rouge sang et la virgule de la lune brille avant toutes les étoiles, on ne parle jamais dans ces moments de grâce, mais c’est comme une prière …
Le capitaine me laisse dormir, quand il me réveille c’est pour accoster au ponton avant l’écluse de la marina de Cullen Bay, je bondis de ma couchette et cours partout les yeux pleins de sommeil pour mettre les amarres et les pare-battages, heureusement maintenant que j’ai l’habitude je le fais vite (et bien, surtout)
Darwin !
Le ponton est petit et il y a plusieurs bateaux qui sont même amarrés les uns aux autres par manque de place, des gars viennent nous dire de partir et d’aller mouiller plus loin, qu’on nous appellera à la VHF quand ça sera notre tour, malgré son charme légendaire le capitaine n’arrive à rien, l’australien est insensible au charme capitainérien, on s’en va mouiller plus loin, échange à la VHF avec un autre voilier au mouillage, il faudra retourner au ponton à 13h30 et s’amarrer contre eux, ok, on y retourne à l’heure dite, c’est marée basse et le chenal d’entrée est très étroit et très peu profond, on passe de justesse.
On voit que nous sommes allés au ponton, ressortis pour aller mouiller, revenus au ponton devant l’écluse pour entrer dans Cullen Bay Marina
Et on s’amarre pour attendre les douanes et la bio-sécurité car ici, même si on a déjà passé la bio-sécurité en arrivant en Australie, il faut recommencer car nous allons dans une marina fermée après avoir passé l’écluse, il ne faut pas apporter des coquilles collées sur le bateau ou dans les conduits, après une fouille du bateau et de nombreuses questions qui remplissent une fois de plus de nombreuses feuilles de papier avec les réponses identiques à celles que nous donnâmes moult fois, un gars saute à l’eau avec des bouteilles de liquide rose qu’il injecte dans la sortie des chiottes et du lavabo, on doit attendre 10 heures que ça fasse effet avant de pouvoir entrer dans la marina, nous passons la nuit au ponton.
Le lendemain, écluse ! Ça rappellerait un peu Panama sauf qu’il n’y a qu’une écluse, qu’elle est toute petite, que c’est le capitaine et moi qui gérons les amarres et que c’est fait en 10 minutes, on se dirige vers notre place attitrée, pas de vent, on se gare et on s’amarre d’autant plus facilement qu’au passage le capitaine a reconnu Maeva, un voilier qui était avec nous à Nouméa, on leur a fait signe bonjour et Cécile et Jonathan ont accouru pour nous aider à amarrer … le capitaine n’aime pas l’aide, saute ! Qu’il me crie tandis que je lance l’amarre à Cecile, je finis par sauter pour lui faire plaisir et Cécile me dit en douce qu’elle a le même sur son bateau, on se bidonnera comme deux gamines quand on se racontera nos capitaines le soir où on prendra l’apéro ensemble, on est soeurs de capitaine, elle me raconte des anecdotes et m’avoue que lorsqu’il crie ça la bloque complètement et qu’elle n’est plus bonne à rien, que son capitaine aussi crie plus fort quand il y a d’autres bateaux donc des témoins, les deux capitaines tendent l’oreille pour tenter de percevoir ce qui nous fait rire à ce point mais ils en sont pour leurs frais, ça nous aura fait du bien de partager ça. Ils nous racontent aussi l’aventure d’un gars arrivé après eux, il avait un bateau en panne d’essence et avait réussi à se faire tracter jusqu’au ponton avant l’écluse de Cullen Bay, bateau avec pont en teck : la bio sécurité visite son bateau et voit une termite, ils ont l’œil, et plus tard quand ils reviennent avec un produit pour éradiquer les termites, le gars leur dit que c’est bon, qu’il a lavé le bateau, la bio sécu s’exclame, quoi ?!?! Il a balancé une termite à la flotte ?!?! Qui va aller se reproduire et envahir l’Australie d’une nouvelle race toxique ?!?! Ils ont fichu le mec dehors et l’ont banni à vie de l’Australie, interdiction d’y remettre les pieds, ça ne plaisante pas !
La marina est bien tranquille et ça fait du bien …
On le voit bien d’ici
Nous verrons peu Darwin mais tout de même, après avoir discuté avec le gars du poste à gasoil de la marina pendant que le capitaine faisait le plein, celui-ci m’ayant dit que c’est vrai qu’il y a des crocodiles partout, qu’on ne les voit pas mais que eux nous voient (ponctué d’un hochement de tête à la mine grave), que si on veut les voir il faut aller sur les plages la nuit avec une lampe torche et on verra leurs yeux cruels briller, j’ai dit au capitaine qu’on ne pouvait pas partir d’ici sans voir des crocodiles alors on a pris nos mini-vélos pour se balader dans Darwin et on a été voir les crocodiles, des vrais, vivants et tout et tout, à part eux, un soir en rentrant à la marina après avoir été faire quelques courses à perpète (encore une marina avec des bistrots et des magasins de souvenirs mais pas de supérette ni de boulangerie), j’ai vu une chauve-souris de là bas … pas une roussette hein, une chauve-souris avec des ailes immenses qui avaient l’air d’être faites en cuir de vache, Batman qui m’est passé à ras de la tête, j’ai accéléré le pas je peux vous le dire.
Son centre ville (c’est pas que c’est désert, c’est qu’il fait tellement chaud que tout le monde est à l’intérieur des bistrots climatisés)
Sa grande roue
Un trop chouette cinéma …
… pour avertis
ses drôles d’oiseaux
et ses crocodiles
Nous laissons Cap de Miol à la marina pour 2 semaines car nous devons faire un aller-retour en France, j’ai des paperasses à signer et le capitaine a une vie en France + 3 jours de voyage aller et 3 retour, quand on reviendra ça sera ravitaillement et on repartira pour 4500 NM jusqu’aux Seychelles avec 2 arrêts de prévu sur la route.
On a volé dans un A380 !
Un tout petit plus parce que c’était déjà long :
Une marmite = un tourbillon, un vortex d’eau
voilà les chauve-souris australiennes (appelées renards volants) :
Replaçons le contexte parce que ce que je vais vous narrer remonte à un tantinet, et encore heureux que je puisse publier parce que par là où on passe c’est très loin d’être évident, bref, je vous renvoie à début juillet, quand nous quittâmes Nouméa pour de bon, assoyez vous et laissez vous prendre par le vent de l’aventure (si on veut)…
On va naviguer parallèlement au tropique du Capricorne, plein ouest
Debout 6 heures en ce 6 juillet, le capitaine veut s’arrêter aux Chesterfields, il y a 500 miles à faire, si on fait du 7 noeuds de moyenne ça fait 3 jours et ça nous ferait arriver au matin, si on tombe à 6 noeuds ça fait 3 jours 3/4, la nuit serait déjà là et il faudrait passer une nuit de plus en mer parce que c’est un mouillage délicat qu’il faut aborder en plein jour pour y voir clair, ça ne le tente pas, en même temps le vent fait ce qu’il veut et il n’existe pas encore de bouton pour programmer ce qu’on souhaiterait, je me demande si un jour l’être humain n’y arrivera pas quand on voit tout ce qu’on voit et qu’on sait ce tout qu’on sait …m’enfin, se lever à 6 heures quand on est sûr de rien …bon, debout.
On sort par la passe ouest, à savoir la passe de Uitoe, cap au 292, pas de vent, alors moteur … c’est mal barré pour arriver dans 3 jours aux Chesterfields… quoique, motivé, le capitaine pousse les gaz pour avancer à 7 noeuds, il espère du vent pour midi et continuer sur cette belle moyenne, l’avantage pour l’instant c’est qu’il n’y a pas de vagues pour nous ralentir ni pour nous rendre malades. Longue houle de sud-est, mer d’argent, la houle se brise sur le reef, c’est l’avantage qu’il n’y ait pas de vent, on assiste à un spectacle merveilleux.
Je regarde de tous mes yeux, on pourrait se moquer et me dire que je n’en ai que deux comme les copains, mais c’est le regard qu’on porte aux choses et aux gens qui détermine le nombre d’yeux qu’on utilise, et il y a des yeux invisibles qui incrustent ce qu’on regarde en argentique dans le cerveau, cette fois on quitte vraiment la Kanaky, et je me rends compte que je m’y étais drôlement attachée, en même temps je m’attache à presque tout (je réfléchis pour voir à quoi je ne me suis pas attachée, c’est simple, c’est là où on n’est pas restés, dès qu’on reste quelque part, je m’attache)
une fois sortis du lagon, la mer est un lac
Plus tard le vent monte à 2,5 noeuds, la mer frissonne …
et puis 4,5 : des frissons partout !
à 7 noeuds, ça frise carrément, on assiste en direct-live à un cours pour connaître la force du vent en regardant la mer :
Le capitaine hisse la GV tout seul il ne veut pas de mon aide, il n’a que ça à faire et ce n’est pas avec 7 noeuds de vent qu’on risque grand-chose, en plus il trouve toujours qu’il a pris de la brioche et qu’il faut qu’il se dépense pour ne pas lâcher l’affaire, je le laisse se dépenser.
15h30, 5 à 7 noeuds de vent à 100 degrés, bâbord amure, on voit toujours la Kanaky, ce n’est pas qu’on n’avance pas, c’est qu’elle est grande.
Le soir on a 7/8 noeuds, on envoie le spi, parfois le vent pass à 12/13 et on avance à 6, c’est la gagne, mais le lendemain matin, 4/5 noeuds, on avance à moins de 3 … parfois à moins de 2 😳… si on avait seulement 200 miles à faire on mettrait le moteur qu’on se dit, mais il nous en reste 850 jusqu’en Australie, il vaut mieux être prudents et économiser la gazoline, vu notre vitesse et notre cap on décide d’aller directement sur Mackay sans s’arrêter aux Chesterfields qui rallongerait notre route de 50 miles et on n’en a pas besoin quand on voit ce non-vent et puis bon, une île de plus ou de moins après tout (la manière d’envisager les îles dépend de l’instant T) (je ne sais pas pourquoi on ne dit pas l’instant I) …
c’est mou
Et tant qu’on y est ça tombe encore, moins de 3 noeuds, et pis : ça refuse, on affale le spi et on essaie le génois … ça tombe encore, moins de 2 … on affale tout et moteur, doucement pour économiser la gazoline, on croise les doigts pour que le vent remonte, le GRIB le dit mais le GRIB est comme tout le monde, il n’a pas toujours raison, le capitaine se demande s’il n’y a pas une tornade qui nous arrive dessus en voyant un nuage au loin, il prend une douche sur la jupe et va se coucher, il a réglé le spi plusieurs fois cette nuit et est en dette de sommeil, il me laisse seule avec la tornade en vue, j’espère que ce ne sont que des traînées de pluie, ce le sont, le capitaine est un peu comme moi on dirait, la fatigue lui fait voir les choses un peu en pire. Un avion de la marine nationale passe à ras du bateau, un falcon ! dit le capitaine, réveillé pour le coup, à peine le temps de se demander quel est ce sifflement que l’avion rase Cap de Miol dans un vacarme assourdissant, on devait vérifier sur internet si c’était bien un Falcon et puis on a oublié. Au menu du soir, ça occupe de faire à manger : pâtes d’avoine et pak choï, le capitaine tire une de ces tronches à cette annonce, qu’est-ce que je vais encore lui faire avaler, j’ajoute dans un cri de liesse saucisse ! il se détend, il aime la saucisse, en plus on dirait des vraies pâtes dit-il en goûtant l’avoine, tout va bien.
Jour 3, samedi 8 juillet – 15/18 noeuds au travers puis 22/23, on prend un ris, la mer se creuse, peu agitée à agitée, on voulait du vent, on en a, pas pour longtemps.
Voyez comme le vent change la mer !
Jour 4, dimanche 9 – entre 2 et 8 noeuds au travers, après la nuit au moteur – plein d’oiseaux ! on a tout le temps de les regarder … et puis c’est facile de cuisiner parce que ça ne bouge pas, j’avais fait des courses sympas à Nouméa, y’a pas à dire, rien ne vaut la France pour la bouffe, voyons voir un peu ce que ça donne : salade d’épinard au poulet et croûtons faits maison (donc dans du beurre, le capitaine trouve que c’est bon, tu penses), salade de pommes de terre au saumon fumé, pâtes bolognaise sans tomates (l’acidité de la tomate ne lui réussit pas), alors je mets beaucoup d’oignons, riz au curry et lait de coco + crevettes, jambon et écrasé de pommes de terre, plat récessif s’il en est, confit de potiron, sauté de pak-choï etc etc … il se régale,
– je me régale dis ! Ça me fait plaisir.
Jour 5 / lundi 10 – sous spi, 13/14 noeuds, on avance à 5,5/6 en se déroutant un peu mais au moins on avance, le capitaine aimerait arriver jeudi et il nous reste 470 miles, faut pas traîner – le ciel ressemble à un champ de coton
J’ai mal à la tête depuis 3 jours, le capitaine me demande souvent si ça va et essaie de trouver une cause, c’est ce que tu as mangé ? Tu fais de l’hypertension ? Tu n’as pas assez bu ? Pas assez dormi ? Ça serait pas les gass d’échappement ? bin non on n’est plus au moteur depuis plus de 24h, tu as attrapé froid ? avec un petit sourire de commisération qui soulagerait la misère du monde à lui tout seul, c’est quand même pas de chance d’avoir mal au crâne pour une fois que la nav’ est plutôt cool ! Coolitude relative, le vent est instable, adonne ou refuse, le capitaine n’arrête pas de régler le spi (si ça se trouve c’est le spi qui me donne mal au crâne, voire l’idée même du spi), m’oubliant moi et mon mal de tête, il se met à tripoter les données du pilote parce qu’il trouve toujours qu’il ne réagit pas assez vite, il voudrait que le pilote anticipe
– mais comment veux-tu qu’une machine anticipe ? Comment elle ferait pour savoir les aléas des vagues et du vent ?
– Si ! elle doit enregistrer tout ce qui se passe et en tirer des conclusions pour anticiper !
C’est le genre de truc qui le met à cran, la question c’est est-ce que c’est possible un pilote qui anticiperait à ce point là ? c’est le cerveau du capitaine qu’il faudrait greffer au pilote, mais bon, comme d’hab quand il tripote les boutons du pilote sous spi, le bateau part sans y être invité, cette fois c’est au lof, je saute sur la barre en même temps que le capitaine qui, plus rapide que moi, récupère le bateau et me demande si j’ai eu peur, non réponds je, j’étais prête parce qu’à chaque fois que tu tripatouilles le pilote ça fait comme ça, tu vois, je fais mieux que le pilote, j’anticipe ! il rit.
Comme je m’instruis à sa source d’abondance, je demande au capitaine comment faire pour affaler le spi quand on est seul, il n’a pas trop envie de causer mais j’insiste, et là il me livre son astuce, prenez note : il faut glisser une écoute entre la GV et la bôme, ok ok … ouais ouais ouais …
– mais ? une fois que l’écoute est au winch et le spi bordé on ne peut plus l’enlever pour la passer sous la GV ! (Voyez comme je suis)(de suivre et non d’être, quoique)
– ébé tu en attaches une autre !
– aaaah !
– pourquoi tu voudrais affaler toute seule ?
Ça m’ennuie de le lui dire mais il faut bien :
– Au cas où tu tomberais à l’eau sous spi
– Mais tu te fais pas chier, tu coupes la drisse, l’écoute, le bras !
– ah bon ? J’y avais pensé mais je ne voulais pas te récupérer en te disant que tu n’as plus de spi !
– mais on s’en fout !
j’attends 3 secondes
– il vaut mieux que je les coupe dans quel ordre ?
Discussion, a t’on une chance de récupérer le spi si on coupe la drisse en premier (je sais bien qu’il voudrait garder son spi malgré tout)
– mais surtout, il faut faire gaffe que les bouts ne s’emmêlent pas en dessous
Ouais, je ne perdrais pas mon temps à vérifier ça plutôt que d’aller le repêcher, encore qu’il ne faudrait pas que les bouts s’entortillent dans l’hélice, on ne le dira jamais assez, si tu tombes à l’eau t’es foutu, pince-moi autant que pince-mi.
Jour 6 mardi 11 / re sous spi, avec 15 noeuds ça va, mais quand ça monte à 20/23 c’est tout de suite moins rigolo parce que quand le vent monte le bateau part au lof, le spi se met à claquer et le bateau à gîter, le capitaine saute sur la barre pour abattre fissa, quand je lui demande des explications sur le réglage du spi il s’exclame qu’il ne faut surtout pas lofer
– sinon ton spi il couche le bateau !
– naaaaaan ?! (Il veut me ficher la trouille)
– Bien sûr que si ! 150 m2 de voile ça te couche le bateau !
Autant vous dire que tintin pour réussir à faire une sieste, je serais à un doigt d’avoir à nouveau mal au crâne …
Le soir on affale pour être peinard la nuit, je baiserais les pieds du capitaine si je me laissais aller, génois tangonné, bien inspirés car le vent monte soudain à 25 noeuds, puis 27/28, ça se met à flotter et on finit même par prendre un ris, si on avait dû affaler le spi là dessous merci – la surveillance est de rigueur parce qu’on arrive près de la grande barrière de corail, il commence à y avoir du trafic, on a vu 3 cargos et 1 bateau de passagers rien qu’aujourd’hui, ça augmente les probabilités d’en encastrer un, on traverse le rail des cargos, il y en a un sur l’AIS, il est encore à 14 miles mais il avance vite ! Ça tient me bien réveillée, au moins maintenant je sais que même si le cargo semble très proche sur l’AIS, pas besoin de réveiller le capitaine en fanfare, on a tout le temps de voir venir, n’empêche que je suis bien contente de sortir du rail des cargos.
Quart de nuit
on traverse un rail de cargos
Jour 7 / mercredi 12 Ce n’est pas parce que maintenant on est à l’intérieur de la barrière de corail qu’on est arrivés, on a encore de la route mais ça devrait aller pronto avec 23/25 noeuds en vent arrière, génois tangonné, on se résous à prendre 2 ris à la GV et 1 ris au génois, on va trop vite alors il faut ralentir pour arriver demain matin
c’est ce qu’on appelle la mer du vent
Spectacle de bienvenue, une horde de dauphins vient jouer avec le bateau et dans les vagues, ils se laissent porter par les vagues comme des bodyboarders et font des sauts de dingue, on est debout sur l’étrave avec le capitaine, parfois une grosse vague soulève le bateau qui monte vers le ciel, et déferle devant l’étrave, d’une beauté à pleurer, la mer est verte, on voit qu’on a passé la barrière de corail et que les fonds ne sont plus aussi profonds, à l’heure où je vous écris on n’a que 77 mètres de fond, ce n’est pas du tout la même mer qu’au grand large mais ça bouge autant, les vagues sont serrées entre elles. Je raconte au capitaine que cette nuit, même si ma raison me disait que les cargos étaient loin, je faisais des calculs pour voir s’il y avait des risques, parce qu’en regardant l’AIS ils paraissaient tellement proches, n’importe qui me dirait mais ouiiiii, c’est tellement ça ! moi aussi ça me fait ça, toi être humain, moi être humain, nous se comprendre !
Le capitaine : t’as qu’à changer d’échelle et ça s’éloignera Voilà voilà, moi être humain, toi marin, de pied en cap (de miol).
Quand il a traversé l’Atlantique en 82 avec son pote Henri, ils n’avaient ni GPS, ni pilote automatique (enfin ils en avaient un pourri qui ne marchait que par petit temps et selon son bon vouloir) et encore moins d’AIS, ils ont barré la plupart du temps à mains nues, et toujours au sextant et à la caboche pour faire les calculs sans se tromper, ça me semble totalement infaisable, il faut être zinzin,
– Je pense que c’est grâce au pilote automatique qu’il y a plus de monde qui fait des grandes traversées maintenant, dis-je, convaincue
– plutôt le GPS je dirais
Où l’on voit que ça lui avait plus coûté de se demander où ils se trouvaient sur la planète que de barrer.
Comme je n’ai pas beaucoup dormi la nuit précédente, je le préviens que je vais m’allonger, à peine me suis-je jetée comme une perdue sur la couchette que le capitaine hurle en tapant sur la casquette du cockpit isaaaaaa ! Baleiiiiine ! Je bondis, baleine ! Je remonte la descente fesses à l’air pour ne pas manquer ça, et je la vois, énorme, gigantesque, diplodocueste, qui saute hors de l’eau en venant vers nous et fait jaillir des monstrueuses gerbes d’eau en retombant dans l’eau, et qui saute encore, elle avance à une vitesse folle, quelle puissance ! Tout de même ma gorge se serre parce que si jamais elle joue au poisson volant et vient sauter dans le bateau, on sera mal, je prends mon portable mais une vague fait basculer le bateau et la bôme coupe ma prise, elle continue son chemin et ses bonds, un jour j’investirai dans un appareil photo de pro avec un téléobjectif de pro que je grefferai sur mon front pour avoir des photos de pro instantanées (à ce moment de mon récit je dois avouer que je n’ai toujours pas utilisé ma pseudo go-pro parce que je n’arrive pas à l’attacher et je n’ai pas trop étudié le mode d’emploi, mais je vais m’y mettre)
Comme on ne voit rien je vous ai fait un arrêt sur image quand elle commence à sortir de l’eau, quelle poisse que cette vague qui m’a fait rater ma prise de vue !
17h47 de Nouméa : Terre ! On voit la terre ! A peine mais c’est elle, pour fêter ça je prépare une tisane et pendant que nous la sirotons dans le cockpit je vois une immense gerbe d’eau à l’horizon, baleine ! Baleine ?… rien ne se passe, et puis si, on la voit qui saute à la verticale, l’horizon c’est loin mais elle est tellement énorme qu’on la voit comme un cargo, et puis juste derrière le bateau passe la queue d’une autre, ton appareil ! Ton appareil ! Mais on aura beau guetter encore 1 heure, le spectacle est terminé 25/28 noeuds, 3 ris dans la GV et génois roulé, on avance encore à plus de 7 noeuds, on a 1 noeud de courant portant, ça nous pousse.
Nuit, déjà, nuit, encore, nous veillons car il y a des cargos partout, le jour n’est pas encore levé, je me réveille car le bateau est secoué dans tous les sens, le capitaine manœuvre comme un damné dans le cockpit, on passe sous un grain et il n’y a plus d’air, par contre la mer est bien agitée, les vagues claquent sur la jupe parce qu’on n’avance plus et que ce n’est pas facile de manœuvrer quand le bateau n’avance pas, une fois bien rincés par le grain, le vent remonte et on peut continuer vers l’entrée du chenal en laissant la horde de cargos derrière nous, le jour pointe et je fais le petit déjeuner, des œufs, des crêpes, quand on ne dort pas assez il faut manger !
On approche de Mackay
Direction marina de Mackay, on va aller sur le ponton d’accueil qui est aussi le ponton de gasoil, avant nous y arrivons au ralenti, ça vaut mieux, le ponton est perpendiculaire au vent, voilà le choix qui se présente : soit d’être écartés du ponton par le vent si on se gare ponton à bâbord, soit d’êtres poussés sur le ponton par le vent si on se gare ponton à tribord, le capitaine ne veut pas abîmer la bateau, on (il) choisit de s’amarrer par bâbord, il veut que je barre pour aller lui-même mettre les amarres, je refuse catégoriquement, avec ce vent je serais fichue d’aller me foutre contre la digue, le capitaine me couvre de recommandations et s’approche du quai, je tiens la garde bien serrée dans ma petite main et j’attends que le bateau soit assez prêt du quai pour sauter, saute ! Saute isabelle ! j’attends encore, mais SAUTE ! SAUUUUTE !!! là d’accord, je peux, je saute, manque de m’étaler de tout mon long tellement le quai est bas par rapport à d’habitude, c’est le poste de gasoil qui récupère ma chute, le capitaine crie déjà que je dois mettre la garde sur telle bitte, je cours bras tendus mais c’est déjà trop tard, déjà le bateau a avancé, bordel il va finir dans le mur, je galope vers une autre bitte pendant que le capitaine gueule va à l’avant ! alors je balance la garde autour de la bitte la plus proche et fonce vers l’avant , à l’arrière ! Va à l’arrière ! Vite ! demi-tour en faisant crisser les pneus, j’attache l’amarre arrière, ça grommelle à bord, le capitaine finit par sauter sur le quai et nous finissons d’amarrer le bateau, je le préviens qu’il est trop loin du quai et qu’on ne pourra pas remonter à bord, comment on va faire ?! on se met à tirer sur les amarres pour le rapprocher suffisamment et ça demande de l’huile de coude parce que le vent est fort, c’est bon on peut remonter à bord, le capitaine me tombe dessus et me fait la leçon sur l’amarrage, je lui dis que tout va très vite et qu’il me donne des ordres auxquels je n’ai pas le temps de répondre avant qu’il m’en donne d’autres, que ça va plus vite d’ordonner que de faire et que j’ai perdu du temps à presque me casser la gueule sur le quai et que pourquoi râler puisqu’on est amarrés, on peut se calmer, non ?
Le GPS nous positionne bien au ponton de gasoil, les zigouiguis jaunes c’est quand on a affalé la GV, remonté l’hydrogénérateur et mis les pare battages et les amarres, ça prend son temps et on a attendu d’être au calme pour faire tout ça
Il se rend à la capitainerie pour prévenir de notre arrivée et revient, on doit attendre la douane et la bio-sécurité, un autre voilier, Champagne, vient s’amarrer de l’autre côté du quai, trop facile pour eux parce que le capitaine s’en occupe après qu’on lui ai lancé les amarres, ils mettent des pare-battages tout le long de leur tribord tellement le vent les colle au quai, puis ils attendent, comme nous. La nana de la bio-sécurité passe nous prévenir qu’elle nous laisse déjeuner avant de faire sa visite, afin qu’on mange ce qui nous reste au lieu de jeter, je lui demande si il faudra jeter ce qui est cuit, flûte, en Australie ils nous font jeter même les légumes cuits, j’ai gâché du bon gaz pour rien, en plus elles sont dégueulasses ces endives cuites, je les balance et je fais des œufs, sinon ça sera poubelle, les œufs aussi ils les balancent. Elle revient plus tard et inspecte tous les placards et le frigo, clame à plusieurs reprises que le bateau est drôlement propre même dans les coins (je récupère des points auprès du capitaine) et puis deux nanas de la douane se pointent, l’une d’elles râle parce qu’il n’y a pas de marche pour monter sur le bateau et qu’il faut lever la jambe bien haut et se tirer à bout de bras pour se hisser (alors tu vois bien comme c’est haut que je te l’avais dit !), les deux douanières comme celle de la bio-sécurité sont de sacrés gabarits, 1m80 tranquille et 80 kilos tranquille, je me demande si les australiens ne mangeraient pas trop de bœuf aux hormones, paperasses dans tous les sens, signatures, consignes en tous genres, le capitaine retourne à la capitainerie et revient avec des badges et une place attitrée, tu crois que t’es tranquille mais t’es jamais tranquille, maintenant il faut aller se garer à notre place, c’est pas de pot on sera amarrés sur notre tribord donc il faut changer les pare-battages et les amarres de côté, pendant que le capitaine barre prudemment vers la dite place, je mets tout de l’autre côté, le capitaine a choisi une place pour que le vent nous éloigne aussi du catway, il n’a pas envie d’entendre toute la nuit le bateau couiner contre les pare-bat’ écrasés contre le catway … on approche de notre place, le capitaine insiste pour que je prenne la barre, même pas en rêve
– Nan mais t’as vu ! La place est toute étroite entre le catway et le gros bateau à moteur !
Dont le moteur énorme dépasse loin derrière, un coup à s’encastrer dedans. Mais ça serait mal connaître le capitaine, qui réussit comme un chef à se glisser juste dans la place, il faut sécuriser vite car le vent nous pousse sur le gros bateau à moteur, j’ai sauté sur le quai et passé la garde de travers sur la bitte au milieu du catway parce que je vais trop vite parce qu’on me crie déjà d’aller à l’avant, pendant que j’attache l’amarre avant on (on !) me crie d’ALLER DERRIÈRE alors je me dépêche et cours derrière parce que le vent pousse le cul du bateau vers l’énorme moteur sus-décrit, le capitaine a sauté sur le catway et me donne des ordres dans tous les sens, râle que je n’ai pas assez tendu l’amarre avant, ça fait un peu trop pour moi alors j’ose
– ah mais ça commence à bien faire ! Merde ! tu me fais chier !!! (Putain ça soulage)
Je remonte à bord à la recherche d’un couteau pour lui crever un œil (mais non enfin ! ne croyez pas tout ce que je vous raconte ! je remonte à bord pour le fuir lui et ses ordres et ses reproches, je le fuis !), il se renfrogne et décide de ne plus rien me demander puisque c’est comme ça, il peut très bien raccourcir l’amarre avant tout seul pour rapprocher le bateau du catway puisque je suis trop conne pour l’avoir fait comme il faut et qu’il faut bien me montrer comment on fait les choses parfaitement, il tire sur l’amarre, et ah, tiens, il ne se passe rien … bon …il tire plus fort … rien … qu’à cela ne tienne, il s’arc-boute et veut ramener le bateau de toutes ses forces … que dalle, le vent souffle trop fort, il n’y arrive pas plus que moi et moi ? Est-ce que je crie et tempête et fais de grands signes à l’encontre du ciel qui m’est témoin ? voix du capitaine qui me parvient :
– passe la marche avant et avance le bateau (il ne crie plus et oserais presque le s’il te plaît) (c’est encore un peu tôt pour lui)
Je m’exécute et ensemble nous réussissons à amarrer le bateau comme le veut le capitaine, à savoir parfaitement, on est coincés bien serrés entre le bateau à moteur et le catway, mais là on peut souffler, le capitaine est tout contrit comme à chaque fois qu’il perd son calme et que j’en fais les frais, il arrive près de moi, me dit qu’il est désolé, qu’il était inquiet parce qu’il avait peur que je me fasse mal en sautant sur le catway (mais prends moi pour une brêle !) que j’ai bien fait tout comme il fallait, qu’il est désolé de m’avoir fait de la peine parce qu’il voit bien que ça me fait de la peine, bon, ce n’est pas grave après tout, et je n’aurais rien à vous raconter sans ces épisodes épiques, parce qu’en live c’est vraiment épique. On range le bateau et on s’en va poser le pied en Australie.
Mackay, Australie donc, en plein hiver, il fait assez doux dans la journée mais le vent est frisquet et on supporte grandement une polaire, les nuits sont plutôt fraîches et on a même mis 2 couvertures une fois parce qu’on avait froid, à part ça que dire de Mackay … pas grand chose, on loue une voiture pour aller faire des courses parce qu’il n’y a rien près de la marina, même pas une boulangerie, et en priorité trouver une carte SIM avec de la data, j’ai lu que c’était Telstra le mieux donc on cherche un magasin Telstra, il y en a deux, dans 2 zones commerciales, au premier magasin ils nous disent de revenir dans deux heures et notent mon nom sur une liste, impatient le capitaine me drive dans l’autre, là c’est une liste en attente de 3 jours, on revient dare-dare dans le premier pour l’heure prévue, c’est bon, ça nous a fait visiter Mackay : pas vraiment de centre-ville, du moins comme nous les connaissons en France, une église sans âme, des rues désertes parsemées de pavillons en bois derrière des carrés de pelouse, des zones commerciales interminables et des centres commerciaux énormes et remplis de monde, beaucoup d’hommes avec des grandes barbes et des ventres qui leur empêchent de voir quand ils font pipi, beaucoup de femmes en surpoids, presque toutes en leggings, tee-shirts et savates, très peu voire pas d’élégance, ce n’est pas moi qui relève le niveau encore que j’aie passé mon bermuda rose qui plaît bien au capitaine parce qu’il est près du corps, le capitaine aime le moulant qui dessine les formes alors que j’aime être à l’aise et déteste ce qui engonce, je comprends la mode australienne si tant est que ce soit une mode, c’est plutôt un way of life qui me fait grave penser à l’Amérique, les gens sont simples et directs, pas de chichis, les bistrots et terrasses qui nourrissent le peuple de fish and chips et de hamburgers sont pleins, ce premier contact me fait dire que l’Australien de base est brut de décoffrage, ça nous sera confirmé plus tard au fil de nos rencontres quand nous papoterons avec des groupes de jeunes français venus travailler dans les mines de fer Australiennes ou dans les fermes pour des récoltes diverses, ou encore comme serveurs dans des bistrots, c’est clair, c’est brut… Nous n’avions pas l’intention de rester à Mackay et rien ne nous y retient, le frigo étant rempli nous quittons la marina pour commencer une longue remontée le long de la côte Australienne, à l’intérieur de la barrière de corail.
De Nouméa à Mackay
La marina de Mackay la nuit c’est bien joli
Ne perdons pas les saines habitudes ! voilà un petit plus pour les non-marins :
L’état de la mer est la description de la surface de la mer soumise à l’influence du vent et de la houle. La terminologie associée a été normalisée par les services de météorologie maritime pour fournir aux navires et aux installations situées en mer une information qui puisse être utilisable. Pour l’instant je ne suis allée que jusqu’à la mer forte et je peux dire que ça me suffit.
Il est dit de la mentalité australienne que l’Australien est très optimiste et plein de bonne volonté, que les Aussies sont de nature plutôt avenante, qu’ils parlent facilement à tout le monde, ne volent pas, ne se regardent pas de travers, ne s’énervent pas sur les autres et ne passent pas leurs journées à critiquer le voisin ( mais qui fait ça ?!). Il est également dit que les australiens sont passionnés par le sport, bon, on n’a pas dû voir les mêmes …
Avant tout, je sais, j’ai du retard sur mes publications mais j’ai des excuses, 1) j’ai eu plein de boulot et 2) pas de connexion, et en plus entretemps je suis rentrée 2 semaines en France pour des paperasses, avec les trajets ça fait 3 semaines, ça ne va pas s’arranger ces prochaines semaines parce que les distances à naviguer vont être longues, que je n’aurai guère de connexion non plus, mais je vous raconterai tout sans faute, soyez patients et ne vous inquiétez pas pour nous (soit on sera morts et ça ne sera plus la peine de s’inquiéter, soit on sera en vie et ça sera déjà pas mal) ( ce qu’il faut éviter c’est le capitaine mort et moi en vie en sursis).
regarder le coucher de soleil ça occupe
Alors, pour retourner à Nouméa chercher ce sacré moteur, on avait quasiment 500 miles à faire, plus ou moins au près, il a fallu en prendre son parti, dès le 1er jour ça a donné le ton avec un vent à 18/20 et des risées 23/25, le hic c’est qu’on naviguait au près bon plein avec les vagues du vent donc ça secouait pas mal à bord, tribord amure qui fait que le bateau gîtait avec la cuisine en haut ce qui n’est pas des plus simples pour cuisiner car tout manque de finir sur ma pomme, mais j’avais cuisiné des plats d’avance par prudence, cette fameuse prudence qui est mère de sûreté.
Toujours ce premier jour, le capitaine dort, je vois qu’on arrive sous un gros nuage et me dit flûte, c’est bien ma veine qu’il roupille juste quand le vent forcit et change de direction, on a 25/28 nœuds, toujours au près bon plein, mais on n’est plus au cap, on est trop sud car on suit le vent puisque le pilote automatique est en mode vent, j’attends de voir ce que ça donne (j’attends toujours de voir ce que ça donne parce que je n’aime pas, mais pas du tout, manœuvrer pour rien), je me dis que c’est pas plus mal d’aller plus sud parce qu’ensuite on pourra abattre un peu et ça sera plus confort … mais voilà que je me souviens avec autant de soudaineté que d’inquiétude d’un des réveils de sieste du capitaine qui avait râlé que je n’avais pas corrigé le cap pendant son sommeil, comme dit le proverbe Chinois, la première fois c’est une erreur, la seconde c’est qu’on le fait exprès, je me précipite pour abattre et retrouver le cap, il faut alors régler les voiles sous la pluie, beh oui, je descends le chariot, je choque un peu GV et génois, j’aurais presque l’impression d’être un marin, mais ce qui m’étonne c’est que je n’entends pas piailler isabelle ! Qu’est-ce que tu fais ?! c’est suffisamment incroyable pour le notifier. Bon, pas longtemps plus tard on sort du nuage, le vent revient comme si de rien n’était et on revient au cap et au près, il faut à nouveau régler les voiles alors hop, je remonte le chariot et borde GV et génois, aaah cette fois ça y est isabeeeelle ! Qu’est-ce que tu fais ?!
Bien fière de moi je dois dire, je lui fais le topo face à son grand corps debout mais encore vacillant de sommeil et son sourcil froncé de celui qui fouille dans ce que je raconte pour comprendre ce qui s’est passé et surtout où se trouve la faille, putain de faille, je déglutis parce que ma superbe s’étiole devant son sourcil qui se fronce de plus en plus jusqu’à rejoindre son nez, on dirait de la pâte à modeler qui dégouline :
– Mais il fallait rester cap au Sud ! Fallait pas corriger le cap !
Des fois je pourrais me jeter à l’eau de désespoir.
S’ensuivent des explications de part et d’autre, je me défends en arguant que ça a duré si peu de temps que ça n’aurait pas pu infléchir notre route au point de changer notre allure de manière durable et agréable, il termine par (il aime avoir le dernier mot)
– ouais mais tu t’es fatiguée pour rien
– ça me fait manœuvrer et c’est pas plus mal (moi aussi)
the night is falling (je m’entraîne, les Aussies ils parlent anglais)
Sur cette route on a eu des moments calmes qui m’ont réconciliée avec les traversées mais une partie de la traversée a ressemblé à ce premier jour, du vent, et comme je dis au capitaine c’est tant mieux comme ça on avance, du près, du près bon plein ou du travers, des vagues, du tangage, certains bords en bâbord amure, la plupart en tribord amure, sommeil entrecoupé par le bateau qui saute, une vague qui claque, un réglage de voile (autant dire qu’il y a eu des jours avec douche et des jours sans), on pensait être plus à l’abri en longeant la côte de la Nouvelle Calédonie, que dalle, même pour finir en contournant le cap sud par le canal de Havannah pour aller sur Nouméa, le vent a suivi, on a eu du près serré, on a tiré des bords tandis que d’autres bateaux traçaient tout droit, voiles affalées et au moteur, des fois c’est bien aussi voiles affalées et au moteur, mais pas très digne si on y pense,
nous on a tiré des bords jusqu’au bout (sauf dans le canal de Woodin carrément coupé de tout vent et de vagues, il y a juste un courant fort).
Petit dèj dans le canal de Woodin, on en profite parce que c’est calme
arrivée toute vapeur sur Nouméa, on avançait à plus de 8 nœuds
Mais voilà que le capitaine a une de ses lubies en arrivant, il veut tout de suite faire le plein de gasoil puisqu’on va passer devant le ponton de gasoil, bon, avec moi aux commandes, bon, il me prévient que le vent va nous éloigner du ponton désiré, bon, le capitaine me dit de mettre les gaz et d’y aller à 45 degrés, j’aime pas mettre les gaz pour me garer mais je commence quand même à avoir compris certains trucs, notamment que quand le vent nous pousse, si on ne met pas de gaz on n’y arrive jamais, alors je mets des gaz et suis les ordres du capitaine, et croyez moi si vous voulez mais on se gare comme des pros sous le regard de la nana de la pompe qui nous applaudit et s’exclame qu’elle admire le capitaine tellement pédagogue alors que d’habitude elle ne fait qu’entendre gueuler sur les bateaux, le capitaine a ce petit sourire de charmeur satisfait qui me donnerait envie de le baffer si je m’écoutais, je lui casse le coup en riant et en disant à la nana qu’elle n’a qu’à naviguer quelques jours avec lui pour voir toute l’étendue de sa pédagogie, j’ajoute que ça me rassure grandement de savoir que ça crie sur les autres bateaux, pour repartir c’est moins cool, l’espace est fort petit et il y a des bateaux partout, pour éviter de me crier dessus (à juste titre, entendons nous bien) et garder son aura auprès de sa nouvelle groupie, il préfère prendre la barre et nous allons nous garer tranquillement à notre place sans un mot plus haut que l’autre, Nouméa here we are.
Ça m’a fait plaisir de revoir Nouméa, c’est fou comme on prend vite des habitudes, comme on se sent chez soi dès qu’on reconnaît un endroit, on a mangé un morceau au Bout du Monde et ils avaient mis du chauffage, c’est l’hiver ici et les soirées étaient carrément frisquettes.
Y’avait pas un rat, pourtant c’était un jeudi
Un soir on a bu l’apéro sur le catamaran Kumbaya avec Hubert, Juliette et leurs 4 enfants Louise, Agathe, Paul et Berthille, ils ont participé à une émission sur TF1, vacances au soleil famille nombreuse ou un truc comme ça, ils sont partis en 2020, là ils arrivent de Nouvelle Zélande, ils ont eu un temps de chiotte avec des vagues, Juliette me dit qu’elle en avait ras le bol et qu’elle avait hâte d’arriver, je l’assure de toute ma compassion, même leur petit Paul a été malade pour la première fois depuis qu’ils naviguent, Hubert nous dit que le catamaran c’est pire que le monocoque parce que la vague touche la première coque et dévie le bateau et bam ! elle s’enquille sur la seconde coque et là c’est franchement brutal, rien n’est parfait, ça cause boutique sérieux entre les deux hommes, le capitaine est en train de parler de notre déssalinisateur :
– C’est quelle marque ? (Hubert)
– Rain man
– Aaaah …et il compte les allumettes à toute vitesse ?
Flottement chez le capitaine, je préviens Hubert :
– Il n’est pas cinéphile
On se marre, regard de noyé chez le capitaine, on l’a perdu, il a bien dû voir quelques films dans sa vie, des jours où le club de voile devait être en grève ou en inventaire, le fait est que toute conversation traitant de séries ou de films le laisse dépourvu, il faut en hâte revenir à la mer, à la voile, aux régates, aux marins et aux courses au large (moi ça me fait du bien parfois de parler avec des gens normaux).
ici on estcomme à la maison
Et puis le capitaine récupère le moteur, passe un temps fou à trouver la place pour ranger les désormais deux moteurs dans le grand coffre du cockpit déjà plein jusqu’à la gueule, mais il y arrive, il arriverait à rentrer un cube dans un trou cylindrique (il aurait pu sauver Apollo 13) (il ne comprendrait pas, n’insistez pas) on fait le plein d’eau, des courses de bon manger car oui ! à Nouméa on trouve du vrai bon jambon, de vrais bons fromages, du vrai bon pain, après le Vanuatu Nouméa c’est la Terre Promise, l’abondance, le paradis, j’ai l’intention de nous faire péter la panse sur le trajet pour l’Australie qu’on se le dise !
Mais avant de partir et de se taper sur le ventre, il faut caréner le bateau mais l’eau de la marina est tellement dégueulasse que le faire ici risquerait de filer des amibes par les trous de narine au capitaine, alors on s’éloigne pour aller sur un ponton dans un coin plus propre, il n’y a pas beaucoup de vent, il me laisse aux commandes pour sortir de notre place, aller jusqu’à l’autre ponton et m’y garer, je lui avoue que les manœuvres de port me stressent, il me rétorque que lui aussi et que justement il faut que j’en profite quand il n’y a pas de vent, j’en profite avec cette joie sereine que personne ne songerait à me dénier, le capitaine enfile sa tenue de G.I-Joe et plonge, 3 heures plus tard et le bateau propre comme un sou neuf, nous rejoignons notre place initiale, moi toujours à la barre, on ne change pas une équipe qui gagne, le capitaine me corrigeant quand il voit que je suis mal emmanchée, deux nanas arrivent en courant pour nous aider à amarrer, ah les braves dames, j’arrive tout en douceur le long du catway et elles s’exclament que bravo et que je n’aurais pas eu besoin d’elles, je leur dis que je dois tout au capitaine, elles ne me croient pas, vous et moi on sait que si.
On est prêts pour l’Australie, on part demain, 950 miles à faire, pas un pète de vent, on verra bien.
Les étoiles du marin, c’est cadeau
Oui, vous y avez droit, on ne lâche rien !
Rappel pour ceux qui n’étaient pas là :
C’est quoi les Aussies : le surnom de l’Australie est OZ , cela est dû à la prononciation anglaise des 2 lettres “O” et “Z” qui se disent “ozie” qui est la prononciation du mot “aussie”. Aussie est le nom utilisé pour appeler les australiens.
(2 épisodes en 1 car je n’ai pas pu mettre en ligne avant 😉)
C’est parti pour Port Vila sur l’île Efata, 125 NM au portant, easy, le soir nous avons droit à un coucher de soleil sublime, en prime un lever de lune qui se lève derrière une île, nuit de peu de sommeil pour surveiller les bateaux éventuels, RAS, nous arrivons au matin dans la baie Mele la tête dans le seau, le choc des civilisations ! Après Port Résolution, tout ici semble excessif, c’est New York, si ça clignotait on pourrait se croire à Broadway
bon, ok, c’est pas Broadway, mais quand on compare de là où on vient !
Rien n’égale une paire de lunettes de soleil pour être présentable en toute circonstance !
Nous prenons une bouée et filons au bureau de la marina, Joséphine nous explique tout ce dont nous avons besoin de savoir en français, une aubaine, la douche et les toilettes sont ceux du bistrot de la marina, pourquoi en faire plus puisque ça existe déjà, et puis le capitaine me demande si ça ne me dérange pas qu’on passe chez Toyota qui vend des moteurs Yamaha pour les annexe (la concurrence ne fait pas rage), ce qui serait bien car nous éviterait de retourner sur Nouméa pour quérir un de ceux qui doivent arriver à la fin du mois… il me fait rire le capitaine, quand il veut quelque chose il demande si ça ne me dérange pas, high strategy, alors on va chez Toyota car ça ne me dérange pas et ici il fait drôlement chaud, on se traîne en montant la colline plutôt raide, pourtant on n’est pas beaucoup plus haut en latitude que Nouméa, mais on sent bien la différence.
Cap de Miol derrière les barbelés(c’est le beau bateau, pas le moche)
On arrive chez Toyot’ en nage, english spoken, le capitaine veut un moteur enduro 2 temps avec une tige courte, ils n’ont pas … ah ! les moteurs 2 temps ou 4 temps ! bon, le capitaine m’avait expliqué les différences et le pourquoi de son choix, j’avais écouté avec attention mais rien retenu malgré une ferme volonté et sa remarque sur le fait que j’avais dû apprendre ça au lycée (ça m’étonnerait) et le soir, la bourde, la bévue, l’erreur de débutante, je lui redemande pourquoi ce modèle précis, histoire de nourrir la conversation, il me rappelle me l’avoir déjà expliqué de son ton de surgé qui m’aurait vu fumer un oinj aux sanitaires, cette fois ci croyez moi que j’ai retenu dans les grandes lignes pour ne plus lui poser la question, je me suis inscrit en lettres de feu dans la cervelle de ne plus JAMAIS lui poser de questions sur les moteurs à explosion, je vais peut-être même prendre un cours particulier sur le sujet pour être béton, une fois je lui ai quand même dit que s’il retenait du premier coup qu’en ajoutant Huang Bai et Zhi Mu à LIU WEI DI HUANG WAN on obtient ZHI BAI DI HUANG WAN, ce qui a le bon goût de traiter la Chaleur/Vide, je voudrais bien tout retenir du premier coup ce qu’il me raconte, il a ronchonné un truc inaudible, mais bon si ça se trouve on va devoir repasser à Nouméa, ça semble inévitable parce que les 2 temps ne sont plus vendus que dans les pays pauvres qui n’ont pas encore compris que ça pollue et qui pourraient bien faire des efforts pour avoir les moyens d’acheter des 4 temps tout de même, les pauvres se plaignent mais que font ils pour s’en sortir, on se demande ce qu’ils peuvent bien foutre, je me suis étonnée auprès de mon héros paré de toutes les vertus qu’il achète un 2 temps alors (un 2 temps de pauvre qui pollue, on est d’accord), mais c’est que c’est aussi une question de poids, si on a un moteur 4 temps plus puissant il sera plus lourd et fera couler l’annexe ou presque, donc 2 temps, 8 chevaux, tige courte, yamaha enduro, c’est sa quête.
l’objet de son désir, chacun son truc
On passe ensuite au marché, pfiouuuu quelle vie ! Quelle ambiance ! Je suis sous le charme de Port Vila !
On peut y manger pour 3 francs 6 sous à de grandes tables avec des voisins avec qui on papote, il y a une rangée de boxes avec dans chacun une gazinière devant laquelle s’agitent 2 ou 3 femmes qui font la tambouille ou la vaisselle, on peut choisir entre poulet, blanquette ou poisson plein d’arêtes avec la tête et la queue (blanquette, c’te blague) accompagné de riz, manioc et taro, ça tient au ventre grave, un peu indigeste car pas assez cuit, un peu plus de gras et de cartilage que de viande mais la sauce est parfaite avec le riz, comme dirait le capitaine on mange local.
La cantine !
Le lendemain on a loué une voiture pour visiter l’île et passer donner le bonjour au directeur de l’alliance française, une connaissance de connaissance du capitaine qui a promis de passer donner le bonjour, un petit coin de France dans Port Vila, une ambiance vaguement provençale avec ses chaises de jardin en fer forgé, des livres plein les étagères qui courent tout autour d’une grande salle, une télé qui diffuse les infos françaises (ça scotche le capitaine) et un café qui vend du café et des croissants, ça ferait presque envie mais ça tombe sur les fesses alors non, après les politesses d’usage il faut bien remplir la conversation, ça serait un peu raide de dire qu’et bien voilà voilà c’est pas tout mais on a de la route, on sent bien le flottement, alors je me lance, un vrai bouche-trou mondain, et demande à George, puisque c’est son prénom, combien il y a d’adhérents, 450 je crois, à 20 balles la cotisation c’est ridicule comme chiffre, je lui demande alors s’il reçoit des subventions, bien évidemment que ça marche comme ça, des projets, des animations, soit autant de subventions, peinardos le George, et bien moi je dis que c’est vraiment un bon job que de bosser dans une alliance française, si vous voyagez à l’étranger, renseignez vous pour savoir s’il y en a une là où vous allez parce que ça m’a semblé comme une ambassade si t’es perdue et puis on a beau dire, entendre parler sa langue maternelle au bout du monde ça fait toujours plèze comme disent les djeunsses.
petite balade à Efata
Il y a des décos de Noël dans les cimetières, j’adore
Puis découverte de l’île, nous déjeunons d’un pique-nique de chips de manioc et de patates douces, en profitons pour faire l’observation de la nature et de la végétation locale bien entendu, j’engrange, j’engrange …
En dehors de Port Vila, on voit vite que le reste de l’île est pauvre et peu touristique, même si nous avons discuté avec un couple d’Australiens venu en goguette pour la semaine et que nous avons croisé quelques blancs en short à poches, ça ne doit pas faire grosse recette pourtant, où que nous allions dans les endroits les plus reculés, nous voyons des panneaux top up here pour Digicel ou Vodafone, genre on peut venir jusqu’ici sans être coupé du reste du monde.
Quand des enfants nous voient passer à la sortie des écoles nous avons droit à de grands signes amicaux, des interpellations, ils sont adorables et il y en a des troupeaux entiers, c’est fou le nombre d’enfants que nous voyons, nous apprendrons au fur et à mesure que même s’il semble que tous vont à l’école au vu des rangs qu’ils forment, ce n’est pas la réalité, beaucoup d’enfants n’y vont pas et sont astreints aux travaux des champs, seuls ceux qui reviennent de l’école en uniforme sont visibles au bord de la route…
Paradoxalement, à Port Havannah, nous buvons un café dans l’hôtel le plus luxueux où nous avons posé le pied depuis notre départ, je crois que les hôtels de Bora-Bora devaient l’être bien plus, mais nous n’avons pas fréquenté ces hauts lieux…
En fait de café, j’ai pris un cocktail sans alcool qui se révèle être quasi du coca-cola (je l’ai joué un peu snob en commandant un cocktail) – au loin, la silhouette de qui vous savez, la mer lui manquedès qu’il pose le pied à terre
Ca fait drôle de côtoyer ce luxe et cette pauvreté aux portes l’une de l’autre, comment ne pas créer de jalousie, d’incompréhension, de frustration, de révolte, de révolution … après, on s’étonne …
de retour à Port Vila le soir venu
Dès le jour suivant, nous levons l’ancre, faisons une halte pour la nuit à Port Havannah devant le fameux hôtel pour riches, ok d’accord me direz-vous, mais comment se passent les nav dans ce coin ? imaginez : allongée sur le pont, une tequila sunrise à votre main aux ongles rose fuchsia assorti à vos lunettes de soleil en cœur, des mules à pompons roses inutiles mais si parfaites à vos pieds pédicurés et un collier de coquillages entre vos seins nus, un string à petits pois dans les fesses, ou, selon votre sexe ou vos aspirations, ne genrons pas, debout à la barre, votre torse athlétique bronzé au-dessus d’un short fort seyant sur vos jolies jambes bottées de ces bottes de marin bleues tellement sexy car montant jusque sous le genou, tout aussi inutiles par ce temps sec et radieux, une casquette blanche à visière pour ombrer votre regard aiguisé qui scrute la surface de l’eau et guette la moindre risée … vous y êtes ? et bien vous n’y êtes pas du tout, les nav ici c’est pas Hollywood. Les alizées soufflent souvent à 20 nœuds, l’idéal en soi, et quand on navigue sous le vent des îles, on pourrait aspirer à ce tableau idyllique décrit avec tant de brio, mais z’on n’a pas le temps d’aspirer, le vent tourne et des rafales de 30 nœuds nous prennent par surprise au près toutes voiles dehors et font gîter le bateau à en avoir les chandeliers qui trempent dans l’eau (pour les néophytes, Dieu aie pitié de vous, nous n’allumons pas de chandelles dans le bateau mais c’est le nom de parties du bastingage, cependant je ne pense pas que l’expression tenir la chandelle vienne de là), nous sommes hirsutes de vent et d’embruns, nos shorts et teeshirts ont beau sentir un vieux fond de lessive on sait qu’ils ne sont pas si propres quand on voit le si peu d’eau dans lesquels ils baignent 20 minutes dans les lavomatiques, vous aurez compris, ce n’est pas la distance à parcourir qui rend les nav aisées ou non.
NB : le capitaine est très sexy en short et en bottes quand il manœuvre sous la flotte mais je n’ai pas encore osé lui exprimer mon émoi parce que quand il manœuvre ce n’est pas le moment et après ça ne l’est plus, c’est comme pour les chiens, si vous les engueulez juste quand ils viennent de faire une bêtise ils comprennent, si c’est deux heures après ils se demandent ce qui vous prend.
Pensez à emporter la panoplie si vous allez naviguer
Et nous voilà qui continuons vers l’île Epi, précisément à Lameh Bay à 22 NM de Port Havannah, la baie est fort jolie mais le ponton du village est carrément défoncé, je ne sais pas s’il peut encore servir à faire accoster un quelconque cargo qui amènerait des vivres ou du matériel, le village est mignon, il y a même une High School :
ça bosse
Et puis en revenant vers la plage où nous attend l’annexe, nous apercevons une case peinte avec goût, nous nous approchons … un restaurant dis donc ! une jeune femme toute timide vient vers nous en se tordant les mains, d’une voie mélodieuse et douce elle nous propose d’entrer dans son restaurant tout décoré de coquillages sur un sol de coraux ratissés bien net, il y a des nappes blanches en tissu sur les tables et des serviettes en tissu, les nappes sont taillées dans des draps blancs et ne sont pas repassées, mais tout est propre, et l’intention de bien faire est telle qu’il est tout bonnement impossible de ne pas avoir envie de déjeuner ici, nous déjeunons ici…
La jeune femme nous propose le menu : poulet et riz, suivi d’une oeillade désolée car c’est tout, c’est le plat du jour que je suppute être le plat de l’année, mais voilà qu’un sourire de soulagement passe sur son visage car après réflexion elle a autre chose à nous proposer ! de la citronnade ! va pour 2 verres de citronnade, qu’à cela ne tienne, deux chiens nous ont suivis et attendent en haletant devant l’entrée du restaurant, espérant vraisemblablement que nous leur jetterons un os, té crési comme dirait le capitaine, nous sommes servis aussitôt assis, à peine avons-nous terminé nos agapes qu’une volée de lycéennes prend place à la seconde table tandis qu’une dame qui porte un énorme trousseau de clés à la main et arbore un air supérieur attend avec une mimique agacée qu’on vienne lui proposer de s’installer, ça doit être l’institutrice dis-je au capitaine, voire la directrice de la High School vu comme elle balance le trousseau à bout de bras tel une menace, c’est fou ce qu’un trousseau de clés peut donner de l’importance et l’arrogance qui va avec, une autre dame sort en courant de la cuisine pour nous tendre un post it avec le détail de notre repas, 750 vatus, une misère, nous payons et cédons la place, je dis au capitaine que je me demande où est-ce que la jeune femme a pris ces belles idées pour créer son restaurant, peut-être dans des magazines ? mais il n’y a aucun magazine ici ! t’as vu des magazines toi ?(le capitaine est doué d’un esprit pénétrant) alors elle a peut-être fait des études à Port Vila ou ailleurs et vu des restaurants avec des nappes, je cherche, le capitaine opine, c’est pas le genre de questions qu’il se pose alors je lui en fais profiter, non mais quelle intelligence pour reproduire ce minuscule univers d’harmonie, quelle chance pour nous de découvrir de tels endroits et de telles personnes, j’adore j’adore j’adore.
Une vraie pub pour Jean-Paul Gautier ( il a été chez le coiffeur à Nouméa et il est revenu en faisant la gueule, la coiffeuse l’a ratiboisé et ça lui donne un petit air militaire qu’il n’apprécie que modérément mais la barbe compense)
Le mouillage suivant se situe à Malekula, tout d’abord à Gaspar Bay dans les Maskelynes qui font partie de Malekula(c’est compliqué)
on s’y engage mollo car il n’y a pas de fond dans la majeure partie de la baie, c’est toujours la même chose, sans carte et sans préparation, on pourrait croire que tout est navigable, illusion ! nous suivons une route sinueuse qui trouve sa voie là où il y a un maximum de profondeur, à droite comme à gauche nous longeons des palétuviers qui émergent de l’eau et mouillons au plus près du rivage, ce qui revient à le faire en plein milieu de la baie, le reste étant sous 1 mètre d’eau voire moins, annexe, balade le long des palétuviers, nous sommes seuls, pas un seul clapot dans cette baie hyper protégée, c’est dans ce genre de baie qu’on dort le mieux au monde, je recommande à toutes les personnes insomniaques de tester cette thérapie.
Puis île Malekula, nous mouillons à Port Sandwich, autant dire tout à côté, où se trouve le voilier Tao que nous avions vu à Nouméa, Marie-Claude et Bernard partagent leur vie entre Nouméa et Port Sandwich où ils ont sympathisé avec Rock et Noëlle chez qui nous sommes invités pour boire le thé, j’apporte un brownie au chocolat dont je me rappelle l’existence dans un coffre du bateau, ce n’est pas moi qui l’ai fait mais Vandamme ou Papy Brossard, mon cadeau est très apprécié, Noëlle a préparé des infusions de citronnelle et nous papotons à propos de culture et de cuisine, à un moment j’aiguille la conversation sur le passage du condominium à l’indépendance et aux changements qu’ils ont constatés, le sujet effare Noëlle qui n’en sait fichtre rien et m’envoie vers Rock qui n’en sait pas plus, visiblement ils n’ont pas été marqués par quoi que ce soit et leur vie n’a pas été chamboulée par ce fait, ils ont 5 enfants qui tous ont fait des études et travaillent à Port Vila ou à l’étranger, ils disent que ça va devenir un problème parce que les enfants veulent tous faire des études et aller travailler en ville dans un bureau et alors qui fera les travaux des champs, c’est pour cela que certains parents ne mettent pas leurs enfants à l’école, il serait temps de revaloriser les études agricoles parce que le savoir se perd, même ici, c’est dingue …
Un petit coup de crayon et le capitaine ne ressemble plus à un militaire, c’est magique, et le brownie je vois que c’est St Michel, je ne savais pas que St Michel faisait des brownies !c’est Bernard à côté du capitaine, il fait toute la conversation, je ne sais pas si le capitaine écoute tout
Marie-Claude me fait visiter le jardin qu’elle cultive sur les terres de Rock et Noëlle en échange de ce qu’elle et Bernard apportent sur leur bateau, à savoir des sacs de 25 kilos de riz, des centaines de mètres de cordages, des dizaines de pots de peinture, des sacs entiers de teeshirts et autres vêtements, ils font le tour des commerces et demandent des dons pour le Vanuatu, et certains commerçants donnent, c’est chouette, Bernard et Marie-Claude arrivent avec leur bateau plein jusqu’à la gueule, donnent le tout à Rock et Noëlle qui redistribuent aux habitants de l’île … je ne sais pas trop comment ils distribuent parce qu’en même temps ils tiennent un magasin, mais bon, c’est l’histoire qu’on nous raconte … bon, nous on a l’air bien con avec nos sachets de riz de 1 kilo et nos bouteilles d’huile, on ne peut rien en faire parce que c’est impossible de croiser quelqu’un qu’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam (ni des lèvres ni des dents) (Béru) et de lui donner un sac de riz sans raison, nous n’avons vu personne mendier, je dis au capitaine que ça serait d’une maladresse crasse, et dans les quelques magasins où nous sommes allés, il y a justement du riz, de l’huile et des boîtes en quantités, on n’attend vraiment pas après nous … par contre si j’avais des bonbons, ça j’en distribuerais ! on a lu qu’il ne faut pas en apporter parce que ça craint les bonbons, qu’il vaut mieux apporter des cahiers et des crayons, soit, mais en passant dans les écoles on a vu plein de cahiers et de crayons, des tas énormes de cahiers tout neuf, par contre on n’a pas vu de touristes distribuant des bonbons à tous ces enfants, alors un conseil si vous y allez, apportez des bonbons et des sucettes pour en distribuer à tous ces enfants qui vous feront la fête mais ne réclameront jamais rien de vous qu’un échange et un sourire, ce n’est pas un bonbon tous les tremblements de terre qui leur ruineront les dents, faut un peu se détendre avec ça.
visite du jardin, la dame au fond bûche dur
Yacinte est le guérisseur du village, j’en déduis qu’il y a des villages comme Port Résolution qui n’ont pas de guérisseur, et d’autres comme Port Sandwich qui en ont un. Yacinte est parti du village quelques temps et lorsqu’il est revenu, il avait appris à soigner et à cultiver certaines plantes médicinales. L’aubaine me dis-je. Mais non. Ici, les femmes cultivent leur propre jardin et les hommes le leur, et les uns et les autres ne vont jamais dans le jardin de l’autre, pour le coup c‘est un jardin secret. Et Yacinte est pire que tout le monde réuni, son jardin est interdit, verboten, forbidden, запрещённый, 违 碍, prohibido, j’en serai pour mes frais et repartirai avec les flacons d’Huiles Essentielles que je voulais lui offrir tant pis pour lui, mais Marie-Claude et Noëlle ne sont pas avares de partager leurs connaissances avec moi (j’aime les femmes aussi parce qu’elles ne thésaurisent pas leur savoir comme beaucoup d’hommes), de mon côté je raconte un peu de ce que j’ai appris sur la médecine Kanak à Marie-Claude, par exemple que pour faire venir un bébé la femme doit délier une liane de banian en demandant au bébé de dénouer le cordon pour descendre, Clarisse qui n’avait pas le temps de le faire avait demandé à sa mère et à sa tante de le faire pour elle, et le bébé était venu (ça ancre bien les croyances, mais c’est chouette ce genre de croyance, c’est joli comme tout) nous sommes ravies de notre échange.
Les fleurs séchées de l’hibiscus piment ou hibiscus dormant – Malvaviscus arboreus- sont utilisées pour traiter les affections respiratoires et entrent dans la confection de sirop pour traiter la toux.bL’écorce riche en mucilage est utilisée pour traiter les maux d’estomac, diarrhées et dysenteries et en cataplasme pour calmer les piqûres d’insectes et les affections cutanées. Le Barringtonia edulis est appelé « navele » dans les îles du Pacifique, « cut nut » en anglais, et « vellier » en français. L’écorce et les feuilles du Barringtonia edulis sont utilisées en pharmacopée traditionnelle pour diverses pathologies : l’écorce dans le traitement des maux d’estomac et la gonorrhée ; les feuilles pour soigner les otites ; la sève de l’écorce pour la toux, les infections urinaires et l’empoisonnement à la ciguatera. L’amande du fruit est comestible.Les vertus anti-inflammatoires, antioxydantes et antibactériennes du poivre -Piper Nigrum – sont bien connues depuis l’antiquité et par la Médecine Chinoise et Ayurvédique, c’est la pipérine – l’alcaloïde d’où provient le côté piquant du poivre – qui lui confère ses propriétés médicinales.
Le vanillier – Vanilla planifolia – est une orchidée grimpante, la vanille est un antidépresseur et un antistress naturel. Comme le chocolat, elle apaise, calme, relaxe et détend l’organisme et le cerveau.
Ce côté secret gardé des plantes par le guérisseur me fait penser à la France du 18ème siècle, quand les médecins et les botanistes ont normalisé la construction d’un savoir savant sur le monde végétal tout en renforçant le monopôle masculin de ce savoir savant puisque les sciences étaient réservées presque exclusivement aux garçons, alors que les femmes avaient construit des savoirs sur les propriétés des plantes fondés sur l’observation et sur la transmission parce que ce sont elles qui soignaient leur famille, malgré cela les femmes étaient exclues de la médecine et de la botanique … en sortira t’on jamais de ces luttes d’ego, pffff …
En partant Noëlle me donne des oranges amères dans un panier tressé, c’est cool parce que le matin nous sommes allés au marché pour trouver des fruits et des légumes, 6 kilomètres sous une chaleur tropicale à boire sans jamais pisser une goutte, et ne sommes revenus qu’avec 2 pamplemousses en tout et pour tout, les cyclones qui ont balayé le Vanuatu au mois de mars ont dévasté les cultures de bananes, c’est là que j’ai appris, on apprend tous les jours, que les bananiers ne sont pas des arbres mais des herbes, ils ne donnent qu’un seul régime qu’ils mettent 9 à 12 mois à produire, comme quoi il vaut mieux cultiver des ananas dans les zones cycloniques.
Le marché de Malekula, à 3 kms de Port Sandwich
On s’est abrités de la pluie sous l’auvent de la banque nationale (si, c’est pas une prison, c’est la banque nationale)
Encore un ponton qui a mal à la tête
La prochaine île est Ambrym, à 39 NM de là … que ce soit en longeant les îles ou quand nous circulons à l’intérieur, je note que les forêts sont recouvertes de liseron comme d’une bâche, les arbres sont littéralement ensevelis sous cette invasion, le liseron dévore monstrueusement le paysage, ilétouffe la végétation indigène sur une étendue absolument impossible à maîtriser, d’après mes recherches personne ne s’en soucie et j’ai pourtant l’impression que ça va devenir un problème parce que d’évidence ça bouleverse l’écosystème, ou alors je m’appelle Albert …
non mais c’est dingue
Nous mouillons devant le village de Ranon et y allons en annexe, faisons des bornes à pince pour visiter l’île tout en espérant trouver des légumes frais mais tintin, par contre nous tombons sur la clinique de l’île ou comment saisir l’importance de la prévention :
la « clinique » d’Ambrym …
…qui fait également office de pharmacie… y’a comme un petit air d’abandon
Puis cap sur l’île Pentecôte, de loin nous entendons les tamtams et de fait, lorsque nous mettons pied à terre, un groupe de jeunes gens tame-tame à tout crin :
De l’autre côté de la route se trouve le Nakamal, c’est l’endroit de sociabilisation par excellence, et celui dans lequel on boit le kava, ah ! le kava !
Aujourd’hui il existe des bars à Kava aux US, en Australie, en Nouvelle Calédonie et un peu partout dans le monde, mais les vrais nakamals c’est ici et nulle part ailleurs !
Un homme jeune et un autre plus âgé, carrément vieux en fait, s’approchent et nous convient à entrer dans le Nakamal, je suis émue comme une vierge s’avançant à l’autel pour prendre époux, j’espère qu’on ne va pas m’obliger à boire de kava, je sais que ça ne me réussira pas, les gens qui en ont bu m’ont dit que c’est dégueulasse, ça encore ça passerait, j’ai l’habitude avec les décoctions chinoises, mais surtout c’est que ça fait des engourdissements autour de la bouche, j’aime pas, et aussi c’est une drogue douce qui détend, tu parles, dans drogue douce il y a drogue, on voit qu’ils ne connaissent pas les effets paradoxaux, j’y pénètre, tout est brouillardeux tellement c’est enfumé, je distingue comme un banc qui fait tout le tour de l’espace sur lequel sont vautrés quelques hommes au regard avachi, les deux gars m’accompagnent jusqu’au centre où se trouve une espèce de table basse entourée de palmes séchées et posées à la verticale qui en font le tour, le vieux baragouine des trucs en bislama que le jeune me traduit grosse modo en anglais, je comprends que je suis devant le lit du chef qui est mort il y a peu et qu’on avait laissé sur ce lit jusqu’à ce matin (on porte la poisse), qu’il va y avoir un nouveau chef et … aaah on me tapote sur l’épaule, c’est le capitaine, j’ai envie de le chasser comme une mouche et de lui demander de ne pas interrompre ces gens quelle impolitesse enfin quoi ! il insiste lourdement, isa ! isa ! nan mais quelle outrecuidance,
– Oui ! quoi isa ?!
– Il faut que tu sortes, tu n’as pas le droit d’être ici ! c’est interdit aux femmes blanches … (il se tourne vers un grand gaillard à l’air sinistre) c’est lui qui me l’a dit, c’est le nouveau chef, il faut que tu sortes
Je ne me le fais pas dire deux fois et file sous le regard interloqué de mes 2 accompagnants qui vont vraisemblablement se faire passer un savon, le capitaine reste à l’intérieur et je le vois discuter dans la fumée, peut-être marchande t’il pour que j’aie la vie sauve, peut-être ira-t-il jusqu’à l’échanger contre Cap de Miol, je ne le saurai jamais, aucun indigène ne me course avec une lance et des plumes, c’est lui qui sort seul, je suis tirée d’affaire.
Nous nous enfonçons alors plus avant dans le village histoire de voir si nous trouvons des fruits et des légumes, ça prend un temps fou par ici de tenter de quérir ces précieuses denrées, un homme vient vers nous, la quarante-soixantaine (quarante en mauvais état ou soixante en bon état), petit, assez athlétique sous sa chemise propre à manches courtes, pas un pète de graisse, la mâchoire volontaire et le regard vif, il nous demande ce que nous voulons et le lui disons, il nous accompagne jusqu’au magasin du village dans lequel je réveille une jeune femme qui se dresse d’un bond en me faisant un grand sourire, chouette une occupation pour la distraire, en anglais approximatif elle m’explique qu’à part le riz, l’huile, les boites de conserve et les cannettes de coca, elle n’a rien d’autre, mais que si je reviens demain elle pourra demander à la communauté du village qu’on veuille bien lui en donner pour qu’elle nous les vende, tant pis car nous ne resterons pas jusqu’à demain, je la salue, mais Cheffry (c’est le nom de l’homme à la chemise à manches courtes) (le capitaine lui a fait répéter) nous intime de le suivre, harangue un jeune homme d’une dix-septzaine qui grimpe pieds nus jusqu’en haut d’une immense pamplemoussier et en balance une bonne dizaine à nos pieds, il est d’une habileté hallucinante et saute d’une branche à l’autre, nous clamons que nous en avons assez, le capitaine sort un billet de 1000 vatus qu’il donne à l’homme, celui-ci le plie et le glisse soigneusement dans la poche de sa chemise d’un air comblé (au marché, le pamplemousse est à 20 vatus) le jeune est descendu et nous regarde, j’ai une grosse tablette de chocolat dans mon sac et la lui tend, tout le monde est content, nous repartons.
– Je ne sais pas si celui qui t’a dit que je devais sortir du Nakamal était le nouveau chef, mais Cheffry il a tout d’un chef ! (il dirige les autres et empoche le pognon, la base) (ce n’est pas une critique, c’est factuel)
où l’on voit que le capitaine peut faire preuve de souplesse
Le mouillage suivant est prévu à l’île Maewo dans la baie Asanvari, mais il s’avère très délicat et nous voyons que c’est rouleur en plus d’être inhabité, nous remontons aussitôt la GV et filons directement sur l’île Aoba, à Vahine Bay, sur la route le capitaine fait une réparation de fortune parce qu’une attache du lazy a lâché.
Nous ne mouillons pas devant le village de Lolowai car c’est juste impossible, de toutes façons il faut l’annexe pour aller à terre, cette fois le chemin est juste un peu plus long mais spectaculaire …
C’est drôle mais l’accueil n’est pas le même sur toutes les iles, ici les gens ont du mal à répondre à notre salut, 3 hommes jeunes et désœuvrés nous ignorent dédaigneusement, nous partons à la découverte de l’île néanmoins, plus ou moins à la recherche d’un marché et d’éventuels légumes, un morceau de viande ne serait pas de refus mais que nenni, en revenant sur nos pas une fois arrivés au bout de la route (de la piste), que voyons nous sous un grand auvent en dur ? une grande table avec des grosses gamelles et des gens qui ont l’air de manger assis sur des tabourets, un resto ? nous allons voir …je demande à la dame debout derrière la table si on peut acheter à manger, non, la nourriture n’est pas à vendre, je comprends que c’est une espèce d’armée du salut pour indigents, je voudrais bien lui acheter du poulet et des légumes cuisinés puisqu’il y en a, mais non, bon, nous repartons mais n’avons pas fait 200m que j’entends une voix qui nous interpelle, nous nous arrêtons, une seconde dame arrive vers nous en courant avec 2 boîtes de fast-food dans les mains, essoufflée elle nous dit que c’est pour nous, je lui demande how much mais elle secoue la tête, it’s free, je comprends qu’ils n’ont pas le droit de vendre mais tout à fait celui de donner, ayant peur de priver quelque nécessiteux de sa pitance je lui conjure de garder les plats pour des gens qui en ont besoin (l’avantage de mon pitoyable anglais c’est qu’il est aussi compréhensible que le sien, nous nous comprenons donc fort bien) (keep it for people who need to eat !), mais ils en ont plus qu’il n’en faut et ça serait perdu, le capitaine refuse haut et fort, la dame insiste, le capitaine aussi, je tranche en lui prenant les plats des mains tout en disant au capitaine que là on va finir par la vexer, il se coite et obtempère, nous remercions vivement la dame et nous en retournons au bateau, c’est tellement adorable, ça me touche à un point pas possible, d’un côté il existe des restos luxueux qui vendent un plat plus cher que ce que certains gagnent en 1 mois, de l’autre des gens qui n’ont rien nous donnent à manger, dans quel monde préférer vivre dites moi … le capitaine écoute patiemment mes dires, j’aimerais bien vivre ici au milieu de ces gens, mais on doit se faire chier me remarque-t-il (son argument fétiche…)
la banque de Lolowai
un beau moteur de 250 chevaux abandonné sur cette épave, quelle tristesse !
Et après ça, direction vers l’île Espiritu Santo, à Luganville, l’autre grande ville du Vanuatu, elle se trouve au sud-est de Santo (on dit Santo), ça paraît étrange parce que ce n’est pas abrité des alizées (dans l’hémisphère nord, ils soufflent du nord-est vers le sud-ouest, dans l’hémisphère sud du sud-est vers le nord-ouest), mais voilà, elle est protégée par l’île Aore …
C’est là que nous allons faire notre clearance de sortie, alors annexe pour un bon bout de chemin parce que les customs c’est loin du mouillage, c’est vrai qu’il nous faudrait un moteur plus puissant pour aller plus vite mais ce n’est pas encore fait, le capitaine a cependant tranché : nous allons retourner sur Nouméa pour aller chercher ce fichu moteur neuf et on sera tranquille (vu que celui de 250 chevaux ci-dessus ne peut pas faire l’affaire, c’est ballot).
Il n’est écrit nulle part dans le ciel que l’on peut toujours trouver ce dont on a besoin au moment où on le souhaite, les customs sont en réunion aujourd’hui, il faudra revenir demain, on revient demain, en taxi cette fois, hier on s’est fait tremper parce que dans le canal y’avait d’la vague, il nous faut nous rendre au bout de la cour inhospitalière dans un bâtiment immense et quasi vide, nous finissons par trouver le gars qui doit s’occuper de notre sortie, il a un bureau minuscule derrière une vitre en verre avec un hygiaphone, c’est plein de trucs empilés et il partage cet espace(si je puis dire) avec un autre individu, nous attendons dans une salle d’attente immense, carrefour de couloirs larges qui partent dans tous les sens, cet immeuble, lui, n’en a aucun … bon, il nous faut payer des droits et trouver à qui payer avant de revenir avec la facture acquittée et dûment tamponnée, nous partons à la recherche de quelqu’un mais ne trouvons que des petits bureaux vides derrière des vitres dans des couloirs qui résonnent comme des gymnases, guidée par une voix au micro je tombe sur une salle remplie de monde qui suit une formation ou je ne sais quoi, en tous cas il y a un diaporama, un micro et du café, le capitaine erre je ne sais où dans ce dédale, pourvu qu’il pense à émietter du pain pour retrouver son chemin, je m’adresse à une femme pour lui demander où et à qui on peut payer, s’il vous plaît on veut juste donner de l’argent, elle m’accompagne jusqu’à un bureau habité d’un monsieur à l’air tout à fait important et lui explique notre cas, le capitaine arrive pile pour payer mais là, problème pour avoir la facture, et sans facture acquittée tout le dispositif se bloque, on nous laisse poireauter dans un couloir qui pourrait abriter un bon quart des réfugiés ukrainiens, nous ne savons que faire, et puis Françoise déboule et vient à notre secours : ici il n’y a pas d’imprimante, il faut aller au service facturation pour faire imprimer notre facture, c’est dans quel bureau ? elle se gausse et nous embarque dans sa voiture pour faire quelques kilomètres jusqu’aux services ad hoc (elle me répond que ce sont les chinois qui ont construit l’immeuble dans lequel elle travaille), attendre notre tour, faire imprimer la facture et revenir, retourner chez le douanier récupérer nos passeports et la clearance de sortie, ensuite nous allons à l’immigration paumée plus loin que nous trouvons grâce à Google Maps faire tamponner nos passeports, une fois tout cela fait il est midi, que serait un tour du monde à la voile sans ces épisodes improbables, ni plus ni moins que d’une tristesse abyssale ! nous avons bien gagné d’aller faire un tour au marché.
la rue principale de Luganville
le marché avec des ignames, du taro, du maniocce ne sont pas des boxes à chevaux mais derrière chaque paire de volets il y a une cuisinière, on a choisi l’omelette plutôt que le poisson pas préparé, on est nareux
Avant de repartir sur Nouméa, en espérant que le moteur désiré sera bien disponible, nous faisons une escale sur la côte Ouest de Malekula, à Metenovor Bay
Il y a un lagon à visiter alors nous mettons l’annexe à l’eau, c’est dimanche, une nuée d’enfants endimanchés se ruent à notre rencontre avec des cris de joie, les filles en robe blanche, elles se tortillent quand je leur en fais compliment, les garçons en chemise blanche et short bleu marine rient de voir les filles se tortiller, tous sont fascinés par mes tatouages et trouvent l’annexe magnifique, ça me fait rire parce que l’annexe est moins remarquable que leurs barques de pêche qui ont des moteurs avec lesquels nous ne rivaliserons jamais, je me demande d’ailleurs avec quel argent ils peuvent acheter ce type de matériel, si c’est avec la vente de leur pêche et de pamplemousses, il faut quelques générations de labeur pour amasser une telle somme, nous demandons l’autorisation qui nous est accordée d’aller visiter le lagon en annexe, les enfants nous disent aurevoir avec des sauts et de grands signes de la main et repartent comme ils sont venus, en courant, sautant et criant de joie, à part l’homme à qui nous avons demandé l’autorisation nous ne voyons aucun adulte, c’est jour de repos.
Et on s’en retourne donc demain sur Nouméa plutôt que de filer directement sur l’Australie …
la nuit tombe sur notre dernier mouillage au Vanuatu
Et c’est pour qui le bonus ?
Les habitants du Vanuatu sont appelés officiellement des Ni-Vanuatu – ou Vanuatais en français -mais quand on a la classe on dit Ni-Van
Le bananier pousse ainsi : une branche feuillue sort de son rhizome, les feuilles s’enroulent les unes sur les autres pour former un faux tronc. Lorsqu’il y a 20 à 30 feuilles un bourgeon floral apparait. C’est à partir de ce bourgeon que va se constituer le régime de banane. C’est une plante hermaphrodite qui se suffit à elle-même pour croitre. Le régime de banane est constitué d’une fleur mâle en bout de tige (la popote) et d’une multitude de fleurs femelles, qui deviendront le fruit.Un plant de bananier est exploité pendant environ 5 ans. Au bout d’un an environ une fleur se forme supportant le régime. Celui-ci met 4 mois à grossir avant récolte. A la récolte, le régime est coupé et le « tronc » est sectionné à la base des feuilles (environ à mi-hauteur). Le tout reste au sol pour éviter ou limiter l’apparition de mauvaises herbes et ainsi en pourrissant cela enrichir le sol. Le reste du tronc permet un transfert de sève au nouveau rejet par gravitation.On prélève un rejet pour faire un nouveau bananier.
Le kava ou kava-kava ou kawa-kawa, ou poivrier enivrant – piper methysticum – est consommé depuis des milliers d’années par les indigènes des îles du Pacifique Sud. Kava signifie amer, son nom tourne autour de cette notion d’amertume. C’est intéressant parce qu’en Pharmacopée Traditionnelle Chinoise, la saveur amère est utilisée pour faire descendre la Chaleur qui agite les gens. Le kava se consommait uniquement à la tombée de la nuit, au moment où le monde des hommes et des ancêtres se rejoignaient. Le moment du kava était aussi une sorte prière afin de demander une bonne récolte, la venue d’un enfant, une bonne santé. Sous l’emprise du kava, certains buveurs rêvaient éveillés et partageaient leur vision. On disait que les ancêtres s’exprimaient au travers d’eux. Traditionnellement, la mixture est réalisée à partir de la racine. Les hommes la mâchent avant de la recracher sur une feuille de bananier. Après l’avoir laissée reposer au soleil, on obtient une pâte qui sera filtrée avec de l’eau et consommée dans une demi noix de coco, la shell. Le kava se boit d’un trait et le résidu en bouche doit être recraché. Le buveur crache à terre, ou en l’air, la première ou la dernière gorgée, selon l’île et la coutume. Mais quel que soit le détail du rite, cet acte a pour symbole de mettre en relation l’intérieur avec le dehors. Un mouvement du breuvage de l’intérieur vers l’extérieur concrétise l’accord total entre l’être et la nature. Au vu de son caractère sacré, les femmes n’étaient pas autorisées à en consommer dans les tribus du Pacifique mais maintenant elles ont le droit d’en boire, aussi il y a un laisser-aller qui va de mal en pis, c’est Marie-Claude qui m’a renseignée sur ce fait qu’elle a constaté au fur et à mesure de ces dernières années. Le kava n’a fait l’objet d’essais cliniques qu’à partir des années 1990. Son efficacité contre l’anxiété a notamment été démontrée grâce à une méta analyse publiée en 2003 par l’indépendante collaboration Cochrane. En 2005, une nouvelle méta analyse allemande, concernant un extrait de kava particulier, le WS1490, a montré que des extraits pouvaient être considérés comme « des alternatives aux benzodiazépines, aux inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) et à d’autres antidépresseurs dans le traitement des troubles anxieux non psychotiques ». Mais le kava présente aussi de sérieux effets secondaires. Au début des années 2000, plusieurs patients traités au kava ont présenté des dommages au foie, parfois très graves. Conséquence : la même année, plusieurs pays interdisaient la consommation de kava et de ses extraits. C’était le cas de l’Espagne, du Portugal, du Royaume-Uni, du Canada, de l’Australie et de la France… Cette éventuelle toxicité serait due, selon certains chercheurs, non pas à la plante elle-même mais au produit que les allemands fabriquaient, ils auraient utilisé les feuilles alors qu’il ne faut prendre que les racines. Malgré tout, les exportations de kava sont en constante augmentation, il y a un boom des bars à kava aux Etats-Unis, et cela fait monter le prix, certains craignent que les Ni-vans ne se tournent vers l’alcool car le marché local va s’effondrer à ce tarif (il est passé de 400 à 1000 vatus le kilo).
J’ai récolté des tonnes de données sur les utilisations médicinales des plantes du Vanuatu, un travail énorme !
Un peu d’histoire : au début du 17 ème siècle, le Portugais Fernandez de QUEIROS part du Pérou et croit avoir découvert le continent Austral qu’il appelle « Australia del Espirito Santo ». En 1768, Antoine de Bougainville quitte la France pour effectuer un voyage d’exploration : il découvre les îles de Pentecôte, Aoba et Aurora (Maevo) qu’il appelle Les Grandes Cyclades. Le Britannique Cook y aborde le 16 juillet 1774 et en dresse un relevé. Il leur donne le nom de Nouvelles Hébrides, qui restera en vigueur jusqu’à l’indépendance en 1980. La plupart des îles gardent le nom donné à cette époque : Tanna, Erromango, Ambrym. En 1789 arrive le célèbre mutin du Bounty, William Bligh. Il découvre d’autres îles et revient en 1792 confirmer ses découvertes. Le commerce du bois de santal, florissant au début du 19 ème siècle, cesse en 1868 pour laisser la place aux blackbirds, recruteurs de main d’œuvre pour les industries de canne à sucre de Fidji et du Queensland, les mines de nickel de Nouvelle-Calédonie, et les plantations de cocotiers des Samoa occidentales. Les premiers missionnaires presbytériens arrivent au Vanuatu en 1839, suivis en 1860 par les Anglicans et en 1887 par les Catholiques. Les infections apportées par les navires (choléra, petite vérole, grippe, pneumonie, fièvre jaune, dysenterie ) provoquent des épidémies dans la population, faisant passer leur nombre d’environ un million au début du 19 ème siècle à 41.000 habitants en 1935. Les premiers colons débarquent d’Europe en 1854. Alors que les Britanniques sont négligés par leur pays d’origine, les Français sont quant à eux soutenus par la France, et prospèrent. En 1882, John Higginson, spéculateur terrien français d’origine irlandaise, fonde la Compagnie Calédonienne des Nouvelles-Hébrides (CCNH). Il acquiert plus de 20 % des terres exploitées par les Britanniques et les chefs locaux. En 1894, rebaptisée Société Française des Nouvelles-Hébrides (SFNH), la Compagnie possède 55 % des terres cultivables du Vanuatu. Pour mettre fin à la rivalité existant entre les deux communautés, les deux puissances coloniales créent en 1887 une Commission navale mixte, reconduite sous la forme d’un condominium franco-britannique. Le 27 février 1906, le Condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides est créé en réponse à l’expansionnisme germanique dans la région. Ces accords établissent une influence égale entre les deux pouvoirs coloniaux, sans souveraineté exclusive. Les Français et les Britanniques ont des droits égaux tandis que les Ni-Vanuatu n’ont aucun Etat officiel. Chaque communauté a des services propres. Il existe deux polices, deux services de santé, deux systèmes éducatifs (ce qui est toujours le cas) deux monnaies et deux systèmes pénitentiaires. Du début des années 60 jusqu’à l’indépendance en 1980, des luttes intestines font rage (j’ai pas le courage de tout raconter, c’est trop compliqué), la République du Vanuatu devient indépendante le 30 juillet. Le nouvel Etat adopte un régime de type démocratique parlementaire. La réalité du pouvoir est détenue par le Premier ministre. Les langues officielles reconnues par la Constitution sont le bishlamar, l’anglais et le français. L’économie est essentiellement agricole. Bien que 95 % du territoire soit impropre à la culture en raison du relief montagneux, l’agriculture occupe 70 % de la population active, et représente plus de 75 % des exportations : copra (55,72 %, les principaux marchés de copra sont les Pays-Bas, la Belgique et la France), kava (19,58 %), bois (17,44 %), bœuf (12,42 %, essentiellement vers le Japon), cacao (6,5 %). Le tourisme, qui emploie 3 % de la population active reste peu développé avec environ 100 000 touristes par an.
(le point rouge c’est là où ‘il y a eu un séisme) ( il y a en souvent)(ça fait autant d’alertes tsunami)
Avant d’arriver sur la première île du Vanuatu, à savoir Tanna parce qu’on veut y voir un truc très spécial, il faut y aller, nous partons donc la fleur aux dents sur le coup de 9h du mat’ (pas mal hein), 150 miles, une paille … sauf qu’on se les tape au près bon plein avec 25 nœuds de vent, le bateau tangue et c’est brutal, impossible de s’allonger dans le carré car on décolle de la couchette, le capitaine et moi sommes allongés tels deux gisants sur la couchette arrière, un traversin entre nos deux corps pour éviter de se rouler l’un sur l’autre, t’avoueras que c’est pas de chance, on n’a pas faim, mais alors pas faim du tout, pourtant nous savons qu’il nous faut manger pour ne pas être malade alors on suçote des biscottes allongés en foutant des miettes plein le plumard, parfois l’un ou l’autre s’assoupit quelques minutes avant d’être réveillé en fanfare par un choc carabiné, parfois l’un ou l’autre a le courage d’aller voir dehors s’il n’y aurait pas un cargo pile là où on passe, t’avoueras encore que ça serait la guigne, la nuit n’en finit pas …
en vrai c’est beaucoup moins joli que mon très joli dessin, et ça éclabousse tout
L’idée c’est d’aller à Lenakel, pas qu’on ait envie particulièrement de passer par là, mais on n’a pas trop le choix pour faire la clearance car oui, il ne faut pas oublier cette satanée clearance, le capitaine a fait tous les papiers et les a envoyés par mail en demandant s’il était possible s’il vous plaît respectueusement de faire la clearance à Port Résolution puisque c’est là que nous voulons aller merci de votre compréhension, il n’a pas eu de réponse, l’idée, donc, est de ne pas transgresser les us et d’aller à Lenakel, y arriver assez tôt pour avoir le temps de faire les paperasses afin de filer de suite à Port Résolution parce qu’il est de notoriété que le mouillage de Lenakel est pourri, entendez par là qu’il est rouleur et ventilé et je dois dire que parfois on en a marre que ça ballotte, c’est rien de le dire. On y arrive quand le jour est levé, il y a des reefs avec des vagues qui déferlent et il faut faire bien gaffe, je n’ai pas pris de photos parce que j’étais ce qu’on appelle décalquée, genre tu penses à rien, juste bonne à faire une chose à la fois, et encore, on met l’annexe à l’eau et on file vers le quai où est amarré un petit cargo, on voit de suite que le quai n’est absolument, mais ce qu’on appelle ab-so-lu-ment pas pensé pour les plaisanciers, on doit escalader un bout de mur visqueux pour atteindre de la pointe d’un pied une marche d’escalier poisseuse, Edmond Dantès qui s’évaderait du château d’If en patinant sur les algues (on se rappellera son réel plan judicieux) , le capitaine ne cesse de me mettre en garde attention ça glisse, fais attention isabelle, mets ton pied là, ça glisse, ta main plutôt ici, heureusement qu’il n’est pas comme ça dans toutes les situations.
Brève présentation afin que vous sachiez où on met les pieds avant que je ne vous emmène plus avant – un condominium c’est un immeuble en copropriété dans un pays anglo-saxon – en droit, c’est l’autorité suprême c’est-à-dire au-dessus de tout, exercée au sein d’un même territoire par diverses puissances (autorité, suprême, tout ce que j’aime)
Le hic avec ce condominium, c’est que certains parlent plutôt anglais, d’autres plutôt français, ça dépend s’ils sont allés dans une école ou une autre, sinon ils parlent le bislama ou bichelamar, qui est un pidgin (langue véhiculaire faite à base d’anglais et de langues d’Extrême-Orient), et il y a en plus 117 autres langues vernaculaires ( = propres au pays) parlées seulement par 275 000 personnes, ce qui revient à dire qu’en moyenne il n’y a que 2350 personnes pour parler une même langue, Françoise nous racontera qu’elle pouvait parler avec sa mère mais pas avec son père car elle ne connaissait pas sa langue, ils pouvaient juste échanger un peu en bislama, bref, on demande à droite et à gauche si quelqu’un sait où se trouvent les customs, on nous fronce-sourcille en guise de réponse, nous signifiant par-là, probablement, qu’on ne capte rien de rien, et puis nous voyons une bicoque avec un panneau office de tourisme, dieu existe, dieu pourvoit, je ne le dirai jamais assez, le gars derrière son comptoir a fait des études à Nouméa et parle français, alléluia, il téléphone au gars des customs qui viendra avec sa bagnole tout à l’heure, on a le temps d’aller chercher des sous à un distributeur ou dans une banque ? oui on a le temps, il faut juste surveiller si on voit passer la caisse du douanier (j’ai enfin compris que les customs ce sont les douanes, customs est un faux-ami car ça ressemble à customer, le client, alors quand je pensais qu’on demandait aux gens où se trouvaient les clients, je n’étais pas étonnée qu’ils ne le sachent jamais, des clients de quoi ? En même temps, ils ne savent jamais non plus où se trouvent les douanes, je ne suis pas plus avancée d’avoir compris le truc, j’ai juste l’air moins con) (je ne l’ai pas dit au capitaine, ne vendez pas la mèche)
le marché de Lenakel
On se fait expliquer où trouver un ATM (partout où je suis allée dans le monde, on demande où on peut trouver un èye-ti-ème et tout le monde sait de quoi on parle), il y en a 2, aucun ne fonctionne, à la banque on nous renvoie aux distributeurs, et de retour aux distributeurs, ça ne fonctionne pas plus, on y croit alors on fait quelques allers-retours, je guette toutes les voitures pour voir si le custom passe, on nous apprend qu’il y a une panne d’internet alors on peut se brosser pour retirer des Vatus, soit la monnaie locale. Mais dieu existe, dieu pourvoit, et le capitaine est en l’occurrence l’épée de dieu, son glaive, sa machette, son couteau-suisse : il a des dollars américains sur lui et peut les changer dans un Western Union, je l’attends sur le trottoir parce qu’à l’intérieur il fait une chaleur de gueux et, comme vous le savez, quand je ne dors pas et que je ne mange pas assez, je tombe dans les pommes, on va éviter. Et je fais bien car je vois passer un gros pick-up de mégalo flanqué d’un imposant autocollant des customs, alors je lui fais un grand signe dont il se contrefiche et lui court derrière avec mes sabots en plastique, le douanier se gare et descend de sa voiture, il est immense et large et moustachu et noir et chauve avec des petits yeux qui me regardent comme une merde, c’est pas gagné de réussir à faire nos paperasses vite fait, je lui chante mon petit couplet que hello Sir (je caresse dans le sens du poil) we arrived this morning in the sailing vessel just here (signe du doigt l’appui) and we want to do the clearance please, il me répond en anglais qu’il faut retourner au bateau et qu’on sera appelé à la VHF, je lui demande si on devra lui donner du pognon, genre I must give you money ? (je ne sais pas si j‘‘aurais dû dire « do I must give you money ? » ou autre forme interrogative, je suis un drame, ma frangine va être effondrée) et là il me regarde comme si je voulais le corrompre, ses petits yeux enfouis dans son visage moite de chaud me fusillent, je voudrais lui dire que je voulais juste savoir si la clearance a un coût, je cherche encore les mots, mais il a tourné les talons et m’a plantée là, je vais éviter de tout raconter au capitaine si jamais on nous laisse poireauter 2 jours ici pour me punir d’avoir voulu suborner un officiel, il faut filtrer ce que l’on dit, le monde est rempli d’incompréhension en tous genres … je retrouve le capitaine et lui transmets qu’il faut retourner au bateau attendre qu’on nous appelle à la VHF, mais d’abord on passe acheter une carte SIM Digicel, la boutique c’est un container rouge, une nana m’installe une carte SIM en m’expliquant le système local, c’est dingue que ça ne soit pas le même partout, un des plus compliqués c’était en Nouvelle Calédonie, quand je voulais recharger ma carte, déjà il fallait que l’application fonctionne, ensuite ça m’envoyait un code par mail, il fallait que j’appelle un numéro de téléphone et que je tape le code que j’avais reçu, enfin tous les jours il fallait que j’envoie IMD par SMS sinon ça se coupait, et le gars qui a inventé ça a été payé, bref, la nana me donne 3 numéros à appeler pour faire ceci ou cela, je lui redemande 2 fois et finit par le lui faire écrire sur bout de papier, je réclame une facture, elle me regarde interloquée, pourquoi pas une locomotive, elle ne doit même pas savoir de quoi il s’agit.
On repart donc sur le bateau, en manquant de se faire aplatir entre le petit cargo et le quai quand on reprend l’annexe, et on nous appelle 1 heure plus tard : il faut revenir sur le quai, les papiers se font debout à côté du pick-up de Roméo qui est venu s’occuper de nous, il est bien plus gentil que l’autre de ce matin, une fois reparti puis revenu avec le bon tampon à appliquer sur les papiers, il nous enjoint d’aller à l’immigration, peut-il nous y emmener lui proposé je, non, il faut prendre un taxi, soit. Nous trouvons un taxi devant le marché, il y a des taxis devant tous les marchés du monde.
à gauche, les locks du conducteur qui trafique sous son volant pour démarrer sa chiotte
Chouette taxi, très couleur locale, on serait dans un film qu’on trouverait ça cliché, le conducteur bidouille sous son volant pendant 5 bonnes minutes avant de réussir à le démarrer mais c’est parti, c’est cool, on va voir du paysage, quand la route monte il donne des petits coups de frein secs, ce qui est surprenant car les freins sont plutôt destinés à la descente crois-je bien, on comprend vite qu’ils ne marchent pas terrible les freins, le pacifiste rasta me donne l’impression de craindre que sa chignole ne se mette à dévaler en marche arrière, je suis contente d’arriver, il faut finir la route en montant à pied une piste raide et défoncée jusqu’au bureau de l’immigration, comme je marche le nez en l’air je vol-plane et me vautre dans la terre, ça me cochonne tout mon bermuda et mon tee-shirt, j’arrive sale comme un peigne et en boitillant dans le bureau, il y a des jours où on est moins à son avantage que d’autres…
Un peu de Lenakel
Une fois les papiers faits en bonne et due forme, on rentre en stop, le premier pick-up qui passe nous prend, un autre fonctionnaire de je ne sais plus quoi, tu vois, dis-je au capitaine, c’est pour ça qu’il faut prendre les gens en stop quand on a une voiture, comme ça on est pris quand nous on en fait, c’est la loi du Karma, il sourit en haussant les sourcils d’un air on ne peut plus dubitatif, c’est tout lui la dubitation.
Il est 14 heures, on arrivera de nuit à Port Résolution mais on y va, sachant qu’on sera au près et qu’on va encore se faire secouer mais ici ça roule trop alors aucun intérêt de rester, donc hisse et ho. Le capitaine part faire un somme quand la nuit tombe en me confiant la bonne marche du navire si je puis dire, il pleut d’une bruine toute bretonne alors je reste à la table à carte avec la télécommande du pilote en main, à chaque risée, et les risées se suivent, le bateau gite et lofe (giter fait lofer, le capitaine m’a expliqué pourquoi, euuuuh, une histoire de couple de rappel peut-être ? Archimède quelque part dans l’histoire ? …bon, il suffit de retenir l’essentiel : giter fait lofer) (pour les néophytes, et bien que j’expliquasse différents concepts au fil de mes articles, giter = pencher et lofer = se rapprocher du vent), je corrige le cap, en plus on longe la côte, je ne veux pas finir comme Bright Star, rappelez vous de Bright Star, le catamaran de Franz, le copain de Sylvain et Isabelle d’Oxygen que nous avions rencontrés au Tuamotu et avec qui nous avions passé un très chouette 15 août ! Et bien Franz est retourné vivre en Australie après avoir fracassé son cata sur un reef, on ne sait pas s’il était endormi ou bourré, toujours est-il … Quand le capitaine émerge, et je dois dire que j’admire qu’il soit capable de roupiller comme un enfant quand on a du vent, des vagues et de la gite ainsi que nous en avons, il regarde notre trace sur Navionics et s’exclame
– Tu t’es débrouillée comme un chef !
Je ne sais jamais s’il se fout de ma gueule, il me félicite sur le même ton que si j’avais réussi à empiler des cubes.
L’arrivée se révèle un peu tendue dans la baie de Port Résolution, il fait nuit noire, l’entrée de la baie est étroite et il n’y a pas beaucoup de fond, pour affaler on y va dare-dare, je suis à la barre pendant que le capitaine fignole le rangement de la GV, mais où tu vas ?! il m’a demandé d’aller vers les autres bateaux dont on voit les feux de mouillage, et je vais carrément à la perpendiculaire, ça cafouille dans ma caboche, je suis perdue, il me reprend d’urgence la barre et corrige le cap, je comprendrai plus tard qu’il y avait des lumières sur la côte et que je les avais confondues avec les feux de mouillage des bateaux, oublié le tu t’es débrouillée comme un chef … on dîne et on se couche sans se faire prier, que celui qui n’a jamais péché me jette la première pierre.
Le lendemain nous sommes d’attaque, annexe à l’eau, on s’arrête près d’un bateau français pour leur dire bonjour, Bernard, Alice et leur petite Léonie, ils ne sont pas passés par Lenakel pour la clearance, comme nous ils avaient envoyé un mail, on ne leur avait pas répondu non plus mais, forts de leur démarche, ils sont venus directement ici car ils avaient appris qu’un gars des customs vient 2 fois par semaine à Port Résolution faire les papiers pour les bateaux arrivés directement ici, bon bon bon, on dirait qu’on n’est pas malins,
– et pour l’immigration vous faites comment ?
– ah là, il faudra tout de même aller à Lenakel, on va voir si on peut nous trouver une bagnole
Ah ! pas si malins, il n’y a pas de loueur de bagnole dans le coin !
On continue pour aller à terre, à droite il y a une plage avec des pirogues et une ou deux annexes, à gauche une plage vide, le capitaine choisit celle de gauche, c’est un aventurier, moi j’aurais choisi celle où il y a déjà du monde, pas par facilité mais par déduction (par facilité). On slalome dans les cailloux et on tire l’annexe au sec, la vue est belle :
oh la belle vue, les plus sagaces sauront reconnaître Cap de Miol
On déambule sur la plage pour trouver un chemin, nous finissons par en deviner un qui s’enfonce vers l’intérieur et nous nous y engageons, sans trop savoir où nous allons … c’est la jungle, des bouts de chemin s’en vont d’un côté ou d’un autre, nous revenons sur nos pas, tentons les uns ou les autres,
Captain in the jungle
je commence à croire que nous allons nous perdre bel et bien, je me dis qu’on pourra toujours retrouver la mer, c’est comme une boussole, mais à force d’errer de droite et de gauche, on arrive sur un chemin plus large et on tombe sur un gars qui nous fait signe de le suivre, je lui dis que nous voulons aller voir le volcan (we want to go to the vulcano) (c’est ça le truc spécial qu’on est venu faire ici !) et il répond qu’il faut aller voir Stanly, on a gagné notre journée ! que je dis au capitaine, qui me répond qu’il le savait, il l’a lu sur un des sites de navigateurs, Navily je pense, quand on veut voir le volcan il faut trouver Stanly, ça s’écrit peut-être Stanley mais ça se dit Stanly.
Nous entrons dans Port Résolution, du nom du navire de James Cook (encore lui), on pourrait penser qu’il a découvert le Vanuatu mais que non point, c’est le Portugais P. Fernandes de Queirós qui a découvert une partie de l’archipel en 1606, puis d’autres îles par Bougainville en 1768, et enfin Cook en 1774 en a dressé un relevé et lui a attribué le nom de Nouvelles-Hébrides.… des enfants jouent et nous font des signes, des petits garçons hauts comme 3 pommes traversent un chemin la morve au nez, la machette à la main, le regard qui se veut être celui d’un dur, je leur fais des petits coucous de la main, regrette de n’avoir pas de bonbons à leur donner, et puis Stanly arrive, un homme plutôt petit, je ne saurais dire s’il a plutôt 30 ou 40 ans, mince sans être sec, en bermuda et torse nu, il tiraille les poils de sa barbichette l’air ennuyé, nous parlementons car c’est lui le préposé au volcan et le capitaine voudrait y aller aujourd’hui, mais on n’a pas réservé pensé je, ce n’est pas ça qui dérange Stanly :
– Il y a eu un mort ce matin dans le village et c’est moi qui dois m’occuper de tout (il l’a dit en anglais, j’ai compris mais je vous le fais en français, merci de votre compréhension compassion)
Je lui affirme que je comprends et demande si quelqu’un d’autre peut s’occuper de cette affaire, il tiraille sa barbichette avec encore plus de frénésie :
– C’est que c’est le conducteur qui amène les gens voir le volcan qui est mort
Ah crotte. Tintin pour le volcan. Je me garde d’exprimer notre manque de chance et prends un air affligé de circonstance, c’est moche pour le monsieur mais en même temps on ne le connaissait pas, la mort des inconnus a moins de réalité, toujours en triturant ses poils au menton, Stanly prend un téléphone portable dans sa poche pour tenter de trouver un autre conducteur, nous explique qu’il faudra trouver aussi une autre voiture, on devine à voir l’environnement qu’il n’y en a pas à tous les coins de rue, il nous renvoie dans notre bateau en nous promettant qu’il passera nous voir vers midi pour nous dire s’il a trouvé ce qu’il faut, il faudra payer 22000 Vatus (en gros 170 €), les prix sont internationaux ici comme ailleurs, y’a pas de raison.
Nous voulons retourner à la plage où nous avons laissé l’annexe mais tournons en rond dans ce village très étendu, un véritable labyrinthe, des enfants nous déboulent dans les pattes, yacht club ? yacht club ? on répond que oui sans savoir ce qu’ils veulent, ils nous emmènent jusqu’au yacht club dévasté, le capitaine me dit qu’il en avait entendu parler.
l’intérieur du yacht club, quelle tristesse, ça devait être pittoresque de boire un pot ici
Je leur demande où est la plage, et puis where is the beach, ils sont trop petits et ne connaissent ni l’anglais ni le français, ils se marrent comme des fillettes à un anniversaire, et puis une plus grande arrive, elle comprend, nous montre un chemin, on retombe sur la plage avec notre annexe presqu’aussitôt, c’est là qu’on voit qu’on avait fait un sacré détour à l’aller !
A midi, Stanly, cochon qui s’en dédie, passe en pirogue nous prévenir que ça sera possible demain, le lendemain nous nous pointons sur la plage de droite, arrivée directe au bled, c’est Werry qui nous accueille et comme on poireaute un bon bout de temps, je papote avec lui, il me fait goûter des navelles, me montre les arbres qu’il a lui-même plantés près de chez lui, me raconte qu’ici on se soigne en famille avec les plantes de l’île, que chaque famille a des connaissances spécifiques, si on a mal à la tête on va voir telle famille, si c’est mal au ventre c’est une autre, il n’y a pas de guérisseur, la santé de tous est une affaire de la communauté. Le véhicule qui doit nous emmener au volcan nous interrompt, merci Werry.
visitez Lenakel !
Nous pensons, au démarrage, que la piste chaotique va bientôt rejoindre une route plus traditionnelle, mais visiblement la tradition ici ce sont justement les pistes ravinées…
c’est la route principale
… qu’à cela ne tienne, nous en avons vu d’autres, quand soudain le pick-up tourne à 90 degrés et s’arrête devant un hôtel tout ce qu’il y a de plus hôtel où attendent quelques dizaines de personnes et d’autres pick-up, c’est quoi cette histoire ? nous ne sommes pas les seuls à aller voir le volcan ?! ils sortent d’où tous ces gens, mais ils sortent d’où ces acrobates avec leurs costumes de papier ?
Il y a 2 groupes, on nous envoie rondement vers celui où une jeune femme explique en français les règles de sécurité au bord du volcan, dit que ça gronde et que ça tremble et qu’il ne faut pas courir au bord du cratère, l’autre groupe est anglais, vous v’nez d’où ? je demande, ils viennent ici pour voir le volcan, dorment dans cet hôtel et repartent ensuite, d’autres retournent directement à l’aéroport, ils pensent déjà aux 2 heures de piste qui les attendent encore avec des mimiques de condamnés, on croit arriver dans l’île du bout du monde et on tombe sur une attraction touristique, c’est dingue, on nous fait signer une décharge comme en Amérique et remonter en voiture pour continuer vers le volcan en procession, je me crois dans le Pic de Dante, je n’en reviens pas.
à la queue leu leu
On nous débarque sur un parking et on monte en file indienne sur le chemin balisé jusqu’au cratère qu’on entend gronder …
la même coupe de cheveux exactement
Le volcan Yasur sur l’île de Tanna est le plus accessible des volcans en activité dans le monde, il doit son nom, en langue locale, au dieu qui est à l’origine de la création de l’archipel du Vanuatu.
Il y a des excursions quotidiennes pour les personnes qui viennent le voir du monde entier, nous attendons que la nuit tombe pour mieux voir les projections de magma, le vent souffle et il fait frisquet, je sors mon bonnet.
on est au vent, ça évite de se prendre les bouffées de souffre dans les narines et de voir les gens tomber comme des mouches
Le sol est meuble et je ne me risquerais pas à aller le voir de trop près mais je m’avance tout de même …
ça gronde et ça vibre sous les pieds, c’est encore mieux que Disneyland
Plus la nuit tombe, plus on voit mieux
Le capitaine est au bord du gouffre
Il est l’heure de rentrer, le spectacle est terminé, on repart avec nos lampes frontales, un autre pick-up nous ramène à Port Résolution, je dis au capitaine que la route fait partie intégrante de l’aventure, il me demande si j’ai aimé, tu penses, j’ai adoré !
Demain on change d’île.
ils ont des super belles poules à Port Résolution
And now, here it is more and more especially for U !
Dans le Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas, Edmond Dantès prend la place de son ami décédé dans le sac mortuaire et est jeté à la mer par les gardes de la prison (il ne patine donc point sur les algues d’une escalier en pierre, mais dans une autre version il aurait tout a fait pu). Ce récit d’évasion a donné lieu à une épreuve de nage en mer de 5 km qui se déroule tous les ans à Marseille : le Défi de Monte-Cristo.
La loi du Karma : est une loi universelle qui peut se résumer au proverbe on récolte ce que l’on sème. Elle met en avant l’idée selon laquelle chaque action entraîne une réaction. Ainsi, l’énergie (pensée, action) que nous mettons dans le monde a une répercussion, immédiate ou future. On parle également de la loi de cause à effet. Notre vie entière est régie par un système d’action-réaction ou de cause à effet. D’après les croyances hindoues, tout ce qui nous arrive a lieu en raison des actions passées et les actions du présent affectent les vies futures. La loi du karma nous permet de comprendre que notre vie actuelle est à 100 % le résultat de nos actions, paroles et pensées précédentes. Elle nous rappelle par ailleurs que chaque action que nous entreprenons est comme une petite graine que nous mettons sous terre. Elle finira par pousser et, tout comme dans la nature, certaines graines murissent plus rapidement que d’autres. Ainsi, l’effet de certains de nos actes peut être rapide et pour d’autres pourraient prendre des décennies, voire des vies. Mais, une chose est certaine, ils nous reviendront et nous devrons faire face au résultat. D’après la loi du karma, l’énergie revient à nous tel qu’elle a été mise en œuvre. À l’image de la balle de tennis qui rebondit une fois lancée contre un mur, ce principe stipule que chaque action, parole ou pensée nous revient soit en mal soit en bien. Chez les hindous, chaque vraie bonne action engendre le dharma et chaque mauvaise actionne une dette karmique. Si nous voulons donc avoir un bon karma (la paix, l’amour, l’harmonie, la prospérité, etc.,), nous devons agir en conséquence.
Pourquoi le bateau lofe à la gîte (vous me direz si vous avez retenu quelque chose, ou même simplement compris ce que le capitaine a tenté vainement de m’expliquer) (ça me ferait chialer si je devai apprendre ça pour une interro) : https://www.culture-maritime.com/fr/page-he5_cours.xhtml
L’inénarrable Pic de Dante, avec l’incommensurable Pierce Brosnan, Dante’s Peak, à ne pas confondre avec la chanson Don’t speak de No Doubt : https://youtu.be/js_9broS1NI – et la chanson si vous êtes un nostalgique de 1995, aaaaah 1995 ! https://youtu.be/1leInEAlbjY
C’est samedi, bon sang ce que ça passe, on s’en retourne à l’anse Majic de la baie de Prony pour dormir tranquillou avant de continuer le dimanche sur Lifou, une des îles Loyauté, on en a en gros pour une vingtaine d’heures alors pas besoin de partir tôt, on se rend sur Wé avec un bon vent au portant, ça réconcilie avec la plaisance et c’est fou ce que ça me soulage, la photo d’en haut c’est Lifou au petit matin, comme vous le constatez c’est tout plat, quand on voit une île on a l’impression qu’on est presque arrivé mais c’est trompeur, souvent il y a encore un bon bout de chemin à faire, surtout si on doit en faire le tour. Lifou c’est Drehu en langue drehu, et l’origine du nom de Loyalty Islands remonte aux navires de commerce britanniques qui ont découvert fin du XVIIIe siècle des insulaires honnêtes et amicaux, le ton était donné.
je vous ai mis le parcours en rouge, je vous mâche le boulot (en vrai, on a serré plus près de l’île, on évite le chemin inutile)
Nous arrivons enfin dans la marina de Wé, toute petite la marina, et pas profonde, nous avançons avec l’œil rivé sur le sondeur, il y a longtemps que nous n’avons pas râclé le fond et ce n’est pas aujourd’hui que nous allons réitérer ce genre d’exploit nous sommes-nous promis en notre for intérieur chacun de son côté, on nous a indiqué une place il y a 2 jours par mail parce qu’aujourd’hui c’est lundi mais c’est Pentecôte, tout est fermé, no body à la capitainerie, heureusement une nana qui habite sur un bateau voisin nous file un badge pour nous permettre de sortir du ponton afin, entre autres, de se rendre aux sanitaires … les sanitaires ! bon, le WC passe encore, il est relativement récent, je lui file un petit coup de nettoye et puis ça va, mais la douche, la douche ! elle n’a jamais dû voir d’éponge, la vasque est crasseuse, vaseuse, poisseuse, je me lave sur la pointe des pieds que je désinfecte ou quasi une fois revenue au bateau, une fois cette précaution prise je range je lave j’essuie (à l’occasion je pique aussi, à la machiiii-neuh), le capitaine s’en va faire un tour, ici la nuit tombe tôt, elle est déjà répandue partout quand il revient, un peu dépité, mais pourquoi ce faciès désappointé ô capitaine ?
– biiiiiin, c’est que je suis parti pour trouver un resto mais ….
Mais il n’a trouvé qu’un snack chinois et il a réservé car c’est MON ANNIVERSAIRE !
le snack chinoisde Wé, ouvert les jours fériés, ouvert le soir, j’irai allumer un cierge
C’est tellement gentil d’y avoir pensé (en même temps il est entraîné depuis moult, c’est le même jour que sa maman), je commande des crevettes et du riz, le capitaine un Pad Thaï (jubilation contenue) et, incroyable, ils ont du vin, une petite bouteille comme dans les avions dis donc, du pays d’Oc, à se croire à la maison, ça fait l’affaire, je n’aurais jamais cru trouver un resto quel qu’il soit sur cette île quand je vois comme on a ramé sur le Caillou ! Après avoir fêté dignement l’évènement nous nous couchons tôt, demain on fait le tour de l’île donc il faudra tomber de la couchette dès l’aube pour rentabiliser la location de la voiture, le capitaine est très à cheval sur la rentabilité.
Aussitôt tombés de notre couchette, route vers le Nord, baie du Santal, la grande baie côte Ouest, du santal mesdames messieurs, oui, du santal ! je veux voir les forêts de santals ! rien que d’y penser j’ai son odeur voluptueuse qui m’envahit, mmmmmmh du santal ! Dès le découverte de Lifou (attribuée au navigateur français Jules Dumont-d’Urville en 1827 qui a établi une cartographie complète des îles Loyauté en 1840) l’appât du bois de Santal a attiré des trafiquants, mais loin de nous l’idée de trafiquer quoi que ce soit, d’autant que pour couper un arbre il faut l’accord des chefferies et des clansgardiens de la terre, ça ne rigole pas, le grand chef Ukeinessöti Sihaze a validé la coupe de bois de santal vert par un acte coutumier avec une condition : que le bois soit vendu à une usine de santal basée à Lifou, il n’a pas perdu le nord. La bonne nouvelle c’est que pour un arbre coupé, l’exploitant doit en planter trois, il faut quand même attendre 25 à 30 ans pour que l’arbre atteigne sa maturité, il ne faut donc pas couper à tout va, déjà qu’il a pénurie et que des chimistes travaillent sur des molécules de substitution comme le Sandalore ou le Polysantol… je vous le dis parce que quand on utilise une goutte d’Huile Essentielle de Santal, on ne sait rien de tout ça, on est au bout de la chaîne sans se douter … doutons nous, doutons nous !
Le Santal désigne certains bois appartenant principalement au genre Santalum, de la famille des Santalacées. Ces espèces d’arbres poussent naturellement en Inde, au Népal, en Australie, en Nouvelle-Calédonie, au Vanuatu et à Hawaii.
Outre le fait que la Maison Chanel utilise les essences du santal dans ses parfums et soutient depuis 2009 la filière néo-calédonienne, ce bois a des vertus thérapeutiques qui se révèlent un tantinet moins glamour, à savoir une action contre les hémorroïdes (ainsi que les varices et tous les troubles de la circulation sanguine et lymphatique). Il est également antalgique et anxiolytique. Bien. Mais encore ? Son parfum pénétrant et boisé sert il à autre chose si tant est que les odeurs aient un effet sur les êtres (si oui tapez 1, si non tapez 2) ? … et bien sachez que, après avoir apaisé les douleurs hémorroïdaires et calmé l’esprit, il ouvre le cœur à l’amour et aide à la méditation comme c’est le cas dans la tradition bouddhiste depuis des millénaires, et cela va encore plus loin : le Bois de Santal possède des vibrations spirituelles très fortes, on le brûle lors de rituels à la Pleine Lune en le mélangeant avec de l’encens naturel Tibétain (ou Frank Incense).
L’encens du Bois de Santal, quant à lui, est l’un des plus puissants dans le monde ésotérique. Il apporte la chance et la fortune, conjure le mauvais sort et brise la malchance surtout si on le combine avec de la lavande, on l’utilise dans les rituels de sorcellerie liés à la protection, à la guérison et lors d’exorcismes (faudra que j’essaie avec le capitaine, sors de ce corps Florence Arthaud !)
Si ça vous dit un peu de magie, voilà unrituel qui ne mange pas de pain : faites un vœu, puis écrivez le sur un copeau de Bois de Santal, et brûlez le dans un encensoir (ou un chaudron si vous êtes piqué.e de sorcellerie et disposez de tous les accessoires liés à cette noble pratique). Restez là surtout car il faut regarder le bois brûler tout en visualisant le dit vœu (conseil pratique, écrivez un vœu concis sur un petit morceau de bois, sinon vous en avez pour des plombes), et partagez moi vos succès et insuccès surtout, que l’on puisse valider ou non ce rituel.
Enfin, et parce que ce sujet me goûte, je vous livre encore ces deux pépites : les graines de Bois de Santal aident à augmenter son propre niveau spirituel quand elles sont portées en collier et enfin, répandre de la poudre de Bois de Santal dans une pièce disperse les mauvaises ondes et les esprits malfaisants, vous êtes parés (j’ai l’air de me moquer mais pas du tout, c’est très sérieux et ça n’empêche pas de plaisanter)
« S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort »
du talentueux Pierre Desproges
Le cap Aimé Martinau Nord de la baie du Santal
On roule, et au passage nous nous arrêtons à la Pointe d’Easo et là, surprise ! nous voilà à Lourdes, accueillis par cette sculpture … comment dire …
Ma curiosité piquée, nous suivons le chemin indiqué et arrivons à l’église Notre Dame de Lourdes, qui l’eût cru car ce lieu a été tabou et inaccessible pendant des siècles, mais un projet de phare inabouti et une installation d’un poste militaire supprimé en 1870 plus tard, une voie était tracée, le Père Fabre en a profité pour y fonder un sanctuaire et faire venir une statue de la Vierge qu’il a fallu hisser et tirer par des sentiers rocailleux et escarpés jusque là :
2,5 mètres et 2 tonnes la pucelle
Après cet arrêt marial et la lecture de ces prières, nous remontons tout au Nord et arrivons aux falaises de Jokin, c’est là que nous rencontrons Clarisse.
Elle est femme de chef (j’apprendrai plus tard de Christiane et sa petite moue de dédain, qu’il ne s’agit en fait que d’un petit chef), n’empêche que petit ou pas, Clarisse nous prévient de ne pas passer par la chefferie sans elle, sinon il pourrait nous arriver des bricoles, nous savons que les kanak ne sont plus cannibales, mais on ne va pas aller chatouiller un chef non plus (des fois j’ai lu que kanak était variable, d’autres fois invariables, alors je l’accorde ou pas, c’est selon). J’évoque avec elle les soins de la famille, parce que jusqu’ici j’ai entendu un peu de tout, j’attends toujours de rencontrer un guérisseur qui m’en raconte parce que jusqu’ici la règle c’est le silence (tout doit rester secret, c’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle cette médecine Kanak n’est pas reconnue, en plus chacun y va de ses propres recettes, ça ne facilite pas les choses), ou alors ça sent un peu l’entourloupe si je puis me permettre :
Clarisse éclate de rire, me réponds que les zoreilles croient ce genre de truc mais que ce sont les tantes qui soignent les membres de la famille et pas des guérisseurs, que les recettes de transmettent entre les femmes qui connaissent les plantes, elle-même demande conseil aux vieilles femmes et finit par connaître ce dont elle a besoin pour traiter les maux classiques de sa famille, par exemple pour soigner le muguet des enfants elle prend 3 feuilles de noni qu’elle découpe, passe au feu, roule et fait infuser, et pour en passer le mauvais goût, 3 feuilles de fougère qu’elle infuse également, elle me montre une plante de son jardin dont elle utilise le jus pour les problèmes d’oreille (on dirait du lis des bois tacheté, Clintonia Umballulata, mais je ne l’affirme pas), elle se sert également de l’huile du coco germé pour les plaies (l’huile à l’intérieur de la noix tombée de l’arbre et où pousse un nouveau coco), me parle de l’utilité des cosses d’un arbre dont elle ne connaît pas le nom, je lui suggère le flamboyant mais elle ne sait pas. Elle-même a eu recours à des plantes médicinales, notamment pour être fertile, on ne lui a pas demandé son avis et on lui en a fait boire, mais elle a hissé le drapeau blanc au bout de 6 enfants, elle me parle du jus des banians que l’on fait boire aux femmes et aux hommes aussi pour les rendre fertiles, elle ne veut plus d’enfant, je lui demande si elle a une contraception, oui, elle a demandé à son gynécologue de lui prescrire le même mode de contraception que celui qu’il prescrit à sa femme, alors il a arrêté de lui prescrire la pilule et a changé pour un stérilet aux hormones … elle me dit que lorsqu’elle prend des plantes, c’est pour faire son devoir envers la médecine kanak après avoir fait son devoir envers la médecine des blancs …en fait, la médecine pour les kanak, c’est un mélange de coutumes et de modernité avec une lutte entre les deux, Clarisse me dit qu’il est souvent plus facile de recourir à des médicaments que de prendre sa voiture pour aller chercher je ne sais quelle fougère dans la forêt, que lorsqu’une femme revient de l’hôpital avec un traitement médicamenteux, le guérisseur (ah ! donc il y en a !) (il y en a de moins en moins et ils sont de moins en moins bons, tout se perd, on m’a dit que c’est pareil pour les grands chefs, ils ne sont plus aussi grands) lui intime de ne pas les prendre et lui donne des plantes en échange, c’est comme ça notamment qu’une dame diabétique a eu une gangrène … je raconte à Clarisse que le fils d’une amie fait actuellement un remplacement à l’hôpital de Nouméa, il est radiologue et a dit à sa mère qu’il n’a jamais vu ailleurs des radios avec des problèmes aussi avancés, Clarisse me répond que beaucoup de personnes n’avouent pas quand ça ne va pas, car la maladie est vue comme une punition, elles ont honte et se cachent, et ne se soignent donc pas … au final, il y a 4 médecines :
La médecine des maux de tous les jours : des pratiques familiales aident à se maintenir en forme et les bobos sont soignés par la pharmacopée familiale. Les blessures qui se voient (fracture ouverte ou plaie purulente par exemple) sont considérées comme étant moins graves que les blessures invisibles (mal de tête, douleur au ventre…)
La médecine des blancs ou maladies du docteur : c’est la médecine occidentale, arrivée avec les colons. De nombreuses nouvelles maladies ont été introduites lors des vagues de colonisation (lèpre, tuberculose…). Certaines maladies n’ont pas de nom en langues kanak. Par exemple, le mot cancer n’existe pas dans les langues locales. C’est le mot blessure qui est utilisé pour nommer cette maladie. Les malades qui consultent les médecins occidentaux en attendent une guérison rapide (en métropole aussi)(et je vois la même chose avec la Médecine Traditionnelle Chinoise).
La médecine pour réparer une faute : les malades y ont recours lorsque des symptômes perdurent et que la médecine occidentale semble inefficace. Le terme malheur est préféré à celui de maladie lorsqu’une personne est confrontée à des pathologies longues où les traitements sont inefficaces. Les kanak attribuent ces malheurs à une faute originelle commise par le malade. Cela peut être une transgression, un comportement irrespectueux envers un oncle, un chef ou un vieux, un oubli ou un geste défaillant lors d’un rituel (faut pas se louper). La maladie est perçue comme le signe d’une sanction de la part des esprits des ancêtres qui font un rappel à l’ordre. Dans son parcours de soin, le malade doit alors identifier la faute originelle, puis la réparer et obtenir le pardon du clan lésé (les ancêtres et leurs descendants) pour améliorer son état de santé. Alors ça, c’est le genre de truc qui me fout en rogne : au lieu d’avouer leur incompétence devant un cas, les soignants lui renvoient la balle en le culpabilisant, c’est malhonnête et honteux, ça se fait couramment chez nous aussi, ne serait-ce que les toubibs qui disent que le problème est dans la tête quand un traitement n’a rien donné, vraiment on n’est pas encore bien loin de ce genre d’ânerie …
La médecine pour désenvoûter : elle intervient pour contrer des malheurs provoqués par la jalousie d’un tiers ou liés à une faute grave comme l’intrusion, volontaire ou non, dans un lieu tabou. Un ancêtre malveillant envahit le corps du malade et peut le conduire à la folie, voire la mort. Seuls des spécialistes ont la capacité d’identifier l’origine du mal et désenvoûter le malade. Dans les grandes chefferies du Nord et des îles Loyauté, les grands chefs sont souvent entourés de spécialistes de la guerre rituelle qui punissent tous ceux qui menacent leur autorité ou leur manquent de respect. Je voudrais bien voir ce qu’ils appellent manquer de respect, a priori élever un avis contraire est pris comme manque de respect, comment faire évoluer les choses en ce cas !
Clarisse m’avoue qu’elle a découvert la Lumière et qu’elle prie Dieu, qu’elle ne croit plus aux superstitions kanak, moi ça me paraît passer d’une superstition à une autre, mais bon, on peut penser que le progrès passe par là … Avant de se quitter, elle tient à nous faire visiter la Case du Chef, être accompagnée d’elle nous sert de laisser-passer, je suis hyper émue de pénétrer dans la hutte, je dirai plusieurs fois hutte, elle me reprendra à chaque fois, c’est une case, pas une hutte.
Clarisse nous a donné une papaye et nous avons mangé de l’igname que les sujets ont offert au chefcomme le veut la coutume – je ne me lasse pas de changer la tête du capitaine 😄
L’entrée à droite est pour le chef et la femme du chef, l’entrée de gauche pour les manants :
Il faut toujours faire du feu pour que la case ne pourrisse pas avec l’humidité, ça fume encore mais il va falloir faire quelque chose Clarisse ! Le poteau central représente le chef et les soutiens les sujets, il y a toute une symbolique très complexe pour chaque partie de la case (je vous épargne le sujet)
du beau boulot !
La case fait office de lieu de cérémonies, de lieu de vie ou encore elle sert de local annexe, elle est ronde pour favoriser la discussion, Clarisse me dit que lors du dernier cyclone, tout le monde s’est réfugié dans la case qui n’a pas bougé alors que les autres maisons ont été détruites en tout ou partie, le vent n’a pas de prise sur ces cases … visiblement la case sert aussi à étendre le linge quand il pleut dehors, je ne sais pas comment le prennent les ancêtres depuis l’au-delà mais ça risque de filer une bonne et longue maladie à je ne sais qui (à moi peut-être si d’aucuns pensent que je me gausse)
tous les beaux tissus sont des cadeaux pour la coutume, c’est pratique la coutume
Après avoir quitté Clarisse, nous finissons le tour de l’île, passons par la baie des tortues,
voyons des églises un chouïa mégalos
et puis des cases presque partout, ici on sent la tradition à plein nez, Christiane nous expliquera qu’il y a de plus en plus de cases qui ne sont pas entretenues parce que les jeunes s’en vont et il n’y a plus de bras pour entretenir le feu à l’intérieur, ci-dessous un petit florilège de cases, belles ou en déconfiture, un établi comme on en voit souvent et qui servent à vendre des bananes ou des ignames au bord de la route, des cimetières pleins de couleurs et puis Louis ! que nous avons pris en stop et qui a pris la pose pour que je le photographie :
Parfois des barbelés interdisent d’aller sur une plage ou le bord d’une falaise, même dans des endroits indiqués comme touristiques
Nous allons déjà laisser Lifou derrière nous, je peux dire que ce pays Kanak m’a fascinée, son histoire, ses coutumes, ses plantes, ses secrets, ses femmes, je suis conquise, quelle chance d’être passée par là ! … maintenant, direction le Vanuatu, je suis prévenue, on va devoir faire du près, heureusement ça n’est pas loin, 150 NM de Wé jusqu’à Lenakel, une paille !
une carcasse de voiture transformée en jardinière, une nouvelle vie !
A little bit more pour les fanatiques :
Anecdote à propos du cannibalisme kanak : En novembre 1856, Le Messager de Tahiti publie la lettre d’un colon installé à Kanala où il est le seul Blanc. Il écrit à un ami : « Mon cher docteur, je suis au milieu des sauvages, il est si rare de voir entrer ici un navire, que je puis me regarder complètement en dehors de la civilisation… Ils sont anthropophages, et j’ai assisté à plusieurs festins de chair humaine. Quand une tribu est en guerre, elle envoie en cadeau à une tribu son alliée les deux ou trois premiers prisonniers qu’elle fait ; le chef reçoit ce cadeau avec pompe, rassemble tout son monde, leur fait voir les captifs, leur fait un discours avec une volubilité à perdre haleine. Le discours fini, les danses commencent, accompagnées de hurlements et de cris épouvantables. Ils m’ont envoyé chercher plusieurs fois pour assister à leurs festins […] Le chef aliki leur distribue les membres du mort. Un de ces Indiens, prenant un des mollets, me dit que ce morceau est le plus délicat de tout individu. Pour remplacer le couteau, qui leur manque, ils se servent d’une feuille de roseau, avec laquelle ils enlèvent de belles tranches, les mettent entre deux feuilles de bananiers, et les font cuire sur la braise. Ils m’ont offert plusieurs fois de partager leur repas, me disant que c’était excellent ; je leur ai fait comprendre qui les Oui-Oui ne mangent pas leurs semblables. Oui-Oui, c’est le nom qu’ils nous donnent. »
Dans cette médecine kanak il y a des devins, des voyants et des guérisseurs : le devin pratique la technique divinatoire. C’est toujours un homme. Il est l’héritier d’une tradition qui se transmet au sein du clan et communique avec les ancêtres par des rites et du matériel de cérémonie contenu dans un panier. Il est également le prêtre et le guérisseur de son groupe. Le voyant (peut être aussi guérisseur) est une personne qui a un don de voyance. Cela peut être un homme ou une femme. Son don n’est pas forcément hérité et a pu être contracté au cours d’un événement. Le voyant établit son diagnostic en faisant des rêves, en interrogeant le malade et sa famille, en récitant sa généalogie et en communiquant avec les ancêtres. Le voyant propose un traitement s’il est aussi guérisseur. Les guérisseurs ont le droit de soigner. Ils proposent des traitements et pratiquent des rituels pour soigner à la fois le corps, l’esprit et les conflits. Leurs connaissances proviennent d’un héritage oral séculaire au sein des clans. Ils sont réputés par le bouche-à-oreille lorsque leurs remèdes sont efficaces Chaque guérisseur possède son propre savoir-faire, sa propre pharmacopée et sa spécialité. Certains fabriquent les médicaments d’autres communiquent aussi avec les esprits (voyant ou devin), certains ont des aptitudes pour la petite chirurgie : soigner des fractures ou l’extraire un bout d’os ou de corail dans le corps , d’autres jettent un sort. Le traitement par la magie est pratiqué à l’aide de petits paquets ficelés, les waceng, contenant des plantes spéciales, une pierre, des phanères (poils, cheveux, cils, ongles) ou un os.
Pourquoi la MTK, Médecine Traditionnelle Kanak, n’est pas reconnue légalement : La société kanak est une société initiatique : certaines choses ne peuvent circuler que dans un cercle étroit d’initiés. Les groupes, segmentés en tribus, clans, lignages, ont des connaissances, des savoir-faire qui leur appartiennent en propre, liés souvent à un ancêtre spécifique. Et, à l’intérieur des groupes, certaines personnes, hommes ou femmes, ont acquis des pouvoirs, la notoriété venant avec les résultats obtenus. Les savoirs ne sont pas tous concentrés entre les mains des mêmes individus. Et la recette de telle ou telle médecine, qui est la propriété d’un groupe, ne peut pas être transmise au public. Dans certaines croyances, le secret sur les médicaments est aussi lié au fait qu’une divulgation de certains savoirs ferait disparaître leur efficacité. De plus, l’usage des tradicaments est en principe soumis à une autorisation coutumière et c’est un remède secret – doublement interdit par le droit français car les seuls produits de soins licites sont les médicaments autorisés (csp, art. L5121-8) et le droit interdit les remèdes secrets dont la composition exacte est inconnue.
Quelques utilisations médicinales kanak de cette luxuriante végétation !
Le Santal, déjà évoqué plus haut – Santalum austro-caledonlcum : le jus des feuilles écrasées est utilisé en massages légers sur les hématomes et les contusions. Dilué et bu il procure un soulagement respiratoire mis à profit dans les affections broncho-pulmonaires. Une plaque d’écorce interne et odorante grande comme une paume et prise à la base du tronc, râpée et macérée dans un litre d’eau froide pendant quelques minutes fait le même effet. Il s’y ajouterait une action aphrodisiaque qui est également recherchée dans les onctions parfumées à l’essence de Santal. La cuisson rend le Santal antiseptique. Les écorces grattées cuites avec du coco râpé font une pommade qui apaise les démangeaisons de la bourbouille des enfants et l’empêche de se surinfecter . Il faut cuire le mélange dans un morceau de feuille de bananier, au four.
Le faux-tabac – Argusia argentea : si on demande un remède contre la gratte, presque toujours on vous indique le faux-tabac. Il en existe beaucoup d’autres, mais le faux-tabac est le plus populaire, son action consiste à calmer les démangeaisons qui valent son nom à un empoisonnement causé par les poissons (ciguatera). Il n’élimine pas les toxines et aide seulement à supporter la crise (qui se résoudrait aussi bien sans lui). Son écorce en infusion est tonique. Ses fruits sont toxiques, provoquant des vomissements et de la diarrhée.
La fougère arborescente, déjà vue dans d’autres articles – Cyathea intermedia : en MTK, ses bourgeons sont consommés comme contraceptifs
Le Méamoru– Plectranthus Parviflorus : pour les Kanak, c’est le symbole de la vie. Dans la région du centre de la Grande Terre, les femmes soignent les maladies des yeux et purgent les bébés après décoction de ses feuilles et de sa tige.
Le palétuvier – Rhizophora mucronata: la décoction de son écorce est employée pour soigner la lèpre.
Les Impatiens cultivées dans les jardins – Impatiens walleriana ou Balsamine de Waller seraient utilisées en décoction pour faciliter les accouchements. En shampooing, l’infusion de leurs feuilles favoriserait la croissance des cheveux.
J’avais d’abord déguisé le capitaine en pirate, mais il n’avait pas l’air gentil, alors j’avais changé pour une tête gentille 😄