J 1 + 2

On part du port du cap d’Agde, ça fait drôlement drôle de se dire que c’est moi qui vis ça, et bien sûr ça ne ressemble pas du tout à ce que j’avais imaginé, je pensais mettre de la musique, peut-être « emmène-moi » du grand Charles (pas de Gaulle, mais Aznavour, petit par la taille mais !) et chanter à tue-tête, mais j’ai oublié, j’avais le kiki tout coincé, une émotion intense et pas du tout envie de rigoler, ce qui ne me ressemble vraiment pas … mais là on levait la grand-voile plus pour rigoler – et puis on est parti dans une vraie purée de pois, ambiance Edgar Allan Poe, pas beaucoup de vent, pas beaucoup de mer, on a fait des manœuvres, rangé des trucs sur le bateau, c’était déjà l’heure de manger alors j’ai fait à manger, et puis le capitaine a été se coucher pendant que je faisais mon premier quart de nuit … MON PREMIER QUART DE NUIT ! bordel ! le brouillard s’était levé, et le vent aussi, et pas de lune, la mer noire, un peu agitée, et des étoiles … j’étais comme une poule à qui on a coupé le cou, à regarder le cap, les cartes, à lofer, à abattre, à prier le ciel que le vent ne change pas au point de devoir virer toute seule nuitamment, le ciel m’a écoutée, et s’il ne l’avait pas fait j’aurais réveillé le capitaine, quitte à me prendre un commentaire peu amène, sait-on jamais quand on réveille un capitaine … que j’ai laissé dormir jusqu’à 2h1/2, il a pris le relais et je suis tombée comme un sac sur une couchette, debout 6 heures, la tête dans le seau, à me dire que si jamais le capitaine décidait de se débarrasser de moi, ça serait après avoir vu cette tête-là, dix ans dans la tronche en quoi ? une vingtaine d’heures ? on est peu de choses …
Le cap se recouche et moi je fais du stretching sur le toba (c’est juste bateau en verlan, pour faire genre), je continue à regarder l’horizon pour voir si un bateau vient vers nous, scrute les instruments de navigation comme si nos vies en dépendaient, et là … et là !!! un banc de dauphins qui s’ébattent un peu plus loin, je me dis que personne ne me croira que si vite j’aie vu des dauphins ! c’était sur ma liste, voir des dauphins et une baleine (et après je rentre hahaha !)

Ça m‘a toute requinquée, parce que, figurez-vous, on avait ce satané vent et ces vagues dans la gueule, comme avait dit le capitaine, et je peux vous dire que ce n’est pas le genre de première expérience à la voile à faire, ça risque de dégoûter à vie … j’avais déjà navigué avec du vent fort et des vagues qui claquent le bateau, mais quelques heures, et là c’était parti pour plusieurs jours parce que comme on est parti avec 3 semaines de retard, le capitaine voudrait qu’on passe Gibraltar direct, ce qui fait quelques jours de nav’ … et je commençais à avoir l’estomac qui ne l’entendait pas du tout de cette oreille … j’ai réussi à ne pas vomir tripes zé boyaux (prononce bo puis yo, à la vosgienne, ça me fera plaisir) (donc surtout pas boa -yo) : tripes zé bo-yo, nous sommes d’accord ? donc j’ai réussi à ne pas vomir à 4 pattes avec la tête que j’avais au-dessus de l’eau, ce qui aurait achevé de me démolir à mes propres yeux et peut-être aussi à ceux du capitaine, vous imaginez la honte, rentrer au bout de 36 heures parce que j’ai le mal de mer ? alors on ravale sa petite faiblesse, on se botte le cul et on ne vomit pas ! mais bon, je n’avais envie de rien, et il faut manger quand on a le mal de mer, parce que sinon c’est pire … ah si ! j’avais envie d’un viandox ! mais oui ! maman nous en faisait quand on était petits et qu’on allait jouer dans la neige, elle nous en faisait pour nous réchauffer, un peu de viandox dans de l’eau chaude, c’est bizarre comme idée, moi j’aurais pensé plutôt à un chocolat chaud, faites-moi penser à lui demander d’où lui venait cette idée de viandox … bon, en tous cas, cette envie est remontée et puis non, finalement, envie de rien … peu dormi, peu mangé, secouée en tous sens … l’angoisse ! le bout de ma vie !
le capitaine m’a fait un lit par terre dans le bateau et je me suis allongée sur le ventre, seule position où l’envie de vomir me quittait, j’ai pensé que comme une imbécile je n’ai rien emmené contre le mal de mer, le pompon, en plus ce n’est même pas sur la liste du CCMM pour les cruches comme moi qui oublient, et je n’avais pas envie de me faire de l’acupuncture, le bateau bougeait tellement que je n’aurais pas réussi à bien me piquer, pour info c’est E36 + EC6 qu’il faut faire …

Autre quart de nuit, je suis restée boooooooocoup plus immobile que le précédent, assise avec mes bras autour de mes genoux et le menton dessus …et là ! et là !!! une baleine ?! meuh non, pas tout à la fois, mais jugez par vous-même de l’excellence du cadeau : une étoile filante ! ça a duré même pas une seconde et je l’ai vue !
Le capitaine a eu pitié de moi, c’est un bon capitaine, on a fait un crochet par Majorque et on est au mouillage, ça va me permettre d’aller à terre pour chercher quelque chose de radical contre le mal de mer, et puis on va passer une nuit normale avant de repartir au lever du jour (prout prout prout, ça, ça me vient du petit Spirou, quand il a peur le dessinateur écrit prout prout prout) … j’espère que je serai habituée et bien reposée pour affronter la suite !
- Lofer : manœuvrer le navire de manière à rapprocher le voilier de l’axe du vent, donc on tire sur les écoutes de grand-voile et de génois
- Abattre : c’est le contraire, c’est manœuvrer le bateau de manière à l’écarter du lit du vent, donc on relâche les écoutes des voiles
- La loi des 5 F : ce sont les 5 choses qui empirent le mal de mer :
- La faim
- La foif
- La fatigue
- Le froid
- La frousse
J’ai tout eu
à bientôt (j’espère !)
























































