Transpac 3/3 quand est-ce qu’on arrive à la fin ?

le ciel a mis ses plus beaux nuages

26 avril

Bon anniversaire papa, il aurait eu 88 ans aujourd’hui, les dernières années de sa vie c’est ce qui l’intéressait le plus, quel âge j’ai, il le demandait une cinquantaine de fois par jour, et à chaque fois il n’en revenait pas d’être allé jusque là

(À la fin du silence se trouve la réponse. À la fin de nos jours se trouve la mort. À la fin de notre vie, un nouveau commencement. Lao Tseu)

Bon, mais cette drisse ?

En se levant le gennaker était toujours à sa place, et j’ai bien senti cette nuit que le vent ni la mer ne s’agitaient, j’ai demandé au capitaine si on regardait de suite où en était la drisse, d’un air détendu (rareté quand il s’agit de manœuvres tout du moins) (rareté) il a dit après le petit déjeuner, après le petit déj ça veut dire aussitôt la dernière bouchée avalée mais bon, on est en bateau et pas au Club Med, donc on affale en laissant le point d’amure et l’écoute en place et on descend juste la drisse, c’est moi qui lâche la drisse, allez vas-y vas-y ! alors j’y vais, douuuucement !!!! alors je ralentis, le capitaine est assis sur le pont et attrape la voile au fur et à mesure qu’elle descend, des fois le vent s’engouffre dedans, elle se gonfle d’un coup sec et s’envole des mains du capitaine qui m’appelle à la rescousse pour que je l’aide à mettre la voile à l’intérieur des filières afin d’éviter qu’elle ne s’envole encore, je vais à l’avant du bateau en titubant, la démarche sur un bateau est dramatique, on dirait que j’ai 120 ans et que j’hésite à me lancer pour descendre d’un trottoir sans me casser la gueule

  • Vite ! viiiiiite !!!!
  • ouiiiiii !

il me le répète assez en dehors des manœuvres : pas de précipitation ! mais pendant les manœuvres je devrais toujours aller plus vite selon lui, mais je ne me précipite plus, mon orteil m’ayant bien servi de leçon (il est réparé mais reste tordu), une fois j’ai même eu l’outrecuidance de lui répondre que je n’ai que deux bras, quelle insolente je peux faire quand je m’y mets

Je mets le gennaker à l’intérieur des filières et retourne au winch pour terminer de laisser filer la drisse, et voilà le gennak sur les genoux du capitaine qui prend la drisse dans sa main, elle est déjà pas mal entamée alors on coupe le morceau abîmé (moi je tiens, lui il coupe, on est une fière équipe) et on rattache la drisse au point de drisse et on envoie le gennak à nouveau … 5 minutes après il se demande à voix haute s’il ne va pas envoyer le pépin (comprendre le spi), je ne moufte pas et vote en mon for intérieur de patienter, lui annonce, pour le distraire de cette idée saugrenue, que c’est au tour de la corvée d’eau si je puis dire : chercher un bidon de 5 litres sous un plancher, bouteilles vides et entonnoir, je tiens les bouteilles vides et l’entonnoir et le capitaine verse l’eau, il faut être 2 avec le roulis du bateau, c’est bon pour la journée, je regarde les jauges pour voir ce qu’il reste dans les réservoirs : la moitié ! Impeccable ! il faut dire que laver la vaisselle et prendre des douches à l’eau de mer, ça limite la consommation d’eau douce, comme on ne sait jamais ce qui peut arriver et combien de temps on va mettre, il faut é-co-no-mi-ser

17 nœuds de vent, on avance à 7/8 au portant, on ne tardera sûrement pas à envoyer le pépin

vous me direz que parler de corvée d’eau est un bien grand mot, mais je vous rappelle que nous avons dû la faire au déssal’ préalablement et que ça prend quelques heures cette histoire (sinon on voit qu’il fait chaud aux veines saillantes sur le bras du capitaine) (ou qu’il a chaud avec les manœuvres)

27 avril

On n’a pas mis le pépin car revenus au largue, alors on est sous GV, trinquette et gennaker, entre 15 et 20 nœuds de vent, on avance à 7,5/8, des pointes à 10, ce matin on a affalé le gennak pour voir la tête de la drisse qu’il a fallu à nouveau couper pour ôter le morceau bien entamé avec le ragage

Le temps est clément, ça bouge pas mal mais on est sur l’océan, faut pas oublier, on a vraiment de la chance, quand je dis au capitaine qu’on a du pot que ça se passe si bien, il plisse les yeux et ajoute jusqu’ici, je lui ai dit que je suis certaine que ça ira jusqu’au bout parce qu’on est nés sous une bonne étoile (et parce que les GRIB n’annoncent rien de méchant) mais le doute l’habite que voulez-vous

Le capitaine a dit que les repas sont bons et que ça c’est bien pour le moral des troupes, et comment, et pas qu’en mer je trouve, se faire plaisir en mangeant est un devoir sacré, quand c’est bon c’est du plaisir trois fois par jour ! et le plaisir rend heureux (tiens, un sujet de philo pour le bac), je me creuse la cervelle pour varier les menus, on va tout de même bientôt arriver à la fin du frais, il reste 2 mandarines et 1 pomme, un chou rouge, des pommes de terre, des carottes et des oignons, vive les boites de conserve pour après, ah c’est vrai il reste aussi une betterave rouge !

28 avril

Anne ma sœur Anne ne vois-tu rien venir ? me demande le capitaine, que le ciel qui rougeoie et la route qui poudroie lui réponds je en allant farfouiller dans mes souvenirs bancals, on ne se rappelle plus qui était cette sœur Anne, je me promets de chercher sur internet à notre arrivée

Je profite toujours des moments de repas pour poser mes questions au capitaine, des plus sérieuses aux plus farfelues, je ne manque jamais de sujets de conversation parce que je passe mon temps à me poser des questions, mais je sais que si je veux le faire parler il faut que je pose des questions de voile, par exemple hier soir je lui parlais de la vie en tant que complexité de structures d’informations et lui expliquais que je trouve que le terme de Qi serait bien mieux traduit par onde d’information que par énergie, que la notion de Qi est incroyablement plus subtile que cette idée d’énergie (d’ailleurs les médecins Chinois se moquent quand on leur évoque cette traduction, c’est pas des on-dit, j’y étais) et que ça rejoint les découvertes de la physique quantique, à savoir qu’un électron peut se comporter en onde ou en matière, qu’onde et matière sont les deux faces d’une même pièce exactement comme le Yin et le Yang, et je pense que ceux qui travaillent sur la physique quantique feraient bien d’étudier le Yi King, je vous en passe et des meilleures, mais par exemple pour le chat de Schrödinger qui peut être vivant ou mort en même temps ce qui serait impossible, pourtant on pourrait être mort sur terre et vivant en même temps ailleurs, dans une autre dimension ? Le  » ?  » pose la question car je ne suis au fait de rien, c’est juste que je pense à ce genre de chose, notamment parce que certains pensent que nous ne sommes ni plus ni moins que des ordinateurs évolués et que notre vie disparaît en même temps que nos neurones, que sans hardware il n’y a plus de software, peut-être… mais peut-être pas … je ne sais pas si nos ondes se perdent, ou si on se dissout dans les autres ondes ou si nos propres ondes d’informations restent solidaires je ne sais où, mais la vie c’est l’onde et la matière, le Yin et le Yang, c’est la dualité, le Deux, et la non-vie c’est le Un, c’est le Tao, et le Tao est indescriptible … mais il n’est pas zéro

Bon, ce n’est pas la tasse de thé du capitaine, il consent à m’écouter patiemment, les yeux dans le vague, mais sa participation est on ne peut plus succincte, ce qui n’est pas le cas quand je souhaite approfondir ma culture marine :

  • le couple de rappel, c’est d’un côté la voile qui fait gîter le bateau et de l’autre la quille qui contrebalance ? (Le vent est monté subitement à 25 nœuds et on gîte)
  • si tu veux
  • comment ça si je veux ? ce n’est pas ça ?
  • le couple de rappel c’est la quille
  • bin pourquoi on dit couple alors ? dans couple il y a la notion de deux (j’ai l’impression d’être l’Empereur Jaune qui pose ses questions à Qi Bo)
  • il y a la longueur de la quille et le poids, t’as appris ça à l’école, le moment du couple et le couple …
  • aaaah ! c’est le bras de levier alors ? (j’élude cette histoire d’école)
  • si tu veux
  • tu sais à quelle vitesse allaient les bateaux dans le temps, ceux de ceux qui ont découvert l’Amérique, les îles …
  • non … 5, 6 nœuds
  • tant que ça ? mais ils étaient énormes ! lourds !
  • plus le bateau est gros plus il va vite
  • mais pourquoi ? plus il est gros plus il y a de surface en contact avec l’eau donc de frottement donc ça le ralentit ?
  • en fait c’est plus il est long plus il va vite, c’est une question de vague d’étrave, quand le bateau fend l’eau ça fait une vague qui lui passe dessous, s’il est court la vague est courte et haute et le ralentit, s’il est long la vague est longue et plus plate et ça le ralentit moins
  • aaaah !

Le capitaine aime parler de choses concrètes, mes élucubrations sur le Yin et le Yang, la vie et la mort, il s’en bat l’œil avec une pelle à gâteau

je n’ai pas trouvé d’illustration de se battre les yeux avec une pelle à gâteau

29 avril

Je me rends compte que je suis seulement un peu familiarisée avec le bateau, j’envisage les manœuvres avec plus de sérénité et non plus comme une poule à qui on a coupé le cou, si vous me demandez combien de temps il faut à un être normalement constitué pour se familiariser en hauturière, je vous répondrais 6 mois, si tant est que je sois normalement constituée, quand je dis que je suis familiarisée, je veux dire savoir utiliser les appareils de nav, savoir où on est et comment aller où on veut, connaître les bons réglages de voiles par rapport aux allures, savoir lancer ou affaler un spi, un gennaker, savoir mouiller, s’amarrer à un ponton, ceci sans préjuger de la perfection des actes susdits … sur Diversion, le cata amarré à nous pour passer les écluses de Miraflores, il y avait un jeune homme qui avait l’air tout à fait de bonne famille avec sa petite barbe bien taillée, son teeshirt Kooples et ses AirPods dans les oreilles même quand il était sur le pont avec les hand liners, je pensais que c’était le fils du capitaine de Diversion (et qu’il y avait de la thune) mais que non point, il s’agissait d’un équipier embauché pour un temps donné, le capitaine a bavardé avec lui (le capitaine bavarde toujours mais pas comme moi, il bavarde utile lui) et le gars bien propret lui a dit qu’il avait passé son capitaine 200 mais qu’il ne savait rien faire du tout, je le regardais avec sa bonne bouille et ses AirPods et je lui aurais bien fait un big hug de pure compassion, je lui ai demandé comment il faisait pour parler sans que les AirPods lui tombent des oreilles (moi j’ai tout essayé, dès que je parle ils tombent, je les avais acheté pour mes télé consultations mais impossible), le capitaine m’a regardée comme si je tombais de la lune, qu’est-ce qu’on en a à foutre de ça en pleine écluse dites voir, et bien moi ça m’intéresse et si ça se trouve j’aurais eu ma réponse (mais non) (je dois être mal foutue des oreilles)

Donc revenons aux manœuvres, par exemple il faut régulièrement aller à l’avant du bateau, pour passer la contre écoute de génois par-dessus l’enrouleur de trinquette, ou pour rentrer le génois à l’intérieur des filières quand on le règle au près, ou que sais-je, pour moi aller à l’avant du bateau en pleine gîte ou avec 25 nœuds de vent, voire 35 ! équivalait à monter à l’échafaud, je ne savais jamais si j’en reviendrais indemne, le capitaine le faisait en général mais de temps à autres il m’avait dit d’y aller et j’avais obéi en faisant ma prière, courbée en deux et ne manquant pas de m’accroupir ou même m’asseoir sur le pont pour exécuter ses ordres, il me criait de loin debout ! Reste debout ! et je faisais mine de ne pas l’entendre sachant pertinemment que je faisais ce que je pouvais, c’est à dire pas grand-chose, je ne sais pas si tous les navigateurs ou marins au long court sont passés par là, je me sentirais moins seule si l’un ou l’autre me témoignait sa solidarité, bref, j’ai commencé à me secouer les puces pensant que quelle créature, odieusement pleutre, laisserait le capitaine aller au casse-pipe à chaque fois pour garder ses propres fesses au sec ? Je me suis enhardie, timidement, comme ma trouille me le suggérait, et demandais au capitaine j’y vais ? et il me répondait invariablement qu’il s’en occupait, mon interrogation passant pour ce qu’elle était, à savoir un évident manque d’enthousiasme à cet égard, je le savais autant que lui, alors je suis passée à la case j’y vais ! à laquelle, immanquablement, il répondait si tu veux, du coup j’étais un peu forcée de vouloir

le capitaine accroupi sur l’étrave, fastoche

Je ne vous dirai pas, parce que cela serait mentir, que maintenant je vais à l’avant du bateau avec des sauts de joie qui secouent mes couettes tout en léchant une chupa-chups, mais j’y vais plus vite, en sachant à quoi me tenir ou me retenir, je sais ce que je dois faire et comment le faire, alors je fais pendant que le capitaine fait ce qu’il a à faire de son côté et c’est plus fluide et ça râle moins sur le bateau (ça = le capitaine) … je crois que le capitaine n’est quand même pas très rassuré quand il me voit partir en titubant sur le pont, il doit craindre pour mes abattis, j’entends sa voix qui crie tiens-toi isabelle ! et parfois on peut sentir qu’il y met un ton un brin ironique

La capitaine a regardé le GRIB et voilà qu’il a vu qu’il va y avoir de la molle sur notre route qui est la route directe pour l’instant, il faut choisir de prendre une route plus sud ou plus nord dès à présent si on ne veut pas se faire avoir, c’est à dire lofer un peu et garder le gennaker ou abattre un peu et devoir mettre le spi, il regarde les voiles, le GRIB, réfléchit à voix haute des avantages de l’une ou l’autre solution, je mettrais ma tête à couper qu’on finira par envoyer le pépin, ça fait plusieurs jours qu’il en parle, mais j’avance juste quelques arguments qui prouvent ma participation

  • Si tu n’es pas certain que ce soit le bon choix, on garde le gennak, ce n’est pas la peine de mettre le spi si c’est pour l’affaler dans deux heures, mais si tu penses que la route nord est plus valable et qu’en plus elle sera plus confort parce qu’on abattra, alors va pour le spi
  • je sais tout ça
  • je sais que tu sais, c’est juste pour te montrer que je suis (si moi je lui répondais que je sais tout ça quand il m’explique un truc 😏)

bingo, on affale le gennak, on répare la drisse de spi et on envoie le spi, la matinée y passe sous un soleil radieux, le capitaine intervient souvent sur le réglage du spi, c’est plus exigeant que le gennak me dit-il, a priori il nous reste 4 jours de nav

30 avril

Hier soir le capitaine venait de finir son café et j’étais en train de siroter ma tisane que CLAC !

  • Et merde ! crie le capitaine debout en regardant vers l’avant avec sa lampe frontale qu’il met pour voir ce qu’il mange quand il fait nuit
  • quoi quoi quoi ? je demande en dévalant la descente pour filer mettre mes chaussures de pont parce que je me doute qu’il va falloir intervenir, et mettre aussi ma lampe frontale pour voir ce qui se passe parce que je n’aime pas la mettre pour manger, ça m’énerve de sentir mon front serré alors je mange au pif
  • quoi quoiquoiquoi ? c’est le bras qui a lâché !

Dieu merci ce n’est pas la drisse

On affale le spi qui s’est entortillé en volant dans les airs, on en profite pour vérifier la drisse, la renforcer, le capitaine change le bras, on désentortille le spi, 150 m2 posé sur nos genoux à désentortiller sous le faisceau de nos lampes frontales, une fois tout ça d’équerre on renvoie le spi, cri étranglé du capitaine y’a encore un cocotier ! je n’ai jamais entendu l’expression mais je me doute que le spi a une entortillonnade passée à l’as, zut de flûte, mais avant d’affaler une nouvelle fois pour enlever le tortillon le capitaine relâche de l’écoute, le spi vole au vent et se désentortille tout seul, gloria, on le règle, on range tout, il est plus que  l’heure d’aller au lit, c’est le genre de truc qui nous amène à au moins minuit quoi

On a bien fait de le mettre, le spi, parce que le vent est bien tombé, on a plus que 10/12 nœuds de vent, parfois une pointe à 15/16, et sous un gros nuage noir ça monte à 22/24, ça pulse mais ça ne dure pas, et comme il y a une bonne houle et qu’on n’avance guère, le bateau bouge et les voiles claquent, c’est pénible dit le capitaine … et ça devrait durer jusqu’à l’arrivée

Sur les dernières 24 heures on a fait environ 170 miles alors que depuis plusieurs jours on était entre 190 et 204 miles, 204 ! Notre record absolu depuis notre départ ! 8,5 nœuds à l’heure de moyenne ! soit 15,7 km/h ! Hahaha c’est rien d’avancer à 15km/h pourrait-on dire, mais ça nous fait avancer de 360 kms en 24 heures mine de rien, on a tellement avancé depuis notre départ qu’on pense avoir passé 3 fuseaux horaires, nos portables sont toujours à l’heure de Panama puisque nous n’avons pas passé de borne depuis, mais le jour se lève à 9 heures de cet horaire et il fait encore bien jour à 21h, on en déduit qu’il y a bien 3 heures de moins, en tous cas on s’est calé au soleil et pas sur nos portables

sous spi, des grains au loin

Le vent est capricieux comme un fils à papa, nous sommes entourés de grains et il monte soudainement, et puis il tombe encore plus vite, on finit par faire 26 miles en 6 heures, 26 pauvres miles en 6 heures ! le spi ne se gonfle même plus, la grand-voile claque, la houle nous balance comme un culbuto, on finit par affaler spi et GV et mettre péniblement le moteur en marche (il a mis bien 20 minutes pour démarrer, on a cru que c’était mort), à peine est-ce fait que le vent remonte à 10 nœuds, le capitaine veut renvoyer la GV dans la foulée mais il est plus de 14h et nous n’avons pas mangé alors nous mangeons et c’est tant mieux parce que ça retombe aussi sec… 1,3 nœud de vent, on pensait avoir encore 3 jours de nav, on en compte 4 désormais … au minimum

quand je vous le dis

1er mai

2 mai

Pas écrit hier, non pas parce que c’était la fête du travail, mais parce que je n’ai pas eu le temps parce que depuis deux jours nous subissons les caprices du Pacifique, il y a deux soirs on a mis le moteur tellement il n’y avait plus de vent et le capitaine pensait passer la nuit au moteur mais j’ai été réveillée parce qu’il manœuvrait, le vent était un peu remonté et il avait hissé la grand-voile, je suis venue l’aider et nous avons passé la nuit à manœuvrer pour avancer autant que faire se peut, notre direction étant sud-ouest et le vent de nord-est, soit plein cul, on a mis le génois tangonné et empanné deux fois, quand on était trop sud le capitaine disait que ça n’allait pas alors on empannait mais on était trop ouest alors ça n’allait pas non plus, vers 5h du matin je lui ai dit que de toutes façons il fallait tirer des bords alors qu’on avait qu’à aller dormir et qu’on empannerait en se réveillant, il a dit d’accord mais je l’ai entendu manœuvrer en douce et il a empanné tout seul, ce ne serait rien s’il n’y avait pas le tangon et tout le tralala à changer de côté, tout seul c’est pas une mince affaire, j’ai fini par me relever, au prix d’une volonté de fer, mais il n’y avait presque plus rien à faire, et puis plus de vent il a fallu affaler … je me suis recouchée et quand je me suis réveillée le capitaine, increvable, avait remis la GV et préparé le gennaker qu’on a envoyé, ça battait de l’aile mais finalement on a eu un vent de travers qui s’est levé entre 8 et 12 nœuds et qui fait qu’on avançait à 6/7 et le capitaine a commencé à se détendre, j’ai fait à manger, il a pris une douche sur la jupe arrière et a été dormir, il avait dû dormir 2 heures à tout casser la nuit précédente…

entourés de grains, on en a compté jusqu’à 10 en même temps autour du bateau

Je m’apprêtais à écrire un peu quand un des nombreux grains qui nous entourent depuis 3 jours est arrivé sur nous, je suis descendue à la table à cartes pour gérer le grain sans me faire tremper, en même temps ce n’était pas compliqué parce que le pilote automatique était réglé en mode vent parce que le gennaker est plus sensible, il est bien entre 110 et 130 degrés du vent, en deçà ou au-delà c’est moins bien, donc je surveillais la force du vent et la gîte pour abattre au besoin mais sinon je laissais faire en priant le ciel de laisser le capitaine dormir, le vent passait de plein nord à nord-est, à sud, à nord-ouest, et le bateau suivait dans des directions variables mais jamais la bonne, avec un vent de 18 à 23 nœuds, on pourrait croire que c’était cool parce qu’on avançait, mais en zigzaguant ça n’arrangeait pas nos affaires, c’était même carrément n’importe quoi, j’ai pris 3 grains comme ça l’un à la suite de l’autre

sous un grain

mais heureusement le capitaine ne bronchait pas et dormait comme un ange, et puis devant nous j’ai vu un nuage encore plus noir, pffff, mais plus on allait vers le nuage noir, plus le bateau lofait avec le vent qui montait et je me suis dit qu’on allait passer derrière et que tant mieux, et là le pilote se met à biper alarme alarme ! Merde ! le capitaine se réveille aussi sec et me demande ce qui se passe et je lui lis ce que raconte le pilote (le cap c’est n’imp, en substance), il me dit de couper le pilote et de prendre la barre tout en arrivant en courant dans le cockpit pendant que je m’accroche à la barre pour retrouver le bon cap, il me crie attention tu vas empanner, oh bon sang j’étais absorbée par le cap et ne pensais plus au vent, leçon N•1 = penser à deux choses à la fois c’est quand même pas compliqué merde, je lofe et piaille oui mais je ne suis plus du tout au cap, le capitaine regarde ses pieds qui trempent dans l’eau du cockpit et, surpris, demande pourquoi c’est mouillé

  • A cause des grains ! (c’te blague !)
  • y’a eu des grains ? (air dubitatif au possible) (genre je raconte ça pour me faire mousser)
  • oui et là on va droit sur le gros devant
  • hé bin mais c’est pas grave !

Il intervient tel Dieu au sommet du pinacle (ça a de la gueule je trouve et si Dieu n’a jamais été au sommet du pinacle, bien qu’il soit partout en même temps et tout le temps, c’est un vrai job, et bien le capitaine lui il peut le faire et c’est ça qui compte), change le mode vent du pilote pour le mettre en mode compas (ce que j’aurais dû faire quand ça s’est mis à biper me dit il, comme si j’avais pu deviner), on rentre sous le grain, chaud devant je tache !

Le vent fait n’importe quoi et je revis ce qui se passait sous les grains précédents avec une pluie diluvienne cette fois ci, on a beau être en mode compas, le capitaine est bien obligé de suivre le vent à cause du gennaker et on fait des zigzags tout autant qu’en mode vent mais en devant sans cesse régler l’allure de surcroît, ça me rassure sur ma façon d’avoir géré, ou plutôt laissé faire, précédemment, je vois bien que ça amuse le capitaine qui, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, est trempé, il avait enfilé ses bottes mais la pluie a dégouliné le long de son short et il a les pieds trempés dans ses bottes :

je lui suggère de piloter depuis la table à cartes mais il me réclame son ciré et un bas de ciré, je trouve ça dans un coffre, il s’habille comme pour gravir l’Everest et ressort avec le grain qui se termine, le bateau comme le bonhomme ont été lavés à grande eau

il dit qu’il n’a pas trop chaud

Après ça le vent tombe, pour garder sa réputation de capricieux, on affale le gennaker et la GV et on met le moteur, la nuit tombe, 1 à 2 nœuds de vent, on mange et on s‘étale sur nos couchettes comme on trébuche, passons la nuit au moteur, quand on se lève pour voir ce qui se passe on voit des étoiles mais pas de vent … et ce matin, même histoire, des grains sous lesquels le vent monte plus ou moins et entre les grains pas un souffle ou presque, quand ça monte un peu on déroule le génois mais on ne peut jamais le laisser bien longtemps, le capitaine parle d’envoyer le gennaker ou le spi, j’interviens vivement parce que le génois c’est vite déroulé ou enroulé, mais tout le cirque pour envoyer le spi ou le gennak pour 5 minutes merci bien, un moment on avait 7 nœuds, le capitaine a dit qu’en théorie il faudrait envoyer la GV, en pratique le vent est tombé à moins de 2 nœuds 3 minutes après, on aurait dû affaler illico, je temporise parce que le capitaine se tuerait à la tâche de régler les voiles à chaque fois pour 5 minutes…

Comme il n’y a pas de vent, l’avantage de taille c’est qu’on peut bien voir la houle et c’est un spectacle sublime, magique, elle se soulève, énorme, immense, et avec elle tout l’horizon, à chaque fois je crois qu’elle ne va jamais arrêter de se soulever, et puis elle passe sous le bateau et continue sa course lente telle un serpent qui ondoie, et le bateau glisse sur son dos jusqu’à la prochaine montée qui nous portera encore, et encore, et encore

le ciel nous fait des cadeaux superbes comme ce lapin avec un nœud papillon

3 mai

Hier en fin d’après-midi le vent remontait un peu, 6/7 nœuds, alors on a hissé la GV et envoyé le gennaker après moult discussion entre nous, moi disant au capitaine qu’il ne fallait pas s’exciter mais voir ce que le vent allait donner mais on a envoyé le gennaker malgré cette remarque judicieuse avant de l’affaler presque dans la foulée, vent parfois à moins de 1 nœud, on ne l’a pas rangé de suite car le capitaine pensait qu’on le relancerait bientôt, alors on l’a saucissonné sur le pont, ça me fait rire parce qu’on dirait qu’on a emballé un cadavre dans un tapis, et quand on le transporte d’un bout à l’autre du bateau on ressemble à deux criminels qui vont balancer le corps par-dessus bord

On a mis le moteur tout en gardant la GV hissée, ça a énervé le capitaine parce qu’avec si peu de vent et de la houle, le bateau dansait et la GV claquait, il maugréait dans sa barbe (qu’il n’a pas rasée depuis le passage à l’équateur et quand il maugrée il tiraille dessus) que soit on navigue au moteur soit à la voile mais que les deux ça va pas, pendant que je préparais à manger il hésitait à affaler en disant qu’à peine il aurait affalé que le vent remonterait, il a même dit qu’il ne savait pas quoi faire, moi quand je ne sais pas quoi faire j’attends que je lui ai dit, alors il a attendu pour voir et le vent est monté à 10 nœuds, il a instantanément sauté sur l’occasion

  • on envoie le spi !
  • d’abord on mange ! (et on voit ce que le vent devient !)

On a mangé et le vent se maintenant à 10 nœuds, une chance, on a envoyé le spi et c’était chouette, l’océan et la nuit étaient noir d’encre, plus noir que ça ce n’existe pas, j’avais l’impression d’être devant une toile noire et que le bateau était un manège posé devant mais qui n’avançait pas

Heureux qui peut aimer, et qui dans la nuit noire,
Tout en cherchant la foi, peut rencontrer l’amour !
Il a du moins la lampe en attendant le jour.
Heureux ce cœur !
Aimer, c’est la moitié de croire. 
Victor Hugo

On s’est couché sacrément tard après tout ça et je me suis réveillée pas très longtemps plus tard parce que je sentais que le bateau filait et gîtait, 16 nœuds de vent, on fonçait à 7.5/8, ça a réveillé le capitaine aussi et, le comble, c’est que maintenant on allait trop vite et ça nous ferait arriver de nuit aux Gambier, alors on a affalé le spi et mis le génois, le temps de se rendormir le jour se levait déjà, on est archi crevés aujourd’hui

Et là on navigue juste sous génois avec 1 ris dans le génois, on allait encore trop vite avec la GV, on a essayé la trinquette mais là on était trop lents, il nous reste 100 miles à faire et il ne faut pas aller plus vite que 5 nœuds à l’heure de manière à arriver demain matin, ça m’arrange parce que je suis claquée

La couleur de l’océan est unique aujourd’hui, indigo, carrément

4 mai

terre ! terre !

Mouillés à Rikitea, île de Mangareva, aux Gambier, Polynésie Française, nuit fatigante car ça roulait beaucoup au point de dormir peu et mal, avant que le soleil ne se lève il y a eu un gros grain avec 30 nœuds de vent et une pluie diluvienne, résultat le bateau roulait encore plus sur les vagues, j’espère que ma cervelle est bien accrochée dans ma boîte crânienne sinon il doit y avoir des dégâts, le capitaine avait revêtu sa tenue de cosmonaute pour manœuvrer, mais faut pas croire, quand on est trempe (le capitaine dit trempe et non trempé) et que le vent souffle, c’est vite fait de greloter

Quand ça s’est calmé il faisait jour et on avait encore 1 heure de trajet, alors petit dej parce qu’il fallait prendre des forces et si je ne dors pas assez j’ai tout le temps faim, je veux bien croire que le manque de sommeil est une cause répandue de surpoids et d’obésité, on était presque arrivés au mouillage quand le capitaine a été à l’avant pour remettre l’ancre, je tendais le dos tout en m’occupant de diriger le bateau au pilote, y’a pas à dire, quand c’est dans des passes ou des mouillages je préfère vraiment la barre mais le bateau était au pilote, et bien le capitaine a dû mettre 5 minutes maxi pour remettre l’ancre et le mouillage, ça s’est fait tout seul comme il me l’avait dit, femme de peu de foi, si j’ôtais toutes les peurs pour rien de ma tête je serais un grand sage, un Bouddha, un exemple pour l’humanité et un repos pour moi-même

Grosse surprise en arrivant, énorme ! des pins ! ouiiiiii ! des pins ! une foultitude de pins ! Et l’odeur de résine de pin portée par le vent ! et puis un calme … c’est bruyant un bateau, le vent, l’eau, toujours quelque chose qui couine (ce qui agace grandement le capitaine qui court avec sa bombe de WD-40 à bout de bras pour en arroser tout ce qui est susceptible de couiner) et comme des coups de pied dans la coque quand une vague le frappe, et bien sûr ça bouge non-stop, alors ce calme et ce silence soudains ça fait drôle, on est ahuris avec le capitaine, et je lui dis que ça me semble tellement irréel … en plus il pleut, avec les pins dans les nuages et la pluie, on se croirait dans les Vosges

23 jours et demi plus tard
ce qu’on voit du bateau
ce qu’on voit de l’autre côté

En savoir plus est tellement excitant !

  • Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? est une réplique du conte Barbe Bleue de Charles Perrault lorsque la femme désobéissante de Barbe Bleue attend que ses frères arrivent pour la sauver d’une mort certaine, la sœur Anne, lui répondait : je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie (j’aime ce que peut inventer ma mémoire infidèle)
  • Le couple de rappel ou couple de redressement concerne l’équilibre latéral, la contre gîte. Ce couple est dû à l’addition de deux forces : le poids (centre de gravité et la poussée d’Archimède (centre de carène). Lorsque le bateau gîte, plus il a de poids à la contre gite, plus cela réduit la gîte, plus le couple de redressement augmente … on est bien d’accord qu’il y a 2 éléments dans le couple 😉
  • Empereur Jaune et Qi Bo : le Huang Di Nei Jing (黄帝内经) ou Classique interne de l’empereur Jaune est le plus ancien ouvrage de la Médecine Traditionnelle Chinoise, qui a servi de base théorique à tous les développements ultérieurs de la médecine en Chine. L’ouvrage, en effet, se présente sous la forme d’un dialogue entre l’empereur Jaune et son ministre Qi Bo : le premier pose généralement des questions et le second donne des réponses qui sont en réalité de longs développements. Ainsi, ce livre est un traité dans lequel toute la cosmologie, la philosophie et la morale chinoises sont abordées en relation avec la thérapeutique. Ces développements théoriques ont été élaborés par les philosophes confucianistes des Han et reposent sur les catégories du yin et du yang, les deux éléments antithétiques, et sur leurs degrés intermédiaires. À tout cela s’ajoutent les cinq éléments et les symboles numériques correspondants, ainsi que l’homologie entre ces derniers et les parties du corps (notamment les cinq viscères), les saisons, les saveurs, etc.
  • La vague d’étrave est une vague qui se forme à l’avant d’un bateau quand l’étrave fend l’eau en avançant. À l’arrière, le bateau est suivi par la vague de poupe. La taille de la vague d’étrave est fonction de la vitesse du navire, de son tirant d’eau, des vagues de surface, de la profondeur de l’eau et de la forme de l’étrave. Elle transporte l’énergie loin du navire au détriment de son énergie cinétique et ralentit donc le navire. Un objectif majeur de l’architecture navale est donc de réduire la taille de la vague d’étrave.
  • Le brevet de capitaine 200 permet à son titulaire d’être employé à bord d’un navire de jauge brute inférieure à 200 et de puissance propulsive inférieure à 250 kW en tant que capitaine ou chef mécanicien (je ne sais pas si ça vous en dit plus, en tous cas c’est beaucoup d’heures de formation)
  • Le YiKing, aussi écrit Yi Jing, est le Livre des transformations. Considéré comme le plus ancien livre chinois, il a pour but de décrire les états du monde et leurs évolutions.
  • Le chat de Schrödinger est une expérience de pensée imaginée en 1935 par le physicien Erwin Schrödinger, afin de mettre en évidence des lacunes supposées de l’interprétation la physique quantique et particulièrement mettre en évidence le problème de la mesure. Pour résumer trivialement, un système quantique complexe est la somme de différents états superposés. Par exemple, prenons un billet de loterie. Celui-ci a une certaine probabilité d’être gagnant, on va dire 1 pour 1 000 000, et des probabilités d’être perdant, 999 999 sur 1 000 000. Avant le tirage, le billet n’est ni gagnant ni perdant tout en ayant une probabilité d’être gagnant ou perdant. Cependant après le tirage il devient soit gagnant soit perdant, il n’y a plus d’incertitude. Avant le tirage le billet est dans la superposition des deux états gagnant et perdant avec une probabilité d’être gagnant et une probabilité (beaucoup plus élevée) d’être perdant. Après le tirage, l’état du billet « s’effondre » : il est soit gagnant, soit perdant. Dans un véritable système quantique, le même phénomène se produit : ainsi, avant toute mesure, un électron autour d’un noyau ne se situe pas à un endroit précis, sa position n’obéit qu’à des probabilités et on ne peut pas vraiment dire où il est. En revanche, après la mesure, l’électron est fixé en un point et l’incertitude disparaît. Toutefois il existe des zones dans lesquelles l’électron a plus de chance de se trouver lorsqu’on effectue une mesure. Cette superposition d’états dérouta les physiciens. Pour accentuer le paradoxe lié à cette idée, Erwin Schrödinger imagina donc cette expérience de pensée très connue, celle du chat qui porte son nom. Il met en scène une boîte opaque contenant un atome radioactif, une fiole de poison mortel qui se brise si l’atome se désintègre, et un chat. L’atome, à chaque instant, a une certaine probabilité de se désintégrer et de tuer le chat. Si on ne regarde pas dans la boîte, on ne peut pas savoir si l’atome est désintégré ou si le chat est mort, on ne peut que s’appuyer sur des probabilités. Au bout d’une demi-vie, le chat a 1 chance sur 2 d’être vivant et 1 chance sur 2 d’être mort. Pour Schrödinger, le chat est à la fois mort et vivant. Cette conclusion totalement irréaliste démontre pour lui l’incohérence de certains aspects de la physique quantique, à savoir que dans l’infiniment petit un électron peut se situer à 2 endroits en même temps, et même dans une infinité d’endroits en même temps.

Différentes théories furent imaginées pour résoudre ce paradoxe ainsi que celui de la mesure quantique. L’une d’elles, qui est considérée comme étant farfelue, est celle du physicien Hugh Everett, appelée notamment la théorie des mondes multiples D’après cette théorie, lors d’une mesure, la nature crée autant d’univers parallèles que de résultats possibles Suivant des lois de probabilités, l’observateur va pouvoir voir l’un des univers, ignorant ce qui se passe dans les autres Ainsi, lorsqu’on ouvre la boîte pour voir si le chat est vivant ou mort, 2 univers parallèles sont créés : l’un dans lequel le chat est en vie, un autre dans lequel il ne l’est plus La probabilité pour que l’observateur bascule dans l’un ou l’autre univers est de 0.5 (je ne suis pas physicienne mais il y a plusieurs dizaines d’années que j’imagine ce genre de trucs)

  • Le pinacle : saint Luc raconte qu’après avoir été baptisé par Jean-Baptiste, Jésus est conduit dans le désert par l’Esprit saint, où il est mis à l’épreuve par Satan. La première tentation est celle de la faim : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » lui propose perfidement le diable. Il montre ensuite à Jésus tous les royaumes de la terre et cherche à le tenter par le pouvoir et la richesse : « Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. » Enfin, après l’avoir porté au pinacle, Satan propose à Jésus d’accomplir un miracle spectaculaire : se jeter des hauts murs du Temple et être sauvé par les anges, afin que tous croient en Lui. Mais Jésus repousse les tentatives de Satan et résiste à l’attrait des solutions faciles, du pouvoir, de la richesse et de la gloire. Le mot pinacle a conservé l’idée d’élévation, de quelque chose qui surplombe. Suivant les époques, il a désigné l’endroit le plus haut d’un édifice, le couronnement d’une tour ou encore le sommet d’une montagne, Il a aussi généré plusieurs expressions, toujours avec cette image de hauteur, comme monter au pinacle pour accéder à une situation élevée, être au pinacle pour symboliser l’apogée d’une carrière, et porter au pinacle, pour couvrir une personne d’éloges, un peu comme si on la portait au faîte, au point le plus haut et le plus inaccessible qui soit. PS : je parle de Dieu au sommet du pinacle et pas de Jésus, mais il y a eu de nombreux débats à ce sujet, c’est lors du concile de Nicée an 325 que les évêques se sont mis d’accord pour inventer le concept de Trinité, si cela vous interpelle, je vous conseille le très intéressant ouvrage de Frédéric Lenoir « Comment Jésus est devenu Dieu »
je ne résiste pas, on a eu tellement de beaux ciels, de nuages extraordinaires !

Transpac 2/3, on avance, on avance

on peut voir, à l’écume, qu’on trace

20 avril

Et même on avance bien, à l’heure où je vous écris, 15h14 heure de Panama soit 22h14 heure de Paris, il nous reste 2386 miles à faire sur les 4000 de départ, on est tout seul tout seul tout seul, pas une voile ni à l’horizon ni sur l’AIS, pas un cargo, pas un navire de pêche, depuis des jours : tran-quille

Etant passés à plus de 5 degrés de latitude Sud, nous sommes donc largement sortis du Pot au noir, le vent est plus constant en direction et en force, on navigue pour l’heure au travers avec 20 nœuds de vent, ça secoue un peu avec la houle de travers mais on avance à 8,5/9 alors ça va bien, le copain du capitaine sur Zulú a mis 24 jours, ça serait bien pour le capitaine qu’on fasse aussi bien, moi je demande juste à ce que ça soit cool jusqu’au bout

Mais ce n’est pas tout ça, qu’est qui change entre l’Atlantique et le Pacifique et la mer des Caraïbes alors ?

Pour l’instant, des 3 et de loin, c’est dans les Caraïbes qu’on a eu les mers les plus agitées, bien que j’aie été baptisée au genre entre Gibraltar et Cadix puis Cadix et Porto Santo, et en partant de Mindelo aussi … mais c’est devant Barranquilla en Colombie que c’était le pire, Caraïbes donc

Le truc le plus marquant visuellement parlant c’est qu’on n’a pas vu la moindre trace de sargasses depuis notre départ de Panama, alors qu’on en avait plein en Atlantique et encore plus aux Caraïbes, et les poissons volants ont l’air plus malin ici car à part un bébé de 2 centimètres balancé sur le pont par une vague, aucun n’est venu y agoniser la nuit, on a juste eu 2 pulpitos et le capitaine de m’affirmer qu’ils ne sont pas arrivés là avec une vague mais ont sauté avec leur petites tentacules … voilà ! imaginez des pulpitos long de 5 centimètres se propulser de plus d’un mètre de haut d’un bon coup de tentacules ? Je crois que le capitaine veut juste voir jusqu’où va ma crédulité (j’irai vérifier sur internet de quoi sont capables ces petits engins) (quand j’aurai internet) (jour béni)

Sinon ce qui change c’est l’allure de navigation puisqu’en Atlantique nous étions toujours au portant et qu’ici nous avons fait du portant, du près, du travers et un peu de largue… bon, qu’est-ce que je préfère ? C’est sûr qu’au portant c’est plus confort mais le capitaine a toujours envie de tangonner un truc alors on manœuvre en veux-tu en voilà, mais au près et au travers c’est peinard, c’est GV et génois du même côté, et basta, même si ça gîte et que ça n’est pas pratique pour faire la cuisine et la vaisselle, encore moins pour s’oindre la peau de lait hydratant (cruel manque d’élégance dans l’exercice), les manœuvres sont réduites à peau de chagrin, juste un coup je remonte un peu le chariot et je donne un tour de winch ou je fais l’inverse, je dis je mais c’est le capitaine qui s’en charge après me poser la question :

  • Bon, on est plus abattu là, on fait quoi (je ne mets pas de point d’interrogation car il n’interroge pas, il exige une réponse)
  • ondescendlechariotpourouvrirlagrandvoileéventuellementonlachoqueunpeuonavancelepointdetireetonchoquelegénois (en un seul mot)
  •  … (temps de réflexion pour voir ce qu’il y a à redire) … ouais (de glace) (le compliment ne fait pas partie de sa palette pédagogique, le compliment ramollit)

Padampatchi ! (autocongratulation)

En même temps ça serait vraiment malheureux que je ne sois toujours pas capable d’avoir compris ça

Le capitaine trouve une différence parce que, sic, c’est beaucoup plus grand, mais ça c’est intellectuel je lui dis puisque de toutes façons on ne voit pas plus loin que l’horizon et que ça limite de fait la notion de grandeur, et j’ajoute que je trouve que le ciel est plus impressionnant que l’océan car l’océan c’est en 2 D mais le ciel lui est en 3 D et bien plus immense que l’océan

  • Ne demande pas à voir l’océan en 3 D alors, ça serait mauvais signe hinhinhin (fameux rire de psychopathe une nuit de pleine lune)

Si je n’avais pas vu les cartes ni passé le canal de Panama, je penserais juste que la planète est un vaste océan interminable et voilà

21 avril

20/22 nœuds avec pointes à 25/28, la mer suit, ça roule comme ça faisait longtemps mais au bout de ces quelques jours de nav’ nous sommes bien amarinés donc jusque-là nos estomacs tiennent le coup

Au petit dej j’ai dit au capitaine que je me demandais qui avait inventé l’air comprimé et comment il s’y était pris pour comprimer de l’air, le capitaine a ralenti sensiblement la mastication de sa tartine de pain noir (il aime moyen) et m’a regardée d’un air perplexe

  • Pourquoi tu penses à ça ?
  • oh comme ça, je pensais aux bouteilles de plongée (c’est faux, je pensais que malgré le taux d’humidité dans le bateau, et qui d’ailleurs fait que j’ai la peau moins sèche, les amandes gardaient une bonne tenue et restaient croquantes, peut-être grâce au fait que je les avais mises dans un pot avec un couvercle qui se visse, donc est-ce que les amandes avaient chassé l’air du pot ou les avaient-elles un tantinet comprimé ?)

Le capitaine m’a expliqué plein de choses sur l’air comprimé, je vous en fais grâce (c’est à moi que je fais grâce), juste il est parti d’un pneu de vélo dans lequel on force l’air à y entrer avec la pompe et même que ça chauffe parce que les molécules d’air se bousculent dans un moindre espace (de vous l’expliquer ça me fait le retenir, c’est bien) il a été jusqu’à me ressortir des formules mathématiques que tu avais apprises à l’école n’est-ce pas isabelle (P1V1 = P2V2 ou un truc du genre) vous comprenez pourquoi je ne lui ai pas dit pour les  amandes, pas la peine qu’il me pense plus bête que je ne suis, mais peut-être qu’en vissant le pot d’amandes on comprime tout de même un peu d’air après tout (du coup ça chauffe un peu et ça assèche l’air du pot et ça garde les amandes croquantes) (je me garde bien de lui raconter ça)

Cette nuit il y avait plein d’étoiles, on a cherché sans la trouver La Croix du Sud, c’est peut-être encore trop tôt, j’ai dit au capitaine que maintenant on navigue la tête en bas et qu’on ne tombe même pas, ça l’a fait sourire jusqu’aux yeux

encore aujourd’hui je n’ai pas réussi à la distinguer, il y a trop d’étoiles quand je lève les yeux !

22 avril

12 jours que nous sommes partis de Panama, j’ai l’impression que jamais rien d’autre n’a existé que le rythme de la mer et du vent et nos tâches quotidiennes à exécuter, je ne vois pas passer les jours

Nous avons eu environ 24 heures bien dynamiques, 25 à 30 nœuds de vent, si on était au portant ça serait de la rigolade, mais au travers avec une bonne houle de 2,5 à 3 mètres et des vagues qui claquent dans le bateau, c’est pas la même, on a dû prendre 2 ris, mais bon, ça ne m’a pas empêchée de cuisiner et de manger, le capitaine a dit que j’étais courageuse et que j’étais un vrai … mataf ? Je ne sais plus quel mot il a employé, je lui ai demandé ce que ça voulait dire et il m’a répondu un vrai marin, cuisiner dans ces conditions il faut être un vrai marin (ô suc délectable qui coule dans mes conduits auditifs jusqu’à la case récompense de mon cerveau)

Pour l’heure le vent a adonné et nous voilà donc au portant avec 20 nœuds, une vraie balade, dans une trentaine de miles nous seront pile à la moitié de notre traversée, c’est marrant de prendre sa douche au milieu du pacifique, je reste assise sur la jupe arrière avec les pieds dans l’eau et ça fait des grandes gerbes d’eau qui m’éclaboussent

Bon, on lâche les deux ris vu que le vent est de nouveau autour de 20 nœuds, le capitaine lofe, lâche les ris que je m’occupe de laisser filer droit (c’est papa qui voulait que je file bien droit) (il a arrêté de me donner des conseils un jour, croyant que je faisais tout le contraire rien que pour l’embêter), le capitaine me dit de border la GV, ok, puis d’aller appuyer 2 fois sur le bouton du pilote pour abattre de 20 degrés, me voilà sous la casquette du cockpit

  • Donc 2 fois sur le bouton de droite ? (ça s’appelle reformuler une question pour être certaine de s’être bien compris, la base)
  • oui

La langue entre les lèvres, je pointe mon index bien droit et j’appuie une fois sur le bouton, biiip, j’attends 3 secondes pour être certaine que les deux fois soit distinctes et appuie une seconde fois, biiiip, ce faisant j’ai le temps de lire l’écran du pilote qui indique 96 degrés à gauche et 76 degrés à droite et m’en retourne finir de ranger les ris, peu après le capitaine me demande quel cap on fait, je ne sais pas alors je descends voir puisque d’après lui le cap indiqué en bas est plus juste que celui du cockpit, ma foi, on est à 220 au lieu de 240

  • Mais alors tu n’as appuyé qu’une seule fois sur le bouton !!!!!!

même si c’était vrai ça ne serait pas la peine de s’énerver mais non, vous êtes témoins

  • Aaah j’ai appuyé 2 fois dessus, c’était écrit 76 à droite et 96 à gauche et ensuite les deux étaient à 96
  • NAN ! c’était écrit 86 à gauche !
  • (prenant mon courage à deux mains) donc tu insinues que je te raconte n’importe quoi, c’est très désagréable à la fin
  • c’est pas désagréable gnagnani gnagnana (je suis descendue faire la vaisselle pour ne pas entendre) (pour ne pas exploser comme un pop-corn) (parce que je suis non violente)

Je file ensuite faire ma toilette pour laisser passer du temps car je sais qu’il faut 20 minutes d’isolement au moins pour que les émotions humaines se tassent un peu, puis sors dans le cockpit pour aller prendre une douche mais le capitaine est en train d’enfiler le harnais dont j’ai besoin pour m’attacher, il veut remonter Tintin (c’est l’hydrogénérateur, je suis contente qu’il l’appelle Tintin désormais parce qu’avant son nom c’était le merdier et comme tout est ondes dans notre universel monde, je craignais que l’hydrogénérateur ne se démoralise et ne nous lâche, Tintin c’est mieux)

Je redescends pour mettre Tintin en roue libre avant de le sortir et quand je remonte le capitaine me demande justement de le faire

  • C’est fait (dis-je) mais tu peux aller vérifier si j’ai bien appuyé sur le bouton (non mais)
  • Ooooh dis ! tu n’vas pas …
  • Ah mais si je vais ! (lui coupé-je la parole)

Et de lui expliquer par le menu que j’ai bien appuyé deux fois et que je ne vais pas inventer ce que j’ai vu sur l’écran et que de toutes façons ce n’est jamais bien comme je fais et qu’il ne me croit pas et que ça me donne l’impression d’être une grosse nulle incapable d’appuyer deux fois sur le bouton et que et que et que …

  • Je ne suis pas assez positif c’est ça ?

il est contrit, et de le voir comme ça mon cœur n’est plus que du beurre mou … il m’explique qu’il ne m’accuse pas de mentir mais que j’ai très bien pu croire que mais faire autre chose (c’est vrai ça …ouuuuh il m’embrouille), ou alors peut-être que c’est lui (ça a du mal à sortir), et que je ne suis pas une grosse nulle et que d’ailleurs je n’ai qu’à lire ce qu’il a écrit dans son journal de bord :

le capitaine note les heures GMT, pour me perturber dans mes repères y’a pas mieux

La paix revient à notre bord, n’empêche que je lui dis que la prochaine fois je filmerai quand j’appuie sur le bouton (y penser)

Mais l’événement du jour c’est que, en 12 jours moins 15 minutes et avec 2 détours, soit un vers Malpelo et un aux Galápagos, nous avons fait la moitié du chemin ! Il nous reste donc 1998 miles à faire, le capitaine ayant compté exactement 3997 miles depuis Panama

La moitié ! le compte à rebours est lancé maintenant, mais du coup si notre moyenne chute nous allons nous énerver, c’est ça le problème quand on se réfère à une donnée, c’est terrible

Le capitaine tempère mes élans car nous avons fait un peu de moteur au niveau de Malpelo et des Galápagos quand le vent était tombé à 1,5 nœud, soit, allons ! Je suis large d’esprit ! On va alors juste dire que nous avons fait la moitié du chemin en 12 jours et sans détour, c’est du pareil au même (je le dis au capitaine qui fait une moue, les arrangements c’est pas son truc)

la lumière du crépuscule est unique, nous en l’avons vue nulle part ailleurs telle quelle

23 avril

Le capitaine a dû bricoler la nuit dernière, la poulie du rail de génois étant naze fait que ça a cisaillé l’écoute de génois qui a lâché en pleine nuit, alors hop, dépannage 24/24, il a réparé l’écoute une première fois sans avoir vu pour la poulie, qui a cisaillé une seconde fois l’écoute, alors re-hop pour bidouiller un nouveau passage pour l’écoute via un anneau de friction, l’anneau de friction c’est la main de Dieu (Dieu a plein de mains, grâce à Dieu)

prenez des notes pour le jour où vous en aurez besoin !

On pourrait penser qu’alors il était tranquille pour la journée mais au lever il a vu qu’une latte de la GV était sortie, il faut dire qu’on navigue au largue avec entre 20 et 28 nœuds de vent selon les moments, du coup la GV vibre beaucoup (malgré bien des bidouillages pour tenter de limiter la vibration du guindant de la voile), on a passé le petit déjeuner à se demander comment on allait faire : prendre 3 ris et se débrouiller ainsi ? Affaler et le faire avec la voile sur la bôme ? Sortir les coulisseaux du mât pour poser la GV sur le pont ? Nos fronts étaient soucieux et je pensais que c’était foutu pour notre moyenne, quand je vous dis que c’est le problème dès que l’on a des références… la compétition ! le dépassement de soi ! c’est fatigant au possible, je ne militerai jamais assez pour l’épanouissement de soi bien plus propice au bonheur crois-je dur comme fer

Le capitaine, et je lui en sais gré, décide qu’on va commencer par faire simple et que si ça ne marche pas, on fera compliqué, on allume le moteur (qui a de plus en plus de mal à démarrer en mer, va falloir résoudre cette énigme) pour se mettre face au vent, rouler le génois et affaler la voile, avec une mer bien formée c’est toujours un plaisir de se retrouver face aux vagues et de se prendre des paquets d’eau sur le coin de l’œil

Puis le capitaine fixe la bôme pour qu’elle ne balance pas de droite et de gauche pendant l’opération, on avance sous génois pour ne pas perdre de temps (il avait aussi été question de se mettre à la cape pour intervenir mais non, la moyenne palsambleu, la moyenne !) enfin il monte sur le taud du cockpit, me demande les outils que je lui passe comme un bistouri avant l’incision, puis vais en pied de mât à sa demande et à nous deux nous réussissons à remettre la latte, re face au vent pour hisser la GV, re problème pour démarrer le moteur, en hissant on a plus de 27 nœuds de vent alors on décide de prendre 2 ris (pas envie que la latte redégage), on redéroule le génois qui avait été enroulé pour hisser la GV face au vent, je laisse le capitaine finir de tout ranger et vais faire à manger, le vent tombe d’un coup alors en pestant il lâche les deux ris qu’on venait de prendre … on mange il est plus de 15 heures …

le capitaine, attaché (c’est le même harnais que j’utilise quand je prends une douche) et la tête protégée du soleil (il a réussi parfois à m’astreindre à faire comme lui, j’ai failli mourir étouffée, il remonte son machin jusqu’aux yeux)

Le reste de la journée se passe sans encombres, le soir je cuisine du chou et des carottes avec des oignons, le capitaine s’effare en croyant que je fais de la soupe alors que personne n’est malade, nous laissons dans notre sillage une odeur tenace de chou, ça n’attire personne, on est toujours aussi seuls en plein Pacifique, nous mangeons la nuit venue, le capitaine me dit que c’est bien bon, bah oui, il faut cuire le chou et les carottes jusqu’à les confire et c’est vachement bon et quand c’est bien cuit ça ne fait pas péter (ou moins quoi) et c’est drôlement important dans un bateau

24 avril

On sait que ce sont les élections en France et on attend les résultats comme tout le monde (expression consacrée car tout le monde entier ne les attend pas forcément, j’en suis bien consciente)

Il fait soleil et 15 nœuds de vent, mer plus calme, ça fait du bien, et bien que ça soit le jour du Seigneur, le capitaine a du travail : changer la poulie du rail de génois car on ne va pas laisser un anneau de friction tout le reste de la traversée (ah bon ? une aussi judicieuse installation ?)

un bateau c’est fragile, faut bricoler avec douceur (toujours relativement à cette vivacité d’esprit qui vous caractérise, vous aurez vu le bracelet en plastique orange qu’arbore fièrement le capitaine à son poignet droit, ce qui ne laisse pas de m’étonner car ça peut s’accrocher n’importe où et lui arracher la main, je le lui ai bien dit, mais c’est le bracelet qui permettait d’aller et venir à Flamenco marina et il a dû faire un vœu car il ne veut pas l’enlever avant qu’il ne tombe tout seul, je lui ai raconté que plus jeune je portais des bracelets brésiliens et qu’il faut faire un vœu qui se réalise quand le bracelet tombe tout seul, ça lui a visiblement fait de l’effet) (le capitaine est superstitieux bien qu’il avouerait le contraire même sous la torture 😂😂😂)

25 avril

Selon nos calculs, en tenant compte de notre moyenne depuis notre départ, nous serons arrivés à destination dans moins de 9 jours, mais nous ne sommes jamais à l’abri d’une mauvaise surprise qui nous retarderait (c’est le capitaine qui parle)

Comme le vent est descendu et que justement si nous voulons arriver dans moins de 9 jours y’a pas intérêt à relâcher nos efforts, après moult réflexions, spi ou gennak, gennak ou spi, le capitaine décide de lancer le gennaker, il faut dire que j’ai un peu fait pencher la balance de ce côté, si vous vous demandez pourquoi et bien c’est tout simple et en dehors de toute considération de navigation, c’est parce que ça me parait plus stable que le spi (et pas parce que ça fait joli), donc première fois pour moi : le gennaker !

Alors comment ça se goupille, le capitaine me dit que c’est comme le spi, mais je le reprends

  • Tu m’as dit qu’il n’y a pas de bras, juste une écoute
  • Oui
  • alors on fait comment ? explique-moi point par point que je sache quoi faire au bon moment !
  • je vais accrocher ça à l’étrave (il me montre une manille avec un bout de corde) pour le point d’amure, on met l’écoute avec un barber, on hissera le gennak en premier et tu reprendras l’écoute ensuite
  • ok (je visualise parfaitement, c’est pas des blagues), tu t’attaches pour aller sur l’étrave ?
  • ooooh pas besoin …
  • siiiiii tu t’attaches
envoyer le spi ou le gennak ne se fait pas d’un claquement de doigt !

En fait je n’ai pas peur des manœuvres en elles-mêmes, ni du vent ni des vagues, surtout que là ça va bien quoi, je n’ai jamais subi de vagues de 8 mètres encore et j’espère ne jamais vivre ça, ce dont j’ai peur c’est que le capitaine tombe à l’eau, j’ai beau me répéter qu’il n’en a ni l’intention ni l’envie, ça reste présent, malgré moi j’ai une décharge d’adrénaline s’il n’apparaît pas dans mon champ visuel dès l’instant où je tourne la tête, c’est pour ça que j’aime bien quand il dort, parce qu’il est en sécurité … ça me fait penser à Julien et Nina de Tamaa, Julien est tombé à l’eau en remplissant un seau d’eau de mer (il n’est pas épais Julien et le poids du seau l’a embarqué) et elle dormait, dans son sommeil elle a entendu un plouf et ça l’a réveillée et elle a récupéré Julien, coup de bol parce que ça va vite de ne plus voir une petite tête entre les vagues, de me dire que c’est arrivé à des gens que je connais a rendu la possibilité plus que possible, rien que de vous raconter ça, ça me noue l’estomac, en même temps faut pas y penser sinon ça risque d’attirer la poisse donc n’en parlons plus s’il vous plaît

Et ça se passe comme il a dit, on envoie le gennaker comme si je l’avais toujours fait, pas un mot plus haut que l’autre, ensuite on déroule aussi la trinquette et nous voilà au largue en avançant à 7/8 nœuds avec 15/16 de vent, on glisse bien, la bonne humeur règne sur l’équipage

Quand on remonte l’hydrogénérateur, il manque une pale de l’hélice, c’est la deuxième fois que ça arrive, mais on a encore deux hélices de rechange alors ni une ni deux, notre capitaine courage s’en va bricoler sur la jupe arrière en prenant un bon bain de pieds, et en deux coups de cuillère à pot nous voilà avec un hydrogénérateur neuf, ou en tous cas réparé, une fois encore ça nous fait manger tard, le capitaine dit qu’il ne nous reste qu’à prier pour que la drisse de gennak ne lâche pas avec le ragage, c’est bon j’ai fait un vœu pour mon premier lancer de gennak, ça devrait tenir, sinon à quel saint se vouer je vous demande un peu

on peut observer qu’il ne reste déjà plus que des oignons dans les filets pendus sous les panneaux solaires, on a mangé tous les ananas et les bananes

À 17h30 on descend un peu le gennaker et le capitaine voit d’en bas que la drisse de gennaker est déjà bouffée, c’est dingue, on affale et on renvoie le gennaker avec la drisse de spi, je partage ma réflexion

  • ça fait 5 heures qu’on l’a mise et la drisse était déjà bien entamée, tu crois que la drisse de spi tiendra toute la nuit ?
  • j’espère
  • si elle pète le gennak va chaluter ?
  • oui mais le pire c’est qu’on n’aura plus de drisse de spi
  • alors il ne vaudrait pas mieux mettre le génois pour la nuit ?
  • mais on se traîne !
  • ouais mais on aura toujours une drisse de spi
  • faut faire des choix
  • bon … on verra
  • c’est ça

je vous dirai demain …

le grey tape et la gaine sont déjà bouffés

on voit un bateau à l’AIS ! le monde existe toujours ! C’est un cargo japonais, Snow Camelli, 210 mètres de long et 37 de large, un mur en pleine mer, à 13 miles de nous, la porte à côté, malgré le temps clair on ne l’a pas en vue et il disparaît comme il est apparu de notre écran d’AIS, on est de nouveau tout seul

une nouvelle nuit

Pour celles et ceux qui ont le courage 😉

  • La Croix du Sud est une petite constellation de l’hémisphère sud, la plus petite de toutes les constellations, elle est utile pour trouver le pôle Sud céleste. En l’absence d’une étoile similaire à l’étoile polaire de l’hémisphère nord dans l’hémisphère sud, deux des étoiles de la Croix du Sud sont utilisées pour le déterminer : en suivant la ligne formée par Gacrux (ou γ) et Acrux (α), dans un certain sens, sur 4,5 fois la distance entre ces deux étoiles, (soit ~25° au Sud de Acrux), on tombe sur un point proche du sud céleste.
  • Alors c’est pas tout ça, mais à quelle hauteur peuvent sauter des petits poulpes ? et bien j’ai eu beau entrer différents mots en moteur de recherche, je ne suis tombée que sur des recettes de poulpes sautés à l’ail 🐙, encore un sujet d’études passé à l’as
  • Si la curiosité vous tenaille à propos de l’air comprimé : https://fr.wikipedia.org/wiki/Air_comprim%C3%A9
  • Un mataf est un mousse, un matelot, c’est-à-dire membre d’un équipage qui manœuvre, conduit un bateau, un navire. Le mataf travaille dur et pour cause, il adore son job !

Trans Pacifique (on dit Transpac) – 1/3 (c’est long le Pacifique)

on s’éloigne au moteur …

10 avril

C’est l’anniversaire du capitaine, je lui ai fait une petite surprise, un teeshirt bleu pétrole (bleu des mers du sud aurait été plus indiqué que le pétrole vous avouerez) (que j’ai trouvé dans le ship de Shelter Bay Marina, j’ai cru que je ne trouverais jamais quoi que ce soit, je cherchais depuis Noël à chaque fois qu’on était à terre mais ne voyais que des polos avec d’énormes écussons de captain avec barre à roue et ancres à l’allant qui auraient fait passer le capitaine pour un pimpin de seconde zone, une insulte), celui que j’ai dégoté arbore le logo du passage du canal de Panama, il pourra rouler des mécaniques lors de son retour au pays, mais bien entendu ce qui marque cette journée c’est que nous quittons Panama pour les îles Gambier à 4000 NM (nautiques miles) de là, j’ai calculé, si on fait 6 nœuds de moyenne en voyant modeste ça nous fait 27,77 jours de mer 😵‍💫

Autant vous dire que je ne fanfaronne pas mais prie le ciel et la mer de nous épargner, on dirait qu’ils m’ont entendue car après avoir quitté le ponton de la marina, non sans mal car le capitaine m’avait laissé la barre sans me dire où on allait mais en me donnant des ordres au coup par coup, autant dire à l’aveugle, résultat je ne sais pas où il veut aller, je lui dis qu’on va taper dans le ponton et il répond que non mais il pense au ponton derrière nous et moi je vois celui à bâbord, quand il le voit il s’égosille qu’on va droit dedans !!!

– MAAAAACAREEEEELLLE ! mets ton pied pour repousser le bateau !!!!!!!

je passe prestement la jambe par-dessus la filière et pose un pied sur le poteau du ponton, pousse de toutes mes forces à me désosser le fémur comme la cuisse d’un poulet qu’on découpe chaud le dimanche après la messe et réussis à repousser le bateau, on se dirige vers le ponton de gasoil, lui en m’expliquant ce que j’aurais dû deviner, moi en argumentant ma défense (ouh il aime pas), on refait le plein de gasoil et à 15h26 nous quittons le ponton de gasoil et nous éloignons au moteur, passons à côté d’un bateau français qui attend de rentrer dans la marina, le capitaine leur dit d’y aller parce que sinon ils vont pourrir là, qu’ils sont nuls dans cette marina (elle est crade, pour sûr) et on passe  peuht-peuht-peuht entre les cargos, il faut attendre presque une heure avant d’avoir un peu de vent et de hisser nos voiles, en gros on part pour de bon il est 17 heures, 27,77 jours, putain

embouteillage de cargos
on dirait que je fanfaronne un peu quand même

11 avril

Le bateau est transformé en arbre à oiseaux, ils se battent pour savoir qui se posera sur la barre de flèche en mettant de la fiente plein le génois, le capitaine dit ça va m’énerver et il prend la corne de brume pour les chasser, ça marche 3 ou 4 fois et ensuite le plus gros qui est un fou (c’est le nom d’un oiseau, pas un adjectif qui sous-entend qu’il soit taré) se repose tranquillement, un pied de nez au capitaine qui vide sa bombe d’air comprimé pour faire sonner la corne de brume en visant l’oiseau, crénom il ne va pas se laisser piétiner l’honneur par un vulgaire palmipède (l’oiseau a les pieds palmés)(du coup il patine un peu sur la barre de flèche et perd de sa superbe), le duel s’annonce serré, qui de l’homme ou de la bête va gagner, le capitaine file au pied de mât, s’empare de la drisse de spi qu’il me demande de choquer avant de lui donner un mouvement de corde à sauter pour finir par ficher un coup au fou  qui s’éloigne lourdement comme le corbeau vexé  après avoir laissé tomber son camembert et l’on ne l’y reprend plus

Ça occupe son homme et la victoire le rend tout serein et quiet, justice est rendue

On a du vent et on navigue au portant, génois tangonné et puis on empanne et on met le spi car on ne va pas assez vite pour le capitaine, le capitaine me fait tout faire, debout à côté de moi, j’ai le nez plongé dans le bras, l’écoute, le barber et tout le tout toutim et ça n’est pas terrible pour mon estomac parce que ça balance … spi que nous affalons 2 heures plus tard une fois le vent remonté à plus de 20 nœuds, la fatigue d’une petite nuit à guetter les cargos à proximité de Panama, et toute cette agitation dans mes pensées agitées, encore 26,77 jours putain, font que je suis malade le soir

ça se chamaille sur la barre de flèche

12 avril

Ne nous laissons pas abattre, nous avons un rang à tenir face au capitaine, l’optimisme et la joie de vivre sont de rigueur, ce n’est pas une petite traversée du pacifique de rien du tout qui va entamer mon moral bordel de Dieu (Mavo doit se retourner dans sa tombe, c’était ma grand-mère, Mamie Yvonne ça avait donné Mavo car les enfants sont fainéants de répéter comme il faut)(elle était hyper catho et me faisait lire la vie des saints et celle bien rangée de Roselyne mère de famille qui faisait tout comme les curés ils réclament sinon on ira en enfer) un petit oiseau vient se poser sur le bateau et me distraire, on voit qu’il a du plomb dans l’aile et ne fera pas long feu, lorsqu’on manœuvre il s’envole à peine et vient se poser un peu plus loin, le capitaine et moi savons par expérience (lui lors de sa première traversée de l’Atlantique, moi lors des hivers froids de Lorraine) que donner des miettes de pain ou du beurre ou quoi que ce soit à un oiseau mourant est inutile voire une torture (Mémère, mon autre grand-mère, mettait des couennes de lard sur le rebord de sa fenêtre en hiver et les oiseaux venaient la picorer mais ils n’étaient pas mourant, et puis c’était du lard qu’elle faisait elle-même, ils étaient gâtés et joufflus), des fois il vient se poser juste à côté de nous, je me verrais bien le garder toute la traversée ce petit compagnon à plumes que le capitaine appelle Bozo, il est où Bozo ? Ah il est là ! il me tiendrait chaud au cœur comme une peluche, si j’avais su j’aurais emporté une peluche tiens

il est choupinou Bozo

Le vent est descendu alors spi – on empanne, ce qui induit d’affaler le spi et tout ce qui va avec pour le renvoyer de l’autre côté, ça prend son temps, quand il y a peu de vent c’est un véritable plaisir de manœuvrer le spi, tout juste si je n’allume pas une clope en sifflotant (je ne fume pas mais si je devais le faire ça pourrait tout à fait être le moment de m’y mettre), puis le vent tombe et nous tombons le spi qui s’est dégonflé comme un soufflé qui sort du four

Nous devons passer pas loin de l’île de Malpelo et le capitaine me demande si j’ai envie de faire le détour pour la voir de près ou non, cela m’étonne toujours qu’il s’évertue à me poser ce genre de questions car quoi que je réponde il pose ses propres arguments et on fait comme il dit parce qu’il sait mieux que moi dirait on, ce qui est sûrement vrai d’ailleurs, je ne vais pas commencer à polémiquer sur un sujet aussi sensible qu’universel que celui de savoir qui sait mieux que l’autre et a raison

  • Bin je sais pas, ça fait faire un gros détour ? ça nous ferait perdre beaucoup de temps ?
  • un peu
  • c’est dommage de passer si près et de ne pas y aller non ?
  • ouais mais ça fait faire un détour et ça nous fait faire du près et y’a pas de vent
  • bon on n’y va pas alors
  • ouais

Et là il lofe, me dit qu’on affale, et met le cap sur Malpelo au moteur, je crois que discuter avec moi lui permet simplement de faire avancer sa propre réflexion, peut-être pense t’il me faire croire qu’il est intéressé par mes idées, il a dû apprendre ça dans un stage de management, faites au moins semblant d’écouter les autres vous y gagnerez, je dis à Bozo c’est cool, on te ramène chez toi, et croyez moi si vous voulez, en vue de Malpelo il s’envole à tire d’ailes vers elle (pour tout dire, je crains qu’il ne se soit abîmé en mer avant d’y arriver) (désolée de gâcher l’ambiance)

Bozo rentre à la maison (ou pas)

En s’approchant encore nous voyons deux bateaux de plongeurs qui viennent voir les fonds réputés pour leur variété sous-marine extraordinaire (le capitaine m’a énuméré plein de noms que je n’ai pas retenus mais ça avait l’air extraordinaire, l’exotique crée l’extraordinaire) et nous nous faisons accueillir par des gros dauphins qui sautent complètement hors de l’eau, c’est un spectacle grandiose qui me donne la chair de poule, en s’éloignant on voit un catamaran mouillé dans une petite anse, on s’éloigne sans aller voir de qui il s’agit, on ne va pas non plus allonger à loisir notre traversée, on a drôlement bien fait de faire le détour

c’est nu Malpelo … nu de chez nu

13 avril

Le vent repart … au près bon plein (ça veut dire grosso modo à 60/70 degrés du vent), ce qui veut dire qu’on navigue à la gîte, je dis au capitaine qu’on doit bien gîter à 30 degrés tellement tout se casse la gueule dans le carré, il me dit qu’on est à 10, 15 maxi, le roi de la minimisation autant que je suis la reine, non pas de l’exagération parce que je n’exagère jamais, je dis juste comment je ressens les choses, et de toute évidence je les ressens plus puissamment que le capitaine qui est d’un flegme tout à fait jamesbondien, la reine de quoi alors, on ne le saura jamais, en tous cas je préfère largement la gîte au roulis, au moins on sait à quoi se tenir

De plus, le capitaine a eu la bonne idée de sortir, oubliés jusque-là, des tapis antidérapants pour la cuisine, ce qui fait que les assiettes ne glissent plus, en revanche ce que je mets dans les assiettes glisse toujours, servir reste donc un jeu d’adresse, parfois une vague intempestive boute le contenu hors du contenant, d’un geste preste je le replace dans l’assiette sans vergogne, si on se met à jeter tout ce qui tombe des assiettes on ne mangera plus guère

14 avril

… on a froid ! Le vent est froid alors qu’on approche de l’équateur ! Je m’en étonne auprès du capitaine qui a sorti sa petite polaire rouge pendant que j’étirais mon sweatshirt au-dessus de mes genoux repliés contre ma poitrine pour avoir un peu chaud, il me répond, après m’avoir gourmandée d’abîmer ainsi mon sweatshirt, que c’est à cause du Humboldt, mais tu sais tout m’écrié-je, il me répond que non mais qu’il a étudié tout ça, moi je n’ai rien étudié du tout sur le sujet mais je connais vaguement le Gulf Stream alors je lui demande si c’est un courant comme le Gulf Stream, oui qu’il me répond, étonné que j’en sache autant, mais le Humboldt il vient du Sud et remonte jusqu’à Panama en remontant le long du continent, c’est un courant froid, c’est ça qui est dingue dans l’hémisphère sud, plus on ira au sud plus il fera froid, c’est vraiment le monde à l’envers …

Le capitaine a changé le bout de bordure (le boute de bordure, donc) de GV, il a vu qu’il allait péter a un endroit alors il en a sorti un bout (là je parle d’un bout = un morceau, pas d’un bout = boute = cordage, c’est à y perdre son latin) pour coudre le nouveau bout de bordure et ensuite on n’a plus eu qu’à tirer le vieux bout dans la bôme pour que le nouveau y prenne place, quand il est concentré ou qu’il réfléchit le visage du capitaine se vêt d’un rictus d’effort, plus c’est difficile plus il grimace, alors passer l’aiguille dans les deux bouts c’est dur, il force, je le vois à sa bouche qui se crispe, ce qui me donne l’envie furieuse de prendre son visage entre mes mains et de l’embrasser, (éperdument) (comme si nos vies en dépendaient) (du lourd quoi) pour gommer la grimace, je ne le fais pas, je ne dis rien, je garde mon envie, il n’aime pas être distrait de ses tâches et en plus il aime en baver, vaincre ou mourir ! je le laisse vaincre en restant coite mais n’empêche que voilà et qu’il ne sait pas ce qui se trame derrière mon regard qu’il n’a aucune raison de vouloir déchiffrer tout appliqué qu’il est par ailleurs

À propos d’embrasser éperdument, maman aurait dit à bouche que veux-tu, j’ai toujours trouvé cette expression d’un prosaïque achevé, un seau d’eau froide en pleine figure (pendant que j’écris cette phrase, je cherche les yeux dans le vague le mot exact que je voudrais mettre à la place de prosaïque, le capitaine me demande ce qu’il y a)

  • Je cherche un mot … à trouver le mot exact et je ne suis pas sûre de celui que j’ai écrit
  • Lequel ?
  • Prosaïque
  • Ah … c’est quoi la phrase ?
  • Non !

Vous pensez bien que je la ferme, un journal de bord ça parle de latitude et d’allure, pas d’embrasser le capitaine (du coup je suis obligée de laisser prosaïque sinon bonjour pour comprendre)

un homme qui coud c’est émouvant (hurlements féministes) alors un capitaine qui coud, vous pensez ! on notera deux choses pour les esprits les plus habiles : que le capitaine a la barbe qui pousse, et qu’il porte un gant pour coudre les voiles à sa main droite histoire que l’aiguille ne lui transperce pas la paume

15 avril

10h20 le capitaine décide de pêcher, pas avec nos cannes car l’autre jour à peine avait-il jeté son rapala à l’eau qu’il a été bouffé par on ne sait quoi, il n’a remonté qu’un bout de fil de pêche, et ma canne à moi n’a rien donné, elle rouille à force d’inusitation (j’y ai mis un panneau virtuel : fuyez !) (je ne l’ai pas dit au capitaine parce qu’il penserait que tout ça c’est des bêtises et il finirait par avoir des doutes à mon encontre, déjà que)

donc il décide de mettre à l’eau un long et gros fil vert avec au bout une ligne de pêche et un gros hameçon pendant que je prends ma douche à l’eau du pacifique avec une écope pour m’asperger  avant de me rincer à l’eau douce pour finir, ça prend son temps puisque je m’attache avec le harnais qu’il faut enfiler et fixer, dérape et passe mon temps à me rattraper sur la jupe puisqu’on est à la gîte et que ça glisse sévère quand je suis enduite de savon, rien qu’après cet exercice on pourrait aller se recoucher, mais que non point, une fois propre comme un sou neuf j’attrape un ananas pour le découper et j’entends le cri de guerre du capitaine, on a attrapé un poisson ! enfin, car on n’a rien péché depuis la dernière fois que je vous ai raconté, il faut dire qu’on n’avait même pas essayé, le capitaine descend sur la jupe et ramène le fil pendant que je vais chercher l’épuisette achetée à dessein, on va enfin l’inaugurer, à nous deux aidés du ciel nous ramenons la bête sur la jupe, le capitaine me dit d’aller chercher la bouteille de rhum, le Bellevue me crie t’il pendant que je dévale la descente, pas le Lamauny (son préféré) hurle-t-il dans la foulée !! hop je lui passe la bouteille et il arrose généreusement le poisson de rhum, si j’y mettais une allumette on mangerait du poisson flambé, je vais le ranger mais le poisson se débat encore, le capitaine n’a pas bien visé, je retourne chercher le rhum et cette fois il vise les ouïes, ça achève le poisson et quasiment la bouteille de rhum, il n’y va pas de main morte, on n’a pas le choix que de découper notre pêche dans le cockpit parce qu’il est trop gros pour la cuisine et on a mis l’annexe sur la jupe, c’est massacre à la tronçonneuse dans le cockpit, je bazarde ce qu’on ne mangera pas à la mer et le capitaine émet le fait que ça va attirer des requins, je préfère ça à des orques, le capitaine a discuté avec un  français dont le bateau s’est fait attaquer par des orques dans le coin de Cadix, ça lui a flingué un safran et flanqué une sacrée trouille, il parait qu’il y a de plus en plus de telles attaques, d’où ma préférence pour les requins qui, de ce que je crois savoir, n’attaquent pas les bateaux comme le requin des dents de la mer ou du film Shark Attack que je n’ai pas vu mais on m’a raconté le synopsis et je me demande comment des gens ont l’idée de faire des films aussi débiles … bref, on a mangé du poisson frais et c’était fameux

on n’a pas tout mangé d’un coup

Le soir le capitaine me dit qu’on va passer l’équateur dans la nuit, de mettre mon réveil à sonner à 1 heure car on devrait y être vers 1 heure – 1 heure 1/4

À 1 heure mon réveil m’extrait d’un sommeil profond, le capitaine est campé au pied de ma couchette et me regarde, ça me ferait presque sursauter (ça fait un peu film d’horreur quoi), il s’est réveillé spontanément, me dit qu’on y est presque, on colle tous deux notre nez sur le GPS pour guetter quand on arrive au 0 degré de latitude, que l’on passe à 1h20 locale soit 6h20 GMT en faisant un compte à rebours comme pour la nouvelle année, et comme on n’a pas de champagne on sort la petite bouteille de rhum aux agrumes, le capitaine en verse une rasade sur le bateau qui a bien servi, en donne à l’océan qui a été clément puis au capitaine qui a été sage, il est bien ému le capitaine, et c’est le tour de l’équipière, et bin je peux vous dire que du rhum à cette heure-là avec la tête dans le seau ça fait son effet, je mange une pomme pour le faire passer et retourne me coucher sans réussir à me rendormir avant 3 heures parce que ça m’a filé mal au crâne, on a passé l’équateur et la circonférence de la terre va diminuer au fil de la suite de notre voyage, le monde est incroyable

les esprits vifs auront, cette fois, noté que le GPS Furuno n’est pas à la bonne date (ou alors je suis une menteuse magistrale) et qu’on a passé l’équateur à la longitude 87°309.572 W et pas 582, ça a agacé le capitaine de se rendre compte qu’il avait bourdé * mais on ne revient pas en arrière / * faire une bourde – faudra penser à l’ajouter au dictionnaire

16 avril

Peu de vent, mer calme comme jamais, juste un peu de houle, et puis le vent tombe encore pus bas, 6 nœuds, on avance encore à 4 nœuds mais ça va bien qu’on a le courant qui nous pousse, on finit par mettre le spi pour naviguer à 120 degrés du vent en avançant à 7 nœuds, plus tard le vent remonte à 12, à 17h nous ne sommes plus qu’à 15 miles de l’île San Cristobal des Galápagos que l’on voit à l’horizon, là le vent s’emballe alors on affale le spi, et bien sûr le vent retombe peu après mais on a la cagne de remettre le spi et je dis tant mieux au capitaine car nous passons à un train de sénateur devant l’île et avons le loisir de l’observer bien que la nuit tombe … sauvage est l’adjectif qui convient le mieux, on affûte nos regards pour tenter de voir une otarie, on nous en a tant parlé, mais un dauphin ferait bien l’affaire ou même une simple tortue de terre de 200 kilos, allez, juste un thon quoi, une sardine ! mais rien, nada, notre détour vers les Galápagos ne nous offre pas d’autre possibilité que de dire que nous passâmes là un 16 avril de nos vies, juste quelques oiseaux furtifs, le vent tombe complètement puisque nous sommes sous le vent de l’île, alors moteur, on ne prend pas le risque de mouiller où que ce soit pour ne pas avoir à payer 700 dollars rien que par ce simple geste, et d’ailleurs le capitaine a rentré l’ancre dans la baille à mouillage, alors pour mouiller ça serait le cirque, autant dire que j’ai hâte de voir ce que ça va donner pour la sortir en arrivant aux Gambier parce que pour l’y mettre on a usé de la drisse de spi et c’était loin d’être aisé, mais le capitaine m’assure que ça se fera tout seul, j’ai hâte vous dis-je

coucher de soleil en arrivant aux Galápagos

17 avril

Passons devant l’île de Santa Maria, toujours aux Galápagos, toujours sauvage, toujours pas l’ombre d’un poisson ou d’une otarie, il faut dire que le temps couvert ne permet pas beaucoup d’ombre, on voit quelques bateaux de touristes qui sont là pour visiter ce qui se passe sous l’eau, le vent nous apporte une odeur de terre et de foin qui me fait frémir les ailes du nez, quelle belle odeur ! C’est la fête des sens !

c’est nuageux, c’est cela, nuageux … mais beau !

5 nœuds de vent, pluie, on est bel et bien dans le Pot au noir, on s’éloigne doucement en étant mine de rien bien contents d’avoir de nos yeux vu cette terre de légende et je pense par devers moi que nous ne sommes pas prêts de voir une autre terre, le capitaine me demande si je veux m’arrêter, pourquoi pas vendre un rein pour payer ce que ça coûte tant qu’on y est, non non, on trace s’il te plaît … ça me fait penser que, quand on était aux San Blas et que j’avais eu un coup de blues parce que je me trouvais moche, le capitaine m’avait demandé, l’air circonspect

  • T’en as marre du bateau ?

ça m’avait fichu un coup parce que je n’avais pas pensé à me poser la question de cette façon, c’est vrai ça, est-ce que le fond du problème n’était pas que j’étais franchement dégoûtée ? …

  • Parce qu’il faut me le dire ^^ (le ton part dans les aigus en même temps qu’il lève haut ses sourcils un peu broussailleux) !!

c’était le moment ou jamais, j’ai réfléchi à toute vitesse (ça m’arrive) et puis

  • non … non non, tout va bien, j’en ai pas marre du bateau (des fois on en a juste marre de soi)

Surtout que je veux vraiment rencontrer les chamans du Pacifique, c’est l’idée quand même ! Et s’il y a bien des endroits où on se soigne avec les plantes, ce sont sur ces îles perdues au milieu de rien, arrêter maintenant ç’aurait été me tirer une balle dans le pied …

18 avril

Lundi de Pâques, en cherchant des céréales dans un placard je suis tombée sur un paquet de madeleines et de biscuits au chocolat, c’est le jour ou jamais (en fait on n’y touchera pas parce qu’il y a un reste de dessert que j’ai cuisiné avec des flacons d’avoine, bananes écrasées, chocolat fondu et lait de coco, ce qui est dommage c’est que les flocons sont ramollis et c’est moins bon mais comme c’est bien nourrissant on n’avait pas eu la force de tout manger)

Nuit calme, on a bien dormi, debout à 4h45 car le vent avait refusé et il fallait régler les voiles, et rendormis presqu’aussitôt

Ciel bleu, soleil, petite et longue houle, c’est cool le Pacifique

Et puis le vent adonne, on doit abattre de 20 degrés qui nous écartent du cap, mais on a bien le temps d’y revenir me dit le capitaine qui à d’autres occasions pousse de hauts cris quand on n’est pas au cap et que je laisse faire (en lui disant qu’on a le temps d’y revenir ce à quoi il me rétorque qu’on ne va pas non plus faire des bornes en plus)

5 nœuds de vent, grâce au courant on avance quand même à 4,6, le capitaine s’impatiente, on ne peut même pas mettre le gennaker car on est trop pointus (entendre on est trop prêt du vent) mais moi je ne boude pas le plaisir d’avancer dans ce calme immense

Après-midi ça remonte à 15 nœuds, on file à plus de 8 au travers, je dis toujours au capitaine que le vent va remonter et il finit toujours par remonter même si je ne donne pas de précision sur quand ça va se produire, ça me permet d’avoir raison de temps en temps

pause musicale pendant que le capitaine roupille

19 avril

Encore dormi comme une souche, à croire que le grand air fatigue, le vent est plus régulier à 14/15 et on avance à 7,5 nœuds de moyenne à 120 degrés du vent, après le petit dej on se prend un bon grain et ce que j’aime c’est que de voir le ciel noir à l’horizon ne me fait plus ni chaud ni froid, j’espère juste qu’il pleuvra assez pour laver le bateau (mais pas cette fois) …

La mer étant relativement rangée il est donc possible de … lire ! Lire ! Le luxe suprême ! Du temps pour lire ! Remercierai je assez le pacifique de m’offrir un peu de temps !

Alors à midi je dis au capitaine que mon bouquin n’est pas mal même si c’est du pur style hollywoodien, mais que ça ne vaut pas certains auteurs français ou anglais qui mettent plus de fond même dans les polars, j’ajoute que mon bouquin est tout de même mieux que du Mary Higgins Clark ou du Douglas Kennedy (c’est pas difficile en même temps), il fait la moue et dit qu’un Mary Higgins Clark c’est quand même pas si mal

  • Ouais mais bon, ses descriptions de deux pages pour dire que la nana porte un pull vert émeraude assorti à ses yeux … c’est pas Zola quoi

Et là paf, je me demande comment moi je ferais une description si on me disait fais donc une description grosse maline, et l’idée me vient de vous décrire le capitaine, asseyez vous et prenez un thé ainsi que votre temps

Bon, le capitaine alors … hum hum … affûtons notre plume et tâchons d’être exacte autant qu’objective, est-ce tout bonnement possible pour le genre féminin, je ne sais pas s’il existe des études sur le sujet, enfin… par où commencer… je ne peux pas vous dire combien il mesure si tant est que cela ait une quelconque importance, 1m75 ? 78 ? Un peu plus grand que moi c’est certain, je sais qu’il pèse 72 kilos, de son propre aveu il n’a jamais été tanké, quand il est habillé avec un teeshirt trop grand on dirait qu’il est tout maigre ce qui me semble un véritable tour de force parce que moi quand je porte des fringues oversize j’ai tout de suite l’air grosse, mais quand il ôte son teeshirt beaucoup trop grand on voit ses muscles athlétiques, les épaules, les pectoraux, ses abdos qu’il est au regret de ne plus avoir si bien dessinés qu’antan, et ses bras, abandonnés à la vue de tout un chacun puisqu’ils dépassent de ses manches à point nommé, sont puissants, on voit que ça mouline au winch depuis perpète au point de lui avoir même forgé des avant-bras et des mains solides de travailleur manuel (y’a pas de honte), comme il bricole sans cesse ou quasi il a en prime les doigts agiles, des cuisses galbées à l’aune du reste mais hélas il estime manquer de mollets ce qui, à mon humble avis est, d’une part tout à fait exagéré, d’autre part grandement compensé par le fait d’avoir à son actif un beau petit cul (il paraît qu’on a le droit de penser ça maintenant, nous, les femmes), il a les yeux marron clair et un véritable regard d’aigle (il voit tout, c’est chiant) avec un visage aux traits fins tout autour, presqu’acérés quand il est concentré, les joues qui se creusent un peu lorsqu’il est fatigué (ou que je le fatigue), un nez qu’il m’a dit être tordu ce que je n’avais jamais remarqué jusque-là, souvenir de boxe (il m’a dit que je ne vois rien, erreur lui ai-je rétorqué, je ne vois pas les mêmes choses que toi, là est la différence), des dents rangées droit entre ses lèvres juste bien ourlées comme il faut, tout comme ses oreilles  (ce qui me fait penser, et c’est chinois, que les oreilles fermes sont un signe de virilité et qu’il est utile de toucher les oreilles d’un homme avant de le faire sien, pour éviter des déconvenues une fois la bague au doigt, je ne sais pas, je ne me suis jamais aventurée à tripoter les oreilles du capitaine) (il ferait une drôle de tête), un profil taillé à la machette où pointe une pomme d’Adam saillante (je me demande si je n’ai pas lu quelque part que c’était un signe de longévité … ou une excroissance osseuse au milieu du sternum ou de l’appendice xiphoïde peut-être, je ne sais plus), des cheveux plus poivre que sel qu’il s’évertue à coiffer en arrière à la Marlon Brando dans le Parrain, il ne lui manque que la gomina, grâce au ciel, à mes prières et au vent il est décoiffé en un tournemain et se retrouve avec les cheveux en bataille ce qui correspond bien plus à son style qu’il affirme ne pas avoir (quel est donc son style me direz vous, et bien c’est le sien), tantôt il ne se rase pas et refuse de me croire quand je lui affirme que cela lui sied aux petits oignons, tantôt il se rase et cela lui confère un air tout gentil auquel il ne faut pas forcément se fier, non pas qu’il ne soit pas gentil mais il est, disons, d’un tempérament du genre faut pas casser les couilles à Zorro, pour compenser cette nature inflammable il use d’un sourire dont il connaît pertinemment le pouvoir au détriment d’autrui, il se sert également d’un rire que je qualifierais de mondain quand il cherche à détendre l’atmosphère ou pour tenter de créer une ambiance chaleureuse avec des tiers, rire qui n’est pas naturel pour un sou et me fait plutôt penser à celui d’un psychopathe une nuit de pleine lune, parfois ses yeux pétillent et son visage s’éclaire comme celui d’un enfant à lui en donner le bon dieu sans confession, certaines fois, rares, une tristesse semble planer sur son front qui pense ailleurs et d’autres fois encore, beaucoup plus fréquentes, tous ses traits se crispent sous l’effet de l’énervement et de l’impatience conjuguées à des degrés divers  quand se présente une contrariété, à savoir une vague qui éclabousse l’intérieur du bateau car j’ai laissé un capot ouvert pour ne pas m’asphyxier en cuisinant, ou que je n’ai pas repris la balancine de GV suffisamment vite et qu’elle s’est encore coincée dans la voile, ou que je lui demande si on déroule le génois alors qu’il n’a pas encore fini de régler la GV sapristi isabelle… tel est le capitaine à mes yeux, l’homme, quant à lui, restera nimbé de ce voile de mystère qui le rend impénétrable, ne nous égarons pas, je peux juste vous dire qu’il est homme et que rien que ça c’est un défaut le pauvre

on a des couchers de soleil vraiment fabuleux

Le petit supplément du dimanche 👇 !

  • Le courant de Humboldt ou courant du Pérou est un courant marin de surface, parcourant l’océan Pacifique. Prenant naissance près de l’Antarctique, il est froid, environ 7 à 8 degrés inférieur à la température moyenne de la mer à la même latitude. Il longe la côte ouest de l’Amérique du Sud. Entrainé par les vents qui soufflent parallèlement à la côte, ce courant provoque une remontée vers la surface d’eaux venues des profondeurs.
  • La baille à mouillage est un logement ménagé dans la coque pour recevoir l’ancre et ses accessoires (câblot, chaîne…), en général situé à l’avant.
  • Une balancine est un cordage qui soutient un espar, en permettant d’en régler la hauteur : bôme ou tangon en général
  • Le barber hauler : système de cordages et de poulies permettant de modifier ou régler l’angle d’appel ou direction de traction d’une écoute de voile d’avant en modifiant son point de tire, en particulier d’un spi symétrique. On dit parfois simplement barber (le capitaine dit toujours barber et c’est tout, je vais l’épater en disant barber hauler)
  • Les îles Galápagos sont un archipel et une province de l’Equateur situé dans le Nord-Est de l’océan Pacifique Sud, à la latitude de l’équateur.L’archipel se compose de127 îles, îlots et rochers dont 19 de grandes tailles, il accueille le parc national des Galápagos et la réserve maritime des Galápagos qui constituent un site du patrimoine mondial de l’Unesco.« Islas de los Galápagos » signifie « îles des Tortues de mer ». L’archipel est officiellement devenu un parc national en 1959. Le tourisme organisé a commencé vers la fin des année 1960, des dizaines de milliers de personnes visitent aujourd’hui les îles chaque année, ce qui pose un véritable problème écologique.
c’est là
  • L’équateur terrestre est un parallèle, une ligne imaginaire tracée autour de la Terre, à mi-chemin de ses pôles. Il marque la séparation entre l’hémisphère nord et l’hémisphère sud. La latitude de l’équateur terrestre est par définition de zéro degré.
et oui, il est incliné l’équateur (sauf si on penche la tête à droite) (je vous ai vu, vous avez penché la tête 😀!)
  • Le pot au noir est une Zone de Convergence Inter Tropicale (ZCIT), c’est-à-dire une zone météorologique très instable. Les vents y sont variables et ces changements sont très difficiles à anticiper à bord d’un voilier. Cette zone se déplace autour de l’équateur entre l’hémisphère nord et sud selon la déclinaison du soleil. On peut observer un cycle annuel. En général le Pot au noir se trouve entre le 8° N et le 3° N, pour sa partie Atlantique, de la pointe du Brésil aux côtes africaines, sur quelques centaines de kilomètres du nord au sud. Les marins peuvent l’apercevoir de très loin, à 100 milles, grâce à ses gros nuages. Mais ils ne peuvent pas pour autant l’appréhender. De plus, il est imprévisible et change régulièrement de forme. Le Pot-au-Noir se forme grâce à la rencontre des alizés de l’hémisphère nord qui viennent du nord-est et des alizés de l’hémisphère sud qui viennent du sud-est. On peut y voir une couverture nuageuse très épaisse, on y ressent aussi un taux d’humidité très élevé (proche de 100%). Dans cette zone l’eau est entre 27° et 29° et l’air entre 35° et 40°. Plus les alizés sont forts et la température de l’eau élevée, plus le Pot au noir est actif est grand. C’est l’évaporation qui créé de très gros nuages, les cumulonimbus qui peuvent s’étendre en altitude jusqu’à plus de 12 000 mètres. Dans cette zone, à bord d’un bateau on peut rencontrer du brouillard, des pluies diluviennes, du tonnerre, des éclairs, des rafales de vent violents ou encore des trombes (colonne qui part de la mer et qui mélange eau et air en rotation pour rejoindre le ciel) ou des feux de Saint-Elme (décharge électrique plus ou moins continue d’intensité modérée). C’est souvent dans cette zone que se forment les cyclonesavant de se déplacer. Les navigateurs redoutent cette zone de Pot au noir car en plus, les vents sont très changeants et peuvent passer de 0 à 35 nœuds ou changer de direction d’une seconde à l’autre. Il est difficile de planifier son passage en bateau dans le Pot au noir. Néanmoins il s’avèrerait que la trajectoire entre le 27° degré et le 30° degré serait la meilleure car généralement elle correspond à la zone la plus étroite du Pot au noir. Même si la zone est redoutée par les marins, elle n’est pas dangereuse, elle est juste imprévisible. On peut y avoir quelques minutes avec 30 nœuds de vent puis des heures de calme sans avancer. Tandis qu’un peu plus loin, un autre bateau bénéficiera d’un grain qui lui permet d’avancer, c’est donc avec incertitude que les navigateurs traversent cette zone de Pot au noir à bord de leur voilier.
comment se forme le pot au noir
étendue du pot au noir

A nous le canal de Panama ! (j’ai enfin de la connexion pour vous raconter 🥲)

nous quittons Shelter Bay Marina (avec des tapis de gym sur les panneaux solaires pour les protéger)


8 avril, 14 heures, le temps est venu de cross the channel comme dit le capitaine quand je l’entends bavarder avec des homologues anglophone, 3 hand liners montent à bord et nous quittons la marina pour aller au flat de Shelter Bay où attendre le pilote qui nous guidera dans les écluses et le passage, il est attendu pour 16h mais un véritable déluge s’abat, nous forçant à nous abriter dans le bateau tous capots fermés, à 5 avec la moiteur ambiante cela équivaut à une séance de Hammam privés d’oxygène et je préfère me mouiller dans le cockpit, le pilote arrive à 16h30 et nous claque un poing fermé, c’est Roy et c’est parti, une émotion intense m’envahît, la plus intense depuis notre départ et je ne saurais dire pourquoi, certainement que toute cette agitation, ces gens avec nous, pas seulement ceux qui sont là physiquement mais tous ceux qui ont concouru à l’idée même, à l’élaboration, à la construction de ce canal et auxquels je pense avec admiration et respect, cette avancée lente vers la première écluse que nous voyons au loin dans la brume de ce jour humide et chaud, ces palabres en anglais ou en espagnol et toute cette mise en scène qui nous changent tant de nos départs confidentiels en tête à tête y sont pour quelque chose …

le flat de Shelter Bay et ses cargos
livraison du pilote (serpillières ayant servi à éponger le déluge mises à sécher, c’est accueillant et décore joliment le bateau)

Nous avançons vers le pont de l’Atlantique sur lequel nous étions passés en bus quelques jours avant, Roy explique des choses en anglais au capitaine, et à nous deux nous comprenons le plus gros, je filme le pont quand nous passons en dessous et le capitaine dit c’est bien ça, je lui ai demandé s’il ressentait une émotion particulière, avec une moue de celui qui ne trouve la cuisine ni bonne ni mauvaise il m’a répondu que pas vraiment et qu’il verrait une fois de l’autre côté, mais je vois bien à sa tête que ce n’est pas un jour comme les autres et qu’une émotion le tient … un jour je lui expliquais que les femmes ont besoin de parler entre elles pour évoquer leurs émotions (j’essaie de l’améliorer), il s’est exclamé que les hommes aussi ressentent des émotions, quand aura-t-on vu que je pourrais avoir l’idée saugrenue de croire que les hommes n’ont pas d’émotions me suis-je exclamé à mon tour, ce n’est pas de cela qu’il s’agit mais bel et bien de parler de ses émotions, les hommes ne parlant pas entre eux de leurs émotions comme les femmes, il a fait une autre moue comme quand une idée n’émanant pas de sa personne a besoin d’être étudiée à la loupe avant d’y abonder ou non (non étant la première intention, c’est sa loi) mais je le vois bien, des émotions il en a plein le visage mais quand je lui pose des questions c’est comme si son encéphalogramme émotionnel était effroyablement plat

sous le pont de l’Atlantique !

Nous entrons dans la première écluse (c’est dingue parce que la correction automatique a écrit « église » et ma foi c’est tellement ce que je ressens), les écluses montantes sont les écluses de Gatún nous devons nous amarrer derrière un cargo et un sloop, il s’agit de Vintage que nous avions vu au mouillage de Tarrafal à Sao Nicolau, incroyable, incroyable surtout que je le reconnaisse mais pour tout dire il est très reconnaissable, je ne suis pas dupe de moi-même (entendez par là que je suis infichue de reconnaître un bateau d’un autre à part de rares spécimens)

Arrivée à la première écluse

et c’est parti pour le premier cérémonial d’amarrage, on nous lance des toulines et je reste planquée dans le cockpit pour ne pas m’en prendre une sur la tête, elles s’enroulent autour des filières telles des filins sur les remparts d’un château fort pris à l’assaut, on les déroule et y attachons les amarres, les gars qui nous ont lancé les toulines avancent d’un pas cadencé sur les berges en les tenant pendant que le capitaine avance au moteur

c’est pas le capitaine en bleu, c’est le pilote, la capitaine est plus joli que le pilote

A un moment donné il va trop vite, les gars ont dû accélérer le pas et doivent monter un immense escalier, Roy fait signe de ralentir au capitaine, les hand liners et moi devons porter les amarres à bout de bras au-dessus de nos têtes pour les aider à grimper avec les toulines qui sont alourdies du poids des amarres, arrivés juste derrière Vintage amarré, il est temps de nous amarrer à notre tour, les gars sur les barges tirent sur les toulines pour amener les amarres jusqu’à eux et les passent autour des bittes, en bas je fais comme les 3 hand liners : je tire fort sur l’amarre et fais un beau nœud de taquet au taquet pour bien fixer mon amarre et que Cap de Miol ne danse pas comme un bouchon quand l’écluse va se remplir …

amarrés derrière Vintage et un cargo

une fois amarrés, les portes de l’écluse se ferment lentement, je me sens toute petite et encore une fois une émotion immense m’envahit, comme si l’eau de l’écluse montait à l’intérieur de moi et envahissait ma poitrine, je regarde l’eau monter à toute vitesse, je n’en reviens pas la vitesse à laquelle ça se remplit

les portes se ferment, on ne peut plus reculer !
10 mètres plus tard et plus haut

au fur et à mesure que l’eau monte nous devons raccourcir les amarres, Roy me félicite (ça c’est de la bonne pédagogie d’encouragement, bravo Roy, certain devrait en prendre de la graine) et nous voilà tout en haut, je ne vois pas ce qui se passe devant car le cargo et Vintage nous occultent la vue, mais on doit se mettre à avancer, les gars sur les berges larguent nos amarres en laissant les toulines attachées pour la prochaine écluse, il faut les récupérer, hop hop hop je tire mon amarre pour la rentrer dans le bateau et le capitaine m’invective vite ! vite vite ! alors que j’ai fini avant même un des 3 hand liners, le plus jeune qui en est à son dixième passage seulement et qui, de toute évidence, travaille à l’économie, il vivra vieux … et puis on avance en procession vers la seconde écluse, et le ballet reprend sous les coups de sifflet de notre chef d’orchestre Roy, la nuit commence à tomber et nous passons la troisième écluse montante, cela prend son temps surtout à cause du cargo car ce sont des michelines qui le tirent jusqu’où l’amarrer, et c’est tout un schmilblick

by night

il fait nuit noire quand nous voilà sur le lac Gatún, Roy nous guide jusqu’à une bouée d’amarrage et vient se faire chercher par un bateau-pilote, les hand liners restent avec nous, je fais une bonne platée de spaghettis bolognaises, très appréciée et largement complimentée, et puis on débarrasse les cabines arrière parce que, si à l’origine le capitaine pensait les faire dormir sur des tapis de gym dans le cockpit, bande de petits veinards, cela est apparu impossible tant il pleut, je pense que je n’arriverai jamais à dormir avec tout ce monde à bord qui se marre en écoutant des vidéos sur leurs portables mais je me trompe, je sombre, à je ne sais pas quelle heure, en me levant pour faire pipi, j’en vois un dans le cockpit qui regarde toujours son portable, mais tout est calme

On est mouillé là

J’ai mis le réveil à 6h (pfff), prépare le petit dej, on termine à peine que débarque un autre pilote, c’est Romulo, on se détache de la bouée et zou, le capitaine debout à la barre, les hand liners nonchalamment vautrés sur les couchettes avec leur portable vissé à leur main, en dehors des écluses ils n’ont rien à faire, Romulo avec sa VHF portable qui jacasse non stop incite le capitaine à avancer plus vite comme on prie un chauffeur de taxi pour un train à prendre, il fait des mouvements de va et vient de l’avant-bras avec le poing serré comme pour repasser avec un fer à repasser supersonique, le capitaine met des gaz, on dépasse les 2200 tours et j’espère que le moteur peut supporter ça capitaine ? oui oui, nous partons sur le lac Gatún vent du bas pour aller jusqu’aux écluses descendantes de Miraflores.
Est-ce compliqué ? Non.
Il suffit de longer les bouées rouges en les laissant à tribord.
Et puis nous avons Navionics qui nous indique la route à prendre s’il en était besoin.
Le pilote sert il à quelque chose ?
Hum … ne soyons pas définitive mais pour l’heure, il ne sert qu’à nous avoir fait lever à 6h. (notez qu’ici je mets de la ponctuation, de manière à ponctuer ce que je dis de manière plutôt définitive)
Néanmoins, Romulo, pour montrer qu’il s’investit, ne manque pas de nous montrer certaines bouées dans le cas peu probable où par un aveuglement subi le capitaine les manquerait, capitaine qui reste debout à la barre même quand je lui propose de le remplacer pour qu’il puisse s’asseoir un peu, je ne suis pas plus utile pour l’heure que le pilote alors je regarde le paysage et partage généreusement mes commentaires au capitaine qui lorgne les bouées

  • t’as vu c’est effondré ici
  • c’est vrai qu’il y a des crocodiles ici ? (oui me répond il)
  • ah on va croiser un cargo
  • t’as pas peur que le moteur chauffe trop à cette vitesse ? (non, il est fait pour)
  • c’est beau ce coin
  • oh t’as vu l’oiseau (il ne m’entend même plus)
  • ….. et cetera et cetera, on ne manquera pas de constater tout l’intérêt de mes commentaires
on a passé la nuit amarré à cette bouée, on ne risquait pas de la louper
le long du canal
à d’autres endroits c’est plus large et presque bucolique

On double Vintage qui est toujours amarré à une bouée, l’équipage guette l’arrivée d’un pilote avec les mains en visière tels des sioux, la veille ils s’étaient amarrés deux heures plus tard que nous en aval et ont perdu leur avance, bisque bisque rage, mais allons bon c’est pas une compète (arf arf arf, petit rire mesquin et infatué)
La VHF du pilote grésille tant que faire se peut, il a l’air d’y comprendre quelque chose et nous fait signe d’accélérer encore, un cargo qui nous avait doublé est arrêté un peu plus loin, il faut absolument le doubler à notre tour parce qu’on va passer les écluses avec lui mais on doit se mettre devant, amarré côte à côte à un catamaran, ça va nous changer d’hier, c’est rigolo !

on s’est fait doubler par des cargos (et vous voyez bien qu’on ne peut pas ne pas voir les bouées !)

Le cata auquel on doit s’amarrer est déjà là, des français, Diversion, je trouve que c’est un drôle de nom et j’avais du mal à retenir tellement ça n’est pas un nom de bateau je trouve, tout y est passé, Disconvenue, Distraction, Disgrâce, Dysharmonie, Dinosaure … en tous cas ils ont des hand liners comme nous et les leurs comme les nôtres s’affairent à amarrer nos deux bateaux ensemble, je n’ai rien à faire, contrairement au capitaine qui doit manœuvrer pour se garer tout contre eux, surgit Roy leur pilote du jour qui était nôtre la veille, il vient nous claquer un poing et félicite le capitaine pour son accostage, les français étant nuls en général mais pas lui tient il à lui souligner, j’opine du chef bien que je m’émeuve (quelle lâcheté quand j’y pense) à propos de son jugement lapidaire sur les français, ayant vu les ricains à l’œuvre dans certaines marinas, j’avais oublié de vous le raconter mais un voilier ricain a voulu partir et a embouti un ponton et un autre bateau alors ils sont revenus à leur place pour faire un constat avec le bateau embouti et ne sont pas repartis, je crois qu’ils finiront leurs jours à Shelter Bay Marina, il faut dire qu’ils étaient déjà bien branlants au point que je me demandais comment on peut laisser des gens comme ça partir en mer …

on s’amarre à Diversion

Il se met à pleuvoir des cordes lorsque reprend l’épisode des toulines et de l’amarrage, tandis que l’énorme cargo bleu vient s’avancer jusqu’au cul de nos voiliers arrimés ensemble, les hand liners sont trempés comme des soupes, le capitaine a mis un ciré et le pilote s’est enfoui sous une cape de pluie, nous attendons le lent amarrage du cargo et puis c’est le clou du spectacle, l’écluse se vide et nous descendons comme au fond d’un puit où elle s’ouvre, et nous partons plus loin afin de passer les dernières écluses qui sont distantes de quelques centaines de mètres, c’est drôle d’avancer au moteur attaché à un autre bateau, en vérité il s’agit d’une écluse et d’une chambre disent ils ici, mais en vraie vérité je ne vois pas la différence, même scénario à la seconde écluse, avec même attente pour l’amarrage du cargo et même pluie, il y a un immeuble avec une foule amassée au dernier balcon pour voir fonctionner les écluses, je leur fais de grands gestes fraternels mais ne note aucune réaction de leur part, le capitaine me dit ça ne sert à rien, moi je trouve que ça sert toujours de faire un signe, un sourire, de dire bonjour, si d’autres pensent différemment ils pensent différemment mais ça ne va pas changer ma façon d’être

il pleut
le cargo vient vraiment à cul !
au spectacle des écluses

Nous passons la fameuse chambre, soit la dernière écluse, qui nous descend des 10 derniers mètres, elle s’ouvre, je sens une présence derrière moi, le capitaine murmure à mon oreille nous voilà dans le Pacifique, je souris, tourne la tête vers lui et …

Version A) entourant ma taille de son bras il me ploie en arrière, approche son visage contre le mien et, les yeux plongés dans mon regard, chuchote contre mes lèvres isabelle, vous avez enflammé mes sens et je n’en puis plus, je suis en émoi et brûle d’ardeur, laissez moi embrasser vos chastes lèvres d’un baiser qui vous dira plus que tous les mots qui me viennent lorsque je pense à vous, et sachez que je ne pense qu’à vous, de l’aube au crépuscule et du crépuscule à l’aurore, ô isabelle, n’y voyez pas malice mais je suis ensorcelé, ne me laissez pas languir plus avant ma mie, ô chère mie, soyez mienne je vous en conjure, laissez moi vous dire encore … (j’arrête sinon je vais hurler de rire à chaque fois que je croiserai le capitaine)


Version B) il pose ses mains sur mes hanches et m’embrasse furtivement, avant de poser sa joue contre la mienne pour regarder ensemble le Pacifique qui s’ouvre à nous


Version C) il attrape mon menton entre son pouce et son index et me dévisse la tête pour la tourner vers un gros smack qu’il me colle avant de s’exclamer, l’haleine chargée d’une odeur de vieux rhum (ou d’une vieille odeur de rhum) alors poupée, keskon dit à son super capitaine ! puis m’assène une bonne grosse claque sur les fesses pour me faire dévaler la descente en me réclamant un dernier pour la route avec un rire gras en écho

dernière écluse qui s’ouvre sur le Pacifique

Quelle que soit la version, vous aurez compris que le capitaine m’embrasse (encore que dans la version A il faudrait que je lui demande de se taire et de mettre ses menaces à exécution), je peux dire que ça valait le coup de venir jusqu’ici rien que pour vivre cet instant, c’est moi qui suis là avec lui, moi et personne d’autre, moi ! moi quoi ! merci, merci capitaine de me faire vivre ce que je vis et d’être là, ça ferait presque penser à la fin d’un roman mais c’est juste une page que l’on tourne, et pour l’heure il y a encore un tas de choses à faire, avancer déjà, et se détacher de Distraction, euuuh de Diversion, donner à manger à notre équipe qui avale le repas debout dans le cockpit ou sur le pont tellement ils sont trempés de pluie (compliments pour mon riz aux oignons, lait de coco et curry, c’est hyper nourrissant en plus), et puis passer sous le pont des Amériques ! Bon sang de bon sang le pont des Amériques ! Un vrai baptême !

le pont des Amériques

Mais l’émotion du capitaine est derrière nous, il s’est assis dessus pour se concentrer, tout s’accélère, il faut débarquer notre pilote du jour, les hand liners et le matériel, alors on ne s’attendrit pas et on s’y met, au revoir les gars et nous filons vers Flamenco Marina sur l’île de Flamenco

on débarque les gars et le matos

avec en prime une vue superbe de Panama City, si tant est que l’on puisse qualifier de superbe une rangée de buildings mais que voulez-vous, je trouve ça superbe …

Panama City sous ce ciel renversant, mais qu’est-ce que c’est beau !

L’arrivée à la marina est étrange, plein de places vides, ambiance à la Edgar Allan Poe, un tantinet lugubre, deux nanas arrivent en barque et nous disent de les suivre pour aller vers un emplacement réservé à ceux qui ne restent pas longtemps, les réclamations du capitaine n’y changent rien, il râle parce que là où on nous amène il y aura plus de houle et c’est vrai que c’est bête parce que la marina ayant tellement de places disponibles, ça leur coûterait quoi de nous laisser aller où on veut …

Flamenco marina … bon …

deux gars en barque arrivent et prennent le relai, on s’amarre en douceur car désormais je sais lancer les amarres à ceux qui sont sur le ponton sans les faire tomber misérablement dans l’eau, le capitaine m’a dit et redit que je ne dois lancer l’amarre que lorsque je suis certaine que l’autre la recevra, je lui avais opposé que quand les gars sur le ponton me disent de lancer l’amarre j’obéis, et bien je ne dois obéir qu’au capitaine, sans discuter ni ergoter ni ramener ma fraise, et j’avoue que ça va beaucoup mieux depuis que je jette l’amarre quand on est quasiment collés au ponton, bien que je ne sois pas certaine de l’avis de ceux qui prennent mon amarre en pleine poire, faudra encore que j’apprenne à viser plus bas comme les flics qui tirent dans les genoux
Avec tout ça il est 16 heures et on ne doit pas chômer, ménage du bateau, à nouveau remplir les réservoirs et les bouteilles d’eau, avec tout ce monde à bord ça en a besoin, mettre l’annexe sur la jupe arrière, mettre en place l’hydrogénérateur, le capitaine bricole encore des trucs, on part demain coûte que coûte, il fait une chaleur humide étouffante, on a l’impression d’être sales et de puer

  • aaaaah ! j’ai pris une douche il y a 5 minutes et je pue déjà !
  • maiiiis non tu ne pues pas
  • si, toi tu ne pues pas mais moi je pue

chacun trouvant l’odeur de l’autre plus urbaine que la sienne
En faisant les courses j’ai oublié d’acheter un concombre et des avocats, alors je file faire un saut en dehors de la marina, ne trouve qu’un grand magasin qui vend de l’alcool et des clopes, des rayons et des rayons entiers d’alcools divers, impressionnant, pas trace d’un seul légume alors je rentre bredouille au bateau et je m’éclate à faire s’envoler des nuées de mouettes en sautant par-dessus les fientes qui inondent le sol, elles font un boucan d’enfer, j’espère qu’elles nous laisseront dormir cette nuit …

Quand tout est en ordre, le capitaine m’invite au resto, dernier repas du condamné, on en trouve un dont le décor me rappelle celui d’un Novotel de Pologne, ils sont restés dans les années 70, on fait un bond dans le passé et j’adore ça, il y a des grands voilages devant les baies vitrées, où voit-on encore ça demandé je au capitaine qui me répond sobrement que c’est bien parce que ça absorbe les ondes sonores, il passe une très mauvaise soirée si ça résonne, on commande chacun un steak Angus, slurp, lui avec des frites et moi avec de la salade, lui une bière et moi un verre de vin rouge, et puis un dessert, tiramisu pour le capitaine et tout chocolat pour moi, c’est notable car les pays par lesquels nous sommes passés récemment n’étaient pas dessert du tout, et là c’est bon à s’en lécher les doigts, on mange avec d’autant plus de plaisir que l’on sait qu’on ne mangera pas de steak avant des lustres et qu’on va perdre du gras pendant la traversée, on rentre repus et fourbus au bateau, les mouettes ont disparu, demain on part traverser une partie du pacifique, 4000 miles, c’est une autre échelle que ce qu’on a fait jusqu’à maintenant, ça représente deux transats en une fois, je préfère ne pas y penser pour dormir tranquille, je fais comme Scarlett O’Hara, je me dis qu’on verra demain, une philosophie salvatrice

la peur de manquer : ni moi ni le capitaine ne mangeons de ketchup mais je les ai pris au resto en me disant qu’on ne sait jamais, au milieu du Pacifique …
prêts à partir

Par ici celles zé ceux dont la curiosité leur fait apprendre le monde !

Il est temps de rejoindre Panama

temps couvert ce matin à Snug

C’est prévu d’y aller en 3 jours, 47 miles de Snug pour rejoindre Chichime, puis 44 miles de Chichime à Panamarina et enfin la bagatelle de 27 miles de Panamarina à Colón où il est prévu de se rendre à Shelter Bay Marina, visiblement le passage obligé pour traverser le canal mais nous n’en sommes pas encore là, moi je vis au jour le jour ce qui m’est possible puisque le capitaine s’occupe de tout ça et que je sais bien que si je m’en occupais je perdrais mon temps car il repasserait derrière moi aussi sûr que 2 et 2 font 4, par exemple je lui ai interdit d’ouvrir le frigo parce qu’il y trouve à redire sur mes rangements, et comme c’est moi qui fais à manger et bien je le range comme je veux le frigo, s’il veut ouvrir le frigo je lui saute dessus et l’en empêche, en échange pour la navigation je veux bien consentir à le laisser faire à son idée, ce qui est mieux pour tout le monde 😉

On se lève tôt, je ne sais plus à quelle heure mais 47 miles à faire au prêt, on en a pour quelques heures et on aura besoin du jour pour mouiller à Chichime ça c’est clair, donc on se lève tôt, on avale un bon petit dèj et zou … et là paf, il se met à flotter, bravo

C’est toujours sympathique de hisser la grand voile sous une pluie battante, comme dit le capitaine qui le tient de je ne sais plus qui, avoir un bateau c’est se prendre des seaux d’eau et dépenser des billets, c’est vrai que passer le canal de Panama ça coûte bonbon … en même temps, je lui expliquais un jour que ça coûterait beaucoup plus cher de faire le tour et il s’est emporté parce que ça n’a rien à voir, qu’on ne peut pas comparer ce qui n’est pas comparable, que ce sont des navigations TOTALEMENT DIFFERENTES ISABELLE, je m’entêtais à lui dire que d’accord, mais que faire le tour coûterait bien plus cher que de passer le canal, alors pourquoi ils s’embêteraient à faire moins cher, même que c’est sûr qu’avec un raisonnement comme le mien ils vont augmenter leurs prix, le capitaine n’en démordait pas, je compare ce qui n’est pas comparable et ça lui fait perdre grave son calme, je vous fais profiter de mon raisonnement inacceptable :

y’a pas photo

En plus descendre la côte Est de l’Amérique du Sud c’est aller à contre courant et contre le vent, c’est faire le tour du monde à l’envers, alors c’est une vraie galère !

Pour parfaire ma démonstration je lui ai aussi suggéré de comparer le prix que ça coûterait de sortir le bateau de l’eau et de le faire trimballer en camion de l’autre côté du Panama, il en aurait avalé sa chique s’il avait chiqué, il s’énerve de mes comparaisons ineptes et plus encore que ça me fasse marrer … je sais bien que naviguer comme on le fait n’a rien à voir avec ce que font les tourdumondistes, vendéeglobistes et autres marins brindezingues de cet acabit, n’empêche que ça coûte moins cher de passer par le canal 😉

Nous partons vers 8h30 et passons une super belle journée de nav, 20 à 25 nœuds au prêt, avec de la flotte, pour de bon c’est extra quand on a suffisamment dormi et qu’on a avalé du bon manger nourrissant (et que je ne fais pas de connerie à la manœuvre), on arrive à Chichime sur le coup de 17 heures, 47 miles en 8h1/2 on pourrait croire qu’on a traîné mais non, on a juste tiré des bords, 2 fois le temps et 3 fois la peine qu’il disait, et maintenant remerciez moi bien car voilà le capitaine qui range l’écoute de génois après un virement magistralement exécuté 🥳🥳🥳 :

Vous allez me dire qu’on ne le voit pas longtemps, certes, mais on le voit !
Chichime en vue

Nous passons la nuit à Chichime et repartons dès l’aube pour filer sur Panamarina, une marina française créée par Jean-Paul et Sylvie il y a 10 ans, on voit sur Navionics qu’il va falloir jouer serré, l’entrée est étroite et le chenal peu profond, on a réservé une bouée et on sait que c’est la dernière de libre, arrivant un dimanche on se doute qu’on devra se débrouiller seuls, ce que préfère toujours le capitaine qui sait ce qu’il veut (j’aimerais aussi savoir ce qu’il veut) (le pouvoir ultime), après quelques heures de navigation pépère sans pluie et au travers, avec une mer bien vivante tout de même qui nous permet de travailler nos muscles profond gratis pour garder l’équilibre debout dans le cockpit, nous arrivons à l’entrée du chenal et, forts de notre expérience fâcheuse à Bonaire, passons du bon côté des bouées en surveillant la profondeur sur le pilote, la bouée libre est tout au fond, quand nous y arrivons le pilote indique 1,6 mètre, nous manœuvrons avec une délicatesse extrême pour nous y amarrer, sentant que le bateau touche parfois bel et bien le fond, vraiment pas profonde la marina … demain on nous dira que là c’est pour les catamarans, en attendant c’est la seule bouée libre que nous ayons vue, on est arrivés à marée basse et on se note l’heure de la marée haute demain matin pour ne pas prendre un risque inconsidéré en faisant une grasse matinée … comme je sais que notre tirant d’eau est de 2,3 mètres, je demande au capitaine mais comment se fait-il qu’on puisse aller jusqu’à 1,6 mètre voire 1,3 mètre de fond avant de se planter ? c’est le sondeur qui est placé plus bas, plus bas que quoi je ne saurais vous dire, mais vous aurez compris autant que moi

le chenal d’entrée de Panamarina, le capitaine avait tracé la route
cette fois ce n’et pas un plantage mais un mouillage ! et oui, souvent on sent qu’on frotte le fond, on est content quand la marée monte …
le village en face de Panamarina
le resto de la marina, fermé le dimanche soir, on mange des restes
là côté de nous, a cabane du veilleur de la marina, surveillée jour et nuit

AAAAAH ! voilà que le jour est venu d’aller jusqu’à Shelter Bay Marina à Colón ! on a rencontré des canadiens à Coco Bandero, le père, la mère, les deux filles et la grand-mère, et cette dernière devait rentrer à Montréal mais pas avant d’avoir traversé le canal de Panama elle voulait le vivre, et ma foi je ne peux que la comprendre, c’est mythique au possible et je suis bien curieuse de voir comment ça se présente, et pour voir ça il faut déjà aller jusqu’à Colón … ce jour là on navigue avec un bon vent et une mer qui bouge bien le long de la côte panaméenne

bien jolie côte, presque désertique à part quelques mouillages ou petits villages, c’est pas la cote d’azur

jusqu’ici il n’y avait pas grand monde qui naviguait avec nous, mais en arrivant près de Colón ça commence à se bousculer !

de plus en plus de cargos
et ça se voit sur l’AIS !
même après avoir passé les breaker pour casser la houle, ça bouge encore quand nous nous dirigeons vers le chenal d’entrée de la marina en croisant des cargos

Nous sommes attendus car le capitaine a réservé une place et prévenu de notre arrivée, alors on se pose comme une plume le long du catway après avoir passé les amarres aux gars de la marina, ensuite formalités à la capitainerie où on se voit offrir un teeshirt rose taille XXL Shelter Bay Marina, quel accueil, le capitaine s’en fiche comme d’une guigne mais moi je le mettrai, le rose me sied à ravir et puis c’est Shelter Bay Marina quoi !

on nous prévient d’emblée pour que l’on soit clairement prévenus : il y a des crocodiles … c’était déjà le cas aux San Blas, et comme on m’a raconté qu’aux Galapagos il y a des otaries qui viennent se coucher sur les jupes des bateaux ou carrément dans les cockpits (et que ça empeste durant des jours), quand je prenais ma douche sur la jupe arrière à ras de l’eau aux San Blas je me disais que ça serait bien ma veine qu’un crocodile ait la même idée et jaillisse à ce moment pour me bouffer un mollet, mais le ciel m’a épargnée, on n’a pas plus vu de crocodile que de baleine et mes mollets sont toujours rebondis …

Alors je vous explique, c’est tout un cirque pour traverser le canal, il faut prendre un agent, on vient nous mesurer le bateau, nous dire quand est-ce qu’on pourra passer, il faut qu’un pilote vienne à bord pour diriger les manœuvres, et aussi des hand liners (ou line handlers) qui aident à passer des amarres pour fixer le bateau quand on passe les écluses, on doit franchir d’abord 3 écluses montantes, qui permettent de s’élever de 30 mètres, ensuite on navigue sur un lac artificiel, le lac Gatún, puis on franchit 3 écluses descendantes pour redescendre au niveau de l’Océan Pacifique, il faudra que je fasse à manger pour tout ce monde là et que je serve aussi en tant qu’hand liner … le capitaine a demandé à ce que notre bateau soit calé au milieu des autres, on verra bien, on nous dit qu’on passe le 8 avril, ça fait quelques jours à patienter à la marina ce qui n’est pas vraiment du goût du capitaine à qui je dis que je trouve que ça fait partie du cérémonial, j’aime bien tout ce cirque qui entoure le passage … c’est un évènement unique !

Le lendemain nous prenons une navette pour aller faire des courses à Colón et passons au-dessus du canal … ça devient une réalité … dans quelques jours je passerai sous ce pont, si on m’avait dit ça …

Je passe devant un magasin de gâteaux hallucinants, il y en a un qui a une canette de bière en déco, c’est la bière nationale, la Balboa, quelle idée, un gâteau d’anniversaire pour un amateur de bière ?

Alors voilà, on attend le 8 avril, moi en travaillant et le capitaine en nettoyant la carène du bateau (le pauvre, c’est un boulot de forçat) et en étudiant la météo, les vents et les courants avec une méticulosité pointilleuse, il n’y a plus de vent ces jours ci et si on veut avancer dans le Pacifique on en aura besoin, alors il cherche une fenêtre météo qui nous permette de partir une fois le canal passé, ça devrait être le 10 avril, et après ça … trans Pacifique ! c’est à une autre échelle que tout ce qu’on a fait jusque là, je me prépare psychologiquement …

et me prépare aussi physiquement avec des plantes pour tonifier mon Qi, mon Sang, mon Yin et mon Yang, la capitaine dit que ça pue quand je les fais cuire (c’est vrai que ça sent fort, et c’est vrai que c’est dègue à boire surtout quand on a oublié d’emporter une passette suffisamment fine pour filtrer ses décoctions), comme j’ai été piquée par des moustiques, quand je me gratte il dit que je dois faire une réaction avec les plantes, il aimerait que j’arrête sur le champ de concocter mes breuvages méphistophéliques, je suis persuadée que c’est par crainte que je ne fasse une réaction allergique qui retarderait notre navigation dans la Pacifique 😂

miam miam !

Il y a si peu de vent depuis quelques jours, en dehors des orages et des grains, que l’eau de la marina est comme un miroir, c’est magnifique la nuit avec les éclairages :

Le bon côté, c’est que la mer devrait être assez calme du coup …

On nous a apporté les amarres et les pare battages nécessaires pour le passage du canal, la prochaine fois que je vous écrirai ça sera pour vous raconter le passage … et la trans Pacifique ! au départ on voulait s’arrêter aux Galápagos pour couper la traversée, mais a priori on ne s’y arrêtera pas, ça coûte trop cher et c’est trop pollué par le tourisme de masse qu’ils ne savent pas gérer, mais on verra bien, naviguer ça rend stoïque, être stoïque passant par l’acceptation des événements que nous vivons grâce au contrôle de nos réactions (autrement dit : on verra bien et on fera avec), mais ne pas s’arrêter aux Galápagos fait qu’on devra aller d’un trait jusqu’aux Gambiers, soit au moins 25 jours de nav’ non stop (d’où ma précieuse cure de plantes)

ça se précise !

Lokah Samastah Sukhino Bhavantu

(Puissent tous les êtres de tous les mondes devenir heureux et libres)

J’ai pensé ça vous intéresserait :

  • Le Vendée Globe est une course à la voile autour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance. Parmi les courses au large existantes le Vendée Globe est considéré comme la plus difficile des épreuves pour les marins. Elle est généralement marquée par de nombreux abandons et parfois par des tragédies ce qui lui vaut l’appellation d’Everest des mers. Voici le trajet du Vendée Globe en 2020 … qui n’emprunte pas le canal de Panama 😊
  • Mais les marins peuvent aussi faire le tour du monde à l’envers, c’est-à-dire contre les vents et les courants dominants. Ce record, baptisé Global Challenge est détenu depuis 2004 par Jean-Luc Van den Heede. Il faut dire qu’ils sont peu à avoir tenté le challenge.
les flèches sont dans l’autre sens

Go to the San Blas Islands

Il y a des places disponibles dans la marina de Santa Marta qu’on se le dise car ce n’est pas tous les jours qu’on trouve une marina avec des places libres !

Nous rentrons tard et frigorifiée pour ma part de Carthagène, il est plus d’1 heure du matin quand on se couche et demain on se lève tôt car on part pour l’archipel des San Blas, dernière étape avant de passer le canal de Panama, mais avant il faut aller faire des courses pour se ravitailler, je me lève avec la tête comme un compteur à gaz (faisant par là découvrir l’expression au capitaine), je me mouche, j’éternue, j’ai mal à la tête, si je m’écoutais je pourrais presqu’être de mauvais poil, la clim’ du bus m’a été fatale … qu’à cela ne tienne, nous faisons nos courses, chargeons le bateau, j’ai du travail à finaliser mais coupure internet et de courant, et d’eau aussi, on ne peut pas remplir les réservoirs et le capitaine ne peut pas récupérer nos papiers et nos passeports car c’est le cirque à la capitainerie avec ces coupures, finalement presque tout s’arrange (sauf l’eau, tant pis on en fera) mais cela ne nous fait partir que vers 16 heures, nous n’y sommes pour rien l’un et l’autre alors l’ambiance est légère (mais ma tête est lourde)

Le vent est aussi fort que les jours précédents, 35 nœuds établis avec des rafales jusqu’à 45 … et bien sûr on a la mer qui va avec … comme la houle nous prend de 3/4 arrière, des vagues s’éclatent dans le cockpit et ça me fait des frayeurs qui font rire le capitaine

la profondeur raconte n’imp, des fois ça arrive, ça me file des boutons et puis ça remarche, à mon grand soulagement et c’est peu dire

ça, combiné à ma fatigue et à ma crève, font que je ne mets pas très longtemps à gerber (quelques synonymes que vous saurez apprécier à leur juste valeur : caller l’original, compter ses chemises, écorcher le renard, mettre le cœur sur le carreau, régobeller), ça faisait longtemps, le capitaine n’en mène pas forcément très large mais il tient le coup et m’abandonne dans ma solitude cacochyme

il m’avait pourtant prévenue que ça allait souffler et remuer parce que c’est presque toujours le cas sur la pointe de Barranquilla, pour moi c’est vraiment là le Cap Horn des Caraïbes, et pas au Cabo de la Vela, c’était de la petite bière le Cabo de la Vela, comme ça secoue et qu’on passe au large de Barranquilla (donc risque de croiser des navires ou autres cargos) la nuit est compliquée, le lendemain je suis un zombie qui vomit, tousse et se mouche avec en prime les yeux rouges, un vrai remède contre l’amour (on ne peut pas se planquer sur un bateau, crotte de bique), je devrai attendre encore le lendemain en fin de matinée que la mer se calme pour retrouver un minimum d’aplomb outre une taille de guêpe …

le GRIB sur Barranquilla (ce sont les rafales, heureusement)
ça a commencé à aller mieux au 3/4 du parcours (le vent, la mer et moi)

Le capitaine qui, vous le connaissez bien maintenant, est un ange de bonté et de patience (certes, pas pendant les manœuvres) (bon, c’est vrai, la patience c’est pas vraiment son truc) (alors alors … un ange de bonté et de … commisération ! voilà ! ça oui ! il peut éprouver de la pitié face à la souffrance d’autrui ça c’est certain … pas exagérément mais quand même), m’a laissée me reposer plus qu’à mon tour, quand je me réveille de deux heures de vrai sommeil il me dit qu’on voit la terre, et je distingue des petites îles hérissées de cocotiers, il y en a plein où que l’on veuille bien porter son regard

la mer est cool maintenant et remplie de ces petites îles

Le temps est gris, chaud et hyper humide, le capitaine m’apprend qu’il pleut beaucoup dans les pays proches de l’équateur à cause la convergence des masses d’air poussées par les vents alizés, on va tout à l’Ouest de l’archipel car c’est sur l’île de Porvenir qu’on doit faire les formalités d’entrée au Panama (les San Blas sont panaméennes) et il nous faudra revenir sur nos pas pour en visiter simplement quelques unes car l’archipel compte 378 îles dispersées sur une surface d’environ 250 km2

On jette l’ancre (expression incongrue car jamais le capitaine ne jette l’ancre par Toutatis, le mouillage est toute une science savante qu’il maîtrise à un point qui peut en donner le tournis aux moins aguerris) devant l’île de Porvenir, mouillage d’une beauté qui me laisse éblouie, je reste à le contempler pendant que le capitaine va faire les formalités, il revient et me dit qu’on va pouvoir trouver une carte SIM dans le bled qu’on voit sur une île en face, mais c’est dimanche alors on attend le lundi pour filer en annexe à Wichubhuala

on passe près de cette toute petite île habitée, c’est dingue d’habiter une si petite île !

et puis je débarque dans un autre monde …

Wichubhuala, comment savoir que ça existe si personne ne nous le dit ?

Je croise, ébahie, des indiens Kuna, je ne m’attendais pas du tout à rencontrer un peuple méconnu, ça fait sourire le capitaine qui se renseigne par avance sur tout partout où on passe, moi je découvre et m’émerveille, j’ai l’impression d’être une héroïne de l’émission en terre inconnue de Frédéric Lopez … on se promène dans le village …

une hutte
la maison du Congreso (voir en bas pour des détails)
mais las, c’est autant une poubelle que la Colombie 😥

je demande à une indienne si je peux la prendre en photo, elle me fait signe que oui puis me demande 1$, j’apprends par la suite que c’est la coutume, j’ai bien fait de demander … elle n’est pas en tenue exceptionnelle, elles sont habillées ainsi au quotidien … je n’ose pas aller voir par la porte de la maison du Congreso ce qui s’y passe, mais le capitaine si, il y a plein de monde, ça discute, ça chante, ça donne des bonbons aux enfants … tout le monde nous sourit, un monsieur sur un banc nous raconte en anglais qu’il a travaillé sur un paquebot et nous énumère tous les ports des pays dans lesquels il est passé …

On nous indique où trouver une carte SIM, des indiennes adorables et rieuses me l’installent et m’expliquent que l’abonnement internet est pour 7 jours en illimité, 3$ la carte SIM et 5$ la semaine d’internet illimité, je n’en crois pas mes oreilles ! mais bon, la connexion sur les îles est tellement mauvaise que la carte ne me servira pas à grand chose …

on est arrivés par le nord et maintenant on va aller voir quelques îles

Nous commençons par Chichime, je dois dire que ce qui change vraiment par rapport aux Roques, c’est la végétation, ici les îles débordent de cocotiers, il y en a peu avec de la mangrove alors que c’était la végétation principale des Roques, et les cocotiers donnent une dimension tout bonnement … idyllique !

une hutte d’habitants …
… et un hôtel ! j’ai regardé à l’intérieur, ce sont des dortoirs sommaires, et ensuite j’ai cherché sur internet les tarifs de cet hôtel et c’est plutôt élevé, il y a un côté très bobo finalement …

Et le lendemain nous filons jusqu’à Cayos Holandeses, on en prend toujours autant plein les yeux

Alors je ne me souviens plus exactement de ce qu’on a fabriqué au mouillage, j’étais toujours embrumée et continuais de me moucher et de respirer la bouche ouverte, mais la photo que j’ai prise de Navionics ce jour là en dit long, nos expériences passées font que nous sommes d’une prudence maladive pour ne pas toucher le fond, alors au moindre doute nous tournicotons dans le mouillage jusqu’à être CERTAINS de ne pas commettre d’impair

On fait un saut en annexe sur l’île Maqui juste à côté et on ne coupe pas à devoir acheter un mola à une famille qui nous cueille sur la plage, ils ne perdent pas le nord parce qu’il vendent ça 20$ alors en prime j’ai le droit à une photo gratuite sur laquelle on voit bien que les Kunas sont petits (ou moi grande), c’est le capitaine qui a choisi le motif, je ne sais pas à quoi ça peut servir, on a rencontré des canadiens de Montréal, Yves et Line (oui, comme le département), qui en ont acheté plein pour décorer le bateau, j’ai bien noté la tête du capitaine qui n’avait qu’une trouille c’est que je veuille faire de même, mais je tiens à ma survie à son bord et m’abstiens de ce genre de plaisanterie inopportune

le mola

Ils ne sont pas les seuls à ne pas perdre le nord, c’est Hermès qui a fait une collection de foulards « légende Kuna peuple de Panama » … celui que je vous mets en photo fait 380$ et je n’ai pas trouvé d’information sur le fait qu’Hermès verserait des royalties aux Kunas …

Et au beau milieu des cocotiers, je tombe sur une hutte qui abrite … un WC en faïence blanche ! ni eau qui l’alimente, ni évacuation, il trône, témoin de la civilisation, au beau milieu des cocotiers … comment est-il arrivé là ? un de ses habitants qui l’a apporté dans sa pirogue en cadeau de fiançailles ? qui l’a gagné à un jeu de bingo ? ou tombé d’un container et apporté par les flots ? (ce qui me fait penser au savoureux film les dieux sont tombés sur la tête)

Le jour suivant c’est Coco Bandero, oui elles se ressemblent, non on ne se lasse pas, du moins pas si vite, j’ai discuté avec une navigatrice à Santa Marta, elle faisait un second tour du monde et se plaignait que c’était moins bien qu’avant, je lui disais à quel point je trouve cela dommage de devenir blasée de tant de beauté et de richesse …

je condescends à dire que j’ai tout de même tendance à mélanger un peu les photos des îles, je dois regarder les dates sur mon téléphone pour ne pas me planter

Ma crève a dû me crever au delà de ce que je pensais parce qu’un gros coup de blues me prend alors que le capitaine est en train de faire de l’eau (il n’en fabrique pas dans des éprouvettes mais utilise le déssalinisateur, l’expression consacrée étant malgré tout de dire qu’il fait de l’eau, ça vous pose un homme), j’ai vu ma tronche sur une photo et ça m’a démoralisée, je me trouve moche, mais d’un moche ! le capitaine voyant ma mine déconfite me demande si ça va, je lui dis que j’ai un coup de blues et vois l’affolement dans ses yeux, il croit que je vais le faire chier avec des reproches injustifiés (ce qui est le propre de la femme comme on le sait tous) et commence à se défendre avant même que j’exprime les sentiments qui me bouleversent, une seconde j’ai envie de me rebiffer et de le recadrer mais je me trouve trop moche alors je me mets à braire que je me sens moche, que je ne suis jamais coiffée, le capitaine se sentant hors de cause me console avec des petites tapes dans le dos tout en confirmant que je ne suis jamais coiffée ce qui a pour effet de redoubler mes sanglots, me demande si c’est par sa faute que je n’ai pas le temps de m’occuper de moi, mais non, ce n’est pas de sa faute si je suis moche, à peine celle de mes parents, c’est de la mienne et puis c’est tout … bon, le capitaine me demande si je veux boire un coup en précisant que ce n’est pas ça qui va arranger mes affaires, il a le chic du tact, par détresse je dis oui et ça me fait du bien, et puis sachant que pleurnicher n’arrange jamais rien je lui expose mon plan, à savoir me laisser pousser les cheveux et regarder sur internet comment faire des jolis chignons avec un chouchou, tout en sachant qu’avec le vent ça sera peine perdue de me faire un joli chignon, en plus jusqu’ici je n’ai jamais réussi à en faire alors je ne vois pas comment ma main deviendrait soudain chignonneuse, mais bon, j’ai un plan et c’est ça le plus important, avoir un plan, ça m’a toujours sauvée d’avoir des plans …

Le capitaine, voyant que je vais mieux, m’explique qu’on va aller jusqu’à Snug Harbor à 28 miles à faire en travers et me demande si ça ne me dérange pas, ça ne me dérange pas, en plus il me dit que c’est proche du continent, qu’il y a même un pont entre l’île de Playon Chico et le continent, il y a même carrément une ville qui abrite la communauté Ukupseni : on aura de l’internet, cochon qui s’en dédie, alors go go go !

notre mouillage à Snug Harbor

Depuis notre mouillage on voit Playon Chico bien loin mais on y va en annexe malgré les 3 miles à faire parce que quand on est mouillé sans encombre tout près de la barrière de corail et bien on ne cherche pas la petite bête et on reste mouillé sans encombre, ça a l’air d’être une grosse ville dites donc :

On se rapproche … ah, ce n’est pas le genre de grande ville à laquelle je m’attendais d’après le descriptif du capitaine qui a tout autant que moi l’air de s’être attendu à autre chose …

la grande ville

On trouve un endroit pour attacher l’annexe, il y a une baraque sur pilotis et un des pilotis fera l’affaire pour que j’y attache le bout, pendant que je m’y emploie j’ai les mains dans l’eau pile au moment où quelqu’un pisse, la baraque sur pilotis est un chiotte public qui se déverse dans la mer, je me dis que ça aurait pu être pire et que ça va booster mon système immunitaire, on débarque et le capitaine me verse un peu de l’eau qu’on a pris le soin d’emporter pour me rincer les mains, je pense qu’il va falloir éviter que je me gratte le nez et puis j’oublie et je n’en meurs pas

On traverse le pont pour aller sur le continent, ce qui me fait poser le pied sur Panama pour la première fois, même si les San Blas sont Panaméennes c’est pas pareil, je fais un vœu, des enfants nous suivent, et puis quand on revient sur l’île un jeune homme et sa girl friend nous proposent de nous faire visiter leur village et nous les suivons

la rue principale, les activités de fin d’après-midi au quotidien, chants et danses

Au fur et à mesure de notre visite, plus d’enfants viennent nous dire bonjour avec de grands sourires, certains s’aventurent à dire « hello » et sont très fiers quand on leur répond hello, un petit me dit « your name is … » , je lui réponds et lui demande « and what’s your name ? » et je vois sa petite frimousse qui murmure « ah oui c’est ça, c’est what’s your name ! » et il anone my name is … (impossible de me rappeler son prénom, tout comme ceux du jeune homme et de sa girl friend, les prénoms sont à l’aune des noms de villages, impossibles à retenir) … il y a un peu partout des ados avec des portables à la main qui les montent vers le ciel pour tenter d’avoir de la connexion, ils nous expliquent que c’est difficile, nous on a laissé tomber, juste on se promène, juste on regarde, juste on échange des sourires, juste on donne quelques pièces aux danseurs pour qu’ils se désaltèrent, le jeune homme nous ayant expliqué que c’est la coutume si on les filme, en échange il faut leur donner un peu d’argent afin qu’ils puissent s’acheter à boire, et effectivement il y a une cabane qui vend des boissons juste derrière eux … on retourne au bateau avant la nuit, véritablement enchantés par cette visite, et je dis au capitaine que c’était joliment mieux que de trouver de l’internet …

Un indien Kuna et son fils qui sont venus nous dire bonjour et repartent à la voile, ils ont gréé le bateau à côté de nous et le capitaine a commenté leurs étapes et m’a demandé de lui transférer le film pour l’envoyer au club de voile de Mauguio Carnon

Maintenant, il nous reste encore à voguer jusqu’à Panama …

Pour celles et ceux qui ne sont jamais las mais bien ici !

  • Les précipitations au niveau de l’équateur sont modulées par la zone de convergence intertropicale (ZCIT). Il s’agit d’une bande atmosphérique de quelques centaines de kilomètres, formée par la convergence des masses d’air chaud et humide, portées par les alizés.
  • Toutatis est le dieu Celte Teutatès de la mythologie Gauloise, il est le dieu guerrier, chef de la tribu (« teuta »), plus connu par les lecteurs d’Astérix sous son appellation gallo-romaine Toutatis. Au Ier siècle, le poète Lucain rapporte qu’on pratiquait des sacrifices humains en son honneur
  • Le peuple kuna est l’un des sept peuples indigènes du Panama. Son origine reste très floue. Les Kunas, ou Tule comme ils s’appellent eux-mêmes, seraient les descendants des tribus méso-américaines comme les Mayas, Aztèques, Toltèques et autres. Ils auraient migré vers le sud peut-être pour les mêmes raisons que la disparition de ces civilisations antiques. Les indiens Kuna appellent leur terre Kuna Yala ont conservé leur système économique, leur langue et leurs coutumes propres. Les Kuna vivent dans des huttes serrées les unes contre les autres, entre d’un côté l’océan et de l’autre le lagon turquoise qui les sépare de la terre. Contrairement aux Kunas du continent, qui vivent en familles isolées les unes des autres, ceux de San Blas habitent de petits villages constitués de huttes de bambou généralement construites à même le sol et coiffées d’un toit entièrement constitué de feuilles de palmier. En règle générale, la plupart des îles habitées sont surpeuplées, et il n’est pas rare que certaines soient à un tel point recouvertes de huttes que toute trace de littoral semble avoir disparu ! Les hommes s’occupent des cocoteraies, la récolte des noix de coco étant la seule activité agricole pratiquée sur les îles : elles sont vendues à des marchands colombiens sillonnant les îles. Les fruits qui accompagnent la cuisine kuna proviennent du continent. L’après-midi, l’activité principale pour les hommes est la pêche. Les femmes sont en charge de la cuisine, de l’entretien de la maison et de la confection de molas.
  • Pour mieux connaître leurs coutumes et leur fonctionnement, un excellent article sur ce blog : http://www.sagapanama.fr/article-kunas-du-panama-organisation-sociale-109978470.html
  • Les dieux sont tombés sur la tête (The Gods Must Be Crazy) est un film bostwanais et sud-africain écrit et réalisé par le Sud-Africain Jamie Uys, sorti en 1980 … un film culte !

Direction Cartagena de Indias

Marina de la baie de Carthagène

Moi je voudrais aller à Bogota, mais voilà, c’est à plus de 700 kilomètres de Santa Marta alors il faudrait que je prenne l’avion parce que pas question de trop s’attarder en Colombie en allant muser de-ci delà, j’ai moyennement confiance dans les compagnies Colombiennes et c’est peu dire, 12 accidents d’avions depuis 2000 ! … j’aimerais y aller d’une part pour voir Bogota sachant que je ne risque pas grand-chose car sa réputation de dangerosité est ancienne même s’il vaut mieux éviter de s’y balader nuitamment (c’est Medellin qui craint le plus et a été à une époque la ville la plus dangereuse du monde), mais de l’autre et surtout parce que je sais qu’il y existe un marché nocturne de plantes médicinales (nocturne car ils utilisent des plantes fraîches et qu’il fait trop chaud dans la journée pour qu’elles supportent) : le Samper Mendoza Market , qui a lieu les lundi et jeudi et où des producteurs viennent vendre des plantes médicinales utilisées en médecine traditionnelle pour guérir toutes sortes de maux mais aussi se prémunir contre le mauvais œil, attirer la chance, la fortune ou l’amour, ces derniers côtés m’intéressant uniquement pour le fun parce que je ne prescris rien pour ça, je crois qu’on attire plus la chance la fortune ou l’amour avec ses qualités et ses actes qu’avec des décoctions (cela n’engage que moi)

Donc direction Carthagène où je sais que je trouverai également un marché, certes pas nocturne, mais pour autant pittoresque et incontournable et dans lequel est vendu de tout, depuis des caleçons aux plantes médicinales en passant par du poisson et des bananes, on va bien voir ce qu’on verra …

Avant de partir pour Cartarrrrréna (le capitaine aime prendre l’accent du coin) il faut réparer l’hydro générateur, la dernière fois que nous l’avons utilisé il est remonté avec une hélice en moins, on ne sait pas contre quoi il a tapé, ou alors un requin a voulu y goûter ? le capitaine te répare ça en deux coups de cuillère à pot et on discute avec d’autres navigateurs de la manière d’aller à Carthagène …

Alors voilà, pour y aller en bateau il faut passer par un agent afin d’obtenir un zarpe et bien entendu il faut payer alors que nous avons déjà fait les formalités pour la Colombie, chacun veut sa part mais ça finit par faire beaucoup … et il vaut mieux le faire parce qu’une Hollandaise nous explique qu’ils y sont allés sans zarpe et que les agents du port leur sont tombés dessus et leur ont affligés une amende de 300 $, et pour couronner le tout le mouillage n’est pas sûr et les bateaux se font visiter et détrousser … forts de ces infos, nous décidons d’y aller par voie de terre, c’est à dire en bus, il n’y a pas de trains en Colombie, et de laisser Cap de Miol en sécurité à Santa Marta, je suis toute contente car cela va nous faire voir un peu de la Colombie !

En plus il y a un vent d’enfer et la mer qui va avec, on sera vraiment mieux sur terre, le vent apporte du sable et on en a plein le bateau

Debout à 5h1/2 après avoir très peu dormi à cause du boucan que fait le vent, impossible de fermer les capots du bateau sous peine de mourir desséchés comme de la morue portugaise, on aurait cru entendre le blizzard (cette idée m’avait rafraîchie un court instant) et après une course en taxi pour rejoindre le terminal de bus nous montons dans un bus tout moderne et climatisé, ce qui me soulage parce que j’ai des expériences de bus épouvantables notamment au Sénégal …

et là … stupeur

je découvre que la Colombie est une poubelle géante

Quelle terrible désolation ! le long de la route est un interminable dépotoir de sacs poubelles éventrés, de verres en carton et de bouteilles en plastique, de canettes … c’est épouvantable, je pensais que la conscience universelle avait intégré un minimum d’écologie mais c’est juste du rêve ! il n’en est rien !!! que faire contre ça, que faire ?!

Nous faisons notre entrée à Carthagène en mini taxi jaune et en désarroi il faut bien le dire …

… passons devant un improbable Sphinx, je ne sais pas ce qu’il fabrique là et n’ai trouvé aucune précision à ce sujet qui restera donc abscons (adj. difficile à comprendre et qui décourage la compréhension)

Nous y restons 2 jours et avons donc le temps de visiter le quartier branchouille de Getsemani et la vieille ville de Carthagène qui est propre, du moins autant que Paris, c’est dire tout de même parce que Paris laisse drôlement à désirer et contribue à entretenir cette réputation que les français sont sales

La vieille ville de Carthagène des Indes et son architecture coloniale

déclarée Patrimoine Culturel de l’Humanité par l’UNESCO en 1984

Getsemani et ses artistes, et ze place to bi à savoir le restaurant Di Silvio dans cette vieille maison de pierres

et aussi ses fameuses fresques murales

Un bon tuyau si vous y allez, c’est le restaurant italien Angelina, tenu par un véritable italien adorable dans le quartier de Getsemani, moins branché que Di Silvio … mais incomparablement meilleur, j’y ai goûté des vraies truffes glacées pour la première fois de ma vie 😋

Et puis au loin dans un passage, on voit une affiche de Barber Shop, et justement le capitaine a besoin d’une petite coupe (la dernière fois il a fini par céder à ma prière de lui couper les cheveux, il a eu du mal à me dire oui, et au bout du compte il a avoué que ça n’était pas si mal), alors il se lance et ne sera pas déçu, le barber sous son arbre est un vrai pro et prend l’équivalent de 8 US $ ce qui reste très raisonnable même si le capitaine trouve que c’est cher pour la Colombie (moi je pense qu’il faut bien payer les gens qui travaillent sinon quel intérêt de travailler s’il vous plaît)

Le capitaine sous son bol bleu dans la salle d’attente

Mais le marché dont je vous parlais plus haut alors ? quel est-il ? il s’agit du marché de Bazurto, lieu incontournable de la Colombie

Devant le marché, il y a du monde
et encore plus de monde dedans
des immondices qui empestent l’air
et des plantes et des herbes !
mais quel cirque pour s’y retrouver 😮!!!

Pour de bon, j’en ai pour toute une vie à étudier l’immensité des données sur les plantes médicinales, à trier le bon grain de l’ivraie, et à ce stade de mon voyage je suis de plus en plus encline à penser qu’il est vrai que c’est la Médecine Traditionnelle Chinoise qui recèle le plus de merveilles pour traiter les affaires de femmes, mais bon, j’ai tout de même des pistes éminemment remarquables à explorer et je ne vais pas m’en priver !

Nous retournons à Santa Marta comme nous sommes venus, en bus climatisé, la clim’ est tellement forte que le capitaine enfile une polaire judicieusement emportée et met un tour du cou en guise de bonnet ce qui le fait ressembler à madame Sarfati, étant moins prévoyante que lui je n’ai que mon joli petit pull bleu ciel qui me sied au teint à me mettre sur le dos et ça va me coûter cher …

Un peu de botanique maintenant !

La Colombie recèle un potentiel de milliers de plantes médicinales indigènes mais ce potentiel est laissé presqu’en chiffre, ce qui est un drame car une bonne partie du savoir traditionnel sur ces végétaux est détenue par des sages souvent âgés qui vont bientôt disparaître mais ne délivrent plus leur savoir, lassés d’être exploités sans contreparties, et ceci malgré les progrès accomplis contre la biopiraterie grâce à la Convention Internationale sur la Diversité Biologique de 1992 et le Protocole de Nagoya de 2010 (ratifié par la Colombie).

Le totumo, ou calebassier, Crescentia cujete, est un arbre qui donne des fruits utilisés pour certaines vertus, et outre ses utilisations médicinales, la calebasse, coupée et vidée de sa pulpe, sert de récipient en Inde et aux Antilles. La pulpe des fruits et les graines sont utilisées comme laxatifs et diurétiques dans la médecine populaire. Le jus, de goût amer, serait également un aphrodisiaque réputé. Le jus de feuilles pilées est efficace pour soigner les otites.

La chisaca, Acmella oppositifolia : les genres Spilanthes et Acmella sont très importants dans toutes les médecines traditionnelles de la planète puisque l’on a répertorié une soixantaine de pathologies soulagées par ces espèces de la Famille des Astéracées. La décoction de la plante est utilisée dans le traitement des maladies du foie et des voies biliaires.

L’ amansatoros, Justicia pectoralis Jacq : la plante est utilisée en infusion et en teinture pour le traitement des maux de tête, des courbatures, des rhumes, des problèmes de prostate, des crampes menstruelles, de la toux, de la bronchite, de la fièvre, des crampes abdominales, des plaies, des ulcères, des maladies nerveuses et de l’insomnie.

Et pour finir aujourd’hui, je ne peux pas ne pas évoquer la coca, erythroxylum coca ! La Colombie reste le principal producteur de feuilles de coca et de cocaïne du monde, devant le Pérou et la Bolivie. Les Etats-Unis en sont le premier consommateur. La coca est une plante comme une autre. Connue pour ses vertus stimulantes et d’oxygénation du sang elle donne de l’énergie, mais traite aussi le mal des montagnes, a des vertus cicatrisantes, diurétiques, anesthésiques. La coca est également réputée pour sa fonction de coupe-faim, elle fut utilisée à cet effet dans certains corps de métiers où les ouvriers n’avaient pas le temps de déjeuner. On la consomme en mâchant les feuilles mais attention car en cas d’abus cela peut provoquer une hallucination ou encore des troubles psychiques. Plusieurs légendes en Amérique Latine rapportent que la Coca aurait été crée par les dieux dans le but d’éteindre la faim, d’étancher la soif, soigner les maladies, et surtout faire oublier la fatigue aux hommes, tout en leur donnant  force et vitalité. A la fin du XIX° siècle, l’américain John Pemberton mélange cette feuille andine avec du vin rouge français, inventant par là même l’ancêtre du Coca-Cola. Puis, le mélange de la feuille de coca avec la noix de kola a produit une boisson stimulante et énergisante. La Coca Cola Company achète quelques centaines de tonnes de feuilles de coca par an pour la confection du coca-cola. La coca est aussi et bien entendu la matière première de la cocaïne obtenue après séchage, macération et addition chimique aux feuilles.

Le petit plus inéluctable

  • Le réseau ferroviaire en Colombie est inexistant pour le transport des passagers mais il reste quelques trains touristiques. La Colombie possédait quelques lignes ferroviaires jusqu’à la fin des années 70. Malheureusement, le réseau fut vite abandonné faute d’entretien. Une erreur du passé que le pays paye encore
  • Selon un article paru dans le journal Ca m’intéresse, la légende internationale qui raconte que les français sentent mauvais et ne se lavent que très peu date du XVIème siècle, époque à laquelle les Parisiens se défaussaient de leurs déchets par les fenêtres, ne prévenant que très peu les passants. D’autre part, à la cour de Versailles l’hygiène était déplorable, et les nobles abusaient de parfums pour masquer les odeurs nauséabondes. De nos jours, cette rumeur persiste toujours et n’est pas infondée. En effet, les français consomment deux fois moins de savons que leurs confrères allemands ou anglais, et moins d’un français sur deux se lave quotidiennement …
  • Madame Sarfati était le personnage fétiche de l’humoriste Elie Kakou décédé il y a 20 ans


Et vogue la galère

Jusqu’ici, pour moi Curaçao c’était un cocktail

Direction Curaçao, qui fait partie des Antilles Néerlandaises, je pense avec juste raison que ça sera de la même veine que Bonaire, le capitaine se lève à 5 heures et me dit de dormir parce que pour simplement enlever les amarres de la bouée il n’a pas besoin de moi (je crois qu’il n’a jamais vraiment besoin de personne en fait), je me le tiens pour dit et me lève avec le jour pour préparer le petit déjeuner, le vent et la mer sont plutôt tranquilles, je vois un truc au loin, ce n’est sûrement rien, et puis si ! ça saute hors de l’eau ! un dauphin ! trois ! oh my god ! des dizaines de dauphins ! qui viennent vers le bateau ! je galope à l’avant et m’accroche à l’étai de génois pour les voir jouer avec le bateau, à un moment ils sont 6 côte à côte juste sous l’étrave , ils passent et repassent, un véritable ballet nautique à faire pâlir Esther Williams, j’en prends plein les yeux et le cœur, d’autres longent le bateau, d’autres encore sont plus loin et sautent et plongent et sautent encore, quelle émotion ! … le capitaine émet des sifflements, je ne sais pas si ça sert à quelque chose, les dauphins finissent par nous laisser et le capitaine s’en va piquer un somme

Mais je finis par le réveiller car nous approchons de Klein Curaçao et il va falloir soit lofer pour passer au nord de l’île, soit empanner pour passer au sud et je ne sais pas ce qu’il veut, il me tance, j’aurais dû savoir qu’on ne passe JA-MAIS au vent d’une île mais toujours sous le vent de l’île, alors il aurait fallu lofer mais c’est trop tard, ah bon, ou abattre il y a longtemps pour ne pas avoir à empanner, que ne l’ai-je réveillé plus tôt diantre, je me défends (c’est important de savoir se défendre) et rappelle que nous naviguâmes jadis au vent de la Dominique, mauvaise pioche, ça n’a rien à voir isabelle ! on naviguait suffisamment au large !

j’ai découvert comment dessiner sur Power Point, alors ce n’est pas très droit mais finalement le bateau ne file jamais de manière rectiligne

Bon, du coup on empanne et on descend au vent de Klein Curaçao, que nous contournons puis remontons sous son vent, elle est toute petite et c’est vite fait, toute plate aussi, j’évoque le fait au capitaine (en prenant des pincettes) que de passer à son vent ou sous son vent n’y change pas grand-chose, voire rien, car elle n’est pas assez grosse pour avoir une influence d’importance sur le vent, bougonnement de sa part pour toute réponse mais finalement il se détend et est tout content de la voir sous toutes ses coutures … et si on y réfléchit bien, en lofant soit on serait allés directement à Curaçao, soit on aurait descendu et remonté le côté sous le vent, quel intérêt, j’ai drôlement bien fait de le laisser dormir sinon on ne l’aurait jamais si bien vue 😉

Klein Curaçao et son phare au vent
Klein Curaçao et son phare sous le vent
On a eu tout le temps de bien la voir

Nous arrivons à Curaçao tout court en début d’après-midi, au dernier moment le capitaine avait changé d’avis et ne voulait plus y aller (ça c’est quand il lit trop d’avis négatifs sur Navily), mais trop tard, j’avais pris des engagements professionnels alors il fallait a-bso-lu-ment s’arrêter à Curaçao … nous voilà debout, droits comme la justice dans le cockpit, pour avancer avec précaution dans le chenal d’entrée de la marina de Spaanse Water, tous nos sens en éveil, pas question de s’échouer une troisième fois, le long d’un ponton des agents nous font signe d’accoster, le capitaine me dit de prendre la barre pendant qu’il va placer les pare battages, je continue la route puis fais demi-tour pour revenir au ponton, trop tôt car il doit aussi placer des amarres, j’avance puis à nouveau demi-tour vers le ponton mais je ne suis pas du bon côté (là où le capitaine a mis les pare battages et les amarres), alors encore demi-tour plus loin (les agents nous regardent bizarrement), le capitaine me laissant la barre j’accoste avec autant de succès que de surprise parce que je ne voyais pas où j’allais, ce qui me met un sourire bien niais sur le visage et me rend fort aimable pour échanger les habituelles salamalecs d’accueil et entendre des explications très précises : nous devons aller au mouillage de quarantaine et attendre qu’on vienne à notre bord pour nous faire subir un test PCR, puis attendre les résultats du dit test avant d’aller à terre où nous devrons aller à pétaouchnoc faire les papiers d’immigration, on nous explique avec force gestes que ce mouillage de quarantaine est à gauche, puis à gauche, et enfin juste après le vieux bateau gris, oké, on s’éloigne du ponton, les yeux rivés sur Navionics et sur l’eau … c’est quand que c’est vraiment à gauche ? parce que le chenal s’incurve naturellement vers la gauche … bon, on va dire qu’on vient de prendre la première à gauche … on continue, encore vers la gauche, et puis le chenal s’élargit, il y a des pontons à droite et plus loin devant aussi, le vent monte soudain à 30 nœuds, on a beau être au moteur un tel vent pousse le bateau, le capitaine et moi cherchons le vieux bateau gris des yeux en nous demandant si on a déjà été deux fois à gauche ou pas, je vois sur la tablette qu’un peu plus loin il y a du bleu sur Navionics, je le dis au capitaine qui ne m’entend pas, je m’apprête à le lui répéter mais pense que c’est plus loin et qu’on verra d’ici là, il me dit toujours d’anticiper mais quand j’anticipe il me dit qu’on n’en est pas encore là, alors je plouffe entre les deux pour choisir, ce n’est pas une méthode très orthodoxe mais c’est une méthode, plouf plouf ce coup ci ça tombe sur on verra le moment venu parce que pour l’instant on tourne dans ce morceau de chenal à la recherche du vieux bateau gris …

flrrrrt … un tout petit flrrrrt de rien du tout … comme un truc qui nous freine …

et quatre yeux qui se braquent sur le pilote pour voir le fond … 2 mètres 20 !

Cornegidouille jarnidieu ! merde merde merde (c’est moins élégant mais tellement plus vrai) !!!

Le capitaine enclenche la marche arrière plus vite qu’un cowboy ne dégaine son colt après qu’on lui ait manqué de respect, on sort de là avant de s’être vraiment foutus dedans mais le mal est fait, on a frôlé le fond, c’est presqu’aussi pire que de s’échouer une troisième fois, on finit par distinguer plus loin un tout petit bateau gris, c’est le seul gris alors on y va, on tourne à gauche (2ème ou 3ème fois, c’est selon) et nous voilà dans le mouillage de quarantaine, on se pose, le soir le capitaine me dit qu’il a besoin de boire un coup pour oublier, je tente de le consoler en lui disant qu’on a bien appris la leçon et que maintenant on est prévenus, qu’on est passé par tous les cas de figure je pense, mais il hausse le ton, me dit qu’on est pas fichu de lire Navionics qui nous prévenait des fonds cette fois

  • mais on cherchait le bateau des yeux !
  • c’est pas une excuse ! on est mauvais ! pire que mauvais !
  • baaaaah tu exagères, on était distrait à cause de …
  • NAAAAAN !!! ON N’A PAS LE DROIT D’ÊTRE DISTRAITS !!! (je ressers un coup à boire au capitaine)
tout est dit (en jaune c’est notre trace)

C’est vrai qu’il faut bien un bon coup de rhum pour le détendre un tantinet, l’alcool finit par faire son office et on dort comme deux brutes (si tant est que les brutes dorment plus profondément que les gens intelligents) (il paraît qu’ils se posent moins de questions et que ça aide) (j’ai jamais essayé) malgré la musique techno à fond la caisse d’un night-club à ciel ouvert sur la petite plage du mouillage, on aura tout vu …

la boîte de nuit et les lumières d’une plate-forme derrière la mangrove … un petit mouillage bien cosy quoi 😁
avec le son … et le capitaine qui met un drapeau neuf parce que l’autre était tout déchiré et délavé, ça ne faisait pas très patriotique quoi


Le lendemain ça débarque en nombre et en fanfare pour notre test PCR (on nous demande avec ironie si on a bien dormi), puis 24 heures d’attente pour les résultats, on s’occupe (sainement), et puis annexe pour aller à terre, bus 30 minutes, marche 2 heures (arrêtés longuement à une terrasse car il pleuvait comme vache qui pisse), immigration 15 minutes, marche dans l’autre sens 45 minutes, bus, annexe, rebelote le lendemain pour les papiers de sortie qu’on a refusé de nous faire la veille, pourquoi simplifier l’existence de deux pauvres bougres quand on peut les faire chier, ça fait rire à si peu de frais, nous repartons de Curaçao après 4 jours de formalités sans en avoir rien vu d’autre que le mouillage de quarantaine et la route pour l’immigration (et, c’est digne d’être précisé, un supermarché avec des produits de qualité que je n’avais pas vu depuis des mois ou comment avoir des larmes aux yeux en mangeant une orange) … on comprend avec tout ça pourquoi les navigateurs ne s’y arrêtent guère …

Heureusement, pour aller à l’immigration nous avons traversé WILLEMSTAD
qui a un charme hollandais tout à fait délicieux
on a marché sur le pont tournant de la Reine Emma, c’est un pont flottant qui traverse la baie de St. Anna à Willemstad, la capitale de Curaçao. Il relie les quartiers Punda et Otrobanda de Willemstad. Le pont est articulé et s’ouvre régulièrement pour permettre le passage des navires de haute mer.

Prochaine étape : la Colombie ! on peut dire que ça sent l’aventure à plein nez, entendez bien : la Colombie ! la Colombie et ses cartels, ses FARC et sa cocaïne ! ça sent le souffre quoi !

Mais avant d’y être, il faut y aller …

En partant on passe de l’autre côté du mouillage de quarantaine et on voit la plate-forme en plein jour, sans ses lumières et sans la musique de la boîte de nuit … et Willemstad depuis la mer

Un peu plus tard on passe au sud d’Aruba, on peut dire qu’on aura vu les trois ABC, mais ce qu’on en voit ne fait pas très vacances paradisiaques …

par contre, on a droit à un superbe coucher de soleil

Pour aller à Santa Marta, lieu élu par le capitaine, il faut passer par le Cabo de la Vela, réputé pour être ni plus ni moins que le Cap Horn des Caraïbes ! ça, il ne me le dit pas d’emblée, de crainte de m’effrayer, ce qui est paradoxal parce qu’il m’a déjà fait des réflexions sur le fait que je ne vois pas le danger :

  • ah bon ?! mais quand est-ce qu’on a été en danger ?! ?!
  • euuuuuh …(tête de celui qui se dit qu’il aurait mieux fait de la fermer)

ou en me regardant avec un sourire en coin :

  • tu stresses pas toi … je te dis qu’on va avoir 35, 40 nœuds, tu dis ah bon
  • bin, j’ai confiance dans le bateau … et confiance en toi … pourquoi ? je ne devrais pas ?! tu me caches quelque chose ?! (quasi hystérique) pourquoi je devrais stresser ?!?!
  • non non ! c’est tant mieux … ça sert à rien de stresser … (même tête que ci-dessus)

De vous à moi, évidemment qu’il m’arrive de stresser, quand le bateau est secoué dans tous les sens et que le capitaine se balade sur le pont les mains dans les poches ou tout comme, je stresse

Mais là, pas besoin de stresser, 25/30 nœuds de vent au portant c’est juste bien pour avancer sans traîner

Notre trajet depuis Bonaire vers Santa Marta

Avec le capitaine, à l’instant précis où je vous écris, on discute pour savoir si oui ou non on avait mis le spi, lui dit que oui mais je ne crois pas parce qu’au coucher de soleil on avait 25 nœuds de vent, et même moi je sais qu’avec 25 nœuds de vent on n’a pas de spi ou alors c’est qu’on aime vivre dangereusement (c’est son expression quand je cuisine avec un capot ouvert au vent pour ne pas étouffer, tu aimes vivre dangereusement, c’est fou ce qu’il peut faire chaud dans le bateau quand on navigue et que tout est fermé pour ne pas faire entrer d’eau salée avec les vagues)

Et puis on passe le fameux Cabo de la Vela, la mer est confuse et le vent souffle à 30/32 avec des rafales à 35, pas de quoi s’émouvoir quand on a la couenne dure onrf onrf onrf (rire gras du bourlingueur à qui on ne la fait pas)

et l’eau est d’un vert magnifique, ça ne rend pas bien sur la photo mais qu’est-ce qu’elle était verte !

Le capitaine est content de passer là parce qu’il y a des années de cela (quand il vivait dans l’affliction avant de me connaître et se déliquescait dans une attente cruelle) (😁) il y est venu et a fait de la marche dans le coin, alors il prend des photos comme un paparazzi parce qu’il s’était dit qu’il y reviendrait en bateau et le capitaine il fait ce qu’il dit

Nous continuons notre route jusqu’à Santa Marta, un bateau nous appelle à la VHF, c’est Tamaa, des français, ils nous demandent de les prendre en photo et nous prennent en photo aussi (je ne trouve plus les photos de nous, je crois que j’ai effacé leur message, quelle cruche)

Julien, Nina et leur petit Marcus, né en Martinique et qui navigue depuis
Arrivée à Santa Marta, dans le smog

Je travaille et fais mes consultations dans la Captain Room de la marina qui est climatisée avec un très bon wifi, dans le bateau ce n’est même pas la peine, c’est un four, et puis un petit tour dans Santa Marta, cela fait des mois et des mois que nous n’avons pas vu autant de monde et d’animation avec ces histoires de covid et de confinements, c’est un ravissement, les filles se font maquiller de gros sourcils et mettre des faux cils sur des tabourets dans la rue, j’adore !

une rue avec des stands, des gens, de la musique !

le théâtre de Santa Marta, très Miami South Beach, j’ai essayé de trouver l’architecte qui l’a conçu mais sans succès, si vous le savez merci de me le dire dans un commentaire ci-dessous 🙏!

oui ils osent faire de telles robes, ouiiiiii ! j’en reste bouche bée à côté d’une petite fille aussi émerveillée que moi ! la dame du magasin est sortie dans la rue pour me filer sa carte 😉

Alors c’est grand la Colombie, où aller maintenant ?

coucher de soleil rubicond sur la baie de Santa Marta

Le meilleur pour la fin

  • Esther Jane Williams (1921 – 2013)est une nageuse de compétition et une actrice américaine devenue célèbre par ses films musicaux comportant des scènes de ballets nautiques (je suis archi fan), voyez quel talent : https://youtu.be/akQiZTlXn0M
  • Cornegidouille : juron préféré du Roi Ubu (pièce écrite par Alfred Jarry en 1896 ). Également très très très apprécié de Stephen King.
  • Jarnidieu ou Jarnicoton : Henri IV avait la mauvaise habitude de dire « Jarnidieu » (« je renie Dieu »). Son confesseur, le père Coton, lui fit remarquer que c’était indécent dans la bouche d’un roi (nouvellement) chrétien. Mais Riton lui fit remarquer qu’il n’y avait pas de mot qui lui fut plus familier que le nom de Dieu, excepté peut-être celui du père Coton. Pas déboulonné, le religieux répondit : « Eh bien ! Sire, dites : Jarnicoton ! »
  • Déliquescence : nom féminin
  1. 1.DIDACTIQUE Propriété qu’ont certains corps de se liquéfier en absorbant l’humidité de l’air.
  2. 2.AU FIGURÉ Décadence complète ; perte de la force, de la cohésion.
  • Smog : anglicisme – brouillard épais formé de particules de suie et de gouttes d’eau, dans certaines régions humides et industrielles.
  • Santa Marta est la capitale du département de Magdalena et le troisième grand centre urbain de la région Caraïbes après Barranquilla et Carthagène des Indes. Elle fut fondée le 29 juillet 1525 (fête de Sainte Marthe) par Rodrigo Galvan de Las Bastidas (olé). C’est la première ville construite par les Espagnols en Amérique du Sud.

6 heures du mat’

un œil averti verra à quelle allure nous naviguons !

c’est tôt, certes, mais on lève l’ancre bon pied bon œil pour filer à Las Aves de Barlovento (ça veut dire au vent) (il y a aussi Las Aves de Sotavento sous le vent) qui est évitée par la plupart des navigateurs, on nous a même dit qu’il faut passer au Nord de ces îles pour éviter les pêcheurs au Sud et naviguer trop près du Venezuela, ça me fait un peu déglutir, je demande au capitaine s’il y a un intérêt quelconque à y passer, je crois que l’intérêt le plus probant qu’il pourrait y voir serait justement que beaucoup de navigateurs les évitent, mais faisons fi du danger mille sabords, en même temps quand on lit les avis de ceux qui y sont passés ou les tours opérateurs il paraît que c’est beau, mais d’autres racontent des histoires tout bonnement effrayantes et les gouvernements disent qu’il faut éviter tout voyage au Venezuela en raison du nombre élevé de crimes violents, alors que faire ?

Pour moi le choix n’est pas difficile, je fais ce que dit le capitaine, quand j’ose lui soumettre un avis contraire au sien il grommelle que je suis têtue, ce à quoi je rétorque que je défends mon point de vue, je ne vais quand même pas dire amen à tout, tout capitaine qu’il soit, bref on y va, il faut y arriver assez tôt quand il fait jour pour voir les fonds … j’ai appris en navigant aux Roques que naviguer dans un atoll est risqué, l’eau y est peu profonde et c’est parfois un euphémisme, il y a des cayes et des secs à droite à gauche, quand le soleil est suffisamment haut et derrière nous cela nous permet de voir ce qui se passe en dessous, et puis la couleur de l’eau nous renseigne, mais c’est délicat, ouuuuh bien délicat, on navigue avec la carte Navionics sous les yeux pour bien voir où on passe, le capitaine est à la barre et moi je tiens la tablette à côté de lui en scrutant la mer pour bien lui montrer que je suis avec lui, j’ai l’impression  de tenir la partition d’un violoniste pour qu’il puisse jouer sans faute, je guette le bon moment pour tourner la page, le capitaine râle qu’il ne voit pas bien comme si c’était moi qui lui mettait des rayons de soleil dans les yeux pour l’aveugler, alors je tourne la tablette dans tous les sens, hâtivement, faudrait pas l’énerver outre mesure, il finit par la saisir d’un geste vif, heureusement qu’il n’est pas violoniste sinon il en lâcherait son instrument et me congédierait sur le champ pour ma désespérante inutilité … on navigue ainsi tous deux au milieu des dangers de tout poil …

Vous avez compris, Las Aves de Barlovento c’est un atoll et il faut y arriver de jour avec assez de lumière pour ne pas se planter, ce que nous faisons avec maestria (je crois qu’aujourd’hui ça va y aller avec les métaphores musicales) mais une tension certaine, l’un comme l’autre sommes attentifs à bien voir où nous passons, parfois le capitaine me dit d’aller à l’avant du bateau pour regarder ce qui se passe sous l’eau bien que je lui aie avoué n’avoir absolument aucune idée de la profondeur de ce que je vois, ceci malgré les lunettes de soleil polarisées (il dit pola, à chaque fois son ton me fait penser à Valérie Lemercier dans les Visiteurs) adaptées à ma vue qu’il m’a obligée d’acheter pour bien voir tout ça, ah ça pour bien voir je vois bien, mais les lunettes ne me renseignent pas sur la profondeur de ce que je vois, c’est à 1,5 mètre ? 2 ? 3 ? je vous y verrais tiens …

On ne le distingue pas sur cette photo mais les arbres sont remplis d’oiseaux

En tous cas on fait tout bien comme il faut et on mouille en fin de matinée dans un endroit où je n’ai jamais vu autant d’oiseaux de ma vie ! Incroyable ! Mais  quand on sait que Las Aves ça veut dire les oiseaux, la lumière s’allume à tous les étages dans les plus reculés et obscurs coins de ma cervelle 

Et puis il y a un bateau de pêcheurs un peu plus loin, on n’a encore pas fini de ranger le bateau qu’on en voit 2 arriver dans ce qui leur sert d’annexe, une barque qu’ils écopent au fur et à mesure de leur avancée, leurs rames sont des bouts de bois avec des couvercles de bidon attachés à la one again bistoufly, les 2 pêcheurs ont des mines quasi patibulaires (adj : physionomie d’un coquin, d’un homme qui mérite la potence) , je chuchote à l’oreille du capitaine que si j’étais metteur en scène je les embaucherais pour faire des méchants dans Zorro, capitaine qui saute gracieusement sur la jupe arrière, saisit le bout qu’un des pêcheurs lui tend et l’attache au bateau, s’en suit une conversation décousue, nos nouveaux amis ne parlant pas anglais et le capitaine ne connaissant que quelques mots d’espagnol, ils comprennent et acquiescent quand je leur propose une cerveza (vous aurez noté que ça je connais), le capitaine regarde l’heure en soupirant car ça fait tôt pour se mettre à la bière qu’il consomme en y mettant bravement du sien par pure politesse, je m’abstiens, note qu’aucun de ces messieurs ne m’invite à en boire une avec eux ce qui pourrait amplement émouvoir ma part féministe dans un autre contexte, reste debout sur la descente et observe les énergumènes (une bière réussit à me rendre pompette et je veux garder toutes mes instables facultés) , il y en a un qui se plaint du soleil et jette des coups d’œil furtifs dans le bateau, nous éludons bien que nous ayons compris qu’il voudrait qu’on les invite à monter dans le bateau (il a vu la vierge lui) et l’autre garde les yeux plissés et ne dit pas un mot mais inspecte tout sur le bateau, je suis sur mes gardes, je demande « bambino ? », je présume que de parler de leur famille ne peut que les attendrir, j’en profite pour placer que j’en ai trois (grâce à Enrique Iglesias je connais le tres) genre qu’il ne faudrait pas faire 3 orphelins, celui qui plisse les yeux montre une poulie du bateau et fait des gestes qui démontrent que ça sert à monter des trucs lourds, le capitaine abonde, je lui souffle que je crois qu’il veut la poulie, évidemment, alors le capitaine lui donne la poulie, ils sont bien contents et finissent par s’en retourner en disant qu’ils reviendront demain après la pêche et en nous demandant si on sera là, oui on sera là …

Le bateau des pêcheurs, le capitaine dit des »péchous« … c’est d’un beau tout ce bleu …

A peine sont ils partis que je dis au capitaine que les regards du plus vieux ne m’ont pas plu, il me dit qu’il ne faut pas voir le mal partout, certes, mais il ne faut pas le voir nulle part non plus, plus tard on entend gueuler fort et longtemps sur leur bateau où ils sont 8 depuis trois mois, une vie pas facile je vous l’accorde, pour autant si on leur donne nos poulies et nos rames on sera bien embêtés … je dis au capitaine que je préfère partir ce soir, je ne suis pas tranquille, encore plus tard ils repassent à 3 sur leur barque, le 3ème a une mine qui fait passer ses congénères  pour des enfants de chœur, il demande du Coca-Cola que nous n’avons pas, adios amigos, le capitaine a finalement un doute sur la bonté présupposée de ces gens là (je ne dis pas qu’ils ne sont pas gentils, je dis que le doute est de mise), lui reviennent en mémoire les fameuses histoires pas trop plaisantes du coin, il me dit qu’on y va, il est presque 18 heures, il fait encore jour, on peut partir, hop on lève l’ancre et on s’éloigne …

Le capitaine suggère qu’on n’a qu’à suivre le tracé de la route qu’on a prise pour arriver entre les récifs de coraux pour être certains de ne pas se planter, soit, on a le soleil en pleine poire et on ne voit rien, je vais chercher la partition (Navionics) et on avance en guettant les fonds, le capitaine est à la barre, soudain je m’exclame ! 2 mètres 50 !

bon … Navionics donne 7 mètres alors on avance, on va avoir plus d’eau, c’est Navionics tout de même !

2 mètres ! (glurps)

Putain 1 mètre 30 ! pas le temps d’ajouter quoi que ce soit que

CRAAAAAACCC !

Quoi ?! Quoi ??!!

On est plantés bordel ! Hurle le capitaine !

Il met la marche arrière, CRAC CRAC et RECRAC ! ça fait un de ces bruits ! le bateau ne bouge plus, pris au piège, il oscille juste de droite et de gauche, planté sur la quille, prisonnier des coraux, le capitaine essaie de manœuvrer au moteur mais que dalle, les craquements que l’on entend sont de trèèèèès mauvais augure, tout mon corps se rétracte comme inondé de jus de citron vert …

Debout dans le cockpit je pense qu’ironie de l’histoire, il va falloir aller demander de l’aide aux pêcheurs pour qu’ils nous sortent de là, que Cap de Miol va finir ses jours en épave et que des navigatrices écervelées diront qu’il faut être sacrément bête pour aller se planter sur des coraux, qu’il suffit de regarder la carte et où on va, je pense aussi aux affaires qu’il faut que je prenne, à celles que je vais devoir abandonner, et qui feront la joie des pêcheurs (ou leur étonnement), où est-ce qu’on va pouvoir prendre un avion pour rentrer, comment m’y prendre pour consoler le capitaine … je suis déjà résolue, se battre contre les évidences est inutile … (j’avoue ici qu’on n’a pas suivi le tracé de la route qu’on avait faite pour arriver, on est con qu’est-ce que vous voulez)

Le capitaine me dit que hop on met le génois, pauvre capitaine désespéré qui croit qu’on peut sortir de là à la voile ! faut-il être nigaud ! le vent va s’engouffrer dans le génois et empirer nos affaires et puis c’est tout !

Je suis à un doigt de lui dire d’arrêter le massacre et qu’il vaudrait mieux qu’on fasse des signes aux pêcheurs mais il ajoute dans la foulée qu’on va mettre le génois à contre et me met à contribution, soit capitaine, qui ne tente rien n’a rien, de toutes façons on est fichus alors, et puis gare à moi si je n’obéis pas à tout et à n’importe quoi en cet instant de tension intense

On déroule un petit bout de génois et on tend la contre écoute … rien … rien de rien … par chance il n’y a pas de rafale qui couche le bateau en lui faisant un croche patte, ce qui hâterait notre évacuation parce que l’eau s’engouffrerait joyeusement dedans, je suis dans les starting-blocks pour bondir mettre mon ordi et mes bouquins dans un sac étanche …

et puis … frémissement … (le capitaine se fige)

le bateau bouge …

recule …

ah ouais ?

recule encore … (il ne respire plus)

ça marche ? …

encore …

ça grince, ça couine, ça racle

ah ! on dirait que ça flotte un peu maintenant ?

oui ! oui ! ouiiiiiii !

on sort du piège de corail ! (il maugrée qu’on est con) (en même temps ça serait tellement moins rigolo si on ne l’était pas)

La nuit tombe quand nous sortons des Aves, si je pouvais faire un autel à la gloire du capitaine je le ferais, une petite vierge Marie avec des clignotants dans un coin de cabine, et quelques fleurs en plastique pour le bon goût, avec une jolie petite inscription bien sentie : gardez le capitaine en votre sein, comme d’hab je ne lui dis rien de mes pensées antérieures qui dénotent de cette belle et rapide capacité d’adaptation qu’il apprécie en ma personne, mais je crois que je vais parfois trop vite en besogne, lui en est certain, même que je suis sûrement zinzin (je le suis mais le nie quand ça m’arrange) (maman fait ça très bien, elle a perdu la boule mais elle est capable de le cacher aux moins malins, elle est hyper fortiche à ce jeu là) (j’en ai toute une liste de moins malins qui gobent son cinoche, si j’étais méchante je les balancerais 😏)

genre ça … j’adore !

Nav’ de nuit vers Bonaire, une des ABC, parfois on voit des feux de navigation d’un bateau qui n’est pas signalé sur l’AIS, le capitaine m’ordonne alors de couper nos feux et notre AIS pour qu’on ne soit pas repérables, on ne sait pas quelles seraient les intentions des autres bateaux non signalés, je finis par dire au capitaine que si tous les bateaux font comme nous ça va faire des collisions, ça le fait rire (un peu jaune) et il remet nos feux de nav’ et notre AIS, mais quand c’est à mon tour de quart je coupe tout aussi, longuement, parce que je distingue un bateau et que tous les récits entendus refont surface et que j’ai vu le film Capitaine Philips … c’est chouette de naviguer tous feux éteints, on voit beaucoup plus de choses dans la nuit noire et sans lune … 

Il est prévu qu’on y arrive tôt le matin, ce que veut le capitaine car on ne peut pas ancrer à Bonaire, il faut automatiquement se mettre dans une marina ou sur bouée, et on ne peut pas réserver, c’est la loi du premier arrivé premier servi, donc on serait de toutes façons partis un soir des Aves et on n’aurait pas vu les fonds (je l’articule bien audiblement au capitaine par crainte qu’il ne décide que tout est de ma faute parce que j’ai eu peur des pêcheurs et que nous sommes partis au mauvais moment) maintenant on sait qu’il y a des endroits où on ne peut pas se fier à Navionics, malgré cette évidence le capitaine enrage de s’être fait avoir comme un bleu, c’est à peine si mon admiration sans borne (qui ne fait que s’aggraver avec ce sauvetage de main de maître) lui met un peu de baume au cœur, il répète qu’on aurait dû suivre la trace que l’on avait faite à l’arrivée, qu’il sait bien qu’avec le soleil dans la gueule on ne voit rien, il tourne et retourne le couteau dans la plaie, on se relaie dans les quarts, je découvre Bonaire en me réveillant de trop peu de sommeil …

Arrivée à Bonaire au petit jour (on a traîné en route pour ne pas arriver de nuit)

On se dirige allègrement vers la marina Flamingo à Kralendijk

arrivés par le sud

et alors on est prévenus : il y a beaucoup de fond dans la baie et puis ça remonte à toute vitesse, ça se voit à l’œil nu, l’eau est bleu marine et soudain bleu turquoise, là où c’est turquoise c’est du sable et pas de fond, on arrive à la marina, l’entrée de la marina est toute étroite, on voit une bouée verte quasiment collée à un mur, le capitaine me demande si la signalisation est zone A ou B, on la laisse à droite en entrant comme en Europe ou à gauche comme aux Antilles et aux US ? coup d’œil sur Navionics qui ne donne aucune indication sur le fond dans cette zone, la bouée verte est tellement près du mur qu’on ne doit pas avoir la place de passer entre elle et le mur, et puis il y a des bouées rouges à bâbord, alors on passe à gauche de la bouée verte, comme en Europe, on est en Hollande après tout …

mmmmh, 2 mètres 50, on serre le cul …

2 mètres ? ….Naaan ?

1 mètre 40 !!! Horreur malheur ! le bateau s’immobilise ! paf paf et repaf ! On est replantés !

7 heures du mat’ et on est plantés sur le sable de l’étroit chenal d’entrée de la marina !

On se regarde comme deux imbéciles, qu’avons-nous fait au Bon Dieu pour qu’il nous punisse aussi cruellement ?! (Bouddha est moins impitoyable)

Mais l’heure n’est pas aux lamentations, il faut sortir de là, la honte de la honte de la triple honte, c’est parti pour d’inutiles manœuvres au moteur, des gens du cru sont accourus et se tiennent debout au bord de l’étroit chenal (je sais que je me répète sur cette étroitesse mais c’est pour vous le mettre dans la tête car c’est tellement étroit comprenez vous) et nous explique moitié en hollandais moitié en anglais qu’il faut attendre que la marée monte pour se dégager, m’est avis qu’on n’est pas les premiers, comme on est plantés on a tout le temps de distinguer que s’il n’y a pas de bouée rouge pour marquer le passage il y a un ballon rose collé au mur, pas très orthodoxe le marquage … en même temps il aurait fallu laisser la bouée verte à gauche au lieu de penser, quelle idée a t’on eue de penser ! le capitaine enfile son maillot de bain et saute à l’eau pour voir ce qui se passe, il émerge pour me dire qu’il veut attacher une corde au bateau pour le faire gîter depuis le bord de ce putain d’étroit chenal, ce qui le mettra à la gîte et le libèrera, parce que sinon tintin pour avoir une place vu que la marée haute est prévue pour 11h et que le marnage n’est que de 6 centimètres, une misère, comment pensez-vous soulever tout un bateau avec seulement 6 centimètres d’eau en plus ?…

Photo de la situation sur la tablette avec Navionics

Mais je l’interromps soudain, je sens que le bateau bouge, il dit que non, j’insiste, il bouge te dis-je ! le capitaine remonte et constate, remet le moteur en douceur, on se dégage allegro ma non troppo du sable et on sort de cet étroit chenal en marche arrière, les locaux nous font des signes amicaux et nous souhaitent bonne chance, nous revoilà dans la baie, on file à l’opposé dans le coin des bouées et on en trouve une de libre, manœuvre ! car il faut l’attraper la bouée ! Le capitaine n’ayant pas eu la tête à m’expliquer sa stratégie, moi encore moins à la lui demander, on se retrouve avec les amarres toutes emberlificotées, ça nous prend du temps pour régler tout ça, ça sent bon la journée de merde 🥴

Il part ensuite courageusement en annexe pour les formalités (quand on navigue de nuit je vous assure que c’est courageux de prendre sur soi pour partir en annexe au lieu de dormir un bon coup) tandis que je prends une douche et compte faire un petit somme, mais à peine m’allongé-je qu’il revient me faire lever, les autorités veulent me voir aussi, c’est nouveau, d’habitude l’équipage n’intéresse absolument pas les autorités, seul compte le Master and Commander, alors on y retourne tous les deux … ce qui me fait découvrir Bonaire ! des vrais magasins qui vendent des vraies fringues ! des restos ! des banques ! du free wifi partout ! la civilisation en bonne et due forme c’est bon y’a pas à dire, après les formalités on mange un morceau dans un petit bistro et tandis que le capitaine me dit qu’il faut maintenant aller à l’immigration, je lui explique avec une conviction toute féminine que je ne l’accompagne pas mais que je vais faire de cette chose inutile autant que farfelue à ses yeux qui s’appelle du … shopping ! du shopping ! joie dans les cœurs ! je m’exécute avec brio (une petite robe avec des pompons et un sac avec un beau paon pour se promener avec la robe, ça va saigner !)  et on se retrouve plus tard au même bistro, on retourne au bateau, le capitaine est perdu dans de sombres pensées, moi je suis passée à autre chose mais je vois qu’il ressasse (que ne s’est-il acheté un short hawaïen)

La vue depuis le bistro qui est devenu mon QG pour ces quelques jours grâce à son excellent wifi
Une rue de Kralendijk

On reste à Bonaire le temps dont j’ai besoin pour travailler tandis que le capitaine va faire du snorkeling et de la plongée et s’en trouve enchanté, surtout dans le coin de Klein Bonaire hyper réputé pour ses spots de plongée, je n’ai pas le temps de nager et mon orteil ne me le permettrait pas mais l’eau est si claire que je vois passer des poissons bleu marine tout autour du bateau, malgré les paquebots qui arrivent et partent l’un après l’autre en y allant gaiement de leur pollution …

et puis il est temps de repartir pour continuer notre route vers Curaçao

Nuit au mouillage de Bonaire

Ce petit plus qui va vous enchanter !

One again bistoufly : fait à la va-vite, de manière négligée ou simplement pour imiter un accent ricain, les déclinaisons sont pléthoriques : one again and bistoufly, Won again a bistoufly, wanagain boustifaille… S’il existe un consensus quant à la signification, l’origine de l’expression, elle, est totalement obscure.

Caye : zone proche d’une côte caractérisée par une faible profondeur, souvent en sable ou composée de corail, caye signifiant ce qui limite.

Un atoll est une île (ou plusieurs îlots appelés motu) des mers tropicales, formée de récifs coralliens qui entourent une lagune centrale d’eau peu profonde, le lagon.

Sur cette photo aérienne on peut voir tous les dangers affleurant l’eau qui guettent les navires

Les îles ABC ou Petites Antilles Néerlandaises sont trois îles faisant partie des îles sous le vent au large de la côte vénézuélienne : Aruba à l’ouest, Bonaire l’est, et Curaçao. Elles font partie du Royaume des Pays-Bas. Aruba et Curaçao ont un statut particulier ; Bonaire est depuis 2010 une municipalité à statut spécial.

Capitaine Philipps : (excellent) film qui retrace l’histoire vraie de la prise d’otages du navire de marine marchande américain Maersk Alabama, menée en 2009 par des pirates somaliens.

Balisage d’entrée dans les ports : pour aborder un chenal, on considère que l’on vient de la mer et l’on se dirige vers la terre, les marques latérales balisent la route à suivre avec des marques rouges à bâbord et des marques vertes à tribord ceci dans le monde entier (zone A) SAUF sur le continent américain, dans les Antilles, au Japon, la Corée et les Philippines (zone B) … mais comme Bonaire est Hollandaise et que la bouée verte était presque contre un mur, on s’est malencontreusement posé la question …

Le marnage est la différence de niveau entre la marée haute et la marée basse d’une marée

Bonaire offre des possibilités de plongée sous-marine 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et 365 jours par an. Il existe plus de 85 sites de plongée officiels à Bonaire. C’est un vrai paradis sous-marin avec plus de 350 espèces de poissons et 57 espèces de coraux mous et de coraux de pierre.

Quand on séchoue : pour se sortir d’une telle situation, ou du moins, limiter les dégâts, la rédaction de Voiles et Voiliers vous donne ces quelques conseils (que le capitaine connaissait, il sait tout !) :

  • Faire gîter le bateau avec un cordage est une bonne idée si un bateau qui se trouve à proximité (ou des locaux sur un mur juste à côte) vient porter assistance.
  • Toujours dans le cas où un bateau se trouve à proximité, on peut mettre une ancre à l’avant et bien raidir la chaîne. On évite ainsi au bateau d’être poussé davantage vers la côte, et il n’y a plus qu’à attendre que la marée remonte.
  • S’il n’y a pas d’autre bateau dans les parages et si la marée continue à descendre, alors on tente de protéger au maximum la coque du bateau avant qu’il ne se pose sur le sable. Pare-battage, matelas, couvertures, oreillers… tout peut y passer.
  • Sur le littoral français, en cas d’échouement, vous pouvez contacter la SNSM pour être remorqué. Une opération qui a un coût. Pour un bateau de 11 mètres par exemple, le tarif pour 1 heure d’opération menée par le canot tous temps est de 600 euros. Alors on regarde bien les horaires de marée et le sondeur pour éviter de s’échouer et de mobiliser des secours…
  • Et sinon, vous pouvez aussi vous laisser tenter par l’échouage volontaire (à ne pas confondre avec l’échouement qui est involontaire) avec un bateau conçu pour cela. N’hésitez pas à aller consulter le dossier consacré à ce sujet dans le numéro 599 du magazine Voiles et Voiliers .

Los Roques

oui, c’est bien moi

Départ pour les îles vénézuéliennes de Los Roques prévu à 9h30 de la marina pour être sortis du port à 10h, le capitaine a pris soin de m’expliquer qu’il nous connaît et qu’il nous faut 3 heures pour être prêts, il s’est écrié qu’on est d’une inefficacité incroyable ! J’ai ri mais fais fissa pour prendre ma douche, prête à 9h28 quand un navigateur vient justement taper la causette avec le capitaine, ça s’éternise, il demande si on n’est que deux, le capitaine dit que oui et que ça suffit, je passe la tête dans le cockpit pour préciser que c’est parce qu’il a déjà assez de mal avec moi, et puis comme le capitaine range encore des affaires sans se soucier de l’heure, je prépare des trucs à manger c’est toujours ça que je n’aurai pas à cuisiner en mer, le capitaine a eu la bonne idée de me dire qu’en Martinique il y a des vagues de 4 mètres, j’ai beau y avoir gouté et survécu, j’en ai pas plus envie que ça et surtout pas de m’ébouillanter pour des nouilles 

On lâche les amarres à 10h20, je me demande si le capitaine aura l’impudence de me faire la moindre remarque mais il s’abstient (un bon point) sortons du port avec moi à la barre mais le capitaine aux commandes 

  • où tu vas ?! y’a pas d’eau par-là !
  • c’est bon je sais où je vais, j’ai regardé la carte et j’étais à la barre en arrivant 
  • Meleumeleumeleu … va pas trop prêt !
  • Oui oui ! (sourions)

On sort tranquillou, le capitaine range les amarres et les pare battages, toujours moi statique à la barre, il faut économiser mon orteil, vu la tête qu’il a le capitaine et moi pensons qu’il est cassé et le capitaine qui voit toujours le pire pense même que c’est en plusieurs morceaux avec une entorse en prime, à se demander comment je ne me nécrose pas sur pattes séance tenante, GV hissée et génois déroulé à 11h, c’est parti mon kiki, je jette un regard en arrière pour dire adieu … et me retourne vers la mer, quelle mer va t’on avoir, that is the only question of importance at this time (je ne sais pas si ma phrase est correcte mais en général j’arrive à me faire comprendre et c’est le plus important isn’t it ?)

On part bon train et puis ça tombe, on se retrouve au portant avec houle de travers qui nous fait rouler, on tangonne le génois qui claque, on est secoués, le capitaine me demande d’aller voir à la table à cartes quel cap on fait, 280 lui lancé-je avec mes mains en porte-voix, avec le boucan sur le bateau on ne s’entend jamais (j’ai proposé au capitaine d’investir dans des talkies-walkies parce que quand l’un est dans le cockpit et l’autre à l’avant du bateau avec le vent qui emporte sa voix, tintin pour se comprendre, le capitaine finit toujours par rugir sur un ton exaspéré, genre que ce ton vindicatif va me déboucher les oreilles, où avez-vous vu ça, mais il ne veut pas s’encombrer d’un talkie-walkie alors on gueule et on ne s’entend guère), du coup il peut abattre, on passe en vent arrière avec houle arrière et ça change tout, en plus on reprend du vent, nickel, ça glisse tout seul, on est les rois du pétrole, à peine plus tard je l’entends qui appelle isa ! viens voir ici ! je descends, ma curiosité aiguisée à son paroxysme, que va t’il me montrer ? Une baleine par un hublot ? un chaton réfugié dans un coin ? ou mieux encore, m’avouer sa flamme ? 

  • Où t’as vu qu’on faisait 280 de cap ? 
  • (pointant mon index sur le GPS)
  • Là ce sont les miles qu’il nous reste à faire !! 

Grondement de tonnerre au-dessus de ma tête, le cap c’est la ligne au-dessus (du coup on fait du 240, on fonce droit dans la gueule du loup, à savoir le Venezuela, de triste réputation) mais tout à l’heure les chiffres étaient tous égaux d’où ma déplorable méprise par la suite, je suis au fond du trou (en même temps j’aurais pu me douter que quelque chose clochait, c’est le ici qui change tout, viens voir c’est une invitation, viens voir ici c’est un ordre, c’est au pied ! ça intime, ça somme, ça astreint)

 

je vous mets une photo d’un peu plus tard avec la même configuration, vous ne pourrez que compatir : le 269 c’est le cap qu’on doit faire, le 266 au-dessous c’est le cap qu’on fait et le 266 du bas c’est le nombre de miles qu’il nous reste à faire, tout à l’heure c’était la même chose avec des 280 alors ça m’a embrouillée par la suite

PS : SOG c’est notre vitesse, là on fait du 7.4 nœuds, c’est pas mal 🙂

Il faut changer de cap, détangonner le génois, le mettre du même côté que la GV, je précise au capitaine d’une voix émue qu’on avait tangonné avant mon inqualifiable bourde, et lui donne de suite le bon côté des choses, c’est que je ne me tromperai plus désormais, on appelle ça un essai-erreur et c’est très bien pour apprendre, je vois bien que derrière ses lunettes noires il n’est pas content du tout, je ne sais pas quoi dire pour me faire pardonner, me jeter à ses pieds serait mal pris car on a autre chose à faire, et je ne crois sincèrement pas qu’il aimerait ce genre de servilité obséquieuse, j’espère secrètement qu’il aimera ma salade de pâtes, emmental, jambon et œufs durs (le pire jambon que j’aie jamais goûté, acheté à Grenade, blindé de flotte et de sucre, une hérésie sanitaire, mais avec une bonne dose de moutarde dans la vinaigrette il ne devrait y voir que du feu) (il s’est régalé 😁😉)

Manœuvre faite, cap au 270, 20/22 nœuds de vent, on navigue à 135-140 degrés du vent, on avance entre 7,5 à 8 nœuds, houle de 3/4 arrière avec des bonnes vagues de 2 à 3 mètres, ça bouge mais ça va bien, le capitaine a mis le pilote sur le mode vent réel et je lui ai demandé de me montrer comment on change le mode du pilote, toujours au cas où il choirait inopinément dans les abysses (vous noterez que j’ai l’air de savoir de quoi je parle avec ces données techniques dont je ne voyais pas l’intérêt il y a encore peu) 

Le soir tombe, le vent et la mer se calment, on remet le génois tangonné car maintenant on navigue à 160 degrés du vent, une fois réglé tout ça il fait nuit noire, je dis au capitaine que je vais faire à manger mais le prie de m’appeler quand la lune se lèvera car le ciel est hyper dégagé et on devrait bien la voir, je remonte 10 minutes après et la lune est déjà bien levée, flûte alors ! (int. exclamation exprimant une contrariété, putain, zut, merde (vulgaire), mince (familier)) il n’a pas pensé à regarder, lui regarde le bateau et la mer alors que moi j’ai toujours le nez en l’air, je n’en reviens toujours pas de tout ce ciel, de l’étoile du berger peu avant le lever du soleil, de la Voie lactée, des nuages qui courent, de toute cette vie qui va au-delà de ce que je peux voir et imaginer

On passe une nuit tranquille avec vent entre 12 et 16 nœuds, on avance bien, mais me voilà confrontée à une énigme de taille : la vitesse de fond est de 6,5 nœuds et celle de surface de 4,75, comment se fait-ce ô capitaine ? Quand il me l’a expliqué j’ai reformulé selon ce que j’avais compris parce que le capitaine explique tout de manière tordue (comprendre de manière savante et absconse) (compliquée quoi), je préfère vous donner ma version  : imaginez que vous marchez vers l’avant dans un train, on va dire à 4 Km/h pour aller au bar ou à 25 km/h pour aller aux toilettes (ou inversement), votre vitesse est augmentée de la vitesse du train, si c’est un TGV qui va à 320 km/h en fait vous avancez à 324 ou 345 km/h, c’est incroyable je vous l’accorde mais c’est comme ça, et bien c’est pareil en bateau, on a la vitesse à laquelle on avance sur l’eau avec le vent, et s’il y a du courant l’eau c’est comme le train, ça nous fait aller plus vite quand le courant va dans le sens de la marche, et si on revient du bar ou des toilettes ça se soustrait tout comme si le courant de l’eau est à l’opposé de l’avancée du bateau, bravo vous avez tout compris comme moi 🥳 … sinon, je me suis brûlé la langue avec ma tisane, déjà que je suis estropiée de l’orteil, tout fout le camp, ça m’a fait penser à la blague débile de la blonde qui se met à saigner du nez et qui s’exclame « oh zut, quand c’est pas d’un côté c’est de l’autre ! », je suis capable de rire longtemps avec des bêtises pareilles, c’est terrible 

Le jour suivant le vent oscille entre 10 et 15 nœuds et on a moins de courant alors notre moyenne chute et c’est parfait pour arriver demain avec le jour, je suis au bout de ma vie tellement j’ai peu dormi la nuit précédente, le soir j’ai même du mal à faire à manger, je voudrais tomber évanouie sur ma couchette, je mange et je tombe évanouie sur ma couchette, je ne sais pas trop à quelle heure je me lève abrutie dans la nuit pour relayer le capitaine qui me montre un passager clandestin, un oiseau est posé sur un des panneaux solaires et se fait trimballer, il va y rester plusieurs heures et puis je ne le verrai plus …

Arrivée sur l’île de Gran Roque

aaaaah, nous y voilà ! nous arrivons aux îles de Los Roques au matin, précisément à la grande île de Gran Roque, presque pas un chat, on mouille tranquillement, on range tout, mettons l’annexe à l’eau et le capitaine part pour revenir fort vite, un gars d’un des rares bateaux lui a dit qu’il faut attendre dans le bateau, alors il appelle à la VHF et on lui répond en espagnol, échange de regards perdus entre nous, le capitaine demande à son interlocuteur de bien vouloir répéter en anglais, le couperet tombe, c’est du solo espagnolo, il pourrait parler russe ou chinois ça serait la même pour nous, on raccroche en haussant les épaules, on verra bien … du coup le capitaine fait une sieste et plus tard comme toujours personne ne pointe son nez, après avoir écrit deux ou trois phrases en espagnol sur un bout de papier, il repart en annexe pour faire la clearance … et revient quelques heures plus tard délesté de la somme de 160€ pour avoir payé deux tests PCR négatifs, un pour lui … et un pour moi qui n’ai pas bougé du bateau … interloquation légitime de ma part, voilà l’histoire : un médecin lui a signé deux résultats négatifs de tests que l’on n’a jamais fait et la petite troupe des officiels s’est mis 160€ dans la poche, outre les frais bien officiels ceux-là et dûment empochés aussi, ils se servent de la pandémie pour faire du fric sur le dos des péquins qui passent et nous en fîmes les frais, ça dégoûte un peu de la nature humaine sur le moment …

mon test (🤔)

En passant dans le mouillage, le capitaine a fait connaissance d’un Français qui fait du charter et nous repartons tous deux en annexe sur son catamaran pour prendre des bons plans et des infos, Patrick nous raconte qu’une nana de 57 ans a été sauvée un extremis, elle tenait l’écoute du spi qui s’est envolé et l’a fait dégager de son bateau, elle n’a pas lâché l’écoute alors elle est revenue se fracasser le fémur sur la coque du bateau avant de tomber à l’eau et d’y rester plusieurs heures avant d’être secourue, elle a fait la planche pour survivre sans gilet de sauvetage, quelle leçon ! Faire la planche ! Y croire !

Vue depuis le mouillage de Gran Roque, la seule île avec du monde dessus

… à part cela, soyons honnête, je n’ai rien écouté de ce que Patrick racontait, toute occupée que j’étais à imaginer une torture efficace contre le capitaine qui m’avait dit quelque chose de très blessant, et ce n’est pas mon âme de midinette qui le pense, même lui le savait et me lançait des regards qui guettaient un pardon, rapide dans la mesure du possible pour ne plus avoir à porter ce lourd fardeau, j’évitais son regard pour ne pas lui faire un doigt d’honneur virulent (et même deux puisque j’ai deux mains) devant un tiers … le supplice de la manivelle par exemple, qui a fait ses preuves en son temps, vous faites un petit trou dans le ventre, vous attachez un bout d’intestin à une manivelle que vous faites tourner au gré de vos envies et des cris du supplicié, je ne sais pas qui avait inventé cette torture mais il est tout à fait plausible de penser que c’était une femme blessée … bref … ou des cure-dents sous les ongles, même un seul cure-dent sous un seul ongle, lui donner des petits coups pour l’enfoncer plus loin à chaque fois que l’on repense à ce qu’il a dit … quand nous sommes repartis en annexe, la nuit était déjà tombée, il m’a dit avec un grand sourire tu ne vas pas me faire la tête, limite il aurait bien rajouté en plus, je lui ai dit ce que je ressentais ce qui ne l’arrangeait guère, et puis bon … j’y gagne quoi de ne pas passer à autre chose, plomber l’ambiance sur un bateau en lui faisant la tête de tatie Danielle qui veut faire croire qu’on ne lui donne rien à manger … en plus c’était pas méchant … juste une méprise maladroite (ne l’absolvons pas trop tôt tout de même) … et puis imaginer le capitaine souffrir me fait de la peine, ça me donne envie de le consoler et ça me rend encore plus triste, ce que je reste jusqu’au lendemain matin, il a l’air d’en être sincèrement affecté, mais quand nous levons l’ancre pour aller jusqu’à Francisky et que j’en prends plein les yeux de ce bleu turquoise et de ce sable si blanc et si fin que l’on dirait du sucre glace, ça me lave, le monde est si beau que ça lave toutes les blessures (il lèverait les yeux au ciel s’il lisait ça, dirait qu’il ne faut pas pousser, mais que sait-on jamais des blessures que l’on inflige aux autres par inadvertance) (j’aurais aimé que le capitaine adverte)

Cap de Miol à Francisky
Le capitaine à la plage, et c’est pas une blague

Que dire sur les îles de Los Roques ? Que je n’avais jamais vu tant d’eau turquoise, à croire que j’étais Marie Poppins qui saute dans une carte postale … des paysages extraordinaires, des fonds sous-marins de toute beauté, moi je n’ai nagé qu’une seule fois avec un masque et un tuba, j’en ai pris plein les yeux mais la blessure de mon orteil s’est réouverte donc je n’ai pas réitéré, mais le capitaine ne s’en est pas privé …

nous avons mouillé auprès de différents îlets, certains comme ci-dessus n’étaient en fait qu’une mangrove et il n’était pas possible d’y marcher, mais d’autres avaient des plages, nous étions pratiquement toujours seuls (nous avons tout de même rencontré Ostrika avec Patrick, un Suisse qui est skipper et Sara, une Italienne médecin, très sympas), on nous avait mis en garde car en tant qu’îles vénézuéliennes elles n’ont pas une bonne réputation, mais sur les Roques, nous ne nous sommes jamais sentis en danger, c’est sûr quand on est seuls devant un petit tas de mangrove, personne ne peut nous menacer …

Crasky
Noronky Arriba … qui grouillait de lézards noirs avec de gros yeux qui nous auraient presque bouffé les pieds (heureusement j’avais mes bottes)
Vue de Gran Roque depuis Noronky Abajo
Carenero
Cayo de Agua Sur, notre dernière escale
toujours en bottes, faut que ça cicatrise, derrière moi on voit la bande de sable qui relie les deux îlets
Jésus marchant sur l’eau … pour éviter toute confusion malencontreuse, c’est le capitaine qui traverse la bande de sable à marée haute (sûr qu’il y avait un truc du genre avec Jésus)
on a marché jusqu’au phare
notre trajet, grosso modo, je n’affirme pas du tout que nous avons mouillé exactement là où j’ai placé les points rouges, que ce soit pour 2 heures ou pour une nuit, en plus avec les coraux on a souvent fait des détours pas possibles – l’ensenada de Los Corales n’est pas accessible du tout, on a essayé d’y aller en annexe et on a bien accroché le fond sur les coraux !

Et puis nous sommes partis de Los Roques tôt un matin (ça nous arrive faut pas croire) pour aller à Los Aves où nous sommes arrivés en fin de matinée après une petite nav’ bien sympathique …

J’allais oublier de vous montrer les flamants roses sur la barrière de corail de Buchiyaco à côté de l’entrée sud de Boca de Sebastopol, nous avons vu aussi un ban de gros poissons incroyables, oranges et verts fluo, qui nageaient dans 30 cms d’eau, le truc pointu qu’on voit dépasser de l’eau c’est une épave …j’ai dit au capitaine que tout de même, aller s’écraser sur des coraux ça n’était pas bien malin, il s’est récrié que c’est tout à fait possible si on ne voit pas les coraux, si la lumière n’est pas bonne, si on n’a pas la bonne carte … je vais bien m’en souvenir …

… mais tout n’est pas aussi rose que les flamants, la pollution de plastique rejeté par la mer ou abandonné par des inconscients est désolante et omniprésente dès que l’on s’éloigne des zones de mouillage autorisées ou des plages susceptibles d’accueillir des touristes …

Tout est matière à approfondir nos connaissances !

  • A propos du Venezuela voilà ce que dit un report des déplacements sur le site de France diplomatie le 17/02/2022 (le jour où on est parti pour les rejoindre) : « Le Venezuela traverse une crise profonde. Dans ce contexte, l’accès à l’électricité et à l’eau est aléatoire et les pénuries d’essence sont récurrentes dans l’ensemble du pays. Les transports en commun, le système hospitalier, les ports et aéroports, ainsi que les réseaux de communication sont affectés par des pannes de courant récurrentes et de longue durée. Dans ce contexte et face au risque lié au très haut niveau de criminalité sévissant dans le pays, il est recommandé de reporter les déplacements vers le Venezuela. Sur place, il convient de se tenir à l’écart des manifestations, d’adapter vos déplacements en conséquence, de prévoir des stocks d’approvisionnement (eau, nourriture et médicaments), de recharger régulièrement vos appareils de communication, de procéder aux pleins de carburant des véhicules et de se tenir régulièrement informé de la situation »
  • L’étoile du berger : on l’appelle ainsi car les gardiens de troupeaux dans les temps anciens en tenaient compte pour aller dans les pâturages ou en revenir. Avec le Soleil et la Lune, elle est la plus brillante du système solaire. Il s’agit de la planète Vénus qui se situe entre le Soleil et la Terre, à 108,2 millions de kilomètres de notre étoile. D’un diamètre de 12 104 km et d’une masse de 0,82 Terre, elle est souvent considérée comme la sœur de notre planète. Elle est facilement visible à l’est juste avant le lever du jour et à l’ouest juste après le coucher du Soleil. Vénus est une planète tellurique. C’est-à-dire qu’elle est composée de roches et de métaux par opposition aux planètes gazeuses, constituées essentiellement de gaz. Elle fait ainsi partie des quatre planètes rocheuses de notre système solaire (Mercure, Vénus, la Terre et Mars). L’atmosphère de Vénus est épaisse et essentiellement constituée de dioxyde de carbone, avec une pression atmosphérique 92 fois plus élevée que celle de la Terre. Celle-ci crée ainsi un très fort effet de serre ayant pour conséquence une température de surface très élevée (+ 470°C) faisant de Vénus la planète la plus chaude du système solaire. Vénus est la seule planète de notre système solaire qui tourne dans le sens opposé des sept autres. Cependant, il semble qu’à l’origine, Vénus tournait elle aussi dans le sens horaire. Mais sa rotation aurait ralenti petit à petit pour finalement changer de sens. Autre particularité, les journées sont très longues sur Vénus. Sa rotation est en effet si lente qu’une journée sur cette planète correspond à six mois terrestres.