vers des îles désertes

quand on veut faire le tour du monde, et bien il faut s’arrêter même là où il n’y a pas de monde, peut être même surtout là où il n’y a pas de monde, regardez Nicolas Hulot, il n’y avait pas grand monde dans ses émissions et pourtant plein de choses à voir, alors le capitaine qui a prévu des tas d’escales et de mouillages pour économiser nos vieux os et ne pas dépérir à toute vitesse, a justement prévu des escales sur des îles désertes, ça m’arrange car à vrai dire c’était un peu ma crainte, vieillir à toute vitesse de fatigue en mer, comme dans les films d’horreur où en quelques secondes il ne reste plus que de la poussière d’os de feu un corps plein de vie … tout ça pour dire que tout près de Madère, il y a les îles Désertas, toujours portugaises donc nous arborons toujours le pavillon portugais, et toujours de l’archipel de Madère et du pavillon qui va avec … 

des îles désertes !

mon imagination qui vagabonde sans cesse ne fait qu’un tour, vais-je trouver le graal ou un Robinson Crusoé, voire Tom Hanks oublié là après le tournage de seul au monde (il paraîtrait que l’autre est un sosie)? tout est permis quand on imagine … mais il est dit dans les guides que si l’île est déserte, le mouillage de Grande Désertas est excessivement peuplé car c’est une réserve naturelle … nous arrivons en nous attendant au pire … personne à droite … personne à gauche … rien devant … rien derrière … nous sommes … seuls ! … petit travelling vers la gauche … petit zoom avant … crotte de bique, l’île n’est pas si déserte, il y a une cabane en rondins de bois et deux messieurs qui jettent un œil pour voir qui sont ces intrus qui les dérangent en cette fin de journée paisible, ce sont les gardiens de l’île déserte, ça c’est un drôle de job où l’on ne doit pas s’ennuyer ou alors justement, s’ennuyer ferme, je leur poserais bien la question de savoir comment on en arrive à devenir gardien d’une île déserte, est-ce que c’est une vocation, un hasard, une punition … de loin ils décident qu’ils ne vont pas venir emmerder deux pauvres bougres faméliques (on n’est pas faméliques du tout mais peut être que si, de loin, allez savoir), ils s’en retournent à leurs affaires dans la cabane, on a sûrement bien fait de laisser les drapeaux car les gardiens des îles désertes font ce que bon leur semble, et s’ils décident de vous ordonner d’aller voir ailleurs, et bien il faut partir, et quand la nuit tombe ça fait peine …

on peut admirer ces falaises colorées qui donnent cette envie d’apprendre la géologie

l’eau est quasi transparente, on voit des poissons qui viennent tourner autour du bateau, le capitaine saute dans ses palmes, enfile masque et tuba après avoir craché dans le masque (on m’avait dit que c’est pour éviter d’avoir de la buée alors moi aussi j’ai craché dans mon masque, et j’ai trouvé que ça ne sert à rien qu’à voir trouble, déjà qu’on n’y voit pas grand chose, mais en fait j’ai appris plus tard qu’après avoir craché il faut RINCER le masque pour que ça marche, c’est sûr que si on me donne les informations au compte-gouttes ça m’égare ni une ni deux) et saute à l’eau tout guilleret, moi j’en ai envie comme de me pendre, en plus mon masque et mon tuba sont dans un coffre sous le matelas de la cabine avant, à côté des lentilles et de la farine, c’est tout un barda pour faire le moindre truc en bateau, la drôle de tête du capitaine émerge de l’eau (en fait il a une tête normale, c’est à cause du masque que je dis une drôle de tête) (maintenant essayez de me décrire une tête normale, vous ne serez pas plus avancés pour savoir à quoi il ressemble) et il dit avec une voix caverneuse qui ferait sa fortune s’il voulait se mettre à chanter du jazz avec un tuba « c’est un véritable aquarium ! »

bon sang comme c’est beau !

hop je file soulever le matelas, le pose sur mes genoux pendant que ma main fourrage en-dessous à l’aveugle et trouve ce que je cherche, file descendre le long de l’échelle, crache dans mon masque, attends que ça sèche un peu et le rince, on verra ce que ça donne mais j’ai des doutes, prends le pare-battage qui me sert de bouée et vais voir ce qui se passe sous l’eau : des centaines de poissons, des argentés, des bleus, des longs, des plats qui ressemblent à des dorades avec des yeux jaunes et ceux-là ne sont pas du tout farouches, ils s’approchent et nous mordent, un orteil du capitaine et mon petit doigt, ils doivent se demander si on est consommable, ou alors c’est pour communiquer ? ma tendance naturelle est de ne pas leur accorder une confiance aveugle, après tout je ne sais pas à quoi ressemblent les piranhas … je ressors au bout de 10 minutes, transie, gelée, perclus, immobile rendue (vous remettez ?) mais le capitaine décide de passer un coup d’éponge  sur la coque tant qu’il est dans l’eau …

le jour d’après (c’est pour éviter de dire toujours le lendemain) j’inaugure ma combi, c’est le jour où jamais, pour regarder les poissons sans claquer des dents, on peut dire qu’une combi ça change la vie …

le capitaine (qui a eu l’amabilité de me prendre en photo pendant mes ébats aquatiques) ne m’accompagne pas, il est trop resté dans l’eau hier et a attrapé froid, mal de tête et de gorge, ah ! il m’avait soutenu une fois qu’on ne peut pas tomber malade d’avoir attrapé froid, qu’il n’y a que les microbes qui rendent malade, moi je lui avais opposé qu’en Médecine Traditionnelle Chinoise il existe une tripotée de maladies qui découlent d’un coup de froid, j’aurais dû lui faire la thérapie des deux chapeaux mais il s’était bien gardé hier de me dire qu’il avait attrapé froid, le capitaine ne se sent pas de naviguer alors on reste là, je sors mon arsenal de sirop aux plantes et autres huiles essentielles pour soigner l’infortuné et le soir un bateau de pêche vient mouiller à côté de nous, ils sont 8 sur un bateau plutôt petit pour 8, ils mangent un morceau en balançant des bouts de poissons aux mouettes, ils se couchent tôt et partent au petit jour le lendemain, dur métier que celui de pêcheur

le capitaine ne va pas vraiment mieux mais on lève les voiles pour les Selvagens, autres îles sauvages et désertes, nous mouillons à Selvagem Grande, c’est magnifique mais il y a une houle  et des vagues à décourager les plus endurcis, nous on n’est pas très endurcis mais on n’a pas le choix alors on passe la nuit là, le capitaine a oringué l’ancre mais avec sa bonne crève il a été moins performant que d’hab, c’est un crève-cœur que de vous l’avouer, et le matin on a perdu le orin et le cordage qui allait avec, d’ailleurs si vous voyez une bouée blanche avec un long cordage noir qui se promène en Atlantique, vous serez bien gentil de me contacter, forte récompense à la clé (le capitaine serait tellement épaté qu’on lui retrouve son matériel)

depuis cet épisode houleux, le capitaine appelle cette île déserte « la grande sauvage »

même s’il ne va pas fort du tout, rester là serait le pire des châtiments, alors on repart, je suis à la barre pendant que le capitaine remonte l’ancre, il crie de loin (non pas contre moi, ce qui reste totalement plausible quand je fais une connerie, mais là c’est pour que je l’entende malgré le vent), je le fais répéter avec un grand sourire parce que je n’ai pas compris ce qu’il me crie, il s’égosille (sans sourire) « avance ! Mais avance ! » ah mais ça va pas la tête, devant il y a des rochers, je ne vais pas me faire avoir comme une bleue, je rétorque en m’époumonant que devant il y a des rochers, et il braille « mais regarde derrière ! », je me retourne et les rochers de derrière sont encore plus près que ceux de devant et je vais droit dessus (donc il me bien criait dessus parce que je faisais une connerie) … et bien autant vous dire que depuis ce jour là je pense toujours à regarder derrière, et même à droite et à gauche, je mets à profit tout ce que j’apprends 🙂 

bye

notre prochaine destination est Graciosa, la première des îles Canaries que nous rejoindrons, le capitaine tient à ce que nous partions tôt parce qu’il faut au bas mot 24 heures pour rejoindre l’île, mais s’il n’y a pas beaucoup de vent il en faudra plus et ni lui ni moi ne tenons à arriver la nuit tombée, chez nous, tôt c’est jamais avant 11 heures du mat’, c’est donc vers cette heure là que nous partons tôt pour une partie de roulis et de tangage et pas bézef de vent, ce qui fait que nous sommes plus secoués que s’il y avait un bon vent, le capitaine finit par me demander un truc surprenant … devinez quoi…. allez, je vous aide (ma bonté me perdra) 

a) de lui tricoter un ranch 

b) de l’achever pour qu’il n’ait plus mal à la tête 

c ) de le peroxyder pour lui donner du style 

d ) de lui faire une séance d’acupuncture contre le mal de mer en se traitant d’épave

Procédons par ordre, le capitaine se ferait épiler poil après poil plutôt que de se donner un genre (je lui ai expliqué que de ne pas vouloir se donner un genre est un genre en soi, il a fait cette moue que je connais bien et qui dit cause toujours tu m’intéresses) il n’a pas besoin de ranch en tricot, du moins pas dans l’immédiat, enfin il tient à la vie car il croit qu’après cette vie il ne se passe plus rien, j’ai beau lui citer Lavoisier et Einstein (n’imaginons même pas passer par Lao Tseu) il croit sur comme fer qu’après soi le néant, par élimination il ne reste que la réponse d, vous n’en croyez pas vos oreilles et pourtant c’est bien la bonne réponse ! sonnez hautbois résonnez musettes (Figuré – ironique / marque l’avènement d’une chose attendue / moi j’ajoute que ça marche aussi pour ce qui est des plus inattendus) le capitaine me réclame des … aiguilles !

je ne me le fais pas dire deux fois et je saute sur mes aiguilles, lui en plante 4 en un tournemain et lui fais faire de la respiration ventrale in eodem tempore … il passe progressivement du jaune fané au rose layette et je me dis que c’est gagné et, de fait, il se sent mieux et me répète à plusieurs reprises pendant la navigation que mes piqûres lui ont fait du bien (gloria in excelsis deo)

on se relaie durant la nuit, le vent s’est levé et nous filons à bon train, tellement vite que d’après nos calculs nous allons arriver vers 6 ou 7 heures du matin, quand il fait encore nuit, c’est le comble, on prend un ris pour ralentir et on arrive au mouillage au petit jour, après un bon petit déj’ pour se requinquer le capitaine se couche et je me mets au boulot (dire que je croyais que je pourrais travailler sur mon ordi pendant les navigations, oh l’ignorante petite personne, oh la naïve, oh la niaise) quand il se réveille il est définitivement guéri, nous sautons dans l’annexe pour faire un petit tour sur cette île avant de continuer notre route demain … et quelle île ! un charme tout à fait unique, voyez par vous-même :

On trouve une jolie terrasse avec vue sur le port et on se laisse tenter pour manger (mal) un morceau, je dis mal car la déception me fait exagérer, c’est aussi classique qu’humain d’exagérer quand ce n’est pas terrible, mais pour de bon ça n’était vraiment pas terrible (plus j’y repense plus je me dis que servir quelques frites molasses et tièdes avec des croquettas qui feraient croire qu’on est soudainement atteint d’agueusie, et bien c’est vraiment pas terrible du tout) mais bon ça fait toujours du bien de se dire qu’on se détend et qu’on n’est pas des chevaux, on passe une bonne soirée malgré tout et on repart vers le bateau nuitamment et à pinces, on sort rapidement du bled … nuit d’encre, et quand je dis d’encre, là je n’exagère pas du tout, on n’y voit goutte … mais le capitaine, homme prévoyant s’il en est, sort de sa musette une lampe frontale, on se demande avec une pointe d’effroi s’il y en a pour longtemps de pile parce qu’elle n’envoie qu’un éclairage faible et pisseux, on se croirait dans le désert par une nuit sans lune, bon sang que la nuit peut être noire quand elle est aussi noire que ça ! … on avance, dans les dunes, quand le capitaine éteint sa lampe on ne voit rien, rien, rien du tout, sans la lampe il n’est plus possible de faire un seul pas car on ne voit pas où l’on met les pieds, on avance encore et encore, longtemps, ce qui fait qu’on commence à se demander si on n’est pas perdus mais on finit par sortir des dunes pour arriver sur la route de sable, on n’a qu’à la suivre et on arrivera à la plage où est mouillé Cap de Miol, je dis au capitaine que si jamais la lampe nous lâche, on n’aura qu’à se mettre à l’abri du vent dans les dunes et dormir là pour attendre le jour, il n’y compte pas une seconde, au bout d’une heure de marche dans le sable on retrouve la plage, l’annexe amarrée sur un rocher, et on rejoint le bateau à la rame et aux scrongneugneux du capitaine parce qu’on n’a pas pensé à mettre le feu de mouillage en partant alors on ne distingue pas le bateau, mais le capitaine qui a un sens de l’orientation admirable, du moins l’admiré-je tellement le mien est pitoyable, va au bon endroit là où j’aurais erré toute la nuit entre les bateaux … on se couche sans demander notre reste, pour continuer sur Lanzarote le lendemain et sur les îles Canaries où il est prévu que je récolte de nombreuses données …

Prenez votre calepin et votre crayon-gomme !

  • Placer un orin sur une ancre permet de savoir où elle est et évite d’avoir à plonger ou à abandonner son ancre au fond si elle se retrouve coincée. L’orin fonctionne très bien, mais la galère de l’installer et de gérer la profondeur fait qu’on ne l’utilise que rarement. Le capitaine lui, il l’utilise, il est fortiche 

  • la thérapie des 2 chapeaux consiste en ce qui suit : allonger le malade qui a attrapé froid le jour même au lit, poser un chapeau au pied du lit, puis donner à boire du vin chinois au malade jusqu’à ce qu’il voie 2 chapeaux, le laisser dormir bien couvert, au point qu’il en transpire, et le lendemain matin lui faire prendre une douche tiède – il devrait être guéri (ou mort) (je n’ai jamais testé cette thérapie et ne vous la conseille pas 🙂 )
  • citons Lavoisier : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »
  • et Einstein : « Je crois en une vie après la mort, tout simplement parce que l’énergie ne peut pas mourir ; elle circule, se transforme et ne s’arrête jamais »
  • in eodem tempore : ça veut dire « en même temps » (j’ai fait latin au Bac) (j’ai eu une mauvaise note mais je frime d’avoir fait latin au Bac, on était 2 dans tout le lycée)
  • perclus : je n’allais pas foutre en l’air la rime en notant percluse 😉

du zen, et tellement plus

c’est une maison blanche, adossée à la colline … ceux qui vivent là ont jeté la clé

à Madère, il est prévu que je rencontre Antoine, alors on loue une voiture pour se rendre à Porto Da Cruz, au nord-est de l’île … nous prenons la route qui passe par Porto Moniz et je reste bouche bée tout du long, c’est la plus belle route que j’aie jamais vue, elle est bordée d’hortensias et passe dans des forêts d’eucalyptus, un véritable enchantement, je n’ai jamais vu autant d’hortensias de ma vie et pourtant j’en ai vu, j’adore les hortensias (et les pivoines) (et les lys) (mais surtout les coquelicots)

le nord de l’île n’a rien à voir avec le sud, c’est souvent le cas dans les îles, et ça l’a toujours été dans celles où je suis passée, on bascule de l’été à Calheta à un automne frais et venteux au nord, le contraste reste saisissant même quand on est avertie et que l’on en vaut deux

le capitaine me drive et heureusement parce que je suis une piètre conductrice, à vrai dire je ne conduis plus depuis des lustres, et c’est tant mieux pour l’avenir de ceux qui auraient la malchance de croiser ma route, je me contente de faire le copilote, encore que la confiance du capitaine soit également limitée à ce sujet et qu’il branche son GPS par précaution (il est ceinture et bretelles), nous arrivons à l’heure dite à mon rendez-vous dans ce lieu dont le nom m’intrigue : la maison ziazen, was ist das ?

c’est par là

Nous sommes accueillis avec une gentillesse confondante par Antoine et son épouse Cilene, la légère appréhension que je pouvais éprouver (on ne sait jamais dans des contrées somme toute reculées si on y pense) s’envole pour laisser place à une gratitude profonde envers la vie qui me fait ce genre de cadeau, la rencontre avec des êtres de cœur, de générosité, de simplicité et d’authenticité … Antoine a préparé des livres de plantes médicinales madériennes à mon attention, et pendant que Cilene nous sert une infusion de sauge-ananas de leur jardin, Antoine me fait des récits passionnants de l’histoire de Madère et de sa flore, il se révèle être un véritable guide et il partage sa passion avec les personnes qui viennent se ressourcer dans cette maison ziazen et randonner avec lui dans cette île aux fleurs dite aussi l’île aux mille couleurs … c’est le genre d’endroit qui nous imprègne, dans lequel tout prend une autre dimension, dans lequel on se pose même sans le vouloir parce que tout est fait pour que le temps prenne son temps, qu’il ralentisse, se suspende, que les énergies s’apaisent, le genre d’endroit où tout le monde devient gentil, où il n’y a plus de menace, plus de violence, plus de contrainte …

Antoine me raconte les lauriers de Madère, les hortensias, les dragonniers, il cueille des plantes de son jardin avec lesquelles il soigne des maux divers, notamment la consoude (nom familier) qu’il utilise en compresse pour les soulager les traumatismes, je prends des notes pour faire des recherches par la suite et il m’envoie par mail des données en Portugais pour m’y aider, ça me fait rire de devoir me mettre au Portugais que je ne connais tellement pas que je ne saurais même pas le différencier du Russe (en plus j’ai même pas honte) (je devrais)

Nous repartons après cette parenthèse enchantée, je suis excitée comme une puce d’avoir glané autant d’informations, alors bien sûr je suis à la recherche spécifique des plantes pour les femmes, mais comment ne pas s’intéresser (je minimise) au pouvoir des plantes ? J’ai tout de même des infos sur des plantes contre les douleurs de règles et une plante abortive, mais bon, les plantes abortives sont toxiques et en général dangereuses à utiliser … affaire à suivre ! j’ai du boulot en perspective !  

https://lamaisonziazen.com/

Sur la route du retour, la faim nous tenaillant et la nuit étant déjà là, nous nous arrêtons à São Vicente, pour de bon c’est bien parce qu’il n’y a rien d’autre que je dis d’accord au capitaine pour descendre à la Taberna, genre le dernier pub avant la fin du monde ou l’auberge rouge de Fernandel, bon … et bien on a mangé comme des rois pour pas cher, et tant que j’y suis, si vous passez par l’île de Porto Santos et que vous avez faim, il faut aller à Camacha, on y est vite puisque l’île est toute petite, pour manger au PXO Grill … de dehors on croit qu’on va devoir se taper une vieille saucisse sur un coin de table en plastique, et puis il faut entrer et quand on entre c’est immense, des tables avec des nappes blanches en tissu et tout le tralala des grands restos, avec le capitaine on a failli se barrer parce qu’on s’est cru débarqués à un mariage ou à une remise de prix, mais on nous a installé à table sans tiquer sur nos shorts et nos casques de scooter (c’est le jour où on avait loué un scoot électrique) et on s’est bien tapé la cloche, le meilleur octopuss de tous les octopuss que j’ai mangé depuis les quelques décennies où je suis sur terre, et c’est comme pour les hortensias, j’en ai vu un paquet

une fois repus, nous rentrons par la voie express, et je peux vous dire que Madère est, en résumé (c’est le mien et il n’engage que moi), l’île aux hortensias, aux eucalyptus, aux bananiers (il y a des bananeraies à foison), mais aussi l’île … des tunnels et des ronds-points ! Passer par la voie express prive totalement de découvrir Madère, mais permet de découvrir son urbanisme de pointe tout en se couchant à une heure raisonnable, surtout que demain on s’en va visiter le jardin botanique et de plantes médicinales, je vous mets quelques photos de ce que cela nous a réservé pour vous donner une idée … quelle richesse !

ayant fait ce que j’avais à faire, nous pourrions repartir, mais voilà, il y a trop de vent et trop de mer, comme dit le capitaine on ne va pas se faire brasser pour le plaisir, on se dit qu’on va attendre un peu (c’est lui qui décide) et partir à la découverte de Madère à pied

Madère c’est aussi l’île des randonnées, alors le capitaine me dit d’en choisir une, je choisis celle qui me tente le plus : la levada do Caldeirão Verde !

parce qu’il est dit qu’elle est bordée, entre autres, de Cèdres du Japon, de hêtres d’Europe, des fameux lauriers de Madère, si vous voulez savoir pourquoi toutes ces espèces d’arbres et de plantes vivent sur cette île, demandez à Antoine et il vous racontera cette passionnante partie de l’histoire de Madère

Bien que les guides préviennent que c’est abrupt, je n’y prends pas garde et le jour d’après nous reprenons la route parce que mon choix se trouve à l’autre bout de l’île, ce dont le capitaine me remercie vivement, sûr qu’il a bien envie de se coltiner encore des tunnels et des ronds-points, comme il m’en fait la remarque je pousse de hauts cris pour lui dire qu’on n’a qu’à changer de plan et trouver une rando plus proche, non, il se sacrifie, et nous arrivons à une heure déjà bien avancée à notre point de départ, mais j’ai emporté le reste de ce fameux gâteau madérien étouffe-chrétien et j’ai même acheté 2 sandouiches type SNCF (miam miam) à la station-service dans laquelle nous avons fait le plein, nous sommes parés…

je gambade sur le chemin comme un jeune chien qui découvre l’odeur de l’herbe pour la première fois, ivresse, le capitaine quant à lui avance à pas comptés, sobriété sobriété, un peu de tenue que diable, me prévient quand il y a une racine ou une flaque, je vois bien qu’il a peur que je m’explose une cheville et qu’il doive me porter sur son dos, je suis peut-être (c’est certain) zinzin mais pas encore folle, je ne compte absolument pas me casser quoi que ce soit … petite pause sandouiche le cul sur une pierre froide et les genoux jusqu’aux épaules (la pierre est basse ou mes jambes trop longues, espérance quand tu nous tiens), petit pipi derrière un tronc en priant pour que le capitaine regarde ailleurs (je déteste faire pipi derrière un arbre) (ou un buisson ou dans la nature tout court) et nous continuons notre chemin … qui commence à devenir plus … comment dire … pittoresque ? … nous longeons le canal d’irrigation et le chemin qui le longe est de plus en plus étroit, voire large comme une poutre entre le canal et … le vide

à gauche, le mur de roche, puis le canal d’irrigation, ensuite le « chemin » et à droite le vide, ici il y a des arbres, c’est tranquille … des fois y’en a pas

Il y a longtemps que je ne gambade plus et que j’évite de regarder les pentes abruptes évoquées par les guides touristiques mais ignorées de mon inconsciente personne, je me concentre sur le mur de roche et le canal, je suis sujette au vertige … c’est bizarre le vertige, le capitaine me dit qu’il n’y a rien à craindre mais ça ne sert à rien, la raison n’atteint pas le cerveau de la personne sujette au vertige en général ni le mien en particulier, encore moins le mien je dirais même, je suis comme droit-debout dans la bouche à feu d’un canon , quelqu’un va l’armer et je vais être propulsée dans le vide au loin telle la femme obus … je continue, j’avance, je serre les fesses encore plus que mes mâchoires et je suis le capitaine (du verbe suivre, jamais je n’aurais l’outrecuidance de penser que je peux être le capitaine, ni même de lui arriver à la cheville) … jusqu’au moment où cela devient insupportable, je suis face au mur de roche, je ferme les yeux, tétanisée, là je suis sûre de ne pas passer, si je tente de passer c’est clair que je vais sauter dans le vide comme une imbécile, je dis non au capitaine (lire impérativement un petit livre pour apprendre à dire non, ça aide à survivre) , il me tend la main et me dit de la tenir pour avancer et que ça va aller, mais je sais bien que je l’entraînerais dans ma chute, alors je dis non, alors il hausse le ton, arrête ton cinéma (si, il l’a dit, même s’il prétend le contraire) bon sang c’est toi qui a voulu venir ici alors tu vas jusqu’au bout ! c’est vrai que ce n’est pas le genre à avoir pitié mais je lui dis quand-même qu’il n’a qu’à continuer tout seul et m’abandonner, la neige est elle est trop molle pour moi (bravo à ceux qui auront reconnu), il hausse encore d’un ton et me dit que je n’ai qu’à marcher dans le canal … cet homme est définitivement un génie ! je ne me fais pas prier et saute dans le canal, le capitaine est tout surpris car il ne s’attendait pas à ce que je le fasse, j’ai de l’eau jusqu’aux genoux, elle est froide et ça me fouette le sang, là je me sens en sécurité et désormais à chaque fois qu’il y a des passages trop vertigineux, je marche dans le canal

… on arrive au bout, le capitaine est content mais moi pas tant que ça, j’aimerais bien être plus valeureuse, même téméraire, pas trop mais un peu, chevalier sans peur et sans reproche, ralliez-vous à mon panache blanc toussa toussa … mais voilà, je dois juste faire avec moi et c’est pas si simple …

Pendant tout ça le vent s’est calmé, la mer pas encore, mais il était temps de quitter Madère, on a refait le plein d’eau, lavé le bateau, pris des fruits et des légumes, on a téléchargé un GRIB et conclu que quoi que disent le vent et la houle, et bien on n’allait pas rester plantés là …

eyeful I tell you

Mais qui y’a t’il à savoir de plus ?

  • Besoin de vous ressourcer au plus près de la nature et de la générosité humaine : faites une retraite chez Antoine et Cilene qui, elle, vous donnera des cours de Yoga et de massages – https://lamaisonziazen.com/
  • Les levadas sont des canaux d’irrigation dont l’origine remonte au XVIe siècle. Conçues pour acheminer l’eau du nord-ouest (plus humide) vers le sud-est (plus sec) plus propice à l’agriculture, notamment aux plantations de cannes à sucre. La plupart des levadas sinuent à flanc de montagne, mais à certains endroits elles traversent des tunnels creusés sous les massifs (c’est vrai, on en a passé et le capitaine s’est explosé la tête parce qu’il ne marchait pas assez courbé)
  • Les fichiers GRIB sont des fichiers numériques compilant des données météorologiques telles que la pression atmosphérique, le vent, les températures, les vagues …
  • Vous avez vu une photo de canne à sucre dans les photos de plantes médicinales, on peut s’en étonner, mais non ! le sucre de canne intégral est utilisé pour ses vertus en Médecine Traditionnelle Chinoise, notamment et entre autres parce qu’il « nourrit le sang » (cependant il ne faut pas en abuser)
  • Les dragonniers : à lire cet article fabuleux, j’y suis sensible car c’est un fruit qu’on consomme beaucoup en Chine : https://www.madeiraallyear.com/fr/madere-et-ses-dragonniers-nos-larmes-de-dragon-a-nous/
fruit du dragon à chair rouge
fruit du dragon à chair blanche (celui qu’on trouve en Chine)

le lendemain

Funchal seen from the sea

on lève l’ancre pour aller à Funchal, capitale de Madère, où je veux absolument fouiner du côté du jardin botanique et de plantes médicinales et avoir du réseau pour faire mes télé consultations, il y a de la houle, on y arrive juste à temps pour mes rendez-vous alors on jette l’ancre vite fait là où on tombe, ce sont les consultations les plus mouvementées de ma vie, le bateau roule à qui mieux-mieux et je me demande comment mes patients n’ont pas le mal de mer à me voir monter et descendre, en même temps je crois que ça ne se remarque pas parce que le bateau bouge en même temps que moi, c’est ce qu’on appelle faire corps avec le bateau, j’entends le capitaine qui passe et repasse au-dessus de ma tête, traficote avec l’ancre, la remonte, la mouille plus loin, mais ça ne change ni le tangage ni le roulis, il vient chercher sur la pointe des pieds pour ne pas me déranger je ne sais quoi sous un plancher

ça c’est quand on y a fait un tour de jour

quand j’ai terminé, il arrive tout ébouriffé et me dit qu’on va mettre une seconde ancre derrière le bateau pour le stabiliser, tout un programme alors hop on s’y met, entendez bien : il faut mettre  à l’eau l’annexe qui est posée dégonflée sur la jupe arrière, une fois qu’elle est posée sur l’eau il faut la regonfler pendant qu’elle saute et tressaute sur les vagues, un vrai plaisir, en évitant de balancer le gonfleur à l’eau, puis chercher à 4 pattes fesses en l’air la seconde ancre bien rangée dans un coffre de la jupe et un long cordage pour l’y attacher, bazarder le tout dare-dare au fond de l’annexe parce que l’heure tourne et enfin sauter dedans … c’est moi qui dois conduire l’annexe sous les ordres du capitaine, pendant qu’il tient fermement l’ancre pour la jeter à l’endroit élu à force de réflexion derrière un front plissé par l’intensité du processus, et dévider le long cordage jusqu’au bateau pour l’y fixer, parce que balancer une ancre à la flotte sans l’accrocher au bateau serait d’une crétinerie sans nom, donc c’est le plan …

spasme de mes intestins, c’est parti, on y va, à grands coups d’avance doucement, pas si vite, attends attends, pouf je cale, je redémarre le moteur avec trop de gaz et on fait des bonds, marche arrière ! marche arrière j’ai dit ! bonds en arrière, calage, bonds en avant, ah je me maudis, je voudrais bien arriver à faire juste comme le capitaine réclame, je dis oui oui oui quand il me parle parce que je vois bien ce qu’il faudrait faire, mais je suis détruite à l’intérieur, le moteur est doté d’une vie propre et me nargue, indomptable, je reviens par miracle jusqu’au bateau contre lequel l’annexe rebondit, doucement douuuuuucement ! proteste le capitaine, je l’attrape, m’y cramponne comme un nourrisson au sein de sa mère (au bateau, pas au capitaine, qui m’enverrait soigneusement promener si je tentais de le distraire de la sorte à un moment si inopportun), bien contente que ça se termine, nous ne sommes pas encore attachés au bateau que le capitaine se renfrogne, pas content de ce qu’il a fait, l’ancre n’est pas assez éloignée et ça ne servira à rien, la houle est trop forte, demi-tour pour aller récupérer l’ancre, retour au bateau, sans progrès de ma part quant au pilotage du fichu moteur, on rallonge le cordage en y attachant un second et on repart faire la même opération plus loin, ballotés et hirsutes, mais on y croit, plouf il balance de plus belle l’ancre à l’eau, retour au bateau, le capitaine m’avoue que le moteur est mal réglé et qu’il n’aurait pas fait mieux, je remonte dans mon estime tout en pensant qu’il aurait pu l’économiser en me le notifiant un poil plus tôt, la nuit est tombée, ça nous a bouffé le reste de la journée, le capitaine me dit qu’on va manger à terre parce qu’il en a marre du roulis, et qu’on l’a bien mérité, chic ! 

voilà une photo, rare, du capitaine et moi, dans une rue de Funchal demain (retour vers le futur)

comme je n’ai jamais promis à qui que ce soit de passer le reste de mes jours en short raidi par le sel de mer, je profite de l’occasion pour me déguiser en fille et vais chercher au fin fond d’un coffre une jupe de gitane et une blouse en voile de coton (ma matière préférée si ça vous intéresse, sinon j’espère que vous n’avez pas lu cette parenthèse tout en craignant que ça ne soit déjà trop tard, en ce cas je vous présente mes plus plates excuses et vous invite à sauter dorénavant toutes les parenthèses, ce qui ne vous fera plus lourd à lire), ceinture de coquillages et sandales réduites à la plus simple expression du genre, le capitaine fait une moue circonspecte, monter dans l’annexe avec ma jupe qui balaie les trottoirs (expression chère à maman quand elle me voit habillée de la sorte) lui paraît hasardeux mais il fait un effort (surhumain) pour me laisser faire après tout c’est ma vie, je ramasse ma jupe et la noue en haut de mes cuisses pour éviter de la pourrir dans l’eau de mer en sautant dans l’annexe avec autant de grâce que possible, pour une fois que je suis en fille j’aimerais que ça se remarque, certes autrement que pour se demander si je ne vais pas tremper ma jupe dans la flotte mais bon, la sagesse bouddhiste incite à ne pas espérer pour ne pas être déçue et vivre longtemps en paix intérieure, l’idée est belle mais parfois je fais foutche (haaaaaaaa ! qui c’est qui connaît cette expression aussi sublime que lorraine, faire foutche, je ne sais même pas comment ça s’écrit), pieds nus puisque sandales au sec dans mon sac à dos, nous voilà partis, au moteur et c’est tant mieux parce que ramer contre le vent et les vagues ça va bien cinq minutes (le capitaine me trouve trop maigre des bras et m’encourage à ramer pour remédier au problème)

VVVZZZZZZZ on file vent du bas vers la marina pour voir ce que ça donne parce qu’on est à un cheveu de s’y installer plutôt que de rester dans le mouillage houleux malgré les efforts dépensés pour y mettre les deux ancres, je pense par devers moi que ç’aurait été bien d’y réfléchir avant, mais voilà, le capitaine et moi on est hypermétrope alors on agit avant de réfléchir, il paraît que les hypermétropes sont comme ça, qu’ils montent un meuble avant de lire le mode d’emploi, c’est le capitaine qui me l’a dit et je veux bien le croire parce que c’est comme pour la mer (comme pour tout ?)  il en connaît un rayon et je monte les meubles avant de regarder le mode d’emploi, si vous aviez besoin d’une preuve …

dans la marina, les bateaux roulent, certainement moins qu’au mouillage, mais avec le capitaine on se dit que vomir gratuitement passe encore, mais payer pour vomir non merci (mais on n’a pas vomi même gratis) on décide de rester au mouillage avec nos deux ancres et pour l’heure on cherche à amarrer notre annexe … on ne voit pas où … on avance dans la nuit avec nos lampes frontales entre les bateaux au ralenti, sans caler, véritable tour de force … et là, émerveillement, extase mystique, on passe entre les bateaux pirates, ceux qui baladent les touristes, je peux toucher le plus beau, on dirait que Jack Sparrow va se pencher et nous faire signe, je suis comme une fillette un matin de Noël avec la totale, la neige, l’odeur du sapin et des sablés fraîchement sortis du four et la poupée désirée toute enrubannée  …

je l’ai pris en photo depuis le ponton, ça claque hein ?

je ne cesse de m’étonner moi-même, mon goût inné pour le kitsch me questionne, j’ai beau eu me sermonner pour tenter de m’en défaire, le naturel est toujours revenu au galop, j’ai adoré  les marquises en biscuit dans la vitrine de ma grand-mère, une commode en peau de zèbre vue à Clignancourt, une ceinture à strass et fausses améthystes du plus mauvais goût dans une vitrine de St Trop (là, j’avoue, j’ai craqué, je ne l’ai jamais mise parce qu’elle était tout bonnement immettable)… je ne sais pas d’où ça me vient 🧐

Pour compléter ce tableau mirifique, on trouve un anneau rouillé scellé dans un vieil escalier moussu où amarrer l’annexe, je sais que j’ai été téléportée au temps des pirates, cette ambiance c’est vraiment sensass (j’aime les expressions désuètes) (sensass c’est tellement seventies)

Marcher sur un sol stable et dîner à table refait de nous des êtres à peu près civilisés, je me demande quand-même quelle tête j’ai (j’avais, pour voir ma tête justement, acheté un petit miroir rond que le capitaine a collé sur une cloison de la salle de bains, qui n’est en fait qu’un cabinet de toilette d’un mètre carré, à y bien réfléchir 80 centimètres carré à tout casser, mais que j’appelle salle de bains, on ne se refait pas, et justement le capitaine avait évoqué le fait que ça ne soit pas forcément très judicieux de vouloir voir nos têtes, un matin il s’est plaint de la sienne et j’ai eu toutes les peines du monde à tempérer son avis, je crois même que je n’y suis pas arrivée, c’est difficile, voire impossible, malgré de louables efforts, de lui faire croire en un autre avis que le sien), rapide visite de Funchal by night et nous retournons dans notre petite maison qui flotte, le contraste est saisissant entre la terre ferme et le roulis du bateau, je me déplace comme Charlie Chaplin dans l’Emigrant, on se couche, le lendemain au réveil le capitaine me dit qu’il s’est levé la nuit dans l’idée de récupérer la seconde ancre qui apparemment ne servait à rien et peut-être même empirait les choses, mais las ! le cordage s’est entortillonné autour des rochers tellement le bateau a été secoué (ce qui l’empêchait de dormir) (moi j’ai rien vu ni entendu) et il doit plonger avec sa bouteille d’air comprimé pour récupérer et l’ancre et le cordage … de la dure vie de marin …

Il s’y colle et après ça, dégoûté, décide qu’ouste on remonte l’annexe pour filer vers un autre mouillage, finalement on arrive à la marina de Calheta plus au sud, autant y aller plutôt que de tenter un autre mouillage car ça roule de mal en pis, arrivés au ponton d’accueil un gars nous saute dessus pour nous expliquer que la marina est blindée, pas de place pour nous, il va falloir qu’on se coltine la houle en allant mouiller plus loin … je ne sais pas pourquoi, parce qu’on a l’air malheureux ? parce que c’est son anniversaire ? parce que Dieu existe et se soucie de deux pauvres hères tandis qu’il délaisse quelques milliards d’autres êtres humains en état de guerre ou de famine ? ce point restera assurément obscur à jamais, quoi qu’il en soit le gars en question nous explique moitié en portugais moitié en anglais qu’il appelle sa chef, et j’ai beau ne rien piper à son jargon, j’entends qu’il répond à sa chef qu’on aborde les pavillons portugais et madérien (37 € d’investissement bien placés on dirait, dire que j’avais trouvé ça prohibitif), visiblement c’est bien perçu et le gars nous dit en raccrochant qu’on peut rester là, qu’il faut juste qu’on recule pour laisser la place aux bateaux qui viennent prendre de la gazoline, on ne se fait pas prier pour s’exécuter, et une fois amarré comme des chefs, assis dans le bateau à plat, on se dit qu’il n’y a vraiment  rien de meilleur au monde que d’être à plat !

on les appelle des pavillons de courtoisie
drapeau Portugais (les fans de foot l’auront reconnu)
drapeau de Madère, classos

après ça on s’est fait une soirée Joe Dassin avec le capitaine, drôlement chouette, je n’avais pas écouté ses chansons depuis des lustres (maman était fan) mais je connaissais encore les paroles par cœur, c’est ballot que je ne me souvienne pas aussi bien de mes cours d’anglais ou d’autre chose vraiment utile

Et sinon, je sais très bien qu’on écrit cheffe maintenant, mais tant qu’on ne lapidera pas les gens qui font le distinguo entre la personne et la fonction, je m’en tiendrai là, c’est dit 

Ce qu’il faut ajouter pour bien faire :

  • le tangage : c’est le mouvement alternatif d’un navire dont l’avant et l’arrière plongent successivement
  • le roulis : c’est le mouvement d’oscillation transversal d’un bateau, sous l’effet de la houle
  • peut-on avoir en même temps du tangage et du roulis ? : oui (hélas, trois fois hélas)
  • faire foutche : se tromper
  • le pavillon de courtoisie : c’est le pavillon des eaux territoriales du pays dans lequel le bateau se trouve. Toujours de forme rectangulaire, le pavillon de courtoisie fait 30×40 cm. Il ne doit pas être arboré la nuit. Il s’envoie à bloc à tribord, sous le premier étage de barre de flèche du mât le plus en avant.
  • Pour tout vous dire : en faisant des recherches pour vous expliquer tout ça, je me rends compte que notre drapeau Portugais est loin de faire les dimensions préconisées, qu’on les laisse jour et nuit et qu’on les met sur un hauban et pas sur une barre de flèche, faut que j’en parle au capitaine
  • hauban : nom générique des câbles et cordages qui assurent le soutien latéral des mâts d’un navire à voiles ( en photo avec nos pavillons)
  • et voilà une barre de flèche (le bitonio horizontal)(notez l’avion qui passe dans le ciel) – les barres de flèche sont des petits espars (vous chercherez la définition sinon j’en finis pas), perpendiculaires au mât des voiliers, permettant une meilleure tenue des mâts en écartant les haubans afin d’avoir un meilleur angle de maintien et diminuer la compression sur le mât :

donc on s’en va …

… vers Madère, Madeira, île portugaise tout comme Porto Santo,  et vu qu’il n’y avait pas beaucoup de vent et qu’on avançait à un train de sénateur, on s’est dit qu’on pouvait pêcher, ça faisait longtemps … il faut dire que la dernière fois que j’avais tenté de pêcher s’était soldée par 4 (4!) échecs cuisants : 3 fois les poissons s’étaient évadés (remontrances du capitaine qui pense que je m’y prends comme un manche) (mais qui n’a toujours rien chopé avec sa propre canne, honk honk honk (rire simiesque)😁) et pour la quatrième, après avoir entendu le fil de la canne (de MA canne) se dévider à toute vitesse et l’avoir attrapée afin de ferrer la prise, clap ! plus de prise et plus d’appât, je ne sais pas ce qui avait mordu à l’hameçon (un éléphant ?), la dite prise a bouffé l’appât et un bout de fil en un claquement de bec, il vaut mieux ne pas tremper un orteil dans l’eau dans ces cas là … en Méditerranée j’ai vu des dauphins à foison, mais jusqu’ici en Atlantique je n’ai vu que des poissons volants ou les petits pulpitos propulsés dans le bateau … et puis si, une fois on a vu un aileron à la surface de l’eau, ça faisait comme un requin mais on n’a rien vu à part l’aileron, alors tirer des plans sur la comète pourrait être vite fait, gardons-nous en ! 

En tous cas j’avais rangé la canne, ça m’avait bien calmée, déjà que je ne suis pas bien vaillante pour aller pêcher, mais si en plus on risque de pêcher des éléphants  …

Et ce jour-là c’était l’idéal, beau temps, peu de vent, on va avançait à 5 ou 6 noeuds, et si on va plus vite on ne peut plus pêcher à la traîne …

 … il me faut remettre un appât à la canne, je prends le manuel du pêcheur, repère un nœud que je puisse reproduire, les pêcheurs sont comme les marins et aiment les nœuds en tous genres… ah ! les nœuds de marins ! le nœud de 8 trop facile, on fait un 8 et le tour est dans le sac … le nœud de chaise ! plus compliqué mais le serpent sort du trou, fait le tour de l’arbre et rentre dans le trou, encore faut-il savoir faire le trou dans le bon sens, et se dépatouiller aussi bien avec le trou à droite qu’à gauche, le capitaine il en fait à toute vitesse dans tous les sens en regardant ailleurs, il a toujours le regard qui traine pour voir ce qu’il y a à faire et il voit tout, et moi j’ai les sourcils froncés et j’ânonne sort-du-trou-fait-le-tour … et si jamais le capitaine me regarde faire vous pouvez être certain que je m’embrouille … et puis il y a le nœud de cabestan, alors celui-là il m’a donné du fil à retordre pourtant il est tout bête et encore aujourd’hui je ne réussis à ne le faire que d’un seul côté, il faudra que je m’entraîne à le faire en cachette de l’autre côté parce que la dernière fois que le capitaine m’a demandé d’accrocher l’annexe au bateau, j’ai trafiqué pour faire un nœud de cabestan dans le sens que je connais mais il m’a pris (plus rapide que l’éclair) le bout des mains « tu te compliques la vie, fais-le dans ce sens là » et c’était déjà fini avant que j’aie pu enregistrer comment il le faisait, genre un tour de magie où vous essayez de voir ce que fait le magicien mais rien à faire … il faut dire que ces nœuds sont d’une intelligence remarquable, ils sont d’une solidité à toute épreuve (si on les fait bien … la première fois que le capitaine m’avait confié de mettre les écoutes de génois, j’avais fait les nœuds de chaise trop courts et comme il y avait un sacré vent, un des nœuds s’était défait et le capitaine avait dû aller remettre l’écoute avec le génois qui claquait au vent et le bateau qui gîtait grave, il criait ISAAA ! Ça c’est ni fait ni à faire !!! avec un air tellement pas content que ça m’avait tout recroquevillé les orteils, mais j’ai bien retenu la leçon et depuis je fais gaffe quand je fais les nœuds), solidité à toute épreuve disais-je, quand c’est bien fait précisais-je d’importance, et faciles à défaire même avec des cordages mouillés, et ça c’est souvent qu’on doit défaire des nœuds sur des cordages mouillés, et à toute vitesse même …

Mais je reviens à ma canne à pêche, je repère un nœud qui me paraît faisable, choisis un joli petit appât rose avec des petites plumes, le capitaine passe et ironise sur mon appât girly, je n’en ai cure et fignole mon affaire …

… me lève et balance mon appât dans l’eau, commence à dérouler mon fil et paf ! Tout de suite un poisson mord et le fil de dévide, le capitaine accourt pour prendre la canne de mes mains (pas question de laisser filer celui-là, la confiance règne) et me crie d’aller chercher le seau pour y mettre notre prise, et de prendre des gants et un couteau, je m’exécute, il faut savoir qu’un capitaine est roi à son bord, mais je le supplie donne-moi la canne et attrape le poisson, il me dit non de son ton qui n’appelle aucune discussion, t’as voulu pêcher tu pêches et tu attrapes ce poisson (tout ça rien que parce que j’ai acheté une canne) , je descends sur la jupe, le poisson se balance au bout du fil, le capitaine me crie de l’attraper et moi je crie non non non en me cachant les yeux, en espérant que le capitaine aura pitié, tu parles, j’attrape le poisson parce que j’ai plus peur du capitaine que du poisson (c’est dire) (je le lui ai dit plus tard, il a levé les yeux au ciel, peur de lui mais ça va pas ?!) (et pourtant) (ça me faisait pareil avec papa et il faisait la même tête que le capitaine)  et je sens le poisson vibrer entre mes mains et là je commence à pleurer comme une madeleine mais le capitaine ne s’émeut pas pour si peu et m’ordonne, m’ordonne ! de lui trancher la tête, ça crie dans tous les sens, heureusement que ça ne se passe pas comme ça dans un bloc opératoire, ça ferait vraiment désordre

je décapite le poisson en pleurant de plus belle, j’entends le capitaine qui m’appelle, je lève la tête et il immortalise la scène en me prenant en photo et en regrettant de ne pas l’avoir filmée, mais comment savoir qu’on peut vivre un tel moment ?

le capitaine n’en revient pas que le petit appât rose à plumes ait tellement plu et que lui avec son appât n’attrape jamais rien,  je lui ai dit et redit ce que disait le gars du magasin le paradis du pêcheur au cap D’agde (très très bons conseils) qu’il faut un fil fin et rien dessus, et le capitaine il a un fil trop gros et des petits plombs dessus, alors c’est sûr qu’il ne peut rien attraper quand on sait ça … bon, j’ai préparé le poisson avec des haut-le-cœur, j’en ai mangé à peine et j’ai donné le plus gros au capitaine qui a remis le fil de ma canne à l’eau pour voir, et 5 minutes plus tard un autre poisson mordait à l’hameçon, là j’ai dit au capitaine que je n’avais pas la force de recommencer à assassiner un poisson alors il s’en est chargé, il voulait relancer encore la canne tellement il était interloqué que ce petit appât réussisse là où il ne vivait qu’échec sur échec, mais je l’ai supplié d’arrêter de pêcher, qu’on en avait attrapé deux alors pourquoi plus ? il m’a écoutée, depuis on n’a pas péché, et j’ai planqué ma canne, si jamais on repêche je vais faire ce que ma grande sœur m’a dit : mettre du pastis sur ses ouïes (au poisson, encore que je me demande ce que ça ferait au capitaine que je lui verse du pastaga dans les oreilles) alors voilà, il faut acheter du pastis ou du mauvais rhum qui devrait aller aussi, pourquoi le pastis après tout ?

la journée ne s’est pas arrêtée à cet épisode poissonneux, la veille j’avais dit au capitaine qu’il fallait que j’apprenne à me servir du GPS, il a bien compris que j’ai la trouille de me retrouver toute seule sur le bateau mais ne m’en tient pas rigueur, quelle que soit ma motivation l’important c’est que j’apprenne, alors il m’a fait préparer la navigation du lendemain : mettre notre position sur la carte, trouver l’endroit où on veut aller et calculer sa latitude et sa longitude sur la carte, programmer le GPS pour aller à ce point, c’est comme tout, quand on sait c’est facile, n’empêche que maintenant je devrais pouvoir manœuvrer le bateau toute seule vers le bon endroit au besoin, mal, mettre des jours et des jours de plus que le capitaine mais y arriver, et le jour de ce récit il m’a fait faire toutes les manœuvres, du moins un maximum, et comme on avait peu de vent je m’en suis bien sortie, mais le soir j’étais tannée … on est arrivés à Madère de jour, on s’améliore, et j’ai vu les falaises les plus incroyables de ma vie, on a mouillé le bateau dans la baie d’Abra et je me suis dit qu’il faut absolument que j’apprenne la géologie pour lire l’histoire de ces falaises, bien que les avis divergent sur l’intérêt d’une telle matière (il paraît que c’est chiant)

C’est week-end alors je fais un mail à Antoine que je vais rencontrer pour évoquer les plantes médicinales de Madère, on se fixe un rendez-vous dans la semaine qui vient, et le capitaine et moi on s’en va explorer les falaises  alentour avec des figues séchées, des amandes et un gâteau madérien d’une densité à l’épreuve des balles, le truc qui tient bien au corps et qu’on se dit qu’on en a pour son argent, mettons tout ça dans un sac avec nos affaires de rando, sautons dans l’annexe en maillot de bain et ramons pour débarquer jusqu’aux cailloux et rochers qu’il faut éviter en se jetant à l’eau pour épargner l’annexe plus que nos vies, ensuite on porte l’annexe (je me fais pousser les biceps) le plus haut possible, en l’occurrence pas bien loin tellement la plage de cailloux est étroite, et on l’attache à des rochers faute de mieux pour qu’elle ne s’en aille pas portée par les flots, on se change et c’est parti … quelle balade, quel spectacle ! Majestueux !

à notre retour à l’annexe en fin d’après-midi, on en a plein les pattes, la marée est presque haute et l’annexe couasi dans l’eau, on saute comme des cabris sur les cailloux  pour la récupérer in extremis, on se remet fissa en maillot de bain pour ne pas ruiner nos godasses de rando, on la tire jusqu’à l’eau, mais ensuite il faut se hisser dedans, à corps perdus pourrait-on dire, j’ai de l’eau jusqu’à la taille et le capitaine me conseille fort judicieusement de monter dedans (vas-y monte ! MOOOONTE bon sang ! grouille !) , je me hisse, glisse comme une araignée qui patine sur le rebord d’une baignoire (bien qu’étant arachnophobe je me permets cette comparaison) (j’allais dire le seul défaut du système mais ne soyons pas bravache, c’est indéniablement un des nombreux défauts de mon système), enfin je réussis à passer une cuisse au-dessus d’un boudin et j’atterris à plat-ventre au fond de l’annexe, le capitaine saute lestement à l’arrière, chacun sa méthode, et on se met à ramer dans les rouleaux des vagues et les rochers, le capitaine  me dit tout droit ! alors je rame tout droit en mettant mon grain de sel parce que tout droit il y a des rochers, il jappe on ne discute pas mes ordres j’ai dit tout droit ! je précise à l’auditoire (et vous laisserai conclure) que nous sommes deux à ramer, et soudain il me tance qu’il y a des rochers et que je vais droit dessus, comme si j’étais seule à ramer, on rectifie le tir, même pas besoin de s’énerver ça se fait tout seul, et je la ramène une fois de plus :

  • tu m’as dit tout droit 
  • mais tout droit ça sous-entend vers le large !
  • aaaaaaah ! pour moi tout droit c’est dans l’axe du bateau 

silence de mort … de l’importance de la communication, je ne le répéterai jamais assez, mais bon, on s’en est sortis sains et saufs, manquerait plus que ça 😊

C’est le moment tant attendu !

Nœud de 8

Nœud de chaise
Nœud de cabestan

alors …

j’étais en train de cuisiner (la fameuse purée, n’ayons pas peur des mots) quand le capitaine a crié terre ! TERRE ! (faire montre de tant d’enthousiasme chez le capitaine démontre à quel point on en a bavé), j’ai remonté la descente à fond de train, et ai de toute évidence éprouvé le même sentiment que tous les marins du monde de tous temps : TERRE ! Joie dans les cœurs ! Moonwalk dans le cockpit ! on voyait à peine Porto Santo mais on le voyait, en mer on a l’impression que c’est tout près mais c’est encore tout loin mais on s’en fout car de toutes façons c’est bientôt et que même si le capitaine se jette à l’eau et bien il y a la terre pas si loin alors on sera tous saufs, je crois que je vais bâtir un petit autel dans le bateau pour pleurer à genoux quand j’en ai besoin (j’ai mon petit Bouddha que le capitaine m’a fort généreusement autorisée à coller sur un coin de la table à cartes et qui fait l’affaire, la colle n’a pas tenu mais le Bouddha ne bouge pas, si ça c’est pas un miracle)…

ce qui me fait penser que, lorsque le capitaine avait évoqué la nécessité de repeindre le bateau avant notre départ, je m’étais aussitôt projetée à  le peindre comme les vans des années 70, aux couleurs de Bouddha (jaune safran et indigo) avec quelques fleurs power flower fuchsia et autres teintes de l’arc-en-ciel au gré de ma fantaisie, le capitaine a vite eu fait d’étouffer ma créativité dans l’œuf en m’imposant son veto sans appel, il ne sait pas ce qu’il loupe, je suis certaine que nous aurions un succès fou dans les marinas, mais le capitaine ne recherche pas la gloire, la reconnaissance de ses pairs sûrement si je réfléchis à la question, mais pour le reste aucun tralala, pour dire que le Bouddha dans un coin de la table à cartes est une concession  à estimer à sa juste valeur, ce n’est pas tant le Bouddha que la place que le capitaine lui a accordée : la table à cartes ! Le saint des saints ! moi (la discrétion incarnée) je me serais contentée d’un pied de table, d’un coin de placard, d’un fond de cale, je n’aurais jamais pris l’initiative d’une place aussi honorifique, et bien le capitaine me l’a proposée sans revendication de ma part, si ça se trouve il est un peu superstitieux quoiqu’il en pense ou dise (c’est clair qu’il l’est, que ne risque t’on pas à coller Bouddha en fond de cale) 

on est arrivés de nuit, je ne sais pas comment on se débrouille mais c’est un fait, ceci bien que sachant que ça complique nos affaires, en même temps on n’a pas choisi le vent ni les vagues (on n’est pas -encore- maso), on a mouillé dans un endroit du port où tout d’un coup on croit que quelqu’un a appuyé sur le bouton stop du ventilateur géant et de la nage à contre-courant pour dinosaures, le temps de réussir à trouver une place et à mouiller l’ancre il était minuit, on a dormi comme des évadés qui se retrouvent en sécurité après des semaines de cavale

Et du coup … on a visité Porto Santo ! on est allé en ville pour trouver un rent-a-bike et on est tombé sur Barbara et ses scooters et vélos électriques dans le shop bik-nic, adorable Barbara, le capitaine m’a demandé ce que je préférais … devine … je lui ai demandé si, bien que n’étant pas cinéphile (le seul défaut de cet homme remarquable) (je rigole), il connaissait vacances romaines, en mettant son masque il m’a dit bin quand-même, il avait sa réponse avec ma question, plusieurs fois pendant la balade il m’a dit qu’on aurait dû prendre des VTT et crapahuter dans l’île, mais t’as raison tiens, les îles ça monte et ça descend hyper raide, après le mal de mer c’est pile ce qu’il m’aurait fallu pour décrocher le pompon parce que le capitaine aurait eu des scrupules à jouer à Grégory Peck, à dire vrai en scooter électrique c’était chouette, tout ce qui est motorisé sur l’île nous a doublé, le capitaine tiquait à chaque fois qu’on nous dépassait et maudissait notre engin en mettant des gaz (me suis demandé s’il n’allait se coucher carrément sur le guidon), on était les seuls à être en scoot électrique, ce que nous a confirmé Barbara à notre retour : nous avions été ses seuls clients de la journée, le temps étant passable, je vous mets des photos de cette île portugaise qui m’a tellement plu que je la note sur ma liste d’endroits préférés au monde et même sur la liste de potentiellement pour y finir mes jours, d’autant que les gens y sont accueillants et adorables, un sacré bon point de plus au compteur 

Si je vous dis qu’il y avait beaucoup de vent, vous me croirez ?

En revenant au bateau le long de la mer, la conversation s’est aiguillée vers la vie en général et celle de la planète, et des rochers et des cailloux en particulier … j’ai soutenu au capitaine que tout vit, même les rochers, et il est monté dans les tours, le vivant c’est ce qui naît, se reproduit et meurt (il a la juste définition, comme toujours) mais moi je ne suis pas le genre à ne pas discuter ce qui est écrit par je ne sais pas qui, les gens qui ont mis la définition du vivant dans un livre ils avaient quoi dans la tête dites-moi voir, bref, je lui ai dit que les montagnes sont nées d’éruptions volcaniques, et puis vivent et s’érodent, en éternel recommencement, que ça vit à une échelle tellement différente de la nôtre qu’on ne s’en rend pas compte, mais que tout ce qui existe vit, et j’ai ajouté que leur terre et leurs cailloux s’effondrent et se transforment en sable qui vient s’échouer sur les plages, il a failli en avaler sa chique de travers bien qu’il ne chiquât point mais que cela restât plausible pour un marin (ne me remerciez pas, c’est cadeau), il a voulu me faire croire mordicus que c’est impossible que les océans brassent des cailloux et les fassent voyager, que seuls les objets flottants peuvent voyager et que les cailloux ne remontent pas à la surface pour voyager d’île en île, voyez comme il a l’ironie facile, je n’ai jamais au grand jamais dit que les cailloux remontaient à la surface pour nager jusqu’à la plage  … il a ajouté, pour parfaire sa manipulation à me faire gober ses sornettes, qu’il ne pensait pas, en substance, que moi, moi ! je puisse avoir ce type de pensée débile, j’ai écrit à géoforum pour avoir une réponse savante à ce sujet mais ils ne m’ont toujours pas répondu, géoforum si vous me lisez ! Ou si d’aventure il y a un géologue parmi vous, pourriez-vous éclairer ma lanterne ? voire abonder en mon sens 😉? Et en substance, si on sait lire entre les lignes, ça veut surtout dire que le capitaine pense que quelque part j’ai de l’intelligence, ou alors il est drôlement malin de me le faire croire 

il faut savoir aussi, tant que nous y sommes, que Porto Santo est une escale possible pour les navigateurs qui partent traverser l’Atlantique, et donc sur le mur du port il y a plein de tags de marins qui ont mis leur nom et/ou celui de leur bateau pour marquer leur passage, je trouve ça super chouette, c’est le capitaine qui me l’a expliqué, et il a ajouté (c’est une véritable encyclopédie vivante) qu’avant les marins laissaient un tel souvenir à la fin de leur tour du monde quand ils passaient par Horta, mais que maintenant ça c’est vulgarisé dans beaucoup de ports … j’ai dit au capitaine qu’on le fera à Horta, comme les vrais, il tempère toujours mes idées d’un on verra si on va jusque-là, mais je lui ai tout de même demandé ce qu’il voudrait mettre et bien sûr il ne va pas frimer, alors il m’a trouvé un dessin de tête de mule, moi j’ai déjà une petite idée mais j’ai drôlement le temps avant de la fignoler … 

genre ça, rien que pour voir la tête du capitaine 😀

et puis on s’est retapé avec un bon steak (ça nourrit le sang et on a besoin de bon sang) (qui ne saurait mentir) et on est parti pour Madère, même pas peur, une petite journée de navigation pour arriver …  à mes premiers contacts de plantes médicinales ! Yes  !

Nous dormirons moins bêtes 

  • Saint des saints (latin : sanctum sanctorum (en)) est la partie la plus sacrée d’un temple. Dans l’architecture antique, le saint des saints abrite le naos
  •  du grec ancien ναός, « temple, sanctuaire », désigne dans le domaine de l’architecture, la partie centrale d’un édifice cultuel, recevant généralement l’effigie d’une divinité. Ainsi correspond-il à la partie la plus importante d’un temple de la Grèce Antique, de l’Egypte Antique, au Débir du temple de Jérusalem ou encore au « Saint des Saints » des églises orthodoxes 

l’Atlantique !

ça se sent dès la sortie du port, ni les vagues ni le vent ne ressemblent à la Méditerranée, on l’avait déjà senti à la sortie du détroit de Gibraltar, le vent et la houle nous prennent dès qu’on hisse la grand-voile, on va dire que je ressens une légère appréhension, c’est drôle parce que dans ma tête ça va bien, mais mon corps c’est moins bien, il est en alerte, il reconnaît le tangage, l’odeur et les bruits du bateau qui roule, il se souvient du violent sursaut quand le capitaine m’a tendu un gilet de sauvetage à Gibraltar et que j’ai pensé dans un éclair « on est foutus ! », je dois respirer pour le détendre, je lui parle, je lui dis que tout va bien, qu’il peut être tranquille, il ne m’écoute pas, il cherche des repères stables mais ça bouge, 3 jours de marina ont eu raison de la maigre habitude gagnée de haute lutte, quand je rêvais de naviguer, c’était debout sur la proue comme dans Titanic, mais dans la vraie vie je me retrouve cramponnée à l’étrave en essayant de ne pas glisser comme un pet sur une toile cirée …

le premier soir tombe, au bout de ces quelques heures ça va mieux, je filme le coucher de soleil et je vois le lever de lune, mon premier lever de lune (vaaaaaahhhh !), elle est presque pleine et nous éclaire, lampadaire céleste, ça caille alors je fais à manger chaud et on mange à l’abri dans le cockpit, dans des bols parce que dans une assiette ça refroidit à toute vitesse, le capitaine me dit que c’est bon, c’est sûr, j’ai mis du beurre, je le lui avoue, lui qui ne jure que par l’huile d’olive opine du chef, pour une fois il ne discute pas, la houle est forte et le bateau bouge beaucoup, il n’a pas le cœur à me recadrer surtout que c’est trop tard vu qu’il a dit que c’est bon, il y a des cargos dans le coin alors on se relaie toute la nuit et au petit matin ça ne s’arrange pas, la houle de travers grossit et des vagues croisées de 3/4 arrière et de 3/4 avant s’en mêlent, le vent souffle à 25 nœuds, le bateau file au largue, tout secoué, le capitaine et moi avons une petite mine mais faisons bonne figure tandis que nos estomacs s’étonnent de ces mouvements intempestifs …

passe la journée, peu de mots, juste des regards pour voir si l’autre va bien malgré son teint qui tire un poil sur le blafard, on se sourit pour se donner le change, c’est le capitaine qui est malade en premier et il me dit que je tiens bien le coup et que j’ai bonne mine … que j’ai bonne mine ! alors ça c’est à inscrire sur les tablettes, ça doit être le high level des compliments chez le capitaine, là on navigue dans les hautes sphères, on atteint des sommets, maintenant je peux mourir tranquille, même sans avoir vu de baleine !

je me croyais amarinée, vanité des vanités, je suis malade peu après le capitaine, mais l’honneur est sauf …

Passent alors 36 heures où l’un comme l’autre ne nous levons que pour subvenir à des besoins naturels, demander à l’autre si ça va avec des têtes de déterrés balafrées d’un sourire pour le moins héroïque, manger une bouchée de pâte d’amande ou un krisprolls, boire une gorgée d’eau (pas envie de mourir mais encore moins envie de mourir déshydratée), à peine se laver parce que rien que de se laver les dents peut être fatal si on se penche en avant pour se rincer, échange bref et surnaturel quand je sors des toilettes et croise le chemin du capitaine :

  • tu sens bon
  • j’ai mis du déo 
  • c’est pas grave ….

regarder si notre route croise celle d’un autre bateau, retourner s’allonger et fermer les yeux en attendant que ça passe … prendre son mal en patience… j’entends régulièrement le valeureux capitaine assurer ses fonctions en moulinant un winch ou retendant  le frein de bôme (il a bien fait de le prendre, vu que c’est un gros truc qui pèse son poids et qu’il devait en être à un stade où il avait tellement embarqué de matos qu’il en était écœuré, il a failli le laisser à terre, mais pris par le remords il l’a emporté pour finalement le monter à Cadix parce qu’il en avait marre d’entendre la bôme grincer, grand bien lui en a pris) et puis retourne s’allonger sur la couchette du carré, il me laisse la couchette de la cabine parce que c’est la meilleure (il est tellement trop gnon) ….

et je prends mon mal en patience … c’est ce que papa et maman me disaient quand je les réveillais en pleine nuit parce que j’étais malade : prends ton mal en patience … jamais cela ne m’a été plus utile que maintenant… je dors ou je somnole ou je ne pense à rien, surtout ne pas penser que ça va peut-être empirer, je sens le bateau qui monte le long d’une vague, le corps collé à la cloison sous la gîte, et puis petit sursaut en haut de la vague, comme un dos d’âne en voiture, l’estomac se décroche et le bateau redescend la vague, le corps roule de l’autre côte de la couchette, l’estomac avec, ça fait guiliguili dans le ventre et puis le bateau s’écrase entre les deux vagues (Félicie aussi) avant de remonter à l’assaut de la suivante, l’avant tape violemment dans l’eau, des fois des vagues déferlent sur le bateau, ça c’est le bon côté, pas besoin de laver … il n’y a qu’à attendre, en compagnie de la mouche qui veille sur moi … la mouche ! elle a dû oublier de descendre du bateau au Cap D’Agde et nous accompagne depuis, je pense l’adopter alors je fais attention à sa survie car le capitaine a une tapette à mouches et je l’ai vu faire passer de vie à trépas un papillon de nuit d’un seul coup de tapette bien senti, j’aurais pas voulu être le papillon, tu traverses dans le passage piéton devant la boulangerie, BAM un TGV te passe dessus, tu vis BAM t’es mort … et bien croyez-moi si vous voulez, la mouche est restée collée au plafond de ma couchette tant que j’ai été malade, le jour d’après, quand j’ai ouvert les yeux j’ai su que j’allais mieux parce que la mouche n’était plus là (aussi je dois dire que j’avais un peu faim) (et envie de pain de mie industriel, les voies du ciel sont impénétrables)

la houle et les vagues étaient moins fortes , c’était cadeau, avec le capitaine on a commencé à avoir des envies de femme enceinte, que des trucs salés, du saucisson, des olives, des chips, le manger sain ne nous tentait ni l’un ni l’autre, mais comme ça allait mieux, on a été chercher au fond d’un coffre un paquet de coquillettes et on en a mangé chacun un grand bol, c’est le chevaleresque capitaine qui les a égouttées de peur que je ne m’ébouillante et quand j’ai proposé beurre ou huile d’olive il a voté pour le beurre et j’en ai mis un bon gros morceau, ça ça nous tentait 

Les coquillettes sont restées où on les avait mises, dans nos estomacs, et puis je suis allée m’allonger un peu, quand je suis remontée, plus de capitaine … comment ça plus de capitaine ? …. bordel de bordel plus de capitaine !!! je regarde dans le bateau, il n’y est pas … je regarde dehors, non plus … vers l’avant, non… vers l’arrière non non non … pas de capitaine … je le cherche encore, ne pas paniquer pour rien, mais je ne le vois pas, rien de rien, le bateau est vide de lui, je hurle, je huuuuuurle, à me coller la glotte au plafond, je HUUUURLE, CAPITÈÈÈÈÈÈNE !! je pense « le CAUCHEMAAAAARRRR !!! » le capitaine est tombé à l’eau, mais quand ? Mais où ? où a t’il pu dériver pendant que je dormais ? qu’est-ce que je fais ? Au secours au secours au secours, c’est l’horreur absolue, j’entends « isa ! je suis là ! » où est-il coincé ? où là ? il est où ? je le cherche comme une folle, je le vois enfin, il est couché sur le spi et le gennaker, comme on a démonté la couchette du carré et que moi j’occupais la cabine, il s’est couché sur les voiles dans l’autre cabine qui sert de rangement, je tremble des pieds à la tête, j’ai envie de lui donner des coups de sa tapette à mouche sur la tête tellement j’ai eu la trouille, lui crier à le rendre sourd de ne plus jamais me faire aussi peur, je me dis que je vais le mettre en laisse et l’attacher à ma cheville, bon sang je ne sais même pas me servir du GPS ! 

après cette frayeur monumentale, qui a eu le mérite de bien faire poiler le capitaine qui n’a aucune intention de tomber à l’eau (Tabarly non plus, et voyez) je suis restée dans le cockpit, maintenant c’est à l’intérieur que je n’avais plus envie d’être, on a regardé les vagues, refait quelques manœuvres, calculé le temps qui nous restait avant d’arriver à Porto Santo, et le soir venu on s’est de nouveau demandé ce qu’on pourrait bien manger, je me suis rappelé qu’on avait acheté de la purée en poudre (l’homme a réussi a inventer ça, où va se nicher l’intelligence humaine, ça fait réfléchir) au cas où on n’aurait plus rien d’autre à se mettre sous la dent et que ça ferait bien l’affaire ce soir avec un bon gros morceau de beurre et plein de sel, et ça nous a drôlement convenu, c’est bizarre comme le contexte change les références … je m’en rends compte … il y a plein de références qui commencent à changer … 

En tous cas on a fini par arriver à Porto Santo, de nuit, soudain protégés du vent et de la houle, on a affalé les voiles et jeté à l’eau les poissons volants et les petits poulpes décédés dans le bateau après y avoir été balancés par les vagues, et le lendemain j’ai commencé à comprendre pourquoi on peut être capable de supporter le mal de mer (j’en étais totalement incapable quelques heures auparavant) … il y a le monde à découvrir quand on jette l’ancre dans un endroit inconnu …

Et maintenant, apprenons zensemble !

  • Si vous partez en mer, prenez ABSOLUMENT 
  • du pain de mie intégral mais industriel (première envie qui annonce une embellie)
  • de la purée déshydratée (du genre que tout le monde en reprend)
  • du beurre (beaucoup)
  • du sel (beaucoup)
  • du saucisson sec (très très sec)
  • des olives (vertes) 
  • des coquillettes (les moins chères, ça fera son office)

Croyez-en ma jeune expérience, c’est ce que vous aurez envie de manger pour vous remettre du mal de mer 

Alors je me suis demandé pourquoi cette envie de salé, et je pense avoir la réponse : en Médecine Traditionnelle Chinoise, on sait que tout est énergie, et que même les saveurs ont une énergie – or l’une des propriétés de la saveur salée est de faire descendre l’énergie – quand on a la nausée, cela veut dire qu’il y a une inversion de l’énergie de l’estomac, car l’énergie de l’estomac doit descendre, et si elle remonte il y a nausée ou vomissement – donc la saveur salée tend à remettre l’énergie de l’estomac dans le bon sens, CQFD 

  • Le cockpit d’un bateau de plaisance est un espace extérieur à une cabine d’où l’on gouverne un voilier ou un bateau à moteur
  • les allures d’un bateau
  • les différentes parties d’un bateau

du coup …

on a visité Cadix !

le capitaine a démonté la grand-voile et trouvé le voilier, moi j’ai travaillé, et le lendemain pendant que des mains agiles réparaient les dégâts, nous mîmes nos baskets et partîmes à la découverte de ce coin que je n’aurais jamais eu l’idée de visiter malgré le battage que fit Luis Mariano en son temps … et bien mal m’en aurait pris car c’est juste magnifique ! La promenade le long de l’océan est époustouflante avec ses ficus géants et multi centenaires, et le jardin botanique est une pure merveille, j’ai cherché vainement le Ginko Biloba annoncé pour vous envoyer la photo, mais consolez-vous car vous pouvez voir le très noble Laurier Noble de Malaisie qui porte bien son nom – son huile essentielle possède une vertu très particulière et vérifiée : le laurier noble renvoie à la vibration paternelle, tandis que la vibration maternelle est celle de la lavande vraie (je dis bien la vraie, pas la lavande aspic ni le lavandin par exemple), alors quand vous aurez besoin de vous réconforter dans les bras de papa/maman que vous n’avez plus sous la main pour ce faire, une goutte d’huile essentielle de laurier noble sur le point DM 14 et une de lavande vraie sur le RM 17, et le tour sera joué, tour qui peut tout à fait se jouer dans l’autre sens car vous pouvez en mettre une goutte sur le drap de lit des enfants, cela leur permettra un sommeil paisible en votre compagnie (ma fille aînée l’a testé en son temps avec ses filles et a été bluffée) 

Puis la voile a été réparée, on l’a remontée, j’ai fait quelques télé consultations (si vous avez besoin de moi, sachez que je fais des télé consultations, c’est dit), été à la laverie (tout prend des plombes, laver le linge = aller à la capitainerie, acheter les jetons, aller à la laverie qui n’est pas la porte à côté, trouver de la lessive pour machine à laver, se faire comprendre sans parler un seul mot d’espagnol, faire les lessives une par une car une seule machine, faire plouf plouf pour choisir sur quel bouton appuyer pour sécher le linge, choisir un programme qui se coupe au bout de 10 minutes, râler en son for intérieur que 27€ pour ça c’est vraiment prohibitif, mais le capitaine pourrait me rétorquer que j’avais qu’à apprendre l’espagnol à l’école si je lui avoue mon incompétence, le capitaine c’est la voix de la sagesse, la voix de la logique, froide, implacable), avons rempli les réservoirs d’eau, rangé le bateau pour qu’il soit prêt à mettre les voiles pour la PREMIÈRE GRANDE AVENTURE car cap sur Porto Santo à côté de Madère, l’ATLANTIQUE ! fini de longer les côtes espagnoles en se disant que si jamais ça va pas on est à terre en deux temps trois mouvements ! 

réparée !
en plein remontage

du coup (j’utilise souvent cette expression, très relative au karma quand on y pense, c’est la suite logique des choses, la loi de causalité) le soir avant de repartir j’invite le capitaine au resto, il est d’accord, je l’avais repéré en cherchant la laverie, le Pantalan G (c’était très bien, on s’est régalés) et, la soirée avançant (quand on dit ça, c’est pour sous-entendre que les protagonistes de l’affaire se détendent) je me suis lancée à l’eau, il y a parfois des choses importantes à dire … alors je dis « si je puis me permettre » – introduction qui laisse supposer que l’on va aborder un sujet important, ceci sans vouloir bousculer l’autre, autrement dit que l’on prend des pincettes – « si je puis me permette (donc), moi je pratique la communication positive, et aussi je suis très premier degré et j’ai besoin de recevoir des ordres clairs », légère crispation des maxillaires du capitaine en même temps qu’un intérêt s’éveille dans son regard, intérêt beaucoup plus vif, je le note, que lorsque j’aborde des sujets tels que les vertus de l’huile essentielle de laurier noble qui me vaut un vague « ouais » pour tout commentaire, là je le sens tout à mon écoute et je poursuis « ce matin …»

Alors, le matin on s’était mis à remonter la grand-voile, plus tard que prévu (comme d’hab) sachant néanmoins que le vent allait tourner et nous obliger à tourner le bateau, parce que quand on remonte la grand-voile il faut être face au vent (on dit aussi bout au vent, prononcer boutovan), sinon la bôme part à la perpendiculaire du bateau et on est bec de gaz – tourner le bateau, rien de plus simple, le désamarrer pour le ré amarrer c’est une autre histoire – on y va, on enlève toutes les amarres sauf la garde, on décide unanimement que je reste sur le quai et que le capitaine s’en va faire tourner le bateau (il me promet de revenir) et que lorsqu’il arrive, ouste j’attache la garde au taquet du milieu et ensuite on se débrouille avec les autres amarres une fois que le bateau ne peut plus se barrer, ok je largue la garde et pompompom le capitaine part debout et intrépide à la barre, le bateau s’éloigne un tantinet et il me crie derrière ses lunettes noires « reste pas là ! Tu vois rien ! » et moi je m’interloque et lui crie à mon tour (qu’est-ce qu’on peut crier à côté autant que sur un bateau c’est fou, c’est toujours bruyant et on ne s’entend pas) « bin je dois aller où ? Pour voir quoi ? » et là le capitaine hausse les épaules et détourne le regard droit devant lui, me laissant désemparée… je m’éloigne sur le ponton, regarde ce que je devrais voir et qui pourrait m’être utile en cet instant, ne trouve pas, et retourne à mon poste, à savoir que je dois mettre la garde au taquet quand le bateau reviendra et que de là où je suis je vois le bateau et je serai au bon endroit pour mettre la garde, et c’est d’ailleurs tout à fait ce qui s’est passé 

la phot n’a rien à voir avec ce que je vous raconte, mais je n’en ai pas qui ait un rapport même lointain, par contre c’est le Castillo de San Marcos du Puerto de Santa Maria, là où on est amarré, et c’est chouettos alors je vous la mets là 😉

Revenons au resto avec les protagonistes détendus, je lui dis : quand tu me dis « ne reste pas là tu ne vois rien », cela ne me dit pas où je dois aller et pour voir quoi » et je lui fais un petit topo de communication positive… mon dieu ! on devrait enseigner cela à tout le monde à l’école, le monde s’en porterait tellement mieux ! Je lui dis : par exemple tu aurais dû me dire « ne reste pas sur le catway mais va sur le ponton pour voir l’axe du bateau quand je reviens », j’aurais compris (je ne suis pas bête)

… et je lui demande ce qu’il voulait que je voie et d’où je devais le voir, grands dieux ! que ce mystère qui me ronge s’éclaircisse enfin (notez que l’exemple que j’ai donné au capitaine était tout à fait plausible, je suis bien contente de lui avoir sorti un aussi bel exemple) et vous savez ce qu’il me répond ? fermez les yeux et essayez de trouver un autre exemple que le mien, mais un qui tienne la route, du vrai, du lourd … allez-y, je vous attends … (soyez sympa de me mettre vos idées en commentaire pour enrichir ma propre base de données d’exemples à sortir au capitaine) 

Il me dit « ton amarre était en fouillis à tes pieds et il aurait fallu que tu la ranges » … mais comment voulez-vous deviner ça ?!

il me fait rire le capitaine 🙂

Après ce bon resto, cette mise au point qui me tenait à cœur et une bonne nuit de sommeil, on sort le lendemain de Puerto Sherry (à plus de 16h alors qu’on s’était dit tôt le matin, je vous laisse juge) et on prend le large tandis que je n’en mène pas moi-même (je me relis et je ne sais pas si mon jeu de mot est bien compréhensible, je n’en mène pas large, et c’est rien de le dire)…

Porto Santo, perdu dans l’Atlantique (que je pense)

Ce que vous voulez savoir n’est-ce pas (comme j’ai voulu le savoir aussi)

  • le catway est un petit appontement flottant installé perpendiculairement au ponton principal …
  • la communication positive permet d’assurer la bonne compréhension, par tous, d’un sujet, un projet, un objectif à atteindre. Elle rend également la circulation de l’information plus fluide. Elle permet à chacun de savoir comment se positionner dans l’équipe et de mieux comprendre les contraintes des autres. Ainsi, elle entraine une meilleure cohésion d’équipe pour atteindre les objectifs fixés.

la baston, en plein dedans

On s’engage dans le détroit, la fleur aux dents, on peut hisser les voiles car, autant il n’y avait pas de vent et la mer était d’huile avant d’arriver à Gib, autant on sent que ça vient, bonheur, plus besoin de moteur, fini ce bruit qui remplit le bateau aussi sûrement que la fumée de cigarette l’avant d’un avion à l’époque où on pouvait fumer dans les avions (les anciens se souviendront)

Le capitaine me fait prendre la barre pour nous mettre face au vent, une fois fait il enclenche le pilote automatique pour qu’on puisse manœuvrer tranquillou, on manœuvre tranquillou, soudain le bateau fait une embardée, le capitaine me crie je ne sais quoi, je lui dis quoi ? il me crie de reprendre la barre en râlant après moi que j’aurais dû savoir que si le bateau fait un embardée c’est qu’il a oublié de remettre le pilote automatique et que j’aurais dû reprendre la barre pour corriger d’emblée, je m’émeus, comment savoir qu’il a oublié de remettre le pilote et qu’il n’est pas en train de manœuvrer de son plein gré s’il vous plaît ? je le lui dis en reprenant la barre, il remet le pilote et continue à m’expliquer la vie, il n’est pas content du tout, et bien moi non plus je ne suis pas contente après tout, bataille, je me drape dans ma dignité, ramasse mes jupons virtuels sous mon bras et pars en trottant sur mes stilettos rouges (ça a vraiment plus de gueule comme ça, en vérité je suis en chaussures de pont, short et teeshirt trop larges et le cheveu ébouriffé, encore heureux que j’aie fait un masque hydratant cette nuit, ça m’a bien repulpé la peau du visage et mis de facto du baume au cœur, je suis très contente de ce masque)(j’ai toujours rêvé de stilettos mais j’ai les pieds trop larges et la démarche inadaptée ça sera pour dans une autre vie), descends dans la cabine en maugréant que je vais dormir un peu, j’ai dormi à peine plus de deux heures la nuit dernière, je me dévêts et file m’enfouir sous la couette, la tête dans l’oreiller pour ne plus rien voir ni entendre, il n’a qu’à se débrouiller tout seul ! bien sûr que j’espère qu’il va venir s’excuser, et oui, il arrive, me dit platement

  • je m’escuze, je suis fatigué, je suis désolé
  • moi aussi je suis fatiguée et j’ai besoin de dormir (et paf)

Peut mieux faire, je voudrais qu’il rampe à mes pieds en me suppliant de lui pardonner son innommable conduite, mais il remonte dans le cockpit, capitaine un jour, capitaine toujours – on lui rendra hommage (n.m. respectueuse déférence) car malgré tout, je connais peu d’hommes qui s’excusent aussi rapidement, voire tout court

je n’arrive pas à dormir, rumine soigneusement dans mon oreiller, l’entends qui mouline les winchs, trafique les appareils de nav’, je hisse un bras vers la boite de mouchoirs pour me moucher bruyamment, me voyant réveillée il revient vers moi et nous faisons la paix, bien sûr que nous sommes fatigués tous les deux et que la gestion de nos émotions s’en trouve affectée, il repart à la manœuvre et je me dis que je suis en train de louper le passage dans le détroit, que je dormirai quand je serai morte, saute dans un bermuda en jeans et un sweat jaune tout propres et fort seyants, c’est toujours plus facile d’affronter les évènements quand on sent belle (ou à peu près) …

et je sors dans le cockpit

le vent m’arrache presque la tête et je vois ce qui se passe dehors pendant que je faisais la mijaurée, le vent se déchaine ainsi que la mer, j’hallucine, cela n’a rien à voir avec tout à l’heure, on nous a téléporté ailleurs c’est certain, le capitaine a enfilé une veste et me dit va dormir, je réponds non ! qu’est-ce que je fais ? il me dit prends la barre le pilote déconne ! je prends la barre, il me donne le cap : le phare de la sortie du détroit en ligne de mire, ok capitaine, chaque vague m’en éloigne et je reviens vers le phare en barrant, le capitaine me dit qu’il va prendre un ris, ok capitaine, on prend un ris, le vent forcit, on arrive à 40 nœuds, on prend un autre ris, puis un 3ème, le bateau est secoué comme une coque de noix dans un jacuzzi, je dis au capitaine qu’avec le cap que j’ai on va finir par empanner, il me dit non il ne faut pas, je garde le meilleur cap possible sans empanner mais ça nous fait aller droit sur le phare, le capitaine me dit qu’on va faire un empannage volontaire plutôt que de s’en prendre un violent, ok capitaine, il enroule le génois, centre le chariot de la grand-voile, la borde pour que la bôme fasse une trajectoire la plus courte possible, parés à empanner ? parés, on y va, BAM ! la bôme fonce de l’autre côté, le bateau bascule, « choque la grand-voile ! » qu’il me crie, MEEEEEEERDE ! hurle le capitaine, la grand-voile est déchirééééée !!! je me mets debout pour voir, elle n’est pas déchirée en deux comme je l’ai cru mais à un point d’attache de coulisseau, on arrive presque à la sortie du détroit, on est toujours à 40 nœuds, des vagues, il y a longtemps que je suis trempée et que mon bermuda et mon sweat ne sont plus ni propres ni seyants, et heureusement que je ne me suis pas lavé les cheveux, le capitaine me passe une veste imperméable que j’enfile avec la barre entre les cuisses, il me dit « on affale ! » « garde le cap ! » , je garde le cap et il affale, comme je raconte ça va vite, mais ça nous prend quelques longues minutes, du vent, des vagues qui claquent, d’autres qui giclent dans le bateau … mais je n’ai pas la moindre once d’inquiétude ou de peur, je fais confiance au capitaine, j’ai tous mes sens en éveil … et je m’amuse grave mais il faut garder un air contrit à cause de la déchirure dans la grand-voile, sinon ça fait pas sérieux quoi

j’ai pas vraiment eu l’occasion de prendre des photos pendant la baston, c’est tout ce que j’ai !

Cap de Miol se cabre sous les assauts des vagues, j’ai vraiment l’impression d’être sur un cheval fou, le capitaine finit d’affaler la grand-voile en s’accrochant à la bôme et me dit de garder ce cap, je n’ai aucune idée du cap que j’ai mais je tiens la barre avec un repère visuel que je ne quitte pas des yeux, il tombe du ciel à mes côtés comme Zorro par dessus un pont-levis et me dit qu’on va mettre le génois … et puis non, la trinquette juste, ça suffira, hop il saute sur l’enrouleur et les écoutes de trinquette, la déroule, elle claque dans le vent, il me crie « abats ! », j’abats, les vagues et le vent arrivent maintenant de 3/4 arrière, tout se calme comme par magie, on a encore 30 à 35 noeuds de vent, mais en ayant réduit la toile et changé de cap, ça change toutes les perceptions, le capitaine me sourit « le bateau est stabilisé » et je demande « je peux aller faire pipi ? » parce que je n’y tiens plus, je peux, ça m’arrange drôlement, il est 16h et on a faim, je dis que je vais faire griller des pommes de terre et faire des œufs, il est partant 

après la guerre, bateau stabilisé, encore 32 nœuds de vent mais on ne les sent plus

on mange et on fait le point : il faut faire réparer la grand-voile et il y a une Marina à Cadix avec un voilier (pas le bateau mais le gars qui répare les voiles), on y va, on y sera vers 22 ou 23 heures, le capitaine va dormir un coup, y’a rien à faire que de regarder les vagues et le ciel, on est tout seul sur l’eau et d’ailleurs, l’avantage de ce temps à baston, c’est qu’on était tout seul aussi dans le détroit, c’est dommage parce que je n’ai pas pu filmer, je me dis que j’aurais dû penser à prendre une gopro, il n’y a que dans le vif qu’on sait ce qu’il faut, pensez à la gopro si vous faites le tour du monde (ou même si vous allez moins loin, ça manque pas d’émotions sans aller si loin) … 

le capitaine roupille, je tiens les commandes (le petit boitier du pilote automatique que j’aurais d’ailleurs dû garder autour du cou pour ne pas le perdre, ne le répétez pas !

La nuit tombe, ça vente toujours à 25/30 nœuds avec des rafales à 35, et avec ce vent la mer est un peu (pas mal trouvé-je, un peu selon El Capitan) agitée, on prépare notre arrivée dans la Marina de Puerto Sherry, le capitaine me montre sur la carte qu’il y a une cardinale ouest et me demande c’est quoi les feux de nuit de la cardinale ouest, j’ai passé le permis avant de partir alors j’étale glorieusement mon savoir / 9 éclats, ok alors cherche la qu’il me dit, je vais dans le cockpit (à chaque fois qu’on sort du bateau on est content d’avoir les cheveux bien accrochés au crâne) et je cherche une lumière qui fait 9 éclats puis s’éteint et recommence… zobi la mouche … le capitaine vient à ma rescousse, avec une tête de décidément il doit tout faire, on cherche tous les deux et il ne la voit pas non plus (paf, paf et repaf), pourtant ça serait chouette parce que ça veut dire qu’il y a un danger à l’est, le savoir est éminemment motivant pour la trouver … 

du coup, on utilise le logiciel de navigation et on met le cap sur la cardinale, c’est certain qu’on tombera dessus comme ça, c’est moi qui descends régulièrement regarder si on est toujours sur le bon cap et qu’on va toujours sur la cardinale, je crie d’en bas « on n’est plus bon du tout, elle est à 50 degrés et nous à 3 ! » je remonte à côté du capitaine, il change de cap en me disant que comment ça se fait, VLAN ! on se prend une grosse vague de travers qui nous propulse violemment tous les deux de l’autre côté du bateau (dans un film hollywoodien des années 50, le héros prendrait l’héroïne dans ses bras avec un regard de velours, c’est comme ça que je vis les choses dans mon monde secret) « va voir le cap ! » je redescends au triple galop et n’y comprends plus rien, la cardinale est maintenant à 230 degrés, le monde est devenu fou, on ne peut plus compter sur rien, je donne le cap au capitaine comme si j’allais m’en prendre une et que tout est de ma faute, il descend à son tour et me dit que c’est parce qu’on a passé la sacrée cardinale et que maintenant elle est derrière nous … aaaaaaaaAAAAAaaaaah exhalé-je … le monde redevient normal avec sa science aussi physique que logique sur laquelle compter, on a passé la cardinale sans la voir, ça c’est quand même pas possible, elle doit être fichue ?…

…mais on n’a pas le temps de s’attarder sur l’énigme, il faut préparer l’entrée au port et répéter les bouées vertes et rouges entre lesquelles passer, yes, done (je vous fais la version courte mais là aussi on a mis du temps à bien repérer les bonnes bouées avec les bons numéros de celles qu’on devait passer, pfiouuuuu) et mettre les pare-battages le long du côté tribord du bateau puisque le capitaine a décidé d’approcher le ponton comme ça pour être face au vent ou quasi, il s’y colle pendant que je barre, et puis j’entends un véritable cri de bête blessée, bon sang il a laissé tomber un pare-bat’ à l’eau, RIP le pare-bat’ pensé-je, mais il ne l’entend pas de cette oreille et veut récupérer son bien, je crois qu’il blague, qu’est-ce qu’on en a à foutre d’un pare-bat’ ?! Il fait noir comme dans un four et le ciel est zébré d’éclairs, il y a un méga orage qui nous vient sur la gueule et moi j’dis qu’on rachètera un pare-bat’ mais que là on va se mettre à l’abri ! ma main à couper que vous auriez pensé exactement la même chose !

Rien à faire, le capitaine est roi et il vaut mieux obéir, je file chercher une lampe de poche pour éclairer la nuit, il aboie « éclaire l’eau ! cherche le, cherche le ! », j’éclaire mal, je ne le vois pas, ah si il est là ! « Vire vire VIRE ! » je VIRE ! on s’approche, il s’éloigne encore, on le perd, on le retrouve, balloté sur l’eau au moins autant que nous, la scène est ubuesque, il approche et s’éloigne, tantôt je suis à la barre, tantôt c’est le capitaine, l’un ou l’autre balayons l’eau avec la lampe de poche, il me réclame la gaffe, elle est coincée dans le coffre arrière, je finis par la décoincer, le capitaine essaie d’attraper le pare-bat’ penché un maximum au-dessus des filières, je lève les yeux au ciel, manquerait plus qu’il saute à l’eau pour sauver ce qu’on pourrait croire un trésor de guerre, le pare-bat’ repart, il soupire (le capitaine, pas le pare-bat’) et dit tant pis, je tiens la barre d’une main et la lampe torche de l’autre, vindiou revoilà t’y pas que notre pare-bat’ repointe son nez près de la jupe du bateau, le capitaine me dit « marche arrière ! » il craint que je ne manœuvre mal et me propose de descendre sur la jupe attraper l’objet convoité – pause : donc, il fait nuit, on a 25 nœuds de vent qui vient de je ne sais plus où tellement on a tourné, des vagues qui claquent sur le bateau, un orage qui nous arrive dessus, et le capitaine voudrait que je descende sur la jupe ?! Nan mais il a chaud lui ?

Très calmement j’articule « non, je n’irai pas sur la jupe » qu’on se le dise, il hausse les épaules et descend sur la jupe, je manœuvre habilement (même si on ose vous dire le contraire, sachez que je manœuvre fort habilement) et le capitaine accroche son pare-bat’ comme un gamin attrape un canard à la foire avec sa canne à pêche, hourra, on va pouvoir aller enfin à ce fichu ponton de la marina, on finit par y arriver, mais y arriver est une chose, s’amarrer au ponton c’est une autre histoire … le capitaine me fait faire des 8 pendant qu’il prépare les amarres et m’explique comment on va s’y prendre, j’ai envie de brûler un cierge : il M’EXPLIQUE comment on va s’y prendre, ce qui fait que je SAIS quoi faire au bon moment, Cap de Miol glisse le long du ponton grâce à la (non moins habile que la mienne susdite)  manœuvre du capitaine, je saute sur le ponton et mets la garde, je vous promets que malgré les explications du capitaine il y a des choses que je n’ai pas faites mais il ne me les avait pas dites !

du coup on passe un bon moment sur le ponton : leçon d’amarrage ou comment tourner ou ne pas tourner les amarres autour des bittes d’amarrage (j’ai vérifié, c’est bien 2 t à bitte), j’ai envie de me jeter à ses genoux pour lui dire de la fermer et qu’on verra ça demain, dès le petit jour s’il le souhaite, mais que pour aujourd’hui on arrête, on casse, on ferme le rideau, on plie bagage, on cesse, on boucle, on remballe, end of the scene … il est minuit, j’ouvre une boîte de calamars a l’encre de sèche, on ne se mouche pas du pied, avec des krisprolls, voyez-vous ça, un vieux bout de saucisson venu d’on ne sait zoù et un verre de vin qui achève de m’achever, et puis je m’en vais m’écrouler sur mon oreiller, la bave ruisselant entre mes lèvres qui sourient benoîtement parce que El Capitan m’a dit « tu t’es bien comportée non ? », un peu oui ! je veux, mon neveu ! 

la trace des 8 que j’ai fait dans le port pendant que le capitaine finissait de préparer l’amarrage (c’est fou ce qu’on peut faire avec un GSP !)
le lendemain matin, Cap de Miol amarré le long du ponton des invités, ensuite on a pris une place dans la marina
la déchirure de la grand-voile

et qui c’est qui a envie d’en savoir plus ?

  • Empanner : consiste pour un voilier à changer d’amure (côté duquel le voilier reçoit le vent) en passant par le vent arrière, dès qu’il y a pas mal de vent, c’est plutôt violent, la bôme change de côté avec une vitesse et une force qui peuvent abîmer le matériel ou la tête de celui qui se trouve sur son passage
  • Trinquette : voile d’avant triangulaire, en arrière du foc ou du génois
  • Prendre un ris ou « ariser une voile » consiste à réduire la surface d’une voile en la repliant en partie : l’objectif est d’adapter la surface de la voilure à la force du vent lorsque celui-ci forcit
  • Affaler une voile : la faire descendre
  • Abattre c’est manœuvrer le bateau de manière à l’écarter du lit du vent. le contraire c’est lofer = manœuvrer le navire de manière à rapprocher le voilier de l’axe du vent
  • La gaffe est utilisée sur les bateaux, par exemple pour récupérer un cordage tombé à l’eau ou capter une bouée d’amarrage. Elle sert aussi à échanger un cordage d’une embarcation à une autre, ou à repousser une embarcation. C’est un équipement essentiel en nautisme et dans le domaine maritime.

la baston

passés vendredi près des côtes pour voir Benidorm (Martine on n’a pas eu le temps de s’arrêter pourtant c’était ce qui était prévu !)

Il faut déjà que je vous dise, je n’ai plus le mal de mer, je suis amarinée de pied en cap, mais pour être honnête, la mer a été plutôt calme la majeure partie du temps, cependant, même quand la mer est calme, le bateau bouge en permanence ce qui m’oblige à me déplacer en m’agrippant à droite et à gauche comme un singe qui se balance dans une cage, et malgré moult précautions destinées à ne pas abréger mon aventure, voire mon existence, en m’explosant en bas de la descente avec un couteau à la main, je suis pleine de bleus à m’être cognée de-ci delà au gré de mes allées et venues acrobatiques 

spi affalé nuitamment, il a fallu le laisser sécher et maintenant va falloir le plier et le ranger jusqu’à la prochaine fois !

Mais le plus important, c’est que j’ai progressé en nav’ ! j’en arrive carrément à anticiper certains ordres du capitaine, j’en serais presque à attendre une petite tape sur le museau comme un chien qui a ramené la baballe à son maître, je suis sûre que je fais cette tête-là, il ne me manque que la langue qui halète, mais le capitaine ne s’appesantit pas sur ce genre de détails, manquerait plus que ça qu’il doive sempiternellement me rappeler qu’avant de dérouler le génois il faut que je règle son point de tire ou encore qu’on attache la balancine en pied de mât quand on hisse la grand-voile et j’en passe …je pense que c’est le meilleur stage de voile du monde, on n’arrête pas de manœuvrer, un coup y’a du vent, on hisse la grand-voile et le génois, on règle les voiles à la perfection (quitte à s’y reprendre jusqu’à plus soif, croyez-moi), un coup on met le gennaker, un coup le spi, un coup on affale parce qu’1 nœud de vent, la misère , et on y va au moteur pour avancer malgré tout, et puis le vent revient peu ou prou et on recommence, on hisse, de jour comme de nuit

ah ! le charme nocturne ! parlons-en, lampe frontale ceinte autour de nos fronts purs et loyaux, titubant (avec les yeux dans le menton tellement ils ne sont pas en face des trous) sur le bateau tout glissant d’humidité et éclairant à peine la nuit de ses faibles feux de navigation, je pensais que ça me ferait bizarre de m’imaginer perdue sur un frêle esquif dans cette masse d’eau, et puis non, rien d’autre n’existe que ce petit espace flottant qui est devenu tout un univers

nuit sous spi éclairé par lampe frontale vissée sur front pur et loyal

A force de peu de vent, on a pris du retard, et en approchant de Gibraltar c’est en sommeil qu’on en a pris, la veille requérant de l’attention pour ne pas s’écraser sur un cargo comme une mouche sur les dents d’un motard …

Nous étions sensés passer Gibraltar avant dimanche soir, le vent en a décidé autrement, on ne domine jamais la Nature, c’est moi qui ai pris le premier quart de nuit dimanche, le capitaine m’ayant laissé dormir plus que ma part les deux nuits précédentes, je voulais qu’il récupère, ce n’était pas gratuit, mon intention secrète étant qu’il soit en état d’assurer pour passer le détroit de Gibraltar le lendemain, il m’a dit de le laisser dormir deux heures et de le réveiller, j’ai promis, en me promettant par devers moi de ne pas tenir cette stupide promesse, il fallait qu’il dorme point barre (faut quand même arrêter de promettre tous azimuts)

Aaaaah, on pourrait croire qu’il n’existe aucune intimité dans un si petit espace, et pourtant ! le quart de nuit se révèle d’extrême utilité pour se couper les ongles, se faire un gommage ou un masque hydratant avec une charlotte sur la tête sans prendre le risque d’effaroucher le capitaine, la prière se révélant néanmoins  nécessaire pour qu’il ne débarque pas comme un diable sortant de sa boîte au milieu de la scène, car le capitaine se réveille au moindre claquement de voile, au moindre changement de houle, au moindre grincement intempestif, au moindre raté de moteur …

petit cargo que j’ai évité, pas réussi à avoir une image plus nette parce que notre bateau et le cargo bougeaient trop

je passe la première partie de mon quart avec les pieds dans une bassine d’eau et ma charlotte sur la tête pour tenter de garder figure humaine, ce qui peut sembler paradoxal,  et puis, vers 2 heures du matin, séance de stretching et de gym comme à chaque fois que je fais un quart de nuit et que je dois restée bien éveillée, en plus on n’a pas trop chaud à cette heure-ci, j’évite un cargo (ou c’est lui qui m’évite) et me dis que je dois tenir jusqu’à 4 heures, ça fera une bonne grosse nuit de 5 heures au capitaine et tout le monde sera content, je scrute la mer et vois les lumières de la côte qui approche, étirements, bon sang que ça fait du bien, les lumières de la côte se rapprochent encore …

tonnerre de Brest ! ce ne sont pas les lumières de la côte mais un E-NORME cargo et je fonce droit sur lui, je ne sais pas si je dois passer devant, derrière, faire demi-tour, abandonner le navire, jeter le radeau de survie à l’eau et y traîner le corps du capitaine endormi … il est 3h30, je décide que finalement il a assez dormi, me rue jusqu’à sa couchette et lui tapote l’épaule « faut qu’tu viennes », il grogne, l’innocent ne mesure pas le danger, j’ajoute « viiiite ! » hop il est debout et je lui fais le topo en 1 seconde 3 dixième, onfoncesuruncargojesaispasquoifaire, on arrive dans le cockpit, il envisage la scène d’un coup d’œil et dit « hé bin, tu ralentis le moteur », on était au moteur car peanuts de vent … c’est certain que c’est plus logique que d’abandonner le navire, je lui tais mon funeste projet, personne d’autre que moi n’est au courant et il ne le saura jamais, ouf, il me dit d’aller voir sur l’AIS c’est quoi ce bateau, quand je remonte il est déjà loin derrière nous, le capitaine a esquivé l’embûche, vénération éternelle !

Il me dit d’aller dormir maintenant qu’il est réveillé, sur le coup de 6 heures il me réveille pour dormir encore un peu avant Gib, je reprends le quart, le jour se lève doucement, une vraie purée de pois, du coup j’ai bien compris l’intérêt de l’AIS et m’en sers pour repérer les bateaux qu’on ne voit même pas mais qui sont là, tapis dans le brouillard

à 8 heures on arrive à Gib, tout à coup on sent un souffle d’air lourd et chaud qui contraste avec la fraîcheur notable ressentie jusqu’ici, le capitaine manœuvre entre les cargos gigantesques ancrés à l’approche d’Europa Point, je suis époustouflée du spectacle, j’adore, on trouve une station pour refaire le plein de gasoil et on repart pour passer le détroit

il est bientôt midi en ce lundi 13 septembre mais la journée ne fait que commencer …

Malgré l’angoisse qui doit vous submerger, il vous faut absolument savoir

  • ce qu’est l’AIS (Système d’Identification Automatique): il permet de recevoir et de transmettre la position des navires. C’est un système de sécurité qui utilise le GPS et la VHF. Le GPS donne la position du bateau et un canal dédié de la VHF le transmet à toutes les stations des alentours.

Les données AIS donnent des renseignements à 3 niveaux sur le bateau :

  1. Les données dynamiques : la position, la vitesse, le cap…
  2. Les données statiques : le nom du bateau, son numéro MMSI, ses caractéristiques
  3. Les données du voyage : cargaison, destination, ETA…

DONC : si j’avais bien su m’en servir, j’aurais vu que les lumières de la côte étaient en fait un cargo, sa longueur, sa vitesse, son cap, et j’aurai pu l’éviter fingers in ze nose … maintenant je sais m’en servir, c’est clair !

  • le MMSI d’un navire  est un code de neuf chiffres que l’ANFR (Agence Nationale des Fréquences) attribue à un navire exploitant des équipements radio dotés notamment de l’Appel Sélectif Numérique (ASN ou DSC en anglais pour Digital Selective Calling). Il permet une identification sûre du navire par les centres de secours tout spécialement en cas de détresse.
  • L’ASN (Appel Sélectif Numérique) est un service de la radiotéléphonie MF/HF qui permet entre autres d’émettre un appel de détresse. La particularité est que le message émis est numérique, identifie de manière unique l’émetteur, contient la position et la nature du sinistre.
  • ETA : dans le jargon de la logistique internationale et plus particulièrement dans le transport maritime, le sigle ETA signifie « date d’arrivée » du bateau au port d’escale. Le sigle correspond à des termes anglais : Estimated Time Arrival

J5 …toujours en vie

(j’ai écrit ça le 5ème jour mais n’ai de connexion qu’aujourd’hui, donc petit décalage)

coucher de soleil sur Puerto Soller, saurez-vous repérer Cap de Miol ?

L’escale à Puerto Soller me fit le plus grand bien (j’adore la langue française et ses conjugaisons, quitte à en abuser), marcher sur la terre ferme pour dégourdir mes mollets m’a émue à un point qui montrait que j’avais drôlement besoin de dormir, quelques tapas sur le port et un verre de vino tinto de la casa plus tard, j’étais déjà presque redevenue moi-même et ne me demandais plus avec effroi ce que je fichais dans cette galère …

de plus, et non des moindres, j’étais passée à la pharmacie, avais réussi à me faire comprendre grâce à une créature aussi bougonne que trapue et à Google translate (quand les gens se plaignent qu’on vit une sale époque, je suis toujours surprise), et me suis instantanément sentie indestructible avec des boîtes contre le mal de mer in ze pockette … toujours grâce à notre ami qui traduit tout, j’ai réussi à saisir dans les grandes lignes les effets secondaires dédimédocs auprès desquels, disons le sans conteste, un bon mal de mer ne peut être accueilli qu’avec reconnaissance, aussi ai-je rangé mes 17€ fichus par la fenêtre au fin fond d’un équipé du bateau avec un gros soupir de solitude, le genre de sanglot qui monte dans la poitrine quand on se sent abandonnée de tous, vous voyez ? 

Et puis, après avoir bien dormi au mouillage, pleine de courage jusqu’aux narines, j’ai remonté l’ancre, me suis faite engueulée, ai fini de mieux ranger la chaîne de mouillage pour qu’elle ne s’entasse pas – quelle idée de l’entasser – et poïpoïpoï nous voilà repartis en mer avec un objectif important : passer Gibraltar avant lundi pour ne pas se faire bastonner (dixit mon unique interlocuteur), on a regardé les prévisions des vents et des vagues et jusqu’à lundi on peut passer Gib tranquille, et après ça me ferait bouffer tous mes médocs à 17 balles d’un coup en remettant mon âme à Dieu, j’ai donné mon avis au capitaine avec force supplique dans le regard, naviguons, oui ! pourfendons les vagues, sabre au clair, oui oui oui ! traçons la route ! 

Bye Puerto Soller, je repars toute requinquée et ne t’oublierai jamais !

Donc nous naviguons encore en ce jour 5 … hier, c’était royal, avis du capitaine qui en connaît un rayon, vent et vagues de travers, sous gennaker, le bateau bercé par la houle, à me faire croire que je peux courir le Vendée Globe tellement que j’étais à l’aise (tellement que, j’adore massacrer la langue française) et puis nuit au large d’Ibiza, le capitaine a essuyé un orage pendant son quart, il n’avait qu’à pas râler quand j’ai remonté l’ancre gniark gniark gniark … moi j’étais à plat ventre sur ma couchette à faire des respirations anti stress pour détendre mon diaphragme tout tordu et ne pas me laisser aller à glapir que je veux retourner sur le champ chez ma mère, la pauvre il ne lui manquerait plus que ça pour achever sa vie en beauté, et à ce moment là, très précisément, le capitaine était Jésus mon sauveur … et non plus Judas le traitre comme quand il me fait une réflexion un peu raide, c’est tellement idiot ce genre de comportement, projeter ses ressentis sur l’autre en fonction de ses émotions de l’instant, je le sais, je me bats contre moi-même mais parfois le naturel revient au galop et je me vautre avec délice dans la fange de ce type de réactions pour le moins discutables (adj., 1. dont la valeur est susceptible d’être remise en question, 2. qui fait débat ou introduit le doute, 3. qui éveille la méfiance, suspect) , je le sais vous dis-je, et je ferai de mon mieux pour que ça n’arrive plus, croix de bois, croix de fer !

Pointe du Cap Negre (sinon c’est qu’on m’a menti)

Tout ça pour en arriver à aujourd’hui, je trépigne d’impatience de vous le raconter, on a passé Cap Negre au sud de l’Espagne, peu de vent, mer calme, ça c’est dit, avec le capitaine on repliait (tant bien que mal) le gennaker, quand il a crié « oooOOOOh putain ! » ou quelque chose d’approchant, vous aurez saisi le sens de sa répartie et compris que cela n’a rien à voir avec sa vie intime, c’est une exclamation d’étonnement ni plus ni moins

crénom d’un pti bonhomme, j’avais oublié que j’avais mis ma canne à pêche et là capitaine a entendu que ça tirait sur le fil, un poisson a mordu à l’hameçon ! Émotion ! Enorme !

C’est le capitaine qui a ramené le poisson et l’a occis, il faudra s’y prendre mieux la prochaine fois, je crains que le poisson n’ait souffert, on est mauvais dans tout quand on débute et qu’on n’est pas préparé  … en tous cas on l’a mangé, c’est la moindre des choses face au sacrifice du poiscaillou, avec des pâtes aux courgettes, le capitaine a dit que c’est meilleur réchauffé, c’est con parce que c’était la fin (ça fait 3 jours qu’on en mange)(j’ai vu trop large)et ç’aurait été encore meilleur demain à l’en croire, tout ça pour dire que le poisson était bienvenu (je garde les gésiers confits pour les jours de disette) et que je n’en reviens pas que ma canne à pêche serve à quelque chose, comme a dit le capitaine : je rentabilise mon investissement !

l’animal étêté avec une détermination sans faille par le capitaine
à table !
je me demandais ce que pourrait bien fabriquer le capitaine en mer toute la sainte journée, après s’être occupé à bricoler son bateau pendant des mois … et bien devinez, il bricole ! en per-ma-nence, ce qui me laisse tantôt admirative, tantôt perplexe 🤨 

chic, c’est l’heure d’apprendre !

  • Un équipé c’est un espace de rangement dans un bateau (peut-être ailleurs aussi, je ne me suis pas renseignée) (« ouuuuuuuh » levée de protestations) 
  • Un gennaker est une voile d’avant intermédiaire entre le génois et le spinnaker (dit « spi ») asymétrique.

On choisit les voiles selon l’allure à laquelle on navigue 

Sur un voilier qui progresse à l’aide de ses voiles, l’allure désigne l’angle de route du bateau par rapport à la direction du vent. Par exemple, le vent arrière est l’allure d’un voilier qui avance avec un vent soufflant sur son secteur arrière. L’allure joue un rôle important dans la marche d’un voilier. Et quand le voilier avance bien, c’est la capitaine qui a de l’allure (facile, je vous l’accorde)

  • Le Vendée Globe est une course à la voile, autour du monde, en solitaire et sans escale et sans assistance, qui oppose des voiliers monocoques de type 60 pieds IMOCA. Parmi les courses au large existantes le Vendée Globe est considéré comme la plus difficile des épreuves pour les marins. On dit que c’est l’Everest des Mers